Monasphère - Tome 2 - Catherine Redelsperger - E-Book

Monasphère - Tome 2 E-Book

Catherine Redelsperger

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Beschreibung

Retrouvez l'univers de Monasphère en 2120 à Montréal et à Paris...


Dans la biosphère, sur l’île Sainte-Hélène, les survivants de la catastrophe font l’objet d’une nouvelle forme de surveillance par LIFWATCH. Après une longue période de tâtonnement, d’abattements, d’observations, de soins, les habitants se donnent une nouvelle éthique.
Niko le métamorphosé s’efface pour laisser naître une communauté de vivants, résilients, découvrant les ressources naturelles inédites de Monasphère et leur propre créativité dans les limites de la sphère.
Grâce à Léon, l’amicoleg de Niko, muté à Paris MUSEUMCITY , le réseau de FREELIFE, les PÉRI et GREENPAX combattent aux cotés des Monasphériens.
Dans le tome 2 de Monasphère, nous suivons Niko, la petite Mona, LAMONA, Van Clef, Soria et bien d’autres nouveaux acteurs dans leurs nouvelles aventures à Montréal et à Paris, pour la libération de la colonisation des âmes, de la psychè, des émotions et du corps ; l’expérimentation d’un équilibre créatif écorelationnel et écologique.
Préface inédite de Vincent Mignerot.


Avec son écriture très visuelle, ce roman interroge de manière originale la société du spectacle, l’écologie, la résilience et la prédation.


À PROPOS DE L'AUTEURE 


Catherine Redelsperger vit et travaille à Paris, Clermont-Ferrand, Strasbourg, Kigali et dans la forêt.
Depuis fin 2021, elle a lancé sa chaine de podcasts « Catherine Redelsperger Auteure » où elle partage des écologies fictions qui projettent des métiers, des lieux, des organisations dans le futur. Elle propose aussi des interviews où elle parle du sens profond de la science-fiction pour inspirer, accompagner les transitions liées aux changements climatiques.


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Seitenzahl: 254

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Catherine Redelsperger

Monasphère

Tome 2

Éco-fiction d’anticipation

Préface inédite de Vincent Mignerot.

ISBN : 979-10-388-0301-5

Collection Atlantéïs

ISSN :2265-2728

ISSN : 2265-2728

Dépôt légal : mars 2022

© Couverture Ex Æquo

© 2022 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite.

Éditions Ex Æquo

Avant-propos

Janvier 2022

Enfin, le voilà ! La fin en queue de poisson (sans mauvais jeu de mots) de Monasphère nous avait laissés sur notre faim. Moi la première, dès lecture du manuscrit, avais réclamé une suite : mais non, ce n’était pas particulièrement prévu ! Vraiment ?

Finalement, Catherine, pleine de surprises donc fidèle à elle-même, écrit en un été de résidence ce deuxième tome, à la fois complémentaire et indépendant du premier. En effet, elle a veillé à ce que sa lecture soit accessible à toutes et tous, ayant déjà expérimenté l’univers Monasphère ou non. Peut-être Monasphère 2 est-il même plus abordable, une expérience écologique et sociale davantage qu’une expérience littéraire.

Alors que le premier tome, objet littéraire non identifié, se démarquait par sa narration purement externe, le deuxième creuse l’intériorité de tous les personnages et pousse leur introspection à son comble. Alors que le premier se faisait théâtral, coloré, terriblement visuel, le deuxième est poétique, musical, plus que jamais travail de la langue et de l’écoute. Alors que le premier se déroulait presque en huis clos, dans une bulle protégée des catastrophes mondiales, le deuxième s’exporte au contraire sur d’autres continents pour résoudre la crise locale. Enfin, alors que le premier, fondé sur l’utopie « Monasphère », révélait petit à petit l’envers du décor d’une dystopie cruelle, le deuxième adopte la construction inverse, pour explorer les possibilités d’une vie en communauté respectueuse de la nature et donc des autres, des autres et donc de la nature.

Véritable écofiction, Monasphère 2 rend un hommage assumé à Alain Damasio, notamment à La Zone du dehors évidemment, et au cyberpunk, mais aussi par son écriture à Valère Novarina. Écologie, poésie et intériorité se mêlent pour une nouvelle immersion dans l’univers si particulier de Catherine, qui nous livre avec habileté et suspens la suite des aventures de Niko, Soria, La Petite Mona et Van Clef, mais également bien d’autres personnages, à (re)découvrir.

