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Une jeune fille disparaît sans laisser de traces. Sa meilleure amie se bat désespérément pour la retrouver, tandis qu'une enquête qui piétine et une hiérarchie inflexible freinent les investigations du capitaine de police chargé de l'affaire.
En parallèle, un jeune homme se retrouve mêlé à un trafic de drogue. Pour rembourser sa dette, il n'a d'autre choix que d'accepter l’aide de son meilleur ami. Mais l’appât du gain et la pression de leurs bourreaux les transforment en proies faciles. Obéir ou trahir, vivre ou mourir... tels sont les ultimatums auxquels ils devront faire face.
Dans ce thriller haletant, chaque choix compte et les enjeux sont de taille. Un récit sombre et captivant qui explore les profondeurs de la trahison, du sacrifice et du courage.
À propos de l'autrice :
Infirmière de profession et passionnée de littérature noire, **Virginie Guillon** a fondé en 2019 le groupe Facebook "Les addicts à la lecture," une communauté de plus de 8600 membres où elle partage et chronique ses lectures, et interviewe divers auteurs. Depuis son plus jeune âge, elle écrit en secret, nourrissant le rêve de devenir écrivaine. Avec *Mourir peut attendre*, son premier roman, Virginie plonge dans un thriller engagé, inspiré d'une histoire vraie, qui aborde un sujet sociétal brûlant et toujours d'actualité. Ce récit ne vous laissera pas indifférent.
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Seitenzahl: 497
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Mourir peut attendre
Virginie GUILLON
Thriller
Illustration graphique : Graph’L
Images : Adobe Stock
Éditions Art en Mots
À mes parents qui m’ont toujours soutenue
À ma grand-mère, Simone, qui fut une femme si courageuse
« Y a pas d’recette, pour supporter les épreuves
Remonter l’cours des fleuves, quand les tragédies pleuvent
Y a pas d’recette, pour encaisser les drames
Franchir les mers à la rame, quand l’horreur te fait du charme
Y a pas de recette, quand t’en avais pas non plus
Personne t’avait prévenu, tu t’es battu comme t’as pu
Y a pas de recette, quand l’enfer te sers la main
Abandonner c’est humain, l’avenir c’est loin
Mais tu t’es mise à chanter, même pas par choix
Comme à chaque chute, à chaque fois, ça s’est imposé à toi
Chanter, comme un enfant surpris, comme un instinct
d’survie, comme un instant d’furie
Chanter pour accepter, exprimer, résister, avancer, progresser, exister
Chanter comme une résilience, une délivrance
Chanter comme une évidence »
Extrait de la chanson Derrière le brouillard de Grand corps malade et Louane
« Le courage n’est pas l’absence de peur, mais la capacité de vaincre ce qui fait peur. »
Nelson MANDELA
« La force du nombre ne réjouit que le peureux. Celui qui est courageux en esprit se fait gloire de combattre seul » GANDHI.
Elle se tient tapie dans l’ombre de la pièce, sur un lit de fortune. Elle essaie d’ouvrir les yeux, mais la luminosité qui s’infiltre derrière les volets roulants, laissés légèrement entrouverts, l’éblouit, l’obligeant à les garder fermés. Cela lui déclenche une sensation désagréable puisque sa vue se trouble dès qu’elle tente de soulever ses paupières. Cette gêne, associée à un mal de tête lancinant, lui donne la nausée. En vain, elle essaye de se redresser, mais elle est aussitôt prise d’un étourdissement. Une pensée étrange s’empare d’elle : elle a le sentiment de perdre le contrôle. Elle lutte pour vaincre son affaiblissement. Cela lui remémore la fois où elle avait trop bu lors d’une soirée. Le lendemain, elle en avait payé les frais avec une bonne gueule de bois, accompagnée d’une forte migraine. Mais voilà, depuis cette mauvaise expérience, elle n’a plus jamais abusé de l’alcool. Elle s’interroge en cherchant une raison valable qui pourrait expliquer son mal-être. Elle arrive à peine à distinguer l’endroit où elle se trouve. Aurait-elle dormi chez quelqu’un après la soirée d’hier ? Elle essaie de se concentrer pour reprendre ses esprits. Les souvenirs de la veille demeurent flous. Elle resterait bien encore un peu dans les bras de Morphée. Elle se tourne sur le côté, mais une douleur au poignet la rappelle à l’ordre. Elle sent une résistance ; impossible de déplacer ses mains. Elle en secoue une pour chasser cette perception, mais elle n’y arrive pas. Elle a la sensation étrange qu’elles sont coincées comme dans un étau, bloquées, sans pouvoir leur rendre la liberté de se mouvoir. Elle s’efforce du mieux qu’elle peut d’entrouvrir au moins un œil afin de découvrir ce qui peut bien en être la cause. Avec stupeur, elle visualise ses mains : elles sont menottées aux barreaux du lit. La panique s’empare d’elle et le stress jaillit.
Putain, qu’est-ce qui se passe ? L’effet cotonneux dans lequel elle se trouvait quelques instants auparavant disparaît immédiatement. Ses yeux enfin ouverts veulent s’assurer de la réalité dans laquelle elle se situe. Elle est saisie d’une torpeur lorsqu’elle observe autour d’elle. L’évidence lui glace le sang. Elle est prisonnière. Affolée, elle se met à hurler.
Un homme grand, noir, à la carrure imposante, pénètre aussitôt dans la chambre. Il ne prononce pas un mot, mais il la considère en la toisant de haut en bas. Il affiche un air triomphant quand il devine sa frayeur et son étonnement de se trouver face à lui. Il sait qu’un milliard de questions cinglent son esprit pour tenter d’obtenir des réponses. Son regard sombre et terrifiant amplifie l’état d’affolement dans lequel se trouve déjà la jeune femme. Il ne parle pas, pose simplement un doigt sur sa bouche pour lui ordonner de se taire. Cela suffit à faire cesser ses cris.
— Qui êtes-vous ? Pourquoi suis-je là, attachée sur ce lit ? demande-t-elle en haussant la voix.
— Baisse d’un ton et calme-toi. Je te détacherai quand je le déciderai.
— Mais vous n’avez pas le droit de me garder. Je veux partir. Laissez-moi, je vous en supplie.
— T’en aller ? Mais tu rêves ! Je t’ai prévu un bon programme qui te fera vite oublier d’où tu viens.
Choquée par ses propos, elle se demande ce qu’elle a bien pu faire pour mériter ce châtiment.
— Compris ? répète-t-il plus fort.
Elle répond par un silence, ne sachant pas quelle attitude adopter. Se défendre ou abdiquer ?
— C’est mieux, tu vois, tu sais être docile. Sois obéissante. Au moindre écart, je te bute ! Des filles comme toi, je peux en avoir à la pelle.
— Mais qu’est-ce que vous me voulez, à la fin, et comment suis-je arrivée ici ? Je ne me souviens de rien.
— Tu as la mémoire qui flanche, on dirait. En attendant, j’exige que tu restes là, bien sage, sans faire de bruit. Sinon, je serai obligé de te bâillonner.
Devant ces menaces, la peur s’empare d’elle jusqu’au plus profond de ses entrailles. Elle se sent oppressée. La boule au ventre, elle fait face à l’inacceptable lui causant des sueurs froides.
L’homme peut deviner son effroi rien qu’en observant son visage qui pâlit à vue d’œil. Il se rapproche d’elle. Elle tente de reculer, mais elle est déjà dans un coin du lit. Elle se recroqueville et place sa tête entre ses jambes. Il s’avance au plus près de son visage et lui murmure à l’oreille :
— Ne bouge pas ! Tu vas te faire mal et ça serait dommage d’abîmer ton si joli corps.
