Motus - N.J. Leroy - E-Book

Motus E-Book

N.J. Leroy

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Beschreibung

Avec ce premier roman, N.J. Leroy réduit l’espace entre l’imaginaire et le réel...

Saint-Jacques de Compostelle, Espagne.
Un couple de truands se déplace avec une étrange cargaison. Deux fillettes, enlevées à Paris.
Où les emmènent-ils ? Pourquoi ? Quel sera leur destin ?

Une intrigue troublante et des personnages attachants !

EXTRAIT

Moteur et feux éteints, ce fut dans un silence absolu hormis le gémissement des pneumatiques sur la cailasse que le LT25 double cabine termina sa course sous le vieux pont en ruine. Branko descendit, enfouit la clef de contact dans sa poche et alluma sa lampe-torche. Un cercle lumineux tremblotant et instable éclaira faiblement une portion du terrain-vague. L'odeur fétide qui s'engouffra insidieusement dans ses narines souleva son estomac vide. Détritus. Excréments. Carcasses d'animaux en décomposition.

À PROPOS DE L'AUTEUR

D’origine italienne, N.J. Leroy est née en 1963 en Belgique.
Ses parents émigrent de Sicile peu avant sa naissance. Ouvrier dans le secteur du bâtiment, son père s’installe en Région flamande, favorisant ainsi une intégration totale de la famille, à l’écart des « ghettos » préexistants.
En comédienne qui s’ignore, au détour d’un passage en tant qu’animatrice radio, elle prêtera sa voix pour des slogans radiophoniques.

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Veröffentlichungsjahr: 2018

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Prologue

De l’Espagne au Canada, juillet 2009

Moteur et feux éteints, ce fut dans un silence absolu hormis le gémissement des pneumatiques sur la caillasse que le LT 28 double cabine termina sa course sous le vieux pont en ruine. Branko descendit, enfouit la clef de contact dans sa poche et alluma sa lampe-torche. Un cercle lumineux tremblotant et instable éclaira faiblement une portion du terrain-vague. L’odeur fétide qui s’engouffra insidieusement dans ses narines souleva son estomac vide. Détritus. Excréments. Carcasses d’animaux en décomposition. Il éructa bruyamment et cracha par terre. Il sursauta lorsqu’il s’aperçut qu’Erna, sa passagère, se trouvait à côté de lui. Il ne l’avait pas entendue arriver. Comme les félins, Erna effleurait à peine le sol de sa démarche délicate et prudente. Comme eux, l’obscurité n’altérait pas son acuité visuelle. Comme eux, les odeurs puissantes l’aguichaient.

Après avoir jeté quelques brefs regards aux alentours, le couple disparut dans les fourrés. Branko réapparut le premier. Tout en terminant de reboutonner son pantalon, il rejoignit la camionnette et s’assit au volant. Dans un soupir satisfait, il mit en marche le poste de radio et enclencha le lecteur CD. Ses paupières s’affaissèrent sur ses yeux globuleux. Leur mission était sur le point de s’achever. Encore un peu de patience et ils pourraient s’acheter la villa dont ils rêvaient depuis si longtemps. Une, comme celle qu’ils avaient repérée à Pompano Beach, en Floride.

Jusque-là, tout roulait à la perfection. Pas de contrôles routiers. Les deux fillettes installées à l’arrière de leur fourgon étaient plus dociles que prévu. De toute manière, en cas de pépin, ils savaient ce qu’ils devaient faire. Depuis leur départ de Paris jusqu’à leur halte à Saint-Jacques-de-Compostelle, ils avaient parcouru à peu près mille six cents kilomètres. Dix-huit heures de voyage sans le moindre accroc durant lesquelles ils avaient épuisé tous leurs vivres. Branko rouvrit un œil et scruta sa montre. Si tout allait bien, dans un peu moins de deux heures, il pourrait enfin manger un vrai repas et dormir confortablement à bord du yacht ancré spécialement pour eux à Camariñas. Il regrettait qu’Erna ne puisse le relayer dans la conduite de la camionnette. Elle se débrouillait pourtant parfaitement au volant de n’importe quelle automobile, sans jamais avoir obtenu de permis de conduire. Cependant, les ordres qu’ils avaient reçus étaient clairs : c’était lui l’unique chauffeur.

Le craquement que la porte du passager produisit à son ouverture le sortit de sa torpeur. Erna lança négligemment sa pochette d’affaires intimes sur le siège inoccupé et lui demanda d’attendre encore un moment avant de démarrer. Elle trottina jusqu’à l’arrière du fourgon et procéda à l’inspection habituelle.

Quelques secondes plus tard, les portes à vantaux claquèrent et la fine silhouette regagna sa place en pointant un pouce lilliputien en l’air. Branko mit le contact, pressa la pédale d’accélération et après quelques manœuvres fastidieuses pour effectuer un demi-tour, la vieille camionnette cahota pour rejoindre la route nationale.

Le yacht était amarré sur une portion de plage éloignée du port et de toute habitation. Il avait été gracieusement mis à leur disposition par un riche industriel espagnol dont l’identité était gardée secrète. Après avoir consulté les instructions reprises sur un carnet de route, Branko s’arrêta précisément à l’endroit indiqué. Muni d’un tournevis, il enleva les fausses plaques qu’il rangea dans un grand sac de voyage. Ensuite, ils sortirent les brancards où gisaient les deux fillettes. Toute trace de leur présence dans le LT28 effacée, le couple poussa les lits à roulettes jusqu’au chaland qui menait à l’embarcation.

Le luxe et les dimensions des cabines témoignaient des moyens que seule une catégorie de privilégiés pouvait s’offrir. Tout était prévu jusqu’au moindre détail : équipements hi-fi haut de gamme, consoles de jeux, caisses de champagne et provisions de nourriture en masse.

Six jours plus tard, les rives d’Isle of Palms en Caroline du Sud se profilèrent à l’horizon. Branko étira ses gros bras tatoués. Retrouver la terre ferme le soulageait presque. Si la tranquillité et le silence du large l’avaient apaisé, au bout d’un moment, l’inactivité le rendait nerveux. Les deux gamines avaient dormi durant toute la traversée. Les puissantes drogues administrées par Erna avaient eu un double avantage : leurs proies n’avaient pas souffert du mal de mer (ce qui l’avait personnellement épargné des odeurs et nettoyages répugnants) et en plus, tout risque potentiel de pleurs et de jérémiades avait été englouti dans la torpeur artificielle.

À l’escale, Erna l’aida à charger les brancards dans leur nouveau moyen de locomotion. Conformément aux dernières instructions, Branko s’arrêta une paire d’heures plus tard dans une petite rue en cul-de-sac sur la Rifle Range Road. Leur mission s’achevait là.

