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Boca Grande, une île interdite à la navigation au sud de la Floride
Prenant des vacances sur un cabin-cruiser, Markus Kendall, un grand-reporter de 36 ans, est rembarré par des gardes armés. Ils lui ordonnent de quitter la zone immédiatement. Markus Kendall s'exécute, mais l'instinct professionnel reprenant le dessus, il revient de nuit sur l'île pour découvrir l'impensable : un camp retranché dirigé par Herb Craine, un gouverneur aussi violent qu'alcoolique... Ce dernier règne d'une main de fer sur des prisonniers ressemblant étrangement aux stars disparues depuis longtemps : Marilyn Monroe, James Dean, John Lennon, Jim Morrison, Janis Joplin, Jimi Hendrix, Kurt Cobain, Aaliyah, Tupac Shakur, The Notorious BIG (...), sans oublier un "Résident VIP" qui va se faire interner volontairement ! Sur cette île cauchemardesque, Markus Kendall et Herb Craine ont deux points communs : la haine qu'ils éprouvent l'un pour l'autre et l'attention qu'ils portent à Vanessa, une jeune actrice française.
Et si Markus Kendall avait découvert des "morts célèbres" bien vivants ? Et si Markus Kendall venait de percer le secret le mieux gardé du FBI ? Et si Markus Kendall faisait le reportage photo le plus incroyable de tous les temps ? Et si Markus Kendall trouvait sur cette île enfin un sens à sa vie ?
Autant d'intrigues qui font de ce récit, un moment de suspense haletant...
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
- "Thibaut Chatel imagine dans
Morts à perpétuité une île dont les prisonniers ressembleraient à des stars disparues, comme Marilyn Monroe, Jim Morrison et Janis Joplin. Un roman qui se déroule sur une île interdite à la navigation." -
Jacques Pessis, Le Figaro
A PROPOS DE L'AUTEUR
Thibaut Chatel est scénariste, réalisateur, producteur. Son film
Ma maman est en Amérique, elle a rencontré Buffalo Bill a été nommé l'année dernière aux César dans la catégorie meilleur film d'animation. Il a produit et réalisé plusieurs séries pour la télévision, et de nombreux documentaires, dont dernièrement :
1940, l'or de la France a disparu. Thibaut Chatel est le fondateur des sociétés de production Label Anim et Label Image.
EXTRAIT
MARDI 9 JUIN 2009 – 03H35 KABOUL
L’Enfant me fixe avec son regard énigmatique.
Il semble me dire : « Tu ne vois pas que je meurs ? Pourquoi ne fais-tu rien pour moi ? Arrête de prendre des photos et viens m’aider, la boue va me recouvrir » ! Il n’est même pas en colère. Il subit et moi, je continue à mitrailler. Je ne peux pas m’en empêcher. Soudain, l’Enfant disparaît totalement, avalé par ce torrent d’une puissance redoutable…
Je me réveille en sueur avec une boule d’angoisse dans le ventre. Ce cauchemar me poursuit depuis des années et revient chaque nuit. Ce petit bonhomme indonésien de 7 ou 8 ans existe. Il n’est pas le fruit de mon imagination. Il a été emporté pendant le tsunami du 26 décembre 2004. Cela se passait à Banda Aceh, sur l’île de Sumatra. Je faisais un reportage pour le journal sur la disparition des tigres, causée par la déforestation, quand le tsunami a tout détruit sur son passage. J’étais à l’hôtel Rasamala et par la fenêtre de ma chambre au troisième étage, j’ai pris des centaines de photos. Celle de l’Enfant a fait le tour du monde et ma renommée professionnelle…
Et toujours la même question revient. Si je ne l’avais pas photographié ? Si j’avais posé mes appareils, descendu les escaliers en courant, aurais-je pu le sauver d’une mort certaine ?
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Seitenzahl: 271
Veröffentlichungsjahr: 2015
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Du même auteur :
La Maison rouge (avec Jacqueline Monsigny), Les Éditions du Rocher
Dans nos pays occidentaux, les gens célèbres qui dérangent disparaissent souvent au moment opportun de façon violente. C’est en partant de cette funeste constatation que j’ai imaginé cette histoire.
TH.C.
L’Enfant me fixe avec son regard énigmatique.