Elle est happée par un froid glacial qui pénètre dans ses chairs. Ses poils se hérissent et ses dents se mettent à claquer. Elle reste courbée pour ne pas affronter le regard de son ravisseur. Son état de choc est tel qu’elle ne cesse de trembler comme une feuille. Pourtant, sa terreur la pousse à hurler de nouveau, de désespoir. Elle ne lui laisse pas le choix. Elle aurait dû écouter son avertissement. Il prend un foulard et lui bâillonne la bouche.
— Tais-toi ! Je ne veux plus t’entendre !
Les larmes ruissellent sur son beau visage métis.
— Désormais, tu es à ma merci, c’est moi qui dicte les règles.
Un dégoût monte à sa gorge, lui provoquant un haut-le-cœur. Il recule, et prend un malin plaisir à lui montrer sa répulsion à travers son regard noir, son froncement de sourcils et ses lèvres qui se plissent. Il commence à jouir du pouvoir qu’il exerce sur elle. Ce sentiment de domination modifie l’expression de son visage et il laisse apparaître un rictus. Avoir déjà de l’emprise sur sa proie accentue d’un cran l’excitation pour ses projets. Il sort en claquant la porte. Elle reste immobile, recroquevillée, seule avec ses sanglots. Puis, elle entend l’écho de sa voix. Il est au téléphone.
— Tu avais raison, elle est vraiment bonne ! glousse-t-il.
Ces paroles lui glacent le sang. Soudain prise d’une rage folle, elle décide de se battre malgré sa sidération et son épuisement. Elle s’agrippe aux barreaux du lit et élance ses jambes pour taper des pieds sur le matelas. Elle hurle de toutes ses forces malgré le bâillon qu’elle presse avec ses dents. Elle devient une véritable lionne et fait preuve d’un instinct de survie décuplé. Elle veut s’enfuir. Elle l’entend encore au téléphone et une question ne cesse de bombarder son cerveau. Mais à qui parle-t-il ? se demande-t-elle.
Après avoir extériorisé sa colère, elle sent sa migraine s’amplifier et son corps se relâcher. Elle devine au plus profond d’elle-même qu’elle n’est pas au bout de ses peines et que le pire reste à venir. L’homme raccroche, furibond, et revient dans la chambre après avoir perçu ses cris étouffés.
— Tu vas la fermer ta grande gueule !
Elle n’a pas le temps de réagir. Il lui assène une gifle si violente que tout son poids bascule sur le lit. Sa tête heurte les barreaux. Assommée, elle plonge dans les abysses du néant.
Samedi 30 janvier 2010, 3 semaines avant le rapt
La musique résonne dans une des chambres du foyer Les Petits Princes, à Suresnes. Rose, dix-neuf ans, est debout depuis peu et fredonne la chanson de K-Maro : « Donne-moi ton cœur, baby, ton corps baby, donne-moi ton bon vieux funk, ton rap et ta soul baby, chante avec moi, je veux un homme like you… » Tout à coup, elle entend frapper à sa porte. Elle baisse le son de sa télévision. Elle est en train de regarder une chaîne de clips qui passe en boucle ses musiques favorites. Elle se demande qui vient lui rendre visite. En ouvrant, elle se retrouve nez à nez avec sa meilleure amie, Inès. Celle-ci reprend les paroles à tue-tête en s’avançant d’un pas vers elle.
— Salut ! Ça va ? J’adore cette chanson, elle me donne trop envie de danser. Waouh ! Il est trop canon, ce chanteur, dit Inès en se dandinant devant l’écran. Elle attrape la télécommande pour monter le volume. Ne me toise pas comme ça, Caramel, tu n’es pas d’accord avec moi ?
— Si, j’avoue, tu as raison, il est très charmant. Mais bon, pas la peine de rêver, ce garçon n’est pas pour nous. Regarde toutes les jolies filles qui tournent autour de lui.
— Je ne suis pas du même avis que toi. La vie est pleine de surprises. Tu ne sais pas de quoi demain sera fait. Attends ! Nous aussi on est des beautés.
— On n’est pas des mannequins non plus. Désolée, tu me connais. Je suis plus terre à terre que toi.
Inès n’insiste pas et change de conversation. Connaissant sa passion pour le chant, elle lui propose.
— Tu devrais tenter ta chance en envoyant une maquette à une chaîne qui propose des concours comme The Voice.
— De la chance je n’en ai pas beaucoup, justement. Ils reçoivent des milliers de bandes-son et je ne suis pas sûre qu’ils prennent le temps de toutes les écouter. Puis, ce n’est pas le tout, réussir à convaincre un jury n’est pas chose facile. Je n’ai pas la prétention d’avoir un timbre de voix si remarquable. Non vraiment, je n’y crois pas une seconde, mais c’est gentil de m’encourager.
— Arrête de te sous-estimer. Qu’est-ce que tu en sais ? Qu’est-ce que tu as à perdre ? Essaie, au moins, comme ça tu seras fixée. Je t’ai toujours dit que tu avais une voix sublime.
— Tu penses ça parce que tu es ma meilleure amie. En tout cas, avec Caramel comme nom de scène, je ne suis pas certaine d’avoir beaucoup de succès ! s’exclame-t-elle.
— C’est sûr. Je t’aiderai à en trouver un autre qui fera plus « diva ». Je pourrais même devenir ton agent. À nous la belle vie. On pourra dire adieu à la cité et au foyer.
— Tu es bête, je chante pour le plaisir. Je n’ai jamais envisagé de participer à un télé-crochet, alors ne te fais pas trop d’illusions.
— Ça va, j’ai compris. Je lâche l’affaire. Je me contenterai de nos soirées karaoké.
Rose plaisante avec elle de bon cœur. Elle aime tellement partager ces bons moments avec sa meilleure amie ! Elles se fréquentent depuis la sixième, cela fait huit ans déjà que leur amitié a vu le jour. Inès l’a toujours prise sous son aile. Elle sait que Rose n’a pas eu une vie simple, mais une enfance plutôt chaotique, avec un père absent qu’elle n’a jamais connu et une mère instable. Rose a un petit frère de père différent, Théo, qui a vu le jour trois ans après sa naissance. Quelques années après, un événement a occasionné leur placement en foyer de l’ASE, puis en famille d’accueil. D’abord séparés ils ont ensuite été réunis chez les Martin, ce qui leur a permis de retrouver une certaine stabilité, mais une rude épreuve a tout fait basculer du jour au lendemain et les a renvoyés en foyer deux ans auparavant. Théo a très mal supporté cet échec, ce qui a engendré son exclusion définitive des lieux. Désormais, il vit à l’hôtel. Depuis, leur lien fraternel s’est fragilisé et de nombreuses disputes les ont opposés. Pourtant, Rose tente toujours de guider Théo vers le droit chemin. Elle le voit de temps en temps, contrairement à sa mère, avec laquelle elle n’a quasiment plus de contact depuis plusieurs années. Rose sait qu’elle ne peut compter que sur elle-même et fait preuve d’une grande maturité. Elle dispose aussi d’une bouée de sauvetage : sa meilleure amie, Inès, ce petit boute-en-train qui lui donne la pêche en cas de coup de mou.
— On sort, ce soir, Caramel ? J’ai envie de danser.
— Oui, maintenant que mon stage est terminé, je veux bien souffler. Par contre, je bosse jusqu’à 19h30. Tu me rejoins pour 20h ?
— Ça marche, je dis à Sofiane de nous accompagner et de nous ramener un pote pour qu’on puisse rentrer gratuitement.
— Sofiane ? Je croyais que c’était fini entre vous.
— Eh bien, non ! Tu vois, on a remis le couvert, s’exclame Inès avec le sourire.