Deux individus en costards griffés et lunettes de soleil les attendaient, dos appuyé sur le flanc d’un camping-car flambant neuf. L’un avait un corps athlétique et le teint hâlé ; l’autre, manifestement plus vieux et de taille nettement inférieure à son collègue, disposait, sans être véritablement laid, d’un physique assez quelconque. Branko ne put s’empêcher de penser au duo dans le film « Men in Black ». D’instinct, il s’approcha du plus grand qui ne se gêna pas pour le toiser avec mépris.

— Un peu de shopping ne vous ferait pas de mal, persifla-t-il. Ne perdez pas de temps. Apportez-moi votre road book et sortez les colis.

Branko ignora la remarque et se retourna en lançant un coup d’œil complice à Erna qui s’exécuta aussitôt. Il commença le déchargement alors qu’Erna avait récupéré le calepin qu’elle avait soigneusement scellé, conformément aux directives. Tout y était consigné. Depuis les préparatifs du double enlèvement, jusqu’aux différents moyens de déplacement qu’ils avaient dû emprunter clandestinement pour traverser une portion de l’Europe, l’Atlantique Nord et la Caroline du Sud. Elle le remit au second type qui jusque-là n’avait pas ouvert la bouche.

— J’espère qu’il est complet, marmonna celui-ci.

Sa voix nasillarde était presque inaudible.

— Le chef nous a dit que la police a entendu un témoin au sujet des disparitions. Ils n’ont qu’un signalement assez vague des kidnappeurs. Pour le moment, Interpol ne lance aucun mandat de recherche. Ils ont trop peu d’éléments pour les orienter vers une piste valable. Cependant, il vous est interdit de vous rendre en Europe ensemble. En tout cas, pas avant un bout de temps. Restez sur vos gardes et ne prenez pas de risque inutile. C’est compris ?

Branko acquiesça.

Le déclic d’ouverture de la mallette posée sur le siège conducteur résonna savoureusement dans ses oreilles. Le petit homme extirpa deux enveloppes de bonne taille qu’il coinça sous son bras.

Branko hallucinait. Les papiers qui régularisaient sa situation aux Etats-Unis ainsi que les liasses de billets en rétribution de leur sale besogne se trouvaient là, à moins d’un mètre de lui, sous l’aisselle humide et malodorante d’un abruti qui s’amusait de toute évidence à mettre leur patience à l’épreuve. L’envie ne manquait pas à Branko de lui déboucher les sinus selon une méthode toute personnelle, mais comme toujours, il garda la tête froide.

Il se remémora le jour où le cours de sa vie avait pris une tournure inattendue. Cela remontait à plus de dix ans maintenant. Après un séjour en Afrique où il avait combattu avec une troupe de mercenaires serbes déployés au Zaïre en 1997, Branko avait réintégré son gang basé à Belgrade. Spécialisé en trafics d’armes et stupéfiants, le groupe ciblait aussi les cambriolages qui rapportaient gros. Le dernier coup auquel il avait participé avec quatre autres comparses était l’attaque d’une bijouterie. Rapidement maîtrisé, le joaillier leur avait donné les marchandises et l’argent. Seulement, la suite ne s’était pas déroulée comme prévu. Alors qu’ils se dirigeaient vers la sortie avec leur butin, le compagnon du commerçant avait surgi par une porte dérobée qui ne figurait pas sur leurs plans. Avec une insouciance ahurissante, le jeune homme s’était mis à tirer à l’aveugle. Tout s’était passé très vite. Deux gangsters s’étaient aussitôt écroulés, abattus à bout portant. Le chef du gang avait riposté en éliminant les deux témoins puis ils s’étaient enfuis à bord de leur Hummer. Assis à l’arrière du véhicule, Branko se souvenait encore de la douce chaleur qui s’était répandue le long de son tibia droit. Contrôlant le flux de sa pensée inconsciente comme dans l’autohypnose, le grand gaillard était capable d’effacer toute douleur physique. Aucune grimace, aucun gémissement ne le trahissait. Juste une fine couche de sueur recouvrait sa tête entièrement chauve. Cette résistance exceptionnelle suscitait chez ses frères d’armes tant l’admiration que la jalousie. La balle qui avait léché son genou avait tout de même emporté avec elle une grosse masse de chair et fracassé la moitié de sa rotule, ce qui nécessitait une intervention chirurgicale rapide. Comparable à un dispensaire, la cache secrète où on l’avait largué était équipée de tout le matériel médical approprié. Les soins étaient prodigués par des médecins corrompus rémunérés par la mafia.

Quelques semaines plus tard, alors qu’il effectuait ses exercices quotidiens de rééducation, un homme de la pègre s’était présenté à lui. Mandaté par son supérieur, l’individu venait lui proposer un contrat très spécial. Un contrat juteux qu’aucun malfrat n’aurait refusé. Un contrat qui le mettait définitivement à l’abri. L’homme lui avait expliqué qu’il avait été choisi parce que son profil sortait du lot. Non seulement ses facultés de récupération étaient exceptionnelles, mais en plus, Branko disposait d’un atout bien plus rare. Son identité restait inconnue des polices. Contrairement à la plupart des crapules, Branko était perspicace : sa violence était calculée et modérée. Il n’utilisait la force que lorsqu’elle était indispensable à sa survie. Et ceux qui avaient eu affaire à lui n’étaient plus là. Ni pour riposter ni pour témoigner contre lui. Depuis l’accord qu’il avait scellé ce soir-là, Branko avait basculé dans un tout autre genre de criminalité : la traite d’êtres humains. Il n’avait plus eu à se soucier de quoi que ce soit. Tout lui était fourni sur un plateau d’argent. Instructions précises et fiables, armes puissantes et planques sûres.

Peu après son engagement, on lui présenta une coéquipière. Les missions devaient s’exécuter en tandem, c’était une règle immuable.

Erna était polonaise, sans attache ni domicile fixe. En la voyant, la toute première fois, Branko s’était inquiété de l’aspect chétif de celle qu’on lui imposait sans lui demander son avis. Petite, menue, la pâleur du visage d’Erna était accentuée par la blondeur de ses cheveux filasses. Cependant, Branko savait qu’il ne fallait pas se fier aux apparences.

Erna traînait derrière elle un passé aussi tumultueux que le sien. L’enfance particulière de cette femme avait fait d’elle un personnage cruel, d’une incomparable froideur. Abandonnée dès la naissance dans une décharge de Gdansk comme un vulgaire détritus, Erna Nieznany avait été récupérée par les services sociaux de Zabianka. Ses séjours d’orphelinats en foyers d’accueil l’avaient façonnée. Irréparablement. Nourrisson abusé, adolescente réduite à l’obéissance et à la soumission inconditionnelles, avant même d’avoir atteint l’âge adulte Erna comptait à son actif les délits les plus crapuleux. Les maisons de correction et ses brefs passages en prison lui avaient permis de rencontrer des énergumènes tout aussi peu recommandables qu’elle-même parachevant ainsi ses connaissances en matière de délinquance. Plus tard, les camps d’entraînement ukrainiens avaient peaufiné sa ruse et sa puissance.