Faustine Galicia

Directrice de la collection Atlantéïs

Préfacede Vincent Mignerot

C’est une libération !

L’avenir reste encore incertain, mais ouvert. Abandonner les vieux schémas aura été nécessaire. Cette fois, pas de héros qui, de retour d’un voyage initiatique au cours duquel il aura de peu réchappé à la mort, rappelle à la communauté qu’il lui est préférable de rester coupée des mondes extérieurs, étranges et hostiles. Aucune sujétion à la peur, pas de promesse d’accession au paradis, à la condition d’une vie soumise aux règles des jeux imposés, d’une vie illusionnée et servile. Au contraire une réappropriation de la puissance d’agir et d’être, par le collectif lui-même, souverain.

Dans ce tome 2 de Monasphère, Catherine Redelsperger investigue les conditions d’une émancipation. Il ne s’agit pas seulement de changer de regard, il faut s’affranchir du regard. Une simple représentation du réel ne dit pas grand-chose de lui, les belles histoires ne suffisent plus. Les récits les plus mouvementés restent insipides si à leur écoute l’esprit n’est pas traversé des motivations externes à leurs mouvements : un élan vital, une pulsion, une intention, une direction.

Un projet.

Monasphère 2 chemine vers une « cinquième ontologie ». L’anthropologue Philippe Descola montre comment, selon lui, les circonstances ont progressivement motivé l’humain à s’isoler de son environnement et à se positionner, artificiellement, en son centre, allant même jusqu’à se proclamer cause de certains phénomènes. Animisme, totémisme, analogisme, naturalisme, les « quatre ontologies » proposées par l’auteur décrivent différentes manières de se définir par rapport au milieu, relativement à l’autre. Chacune, et toutes ensemble entremêlées au cours de l’histoire, ont autorisé l’humain à négocier sa singularité : l’humain et la « nature », ça ne serait pas tout à fait équivalent. Il y aurait une frontière, plus ou moins poreuse, plus ou moins négociable.

Monasphère 2 explore une nouvelle perspective. Il n’est plus admissible – et risqué – de se considérer encore isolé des réalités extérieures, de se penser être autre chose, ou plus, que de simples objets parmi une infinité. S’extraire du cocon, retrouver l’immensité. Admettre que cette immensité n’est aucun artifice ni rien d’humain, et qu’on n’a plus à espérer s’en échapper, parce qu’on est enfin relié à tout.

Plus de frontière, la définition de soi et du collectif s’étend en toutes nuances entre séparation et fusion. Friction, rugosité, manque et frustration disparaissent. Continuité, fluidité, plénitude sont retrouvées. Une cinquième ontologie, c’est une réconciliation : la nature n’est plus étrangère, elle accueille de nouveau. Les héros de Monasphère sont affranchis du solipsisme contrit. Ils ont restauré le sens naturel des causes, ils s’en remettent au vivant. Ensemble, ils ont un avenir.

Essayiste, Vincent Mignerot explore la singularité de l’espèce humaine. Il est l’auteur d’ouvrages de réflexion philosophique et d’analyse du contexte contemporain de risque écologique : Essai sur la raison de tout ; Transition 2017 (Éditions SoLo). Il publie en 2021 un essai sur la transition énergétique : L’Énergie du déni (Rue de l’échiquier).

Montréal — 2118

La fébrilité de l’instant d’avant le compte à rebours est retombée comme une coupure de connexion. La voix neutre du directeur du projet LIFEWATCH vibre dans les boîtes crâniennes des ingénieurs dispersés dans les mégapoles maîtrisées par BUZZARD.

« 8 – 7 – 6 – 5 – 4 – 3 – 2 - 1 WATCH ! »

Après une fraction de silence, applaudissements, puis le calme s’installe. Ils en rêvaient depuis vingt ans : observer les mouvements de la psyché, de l’âme et du corps par les informations biochimiques et l’activité neuronale.

Le nouveau dôme recouvrant la coupole de Monasphère sur l’île Sainte-Hélène capte tout.

Totale surveillance de la vie.