— Ah ! Tant mieux, j’ai du mal à vous suivre, parfois, tous les deux, dit Rose, dubitative.
— Bon, on se retrouve ce soir chez toi pour se préparer. On commandera des pizzas et je te confirmerai si Sofiane sort avec nous et s’il peut venir avec un ami.
— D’accord, mais n’essaie pas de me caser, je suis assez grande pour me débrouiller toute seule.
— Loin de là mon intention, Caramel, mais tu n’as pas envie de rester vieille fille toute ta vie, quand même ? Lâche-toi un peu ! Rappelle-moi, depuis combien de temps es-tu célibataire ?
Rose lui offre un blanc en guise de réponse. Inès l’embrasse et part en la saluant. Rose en profite pour réfléchir à ces sous-entendus concernant ses blocages. Elle admet qu’elle n’a pas tout à fait tort. Depuis plusieurs mois, elle s’est recroquevillée dans sa coquille. Sa séparation avec son ex-petit ami l’a rendue triste et elle éprouve de la difficulté à se projeter et à faire de nouvelles rencontres. Cette soirée avec Inès est la bienvenue. Elle, qui est si sérieuse, a tendance à refuser ses offres répétées de sortir. Elle se promet de faire table rase du passé, ce soir, et de profiter d’un bon moment. Elle a peu de place, en ce moment, pour se divertir : ses études et son petit boulot de caissière monopolisent la majorité de son temps et de son énergie. Son job finance ses besoins actuels et lui permet de préparer son avenir en mettant de l’argent de côté. Elle ne peut pas s’en passer, les aides qu’elle perçoit ne sont pas assez conséquentes. Quant à sa formation pour devenir assistante sociale, elle est très importante pour elle, car ce métier est une véritable vocation. Elle fera tout son possible pour obtenir son diplôme ; elle est même prête à effectuer quelques sacrifices. C’est avec le sourire aux lèvres qu’elle s’imagine être à ce soir. Danser et chanter suffiront à chasser son stress quotidien.
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Rose se rend sur son lieu de travail, le supermarché, de 11h à 19h30. Elle se rassure en se disant que le temps devrait passer relativement vite. Avant de s’installer à sa caisse, elle accède à son vestiaire pour enfiler sa tenue et déposer ses affaires. Rose a commencé ce travail sans gaieté de cœur, mais elle s’y est habituée. Heureusement, elle commence à créer des liens avec ses collègues et avec certains clients qu’elle voit souvent passer à sa caisse. Elle s’est montrée un peu timide et renfermée au départ, mais aujourd’hui elle a gagné en assurance. Elle dialogue plus aisément, surtout avec les personnes âgées qu’elle affectionne plus particulièrement. En revanche, lorsqu’ils expriment leur mécontentement par rapport au magasin ou face à l’attente parfois longue aux caisses, elle ne sait comment réagir. Il arrive même qu’elle se sente bouillir de l’intérieur et qu’elle se retienne pour ne pas s’énerver. Elle a repéré ceux qui sont toujours à se plaindre et ne s’en offusque plus. Au moment de sa courte pause, elle échange quelques messages avec Inès. Elle ne lui cache pas qu’elle est impatiente de la retrouver ce soir et qu’elle aura besoin de ses conseils pour choisir sa tenue de soirée. Inès l’informe que Sofiane viendra avec un ami. Rose sourit en constatant que son amie essaye de la caser. Elle se dit qu’après tout, pourquoi pas, du moment qu’elle le trouve à son goût et qu’il n’est pas stupide.
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Le soir en arrivant au foyer, elle salue ses camarades du foyer. Parmi eux, Mathias la regarde d’un drôle d’air. Depuis qu’il lui a fait des avances auxquelles elle n’a pas répondu, il est insupportable. Son ego en a pris un coup. Lui qui se croit irrésistible est tombé de haut lorsqu’elle lui a gentiment fait comprendre qu’il ne l’intéressait pas. Visiblement, il a toujours autant de rancœur et il ne compte pas arrêter de sitôt ses médisances pour se venger d’avoir été repoussé. Il vient à sa rencontre au moment où elle s’apprête à rentrer.
— Alors, ma belle ! Comment ça va ? Ça a été ta journée ? Ce n’était pas trop dur le boulot ? lui dit-il d’un air moqueur.
— Oh ! lâche-moi Mathias, et cesse de m’appeler « ma belle », s’il te plaît.
— Pourquoi ça ? C’est charmant pourtant. Mais c’est qu’elle se rebiffe, la belle !
Il la suit jusqu’à sa chambre.
— Stop, maintenant ! Tu ne m’intéresses pas, je crois avoir été assez claire avec toi.
— Oui, j’ai bien compris le message, c’est dommage, mais bon, je respecte ton choix. Là, j’ai quelque chose à te proposer pour gagner de l’argent facilement. Cela te rapportera beaucoup plus que ton petit job de caissière. Tu pourrais même carrément l’abandonner. Avoue que cela serait le top ! Non ? Tu ne penses pas ?
— Je n’en veux pas de tes plans foireux. Je demande simplement que tu ne m’adresses plus la parole. Tu viens encore une seule fois m’emmerder et je te jure que j’en ferai part à Pascale et Patrice. Et crois-moi, ils se feront un malin plaisir d’aller fouiner dans tes affaires. C’est assez clair comme ça ?
Mathias plaque sa main contre la porte de sa chambre en s’interposant devant elle.
— Écoute-moi bien, petite salope ! Si tu leur dis un seul mot, tu vas me le payer très cher, dit-il en la menaçant.
D’autres jeunes du foyer passent devant eux et Asma s’arrête en entendant leurs éclats de voix.
— Ça va, Rose ? Tu as un problème ?
— Non, ne t’en fais pas.
Mathias, pris en flagrant délit, part en la fusillant du regard et Rose regagne sa chambre en colère. Aussitôt, elle en informe Inès par SMS. Elle boit un verre de jus d’orange pour se remettre de ses émotions en l’attendant.
******
Quelques instants après, l’arrivée d’Inès la réconforte. Son amie lui redonne le sourire en s’empressant de la maquiller puis en l’aidant à choisir sa tenue. La séance d’essayage se déroule sur un fond de musique entraînante et Rose parade pour lui montrer plusieurs ensembles. Inès est difficile à convaincre et la taquine tout le long de son défilé. Elles se mettent enfin d’accord. Elle opte pour une petite jupe noire et un haut blanc avec un peu de dentelle. Rose savoure ces moments où elle s’octroie du bon temps avec sa meilleure amie. Elles commandent une pizza pour manger un morceau en attendant que Sofiane vienne les chercher. Inès a choisi une quatre fromages et Rose, elle, une paysanne. Pendant leur repas, Inès questionne Rose à propos des agissements de Mathias. La jeune fille lui résume leur altercation et la rassure en lui disant que s’il recommence à la chercher, elle en parlera aux éducateurs.
— Pfff ! Il est vraiment pas net ce mec. Il ne t’a pas touchée, j’espère ? Sinon il va avoir affaire à moi !
— Non, ne t’inquiète pas. Il a tenté de m’impressionner en jouant au caïd, en prenant son petit air supérieur avant de me laisser entrer dans ma chambre, mais du monde est passé devant nous et Asma s’est interposée pour demander si tout allait bien. Pris de court, il s’est barré.
— Bon, tant mieux. Tu sais, ce mec ne me rassure pas. Ce n’est pas la première fois que tu m’en parles. Qu’est-ce qu’il voulait que tu fasses pour gagner de l’argent ?
— Comme il a vu que je n’étais pas prête à l’écouter, il ne s’est pas étendu sur le sujet. J’ai remarqué qu’il fréquentait des gens pas clairs, ces temps-ci. Je ne serais pas surprise qu’il se soit mis à dealer.