Branko se félicitait d’avoir réussi à dompter ce petit bout de femme avec laquelle il se trouvait plusieurs points communs et même certains atouts complémentaires. Tout comme lui, elle était indépendante, inébranlable et… libertine. Alors qu’il tenait un rôle plus actif tant dans leurs ébats intimes que dans leurs missions, la tête pensante du duo était Erna. C’était elle qui sélectionnait les proies et c’était elle qui s’en occupait si ça tournait mal.

Son équipière avait encore une fois brillamment relevé le défi.

Cette fois, Erna avait jeté son dévolu sur un couple de touristes hollandais en visite à Paris. Leurs enfants correspondaient exactement aux critères imposés par leur patron. Le plus délicat avait été de choisir le moment propice pour ne pas se faire repérer. La confusion et le désordre qui régnait toute l’année à Montmartre avaient facilité leur tâche. Le plan s’était déroulé comme prévu et personne n’était en mesure de dire où étaient passées les gamines.

Après avoir vérifié la conformité de la livraison avec son collègue, l’homme bronzé s’avança vers eux.

— C’est ok. Voici vos papiers et votre argent. Le boss a dit qu’il vous contacterait d’ici peu pour une prochaine mission.

Débarrassés de leur cargaison et leur récompense enfin en leur possession, Branko et Erna remontèrent dans leur véhicule, sans le moindre remords, sans la moindre compassion quant au sort qui serait réservé aux deux jeunes victimes.

Dès la mise en route du moteur, Erna déchiqueta sa propre enveloppe et contrôla son contenu. Le compte y était ; identique à celui reçu par Branko : quinze liasses constituées de cent billets de cent dollars. Un rictus de satisfaction tordit étrangement la fine bouche de la Polonaise.

Les gangsters avaient chargé les fillettes à l’arrière de leur camping-car. Le binôme, pareil à celui de Branko et Erna, ignorait les directives des complices qui croisaient leur chemin. Il n’avait aucun indice sur le rôle de ceux qui les précédaient ou de ceux qui les relayaient. La mise en place des opérations était d’une logique fallacieuse. Pour chaque expédition, ils ne disposaient que d’instructions concises : la marche à suivre, les tâches à réaliser, les précautions particulières à prendre et quelques fois la transmission d’un ordre. Le règlement interdisait de partager toute information, aussi minime soit-elle, avec quiconque. Les pistes qui menaient les victimes vers leur lieu d’arrivée étaient puissamment brouillées pour que personne ne soit en mesure de savoir à quel stade de la trajectoire il se situait.

Les deux comparses poursuivirent tranquillement leur route vers le nord. En vingt minutes tout au plus, ils atteindraient l’aéroport d’East Cooper où des Jets Cessna Citation les attendaient. Tout comme les autres, l’objet de leur mandat leur importait peu : demande de rançon, trafic d’organes ou approvisionnement de réseaux pédophiles, rien n’avait le pouvoir d’influencer leur motivation personnelle. Si les enveloppes qu’ils avaient remises aux Polaks se montraient substantielles, les leurs s’avéraient deux fois plus grosses et suffisaient à annihiler tout état d’âme.

Sur place, chacun des brancards fut chargé dans un avion distinct. Les hommes embarquèrent tous deux dans celui où ils avaient installé Saskia Kuipers, la fillette qui avait de longs cheveux blonds. Katlyne Vanderstraeten, la rouquine, ferait route avec un autre duo.

Les destinations des deux enfants divergeaient à cet instant précis. Définitivement. À plusieurs milliers de kilomètres de distance, l’une de l’autre, leur macabre destin allait pourtant se révéler très similaire.

L’appareil atterrit deux heures plus tard en Pennsylvanie où les individus firent une halte pour la nuit. En voiture, ils en auraient eu pour au moins treize heures sans compter les risques de contrôles routiers. Mais le chef prévoyait et arrangeait tout. Il avait le bras long. Très long. La vigilance se jouait sur chaque détail et tous les moyens de transport étaient minutieusement sélectionnés. Les autorisations de vol ou de traversées maritimes étaient toujours réglées d’avance. Rien n’était laissé au hasard. Chaque arrêt était scrupuleusement planifié. Le lendemain, ils survoleraient le Lac Michigan et l’Ontario pour atteindre le nord du Manitoba où un nouveau véhicule les attendait. Là-bas, une équipe allait sans doute prendre le relais jusqu’à un prochain objectif. Enfin, c’est ce qu’ils supposaient. Ils ne connaissaient que le point final de leur propre mission et après tout, le reste leur était égal.

Ils se levèrent tôt. Ce fut avec un goût amer en bouche, laissé par deux ou trois cafés serrés avalés à la hâte, qu’ils rembarquèrent dans l’avion. Durant le voyage, ils finirent de compléter et de sceller leur carnet de bord.

La porte de l’appareil s’ouvrit sur le tarmac de Norway House, au Canada. La température extérieure n’excédait pas les dix degrés en dépit de la saison estivale. Enveloppés de vêtements chauds, les deux hommes se dirigèrent vers une camionnette stationnée aux abords de l’aéroport privé.

Délaissant peu à peu la forêt manitobaine, le véhicule mit le cap vers une zone au paysage apocalyptique. Le Nunavut. Les habitations distantes de plusieurs dizaines de kilomètres se profilaient sous le tapis rosé de la toundra. Le terrain, escarpé et sublimé par les bouquets de saxifrages pourpres qui jaillissaient entre les fentes rocheuses, s’étendait à perte de vue.

Quelques heures plus tard, ils se présentèrent à l’entrée d’un chalet isolé. Un homme et une femme aux visages presque entièrement masqués par des chapkas en lapin campaient sur le perron. Une épaisse doudoune blanche complétait leur tenue. Les deux hommes réglèrent les formalités et, débarrassés de leur fardeau, ils tournèrent les talons. Deux motoneiges étaient à leur disposition. Tout comme leurs prédécesseurs, ils allaient pouvoir rentrer. Leur juste récompense en poche. Ils enfourchèrent les engins et glissèrent en zigzaguant vers les faisceaux verdoyants de l’aurore boréale qui colorait l’horizon, loin de se douter que le voyage de leur marchandise se terminait définitivement, à quelques pas de là.

À peine plus au nord, un territoire ignoré fourmillait mystérieusement, très profondément enfoui sous le pergélisol du Nunavut.