Monasphère

Jour premier d’après la catastrophe — Du North vers West

Au North, MONICE poursuit sa fonte et laisse entrevoir sa structure artificielle. L’odeur pestilentielle pousse les rescapés du North vers Monatown West vidée de ses habitants, qui se sont réfugiés dans l’Hôtel encore plus à West. Quatre Monas les accompagnent.

De North vers West, la procession est lente, la chaleur accablante, cisaillée par des courants d’air glacé.

Les Monas méditent en marchant. Leurs avant-bras couvrant le visage. Stabilisant leur fréquence cardiaque et leur température. Incluant les sons des craquements de Monasphère, les gémissements des rescapés. L’absence des cris de jeux et de joie des enfants.

Par LAMONA, je respire Monasphère et j’expire. Par LAMONA, je respire le don de la vie, et j’expire. Je sens le talon de mon pied gauche entrer en contact avec le sol. La plante de mon pied, mes orteils et mon corps entraîné par le mouvement. Je sens le talon de mon pied droit entrer en contact avec le sol, la plante de mon pied, mes orteils et mon corps entraîné par le mouvement. Je respire par mon corps. J’inclus les odeurs désagréables. Je respire par mon corps. Je regarde devant moi. Je respire par mon corps et je veille sur Niko.

La petite Mona est portée dans un hamac par deux femmes. L’une des femmes resserre sur le visage de la gamine un foulard d’algues qu’elle a imbibé d’un onguent purificateur. Le corps endormi est pris de crispations, convulsions, quand en boucle repasse devant ses yeux l’accident mortel de son père, il y a huit jours, quand le monde de Monasphère était en équilibre immuable.

Avant la crise. Avant la maladie des poissons, avant l’effritement des algues, avant l’arrivée de Niko du monde extérieur, de l’autre rive du fleuve Saint-Laurent.

Son cœur accélère quand elle se voit devant le tube d’algues et de poissons courant tout le long de la chambre d’hôtel, debout sur sa chaise, faisant des grimaces aux poissons, pour jouer avec eux. Sans pouvoir se saisir de ce qui se passe, le tube se fracasse et laisse s’échapper au sol des poissons, des chevaliers cuivrés.

L’image d’après, son père mort, son premier cadavre. Gisant. L’image de sa mère dans le coma, emportée par Niko et Van Clef.

Cette culpabilité en boucle : « Je suis celle par laquelle le malheur s’est abattu sur ma famille. » Quand dans le Rainbow Hôtel sous Monice, la petite Mona a revu sa mère, allongée, paisible et souriante dans son sommeil, toutes ses défenses se sont envolées. Elle est redevenue la petite-fille confiante, en sécurité, dans le sourire de sa mère. À peine a-t-elle entendu le fracas du bloc de glace de l’ice hotel s’effondrer sur sa mère, à peine senti une Mona la tirer en arrière par le bras – elle en a les traces d’ecchymoses : Je suis celle par laquelle le malheur s’est abattu sur ma famille.

Niko lui aussi est porté dans un hamac, mais par deux gardiens trapus, solides. Un tissu d’algues couvre leur nez et leur bouche pour supporter l’odeur des cadavres humains, des poissons pourrissants, des algues aux effluves toxiques, des eaux sales, croupies. Deux Monas veillent sur lui. Niko, conscient, sans force. Sans lutte. Il laisse faire la métamorphose. Une à une les cellules de son corps mutent. Le voilà enfermé dans Monasphère, devenant un organisme vivant augmenté. Si je résiste, un écœurement m’envahit. Un goût de bile à la gorge. Une acidité à ne plus pouvoir jamais se nourrir. Si j’ignore ce qui m’arrive, je suis rappelé à l’ordre par une boule au ventre. Si je suis avec ce qui m’arrive, mon corps se détend. Si mon esprit flotte vers les regrets de tout ce que je n’accomplirai pas, vers l’image de ma mère que j’aurais désiré surpasser en devenant un grand joueur planétaire, si mes pensées filent vers ce jour, si proche, où j’ai été missionné par IFish pour réparer les cyborgs de Monasphère, le processus de transformation ralentit et je suis pris par une tristesse aussi vaste et profonde qu’un océan. Je m’y plonge jusqu’aux noirceurs des abîmes. Au fond, la pression me cloue au sol. Un réflexe de survie me propulse à la surface et je reviens à moi, j’accepte le mouvement de ce qui m’arrive. Puis je me révolte et cela recommence. Combien de temps cela va-t-il durer ? Les Monas ne répondent pas à mes questions. Elles sont dans leur monde. Van Clef aussi. Je vois sa silhouette de dos, carrée, un peu voûtée. La tête rentrée dans les épaules. Sa marche est chaotique. Ses jambes se lancent en avant comme des branches secouées dans une tempête. Sur sa nuque est noué un bout de tissu d’algues. Autour de moi, tous se protègent le visage. Pourtant un halo d’air respirable m’enveloppe.

