Moi cinq ans violée ! Mon enfance volée - Eric Oswald - E-Book

Moi cinq ans violée ! Mon enfance volée E-Book

Eric Oswald

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Beschreibung

Le récit bouleversant d'une femme qui, malgré une enfance volée, arrivera à atteindre ses rêves en s'accrochant à la vie.

« L’innocence volée de ma tendre enfance plane sur mon être depuis le début de ma vie, l’innocence violée et mes années de souffrance, lorsqu'un un père a volé ma fraîcheur et mes envies ! »
De rendez-vous à l’hôpital en interrogatoires de police, Astrid fut bientôt prise en charge par la direction des affaires sanitaires et sociales qui a organisé son placement en famille d’accueil le temps de trouver une institution. Alors elle se revoit placée chez la voisine du dessus, chez des amis ou de simples relations, chez des oncles ou des tantes. Ce livre est le récit de son parcours semé d’embuches. Un livre qui ouvre aussi l’esprit sur le rêve et la romance. Un récit troublant, mais terriblement réaliste qui plonge le lecteur dans les arcanes d’une jeunesse détruite mais qui fait également la part belle aux rêves les plus secrets et les plus fous, ceux qui permettent de se raccrocher à la vie.
« Où que mon errance me guide, je m’attends à tomber sur une maison coloniale entourée d’une végétation luxuriante composée de rares Anthuriums, d’Amarantes et autres Bougainvilliers. »

Découvrez cette histoire criante de vérité qui ne pourra que vous toucher !

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Seitenzahl: 275

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Éric Oswald

Moi cinq ans, violée !

Mon enfance volée

Que reste-t-il de l’enfance après l’inceste ?

RÉCIT

ISBN : 979-10-388-0177-6

Collection : Hors d’Elles

ISSN : 2115-970X

Dépôt légal : juin 2021

© couverture Ex Æquo

© 2020 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays Toute modification interdite

Éditions Ex Æquo 6 rue des Sybilles

Prologue

Il faisait déjà clair lors de ce petit matin du printemps 1959, la nuit s’évaporait lentement pour laisser place à un soleil qui commençait à poindre dans les rues encore vides de cette petite banlieue de Garches. Une ville qui était encore à cette époque-là en Seine-et-Oise, à une encablure de la capitale encore endormie. Bien que la légende veuille que le ventre de Paris ne dorme jamais ! La journée s’annonçait belle et chaude dans cette commune coincée entre le parc de Saint-Cloud et le bois de Saint-Cucufa, mais pour Édith Breizh, épouse de Pierre Martelot, ce jour sonnait un heureux événement : la naissance de la première fille du foyer après deux frères jumeaux. Une petite boule d’amour nommée Astrid, qui se révélera comme une épine enfoncée dans le tissu familial, ayant subi très vite, dès l’âge de 5 ans, les exactions d’un père pervers et incestueux. Quels souvenirs Astrid a-t-elle gardés de cette période de sa vie ? Quels démons hantaient ses nuits ? Élevée sans amour, sans tendresse et sans considération dans un noyau familial éclaté et pervers. Elle avouera plus tard : « J’ai traîné toute ma vie, comme un boulet, ce bagage bien trop lourd pour une petite fille ! » coincée entre deux naissances gémellaires de garçons, seule fille d’une fratrie de six enfants.

Voici donc le récit de son enfance volée et disloquée, de l’innocence confisquée. Ce qui aurait dû être une douce période, loin des soucis du quotidien des adultes, celle de l’insouciance de l’enfant, qui s’appelle l’innocence. Alors Astrid Martelot se souvient, par fragments, tantôt d’un pensionnat, d’une famille compatissante, tantôt d’une balade en canoé gonflable à la plage ! Pêle-mêle les souvenirs se mêlent, s’entremêlent, se révèlent, se brinquebalent, s’entrechoquent, laissant de drôles de cicatrices qui ont du mal à se refermer ! « Il reste toujours quelque chose de l’enfance, toujours… », disait Marguerite Duras{1}.