Nuvavut « Notre Terre », juillet 2009

La cage métallique atterrit dans un bruit sourd après une course inouïe pour dévaler les trois cents mètres de profondeur. Quelques dizaines de secondes plus tard, l’ascenseur s’ouvrit sur une pièce hexagonale ressemblant à un local sécurisé comme on en voyait dans les sous-sols des banques. Les seuls objets qui s’y trouvaient étaient un banc et un distributeur automatique de tuniques intégrales blanches. Après avoir ôté leur chapka et leur doudoune, l’homme et la femme enfilèrent les survêtements. Dès qu’ils furent prêts, ils avancèrent le brancard vers la porte blindée située à l’opposé de l’ascenseur. Le garde posté en surface qui les avait fait entrer surveillait distraitement leurs mouvements sur son écran de contrôle. Il tourna son visage vers la poubelle et, dans un souffle puissant, il cracha un gros chewing-gum qui s’aplatit sur le mur. C’était la troisième fois depuis le début de la journée qu’il visait à côté. Dépité, il haussa les épaules et se décida enfin à presser sur le bouton permettant aux visiteurs de poursuivre leur chemin. Au sous-sol, la lourde porte émit un chapelet de cliquetis avant de se déverrouiller entièrement. Le brancard s’insinua alors dans les entrailles du bunker du Nunavut.

La fillette fut transportée jusqu’à une salle nommée « zone de transit ». Des plaques en aluminium tapissaient les murs. Hormis un interrupteur et un thermostat situés à l’entrée de la pièce, les parois lisses étaient dépourvues de tout ornement. Un large miroir sans tain corroborait cependant la présence d’un local adjacent. La femme et l’homme entrèrent, précédés du lit à roulettes où dormait Saskia. Soustraits à leur regard, les cinq médecins alignés derrière le vitrage cessèrent leurs bavardages. Ils se mirent à épier les gestes des deux individus.

L’homme ajusta le lit sur les marques au sol et actionna le système de blocage des roues. Dans un rituel parfaitement rodé, la femme ôta le plaid qui recouvrait totalement l’enfant. Elle le plia avec soin et le rangea. Puis, elle s’approcha de la vitre sombre et tira sur un loquet. Un portillon s’ouvrit sur un coffre et elle y déposa une boîte en carton qui bascula dans la pièce secrète. Comme des automates, l’homme et la femme rebroussèrent chemin, abandonnant derrière eux le petit corps flasque, désormais à la disposition des curieux.

Au bout d’un bref moment, les membres de l’équipe médicale s’installèrent autour de la table. L’un d’entre eux avait récupéré la boîte et en avait vidé le contenu devant un siège encore inoccupé. À peine avaient-ils repris leur bruyant colloque que le retardataire arriva.

Se contentant de saluer l’assemblée d’un léger signe de tête, l’imposante silhouette de Nicolas Duran rejoignit à grandes enjambées son fauteuil directorial. Il examina rapidement les carnets de bord relatifs aux enlèvements puis, levant la main gauche devant lui, il intima le silence.

— Messieurs, je ne vous apprendrai rien en vous disant qu’un nouveau pensionnaire vient tout juste d’être livré dans notre bunker. Il s’agit d’une fillette de huit ans, de type caucasien.

1Adama’s Blum, Austin, Texas, septembre 2009

Lisa Lorenzi-Blum traversait le sentier pentu dans un rythme soutenu. Les fines brindilles qui se rompaient sous ses pas ponctuaient la cadence régulière de sa course. Le chemin de terre faisait place maintenant à une pelouse parfaitement tondue. Le jogging matinal et quotidien de Lisa allait s’achever dans une centaine de mètres.

En contrebas, le double portail en fer forgé se dressait fièrement, étalant sur son sommet l’identité de la somptueuse propriété : « Adama’s Blum ».

Les portes automatiques s’ouvrirent en grand et, à son passage, les gardiens la saluèrent. L’hacienda était nichée au bout d’une longue allée bordée d’ormes et de chênes. Les murs de pierre qui ceinturaient les deux cent cinquante hectares de terres exploitées en parcs et loisirs équestres assuraient à l’Adama’s Blum une protection digne d’une forteresse.

Lisa prit sa gourde, avala une rasade d’eau et, après quelques derniers exercices d’étirements, elle rentra.

La porte-fenêtre grande ouverte laissait filtrer une légère brise qui embaumait la chambre du doux parfum des magnolias et des plants de jasmin grimpants le long des façades tels de longs fils d’Ariane. Austin jouissait d’un climat subtropical, dont la température élevée et saturée en humidité, pouvait monter jusqu’à 38 ° C.

Lisa prit une longue douche rafraîchissante. Puis, elle se sécha tout en se contemplant dans le miroir.

Ce soir, elle fêtait son quarantième anniversaire.

Son visage et sa silhouette conservaient encore toute leur grâce cependant, comme beaucoup de femmes qui franchissaient ce cap, Lisa redoutait le regard des autres. Elle entra dans la pièce qui jouxtait sa chambre à coucher. D’interminables garde-robes s’étalaient dans ce qui ressemblait plus à un salon qu’à un dressing-room. Dans un angle, le buste d’une femme nue reposait sur un socle de marbre noir. A ses côtés, une méridienne de style vénitien siégeait telle une pièce de musée. Les rouleaux de soie orange vif emprisonnés sous l’armature en acajou sculpté contrastaient superbement avec la sobriété de l’endroit. Serge Blum, le père de son mari et propriétaire des lieux, avait fait appel à son ami Ernesto pour meubler et ornementer l’hacienda. Le célèbre designer s’était imprégné d’influences culturelles multiples et avait bâti son œuvre sur le métissage des genres. L’éclectisme de ses projets qu’il réservait aux lieux atypiques témoignait de son prodigieux talent. Entouré des meilleurs artisans, il avait empli la demeure texane d’une harmonie raffinée où s’opposaient avec équilibre les styles et les époques.

Lisa jeta son dévolu sur une robe rose toute simple. Passant sous une voûte située à l’autre bout de la pièce, elle pénétra dans une chambre affectée aux accessoires, chaussures et sacs à main assortis à chacune de ses toilettes. Elle enfila une paire de sandales, noua un foulard dans ses cheveux et descendit les marches d’un pas rapide.

Les décorateurs professionnels œuvraient déjà un peu partout, respectant à la lettre les instructions du propriétaire. La fête étant toutefois donnée en son honneur, Lisa s’était mis en tête d’ajouter pour l’occasion sa touche personnelle en confectionnant elle-même quelques bouquets décoratifs. Et puis, plus encore que le sport, ses promenades dans les parcs de la demeure avaient le pouvoir d’apaiser ses tensions.

