Monsieur Cléophas - Emmanuel Leroux - E-Book

Monsieur Cléophas E-Book

Emmanuel Leroux

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Beschreibung

Aujourd'hui, Cléophas fête ses 100 ans, son dernier anniversaire au vu de sa santé catastrophique. Il attend la mort avec sérénité et même une certaine impatience, tant son quotidien est devenu pesant. Il pense mourir mais la vie lui réserve une surprise, Cléophas va de mieux en mieux et semble même rajeunir.

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Seitenzahl: 216

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Conseil de l’auteur :

Avant de lire ce livre, je vous recommande d’écouter le deuxième mouvement de la 7ème symphonie de Beethoven.

"L'univers m'embarrasse, et je ne puis songer que cette horloge existe et n'ait pas d'horloger."

Voltaire.

"Notre Père qui êtes si vieux

As-tu vraiment fait de ton mieux

Car sur la Terre et dans les Cieux

Tes anges n’aiment pas devenir vieux."

Téléphone (Cendrillon).

Sommaire

Le Dernier Soupir

Transmissions

Souvenirs

Le docteur Leblanc

Souvenirs

Betty

Souvenirs

Joséphine

Souvenirs

L’infirmière

L’Aventurine

L’anniversaire

Ambroise raconte

Le Curé

Trop long

Joséphine

Le croissant

Mimi

L’enterrement

Le dentiste

Cléophas et Ambroise

Réflexions

50 ans

110 ans

Le départ

Eudoxie

Retour à l’Aventurine

Souvenirs

Soirée

Le restaurant

Josette

Ambroise vieillit

L’enterrement

Mes occupations

La journaliste

Le journal

Le prix du sang

Sébastien raconte

130 ans

Les robots

Mes ancêtres

Comment va le monde ?

Avons-nous le temps ?

Les riches

Josette

Jania

Kévin

180 ans

190 ans

Déprime ?

J’ai 5 ans ?

199 ans

6 mois plus tard

200 ans

Fin de vie ?

Comment faire ?

9 mois plus tard

Fin

L’enterrement

Quoi de neuf en 2127 ?

Cléophas reprend la parole

Animal

L’Aventurine

Le Dernier Soupir.

Ma vie ne tient qu’à un fil. Jamais je n’aurais cru que cette expression fut aussi proche de ma réalité. Lors de mon arrivée dans cette résidence au bord de l’Erdre, cette magnifique rivière se déversant dans la Loire au cœur Nantes, je ne m’imaginais pas dix ans plus tard dans ce même endroit. Ce lieu appelé "Le Dernier Soupir" est un Ehpad, un Établissement d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes, un mouroir pour des vieux impotents si on veut parler de manière moins élégante. Quand le maintien d’une personne âgée à domicile devient ingérable, votre descendance, en l’occurrence mon fils unique Ambroise, s’empresse de trouver un lieu pour se "débarrasser" de son père. J’étais devenu un gros problème. Après plusieurs chutes, de peur de me retrouver cassé dans ma maison, il m’a proposé ou plutôt imposé cet Ehpad. Il faut dire qu’avec ma DMLA, dégénérescence maculaire liée à l’âge, encore un truc de vieux, ma vue me posait des problèmes et ne m’autorisait plus la conduite automobile. Veuf depuis mes 80 ans, mon autonomie devenait brinquebalante.

Vivre chez mon fils m’aurait plu, mais sa femme ne m’apprécie pas beaucoup. Il faut dire je n’ai rien fait pour qu’elle m’aime. Mon plus gros défaut, ne pas être mort assez jeune pour qu’elle puisse profiter de mes biens. Je pense qu’elle m’en voudra jusqu’à mes derniers jours. Qu’elle se rassure, ma fin est proche.