Parmi les survivants de Monatown North, son Monaleader et sa femme ferment la colonne. Ils sont séparés par une carriole sur deux roues qu’ils poussent chacun de leur côté. L’habit du leader au symbole de bison est déchiqueté à hauteur de genou. Ses mollets dénudés sont écorchés à vif. Pour protéger son visage, il croit porter un masque de cérémonie destiné à chasser les Iroquois, objets de la peur des Monasphériens, auquel Niko l’étranger ressemble tant. Le leader ne s’est pas rendu compte que, dans la fuite, il a pris un masque trouvé près de la tribune dévastée de la dernière cérémonie des numéros 8 : un masque d’Iroquois qui vaut à celui qui le porte d’être pestiféré après les fêtes pendant quelques semaines de décontamination. Sa femme ne peut s’empêcher de s’en amuser. Les femmes de Monasphère avaient maintenu les équilibres en apaisant la colère et les peurs des hommes. Les jours derniers de Monasphère, elle a été parmi celles qui ont été soulagées de pouvoir vivre leur propre peur. Je le connais, je sais qu’il est rongé par la peur de ne plus être leader que de lui-même. Les Monas ont tout pris en charge. Niko est celui de la prophétie. Rien ne pourra aller à l’encontre de ce qui est déjà advenu. Je le connais, la moindre once d’inconnu le fait paniquer. Il n’y peut rien. C’est l’éducation des hommes de Monasphère. Nous les femmes sommes entraînées à observer, à rassurer. À ressentir de l’empathie. Nous n’étions pas contaminées par leur peur. Nous avions quelques capacités à créer. Hormis un sursaut face à certains sons, le ressenti de la densité de la colère collective des hommes à l’annonce de l’arrivée d’un homme longiligne à la coupe d’Iroquois dans Monasphère, je n’avais jamais eu peur. Du moins peur pour moi. Toujours peur pour lui. Mon homme. Quand j’ai compris que nous allions perdre l’équilibre, oui, j’ai ressenti mes intestins se tordre. Oui, j’ai eu envie de fuir. Plus tard, quand j’ai vu les premiers morts d’asphyxie, j’aurais voulu être morte moi aussi. Ne plus ressentir la perte. Ne plus me sentir vivante. Et je ne peux m’empêcher de sourire en le voyant avec son masque.

Le Monaleader jette régulièrement des coups d’œil sur le chariot. J’espère qu’il va tenir le choc. Il est fabriqué pour le transport dans le village. Le chemin n’est pas balayé tous les jours comme chez nous. Que va devenir Monatown North, couverte de boue, de débris des fêtes de fin de cycle ? Je veux que tout redevienne comme avant. Je veux que les habitants vivent en paix et me rendent hommage. Je veux oublier ces huit jours d’infamies. Je veux que tout redevienne comme avant. J’aurais dû penser à prendre mes tenues de cérémonie pour les temps où l’ordre des choses sera revenu. L’artisan des énergies m’a menacé avec une hache pour que je charge son alambic d’algues. J’aurais pu emporter à la place ma collection d’archéotéléphones et ma réserve de galettes. Monatown West ne vaut pas Monatown North, j’aurais encore préféré aller vers le South. Je veux que tout redevienne comme avant. Comme avant.

La colonne s’étire.

Une femme ouvre la marche. Derrière elle, Van Clef, de plus en plus voûté, fait des pauses pour reprendre un souffle étouffé par un cache-nez pris sur le cadavre d’un spécialiste de Monice. Plus loin, les gardiens portant Niko, et les deux Monas veillant sur lui, ajustent leurs pas pour rester groupés. À leur suite, deux femmes soutiennent le hamac où gît la petite Mona.