La métamorphose constante de la nature la fascinait. Soumise aux caprices du vent et aux heurts fortuits de la pluie, chaque parcelle revêtait, d’un instant à l’autre, un aspect inattendu. Les senteurs végétales vagabondaient et jouaient à cache-cache avec les sculptures ornementales, libres de s’imposer auprès d’elles ou de les fuir.

Au gré de son errance, Lisa atteignit les serres.

L’immense hall circulaire s’ouvrait sur un jardin d’hiver chapeauté d’une coupole en vitrail corallin : La Rotonda. Les impressionnantes verrières de style Art-Nouveau formaient un ensemble architectural qui se fondait parfaitement dans la flore extérieure.

La Rotonda déployait sur ses flancs deux orangeries accessibles par de longs couloirs fleuris. Au centre, enfouie sous une pluie de feuillages panachés, une porte débouchait sur un laboratoire. L’annexe devait son nom à son utilisation. On y procédait aux traitements et à la multiplication des espèces. Un véritable cabinet médical. Les plantes fragiles y séjournaient comme dans une unité de soins spéciaux où toutes sortes d’ustensiles étranges s’alignaient sur des plateaux en fer-blanc.

Lisa aperçut, au travers d’une petite fenêtre, le jardinier et son fils affairés sur un établi. Elle poussa la porte avec fermeté, mais celle-ci ne bougea pas : le bois déformé par l’humidité emprisonnait la partie inférieure du châssis. Lisa rassembla ses forces et porta un franc coup de pied à l’endroit qui coinçait. Le vantail céda si brusquement que, dans l’élan, il fit valdinguer un seau vide qui s’échoua au beau milieu du labo dans un vacarme retentissant.

Les deux hommes concentrés sur leur travail sursautèrent.

— Oh ! Madame Blum… je ne m’attendais pas à votre visite, balbutia le septuagénaire d’un air confus alors que son fils Ugo s’était précipité pour ranger le seau.

Les senteurs de mousse, de terre et d’écorce s’insinuèrent dans les narines de Lisa.

— Ne vous excusez pas, Emilio. La cure vitaminée que je viens d’entamer me donne une vigueur inhabituelle !

Le jardinier arbora un sourire timide puis, il se hâta de la féliciter comme il se l’était promis.

— Cette excellente énergie vous sera précieuse, tout spécialement en ce grand jour… et ma famille se joint à moi pour vous souhaiter un joyeux anniversaire, Madame.

— Votre attention me touche. Et vous avez raison : la soirée s’annonce des plus longues et des plus bruyantes, raison pour laquelle je compte profiter encore un peu du calme. Pouvez-vous me donner un sécateur ?

Emilio saisit le chiffon qui pendait à la ceinture de son tablier et s’y essuya les mains.

— Bien sûr. Ugo va vous l’apporter.

Il se tourna vers son fils et lui signifia, d’un mouvement de tête, d’aller chercher l’outil rangé dans la pièce voisine.

Doté d’une bouille particulièrement sympathique, le jardinier occupait avec sa femme et ses deux fils, un des pavillons situés à l’entrée de la propriété. Le couple travaillait au service des Blum depuis bientôt quarante ans et très vite, Lisa s’était bien entendue avec le vieil homme. Non seulement ils avaient une passion commune pour la nature, mais souvent ils profitaient de leurs entrevues pour discuter de sujets divers, en toute simplicité. La quiétude d’Emilio la rassurait et sa sagesse contribuait à maintenir un équilibre qui lui faisait défaut depuis qu’elle s’était installée au Texas. Eloignée géographiquement de son père, Lisa avait trouvé en Emilio une figure paternelle de substitution.

D’un pas lent, le jardinier avait rejoint son établi et s’était remis à la tâche. La pâte avec laquelle il badigeonnait la tige d’une cactée commençait à durcir.

Toute une panoplie de plantes s’alignait en rang sur plusieurs étagères, attendant leur tour pour s’épanouir sous les doigts experts. Lisa s’avança et observa la maîtrise incroyable avec laquelle il traitait le végétal.

— Quelle est donc cette mixture étrange ?

Emilio s’interrompit et la fixa d’un regard scintillant :

— Il s’agit d’un mastic à base d’huiles et de résines. Cet arbuste ne présente qu’une légère blessure, mais il est impératif que je le soigne.

Se frottant une seconde fois les mains sur le tissu souillé, il annonça avec satisfaction :

— Voilà, j’en ai terminé avec ce patient.

De fines ridules plissaient ses tempes comme des rayons de soleil. Il plaça le pot sur l’étagère, à côté d’autres éclopés et, lorsqu’il se retourna, il vit que la jeune femme s’était juchée sur un haut tabouret.

— Emilio, dit-elle d’un ton presque solennel, je suis venue solliciter vos précieux conseils.

Sous l’œil interrogateur du jardinier, elle poursuivit : — Je voudrais confectionner quelques centres de table à poser sur les guéridons du grand patio. Le thème de ce soir est « rouge et blanc ». Quelles fleurs me proposez-vous ?

Lisa avait un penchant pour les réceptions empreintes d’originalité. Tenues vestimentaires assorties au décor : les soirées thématiques de l’Adama’s Blum recueillaient inlassablement l’enthousiasme des invités.

— Rouge… Emilio plissa ses gros sourcils. Quelques Anthuriums ou Alpinias plantés près de la gloriette devraient faire l’affaire, déclara-t-il au bout de quelques secondes, en désignant au travers des verrières la droite de l’allée.

Puis, passant ses doigts abîmés dans une chevelure argentée qui tranchait joliment avec son teint hâlé, il ajouta :

— Et pour la touche blanche, vous pourriez les associer avec des Orchidées de Madagascar. Celles qui sont ici.

Il indiqua des plants alignés sur un support en pierre.

Le jardinier épongea son front du revers de sa chemise. L’atmosphère saturée en humidité était oppressante malgré les systèmes de ventilation très performants.

— Excellente idée Emilio, se réjouit-elle. Mettez-en quelques-unes dans un panier et demandez à une domestique de me les apporter au patio.

Lisa regarda l’horloge placée sur le mur, au-dessus de l’entrée.

— A présent, je ferais mieux de me hâter. Il ne me reste plus beaucoup de temps avant de passer aux choses plus… sérieuses.

La porte de gauche s’ouvrit et Ugo réapparut en sifflotant. Un tee-shirt imprimé galbait son torse musclé par le travail physique qu’il exécutait dans la propriété avec son frère Dan.

Il tendit le sécateur à Lisa puis, la toisant de haut en bas, il lâcha instinctivement :

— Humm… très jolie votre robe !

Le coup de coude qu’Emilio lui envoya dans les côtes ne le surprit qu’à moitié.

— Quoi ? Qu’est-ce que j’ai dit de mal ?