Dans ce récit écrit à quatre mains, Astrid livre tout ce qu’elle a enfoui et qu’elle avait envie de raconter, avec ses mots, ses imperfections parfois, mais le message devient un voyage initiatique, qui trouvera un épilogue heureux. Il lui faudra cependant attendre ses quarante-six ans pour trouver le bonheur aux côtés d’un homme de presque dix ans son aîné, mais tellement épris d’amour qu’il la demandera en mariage l’année de ses cinquante ans. Un long parcours semé d’embûches, de doutes, de désespoir, de découragement parfois, mais qu’elle aura parcouru seule et dont elle essayera de se relever bien des années plus tard !

Alors, asseyez-vous dans un bon fauteuil et laissez-vous porter par le récit de sa jeunesse de son adolescence et de sa vie de femme. Nourrissez-vous de ses errances, de ses cauchemars, mais également de ses rêves, de ses illusions et des fantasmes de son imagination. Un roman biographique qui pose le problème de l’inceste et de la maltraitance conjugale, mais qui tend à donner des pistes pour tenter de s’en sortir, de tuer la bête qui fait souffrir de l’intérieur. Une immersion dans les années passées et l’espoir d’une nouvelle vie avec mari et enfants. Astrid nous délivre une bouffée d’air pur avec ses carnets de voyage fantasmagoriques.

Chapitre I

Un lourd secret

Lorsque je me suis assise à mon écritoire, début 2021, je ne savais pas encore ce que j’allais écrire sur la première page de ce grand cahier vierge. Le stylo tournicotait entre mes doigts, les petits carreaux de la feuille me faisaient loucher, et je m’y repris à plusieurs fois avant de me décider à écrire un mot. Un mot, quel mot ? Des lettres à mettre bout à bout pour faire des mots, des phrases, des paragraphes !

Cela me paraissait inconcevable, incongru, au-dessus de mes forces, voire impertinent. Audacieux en effet de prétendre couvrir tous ces feuillets blancs étalés devant mon nez de gribouillis, de fautes de syntaxe, d’approximations littéraires ou de verbiage inapproprié. Je n’avais aucune vraie connaissance lexicale ni aucune idée des subtilités linguistiques, il me fallait des mots pour construire un raisonnement, j’avais peur que mon langage soit trop pauvre et que mes pensées disparaissent dans la brume de mon cerveau en vrac.

La créativité amène le talent que chacun possède en soi, ai-je cru lire quelque part ! En fait, je voulais surtout me libérer de mes pensées obsessionnelles et indésirables, des pensées qui me persécutent et reviennent sans cesse avec cette lancinante impression que la détresse augmente et revient de plus de plus souvent. Je m’efforce fréquemment de penser à autre chose, de laisser la poésie ou les images d’une belle journée m’envahir, mais je m’aperçois que je n’arrive pas vraiment à contrôler la plupart de mes pensées. Au surplus le sentiment de honte est prégnant, je me sens parfois fautive, fautive d’avoir cédé à mon père, fautive de n’avoir pas pu en parler, fautive d’avoir semer le trouble dans ma famille. Mon père, l’agresseur, pouvait perpétrer son forfait sans risque de dénonciation, en s’appuyant sur mon innocence d’enfant. Mon père, ce zéro au sourire si flou ! Drôle d’idée en effet que de vouloir exprimer le mal-être de ma petite jeunesse et le jeter en pâture aux critiques, aux dénigrements des écrivains et aux têtes bien-pensantes « Non, mais que croit-elle celle-là ? Ce n’est pas la seule à avoir été violentée ! Elle se prend pour une auteure ! Qui a encore envie de lire un bouquin sur ce sujet ? » Sujet dramatique s’il en est, maintes fois rabâché par les médias en mal de sensationnalisme et de spectaculaire. Deux mots qui me faisaient peur, car effectivement, il n’y avait rien de sensationnel ni de spectaculaire dans ma vie.