Malgré mon grand âge, j’ai résisté aux épidémies de grippe et même au coronavirus. Ce satané Covid-19 a décimé la moitié de l’Ehpad lors de son passage en 2020. J’ai tenu bon jusqu’à ce jour mais mes maigres forces déclinent rapidement. Aujourd’hui, nous fêtons mon anniversaire, 100 ans ! Pour les femmes, c’est d’un banal, trois centenaires vivent dans mon Ehpad mais pour un homme, c’est beaucoup plus rare. Je suis une rareté, dans un sale état mais une rareté quand même. D’après l’infirmière, quelques personnes se déplaceront pour mon anniversaire, j’en suis heureux. Devenu malvoyant, j’ai préparé un discours dans ma tête. Pas long car je n’ai plus de force mais, Dieu merci, mon ciboulot fonctionne très bien, ça turbine dedans comme dans ma jeunesse, c’est le reste qui déconne dans tous les sens. Enfin, il faut bien que vieillesse se passe et trépasse. Je me suis fait à cette idée depuis longtemps, mon tour est proche.

Transmissions.

7h30, les transmissions se font dans le bureau des infirmières avec toute l’équipe soignante. Juliette, infirmière de nuit, donne les consignes à Josiane, jeune infirmière de 25 ans et Betty, nouvelle aide-soignante, la trentaine. Elles débutent leur première journée au "Dernier Soupir". Les consignes sont longues car les pathologies de chaque patient sont détaillées.

— J’ai gardé le meilleur pour la fin, explique Juliette. Il s’agit de notre plus vieux pensionnaire, Monsieur Cléophas Gentil. Comme l’indique son nom, il est vraiment très gentil. Pour ses 100 ans aujourd’hui, nous avons prévu une petite fête cet après-midi avec sa famille, le maire et son médecin traitant. Je résume ses maladies, j’espère que vous avez de la mémoire car la liste est longue. Quelques problèmes classiques, hypertension, cholestérol élevé, insuffisance cardiaque, insuffisance rénale, diabète, presque aveugle avec sa DMLA mais il garde une toute petite vision périphérique lui permettant de distinguer des formes. Attention à ce que vous dites, il a toujours l’ouïe fine et pas l’once d’un Alzheimer. Il ne marche plus du fait de sa fonte musculaire. Le kiné vient le voir trois fois par semaine pour lui éviter de se recroqueviller dans son lit. Il faut essayer de le faire bouger. Il n’a plus aucune dent, n’oublie pas de lui mettre son dentier cet après-midi, ça lui évite de trop baver. Il ne mange presque plus, tout maigre, 41 kg la dernière fois qu’on a réussi à le mettre sur la balance. Il est incontinent comme la moitié des pensionnaires. Cerise sur le gâteau, il a une leucémie lymphoïde chronique, une leucémie du vieux qui ne tue pas tout de suite mais qui peut virer au cauchemar d’un seul coup et en ce moment, elle vire. Du coup, anémie et essoufflement au moindre effort mais comme il n’en fait plus… Enfin, il a aussi un cancer de la prostate avec des métastases disséminées un peu partout, notamment dans les os, sa mobilisation est très douloureuse. Il lui faut de la délicatesse, beaucoup de délicatesse.

— Il est en fin de vie ? Demande Josiane.

— Depuis 10 ans oui, mais là, c’est la fin de sa fin. Une place va se libérer très rapidement pour un ou une jeune pensionnaire.

— C’est trop triste, dit Betty.

— Si tu veux travailler ici, lui explique doucement Juliette, il te faudra essayer de ne pas trop t’attacher aux pensionnaires. Certains ne restent pas très longtemps. Ils arrivent lorsqu’ils sont au bout du rouleau, lorsqu’il ne leur est plus possible de rester à domicile, après, ça passe ou ça casse. Soit, ils s’habituent au changement de vie et peuvent tenir quelques années, comme l’exceptionnel Monsieur Gentil, soit ils meurent dans les semaines qui suivent leur arrivée. J’appelle cela la décompensation de vie, ils n’ont plus envie. Avec l’habitude, on voit rapidement dans quel sens les pensionnaires évoluent. Allez, terminez votre café, je rentre chez moi. Bye les filles, bonne journée. Je reviendrai à 16 heures pour l’anniversaire de Monsieur Gentil, je ne peux pas manquer ça. A propos, Monsieur Gentil a l’habitude de demander aux nouvelles de la maison de retraite de se marier avec lui. Je vous laisse vous débrouiller. Bye bye.