Chaque fois que l’occasion se présentait, Ugo prenait plaisir à défier le protocole établi. Tout particulièrement à l’égard de Lisa Lorenzi avec laquelle il ne s’efforçait pas de maîtriser sa spontanéité. Après tout, ils se connaissaient depuis plus de cinq ans. Suffisamment longtemps pour s’apercevoir que la jeune femme avait plus d’humour que certains autres occupants de la maisonnée. Et si leur relation, pour ainsi dire fraternelle, n’était pas toujours au goût d’Emilio, ils en jouaient, l’un comme l’autre, sans retenue. Le naturel d’Ugo amusait Lisa. Cela la changeait des flatteries hypocrites propres au milieu qu’elle fréquentait. Et la fête de ce soir ne ferait pas exception à la règle. Elle prévoyait une dose d’obséquiosité conséquente de la part des invités qui, en dehors de ses amis proches, sortaient tous du carnet mondain personnel de Serge Blum, son beau-père.

— Nous sommes entre nous, Emilio, dit-elle en souriant.

Puis, se dirigeant d’un pas léger vers la porte, elle s’immobilisa.

— À propos, je n’ai pas encore vu Giorgina ?

— Elle est au marché avec Dan, Madame. Ils ne devraient plus tarder.

Lisa, qui s’apprêtait à refermer la porte derrière elle, se ravisa et glissa la tête dans l’entrebâillement. Dévisageant Ugo avec une insistance exagérée destinée à le mettre mal à l’aise, elle lança :

— Très, mais alors vraiment très moulant le tee-shirt ! ».

Lisa riait tout en marchant à vive allure vers le sentier qui conduisait à la gloriette. Ugo ne s’attendait visiblement pas à ce genre de riposte. Un tantinet déconcerté, il s’était pudiquement plaqué les mains sur les pectoraux et rougit faiblement en constatant le regard satisfait de son père qui semblait lui dire : « Tu ne l’as pas volée celle-là ! »

2

Il était près de onze heures quand Giorgina et Dan rentrèrent à l’Adama’s Blum.

Sans perdre une minute, l’intendante s’activa dans ses marmites et poêlons tout en dictant ses ordres aux commis de cuisine. Pendant ce temps, Dan effectuait d’innombrables allers-retours, débarrassant au fur et à mesure la camionnette remplie de victuailles. Giorgina possédait l’étoffe d’un grand chef et ici, non seulement tout le monde la respectait, mais tous la craignaient. Bien que concentrée sur sa tâche, elle ne manquait rien de ce qui se passait aux quatre coins de la pièce.

— Dan ! N’encombre pas toute la cuisine, bon sang ! Nous n’aurons bientôt plus de place pour bouger ! Ôte-moi tout de suite ces caisses de fruits et entrepose-les dans la réserve, ordonna-t-elle.

Aidé d’un apprenti, Dan s’exécuta sans broncher. Lorsqu’il pénétra dans l’arrière-salle les bras lourdement chargés, il surprit des éclats de voix provenant de la cour extérieure. C’était Baptiste, le majordome, qui réprimandait une camériste. Celle-ci avait oublié d’enlever les serviettes souillées dans la salle de bain d’une des chambres d’amis. Intrigué, il déposa les caisses au sol et se rapprocha de la fenêtre entrouverte. Il tendit l’oreille.

— C’est inadmissible ! C’est déjà la troisième étourderie en moins de dix jours ! Y’en a qui tueraient père et mère pour décrocher une place comme la vôtre, Jessica. Vous ne vous rendez vraiment pas compte de la chance que vous avez ma petite !

Baptiste secouait un doigt menaçant vers la fille de plus en plus terrorisée.

— En tout cas, n’espérez pas de moi que je vous couvre à chaque fois. Estimez-vous heureuse de n’avoir pas eu affaire à notre intendante. Avec elle, je peux vous dire que ce serait autre chose !

Fixant de ses petits yeux perçants la malheureuse, il conclut sa tirade d’une voix encore plus sèche :

— Dépêchez-vous, à présent. Et assurez-vous cette fois-ci que tout est parfait !

Dan ne put s’empêcher de sourire. Décidément, sa mère terrorisait tout le monde. Il était évident pour lui que si Baptiste sermonnait ainsi la jeune fille, c’était surtout pour éviter des répercussions négatives sur sa propre personne. « Pas très courageux, le bonhomme, pensa-t-il. »

Jessica avait attendu de se retrouver dans le hall pour fondre en larmes. Ses collègues avaient affirmé qu’il y aurait à peu près deux cents invités à l’anniversaire de Lisa Blum. Un rassemblement de célébrités comme elle n’en avait encore jamais vu ! Et les trente chambres dont elle s’occupait avec deux autres domestiques étaient réservées aux amis intimes qui logeraient sur place.

Le majordome les avait briefées durant plusieurs semaines afin que tout soit impeccable et irréprochable. Et voilà qu’à quelques heures de la fête, elle avait commis une maladresse. Odieux et imbu de sa personne, Baptiste avait pour réputation de couper les cheveux en quatre. Souvent, pour trois fois rien. Et si elle s’était écoutée lorsqu’il postillonnait ses remontrances, elle lui aurait volontiers balancé sans vergogne ce qu’elle pensait de lui. Mais cela n’aurait pas été raisonnable… Ce type était assurément l’homme le plus vicieux qu’elle connaissait et Jessica n’avait pas d’autre choix que celui de se taire.

Dès son entrée, au service des Blum, Jessica avait rapidement compris que Baptiste et Giorgina n’étaient pas des cadeaux. Cependant, le salaire payé par Monsieur Blum justifiait très largement qu’elle s’en accommode. La pauvre fille avait besoin d’argent et elle savait pertinemment qu’il suffisait de peu de choses pour qu’elle perde son emploi. Et ça, c’eût été impensable. Une place pareille valait de l’or et si elle voulait la conserver, il devenait urgent qu’elle se ressaisisse. Plongeant la main dans la poche de son tablier, elle sortit un mouchoir tout froissé avec lequel elle tamponna mollement ses yeux. Jessica aspira ensuite une grosse bouffée d’air et s’élança vers les chambres d’un pas décidé.

3

Comme tous les vendredis, Serge et David Blum étaient partis de bonne heure au Condor Golf Club. Ils ne rentreraient qu’en milieu de journée, après le traditionnel déjeuner qu’ils avaient coutume de prendre avec quelques hommes d’affaires qui faisaient partie de leur cercle fermé. Père et fils n’avaient pas jugé utile de renoncer à leur précieux rituel, et ce, malgré la soirée spéciale qui se préparait.