Il semble me dire : « Tu ne vois pas que je meurs ? Pourquoi ne fais-tu rien pour moi ? Arrête de prendre des photos et viens m’aider, la boue va me recouvrir » ! Il n’est même pas en colère. Il subit et moi, je continue à mitrailler. Je ne peux pas m’en empêcher. Soudain, l’Enfant disparaît totalement, avalé par ce torrent d’une puissance redoutable…
Je me réveille en sueur avec une boule d’angoisse dans le ventre. Ce cauchemar me poursuit depuis des années et revient chaque nuit. Ce petit bonhomme indonésien de 7 ou 8 ans existe. Il n’est pas le fruit de mon imagination. Il a été emporté pendant le tsunami du 26 décembre 2004. Cela se passait à Banda Aceh, sur l’île de Sumatra. Je faisais un reportage pour le journal sur la disparition des tigres, causée par la déforestation, quand le tsunami a tout détruit sur son passage. J’étais à l’hôtel Rasamala et par la fenêtre de ma chambre au troisième étage, j’ai pris des centaines de photos. Celle de l’Enfant a fait le tour du monde et ma renommée professionnelle…
Et toujours la même question revient. Si je ne l’avais pas photographié ? Si j’avais posé mes appareils, descendu les escaliers en courant, aurais-je pu le sauver d’une mort certaine ?
Les yeux noirs de l’Enfant me fixent encore. Il ne fait rien d’autre que me regarder. Son silence m’angoisse terriblement.
Heureusement l’Airbus A340, en se posant, me réveille. Il m’arrache à ce cauchemar. Après trois jours et trois nuits sans sommeil en Afghanistan, je n’ai pas vu passer le voyage. M’étant endormi en décollant de Kaboul, je suis complètement engourdi.
Maintenant, je n’ai qu’une envie, boire un café, me raser et prendre une douche. Je tente de déplier mes jambes tant bien que mal. Ces vols en classe éco sont vraiment insupportables. Si j’ai obtenu beaucoup de choses du journal - un salaire plus que correct, un Canon 5D, une série de focales Zeiss, un Leica M8 numérique, un MacBook Pro 17’, une Visa Premier de société pour les frais de déplacement… - je n’ai jamais réussi à leur faire payer des voyages en business ! À la longue, ça m’exaspère.
L’avion n’est pas encore arrivé au parking, mais machinalement je rallume mon Blackberry Curve. Des e-mails sans importance, en fait une bonne dizaine de spams pour se faire rallonger le pénis, acheter une fausse Rolex ou du Viagra, épouser une Russe, sans oublier le traditionnel : « Monsieur, je suis en phase terminale et je voudrais transférer sur votre compte 24 millions de dollars… que Dieu vous garde ».
Et un SMS du bureau :
Monsieur Kendall, veuillez rappeler au plus vite Monsieur Letellier chez TDTM qui souhaite vous voir. C’est urgent. Merci. Sylvie.
Enfin un message vocal de ma mère à qui je n’ai pas donné beaucoup de nouvelles depuis quinze jours. Même si elle est habituée, ça a dû lui paraître long. Je la rappellerai du taxi. Non, ce qui me travaille, c’est le SMS du journal.
« Au plus vite », « Urgent ». Une petite voix me dit que ce n’est pas très bon tout ça… Je récupère mes deux sacs sur le tapis roulant, passe la douane et saute dans un taxi.
- Entrez, entrez, Markus !
Le mec en face, maigrissime, au teint gris, tout seul dans son petit costume en tergal avec sa cravate de mauvais goût, c’est Jean-Jacques Letellier, le DRH. Au lieu de me faire signe de m’asseoir, il se lève pour porter l’estocade. Il n’y aura pas de combat.
- Markus, croyez bien que je suis navré, mais vous faites partie de la charrette, vous êtes licencié. Désolé. Prenez place.
Je suis K.O. Pendant que Letellier s’assoit tranquillement dans son gigantesque fauteuil de cuir, je me laisse tomber en face de lui.
J’avais lu un article sur cette méthode dans le New York Times. C’est excellent. Avant même qu’il ne s’assoie, tu annonces au salarié qu’il ne l’est plus. Une fois qu’il est sonné, tu lui montres une chaise en lui faisant un petit laïus : « C’est dur en ce moment… conjoncture… actionnaires… fonds de pension… vraiment navré… Internet… concurrence déloyale… on va vous aider… cabinet de reclassement… conseils… etc. »
- Vous avez quel âge, Markus ? Vous permettez que je vous appelle Markus ?
- J’ai 36 ans.
- Ça fait combien de temps que vous êtes dans la maison ?
- Vingt ans.
- Incroyable… vous avez donc commencé à travailler très jeune.
- J’avais 16 ans.
- Si je comprends bien, vous n’avez été employé que chez nous ? Nulle part ailleurs ?
- C’est ça.
- Vous n’avez donc pas fait d’école ? Comment devient-on photographe sans étudier ? C’est quand même un métier difficile… Tous ces appareils, et ces objectifs, il faut bien apprendre à quoi ça sert, non ?
- J’ai appris sur le tas.