Souvenirs.

La lecture ne m’est plus possible depuis de nombreuses années, je peux seulement écouter la radio et les bruits de la résidence. Parler m’est difficile, mon dentier se déchausse et glisse de ma bouche. Alors, je parle lentement. Mon fils me dit qu’à mon âge, ce serait de l’argent foutu en l’air de me faire un nouveau dentier. Je suis un peu d’accord avec lui, mais quand même. Parler sans dentier complique la prononciation, mes lèvres rentrent dans ma bouche et je bave, quel spectacle pour les autres.

J’aime bien discuter avec les employées. J’ai mes préférées. Joséphine, une femme de ménage d’origine Guadeloupéenne, toujours gaie, elle chante en travaillant. Juliette, mon infirmière de nuit, adorable, prend toujours le temps de venir discuter pendant mes insomnies. On parle du monde, de tout et de rien, de ses problèmes. C’est incroyable comme le temps passe vite avec elle. Claire, mon aide-soignante, est partie hier à la retraite. Elle était douce comme une fleur pour me nettoyer et me changer. Certaines me font peur par leur brutalité, d’autres sont magiques comme Claire. La nouvelle s’appelle Betty. Avec un prénom comme celui-ci, je sens qu’elle sera un nouveau rayon de soleil et que nous nous entendrons bien.

Que dire de ma vie antérieure ? J’étais médecin, généraliste. Si je calcule bien, sachant que nous somme en 2025, retraité à 65 ans, cela fait 35 ans que je n’exerce plus. La médecine a fait d’énormes progrès depuis, c’est malheureusement pour cela que je suis encore en vie. Je suis né en 1925. Bigre, un siècle déjà, que d’évènements dans le monde. Hormis quelques centenaires rescapés du temps comme moi, la population mondiale s’est entièrement renouvelée depuis ma naissance. Nous étions un peu moins de 2 milliards en 1925 et nous sommes maintenant plus de 7 milliards d’humains, cela me donne le vertige quand j’y pense. Les gens naissent, grandissent, meurent autour de moi et je reste immobile dans ma chambre à ne rien faire. J’en ai vu du monde mourir, mais quand je pense que plus de deux milliards d’humains sont décédés depuis ma naissance, cela me turlupine. Quel est ma place dans ce monde et que suis-je encore censé y faire ?

J’avais 14 ans au début de la deuxième guerre mondiale, 20 ans à la fin, une bien triste période. Après mes études de médecine à Nantes, j’ai posé ma plaque en 1955 à la Chapelle sur Erdre, une jolie commune rurale proche de Nantes. La médecine générale m’a toujours attiré, traiter le patient dans sa globalité, gagner sa confiance et son intimité n’est pas le plus simple. 35 ans d’exercice professionnel jusqu’en 1990, date de ma retraite, de la pilule au Sida, de la radiographie à l’IRM, que de changements.

Le docteur Leblanc.

On frappe doucement à la porte.

— Entrez, entrez, marmonne Cléophas, de toute façon, avec ou sans mon accord, vous entrerez.

— Bonjour docteur Gentil, c’est le docteur Le-blanc, votre médecin.

— Je sais bien que tu es mon médecin, cela fait dix ans que tu essayes de me tuer !

— Comment allez-vous docteur Gentil ?

— En pleine forme, répond Cléophas avec un sourire laborieux. Arrête de m’appeler docteur. Un docteur, ça soigne. Moi, je suis soigné et dans mon état, je ne soignerai plus personne.

— Déprimé aujourd’hui ?

— Pas du tout, seulement un peu plus vieux qu’hier.

— Allons, allons, vous nous enterrerez tous !

— C’est exactement la formule que j’employais lorsque mes patients allaient mourir. Ce n’est pas original mais au moins, je sais à quoi m’attendre.

— Au moins, votre âge ne vous a pas esquinté le cerveau.