Lisa quant à elle aurait pu demander à son mari de déroger à ses habitudes, pour rester auprès d’elle. Mais elle ne le fit pas. Seule, au bord de la piscine, elle consomma rapidement un casse-croûte avant de poursuivre son programme.

La salle de réception était quasi prête à accueillir les invités. Les musiciens répétaient sous les derniers coups de marteau. La cacophonie ambiante s’opposait à la quiétude qui régnait habituellement à l’Adama’s Blum, cependant Lisa appréciait toute cette effervescence joyeuse.

Les buffets placés tout autour de la pièce étaient dressés et n’attendaient plus que les premiers canapés qui seraient servis à l’apéritif. Les plateaux surmontés de fontaines refroidissaient déjà les tranches de fruits exotiques. Lisa ne résista pas et saisit une lamelle de noix de coco toute fraîche qu’elle croqua à pleines dents. Poursuivant son chemin jusqu’au patio central, elle y rejoignit les deux domestiques munies des paniers de fleurs. Le fils ainé d’Emilio et Georgina se trouvait sous le péristyle de la cour, perché en haut d’une échelle. Elle s’avança vers lui tout en repoussant ses lunettes sur le haut de la tête.

— Bonjour ! lança-t-elle de bon cœur.

Dan rendit à Lisa un salut quasi inaudible, mais ne se retourna pas. Soutenant d’une main une applique murale, il dévissait de l’autre une ampoule grillée. Des tâches de sueur transperçaient sa chemise en coton. Lisa constata une fois de plus que, contrairement à son frère, Dan était résolument moins soucieux de son apparence. Elle aurait parié qu’à sa place Ugo n’aurait pas hésité à travailler torse nu.

Lisa se tourna vers les guéridons en teck disposés le long des allées ombragées. Elle les pointa du doigt.

— Combien y en a-t-il ?

— Je ne sais pas, fit celui-ci en haussant les épaules et sans interrompre ce qu’il faisait.

S’assurant que tout tenait en place, il s’essuya le front du revers de la main.

— J’ai pris toutes les tables qui se trouvaient dans la remise, comme vous l’avez demandé, déclara-t-il avant de descendre de l’échelle.

— Bon. Dans ce cas, il devrait y en avoir une cinquantaine et donc tout autant de bouquets à confectionner, dit-elle à l’adresse des deux domestiques qui faisaient le pied de grue. Portez ces paniers jusqu’à l’atelier et commencez l’assemblage. Je vous rejoins dans un instant.

Puis, se tournant vers Dan, elle lui demanda :

— Comment se fait-il que vous soyez tout seul ? N’y a-t-il personne pour vous prêter main-forte ici ?

— Je préfère m’occuper moi-même de tout ça plutôt que de perdre mon temps à vérifier derrière les autres si tout est fait correctement, bougonna-t-il.

Puis, saisissant son échelle d’un seul bras comme s’il se fût agi d’un simple bout de carton, il tourna les talons. Lisa l’interpella.

— Étes-vous bien certain que tout sera prêt pour ce soir ? Je ne remets pas en cause vos compétences, mais…

Il se retourna vivement et la fixa de ses yeux cendrés. — Cela ne fait aucun doute, Madame, finit-il par marmonner entre ses dents.

Lisa le regarda s’éloigner. Toujours actif et indiscutablement efficace, le travail de Dan se montrait irréprochable. Et si sa question semblait l’avoir irrité, elle ne l’avait formulée que dans le but d’engager la conversation. Toutes ses tentatives d’approche avaient été vaines jusque-là. Impossible de lui arracher un sourire ou un mot gentil. Le visage de Dan demeurait imperméable et son attitude rébarbative la crispait de plus en plus.

Lorsqu’elle était arrivée la toute première fois à l’Adama’s Blum, Lisa avait immédiatement perçu l’appréhension générale des domestiques. Ils ne savaient d’elle que ce qu’ils avaient lu dans les magazines tandis que sa carrière de mannequin avait pris fin deux années auparavant. Cependant, ils étaient tous sur leurs gardes. Son beau-père, Serge Blum, était veuf depuis plusieurs années. En épousant son unique fils, Lisa pénétrait dans un lieu délaissé depuis longtemps par une présence féminine. Le personnel s’était habitué aux deux hommes et redoutait d’avoir à répondre aux lubies de celle qu’ils entrevoyaient comme une intruse. Mais Lisa leur démontra bien vite qu’elle n’avait rien d’une star capricieuse. Usant d’une autorité pondérée, tous finirent par admettre que la nouvelle maîtresse de maison était, tout bien considéré, très conciliante.

Pour ce qui concernait Dan en revanche, force était de constater qu’il ressemblait en tous points à sa mère Giorgina. Froid, distant et respectant à la lettre le protocole d’usage entre les domestiques et leurs maîtres. Exactement tout le contraire d’Ugo et d’Emilio. Et visiblement, ce n’était pas aujourd’hui, le jour de ses quarante ans, que Dan la traiterait avec un peu plus d’humanité.

Lisa rejoignit l’atelier climatisé et découvrit que les deux femmes en avaient presque terminé avec les compositions florales. Ce fut donc aux alentours de treize heures qu’elle se pointa à son premier rendez-vous de mise en beauté : séance de massage aux huiles essentielles et relaxation aux pierres chaudes. Elle gravit les marches jusqu’à la mezzanine qui entourait la grande cour. Le couloir s’illuminait de la clarté du patio d’où l’on pouvait observer, au travers de la rambarde en fer, la fontaine centrale qui déversait sa mélodie psalmodiée. Palmiers, cactus et fleurs plantées dans un panel de poteries colorées traduisaient fidèlement l’esprit de l’hacienda mexicaine.

Elle ouvrit la toute dernière porte, la salle de soins où Diego l’attendait.

4Adama’s Blum, Septembre 2009

Son corps tressaillit. Le bruit sec qui provenait de l’étage inférieur avait résonné jusque dans sa chambre. Sans doute s’agissait-il de la chute d’un outil échappé fortuitement des mains d’un des ouvriers qui s’activaient sur les ultimes décors ?

Une courte sieste s’était imposée naturellement sous l’effet relaxant des doigts experts de Diego. Lisa émergea totalement de son sommeil lorsqu’elle reconnut la voix familière qui la hélait depuis le rez-de-chaussée. Elle éteignit le minuteur qui devait se déclencher dans un peu moins de sept minutes et repoussa le drap en satin.

— Lisa !

La voix puissante de David retentissait dans le hall.

— Je suis dans la chambre amore ! cria-t-elle alors qu’elle se recoiffait hâtivement.

David ouvrait déjà la porte, un sourire charmeur aux lèvres. Il s’avança à longues enjambées et l’encercla tendrement de ses bras vigoureux.