Une femme les suit de près. Elle se tient droite. La tête balayant de gauche à droite doucement. Elle observe. Elle scrute. Tous les cent pas, elle sort de sa poche une petite boîte ronde et en retire une pâte verte désinfectante qu’elle pose à la naissance de ses narines. À la traîne, le couple conduisant le chariot est devancé par l’artisan en énergie qui s’est fabriqué à la hâte un appareil défectueux. Assailli par les odeurs, il est régulièrement scié en deux et, au bord du chemin, crache le peu de salive, bile, reflux gastrique que produit encore son corps. Deux Monas circulent d’avant en arrière pour vérifier que tout va bien, en particulier les deux orphelins, une fille et un garçon. C’est leur manière de supporter la situation. Être actives, suractives, penser le moins possible.

La femme menant la fragile colonne a été surnommée « Écartile » par les enfants, parce qu’elle se tient toujours à l’écart. Elle porte comme une marque rouge d’être la descendante du seul homme enterré dans Monasphère lors de l’épidémie des 8. En cent ans, il n’y eut qu’un mort : son ascendant. Le deuxième fut le père de la petite Mona. Elle s’est fabriqué un pince-nez et respire par la bouche, derrière son col.

En ce jour, les survivants n’ont pas encore été dénombrés, mais au vu de la colonne formée par les dix-huit personnes, cela n’augure rien de bon. La rumeur des jours derniers laisse entrevoir le pire pour Monatown South. Ceux qui étaient parvenus en ligne droite jusqu’au North sont morts d’épuisement en disant qu’il ne restait là-bas plus âme qui vive.

Écartile est l’une des rares célibataires de Monasphère à ne pas faire partie de la communauté des Monas. Quelle place étrange. Mener cette marche. Tout cela parce qu’enfant, au bout d’un cycle, les habitants préféraient voir partir notre famille. Nous avons circulé, comme les phycologues, de village en village. Sauf qu’ils étaient accueillis comme des sauveurs. Alors que nous, sous les quolibets et les mauvaises blagues, nous finissions par nous replier sur nous-mêmes. Les Monas n’ont jamais rien fait pour y changer quelque chose. Je suis contente de ne pas avoir eu d’enfants. La transmission du malheur s’arrêtera avec moi. Quand nous arrivions dans un village, je parvenais parfois à me lier à un enfant. Le plus souvent une numéro 8. Mais quand ses parents lui racontaient l’épidémie, elle s’éloignait de moi, jusqu’à l’indifférence. Le jour le plus triste fut quand, lors d’un jeu à l’instruction première, suppliant du regard ma seule alliée, elle avait ricané, détourné son visage et, avec les autres, m’avait désignée comme la responsable de la disparition des gobelets, ultime tentative des élèves pour me faire exclure du séminaire. Je m’égare dans ma mémoire. Je pourrais enchaîner ainsi tant de souvenirs tous plus désagréables et injustes les uns que les autres. Une fois arrivé, chacun retrouvera sa place, cela fait bien longtemps que je ne me fais plus aucune illusion.

Ils parviennent tard dans la nuit à Monatown West. Les volets claquent. Les portes des maisons sont béantes. Des meubles à moitié brûlés, en tas devant les maisons. Des monceaux d’algues gluantes. Des monticules d’algues desséchées. Et le vide laissé par les humains. Ils choisissent la maison la plus grande. À l’identique de celle du leader du North qui n’a pas la force de protester et de réclamer cette demeure pour lui seul et sa femme. En l’investissant, étage par étage, les enfants avec peine tentent de les faire taire. Ils ont entendu des bruits. Oreilles tendues dans le silence. Les raclements sont nets. Ils redescendent les étages en file indienne jusqu’au rez-de-chaussée. Les sons proviennent du sous-sol.

Monasphère

Jour premier d’après la catastrophe - Hôtel

L’Hôtel tenu par deux Monas est à l’extrême West, collé à la paroi de la sphère. Le tunnel secret, par lequel Niko est venu, permettait encore quelques heures auparavant de rejoindre Montréal sous le Saint-Laurent. Buzzard a ordonné la réclusion des habitants et de sceller la porte. Dans l’Hôtel, le confessionnal est la trace du passé du jeu de téléréalité écologique qui avait motivé la fondation de Monasphère, il y a un siècle.