— C’est le reste qui est esquinté. Parle-moi de ma dernière prise de sang s’il te plaît.

Le docteur Leblanc s’assoit au bord du lit. Il soupire et pose sa main sur celle du vieillard avant de lui expliquer :

— Pour dire les choses simplement, vos globules rouges diminuent, les blancs sont au plafond et les plaquettes dans les chaussettes, votre leucémie s’em-balle. Les PSA ont encore augmenté, je n’ai jamais vu un taux aussi haut, votre cancer de la prostate explose. La créatinine augmente, vos reins ne fonctionnent quasiment plus. L’acide urique baisse, c’est le seul point positif, au moins, vous ne risquez plus de faire une crise de goutte. Pour parler franchement, votre situation se dégrade très rapidement et je ne comprends toujours pas pourquoi vous êtes encore en vie.

— C’est pour fêter mes cent ans ! Après, adieu la vie. Docteur, je voudrais que tu me fasses un cadeau pour mon anniversaire.

— Une transfusion ?

— Très drôle. Non, un vrai cadeau qui ne coûtera rien.

— Je vous écoute.

— Je ne veux plus de prise de sang, plus de radio, plus de visite chez les spécialistes, et surtout, plus de médicament. Avec tout ce que je bouffe, les vers de terre du cimetière seront complètement intoxiqués après ma mort et ce n’est pas éco-responsable comme on dit main-tenant. Je voudrais mourir sain, mais je veux bien continuer la morphine quand même.

— Donc vous voulez nous quitter pour de bon ?

— Si Dieu le veut, s’il existe, j’aimerai le rencontrer. Ma présence sur cette terre n’a que trop duré et je suis fatigué, tellement fatigué. Tu diras au curé de venir me voir demain matin. J’aimerai discuter avec lui avant mon départ. Juste une petite conversation entre lui et moi, si je suis encore en vie.

— Je lui demanderai de passer dans la matinée.

— Tu viendras pour la petite fête cet après-midi ? Il y aura le maire et ma famille.

— J’ai déjà prévu de faire une pause entre mes consultations pour vous rejoindre.

— Ta présence me fera plaisir. Si cela ne te dérange pas, ne met pas de cravate. Et quand tu arriveras, tu me diras la couleur de la cravate du maire. C’est juste pour rire un peu.

— Avec plaisir, je ne peux rien vous refuser aujourd’hui.

— Donc c’est d’accord, tu ne m’emmerdes plus avec tout le tintouin médical ?

— Accordé, vous avez ma parole.

— Alors je te garde comme médecin.

— Vous êtes trop bon.

— Je serai juste bon pour les vers dans ma dernière demeure. Allez toubib, merci pour ta visite. Je dois me reposer si je veux être en pleine forme cet après-midi. Je compte sur toi. Si ça se trouve, mon fils apportera du champagne.

— A tout à l’heure docteur Gentil.

— Pas docteur, juste un vieux Monsieur, très vieux Monsieur, fatigué, très fatigué…

Cléophas ferme les yeux, épuisé pas la conversation avec son médecin. Ce dernier sort doucement de la chambre et va donner ses consignes à l’infirmière. Elle a cette réflexion très terre à terre :

— Le pharmacien ne va pas être content, c’est le plus gros consommateur de médicaments de la maison de retraite !

Souvenirs.

Ma carrière médicale a duré 35 ans. Mon épouse Eudoxie m’a secondé et soulagé de toutes les tâches ingrates de mon travail, téléphone, papiers, comptabilité. Nous avons formé un couple très uni jusqu’à son décès, un banal infarctus.

Ma vie s’est passée à La Chapelle sur Erdre, entre mon cabinet dans la ville et une belle maison nommée "l’Aventurine", au bord de l’Erdre avec une vue imprenable jusqu’à la construction de l’Ehpad en face de chez moi, de l’autre côté de la rivière. Je n’imaginais pas y finir ma vie en regardant mon ancienne maison, du moins tant que je voyais encore un peu. Ce fut difficile au début mais je m’y suis habitué, grandement aidé par mon impotence. Monter ne serait-ce qu’une marche m’est devenu aussi compliqué que résoudre un Rubiks’cube.