Et pourtant, il y avait quelque chose en moi, à l’aurore de mes soixante-deux printemps, qui me dictait — en fait pour l’instant rien ne m’était dicté — qui m’incitait, dirions-nous, à mettre en forme les pages de ma vie. Des pages de tristesse, d’incompréhension, de rêves aussi et de violences mal vécues. Cependant, je voulais aussi pouvoir exprimer dans cet ouvrage ma gratitude à ceux qui m’ont soutenu durant les épreuves ; j’avais également envie et besoin de faire revivre les années d’insouciance, les années d’école comme on les vivait dans les années soixante-dix en internat. Les années de bonheur un peu suranné avec les joies ressenties lors de jeux d’enfants ou de voyages pour les vacances, les joies des premiers petits boulots. Le bonheur enfin de l’impression de liberté retrouvée, après le marasme de l’enfance et l’enthousiasme de mes premiers émois de jeune fille.

Consciente de la difficulté de l’écrit, je commençais à ébaucher l’histoire de quelques événements de ma vie et à noircir un peu de papier. C’était plutôt fouillis, scribouillé et raturé. Mes premiers paragraphes s’emmêlaient au même titre que mes souvenirs et pourtant, la trame commençait à sortir, bien que la délivrance soit difficile.

Après une ou deux semaines, j’avais jeté des idées, des visions, des chimères, mais au fil de l’écriture, bien que tout cela ne veuille strictement rien dire pour le commun des mortels, j’y trouvais un certain plaisir, un peu de fierté et de soulagement. Convaincue du bien-fondé de ma démarche, même si je pensais ne jamais être publiée, cette espèce d’auto-analyse par écrits interposés me fit revivre bien des souvenirs ; certains que je pensais complètement enfouis, d’autres qui me revenaient par vague et d’autres encore que j’aurais préféré oublier. « Écrire, c’est aussi ne pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit{2}  ». Les mots s’entassaient, les phrases s’accumulaient, tout cela dans un joyeux méli-mélo de mot mêlés, de mines cassées, de coups de gomme et de coups de poing sur la table lorsque cela ne voulait pas sortir. Le paradoxe fut que j’avais, un soir d’insomnie, réussi à mettre en forme également mes rêveries éveillées, mes envies d’exotisme, de soleil et de sable blanc. Tout cela formait, au fur et à mesure que j’écrivais, une sorte de roman dans le roman, de parenthèse dépaysante, un voyage dans les îles, moi qui n’étais jamais sorti du trois pièces cuisine de mon HLM de banlieue. Ben quoi ! On a bien le droit de rêver non !

Bonjour je m’appelle Astrid ; moi aussi j’aurais bien voulu être aimée, réussir ma vie… Le destin en a décidé autrement. Astrid, un prénom relativement rare à l’époque de ma naissance en 1959, mais dont je me suis bien accommodée. Un prénom dont il est difficile de se moquer pour les autres enfants de mon âge, car il n’évoque en fait pas grand-chose d’amusant ! Bien que mes parents ne m’aient donné aucun éclairage sur l’origine de mon prénom, je me surpris il n’y a pas si longtemps à consulter ses origines qui proviendraient de Scandinavie ! Il paraît qu’il peut être interprété au sens de « beauté divine » à l’instar de la princesse Astrid de Suède, qui deviendra reine de Belgique à la suite de ses noces avec Léopold III. Elle était connue pour sa bonté et son charme, ce qui aurait donné un élan de succès à ce prénom. Je me suis également laissé dire que les Astrid sont d’une beauté et d’un charme inouï, qu’elles sont intelligentes, perspicaces et qu’elles ne craignent pas les tâches ardues. Je ne croyais pas trop à cette dernière assertion, mais c’était bien une tâche ardue que d’avoir un jour la présomption d’écrire le roman de ma vie. En fait, j’avais vraiment besoin de mettre des mots sur ma souffrance. Alors oui, des souvenirs j’en ai ressassé, j’en ai oublié, j’en ai occulté, mais qui peut expliquer à une enfant de 5 ans la différence entre le bien et le mal, entre ce qui est moral ou pas, justifier la souffrance, le déchirement ou l’inacceptable ?

