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Ce recueil de nouvelles est un résumé des passions destructrices qui ont suivi leur auteur tout au long de son existence. Leurs rédactions s'échelonne sur une vingtaine d'année, ce qui explique l'évolution du style. Mais l'ordre chronologique en a été conservé afin de pouvoir bien appréhender la perception du monde, de son évolution, et de la difficulté de nouer des relations humaines. Désillusionnés, ces textes doivent malgré tout être perçus comme un exutoire aux passions internes et non pas comme un constat de tempérament autodestructeur. La vie sait être belle pour qui n'a pas perdu le pouvoir de rêver.
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Veröffentlichungsjahr: 2023
Aux femmes qui n’ont pas su m’aimer
Les Lebrun
Journal Ultime
Le Bon Samaritain
Interlude
Mon autre vie
Le Chante de la Sirène
Lisa
Le vaste salon, installé à grands frais et attenant aux bureaux des deux associés était ce qu’on a communément l’habitude d’appeler cossu. Le mobilier cuir et bois précieux, ainsi que les sculptures et toiles qui le décoraient étaient susceptibles de faire la démonstration de l’idée d’un luxe que n’aurait pas renié un empereur byzantin.
Une large baie vitrée occupait un des murs, et par celle-ci pénétraient encore les derniers rayons de soleil crépusculaires de ce qui avait été une magnifique journée printanière.
Au mur opposé, un énorme portrait à l’huile du Président Charles-Anatole Lebrun, fondateur de la dynastie, semblait observer avec nostalgie et condescendance ce qu’il était advenue de sa ville depuis qu’il avait décidé de présider à sa destinée. Il avait posé les bases de son empire lors de la révolution industrielle, et son action avait été perpétuée à chaque génération depuis lors, transformant une paisible ville de province en une immense mégalopole industrielle aux ramifications tentaculaires.
Les derniers restes d’un repas jonchaient pèle-mêle sur la grande table occupant la partie droite du salon.
Cela faisait cinq jours maintenant que les deux hommes qui occupaient les lieux n’avaient pas quitté les locaux de la Société.
Leur horizon se limitant exclusivement au quarantième et dernier étage de la tour où siégeait la holding familiale, bâtiment aux fausses allures d’Empire State Building dominant de sa stature l’ensemble de la cité.
Afin de ne pas perdre de temps précieux dans d’inutiles trajets, il avait en effet été convenu que lors de telles réunions de travail, des brainstormings épuisants, ils couchaient tous deux dans des chambres d’amis installées à ce même étage, définitivement affectées à leurs seuls profits. Afin de justifier le nom qu’elles portaient, chacun logeait, suprême dépaysement, dans le domaine de son alter ego qui en avait supervisé l’aménagement et la décoration.
Matins, midis et soirs, ils se laissaient livrer les repas par un traiteur de luxe réputé, sis en banlieue, repas qu’ils agrémentaient de bouteilles prestigieuses issues de la cave de la Société ; gigantesque grotte voûtée située au troisième sous-sol, que protégeait affectueusement tout le reste de l’édifice. Ce sont les restes du dernier dîner qu’ils avaient comme habituellement pris en commun en cette heure tardive, qui attestaient encore, même pour un esprit profane loin de toute considération gustative, de la qualité des mets servis.
Maintenant que tout était consommé, perdue dans son cagibi du vingtième étage, la femme de ménage attendait que ne retentisse le signal qui allait libérer son ardeur laborieuse destinée à remettre en état la pièce que n’avait pas quitté les deux hommes de toute la journée. Signal qui, d’avantage que les jours précédents, tardait à retentir ce soir là pour enfin la libérer de son désespoir servile. Dans son monde intérieur microscopique, la pauvre femme était en effet bien éloignée des préoccupations profondes des deux cerveaux en ébullition qui encadraient l’échiquier.
« Je crois bien cette-fois ci, mon très cher Georges, que Béranger, mon petit gaillard, va prendre ton fou.
— Ne vends pas la peau de mon fou avant de l'avoir définitivement vaincu. Je ne crois pas que c'est aujourd'hui que tu tanneras son cuir. Roger a toujours été un grand stratège que tu as tendance à mésestimer. C'est un courtisan. Le roi des coups fourrés. Et le terme d'évêque, Bischop comme les citoyens britanniques nomment nos fous, semble mieux lui convenir. Sa trajectoire en diagonale, faite de faux fuyants et de traîtrise, lui est très adaptée. Admire cette manœuvre. Je le fais pénétrer sans difficulté aucune dans ta défense pour inquiéter ton roi.