— Ah ouais ? Ça ne m’étonnerait pas non plus, vu sa tête.
Elles éclatent de rire. Rose change de conversation et demande à Inès.
— Tu sais comment il s’appelle, l’ami de Sofiane ?
— Hin, hin ! Mademoiselle est curieuse.
— Ben, oui ! J’aimerais au moins connaître le prénom de celui avec qui tu veux me caser ce soir.
— Geoffrey.
— D’accord. Tu n’as pas une photo de lui, par hasard ?
— Ah ! Non, désolée. Ça sera la surprise !
Après avoir mangé et papoté entre filles, l’appel de Sofiane les interrompt en plein visionnage de leur série préférée : Lost.
— Bébé, je suis là, on vous attend devant.
— Oh ! tu arrives en plein milieu du dernier épisode de Lost, chéri.
— Eh ! tu ne vas quand même pas me faire languir, j’espère.
— Mais non, je plaisante. On est là dans cinq minutes.
Elle raccroche et regarde Rose.
— Alors, Caramel, tu es prête à passer une soirée de folie ?
— Carrément ! répond Rose avec entrain.
Lundi 22 février 2010, J2 de captivité
Le jour se lève timidement à Suresnes. La prisonnière se réveille et prend conscience avec effroi que ce qu’elle croyait être un cauchemar est bien réel. Lorsqu’elle a repris ses esprits après avoir été assommée, la peur lui a fait perdre le contrôle de sa vessie. En constatant qu’elle s’était salie, l’homme lui a ôté ses vêtements contre son gré puis il lui a enfilé un grand t-shirt. Il a également retiré le drap souillé. Elle s’est donc retrouvée sur le matelas imprégné de l’odeur de sa pisse. Cette première journée de séquestration a été longue. Son ravisseur a fini par détacher un de ses poignets dès l’instant où elle s’est tenue tranquille. Il lui a laissé un seau à proximité du lit pour faire ses besoins. Depuis son arrivée, elle n’a rien eu à manger, juste quelques gorgées d’eau. Enfermée, elle se sent comme un animal en cage. Elle n’a aucune idée de l’endroit où elle est. La chambre est close et l’obscurité y règne, car les volets sont fermés. Elle perçoit vaguement la lumière du jour à travers leurs interstices. La pièce est exiguë et très peu meublée. Seulement une commode, une chaise et un cadre africain se trouvent près du lit. Pour tenter d’analyser sa situation, elle se raccroche à son ouïe. Elle tente de l’affiner dans l’espoir de parvenir à capter des informations que pourrait laisser fuiter l’homme par mégarde. Elle veut comprendre les raisons de son enlèvement et surtout découvrir qui se cache derrière tout ça et qui tire les ficelles de cette ignominie. Elle pense que cela peut l’aider à adopter la bonne attitude pour tenter de s’enfuir. Pour le moment, elle ne perçoit pas grand-chose à part un son bruyant qui provient d’une télévision. Quelques échos de pas et de grincements de portes s’y ajoutent de temps en temps. Elle a l’impression qu’il vit seul. Elle distingue quelques sons externes, comme le tumulte des voitures qui circulent, des coups de Klaxon, ainsi que des voix au loin qui émanent certainement de l’extérieur. Se trouve-t-elle dans une maison ou un appartement ? Elle n’en a aucune idée. Soudain, des pas se font entendre derrière la porte. Elle discerne que l’homme s’entretient avec quelqu’un au téléphone. Elle essaie d’écouter et de comprendre ses mots. Une nouvelle déception s’empare d’elle, il ne s’exprime pas en français. Cela ressemble à un dialecte africain, peut-être du sénégalais, au regard de sa couleur de peau. Des questions n’en finissent pas de se bousculer dans sa tête. Qui est cet homme ? Qu’a-t-il l’intention de faire d’elle ? Comment est-elle arrivée là ? Elle fournit un effort pour se souvenir de ce qui s’est passé la nuit de son enlèvement. Elle se rappelle seulement être partie danser avec son amie. Mais après, c’est le trou noir. Son ventre gargouille, la faim la saisit de plus en plus. Toujours bâillonnée, elle gémit pour se faire entendre par son ravisseur. Cela fonctionne, il débarque dans la chambre.
— Qu’est-ce que tu as à pleurnicher ? Je vais ôter ton bâillon, mais jure-moi de ne pas crier !
Elle acquiesce d’un mouvement de tête.
— J’ai faim, donnez-moi à manger ! Je vous en supplie !
— OK, c’est bon, je vais t’apporter quelque chose, mais reste tranquille.
— D’accord.
— En tout cas, qu’est-ce que ça fouette, là-dedans !
Le rouge le lui monte aux joues. La honte s’empare d’elle face à cette autre humiliation. Elle sait qu’il continuera à la traiter avec irrespect. Elle serre les poings et les dents pour contrôler sa hargne, pour ne pas crier de rage. Elle la garde en elle. Elle s’interdit de lui offrir le plaisir de craquer devant lui. Au moindre écart de sa part, elle a la certitude qu’une nouvelle sentence tomberait. Elle veut à tout prix l’éviter. Son estomac souffre et elle s’ordonne de rester calme afin de ne pas faire durer le manque de nourriture. L’attente est longue. Peu lui importe le menu, du moment qu’elle peut au moins grignoter quelque chose. Il revient quinze minutes plus tard avec un plat de pâtes et un yaourt. Il pose l’assiette sur le lit et effleure sa joue.
— Tu vois, quand tu es obéissante, tout se passe bien.
Elle se nourrit avec sa main non menottée. Ce n’est pas très bon, les pâtes collent. Elle aurait aimé qu’elles soient garnies de gruyère pour dissimuler leur goût infâme, mais elle ne prend pas le risque de lui en faire la remarque. Elle mange sans plaisir, seulement pour combler sa faim qui devenait insupportable.
— Quand tu auras fini de bouffer, tu auras bien besoin de te laver, tu ne sens vraiment pas la « rose », glousse-t-il en appuyant sur le dernier terme, fier de son jeu de mots.
Éberluée par cette remarque avilissante qui l’affecte au plus haut point, elle prend conscience qu’il connaît son prénom. Il a sûrement dû fouiller dans son sac, qui contenait sa pièce d’identité. Ou bien le connaissait-il déjà ? Elle s’empresse de lui poser la question. Il lui confirme qu’il l’a lu sur ses papiers. Elle n’est pas très convaincue par sa réponse. Elle songe à un élément troublant qui la persuade qu’elle n’a pas été kidnappée par hasard. La gorge nouée, elle prend son courage à deux mains et l’implore de ne plus la brutaliser.
— À toi de bien te comporter. Par contre, si tu fais ta poufiasse, tu as ma promesse que tu le regretteras, s’exclame-t-il avec un sourire tyrannique.
Elle tente alors d’obtenir sa pitié pour qu’il la libère, mais elle s’exprime avec une voix tremblotante :
— Laissez-moi m’en aller, je vous en prie. Je vous jure que je ne dirai rien à personne. Vous avez ma parole !
— Non ! Tu n’as pas compris, je crois. Tu restes avec moi. Maintenant, tu m’appartiens et je t’assure que tu n’es pas près de partir d’ici. Personne ne s’apercevra que tu as disparu. Qui se préoccupera d’une pauvre fille de l’ASE ? Hein, tu peux me le dire ?
Sur ces dernières paroles blessantes, il sort de la pièce et claque la porte. Rose termine de manger ses pâtes avec la gorge serrée. Ses larmes coulent sans s’arrêter. Elle va devoir rester forte et courageuse. Depuis toujours son existence est une longue bataille.