J’aurais vécu une vie tronquée, sans savoir ce qu’est l’amour d’une mère et d’un père. Comment survivre à une enfance brisée alors qu’on ne m’a jamais expliqué la vie, ni comment survivre dans ce monde d’adulte inconnu et pervers. Une enfance brisée, délaissée que je fus par mes parents et mes cinq frères que je n’ai jamais vraiment connus. Une vie anéantie, vécue seule et sans attaches familiales, ballottée dans divers foyers aimants, certes, mais extérieurs à la famille. Qu’il est lourd le fardeau oppressant du silence familial, je n’osais pas dire alors, ou formuler sans espoir d’être crue, avec la peur d’être puni pour avoir osé parler. L’impression oppressante de briser ma famille ou de blesser des gens aimés ! L’impression de tomber dans le vide. En fait, le sentiment qui domine après coup, c’est la honte, pas facile de s’affranchir de ce lourd secret. Du néant ressurgissent des bribes de ma vie d’enfant, des visions dont on n’a pas envie de parler, celles d’un père incestueux qui se glissait subrepticement dans ma chambre, entre mes draps… Des moments que je ne peux pas décrire plus avant parce que je fais en sorte de les enterrer, de les sortir de mon subconscient, de les expulser de mon esprit tant ils sont difficiles à supporter. Des visions effrayantes même encore maintenant, à l’heure où la vieillesse gagne du terrain. C’est à cet instant de ma vie que je me suis décidé à demander de l’aide à mon mari, Oswald-Éric, afin qu’il accepte de prendre la plume pour tenter d’éradiquer ce mal qui me ronge encore tant ses racines sont profondes. Un mari aidant qui partageait au quotidien mes souffrances et qui a accepté d’être la brosse pour démêler l’écheveau de mes aventures sentimentales en même temps que la plume pour formuler mes pensées.

Saint Exupéry a dit très justement – Et puis moi ça m’arrange — : « Il ne faut pas apprendre à écrire, mais à voir. Écrire est une conséquence{3} ».

Framboise en celluloïd et nuages en guimauve

Petite, j’aurais aimé descendre de l’appartement familial pour jouer avec mes copines — Eh, Astrid, tu descends ? Prendre ma poupée fétiche, Framboise, dont tout le monde se moquait : — N’importe quoi ! C’est pas un nom ça ! Ce serait plutôt Françoise ! Je n’en tenais aucun compte, pour moi c’était ma petite Framboise que j’enserrais dans mes bras après avoir été violentée. Je la revois avec ses grands yeux bleus un peu fixes, ses cheveux bouclés et sa petite robe vichy salie par trop de câlins et de bisous humides. Cette belle n’avait plus qu’une seule chaussure, mais à cet âge-là on ne marche pas beaucoup ! Je me demande aujourd’hui où elle a bien pu passer — pas la chaussure, mais la poupée —. Existe-t-il un cimetière ou un paradis pour les poupées gentilles, avec de petits nuages en forme de lits et plein de jolies boîtes emplies de robes en dentelle et de nécessaires de maquillage ! Dans un coin de ce paradis des jouets, il y aurait également des petits biberons remplis de bonbons, des chocolats en forme de cœur et des guimauves aux couleurs du ciel. En guise de jeux il y aurait des nuées en forme de chevaux de bois chevauchées par des angelots malicieux et d’autres nimbus en barbes à papa, blanches le matin et roses le soir. De grosses volutes cotonneuses appelleraient à la rêverie et au repos de l’âme ! J’étais rassurée sur la deuxième vie de ma Framboise. La reverrais-je un jour ?

Vlatipa (du verbe vlatiper) que je déraille ! Mon imagination a été trop longtemps bridée alors maintenant je me rattrape ! J’ai l’impression que mon cerveau est en ébullition, je fais des rêves agréables et dépaysants, des rêves d’aventure comme si ma tête, au fur et à mesure de ma vie d’adulte, s’était saturée d’envie de nouveaux horizons, d’images colorées et de beauté, pour chasser complètement mes cauchemars et mes angoisses. Rien qu’à l’évocation de cette poupée de celluloïd, qui ne ressemblait pas à grand-chose il faut bien l’avouer, je retombe dans le passé avec cette douleur aiguë dans le ventre. Une douleur qui bien des années plus tard, à l’âge adulte, se soldera par l’ablation d’une partie de mon intestin nécrosé pour on ne sait trop quelle raison, mais une raison profonde et ancienne ! Sic.

