Mordred - Tommy-Lee Baïk - E-Book

Mordred E-Book

Tommy-Lee Baïk

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Beschreibung

"Les Récits de Farengoise" est le premier roman issu de la websérie médiévale-fantastique Mordred, créée par Tommy-Lee Baïk. Il se situe entre la première et la deuxième saison de la série disponible gratuitement sur internet. Après la capture et l’exécution du chevalier Sir Lamorak, l'Ordre des Décroisés prend le contrôle du comté, et le climat devient plus tendu et dangereux que jamais. Mordred est parti suivre l'entraînement d'Accolon afin d'accomplir sa vengeance contre l'Ordre, Rodron vit à présent avec les frères de l'abbaye de Frère Jeannot et Bélisaire et Venance, les deux jeunes soldats Décroisés, sont en route vers une destination qui leur est inconnue. Pendant ce temps, le général Décroisé nommé Thirel sème le trouble et la peur, profitant de sa position pour abuser de son pouvoir. Mais des premiers rebelles se manifestent et se préparent à la révolte.

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Seitenzahl: 169

Veröffentlichungsjahr: 2016

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À Johnny, car aujourd’hui j’ai 21 ans, et que je n’oublie pas ;

À Marion et naM.naM ;

Et à tous ceux qui ont suivi, soutenu et participé à cette magnifique aventure qu’est Mordred.

Remerciements : Paul R., Riki, Adria D.

Ce roman est issu de la websérie Mordred, du même auteur :

Mordred – Saison 1 : L’Élu (2013)

Mordred – Les Récits de Farengoise (2015)

Mordred – Saison 2 : La Révolte (2014)

Disponibles sur internet.

Jeune réalisateur, scénariste et acteur, Tommy-Lee Baïk est le créateur de la websérie Mordred dont est issu ce roman. À 18 ans, il lance la production de la première saison de sa série médiévale-fantastique revisitant un personnage emblématique de la légende arthurienne, bien que peu connu du grand public : Mordred. Après une première saison plutôt burlesque qui s'intitule "L’Élu", il réalise une saison 2 bien plus sombre et dramatique "La Révolte". C'est âgé de 21 ans qu'il se lance dans l'écriture de ce roman intersaisons qui narre l'épopée des personnages principaux de la série durant les six mois qui séparent la première de la deuxième saison de la série.

Récompensé par le Prix des Meilleurs Dialogues pour la saison 1 de Mordred au Festival Francophone de la Websérie à Toulouse en 2013, il s'essaye à une autre approche de la narration à travers ce roman, s'inspirant néanmoins énormément de son travail de scénariste.

Sommaire

SOURCE ANONYME

LUI

L’ABBAYE

UNE FOIS DE PLUS

L’ENQUETE

LE HEROS

ENTWAN DE

SECRETS DE BAR

IMPREVISIBLE

L’ALERTE

DEVOIR DE MEMOIRE

LE CHANT

TENSIONS

DEUX MOIS PLUS

LES PASSEURS

L’ARCHIVISTE

CAMELOT

LE STUDIEUX ET LE

LE PIRATE

SON PREMIER COUP

METAMORPHOSE EN

TOUS LES MATINS DU

I – SOURCE ANONYME

… J'te le dis, moi. Source anonyme. N'empêche que la boulangère, quand je l'entends à deux heures du mat' - au moment où je vire les derniers clients – qu'elle est là, toute discrète, à marcher sur la pointe des pieds, sous son petit chaperon – en pleine nuit ? Prend moi pour un con aussi – et que, quelques minutes plus tard, t'as la porte du cabanon du fils de la teinturière qui grince, et bah excuse-moi, mais je prône l'adultère, c'est bien normal. Source anonyme, hein. Et puis quand je vois la gueule de trois lieux que me tire Bébère quand il vient consommer – bon moi je suis content, c'est bon pour les recettes – et bah force est de constater que le brave se sait cocu, d'une manière ou d'une autre. Mais ces choses-là, ça se ressent dans les tripes. Tant que tu l'as pas vu – de tes yeux, vu – tu fais semblant de pas y croire. Mais bon, après moi je dis ça, je dis tout, hein. C'est comme la dernière fois, les types du comté voisin qui vendaient – comment ils appellent ça déjà ? - de la fragrance naturelle ! Voilà, c'est ça. Bon sang, toutes les petites vieilles et pisseuses qui se ruent sur leur stand et qui leur font leur chiffre en moins d'une demi-heure ? Me dis pas qui y'a pas d'l'injustice là. Purée, leurs produits sont même pas certifiés, moi j'te le dis honnêtement – bon, source anonyme, hein –, mais leur parfum, ça pue surtout la contrebande. Pourquoi j'te parle de ça déjà ? Ah oui, je faisais le lien avec la petite boulangère qui trompe son bonhomme. Ouais, je parlais de ces escrocs parce qu'elle aussi elle a acheté cette camelote. Roh et puis faut voir comment ils appellent leur marchandise. « Passion lavande », « Senteur byzantine » - c'est raciste. – « Agrume forestier » - ça n'a aucun sens – ou « Bien-être noix ». Ralalalala, les fumiers. Comme leur produit, senteur fumier, tiens. Sont connes les bonnes femmes. Elles claquent leur blé dans ces idioties. Et Bébère qui voit sa bourse se vider pour une odeur qui sera finalement reniflée par un autre...