Ambroise est né l’année de mes 25 ans. Il fut notre seul enfant, non pas que nous n’en voulions pas d’autres mais c’est ainsi. Il a grandi et a quitté la maison à toute allure, presque sans que je ne m’en rende compte tellement j’étais accaparé par mon travail. Je lui ai donné l’amour que je pouvais mais je sens bien qu’il m’en veut de ne pas m’être assez occupé de lui. Ambroise est devenu pilote d’avion et a sillonné le monde entier, ce qui n’a pas facilité nos relations. Il n’a eu qu’un seul enfant lui aussi, Sébastien, à croire qu’il s’agit un atavisme familial, je n’ai pas de frère ni de sœur. Ambroise s’est marié avec une hôtesse de l’air, Marie-Michelle, Mimi pour les intimes, propriétaire d’un cerveau spongieux. Elle dégouline de bêtise et n’a aucun humour. Il lui faut du premier degré intégral. Je pense qu’elle a fini par comprendre que je me suis moqué d’elle plus souvent qu’à son tour. Elle me supporte mais ne m’aime pas. Je confesse n’avoir rien fait pour qu’elle m’aime, notamment en vivant trop vieux.

Betty.

"Toc toc toc".

— Entrez entrez, désolé de ne pas vous accueillir mais je suis impotent, murmure Cléophas.

— Bonjour Monsieur Gentil, dit la jeune femme en entrant dans sa chambre avec son charriot. Je suis Betty, votre nouvelle aide-soignante. Je viens m’occuper de vous.

— Vous tombez bien, j’allais m’absenter. Encore quelques instants et vous auriez été obligée d’aller me chercher dans le jardin.

— Mais on m’a dit que vous ne marchiez plus ?

— Qui ça "on" ?

— L’infirmière.

— Alors elle doit avoir raison. En fait, je ne peux plus marcher depuis longtemps. Je me recroqueville dans mon lit comme un enfant dans le ventre de sa mère. Je suis devenu un origami qu’il faut déplier avec délicatesse. Allez-y, je remets mon corps débile entre vos mains.

Avec des gestes sûrs, Betty tourne et retourne le vieil homme. Cléophas est changé, nettoyé et installé dans des draps propres.

— Vous êtes douceur et délicatesse Mademoiselle. Vos mains sont aussi légères que les ailes d’une libellule effleurant la surface de l’eau. Je vous garde comme aide-soignante. Pas longtemps car je vais mourir demain.

— Demain ? Allons-donc, vous êtes en pleine forme !

— La tête oui, mais le reste est rongé par l’âge et les cancers. J’ai demandé à mon médecin d’arrêter mes traitements. Quand on absorbe plus de médicaments que de nourriture, ce n’est pas bon signe. Et je suis fatigué, très fatigué. Betty, je peux vous appeler Betty ?

— Bien sûr Monsieur Gentil.

— Etes-vous mariée, avec-vous un ami, un petit copain ? Vous pouvez me le dire, cela restera entre-nous.

— Au moins vous êtes direct dans vos questions, répond Betty en rougissant. Pour l’instant, je n’ai pas de petit ami.

— Betty, je vous aime, vous êtes devenue mon rayon de soleil. Voulez-vous m’épouser ?

— Vous voulez vous marier avec moi ?

— C’est exactement ce que je viens de vous proposer. Vous avez quel âge ?

— 30 ans.

— Bien sûr, cela fera un peu jaser, 70 ans de différence d’âge, mais l’amour gomme toutes les différences.

— Au moins, vous savez parler aux femmes.

— Alors c’est oui ? Je vais demander au notaire de faire les papiers, vous serez ma légataire universelle, vous aurez l’usufruit de tous mes biens jusqu’à votre mort. Tant pis pour mon fils et ma bru.

— Ce n’est pas un peu rapide comme décision ?