— Vous savez, madame, la science du corps humain, complexe s’il en est, ne trouve pas toujours de raisons objectives à tel ou tel mal ou maladie, voire blessures internes. Comme le mécanicien, nous réparons, changeons quelques tuyaux, refixons ou éradiquons parfois un organe, mais quant à l’origine de la panne, cela tient parfois à la vétusté ou encore à un accident parvenu antérieurement et qui vous ronge de l’intérieur comme une épaisse couche de rouille ! Un vrai poète ce chirurgien gastro-entérologue, mais talentueux dans son art !

Ma condition de femme

Après cette ablation d’une partie de mon anatomie et quels que soient les progrès de nos éminents carabins et autres chirurgiens plastico-réparateurs, je réfléchissais à notre condition humaine. Avec tous ces progrès de la médecine du corps, que deviennent les soins de nos âmes, de nos esprits, de ce qui fait que l’homme est homme (terme générique s’entend) ! Ne suis-je qu’une tête pensante, apte à réfléchir à ma destinée, à mes origines, ou suis-je capable de m’élever au-dessus des basses préoccupations de la vie, ces angoisses matérialistes qui font pourtant le commun de notre quotidien ! Cette vie, qui n’est qu’un passage sur terre, ne serait qu’une existence faite de douleurs, de peines, d’obstacles et d’épreuves ?

Alors, la grande idée c’est d’aider l’humanité à être moins malade, plus parfaite physiquement, plus apte à lutter contre les imperfections, les maladies et autres pandémies. Le but avoué étant de contrôler la reproduction, la croissance et l’aspect physique, faire des êtres parfaits. Il faudrait quand même se méfier de ne pas être taxés d’eugénisme, d’autres s’y sont essayés dans le passé avec les dérives que l’on connaît ! Ne suis-je donc qu’un assemblage subtil de cellules et de caractéristiques génétiques ? En fait je ne suis, pauvre et infime petit rien dans l’univers, qu’une des représentations d’un être de chair et d’os, mais avec son intellect, son âme, ses doutes et ses interrogations, son pouvoir d’abnégation, d’empathie, de courage, mais aussi de faiblesses. Mon auto-analyse laisse finalement apparaître à mes yeux des pouvoirs divers et variés que je ne soupçonnais pas : capacités physiques de résistance, de débrouillardise, d’adaptation en parfaite adéquation avec mon environnement. Alors de quoi me plains-je ? Oui, c’est vrai que j’ai été honteusement outragée, bafouée, violentée, mais quelqu’un dans cet univers glauque m’a quand même octroyé des facultés de résistances physiques et morales ainsi qu’une aptitude au mimétisme qui a fait la femme que je suis devenue.

Quand j’étais encore petite, un de mes psycho-analyste m’a dit un jour en consultation :

— Astrid, maintenant il faut être dans l’acceptation, le lâcher-prise ! Laissez derrière vous ce paquet accablant, ces bribes du passé qui vous tenaillent. Il est essentiel de mettre régulièrement votre esprit en jachère ! 

Je ne savais pas du tout ce qu’était la jachère et ses paroles troublèrent un peu plus mon esprit, car le lâcher-prise c’est quoi, pour lâcher quoi et surtout lâcher comment ?

Si l’on regarde le problème en face, l’être humain est capable de compassion, de réflexion de pensée et de communication, mais malheureusement aussi capable du meilleur comme du pire. Et là je sais de quoi je parle ! Revis Hérault parle d’ailleurs clairement des symptômes psychologiques ou physiques qui hante l’esprit ou le corps des enfants violés ou traumatisés par des relations incestueuses ou non consenties : « Les mauvais traitements infligés aux enfants par leurs parents, quels qu’ils soient, constituent une expérience particulièrement négative […] Cependant, l’abus sexuel d’enfant commis par un parent ou un autre membre de la famille — c’est-à-dire l’inceste — est associé à des symptômes psychologiques et des blessures physiques particulièrement graves{4} ». Des symptômes psychologiques et des blessures physiques ! Voilà bien où était le drame de ma vie.