Quand les Monas ont accueilli Niko en 2118, elles avaient eu un pressentiment. La révélation de la réalité de Monasphère avait dépassé l’entendement. Les Monas savaient sans savoir, mais elles n’avaient pas voulu être dans la conscience de leur complicité.

Le temps de la réflexion viendrait plus tard. Dans l’immédiat, seule leur vocation de soigneuse les guide. Par la fenêtre aux vitres brisées, elles voient arriver sept des habitants de Monatown West, le village le plus proche de l’hôtel. La femme du médecin se révèle d’une aide précieuse. Elle a emporté la sacoche d’algomédic. À force d’assister son mari si rugueux dans son approche des patients, qu’elle rassurait par sa présence, elle a appris les diagnostics et prescriptions par observation et déduction.

Les Monas trouvent trois enfants affamés et déshydratés, recroquevillés devant la porte close menant au tunnel. Aucun mot ne sort de leur bouche encore quelques heures plus tard, malgré l’habileté des soignantes.

Par LAMONA, qu’allons-nous faire d’eux ? Nous n’avons presque plus de réserve de nourriture. Comment avons-nous pu nous laisser duper ? Pour en arriver là ! À cette catastrophe. Par LAMONA, viens-nous en aide !

Quelque espoir éclaire leur regard quand arrivent deux soigneurs d’algues et de poissons. Ils ont pris avec eux leur matériel tout en ressentant l’angoisse de leur inutilité.

Par LAMONA, prions pour que quelques algues survivent et prolifèrent. Sinon nous sommes perdus.

Les Monas répartissent les rescapés dans les chambres. Ils déposent leurs affaires pour très vite se rassembler dans le salon, recherchant la présence des autres.

Elles observent un homme avoir une attitude pour le moins inhabituelle. Il écoute. Vraiment, il écoute. Le visage légèrement penché. Il hoche la tête pour encourager la parole. Il se lève et leur demande du parchemin. Une Mona en apporte avec un fusain. L’homme se concentre. Il dessine. Des crânes. Un empilement de crânes noirs sur fond sépia. La mort à l’origine de l’art dans Monasphère.

Une femme arrivée seule les intrigue aussi. Elle dégage une grande tristesse, mais aucun stress. Elle a perdu son mari et sa petite fille qui portait un numéro 8 et aurait dû participer aux cérémonies du prochain cycle. Elle leur avoue être partagée entre le soulagement de savoir sa fille protégée à jamais de cette barbarie et la douloureuse absence. Quand les artisans parlent de la nécessité absolue d’avoir des algues, les Monas surprennent le regard de la femme se rétrécir. Elles la prennent à part pour l’interroger en prétextant un besoin d’aide pour déplacer des meubles. La femme hésite à leur parler.

Elle a fait une découverte qui semble un peu folle.

Montréal

LIFEWATCH est l’aboutissement de recherches et d’expérimentations. Les cinquante dernières années, le programme encore nommé GREATLIFE avait connu de nombreux succès et transformé les sociétés riches et isolées en îles coupées du reste du monde, écrasé par les guerres et les conditions climatiques épouvantables.

Les auteurs de science-fiction, les essayistes, les lanceurs d'alerte avaient provoqué des réactions somme toute assez molles des citoyens : les algorithmes, les datas et les big data servent impunément à déterminer usage, appétence, goût, envie, désir, plaisir. Sur mesure en tout genre : des meilleures sneakers au meilleur amant. Customiser au maximum en faisant croire à la possibilité d’échapper à la condamnation d’être un consommateur aliéné pour devenir un com’acteur de sa vie. Des violences incontrôlées provoquaient des lynchages par les mots et par intercoms interposés, particulièrement chez les jeunes. Les jeux virtuels étaient un excellent moyen de les canaliser grâce aux règles et récompenses. Les parents vouaient une reconnaissance éperdue à leurs concepteurs. Ils pouvaient ainsi vaquer tranquillement à d’autres occupations ou le plus souvent chercher des moyens de survivance. La question ne se posait pas pour les plus pauvres des pauvres. Les jeux neufs étaient trop chers et ceux trouvés sur des marchés de troisième choix mangeaient trop d’énergie. Ils préféraient conserver un minimum d’autonomie pour chasser l’humidité ou tenter vainement de se rafraîchir.

Des séries s’étaient emparées du sujet et avaient tiré les lignes de fuite du présent vers des futurs possibles.