— J’arrive à point nommé, annonça-t-il en déposant un baiser sur sa nuque. Ses yeux parcoururent avec avidité ce que la fine nuisette laissait délicieusement entrevoir. Mais Lisa ignora les regards pleins de sous-entendus de son mari et s’enveloppa dans un peignoir.

— Comment s’est déroulé ce tournoi de golf ? Etait-ce agréable ?

— Plus qu’agréable. Nous avons remporté le foursome1 contre Nicolas Duran et Jack Torren. Une vraie partie de plaisir ! dit-il en riant. L’air de rien, mon père tient encore une forme remarquable pour son âge. Il leur en a mis plein la vue ! Néanmoins, je ne me suis pas dépêché de te rejoindre pour te parler de golf, ma toute belle. J’ai demandé à Giorgina de nous préparer le jacuzzi, susurra-t-il en clignant d’un œil complice. Tu viens ?

— Ton offre est très séduisante, amore, mais je crains devoir renoncer à la perspective d’un tête-à-tête, ou plutôt devrais-je dire : d’un corps-à-corps aquatique avec toi. J’ai une tonne de choses à faire pour être prête à temps et je te signale que dans moins de trois heures, les invités vont pointer le bout du nez. Et, se dégageant doucement de son étreinte, elle lui envoya un baiser du bout des doigts.

— Arrivederci amore mio2 ! Rendez-vous reporté… promis juré, murmura-t-elle d’un air coquin dans le creux de son oreille tout en le poussant cette fois fermement hors de la chambre.

1 Le foursome est une partie de golf opposant deux équipes de deux joueurs. Chaque équipier joue alternativement la même balle.

2 Au revoir mon amour.

5

Le vaste parking situé à l’extérieur de la propriété commençait à se remplir. Les voituriers garaient avec vigilance les Bentley, Ferrari, Cadillac et autres automobiles prestigieuses, les alignant avec une précision millimétrique. En réalité, ils veillaient surtout à ce qu’une distance raisonnable entre chacune d’elles soit respectée afin d’éviter tout impact de porte malencontreux sur les carrosseries rutilantes. Les invités, parés de tenues griffées, s’engouffraient ensuite dans l’une des quatre limousines prévues pour les transporter jusqu’à l’entrée de l’hacienda.

Vincent Lavalle se chargea lui-même de parquer son Audi R8 suffisamment à l’écart des autres véhicules. Il fallait être fou, d’après lui, pour confier ses clefs de voiture à de jeunes hommes inexpérimentés. Ignorant les regards et murmures moqueurs des employés, il grimpa dans une limousine, talonné par sa femme. Et, comme il s’en doutait, Camille ne se priva pas de le sermonner durant le court trajet.

— Avec tes manies de vieillard grabataire, tu nous ridiculises mon pauvre ami. » Vincent ne répondit pas.

Les ormes et les chênes blancs qui bordaient l’allée doublaient d’envergure sous le halo des torches à pétrole plantées sur le parcours.

Lorsque le véhicule stoppa devant le tapis vermeil, Vincent se dirigea sans attendre vers les marches du perron. La litanie de Camille tournait encore en boucle dans son dos, tel un jouet mécanique. Mais elle pouvait toujours discuter. Il avait pris l’habitude d’être sourd à ses remarques. De toute manière, se disait-il, quand il était question de voiture, aucune femme ne pouvait comprendre… et encore moins la sienne. Toute son attention se porta sur les larges marches qu’il entreprit de gravir minutieusement à l’aide de sa canne.

David Blum et son père étaient postés dans le hall. Ils enserraient les mains tendues qui défilaient devant eux.

Vincent salua chaleureusement les deux hommes. Camille quant à elle se contenta de leur adresser un hochement de tête courtois et elle s’éclipsa aussitôt vers la salle de cérémonie. Avant d’en franchir le seuil, elle réajusta fièrement sa splendide robe Carolina Herrera adaptée tout spécialement à ses formes généreuses. Lançant un regard à la ronde, elle se dit que tout compte fait, elle n’avait rien à envier aux somptueuses toilettes exhibées par la gent féminine présente, même si ces dernières étaient dotées de mensurations bien moins imposantes que les siennes. Posséder une taille de guêpe ne faisait pas tout…

Durant ces soirées, il n’était pas étonnant de voir qu’hommes et femmes se séparaient rapidement. La formation de groupes unisexes permettait de partager des propos dont les centres d’intérêt n’étaient pas identiques. Les uns parlaient tranquillement d’affaires, de politique ou de golf tandis que les autres discutaient de sujets plus frivoles. Fervent adepte de cette pratique qui lui convenait parfaitement, Vincent Lavalle s’était empressé de tourner le dos à son épouse, trop soucieux de faire le beau auprès de Serge et de David Blum. Il se cala dans un confortable fauteuil du hall. Le cou emprisonné dans une cravate rouge vif, il se réjouissait d’avoir trouvé une place qui bénéficiait d’un courant d’air frais et qui plus est, à proximité des Blum qui poursuivaient l’accueil de l’élite fortunée. Un serveur lui apporta une coupe de champagne qu’il dégusta avec volupté. Jetant un fier coup d’œil à la bague qui cerclait son pouce, il sourit en se remémorant l’événement survenu un mois plus tôt.

Il se souvenait de ce jour-là comme si c’était hier. La lumière violette des lampes horticoles placées au-dessus des plantes tropicales illuminait faiblement, mais en suffisance, le coin de la serre où ils s’étaient retranchés pour discuter. Serge Blum avait fouillé la poche droite de son veston et en avait sorti un écrin métallique. Lorsqu’il l’avait ouvert, l’anneau qu’il tenait du bout des doigts avait scintillé. Il revoyait Serge brandir la bague sous son nez, alors que l’émotion l’avait fait vaciller sur sa jambe infirme.

— Votre adhésion a été validée, mon cher, aux conditions que vous savez. Mais n’oubliez pas votre serment. Personne ne doit être au courant. Restez vigilant et discret. Vous n’ignorez pas les enjeux et les incidences néfastes sur votre sécurité ou celle de votre famille si une fuite se produisait, avait-il dit d’un ton grave.

Dans la pénombre, Serge Blum n’avait pas pu s’apercevoir que la déclaration qu’il avait faite à Vincent l’avait empli d’un tel orgueil que ses joues blafardes s’étaient empourprées instantanément. Serge s’était saisi de son pouce gauche et y avait glissé l’anneau plat sur lequel la lettre M avait été gravée.

Les paroles qu’il avait prononcées de manière brève et volontairement susurrée avaient résonné aux oreilles de Vincent Lavalle comme s’il s’était agi d’un commandement divin. Le rite avait confirmé à cet instant-là son appartenance à l’organisation la plus secrète au monde. Son existence n’était connue que de quelques privilégiés. Et désormais, il en faisait officiellement partie.