- Et le numérique, ça a dû tout compliquer, non ?
- En fait c’est plutôt le contraire.
- Ah, je me souviens maintenant, au départ vous étiez le secrétaire de Venditozzi, c’est ça ?
- D’abord son stagiaire et ensuite son assistant.
- Je vois, je vois. Vous avez vraiment de la chance de pouvoir exercer un métier sans diplôme, sans aucune qualification ni rien… Si je vous racontais ce que moi j’ai dû travailler pour en arriver là, vous auriez du mal à le croire. Des études très longues et fastidieuses. Jamais d’amusements… Pas de copains… Pas le temps pour les filles.… Enfin, bref. Et quand est-il parti à la retraite ? Je veux dire Venditozzi ? Luigi Venditozzi, c’est ça ?
- Oui… C’était il y a une quinzaine d’années…
- Ça fait donc quinze ans que vous êtes titulaire, si je puis dire… Ne vous inquiétez pas, vous allez toucher un gros chèque. Ça va vous faire dans les 65 000 euros. C’est bien vous qui avez fait la photo du gosse qui se noie la boue ?
- Oui, c’est moi.
- Ça avait de la gueule cette photo ! Et Laure Kermadec, c’était votre maman ?
- Ma mère, oui. Elle a travaillé ici presque toute sa vie.
- Eh bien, dites-moi, vous êtes des fidèles dans la famille. Elle est bretonne votre maman ?
- Oui.
- J’ai des cousins du côté de Saint-Brieuc, les Berrigaud. Vous les connaissez ?
- Non.
- Elle a quel âge maintenant, votre maman ?
Il m’exaspère avec son ton doucereux.
- Ma mère a 68 ans.
- Elle va bien ?
- Oui.
- Et le vieux Venditozzi, vous avez des nouvelles ?
- Il est mort il y a deux ans.
- Je l’ignorais. On ne me dit jamais rien à moi !
Les photos de Venditozzi ont « fait » ce journal, surtout celles de Kennedy et De Gaulle. La touche de Venditozzi, ses cadrages, ses images si contrastées. Ses photos qui racontaient toujours quelque chose dans le sens de la lecture de gauche à droite. Venditozzi devrait avoir son portrait dans le hall d’entrée ! Au lieu de ça, la direction n’est même pas au courant de son décès !
Pour mon licenciement, comme tout le monde dans le groupe, j’avais entendu dire qu’ils allaient débarquer du personnel. Mais par orgueil, je n’avais pas imaginé être dans le lot.
La seule bonne nouvelle de la journée, c’est que pour la première fois de ma vie, j’ai du temps devant moi et 65 000 euros à la banque.
Faux et usage de faux. C’est la spécialité maison chez TDTM. Ils me font signer un tas de papiers antidatés. Une sorte de procès-verbal de toutes les réunions « préalables » que j’aurais soi-disant eues avec un représentant de la direction depuis six mois et ceci afin d’évoquer mon licenciement, le préavis et tout ça. Je signe avec la mention « remis en main propre, lu et approuvé, bon pour accord ».
Les 65 000 euros sont payés en partie en dommages et intérêts. D’après Letellier, ce n’est pas imposable… Enfin, je verrai bien ce que dira Guy Weler, le comptable qui s’occupe de ma feuille d’impôts. Sylvie, l’assistante de Letellier me tend une photocopie de l’ordre de virement avec un air contrit. Dans la bataille, ils oublient de me demander de leur rendre le matériel photo et le MacBook Pro. Je me garde bien de le leur rappeler. Ce qui est pris est pris. En revanche, ils veulent le Blackberry. Je propose de leur racheter 100 euros et ça marche.
Je vais dire au revoir aux gens que j’aime bien à la rédaction. Ils baissent tous le nez comme si j’allais leur porter la poisse. L’ambiance n’est pas au champagne ni aux petits-fours. Du coup, je pars plus facilement. Il y a une fille ou deux avec qui j’ai eu de brèves aventures. Elles ont la même attitude que les autres.
À la réception, je prends le dernier exemplaire de TDTM sorti ce matin. J’ai toujours trouvé le titre de ce journal idiot. TDTM : Tout Dire Tout Montrer. Comme si c’était possible ! En couverture un taliban repenti. La photo est de moi. Le type sourit benoîtement. Dans l’interview, il exprime ses regrets, ses angoisses pour son pays. Voilà, on a « tout dit et tout montré ». Sauf que le mec ment comme il respire. C’est le sentiment que j’ai eu et Maréchal, qui a écrit le papier, a eu le même. Lui, il est resté encore quelques jours dans l’enfer de Kaboul. C’est un type bien. On formait une bonne équipe et nous sommes devenus, je crois, au fil des reportages, des amis.