— Bien vu. Sacré peau de vache. Tu avais bien raison. Il faudra que je me méfie de lui, à l'avenir, si je n'arrive à le faire choir prestement de son piédestal. »
La partie était rude et accrochée ce soir ; peut-être d’avantage encore que les jours d’avant. Albert Lebrun, l’aîné, était plus calculateur que son frère Georges, doté d’un caractère impétueux et d’un esprit offensif. Mais les adversaires d’égales valeurs.
Et après des ouvertures habituellement basiques, l’italienne pour Albert, le Gambit-Dame pour Georges.
A cinquante sept ans pour le premier, cinquante trois pour le second, les deux petits fils de Charles-Anatole n’appartenaient plus, à proprement parler, à l’avenir de la Société. Ce rôle sera dévolu à leurs progénitures qui, pour le moment, parquées à l’ombre de parents illustres, trépignait d’impatience à l’idée de profiter de la manne qui s’offrira à elle à la chute du dernier des ancêtres.
Ancêtres d’ailleurs guère pressés de songer à la passation du pouvoir entre les mains de ces rapaces voraces et ambitieux qu’ils ont engendrés parce que la tradition l’exige, mais dont ils ne désirent pas la concurrence, afin de pouvoir continuer à régner sans partage sur la création de leur aïeul, sur un pied d’égalité. Car Albert comme Georges ont toujours eu conscience de la grande complémentarité qui les unissait, le feu et la glace, association ayant permis de surmonter à leur avantage toute contrariété, qu’elle qu’en soit l’importance ; conflits sociaux, montages ou crises financières complexes, associations contre nature... Et leurs fonctions respectives les ayant épargnés dans de nombreux aspects de la vie courante, travaux physiques, considérations bassement matérielles, leur santé éclatante semble en mesure de valider ces souhaits encore de longues années.
Albert Lebrun s’essuya le front. Il observa longuement l’aire de jeu ; avança à plusieurs reprises une main vers une pièce pour se raviser à chaque reprise. Observant son frère, il décida de poursuivre cette valse-hésitation des débuts en la transformant en stratégie pour éprouver les nerfs de son adversaire. Il se savait plus patient que son cadet et n’hésitait jamais avant de jouer sur ce tableau. Étant arrivé à la conclusion que ses chances de vaincre étaient proportionnelles à la durée de la partie, il ne se privait pas de tergiverser même lorsque son choix était déterminé. Mais il finit néanmoins par mettre à exécution sa manœuvre longuement préparée, une couverture destinée à protéger son roi de l’action du fou adverse tout en lui ouvrant un axe d’ouverture pour une action offensive.
« J’ai bien observé ton petit manège, répliqua Georges, mais j’ai emmagasiné ce soir une énorme dose de retenue, et tu ne me feras pas perdre mon sang froid... A propos. Que diraistu d’un petit rafraîchissement ? Je me suis porté acquéreur dernièrement d’un pure malt dont tu me diras des nouvelles.
— Réfléchis à ton coup, mon très cher frère. Je me charge des consommations. »
Et il se hissa lentement de son fauteuil crapaud, avec des gestes mesurés et étudiés que n’aurait pas renié un aï paresseux. Il reboutonna machinalement le dernier bouton de son pantalon qu’il libérait à chaque fois qu’il se trouvait à table, afin de soulager sa panse d’une compression désagréable générant des flatulences, et se dirigea vers le bar personnel de son frère situé sous à côté du téléviseur géant encastré dans le mur de droite.
Là, posément, il se décida pour un porto hors âge et versa une dose de Scotch dans un second verre, puis retourna maladroitement à sa place, un verre dans chaque main, les glaçons s’entrechoquant avec un son acéré dans l’ambiance silencieuse et tendue du salon.
« J’espère que tu auras pu utiliser ce temps de répit à une réflexion constructive sur la tactique à employer.
— Je n'attendais que ton retour pour jouer. Il m'aurait peiné que tu m'accuses de tricherie comme la fois dernière. C'est Morthier, mon cavalier, qui va entrer en scène. »
Sous le regard médusé de son aîné, Georges Lebrun fit alors pénétrer son cavalier dans les lignes adverses, bien plus aisément que la cavalerie française n’avait pu écorner les carrés anglais à Waterloo.
« Là, j’avoue ne pas très bien comprendre. Enfin…
— Tu saisiras la subtilité de la manœuvre dans quelques temps.
— Si tu le dis... »
En fait, Albert ne voyait définitivement pas où voulait en venir son frère. Jusqu’à présent, il lui avait semblé qu’il employait la tactique d’assaillant permanent chère à Moulagof lors de l’avant dernier championnat de monde. Avec son tempérament offensif, il avait surpris tous ses adversaires cette année là. Mais c’était un champion éphémère dont la tactique éventée dès le championnat suivant n’avait pas fait école. Depuis quelques coups, pourtant, il ne saisissait plus très bien les influences. Peut-être du côté de chez Popov ? Ou peut-être encore Kouglof ?