— Vous pensez vraiment que j’ai le temps d’attendre ? Quand Cupidon arrive, il faut l’attraper par ses ailes et le garder. Je vous aime, vous m’aimez, que nous faut-il de plus ?

— Quelques jours de réflexion s’il vous plaît. Je vous donnerai ma réponse dans quelques jours Monsieur Gentil.

— Alors je serai mort. J’aurai tant voulu faire l’amour une dernière fois avant de mourir.

— Dans votre état ?

— C’est vrai, j’oublie parfois que je ne suis plus un jeune homme. L’amour physique est tapi dans les oubliettes de mon cerveau depuis belle lurette. Oublions cela. Un léger baiser suffira à mon bonheur.

— Vous êtes un beau parleur Monsieur Gentil.

— C’est tout ce qu’il me reste de beau. Allez-y Betty, je vais maintenant me reposer et méditer. Je compte sur vous pour mon anniversaire cet après-midi.

— Je viendrai avec plaisir Monsieur. A tout à l’heure.

Elle quitte la pièce avec son chariot, laissant Monsieur Gentil dans son lit.

Souvenirs.

Quinze ans. Ces premières années de ma retraite furent merveilleuses. Avec Eudoxie, nous avons sillonné le monde entier. Les transports étaient devenus d’une facilité incroyable et surtout très abordables. Lundi, nous décidions d’une destination, mardi nous prenions les billets et samedi nous nous envolions pour une, deux ou trois semaines à l’autre bout du monde. C’était facile comme un claquement de doigt, à condition d’avoir un peu d’argent bien sûr. J’ai adoré l’Amérique du Sud et ses paysages magnifiques, l’Asie et ses saveurs exotiques, les savanes d’Afrique, les grands parcs d’Amérique du Nord, chaque pays a son charme. Nous avons fait des escapades dans toutes les capitales d’Europe. Ces voyages me laissent des souvenirs qui illuminent ma vieillesse.

Mon petit-fils Sébastien a grandi trop vite lui-aussi. Quand on vieillit, le monde s’accélère puis semble ralentir tout doucement. Ces derniers mois ont été les plus pénibles de ma vie. Passer de l’état d’autonomie complète à une dépendance totale est une leçon d’humilité. J’ai vu tellement de personnes dériver dans la vieillesse que je réalise mieux la difficulté de l’acceptance. J’ai une reconnaissance infinie pour ces "petites mains" qui s’occupent de moi pour un salaire ridicule en proportion de leur immense travail.

Sébastien est devenu médecin, comme son grand-père. Il a 45 ans, mon fils et sa femme étaient âgés de 30 ans lorsqu’il est né. Sébastien est radiologue, un métier de riche. Il exerce dans une clinique nantaise et gagne beaucoup d’argent. Il me parle de son métier, rien à voir avec mon ancienne activité. Il n’est pas marié mais a un enfant, Kévin, 5 ans. Il vit avec sa compagne Roselyne, biologiste, qui gagne très bien sa vie elle aussi. Kévin ne manquera de rien. Au moins, Sébastien et Roselyne n’attendent pas mon héritage.

Je les vois rarement, enfin, quand je dis voir, c’est plutôt écoute rarement puisque je ne distingue plus grand-chose. Je ne verrai jamais mon arrière-petit-fils. On me dit qu’il est très mignon. De toute façon, on ne va pas me dire qu’il est moche. J’imagine l’infirmière me disant :

— Monsieur Gentil, c’est votre arrière-petit-fils Kévin qui est venu vous voir ? Il est vraiment très laid.

Non, on ne dit pas ce genre de chose. Alors j’imagine un beau petit gars. Enfant unique lui aussi, l’atavisme familial.

Voilà toute ma descendance, Ambroise et Marie-Michelle, Sébastien et Roselyne et enfin Kévin. Ils seront tous là cet après-midi à 16 heures, après ma sieste et avant le dîner, pour ce que je mange... Cela me fera plaisir de les retrouver une dernière fois, avant le grand saut.

Joséphine.