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C’est par la force des choses que Rose est devenue une jeune fille combative. Elle avance au gré de la vie avec un handicap qui ne se voit pas à première vue, qui est bien plus insidieux et l’oblige à se surpasser dans tous ses accomplissements. Elle s’est sentie maintes fois jugée à cause de la couleur caramel de sa peau et du fait qu’elle n’a pas été élevée par ses parents, comme tout le monde. Elle doit faire preuve de ténacité pour démontrer aux autres que, malgré tout, elle n’est pas stupide, bien au contraire. Ils ont été nombreux à se moquer d’elle durant sa scolarité. Elle les a jalousés, ceux qui avaient une vraie famille. Ils ne savaient pas la chance qu’ils avaient. Combien de fois a-t-elle retenu son agacement en entendant certains se lamenter à propos de leurs parents ? Elle a ravalé sa salive plus d’une fois, avec l’envie de leur dire : « Arrêtez de vous plaindre ! » Les obstacles l’ont endurcie et ont forgé son caractère. Sa plus belle revanche a été l’obtention de son bac, avec mention, l’année dernière. Un pied de nez à tous ceux qui l’en croyaient incapable. D’ailleurs, c’est avec étonnement qu’elle a constaté le changement de comportement de ceux qui s’étaient moqués d’elle. Bizarrement, elle les intéressait désormais. Elle n’a pas oublié pour autant les regards blessants et les médisances de ces derniers et a préféré continuer sa route sans eux. Depuis, elle a choisi de s’entourer de peu d’amis, mais de qualité, plutôt que de côtoyer des hypocrites. La roue allait bien finir par tourner, c’est ce à quoi elle s’était raccrochée à cette période. Sa situation sonne le glas de cette croyance, aujourd’hui.
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En finissant son repas, elle pense à sa meilleure amie, Inès, qui a toujours été là pour elle, dans les bons comme dans les mauvais moments. Elle aimerait être auprès d’elle, elle lui manque tellement. Elle doit sûrement la chercher, à l’heure qu’il est. Peut-être même qu’elle essaie de la joindre. Mais voilà, son téléphone est dans son sac et elle n’y a pas accès. Elle espère que l’homme ne répond pas à ses messages à sa place, mais elle en doute. Pour se rassurer, elle songe que son amie la connaît par cœur. Elle se rendra sûrement compte que les SMS ne sont pas les siens. Elle essuie ses larmes avec le revers de sa main. Penser à elle l’apaise et lui donne de l’énergie pour ne pas se laisser abattre. Tout à coup, des bruits jaillissent. Une voix nouvelle s’est mêlée à celle de son bourreau. Une voix féminine ! Qui est-elle ? À l’intonation, elle suppose qu’elle a les mêmes origines que lui. Ils se parlent dans un dialecte qu’elle n’arrive pas à comprendre. Maintenant qu’elle y songe, elle a déjà entendu ces consonances sur le marché près de la cité où habite Inès. Les voix se rapprochent de plus en plus de là où elle est. La porte s’ouvre, les présentations vont pouvoir avoir lieu. La femme s’avance en la scrutant de haut en bas et s’adresse à son complice comme si elle n’existait pas. Son regard est étrange quand elle s’exprime. On dirait une aliénée.
— Eh bien, Al, elle est encore plus bonne de près ! Elle est parfaite, comme je l’avais imaginée.
— Ouais ! Je pense qu’avec elle on va se faire de la maille facilement. Tu l’as bien flairée !
Rose recule, pétrifiée dans le lit. Ils sont désormais deux contre elle. Et ce qu’ils veulent faire d’elle n’augure rien de bienveillant. Elle reste ébranlée par la situation, elle ne s’attendait pas à voir une femme complice de son bourreau.
— Dis-moi, Al, tu n’as pas tenté de la baiser au moins ?
— Bien sûr que non, tu me prends pour qui ? Tu sais bien que je ne couche pas avec les putes !
— OK ! Calme-toi. Tu aurais très bien pu craquer avant que ça en devienne une, histoire de la dépuceler. Par contre, ma jolie, tu pues. Ce n’est pas bon pour nos affaires.
Rose reste muette devant cette inconnue qui lui semble encore plus abjecte que son kidnappeur. Elle constate qu’ils se donnent des petits diminutifs. Sûrement pour ne pas divulguer leur vrai prénom. Sournoisement, celle qui se nomme Aï s’approche de Rose.
— Tu n’es pas très bavarde, dis-moi. Je te fais peur ? Tu as bien raison. Al, comparé à moi, c’est un ange.
Rose ne prononce pas un mot et tente de dissimuler sa frayeur, pourtant elle n’a jamais eu autant la trouille de toute sa vie. Des tréfonds de son esprit jaillit tout un tas d’émotions qui ne demandent qu’à être crachées au visage de la femme. Sa clairvoyance lui dicte cependant de résister à cette envie afin de ne pas envenimer la situation. Observant Rose, impassible, Aï se radoucit, tandis qu’Al, lui, épie la scène.
— Je suis là pour m’occuper de toi, je vais déjà commencer par te laver, pour le reste, on verra après.
— Oui, je veux bien que vous me laissiez me doucher.
Aï s’approche au plus de près de son visage et lui répond avec fermeté :
— Non, ma chérie, c’est moi qui te nettoie, un bon décrassage à ma façon.
Rose ne s’attendait pas à cette réponse. Elle qui est de nature si pudique se retrouve face à un ultimatum.
— Ben, quoi, tu n’es pas contente ? Cache ta joie. Tu dois être impeccable et avec aucun poil. La clientèle n’aime pas les forêts amazoniennes.
Al s’esclaffe en entendant Aï lui annoncer le programme. Il lui fait entièrement confiance pour s’occuper de leur nouvelle proie.
— Le plus dur, ça sera la première fois. Après, tu t’y habitueras, lance Al avec un clin d’œil.
Rose se mure dans le silence et reste blafarde devant ses propos misogynes. Elle craint d’avoir compris quel sort ils lui réservent. Elle se sent oppressée rien que de penser aux atrocités qu’ils vont lui infliger. En larmes, Rose se met à les supplier de la laisser partir.
— Non ! Pas ça, je vous en prie. Je préfère encore mourir plutôt que subir vos saloperies.
— Ferme-la ! Tu vas obéir à nos ordres, sinon on va aller chercher ton amie Inès pour prendre ta place, grogne Al.
— Non ! Par pitié, ne lui faites pas de mal.
— Eh bien, tu sais désormais quoi faire pour l’éviter ! Allez ! File, sous la douche, tu schlingues !
Aï détache Rose et la tire par un bras tout en maintenant sa tête vers le bas afin qu’elle ne puisse pas regarder où elle se trouve. Rose lutte en essayant de se redresser, mais Aï maintient sa nuque en la tenant par ses cheveux crépus. Elle lui ordonne de se calmer. Rose s’exécute et pénètre dans la salle de bains. Aï ferme la porte derrière elle. Elles restent entre femmes.
— Laissez-moi prendre ma douche toute seule.
— Non, hors de question, retire ce t-shirt.
Rose l’enlève, toute tremblante, et cache son sexe avec ses mains. Aï fait couler l’eau et règle la température.
— Vas-y, rentre maintenant.
Elle asperge Rose de la tête aux pieds. La jeune femme apprécie la sensation de l’eau chaude qui ruisselle sur son corps, mais impossible pour elle de se détendre et de faire abstraction de la situation. Aï commence par lui laver les cheveux. Puis elle prend un filet1 sur lequel elle dépose du gel douche. Elle lui frotte le dos. Elle ordonne à Rose de se retourner. Elle ne néglige aucune partie de son anatomie. Ses seins, son ventre, ses cuisses, ses pieds. Elle la frictionne énergiquement sans s’arrêter. Elle est euphorique, comme si le diable s’était emparé d’elle.