Ah, ça laisse un goût amer tout ça quand tu y repenses. Ça donne pas envie de s'engager avec une femme. Ah ça non. Je l'ai toujours dit, moi. Les femmes, c'est de la saloperie. Ça te prend énormément d'énergie, ça te fait croire que tu es unique, important, puis dès que tu n'as plus rien à leur offrir de nouveau, ou qu'elles se sentent l'âme aventureuse, qu'elles veulent aller butiner un autre miel – elle est dégueulasse mon image là, non ? - Et bah y'a plus personne. Elles t'abandonnent, et pis t'as pas l'air con. Ah ça. T'es là, démuni, à devoir poursuivre ta vie comme si de rien n'était. T'y croyais. C'est toi qui es cocu, mais c'est toi qui t'es trompé. Sur elle. Sur vous. Dis donc, je m’égare là. Dis-le-moi au lieu de me laisser parler trois plombes.

Je te ressers un petit hydromel aux épices ? C'est bon ce breuvage. Ça se vend bien. Hé. Hé.... Hé ! Ouais, écoute. Source anonyme, hein, mais les tonneaux de la concurrence, bah ils sont importés illégalement. C'est un escroc ce tavernier. Il fait le prince parce qu'il a un grand établissement. Ah ça, c'est sûr. Dépenser son fric dans le visuel, ça vaut le coup. Bel espace à l'intérieur, joli comptoir, serveuse tout aussi mignonne, terrasse ! Ouais mon p'tit gars : terrasse. Il se fait pas chier, ah ça non. Je fais pas la promo de son établissement, là, qu'on soit d'accord. Tu restes ici, l'ami. Là où je voulais en venir c'est que, d'accord ça en jette, mais les produits derrière, et bah ils sont tout pourris. Et oui. Normal ! Tu mets toutes tes économies dans le confort, dans l'apparence, mais y'a plus rien pour s'offrir de bonnes denrées. Non, môsieur. Que d'la bière coupée à la flotte ! Du vin épais, qui te refile les dents rouges, tu sais même plus ce que tu bois. Non, c'est pas du travail, ça. Moi au moins ici, je propose de vraies marchandises. Certes, c'est un petit peu plus cher. Mais c'est de l'artisanat, nom de merde. Ça te reste pas sur le bide une fois que tu as consommé. Oh et puis il y a le respect du client. L'échange. C'est bon ça d'échanger. On n’échange plus assez de nos jours. Qu'est-ce que ça sera dans quelques siècles, hein ? On se rendra dans une enseigne, on commandera à emporter et puis, sans un sourire ou sans le moindre mot de politesse, on repartira avec sa bouffe et sa boisson pour s'isoler chez soi ? Non... Ça serait bien trop con...

« Chez Pipeule », ça papote et ça s'la colle pas à la flotte. Non ? T'es pas convaincu ? Je cherche, je cherche. Ça m'emmerde de devoir trouver ce genre de petites phrases d'accroches, mais c'est pour évincer la concurrence. Ah bah oui, l'autre il fait que ça, d'la communication à trois ronds. Il dit que c'est le futur. Mon cul. J'y crois pas une seconde. Les gens sont pas suffisamment cons pour ne pas se rendre compte que leurs produits ne valent rien et que tout vient des accroches et du blabla des commerçants. Si ? Ah tu dirais que si, toi ? Ouais, enfin ça m'étonne pas. T'es un pessimiste, toi. T'es un déprimant. Quand je te parle, je me dis qu’heureusement j'ai pas l'alcool mauvais... Comment ça je suis un poivrot ? Oui, j'aime consommer en même temps que le client. Et alors ? Bon sang, c'est plus convivial, non ? Et puis ça prouve bien que je suis fier de mes cervoises, héhé...