Je sors de l’immeuble après avoir rendu mon badge à la sécurité et me voilà à Boulogne-Billancourt, près de la Seine, dans ce quartier sorti de terre, sans âme, sans aspérité, sans vrai bistrot, sans vrais gens, sans rien.
Partagé entre colère et mélancolie, je décide d’envoyer un SMS à Coline. Je l’aime bien, elle est brune, avec des yeux pétillants et de si jolies jambes. Mais je crains la réponse. On s’est vus, on s’est séparés. On s’est revus, on s’est séparés à nouveau et le pire c’est quand on a vécu ensemble. Un désastre : le veilleur de nuit et la caissière de chez Monoprix. On finissait par communiquer avec des post-it sur le frigo. Posant mes sacs devant moi, je m’assieds sur un banc, enfin sur un machin hyper moderne en acier glacé ressemblant à un chauffe-eau, et sur lequel on est archi mal. Je lui envoie ce SMS :
Coline, je suis à Paris. J’ai du temps pour une fois et j’aimerais bien te voir. Je t’embrasse. Markus.
Le retour ne se fait pas attendre :
C'est répétitif tout ces « JE », Markus, tu pourrais travailler ta prose. Moi JE n’ai pas le temps et J’AI rencontré quelqu’un. Voilà. Avant JE te disais que JE t’aimais trop. Maintenant JE ne t’aime plus et JE ne veux plus te voir. Surtout pour me faire sauter vite fait entre deux avions ! Ciao.
Au moins, c’est clair. Je lui écris quand même :
Content pour TOI. TU mérites d’être heureuse. TU es une belle personne. TDTM vient de me virer, mais ça va. Vais sans doute partir en voyage prendre l’air… Voulais te proposer de venir… Love quand même. Signé : JE
Je ne m’attendais pas à une réponse, pourtant elle m’envoie un dernier texto.
Désolée pour ton boulot. Je ne suis pas si méchante, tu sais. Il y a deux hommes qui ont compté dans ma vie et tu es l’un d’eux. Fais attention à toi. Bon voyage, Markus. Je t’embrasse. Coline.
Je saute dans un taxi pour le 25 de la rue de la Roquette où habite ma mère. Il m’agaçait au plus haut point, Letellier quand il parlait d’elle, en disant « Votre maman ». Le côté « On est copains, c’est sympa. » me rend dingue.
Le chauffeur connaît bien la capitale et il me dépose rapidement.
J’arrive devant le petit immeuble en pierre de Paris, toujours avec mes sacs à l’épaule. La façade a été ravalée. Le bâtiment minable est devenu au fil du temps branché et respectable. Quand j’étais gosse et qu’on vivait là tous les deux, c’était sale, sombre. La cage d’escalier sentait le pourri. Maintenant tout a été refait. Un paradis pour les bobos qui ont annexé le quartier. Après avoir composé le code que je connais par cœur, 25A11, je sonne à l’interphone. On va passer un peu de temps ensemble et ensuite on ira dîner au restaurant. Pas de réponse. J’insiste. À cet instant, sa voisine, dont je ne connais plus le nom, arrive avec un sac en plastique à la main et un chien atroce au bout d’une laisse.
- Bonjour madame. Je suis Markus, le fils de Laure Kermadec.
- Oui, je vous ai reconnu. Mais elle n’est pas là, vous savez. Vous voulez ses clés ? C’est moi qui arrose ses plantes.
- Ah, elle est partie en voyage ?
- Vous n’êtes pas au courant ? Elle est allée faire le Marathon des Plages du Débarquement… Moi je trouve qu’à son âge, ce n’est pas raisonnable.
- Elle sait ce qu’elle fait.
- Oh ça, elle fait toujours ce qu’elle veut, de toute façon.
- Elle revient quand ?
- La course c’est dimanche en huit… Là elle s’entraîne, qu’elle m’a dit.
Je remercie cette brave voisine qui arrose les plantes de ma mère.
Direction la Bastille en remontant la rue de la Roquette. Arrivé sur la place, je me pose à la terrasse d’un bistrot. Après avoir commandé un café et un verre d’eau, j’attrape mon Blackberry. Le besoin immédiat, c’est de ne pas dîner seul. Je téléphone à Patrick, mon ami d’enfance. On était en maternelle ensemble et on ne s’est jamais quittés. Sa messagerie ne me laisse aucun espoir.
- Bonjour, c’est Patrick, je ne suis pas à Paris. Si c’est urgent vous pouvez appeler mon bureau au 01 42 64 30 30 ou m’envoyer un mail à [email protected] Retour le 25 juin. Attention, cet appareil ne prend pas de message. Bye.