Le papier souffre tout

Je me prends à penser qu’il y a peut-être longtemps que j’aurais dû essayer de mettre sur le papier ce désir de remettre de l’ordre dans mes souvenirs d’enfance, dans mes souvenirs de maman, dans mes souvenirs de femme enfin ! Ne dit-on pas que chaque jour est une feuille de l’histoire que l’on écrit dans le grand livre de la vie, ou, sur le métier sans cesse remet ton ouvrage, dit encore l’adage. Je découvris vite que je n’aurais ni le talent ni la patience de coucher élégamment sur le papier mes égarements, mes divagations et mes rêveries. Alors je déléguais cette tâche à mon cher et tendre Oswald-Éric qui a patiemment engrangé et trié avec moi mes souvenirs, du moins ceux qui me restent, car comme nous verrons plus loin, il y a une certaine confusion qui règne dans mon esprit à l’évocation de ma vie, pas si simple, d’enfant violé ! « Le papier souffre tout, et ne rougit de rien ! » dit le proverbe, alors faisons tomber le voile et mettons sur le papier ces années gâchées du printemps de ma vie.

Il faut déjà pouvoir mettre un nom sur l’acte lui-même — l’inceste — et ensuite parvenir à l’écrire avec mes mots et mes insuffisances. Cette tâche m’apparaissait comme impossible il y a peu, elle correspondait à révéler au monde mes chagrins et mes manques d’amour parental, les secrets d’une enfance volée. Autour de moi les gens ont dit° « Écrire un livre tu n’y arriveras jamais c’est impossible ! » Alors parce que c’était impossible je me suis résolue à le faire, ou du moins à essayer° !

 « Depuis tant d’années, mes rêves sont peuplés de meurtres et de vengeance […] Jusqu’au jour où la solution se présente enfin, là, sous mes yeux, comme une évidence : prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre{5} ».

J’amalgame parfois des réminiscences du passé et alors tout me revient, mais en vrac, dans le désordre et dans un anachronisme complet. Des impressions parfois, des rêves éveillés, des images ou des flashs, un feuilleton décousu, un film, maintes et maintes fois brisé et plusieurs fois recollé, mais pas vraiment dans l’ordre des scènes prévues par le réalisateur !

Appelons les choses par leur nom, le viol et l’inceste sont deux maux qui rongent de l’intérieur, et après le mal physique, la salissure morale, reviennent des souvenirs enfouis depuis des années ou restés irrévélés à cause d’un sentiment de honte ou de peur. Dans l’esprit d’une petite fille de cinq ou six ans, la figure paternelle est, ou du moins devrait être, l’exemple, le visage qui rassure ; un papa se doit d’éduquer et d’élever ses enfants. Il se doit d’être une référence quant au bien et au mal ; il se doit d’être, enfin, le patriarche bienveillant d’une fratrie. L’homme-père est celui qui fait de sa fonction paternelle un exemple et qui contribue notablement à la construction psychique de l’enfant. Dans mon cas, et pour toutes celles qui ont connu cet outrage suprême, c’était surtout de la déconstruction psychique !

Au fur et à mesure que les jours passaient, ce n’était que des câlins trop appuyés sous la couette, quand ma mère et mes frères étaient déjà couchés. Puis ce fut le gant de toilette sous la douche qui venait masser mes parties intimes. Je ne me sens pas ici le courage de faire une description plus complète de ses actes et de son comportement, trop dur, trop révoltant, trop gênant.