Ah non, ça c'est sûr. Je suis pas banal. C'est une de mes fiertés. Pas banal. Authentique. Ça manque un peu de nos jours. De moins en moins de valeurs. Des types qui se perdent dans l'ambition d'un autre. Qui s'effacent. C'est un peu triste. Moi, jamais je ne m'effacerai pour un autre. Non. Je serai toujours le même. Grande gueule, grand cœur. Ah ça, oui. Je suis un émotif, moi. Un sensible. J'aime les belles choses. J'aime les paysages, j'aime me promener. J'aime l'odeur du bois coupé, le son des braises qui craquent, le hululement de ces salopes de chouettes qui me foutent les larmes aux yeux quand je les écoute chanter un peu trop longtemps. Rah, je suis bourré, prend pas tout ce que je dis à la lettre.

Hé. Hé... Hé ! Même le chant des cigales ça me plaisait bien. Comment ça tu vois pas de quoi je parle ? Pendant toute la moitié de l'année elles nous auront fait chier ces cigales ! À ne plus s'entendre parler. Un noble et son écuyer étaient passés à l'époque. Ils m’avaient expliqué que les cigales apportaient un message de mort sur notre île de Bretagne. J'aime bien les histoires. Les légendes. Quand je tombe sur des clients qui racontent bien, et bah je leur offre la conso. C'est bien normal. C'est moi qui devrais payer pour d'aussi jolis récits. Mine de rien, quand j'y repense, c'était loin d'être du flan cette prophétie. La preuve avec ce chevalier... Hé.... Hé ! Source anonyme. Les Décroisés – je les aime pas, je te préviens, mais bon, pas trop fort, ils sont un peu craints par le croquant standard ces derniers temps, je voudrais pas faire fuir ma clientèle – et bah figure toi qu'ils ont trimballé le corps de Sir Lamorak dans tout le comté, pour montrer leur puissance, la réussite de leur mission. Hmmm. Y repenser, ça me plaît pas bien. J'étais de sortie quand ils ont fait faire une dernière virée au cadavre du Noble Chevalier. J'ai vu son visage blanc. Il avait cette expression vide, triste. Un peu comme s’il avait compris qu'il avait perdu, avant même de mourir. Ah, bon sang, je m'y ferai pas à ces Décroisés. Des barbares. Des tarés. Enfin, chut à moi-même. Ma gueule. Dis-moi de me la boucler quand tu vois que je vais trop loin. Suis pété, tu vois bien. Arrête-moi quand je dérape. Non, mais c'est vrai. Ils sont malsains ces Décroisés. Ils prônent le Dieu unique, disent le servir, et ils exécutent un chevalier de la Table Ronde ? Un soldat du Graal ? Un homme du Roi Arthur ? Et ils prétendent sérieusement servir Dieu? Hmmm. Enfin moi, je dis ça, je dis tout. Et puis, y'a un truc qui tourne pas rond. Ils l'ont exhibé comme un trophée, mais il y avait cette tension dans l'air. Ce truc inexplicable qui malgré tout me faisait me dire que ça puait l'entourloupe. Y'a du faux semblant dans l'air ou je m'appelle pas Pipeule. Surtout quand on sait qu’apparemment, le Lamorak, il se serait fait tuer par un gamin. De sang-froid. De rage. Près du corps du vieil érudit dont on a retrouvé la sépulture. Ça n'annonce pas des jours lumineux tout ça. Oh non... Enfin là, c'est pareil, je te dis ça, mais bon... Source anonyme.

II – LUI

J'ai froid.

Elle a froid, je crois.

J'ai peur.

Elle a l'air terrifiée.

Tout se répète. Tout recommence. Je me souviens petit à petit. Cet homme...

Qu'est-ce qu'elle fait là ? Qui est-elle ? Et qui est ce général qui nous a embarqués ? Où allons-nous ?

Je ne comprends plus rien. J'ai mal à la tête, j'ai mal aux pieds. J'ai le nez qui coule et les dents qui claquent, un peu comme mon cœur. Il claque. J'ai mal à la poitrine.