La porte s’ouvre en grand pour laisser passer le chariot :

— Je sais, je sais Monsieur Gentil, je n’ai pas frappé mais vous ne parlez pas assez fort pour que j’entende la réponse et de toute façon, vous êtes toujours d’accord pour que j’entre, hi hi hi !

— Bonjour Joséphine, quel bon vent vous amène ?

— Le vent de la saleté Monsieur Gentil, c’est tout dégoûtant chez vous, je vous apporte le propre !

Joséphine a la carrure d’une quinquagénaire an-til-laise bien charpentée avec la démarche et la rapidité des îles. Le travail est fait, bien fait, à son rythme et ce n’est pas demain qu’elle fera un infarctus lié au stress. Elle se met à fredonner en époussetant les meubles.

Cléophas lui demande :

— Chère Joséphine, aurais-je le plaisir de votre présence pour fêter mes cent ans aujourd’hui ?

— Pas question Monsieur Gentil, hi hi hi, pas question de manquer votre anniversaire. Je viendrai et j’ai même prévu un gros gâteau à la noix de coco avec plein de crème chantilly.

— J’en mangerai avec grand plaisir si je peux le suçoter.

— Je ferai une petite bouillie de ce gâteau rien que pour vous, un délice, une bouillie d’anniversaire.

— Vous êtes trop gentille. Vos enfants vont bien ?

— Oh vous savez, avec mes sept enfants, ce n’est pas facile tous les jours. Dieu merci, ils ont la santé, mais aussi pour faire des bêtises. Figurez-vous que mon petit dernier a caché un gros crapaud dans mon placard à épices. Vous imaginez comment j’ai crié quand je l’ai vu ! Même un cochon qu’on égorge ne crie pas plus fort que moi dans ce cas, hi hi hi. Je vous assure que mon petit Julien ne recommencera pas de sitôt. Ses oreilles ont chauffé comme une tartine dans le grille-pain.

Elle continue à raconter les bêtises de ses enfants. Cléophas essaye de ne pas trop rire à cause de ses os douloureux. Il adore ces joyeux moments avec Joséphine. Il ne manque plus que l’infirmière pour être tranquille jusqu’au déjeuner.

Souvenirs.

Jamais je n’aurais pensé ma fin de vie ainsi, mais je crois que personne n’aime évoquer la fin de sa vie. J’envie presque la mort de ma femme, un infarctus massif, net, précis, implacable, brutal, irréversible. "Une belle mort", diront certains.

Je m’imagine dans mon lit, un pré-cadavre, d’une maigreur squelettique, tout blanc, tout chauve avec plein de ces vilaines taches brunes proliférant partout, des "fleurs de cimetière" disaient mes vieux patients, mes yeux enfoncés dans les orbites, mes joues creusées, mes lèvres happées par ma cavité buccale et des rides plus profondes que des canyons. Mes bras n’ont que la peau sur les os, mes mains tachées sont recouvertes d’une peau épaisse comme un papier à cigarette, formant des profonds sillons entre mes métacarpes. La moindre pichenette occasionne des ecchymoses formant de large taches violettes sur ma peau. Pas beau à voir le cacochyme. Je bouge très peu ayant beaucoup de difficultés à me mobiliser. Heureusement, le lit médicalisé m’évite les escarres, ces plaies putrides sur les zones d’appui, très douloureuses et si difficiles à guérir.

Au moins, les croque-morts ne se feront pas un tour de rein en me transportant dans ma dernière demeure. Je vois arriver ma fin avec soulagement, presque avec plaisir. Je vais enfin savoir comme des milliards d’êtres humains ce qui se passe après la mort. Oui, maintenant, j’ai vraiment envie de passer ce cap, il est grand temps.

Mon esprit a des difficultés pour se remémorer mon aspect dans ma jeunesse. J’étais un beau jeune homme, plein de vie et de projets. Sans vouloir me vanter, j’avais du succès auprès des filles mais seule Eudoxie eut mes faveurs. Elle fut l’unique amour de ma vie, une belle infirmière épousant un jeune médecin, comme dans les romans à l’eau de rose.