Le jour vint de la révélation du mal à cause, ou du moins grâce, à une voisine qui résidait dans le bâtiment qui faisait face à celui de mes parents et chez qui j’avais passé le week-end avec ses quatre enfants. Une fratrie de copains et copines de l’époque. Pourquoi la révélation ? Parce qu’en fait ce fut une révolution ! En effet, Cécile Boileau était maman de deux grands fils, Georges et Roger puis après eux une fille, Brigitte et enfin la cadette Marie-Ange. C’est dire son expérience en matière de gamins ! Une expérience qui lui permit ce week-end-là de s’apercevoir que j’étais en mauvaise forme. Pas du tout la petite fille pétulante qu’elle avait l’habitude de garder. J’étais un peu blême, j’avais d’atroces douleurs dans le ventre et bien que sa cuisine fût excellente, je vomis plusieurs fois. Habituée qu’elle était avec sa tribu, la brave femme m’abreuva de questions diverses afin de cerner mon mal-être avant d’appeler un docteur. Le médecin rapidement alerté a fait preuve de discernement en indiquant à ma nounou qu’il était un peu inquiet de mon état eu égard aux réponses que je fournissais à ses questions, qui laissaient à penser, aussi incongru que cela paraisse, à un abus sexuel incestueux. — Vous avez bien fait de réagir, madame Boileau, le comportement de cette enfant est sujet à caution et ressemble fort, bien qu’elle ne sache pas exactement les décrire, à des attouchements voire un viol de la part de son père. Je vais devoir l’emmener dans un service hospitalier pour faire des examens plus poussés. Je la ferai également voir à un de mes collègues pédopsychiatre, quitte à la diriger ensuite vers un CMPP (Centre Médical Psycho-Pédagogique) et éventuellement à un service de victimologie. Encore qu’il soit bien connu des spécialistes que l’examen d’un enfant qui a subi une agression sexuelle peut ne pas révéler d’anomalies physiques, le retard de la découverte par rapport à l’acte lui-même peut faire disparaître certains signes corporels. Les abus contre les enfants — désolée d’être un peu crue dans mon récit —, consistent souvent en attouchements, simulation d’acte sexuel, pénétration anale ou buccale, qui ne laissent pas forcément de traces charnelles. Le diagnostic est d’autant plus difficile que l’enfant, encore dans les balbutiements du langage, n’a en général pas connaissance du vocabulaire qui identifie ces actes monstrueux.

L’enfant dans ces conditions montre des signes d’insécurité comme l’agitation, la nervosité, l’irritabilité ou les caprices. S’ajoute à ce noir tableau l’apparition d’angoisses, de difficultés d’endormissement ou de cauchemars. Ce secret difficilement partagé est lourd à porter et prend l’enfant dans le piège de la confusion avec son agresseur. Cette petite-là ne sera pas comme les autres enfants de sa génération parce qu’elle en sera exclue. Dire les éléments du secret est toujours difficile et bien souvent impossible. L’enfant peut faire des révélations qui n’en auront pas les effets parce qu’il sait, tout en les disant, qu’elles ne seront pas crues. C’est le cas souvent d’une petite fille qui parle à sa mère de ce que lui fait son père, pour la maman c’est tout simplement inconcevable. Tout cela me correspondait en tous points !{6} La pauvre dame Boileau était effondrée, mais devant l’insistance du médecin, elle se rangea à son avis et décida, dans un premier temps, de me garder chez elle le temps que les choses s’éclaircissent. En guise d’éclaircissement, mon avenir en fait s’obscurcissait de plus en plus !

L’indisable

Je n’ai que de vagues souvenirs qui sourdent tout à coup, mais les images qui flottent dans mon esprit étaient surtout des images de trimballage en taxis blancs pour rencontrer par-ci par-là de gentilles dames en blouses blanches et de gentils messieurs en costume cravate qui semblaient faire grand cas de mes problèmes ! Pour une fois que quelqu’un s’intéressait à moi ! En faisant revivre ces épisodes douloureux, j’avoue n’avoir guère envie de vous narrer par le menu les examens médicaux qui s’ensuivirent, pas douloureux dans mon souvenir, mais très étranges et inexplicables pour moi. De rendez-vous à l’hôpital en interrogatoires de police, je fus bientôt prise en charge par la direction des affaires sanitaires et sociales (DASS) qui organisa mon placement de famille en famille le temps de trouver une institution. De loin en loin je me revois, placée chez la voisine du dessus, chez des amis ou de simples relations, chez des oncles ou des tantes, trimbalée d’appartement en pavillon, de maison en maison, pendant que mon père, ce prédateur sexuel au regard perfide, faisait un petit passage par la case prison. Tout cela, dans ma toute petite enfance, trouble encore mon esprit, mon libre arbitre et me laisse un sentiment d’incompréhension et de haine. Secrets, mensonges, omerta familiale, comment s’affranchir du silence qui entoure l’acte incestueux « C’était indicible. Enfin, indisable ! » confiait un jour Claude Ponti dans son livre « Les pieds bleus »paru en 1995. Cela m’angoisse encore !