J’enchaîne avec Daniel. Je l’ai connu plus tard, à l’adolescence. Avec lui, j’ai fait les quatre cents coups. Il a monté une maison d’édition qui marche pas mal. C’est un type bien, mais qui a toujours des problèmes avec sa femme. Il décroche.
- Markus, ça me fait plaisir de t’entendre. Ça va ?
- Oui… enfin non… je me suis fait virer.
- Merde, les dégueulasses ! Avec tout le pognon qu’ils prennent.
- Dis-moi Daniel, tu n’es pas libre à dîner ce soir ?
- Oh la la, si je sors encore, Clara va me faire une vie impossible. Viens à la maison, ça sera sympa.
L’idée de me retrouver à un dîner de famille avec Daniel, Clara et leurs deux gosses dans leur maison de Suresnes me déprime encore plus.
- C’est gentil… mais je voulais te parler en tête-à-tête.
- On déjeune vendredi si tu veux.
- Je vais voir, je te rappelle.
Chez TDTM, c’était comme si j’avais la peste. Coline a trouvé un mec. Ma mère, bien que bretonne, cavale sur les plages de Normandie. Maréchal est resté à Kaboul. Et mes deux amis, Patrick et Daniel, ne sont pas disponibles. C’est ma faute en fait. À force de n’être jamais là, les gens ne se sont pas arrêtés de vivre pour m’attendre. Ils ont continué à avancer. Mon café est froid, alors je bois le verre d’eau.
Toute ma vie est dans mes sacs. Deux appareils photos numériques, des focales, un ordinateur portable et quelques fringues. Disons une vingtaine de kilos.
Pas de femme. Pas d’enfant. Ça ne fait pas bien lourd à 36 ans.
Je suis pas autoritaire, je suis l’Autorité…
Comme tous les soirs à 18h, mes hommes ont compté et parqué les Résidents dans leurs bungalows. Ils ont pas fait d’histoires. Ils sont bien résignés comme j’aime. Parfois avec les « nouveaux », c’est pas pareil. Y en a même plusieurs qu’ont voulu s’échapper, mais j’ai toujours rattrapé ces salopards. C’est normal, c’est mon boulot. C’est parce que je supporte pas le moindre écart au règlement. Le règlement, c’est sacré. Je suis là pour le faire respecter surtout aux « nouveaux » qu’ont pas bien compris les règles. Elles sont pourtant simples à piger : ils sont plus rien, alors que moi, Maxwell mon second, et mes gardes nous sommes tout ! Parfois les Résidents mettent du temps à comprendre. Mais quand c’est rentré dans leurs crânes de bois, ça va, car je sais me montrer cool.
En fin de journée, j’ai enfin la paix en haut de ma Tour de Contrôle. C’est comme ça que j’appelle le mirador qui surplombe l’allée centrale avec les bungalows. Je trouve que Tour de Contrôle, ça fait bien comme nom.
Le moment que je préfère c’est maintenant, quand la nuit tombe enfin sur Boca Grande. Je me lève pour pousser à fond le vieil appareil à air conditionné General Electric. C’est une saloperie qui rafraîchit à peine. Il fait une chaleur à crever et l’humidité dépasse les 90 %. Et si j’ouvre les fenêtres à crémaillère de mon bureau, je vais être attaqué par ces saloperies de moustiques, gros comme des guêpes. C’est le problème en Floride. Je me laisse tomber dans mon fauteuil en peau de vache, j’attrape le trousseau de clés qui est accroché nuit et jour à un mousqueton de mon ceinturon juste à côté des menottes et j’ouvre le tiroir principal de mon bureau. Les quatre cahiers Moleskine sont bien là comme d’habitude. Sur la couverture se trouvent les initiales de l’auteur : « J.E.H. ». Le cinquième cahier est sûrement quelque part, mais j’ai jamais réussi à mettre la main dessus. Ça m’énerve.
Comment faire pour le trouver ? Y a forcément un moyen.
J’enfile une paire de gants latex pour pas esquinter mon trésor et je commence la lecture. Je décide d’attaquer encore le cahier numéro 1 pour être sûr d’avoir bien compris comme y faut.