Buzzard s’en était amusée. Les scénaristes lui économisaient du travail. Les commanditaires n’avaient plus qu’à piocher dans leurs idées pour rêver. Comme le sens de l’efficacité ne leur faisait pas défaut, ils étaient allés plus loin. Au nom de l’une de leurs ONG-écrans, ils avaient recruté une team d’auteurs de science-fiction. Ils leur avaient donné comme sujet : « Et si l’éducation à l’empathie était la solution pour éradiquer la pauvreté et relier les êtres humains entre eux et aux vivants. »

Des scientifiques en intelligence artificielle récupéraient les œuvres des auteurs pour les transformer en langage technique, en hypothèses de recherches et d’expérimentations, en détournant bien entendu l’objet initial.

Encore mieux, en tant que firme de jeux vidéo, Buzzard apprivoisait les esprits, changeait les habitudes grâce aux mythes qu’elle offrait, grâce à ses processus de récompenses. La multinationale était devenue plus puissante qu’Hollywood qui peinait à vendre l’American Way of Life ringardisé.

C’est ainsi qu’est né le projet Lifewatch, dont l’un des buts est le contrôle non seulement des individus, mais aussi de leurs interactions pour enregistrer des MBD (Meta Big data) et vendre les informations à des firmes et des gouvernements. Pudiquement, sur leur CORPOCOM, leur baseline indique : « L’empathie est notre raison d’être. »

Le dôme d’écoute totale n’avait pas été initialement conçu pour Monasphère. Les défauts de la production d’air par Monasphère s’étaient fait sentir depuis quelques mois. L’accélération de la maladie des algues et la mue des poissons avaient pris de court Buzzard dans sa gestion des employés gratuits, les habitants de Monasphère. Le sens de l’opportunité de Buzzard n’avait aucune faille. Elle avait fait construire trois kilomètres carrés supplémentaires de surface de capteurs pour encapsuler la sphère.

Le moment où la coupole avait été fixée à la sphère avait été grandiose pour la team Lifewatch. Le décompte jusqu’au « WATCH » resterait gravé dans leur mémoire comme l’événement de leur vie. La phase d’expérimentation grandeur nature commençait enfin, avant la phase de mise sur le marché à Montréal, avant la commercialisation terrestre et sans aucun doute martienne.

Les analyses produites par les IA depuis quelques heures laissaient pourtant les humains en difficulté : l’exégèse des comportements, introspections, réflexions, divagations, rêves, songes des habitants de Monasphère les laissait perplexes. Historien était un métier méprisé, l’ère était à l’anticipation, la projection. L’anthropologie et l’ethnologie étaient des pratiques tournées en ridicule et concernaient peut-être les gens du dehors, mais en aucun cas les mégapoles. La philosophie était devenue une affaire de gourou et d’exotisme. Étudier les modes de vie de Monasphère, comprendre les croyances, les représentations mentales, était inaccessible à la team. Ils ne savaient quoi conclure.

Seul le département s’occupant de la production d’air de Monasphère aurait pu en être pleinement satisfait. Savoir les survivants sous surveillance totale aurait été LA source de manipulation idéale. Mais Lifewatch et Monasphère étaient des programmes tenus secrets pour tout le monde, y compris l’un pour l’autre.