Depuis combien de temps marchons-nous ? Où allons-nous ? L'autre, il ne se pose pas de questions. Il a ce même air béat que lorsque je l'ai rencontré. Il est un peu bête, je crois. Quoique, de temps à autre, il sort quelques phrases sensées. Il se pose pas de questions ? On ne dirait pas. Il se laisse porter, comme à son habitude.

Et eux, qui sont-ils ? Ils portent le même symbole que Lui. Je les déteste tous. Je les tuerai. Si seulement je pouvais m'enfuir. Retrouver ma vie. J'errai sans but, sans trop comprendre où j'étais. Qui j'étais ? Je crois que je préférerai ne pas me souvenir. Non. Parce que les images qui me reviennent, les cris, le sang, ça me tétanisent. J'y repense là. Non...

Elle s'est arrêtée. Elle ne doit pas s'arrêter. Sinon il va venir la bousculer, lui faire du mal. Je ne sais pas. Peut-être qu’elle le mérite. Mais je ne veux pas assister à ça. Je vais tirer les chaînes, pour l'aider. Je ne devrai pas l'aider. Elle doit être dangereuse, ou malfaisante. Sinon elle ne serait pas là.

Enfoiré. Il tire sur mes chaînes, j'ai mal aux poignets. Ils sont rouges, ça frotte, ça m'arrache la peau. Mais ça, il s'en fout. Il obéit aux ordres. Il prend un malin plaisir à cela. C'est tellement facile de faire partie d'un groupe et de se fabuler que l'on existe. Tu n'existes pas. Tu n'es personne. Tu n'es qu'un sous-fifre. Je te hais. Je vous hais.

Elle ne se laisse pas faire. Elle est stupide. Ne comprend-elle donc pas qu'avec Lui ça sera pire ? Trop tard. Il arrive. Elle semble terrifiée. À moi aussi, il me fait peur. Venance ne semble pas rassuré non plus. Il m'a lancé un regard paniqué, c'était bref, mais je l'ai bien perçu. Après tout, il n'est peut-être pas si bête. Au début, je ne pouvais pas le supporter. Il parle trop. Pour ne rien dire d'intéressant. Et puis nous n'avons pas les mêmes convictions, ni les mêmes buts. Il n'a pas vraiment sa place parmi nous. Mais au fur et à mesure, j'ai appris à le connaître. Ce n'est pas vraiment un soldat, mais c'est un bon camarade. Je crois qu'il m'aime bien. Il essaye constamment de me divertir pour que la marche soit moins dure, qu’elle passe plus vite. Il est con parfois. Il me racontait la dernière fois comment il avait embrassé sa première conquête. Il avait défié un ami que celui qui resterait le plus longtemps en apnée pourrait embrasser la jeune femme, cette dernière s'était prise au jeu – Fou de se dire à quel point les temps changent, les jeunes filles ne sont plus aussi prudes qu'à l'époque. Au final, il avait failli se noyer et la fille lui avait fait du bouche-à-bouche. Il avait frôlé la mort, mais il était tout fier d'être arrivé à ses fins. Quel idiot. Il ne manque pas d'air. C'est comme s'il n'avait jamais honte, comme s'il n'était jamais embarrassé. Il s'assume. Je pense que c'est une forme de pureté. Et puis ça marche avec les filles, si j'ai bien tout compris. Moi, jamais les filles. Jamais été intéressé. Toute ma dévotion, je l'adresse à mon Seigneur. Je le servirai jusqu'au bout. Car il le vaut bien. Voilà. Penser. S'évader. Se promener dans sa tête. Comme ça, je ne me concentre pas sur Lui en train de la frapper...

III – L’ABBAYE

Encore de la pluie. Ces derniers temps la météo n’était pas tendre du côté de Farengoise. L’abbaye en faisait aussi les frais, Rodron le savait bien. Même si Frère Eli sauvait les apparences, le jeune homme se doutait bien de l’inquiétude que lui provoquaient ces précipitations qui ne cessaient plus depuis plusieurs semaines. Des gouttes s’infiltraient par le toit. Rodron les fixait se frayer un chemin entre les tuiles fissurées pour venir s’écraser sur le sol et se laisser mourir pour renaître dans une flaque qui grossissait à vue d’œil. Il contempla un moment la mare de pluie lorsqu’elle prit soudainement une étrange teinte garance. Sa consistance devint plus acrylique. Rodron la fixa avec insistance, son cœur se mit à s’emballer. Un corps aux plaies ouvertes se dessina dans son hallucination sanglante. Mordred. Rodron sursauta. La main que Frère Éli venait de lui poser sur l’épaule le tira de son cauchemar éveillé. Rodron plissa les yeux, tourmenté. Frère Éli le remarqua.