D’une petite écriture serrée, d’ailleurs pas facile à lire, le texte commence :
Les extrémistes dangereux doivent être supprimés. Cependant, certains illuminés comme les artistes, chanteurs, comédiens, etc. qui se prennent pour des redresseurs de tort ou qui génèrent du désordre vont recevoir un traitement de faveur. Ils n’encourent quand même pas le châtiment suprême ! Et puis au fond, je ne les déteste pas tant que ça. Ils sont un peu comme des enfants refusant la réalité. Ces immatures méritent juste une bonne punition… la « mort à perpétuité ! »
Et ce qui m’amuse le plus, c’est que leur gloire s’arrêtera net ! Ce sera vraiment l’ultime punition. Aujourd’hui, lundi 17 janvier 1955, je lance le projet « Boca Grande ». L’île a été achetée discrètement et on y a trouvé de l’eau. Elle est loin de tout, sera classée Zone de Réserve Naturelle et entourée de bouées interdisant la navigation. Les travaux vont commencer dans deux semaines. Il y aura même une centrale à bois pour fabriquer de l’électricité. Boca Grande pourra recevoir les premiers Résidents (c’est par ce nom que seront désignés les prisonniers) pour l’été. Je songe à J.D. comme commencer. Si j’avais envie de rire, je pourrais dire « Résident d’Honneur »… Ce bisexuel notoire qui a refusé mon invitation à dîner, cet agitateur proche du milieu communiste et dépravé d’Hollywood, est un danger pour l’équilibre de la jeunesse américaine. Il est narcissique, instable, paranoïaque, mythomane, obsédé, arrogant, manipulateur, tyrannique et autodestructeur. De plus, mes services m’informent que même les grandes bourgeoises de l’Est se pâment devant ses films où il s’exhibe dans des blue-jeans indécents. C’est une insulte à la bannière étoilée. Il convient donc de le punir en organisant sa disparition de manière crédible et de l’envoyer à Boca Grande. Clyde me dit que J.D. est passionné par les bolides et qu’il roule pied au plancher. Quel crétin. On utilisera le stratagème de l’accident de voiture. L’Unité 301 va tout régler. Maintenant je vais coucher sur ce cahier le règlement que sera chargé de faire appliquer le Gouverneur de Boca Grande…
Le Gouverneur, c’est MOI. C’est comme si J.E.H. m’avait confié directement cette mission honorifique. Même si en réalité, ça s’est pas passé exactement comme ça, vu que je suis Gouverneur de Boca Grande seulement depuis 2005. Avant, j’ai été adjoint pendant dix ans du Gouverneur précédent. Un alcoolique du nom de Ronald S. Taubman. Et encore avant, j’ai été simple garde. Je suis arrivé à Boca Grande en 1980. L’air de rien, ça fait trente piges que je suis sur cette putain d’île. J’en connais chaque recoin. Avant je partais en permission à Miami surtout pour coucher avec des putes, mais maintenant j’y vais plus.
J’ôte mes gants latex, je bascule en arrière dans mon fauteuil pour allumer un joint d’herbe pure dont j’aspire la fumée avec volupté. Je pense à des tas de trucs, à ce que je vais bouffer ce soir, au porno que je vais regarder. Je me dis aussi que je pourrais aller voir encore, Vanessa, la belle Résidente du bungalow 14. La dernière fois que j’ai essayé, elle a pas tellement apprécié. Faut dire qu’avant, j’osais pas faire des trucs comme ça, mais bon, je suis un homme. Et depuis que je vais plus à Miami, j’ai des besoins, c’est normal.
Et la Vanessa, on dit qu’elle est Résidente, mais en fait elle est là pour sa sécurité d’une certaine manière ! Surtout pour faire accuser son mari. C’est compliqué à comprendre les trucs politiques.
Ça fait dix fois qu’elle me demande des soutiens-gorges, moi je dis toujours oui, mais je les commande pas. Comme ça, elle est à poil sous son tee-shirt, et je peux lui mater les seins.
Putain, y a un bruit au bas de la Tour de Contrôle qui vient tout gâcher. Je saute de mon fauteuil et j’ouvre la fenêtre à crémaillère juste derrière moi. Ces saletés de moustiques en profitent pour entrer dans mon bureau.
Je regarde dans mon jardin personnel, un Résident est en train d’arracher un plan de marijuana. Dans l’obscurité, je n’arrive pas à bien voir qui c’est. Alors, je me jette sur mon talkie-walkie posé sur le bureau et je gueule dedans :
- D’autorité à dispositif. Un petit salopard me vole ma tisane. Vous l’attrapez, vous lui collez une bonne branlée et vous me l’enfermez quatre jours dans la cage, sans bouffer. Ça va lui remettre les idées en place. Bien reçu ?
- Cinq sur cinq, Gouverneur.
- Ah, Maxwell, c’est toi. Tu as vu qui c’était ?
- Ben oui, c’est comme d’hab, Gouverneur. Vous faites pas de bile, je vais m’en occuper.
J’aime qu’on m’appelle Gouverneur, ça vous pose un homme.