— Doucement, vous me faites mal.
— Ta gueule ! Je te décrasse et je t’interdis de juger ma façon de faire. Tourne-toi encore et mets tes mains sur le mur.
Rose s’exécute, redoutant ce qui va suivre. Aï glisse le filet entre ses cuisses. Elle fait des mouvements de va-et-vient en partant du haut vers le bas. Elle l’astique de plus en plus fort. Ses pieds dérapent sur le sol et elle manque de tomber. Elle repousse sa tortionnaire avec virulence.
— Arrêtez ! Vous me faites mal !
Aï l’agrippe et la retourne face à elle.
— Ne bouge pas, putain ! s’énerve-t-elle en plaquant Rose contre la paroi tout en la neutralisant avec son bras bloqué sous sa gorge. C’est moi qui juge ce qui est bon pour toi, ne t’avise pas de recommencer.
Rose a le souffle coupé. Elle reprend ses esprits et passe ses mains sur son cou. Elle finit par céder aux ordres d’Aï. Elle pleure sans pouvoir s’arrêter. Aï termine cette première douche en la rinçant à l’eau froide autant pour la punir que lui montrer sa toute-puissance. Rose hurle et Aï rit. Après avoir séché tout son corps, elle enroule la serviette autour d’elle et lui demande de s’asseoir pour qu’elle puisse s’occuper de ses cheveux crépus.
— Je vais te coiffer et te les lisser, tu ne bouges pas.
Rose acquiesce, de toute façon elle n’a pas le choix. Elle finit par se calmer et se remet doucement de ses émotions.
— Voilà ! Là, tu es plus présentable. Il reste juste une chose à faire. T’épiler.
Elle emmène Rose dans sa chambre. Elle déroule sa serviette pour la déposer sur le matelas, exigeant qu’elle s’y allonge, puis lui attache les poignets aux barreaux. Elle revient auprès d’elle après être allée chercher le matériel. Elle fait chauffer la cire doucement, pour prolonger l’attente tout en la regardant avec mesquinerie. Ensuite, Aï explore tout le corps de Rose avant de s’atteler à ses aisselles. Rose a mal et se contorsionne. La cire est un peu trop chaude et Aï entreprend sa tâche sans délicatesse ni complaisance. Elle la maintient fermement et lui ordonne d’arrêter de gesticuler. Elle poursuit l’épilation sur ses jambes et finit par ses parties intimes. Elle demande à Rose de fléchir ses jambes en tailleur pour n’oublier aucune zone. Elle la veut parfaite. Désabusée, Rose se plie à ses injonctions et serre les poings en s’agrippant aux barreaux. Un cri strident sort de la bouche de Rose à chaque fois qu’Aï tire d’un coup sec sur les bandes de cire. Cette dernière jubile de la voir souffrir. Elle prolonge le plaisir sur les régions les plus sensibles. Une fois l’épilation terminée, Aï se lève sans un regard pour Rose. Rose reste muette, inerte sur le lit. À ce moment, elle prend conscience que son corps ne lui appartient plus. Il est devenu un jouet. Ses bourreaux ont bien l’intention de s’amuser avec elle. Que vont-ils lui faire subir ? Elle n’ose pas y penser. Dans sa tête, tout se bouscule et une peur viscérale l’anéantit. Aï revient quelques instants plus tard. Elle brandit un appareil photo numérique et tient dans l’autre main un masque d’Arlequin noir en dentelle.
— Regarde ça ! Je sens qu’on va bien s’amuser. Grâce à toi, je vais égayer tout le Net avec ton corps de déesse.
Elle place le masque sur le visage de Rose. Elle a pensé à tout pour qu’on ne la reconnaisse pas.
Parée de ses outils, elle peut commencer la séance photo.
Lundi 1er février 2010, 20 jours avant le rapt
Rose se réveille péniblement à 6h30. Avec sa soirée en compagnie d’Inès, qui s’est enchaînée sur son travail, son week-end s’est révélé harassant. Elle ne le regrette pas cependant, le temps est passé trop vite. Elle doit se motiver, ce matin, pour retourner à l’institut de formation. Elle travaille dur pour réussir. Elle a savouré cette pause mais désormais elle doit se reconcentrer sur ses études. Elle aimerait se spécialiser dans la protection de l’enfance. Pour se rendre à son école, elle prend les transports en commun, le bus et le train. Une bonne heure à l’aller ainsi qu’au retour. Sa motivation est si grande qu’elle n’attache pas d’importance à ces longs trajets. En général, elle profite de ce moment pour relire ses fiches de cours. Ce matin, Rose reste d’humeur mi-figue, mi-raisin. Elle est contente d’être sortie ce week-end, mais elle se sent tracassée. À son retour elle a eu le déplaisir de trouver une surprise pleine de venin sous sa porte. Malgré tout, elle garde à l’esprit sa soirée de samedi qui s’est bien déroulée. Elle a fait la connaissance de Geoffrey et Inès a rapidement compris que son amie n’était pas insensible à sa présence. Cela l’a réjouie. Le pari qu’elle avait fait de lui redonner le sourire était plutôt réussi. Geoffrey a fait preuve de courtoisie avec Rose pendant toute la soirée. Au début, il s’est montré timide et a même rougi devant sa beauté. Il a fallu qu’il s’arme de courage pour oser prendre la parole et discuter avec elle afin de connaître ses passions et les études qu’elle poursuivait. Sachant qu’elle vivait dans un foyer, il ne s’est pas permis de l’interroger sur la raison pour laquelle elle s’y trouvait. Rose a dansé une bonne partie de la nuit avec Inès. Les garçons, eux, sont restés plus en réserve, à papoter entre eux. Puis Sofiane et Inès ont dansé ensemble, s’embrassant langoureusement sous les jeux de lumière. Leur complicité se lisait dans leurs yeux. Geoffrey a profité de ce laps de temps où leurs amis étaient sur la piste pour continuer à discuter avec Rose dans l’intimité.
— C’est vraiment cool, cette boîte, on passe une bonne soirée. Tu viens souvent ici ?
— De temps en temps, je sors moins, car mon emploi du temps est chargé avec mes études et mon petit boulot.
— Je comprends, tu es très courageuse. Moi, c’est la première fois. D’habitude, je vais plutôt dans des pubs avec des amis.
— Ah ! D’accord. Je n’y suis jamais allée.
— Si tu veux, la prochaine fois, je t’y emmènerai. Si tu es partante, bien sûr.
— Bien entendu.
Geoffrey ne put cacher sa satisfaction, pas plus que son intérêt pour elle.
— Super ! Te revoir me ferait vraiment plaisir.
— Merci, c’est très gentil. Moi aussi j’aimerais bien.
— Cool, tu veux bien qu’on échange nos numéros, alors ?
— Oui.
En dansant avec Sofiane, Inès n’a pas pu s’empêcher de regarder dans la direction de son amie. Rassurée de constater qu’elle avait l’air de passer du bon temps, elle lui a lancé un signe pour qu’elle la rejoigne. Elle avait hâte de la questionner. Inès désirait être au fait des moindres détails. De quoi avaient-ils parlé ? Est-ce que Rose éprouvait une attirance pour lui ? Est-ce qu’ils s’étaient embrassés ? Rose lui a raconté, convaincue que sa meilleure amie ne la lâcherait pas avant de tout savoir. Elles ont passé une excellente soirée ; les tracas du quotidien mis de côté. Elles ont chanté à tue-tête le hit du moment d’un nouvel artiste belge qui portait un drôle de nom : Stromaë.