J’étais comme absorbée par le néant, plongée dans les profondeurs abyssales de mon désespoir, de mes interrogations, de mes errances, de mes chimères. Mon père était comme l’Hydre de Lerne, le monstre au corps de chien qui avait de multiples têtes, dès qu’une de ses têtes était coupée, il en poussait immédiatement une autre ! En tout état de cause il me manquait un Héraclès pour terrasser la bête, toute seule je n’y arrivais pas. Au plus loin de mes souvenirs, il me revient que mon père a été incarcéré dans l’établissement pénitentiaire de Fresnes, mais placée que j’étais en pensionnat, je n’ai jamais très bien su combien de temps il était resté sous les verrous.

Ce fut d’ailleurs le début de l’aventure du reste de mon enfance, car que faire pour redonner à l’enfant que j’étais l’envie de vivre après un tel drame ? Dans mon cas, le placement chez les sœurs dans un pensionnat de Meudon-La-Ville fut une sorte de résurrection dont je ne garde pêle-mêle que des souvenirs joyeux, des souvenirs de voyage ou des souvenirs plus tristes et mélancoliques que mon cerveau enfantin a complètement occultés.

Il y a en effet tout un pan de ma jeunesse et de mon adolescence qui s’est éclipsé comme si un rideau noir avait recouvert une partie de la scène de ma tragédie personnelle. Un rideau qui, a contrario du théâtre, ne s’est jamais complètement ouvert, laissant parfois filtrer quelques rais d’un soleil voilé, qui ne laissait paraître que des bribes d’histoires qui s’embrouillent dans l’éther de mon cerveau embrumé. Mon cœur se complaisait alors dans la solitude, je restais dans mon monde ; en fait, je pensais qu’il n’y avait pas de place pour l’autre ni pour les autres, je ne cherchais pas à partager ma solitude. Probablement que pendant longtemps je n’étais pas à même de partager mes doutes, mes angoisses, je n’arrivais pas à ouvrir mon cœur, je pensais que personne ne pourrait m’ouvrir l’esprit. Ma vie était faite de doutes, de craintes et de paradoxes, de tristesse et de peur. Une charge dont je voulais me défaire et j’ai donc fini par apprendre à être moi, pour moi-même, sans craindre le quotidien puisque ce sera mon quotidien. Cela ne laissait pas beaucoup de place pour l’autre, craignant ses excès et ses imperfections. Mon deuxième mariage, d’amour cette fois-ci, me prouvera le contraire ; vivre à deux c’est vivre l’un pour l’autre ou l’un avec l’autre. Il m’a fallu apprendre à me satisfaire de l’autre, de ses défauts, mais également de me remplir de ses certitudes. Peut-on s’accommoder de l’autre sans l’autre, ou de l’autre en partie ? En fait, ma rencontre « sur le tard » aura été un nouveau printemps à l’automne de ma vie pour attendre sereinement à deux l’hiver de notre existence. Où sont passées toutes ces années, où s’est envolée ma jeunesse ? Alors, maintenant, j’entre dans cette nouvelle saison de ma vie auprès de l’être aimé, au moins je sais que l’hiver de notre vie est arrivé, je ne sais pas ce que sera sa durée, mais une chose est certaine, lorsque ce sera terminé, une nouvelle aventure va commencer ! « Les fleurs du printemps sont les rêves de l’hiver racontés, le matin, à la table des anges. » Une des plus belles citations des pensées de Khalil Gibran{7}.

Chapitre II

L’institution

Les religieuses ont pu donner à l’enfant que j’étais la force de survivre au travers de la foi, de la compassion et de l’empathie. Alors les voilà, mes fameuses réminiscences du passé, de l’internat de ma petite enfance et de mon adolescence.