La nuit a été courte vu que j’ai relu le premier cahier en entier. En plus, comme j’avais ouvert la fenêtre à cause du voleur de marijuana, j’ai passé mon temps à écraser ces saloperies de moustiques.
Dans le Cahier Moleskine numéro 1, y a un passage qui m’a particulièrement plu. C’est un peu comme si J.E.H. avait pensé à tout. Une vraie tête, le mec !
Une cellule d’isolement sera construite. Si un Résident ne respecte pas les règles de Boca Grande (règles qui seront affichées dans tous les bungalows afin que chacun puisse les lire, les apprendre et méditer sur la conduite à tenir), il y sera enfermé 24 ou 48 heures suivant la décision du Gouverneur.
Bon là, je dois bien dire que j’ai un peu revu « les doses ». En 24 ou 48 heures, ils avaient pas le temps de bien réfléchir comme y faut. Maintenant je les colle au trou quatre jours et quatre nuits. Ça les calme pour de bon.
Je descends de la Tour de Contrôle pour aller voir le salopard qui m’a volé. Mes gars l’ont enfermé dans la « cage » qui se trouve à l’extrémité ouest de l’île, le long du cimetière. En fait, c’est une petite bâtisse en béton avec des barreaux. Du bricolage maison, mais ça fonctionne très bien. Je m’y rends tranquillement. J’aime bien marcher à petits pas. Ça fait le mec qu’est calme.
En arrivant sur place, je ne suis pas surpris. Mes gars avaient raison, c’était Jim. Jim le chanteur rock de mes couilles, Jim le connard, Jim l’emmerdeur, Jim la grande gueule, Jim qui veut pas vieillir, pas obéir, pas rentrer dans le rang ! Ils lui ont bien ratatiné sa tronche d’ange. Ça va lui retirer l’envie de sourire.
- Alors, Jim, tu la ramènes un peu moins, espèce de sale fils de pute ?
Ce pourri essaie de me cracher dessus. Mais vu que la cage a une toute petite ouverture, il peut pas m’atteindre. Il rate sa cible. Alors je le menace :
- Arrête tes conneries, sinon t’auras pas d’eau. T’as bien compris ! Rien à boire !
Là, il se calme. Je lui ai fait le coup une fois et il s’en souvient. Il va s’asseoir par terre. Vu qu’y a ni banc, ni paillasse dans la cage, il a pas vraiment le choix. Et il se met à chialer comme une gonzesse.
- Tu vois, tu veux jouer au dur, mais t’es rien du tout. Une poussière, une merde de chien. La prochaine fois avant de me voler de l’herbe, tu réfléchiras un peu. T’as compris ?
- Oui ! qui répond avec sa voix de pédé.
- Oui, qui ?
- Oui, Gouverneur…
Il l’a pas dit fort, mais il l’a dit quand même. J’aimerais bien l’écraser comme une punaise, ce dégénéré.
Je fais demi-tour et repars tranquillement vers ma Tour de Contrôle.
Une fois remonté dans mon bureau, je consulte les e-mails. Il y en a un, crypté, qui vient de la Grande Maison.
De : Bill Wilson - FBI <[email protected]>
Date : 10 juin 2009 06:20:07 HAEC
À : Herb Craine - FBI <[email protected]>
Objet : Arrivée Résident
Herb,
Préparez-vous à accueillir un Résident d’un genre particulier. Il s’agit d’un VIP et son « internement » est volontaire. Suite à un accord avec POTUS1 ce personnage a décidé de se retirer de la vie publique et nous allons l’aider. Ce Résident devra bénéficier d’un bungalow propre avec climatisation et il sera accompagné de deux gardes du corps. Veillez au plus vite à ce que tout soit prêt pour l’accueillir.
Tenez-moi au courant ASAP2.
Cordialement.
Bill
Alors là, on aura tout vu. Depuis que POTUS est un nègre, c’est le bordel ! C’est quoi un « internement volontaire » ? Et pourquoi ce type, il aura des gardes du corps ? C’est quoi ces conneries ? Je me prends pas pour un prétentieux, mais je connais bien les Cahiers Moleskine. Et jamais J.E.H. a parlé « d’internement volontaire ». Le boss ici, c’est moi. C’est moi qui fais respecter les règles. C’est moi qui décide. Je suis un homme de terrain, pas un planqué du FBI en col blanc avec une putain de cravate qui croit qui va faire la loi sur mon île.
Putain, ça va chier. Et en plus, j’ai pas de bungalow libre.
1. President Of The United States
2. As Soon As Possible (Aussi vite que possible)
La solitude me semble insupportable.
Mais soudain, une idée… Je mets mon Blackberry en numéro caché pour appeler Tonio en prenant une voix très grave.
- Allô, pourrais-je parler à Monsieur Antoine Tonet ?