« Qui dit crise te dit monde
Dit famine,
Dit tiers-monde
Qui dit fatigue
Dit réveil
Encore sourd de la veille
Alors on sort pour oublier tous les problèmes
Alors on danse
Alors on danse… »
Les paroles reflétaient exactement l’état d’esprit dans lequel se trouvait Rose en ce moment. Elle a profité au maximum de cette soirée festive avec ses amis, et ce, jusqu’à l’aube. C’est en rentrant au foyer, lorsqu’elle a franchi le seuil de sa chambre, qu’elle a découvert un papier glissé sous la porte.
Tu vas me le payer, salope !
La menace avait été écrite avec des lettres découpées dans des journaux. À la lecture de cet avertissement, elle a pensé aussitôt à Mathias. Pour elle, il ne pouvait provenir que de lui. Rose a décidé de mettre le mot de côté pour le montrer à ses éducateurs. Sur le moment, elle n’a pas pris cette intimidation au sérieux. En revanche, cela l’a énervée, car ce mot a fait retomber son enthousiasme comme un soufflet. Elle avait passé une si merveilleuse soirée avec ses amis ! Elle a chassé de son esprit les ondes négatives en se douchant, puis a fini par s’endormir avec de la musique dans sa tête pour balayer cet avertissement.
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Rose revient à la réalité lorsqu’elle voit qu’il est bientôt l’heure de partir. Elle se dépêche de s’habiller et de se maquiller. Elle attrape son sac de cours et fonce vers l’arrêt de bus situé non loin de son foyer. En montant, elle salue les passagers qu’elle croise régulièrement. Quinze minutes plus tard, elle descend à la dernière station, celle de la gare. Avant de grimper dans le train, elle sort son portable de sa poche et envoie un message à son éducatrice afin de lui faire part de ses inquiétudes concernant Mathias. La réponse de Pascale ne tarde pas à venir, mais elle n’en prend pas connaissance immédiatement. Sur le quai de la gare, Rose se sent oppressée face à l’afflux de passagers. Autour d’elle, de nombreux étudiants, salariés ou autres promeneurs se bousculent avec véhémence en faisant la queue pour monter dans le train. C’est toujours la loi du plus fort pour réussir à y entrer sans se faire pousser tout en s’armant de patience. Rose déteste ces moments-là. Utiliser les transports en commun lui demande toujours un gros effort. Une fois entrée, Rose marche dans l’allée du wagon et trouve de justesse une place assise. Essoufflée, elle sort son téléphone de sa poche et regarde enfin le message que lui a laissé son éducatrice.
Rose, j’ai bien pris note de tes inquiétudes envers Mathias. Appelle-moi dès que tu peux pour me clarifier la situation ; je dois posséder tous les éléments pour pouvoir t’aider. Je te souhaite une bonne journée.
En lisant ces mots, Rose respire un bon coup, mais elle préfère l’appeler lors de l’intercours plutôt que du train. Quarante minutes de trajet sont largement suffisantes. Elle ne supporte pas l’enfermement ni la foule autour d’elle. Cela l’étouffe et lui cause une angoisse qu’elle n’arrive pas toujours à canaliser. Le train ralentit sur les derniers mètres avant son arrêt à la gare Saint-Lazare.
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Arrivée à l’institut de formation, Rose salue ses camarades puis rejoint Jennifer, une étudiante avec qui elle s’est trouvé beaucoup d’affinités durant ces premiers mois. Ses formatrices, Mme Marchand et Mme Boyer, sont satisfaites de revoir leurs apprenants pour cette dernière ligne droite. Dans un premier temps, ce matin, elles demandent à chacun de parler à tour de rôle de leur premier stage. Les étudiants doivent préciser dans quel type de structure ils l’ont effectué puis expliquer les problématiques qu’ils ont pu rencontrer et les points forts de cette première expérience. C’est au tour de Rose, juste avant la pause, de prendre la parole. S’exprimer en public est un exercice qui lui est difficile. Elle rougit et a l’impression que la classe entière s’en aperçoit. Même si elle se persuade qu’avec sa couleur de peau caramel cela ne se voit pas, cela ne la console qu’à moitié. Elle a pourtant fait d’énormes progrès, depuis ce début d’année d’enseignement, en gagnant plus d’assurance. Mme Boyer l’invite à prendre une inspiration pour raconter son expérience. C’est une formatrice bienveillante avec elle. Rose a eu l’occasion de parler longuement avec elle lorsqu’elle a remis en question ses capacités à suivre la formation. Mme Boyer a trouvé les mots justes pour l’apaiser et l’encourager à continuer. Rose inspire et s’exprime avec plus d’aisance qu’à l’accoutumée.
— J’ai effectué mon stage à l’hôpital, dans un service de soins de suite et de réadaptation de personnes âgées. J’ai pu découvrir le milieu médical et être en contact avec les soignants et les médecins. J’ai exploré l’ensemble du travail administratif qui incombe à l’assistante sociale pour trouver des aides adaptées à chaque patient selon leurs besoins. J’ai d’abord assisté à des entretiens avec les patients pour analyser sa manière d’aborder le sujet du retour à domicile avec la mise en place d’aides ou concernant la nécessité d’un placement en maison de retraite. Une fois que j’ai saisi les démarches, je me suis sentie plus à l’aise pour y participer activement avec elle en osant prendre la parole. J’ai fait face à quelques difficultés pour approcher les patients qui avaient des troubles cognitifs ou qui étaient atteints de la maladie d’Alzheimer. La communication était complexe, mais ma tutrice m’a expliqué que même s’ils nous donnaient l’impression de ne pas toujours comprendre notre discours, évoquer leur devenir avec eux était fondamental, car ils étaient les principaux concernés, bien avant leur famille.
Après avoir répondu aux questions de ses formatrices, Rose est soulagée d’être passée et de bénéficier d’une pause de quinze minutes. Elle sort de la salle de cours en compagnie de Jennifer. Elle lui demande un instant de tranquillité pour pouvoir téléphoner à son éducatrice. Rose sort de l’établissement et s’isole alors dans un endroit au calme. C’est avec soulagement qu’elle arrive à la joindre.
— Oui, Rose, je suis contente que tu aies pu m’appeler assez rapidement. Vas-y, réexplique-moi tout. Je t’écoute.
Rose lui relate les grandes lignes de son altercation avec Mathias et lui fait part du mot de menace glissé sous sa porte.
— Je suis certaine que c’est lui. Qu’est-ce qu’on peut faire ? S’il sait que je t’en ai parlé, il va s’énerver encore plus. Ce n’est pas la première fois qu’il me cherche.
— Rose ! Calme-toi. Tu connais Mathias, il lance des paroles en l’air pour jouer au caïd et se faire remarquer, mais ce n’est jamais suivi d’actions. Jusque-là, je n’ai reçu aucune plainte des autres jeunes le concernant. Cela ne pourrait pas être quelqu’un d’autre ?
— Non, honnêtement, je ne pense pas.
— D’accord. Tu pourras me le montrer pour que je voie si je reconnais l’écriture ?
— La personne est maline : elle l’a rédigé avec des lettres découpées dans des journaux. Cela ne facilite pas la tâche pour découvrir qui en est l’auteur. Mathias traîne dans des affaires louches, cela ne m’étonnerait pas qu’il deale. Tu devrais le surveiller de plus près.
— Oui, peut-être. Je vais demander à Patrice d’être à l’affût. En tout cas, il suit toujours sa formation en alternance de plomberie.
— Peut-être, mais cela ne l’empêche pas de faire ses magouilles par-derrière. J’espère que je ne recevrai pas de nouvelles menaces.
— Tu veux que j’organise un entretien tous les trois pour crever l’abcès ? Afin qu’il te laisse tranquille avant que je remonte le problème à la directrice ?
— Je ne sais pas si c’est vraiment une bonne idée, mais après tout je n’ai rien à perdre.