« Ça ne va pas, mon garçon ?

– Pardon. Je réfléchissais...

– Il semblerait que nous ayons encore de l’entretien dans l’abbaye avec toute cette pluie qui tombe, constata Frère Éli en regardant la flaque d’eau, profitant de l’occasion pour changer d’un sujet qui mettait visiblement Ro-dron mal à l’aise.

– Je pourrai vous aider, vous savez. À présent, j’en suis capable. »

Il est vrai que durant le mois qui s’était écoulé, Ro-dron n’avait plus été capable de grand-chose. Après sa confrontation avec l’affreuse sorcière rousse qu’il avait vaincue grâce à ses techniques, et après s’être lui-même fait blesser par Frère Jeannot alors qu’il tentait de le sauver, Rodron avait passé plusieurs jours complètement inconscient. Lorsqu’il était revenu à lui, il avait découvert l’abbaye jusqu’auquel Jeannot l’avait porté pour le soigner. Encore sous le choc, Rodron ne pouvait effectuer que quelques brefs déplacements et réussissait à peine à articuler lorsqu’il parlait. Une fois remis en forme, il avait quitté l’abbaye en trombe, remerciant les Frères s’étant occupés de lui, afin de retourner à la ferme de Nabur pour retrouver Mordred qu’il était sûr de revoir vainqueur de sa quête contre le Golem. Mais le jeune homme allait très vite déchanter. À peine arrivé sur la place du village de Farengoise, Rodron avait déjà remarqué d’inhabituelles hordes de Décroisés qui prospectaient et festoyaient bruyamment. Il savait bien que leur Ordre prenait en importance et en crédit, mais cet attroupement ne le rassurait pas. Durant le chemin jusqu’à la ferme, Rodron avait ressenti cette inexplicable boule au ventre, sa gorge qui se nouait sans raison et ses jambes qui se crispaient nerveusement pour rien. Mais dès lors qu’il atteignit le haut de la colline menant à chez Nabur, ses doutes et ses peurs se justifièrent. Au loin, la petite maison de Nabur était en feu, et des Décroisés farfouillaient et campaient tout autour du terrain. Rodron ne comprenait plus rien. Le poids du ciel lui tomba sur les épaules, mais il essaya de marcher malgré tout. Il avança vers la ferme, traînant des pieds, le souffle coupé. Autour de lui les Décroisés s’agitaient. Certains se partageaient les biens de Nabur, d’autres traînaient derrière eux les cochons et les poules du vieil homme avant de les abattre pour s’en nourrir autour de grands feux qui ne faisaient que trop écho à l’incendie de la demeure du fermier. Que se passait-il ? Alors que les questions tournaient dans son esprit, se mélangeant à l’agitation collective des Décroisés, et que Rodron commençait à tourner de l’œil, une vision d’horreur le frappa et lui fit aussitôt reprendre conscience de la réalité. Une réalité bien trop morbide. Le corps sans vie du chevalier Lamorak était en scelle, lancé à toute vitesse par des Décroisés qui s’amusaient à le faire galoper et tomber de cheval sur plusieurs mètres. Rodron était à terre, il n’avait pas senti la chute, seulement la dureté du sol sur lequel il venait de s’écraser. Il fut relevé par deux Décroisés qui lui offrirent de bons cœurs un godet de la vinasse de Nabur, et pour cause, aujourd’hui, c’était « jour de fête », selon leurs dires. Rodron tangua, cherchant un équilibre dans un monde qui venait de perdre sens. Que se passait-il ?! Il n’y avait encore que quelques semaines que Lamorak et Mordred se moquaient de lui car il était vexé qu’ils l’aient oublié, lui qui était leur écuyer. Leurs chemins s’étaient séparés, certes. Mais ce n’était l’histoire que de quelques jours. Le temps que Mordred sorte victorieux de son combat contre le Golem et qu’ils se retrouvent à la ferme de Nabur pour poursuivre leurs aventures de paysans rêveurs. Qu’en était-il de toutes ces histoires palpitantes qu’avait imaginé Rodron lors de son voyage, repensant à ses camarades et à ce que l’avenir pourrait donner ? Qu’en était-