- C’est moi.
- Ici le centre des impôts de la place Saint-Sulpice. Monsieur Jouval, inspecteur principal à l’appareil. Je vous informe que nous allons effectuer un contrôle de votre situation fiscale.
- Mais vous plaisantez ou quoi ? Je suis installé aux États-Unis depuis dix ans. Mes affaires sont parfaitement en règle et je paie mes impôts ici…
Sa voix est blanche et il ne m’a pas reconnu. J’en rajoute une couche.
- La législation est très claire, monsieur Tonet, c’est l’article 753-B du code fiscal, et selon les nouvelles normes européennes le fait de payer ses impôts au États-Unis ne vous exempte en aucun cas de le faire également en France.
- Mais c’est une histoire de fous. Vous êtes en train de me dire que je dois payer deux fois !
- Absolument, monsieur Tonet et avec les pénalités de retard qui peuvent se monter à 40% après abattement des sommes forfaitaires, croyez-moi que ça va vous coûter cher.
- Je… je… je vais appeler mon avocat.
J’éclate de rire.
- Oh putain, Markus, c’est toi ?
- Ça va, Tonio ?
- Quel con ! Tu m’as fait peur. J’ai marché, moi !
- Désolé, je n’ai pas pu m’en empêcher. Tu vas bien ?
- Oui, ça va. Je peins des ciels tout le temps. Ça cartonne, j’ai du pognon qui déborde de mon coffre à la banque.
- Écoute-moi, Tonio, je sors de chez Air France, je débarque demain à Miami.
- Super, je viens te chercher. Tu arrives à quelle heure, Markus ?
- 14h15 par le vol AF 090.
- Tu viens faire quoi ?
- Je voudrais louer un bateau pour naviguer une semaine dans les Keys… j’ai besoin de faire un peu le point. On m’a viré de TDTM…
- Oh ne t’inquiète pas, tu vas retrouver du boulot… même ici, si tu veux… C’est la crise, mais du blé y en a encore, crois-moi. Et on a toujours besoin d’un bon photographe. Tu sais ta photo du pauvre gamin qui se noie pendant le tsunami est très connue ici !
- Pour le moment, je voudrais juste prendre un peu de bon temps.
- Mon pote Bob loue toutes sortes de bateaux à Key West. Il va t’arranger ça.
- Merci Tonio, je t’embrasse.
- À demain, Markus.
Derrière son comptoir, une hôtesse d’Air France m’accueille avec un large sourire.
- Votre billet et votre carte d’embarquement, s’il vous plaît.
Je lui tends.
- Bienvenue au salon Air France, Monsieur Kendall. Vous êtes sur le vol 090 pour Miami. Vous pourrez embarquer au dernier moment si vous le souhaitez.
- Merci.
- On fera un appel, ne vous inquiétez pas.
Ça y est, j’y suis. Ce salon est réservé aux personnes voyageant en première ou en business. Quinze ans que j’en rêve et m’y voilà enfin. C’est calme, il y a des profonds fauteuils de cuir brun, la déco est belle, il y a çà et là des petites lampes avec des abat-jour prunes, des tables basses en bois naturel, du wifi, du thé, du café, des boissons fraîches, des sandwichs, la presse du monde entier. Bon, le vol m’a coûté une blinde. Un peu plus de 4 000 euros. Mais depuis le temps que j’en avais envie… Je balance un SMS à Tonio pour lui dire que tout va bien, que je serai à Miami comme convenu. Puis, je téléphone à la marathonienne de service.
- Maman, c’est moi, Markus.
- Ah quand même, tu daignes te souvenir que tu as de la famille !
- J’étais en Afghanistan, tu sais… Je suis passé chez toi, mais tu n’étais pas là.
- Ah, c’est gentil… mais je suis à Utah Beach. Je cours, Markus, je cours.
- Le toubib, il en dit quoi ?
- Oh, Villeneuve est un brave garçon… c’est sûr, mais il n’y connaît rien. C’est un âne, comme tous les médecins. C’est bon pour moi de courir, Markus, parce que ça me fait du bien, tu comprends ?
- Si tu le dis !
- Je me connais, ne t’inquiète pas. La course a lieu dimanche 21, tu viens me voir ?
- Là, je pars pour une quinzaine de jours à Miami…
- Pour un reportage ?
J’hésite un moment. Elle le sent et ajoute :
- Tu as des ennuis, Markus ?
- Non, ne t’inquiète pas.
- À TDTM, ça se passe bien ? Tu es sûr ?
- Oui, dès mon retour je passe te voir, on ira dîner ensemble, ok ?
- D’accord.
Et puis comme on fait toujours, on se parle un peu en breton.