— D’accord, Rose, je le convoque et je reviens vers toi pour te donner la date et l’heure du rendez-vous.
Rose approuve avant de raccrocher. Son cœur palpite et elle se ronge les ongles. Elle se demande si elle n’a pas commis une erreur en acceptant cette confrontation. Perdue dans ses pensées, elle voit Jennifer se rapprocher d’elle pour l’informer que les cours reprennent.
Mardi 23 février 2010, J3 de captivité
Al et Aï sont réunis dans le salon. Sur l’écran de l’ordinateur portable, ils font défiler les photos qu’ils ont prises de Rose et sélectionnent celles qui mettent le mieux son corps en valeur. Ils en retiennent trois. Ils se regardent avec délectation et mesquinerie. Ils parient beaucoup sur elle. Ils ont pour but de se remplir les poches en vendant son corps à des hommes en rut qui ne surfent sur le Net que pour se rincer l’œil et trouver des prostituées. Certains sont prêts à payer le prix fort pour libérer leurs pulsions les plus folles. Les photos de Rose vont atterrir sur un site où, en un simple clic, ils pourront demander un rendez-vous et tchatcher avec elle. Ce qu’ils ne savent pas c’est que, derrière l’écran, ce seront les proxénètes qui répondront. Les clients ont fréquemment des exigences particulières pour réaliser leurs fantasmes. Bien souvent, ils n’ont pas la possibilité de les accomplir dans leur vie bien cadrée. Ainsi, ils choisissent cette option très accessible. Plus les hommes ont des demandes vicieuses, plus le prix grimpe. Al et Aï ne sont pas du genre à refuser tant qu’ils peuvent profiter de gros cachets. D’ailleurs, ils ont en leur possession une panoplie de gadgets en tous genres apte à satisfaire leur clientèle. Peu importe que leurs opprimées soient consentantes ou non, ils acceptent et font en sorte, le moment venu, de les rendre dociles et obéissantes. Dans l’immeuble, les proxénètes tentent de rester discrets afin que leurs agissements ne s’ébruitent pas trop. Cela n’est pas toujours chose aisée : ils se doutent bien que leurs voisins ne doivent pas être dupes quand ils entendent Rose crier. Cependant, ils peuvent compter sur leur réputation pour dissuader certains individus de vouloir colporter des rumeurs. Si Al et Aï sont amenés à l’apprendre, ils se font un plaisir de donner une bonne leçon aux personnes nuisibles. Ils sont connus, dans la cité, et grâce à leurs différents recels, ils font partie d’un gang qui comprend les plus gros caïds. Déjà, en temps ordinaire, personne n’ose se frotter à eux par peur de représailles. Alors même si certains habitants ne sont pas dupes et soupçonnent qu’il se passe des choses anormales derrière leur porte, ils font profil bas et ne les dénoncent pas. Des ragots courent comme quoi certains ont osé flirter avec le diable et qu’ils ne sont plus là pour en parler.
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Rose voit les heures défiler. Son angoisse s’est légèrement dissipée, mais elle ressent toujours le poids sur son cœur d’être séquestrée et seule face à ses bourreaux. Elle ne supporte pas l’enfermement et fait de son mieux pour se canaliser. Depuis hier soir, ils se montrent plus cléments avec elle, la laissant un peu tranquille. Elle redoute pourtant le futur, car plus les heures passent plus elle sent approcher la sentence. En attendant, elle fait preuve de courage pour ne pas s’effondrer et édicte une ligne de conduite afin de garder la tête froide. Combien de temps va-t-elle pouvoir tenir ? Depuis cette séance photo, elle se demande à quel moment ils vont l’obliger à se soumettre à des inconnus. Rose a compris. Elle est consciente que son corps va être mis à rude épreuve. Elle aimerait avoir le choix, mais face à ces deux pervers sans aucune pitié, comment pourrait-elle lutter ? Elle n’est pas consentante, mais si elle se rebelle, ils la tueront ou pire ils s’en prendront à Inès. Et ça, c’est hors de question. Rose est intelligente, elle se persuade que si elle exécute leurs demandes, ils finiront par moins la brusquer. Rien que d’y penser, elle a envie de gerber. Elle décide d’essayer de gagner leur confiance pour pouvoir profiter d’un éventuel égarement de leur part afin de se libérer et de filer. Elle ne voit pas d’autre solution pour échapper à cette ignominie. Elle compte rester forte en gardant l’espoir coûte que coûte. Elle a su le faire lors de la séance photo avec Aï.
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En effet, Aï a été très persuasive en se montrant menaçante lors du shooting photo de Rose. Elle s’est fait un malin plaisir à jouer avec l’image qu’elle voulait façonner de la jeune femme. Elle l’a obligée à se mettre dans des postures provocantes.
— Allez ! Rose, penche-toi en avant, dévoile un peu ton décolleté. Retire les mains de tes seins.
Rose a refusé d’obtempérer et elle est restée campée sur ses positions. Il était hors de question pour elle de s’afficher de manière obscène.
— Si tu continues, j’appelle Al ! Lui va t’empêcher d’avoir envie de te rebiffer. Tu vas le manger tout cru pour que j’aie quelque chose d’intéressant dans mon objectif.
Elle a ri en constatant la tête pleine de désarroi de sa proie qui semblait écœurée par ce chantage.
— Bah quoi, tu ne vas pas faire ta mijaurée. Sans blague, ne me fais pas croire que tu n’as jamais taillé une pipe à un mec !
Rose n’a plus su quoi faire et encore moins quoi dire. Pleurer n’aurait servi à rien. Elle avait déjà épuisé son quota de larmes. Aï n’éprouve aucune pitié, elle est bien trop déterminée à faire de Rose un appât de choix. Rose a gardé l’envie de cracher au visage de cette folle toute sa rage et sa haine. Elle s’est insurgée dans sa tête, mais elle a gardé toute sa révolte en elle. Pourtant elle aurait voulu lui crier : « Je n’ai que dix-neuf ans, pauvre conne ! Si tu crois que j’ai une sexualité débridée et que j’ai beaucoup d’expériences, tu te trompes. »
— Al ! Désolée, mais elle n’a pas assez d’appétit pour faire joujou avec toi, aujourd’hui.
Rose l’a coupée dans ses moqueries.
— Je suis d’accord pour les photos, mais à une condition.
— Parce que tu crois que tu es en position de négocier ? Vas-y ! Je t’écoute, je sens que je vais bien me marrer.
— Je veux bien que vous me preniez en photo si je reste en sous-vêtements.
En entendant ça, Aï est devenue folle et elle s’est mise à tourner en rond dans la pièce comme une possédée. Incontrôlable, elle riait férocement.
— Mais tu crois quoi ? Bientôt tu vas finir toute nue à la merci de pervers, alors autant commencer dès maintenant à jouer le jeu.
Rose ne s’est pas dégonflée et a tenté le tout pour le tout. Malgré la peur qu’elle ressentait devant cette femme qu’elle comparait à une sorcière en observant son attitude démoniaque, elle a dompté sa voix de toutes ses forces pour ne pas trembler.
— Justement, laissez-moi un peu de répit, s’il vous plaît. Après, je ferai tout ce que vous voudrez.
— Vraiment ? Nous verrons bien. Je t’accorde cette fois-ci d’être en sous-vêtement, mais au moindre faux pas, je te jure que tu vas le regretter. C’est clair ?
Elle a sorti un opinel de sa poche et l’a plaqué sous le cou de Rose. Elle lui maintenait fermement la tête en la tenant par les cheveux. Rose en a eu le souffle coupé, effarée par la soudaineté et la violence de cette menace. Son cœur s’est emballé, elle a pu l’entendre résonner.