Monasphère

Jour deuxième d’après la catastrophe – MONICE

C’est insensé. Greenpax ne trouve pas de solution pour communiquer avec moi. Je suis entraînée à être autonome. La question n’est pas là. Il me faut pouvoir leur communiquer les informations que JE recueille. Ces salauds de Buzzard n’ont aucune pitié. J’ai l’impression de me retrouver deux ans en arrière sur la ligne du front dans la zone du dehors de Paris. En plein roman de Barjavel ou de Damasio, où seul le cauchemar se serait transformé en réalité. Un charnier à ciel ouvert. Les cadavres amoncelés. Cette odeur qui vous déchiquette jusqu’à la révulsion. Et les yeux qui s’habituent. Qui distinguent là un petit bras d’enfant, ici une tête de femme détachée de son corps, et là encore une jambe désarticulée, et encore ici une main crispée comme une supplique. Révolte punie par le PAXCENTRE. Pour l’exemple. Sur les bas-côtés du périphérique, prolifique jardin planté, habitait le premier cercle de la zone du dehors. Le jardin était protégé par une ceinture solaire qui brûlait toute personne s’en approchant. Les Péri étaient au nombre de dix millions coincés-là après plusieurs vagues migratoires liées au changement climatique. Paxcentre protégeait les riches dans l’enceinte du jardin. Dans le deuxième cercle du dehors, les SIMPLES avaient construit un nouveau monde. Ils n’étaient pas parvenus à inclure les migrants augmentant en nombre. Ils les aidaient comme ils pouvaient, mais c’était insignifiant. J’avais été envoyée dans la zone des Péri par Greenpax qui avait eu des signalements par les Simples d’une étrange baisse de population. Mon enquête avait été une des plus horribles de ma vie. J’avais découvert un trafic d’organes. Mais je n’étais pas la seule à tenter de comprendre. Les Péri eux aussi cherchaient. À protéger leurs enfants. Quand j’ai saisi qu’ils avaient percé le secret des disparitions, il était déjà trop tard. Ils avaient organisé la révolte, réussi à créer une percée dans la ceinture solaire, pour tomber sur une machinerie à découper, cisailler, démembrer. J’y étais. Je sais que je suis forte maintenant. Je sais que je peux encaisser. Dès que j’entends le sifflement dans l’air d’un objet tranchant, je sursaute. Mais je ne me recroqueville plus. Je ne pars plus en vrille. Mon corps ne me dit plus que ça y est, cela recommence. Je suis ici maintenant. Je suis dans Monasphère. Je ne retomberai plus dans l’abattement, le désarroi. Je me battrai. Pour eux. Pour moi. Parce que je ne sais plus faire autrement. Parce que c’est la chose à faire. Transformer les êtres humains en chose, en marchandise, ils ne savent plus faire que cela. Il fallait s’y attendre. Ils l’avaient fait pour les animaux, les plantes, la terre. Tout s’achète. Tout se vend. Même le vivant. Surtout le vivant. Je suis ici maintenant. Je suis dans Monasphère. Je suis devenue une habitante de ce lieu. C’est une promesse. Avec les autres, j’en ferai un lieu de vie sans prédation.

Soria a choisi de rester près du glacier, pour observer ce qui allait advenir. Quand elle avait marché sur les pentes de Monice, elle avait perçu son artifice. Malgré son jeune âge, elle avait déjà assuré de nombreuses missions pour Greenpax. Des opérations commandos. Avec de longs débriefings. L’une d’entre elles l’avait conduite au Népal, où l’empire du MILIEU fabriquait des millions de STUPAS de glaces pour la faire fondre et la faire couler par un pipeline irriguant les fermes-aquariums verticales d’algues de ses buildings. L’eau des aquariums était propulsée vers un autre circuit, où elle était nettoyée pour de nouveau former un geyser au cœur de la glace et faire grossir une nouvelle couche extérieure du glacier.Le système perpétuel provoquait la fabrication d’une nouvelle couche de glace pour la refondre aussitôt. Soria avait chaussé des crampons pour marcher sur des glaciers bleutés. Elle avait étudié des plans de glaciers artificiels en plus basse altitude et elle faisait l’hypothèse que Buzzard avait utilisé cette technique pour Monice tout en le modernisant. Les ascenseurs, tunnels, laboratoire, ice hotel sous le glacier, laissaient entrevoir la combinaison de multiples techniques.

Soria est assise sur ses talons. Il n’y a presque plus trace de blancheur. Une structure apparaît, peut-être d’algues. Elle avait vu des images fixes du parc Jean Drapeau d’il y a cent ans. Elle l’aurait juré, l’architecture ressemblait comme deux gouttes d’eau à son Casino.

À la disparition complète de la neige, elle entend un petit clic. Un petit rien. Discret. Pas de mécanique vrombissante. Du sol sont propulsés des geysers d’eau comme un feu d’artifice. Qui se figent, épaississent à des endroits stratégiques pour former devant ses yeux émerveillés des mini-glaciers.

Sa combinaison verte régule la température. Son visage et ses mains sont ses seuls véritables indicateurs. Elle ressent à la fois la chaleur ambiante, mais aussi les courants froids qui proviennent de la renaissance du glacier.

Juste avant que la structure ne soit intégralement recouverte de glace, elle aperçoit un robot sur patin à quatre bras.

Monasphère

Jour deuxième après la catastrophe – Monatown East