Murs d'eau - Laurence Levy - E-Book

Murs d'eau E-Book

Laurence Levy

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Beschreibung

Dans un manoir irlandais hanté, fantastique, mystérieux comme nos livres d'images d'enfance, Florian et Sarah, des jumeaux d'une beauté extraordinaire, s'aiment d'amour fou et sans contrainte. Frère et soeur pris dans un enchevêtrement d'avant la naissance, ils vivent dans Murs d'Eau une passion échevelée, aussi sublime qu'impudique. On ne peut se séparer de ce roman merveille qui ne nous entraîne pas seulement jusqu'au plus profond du silence de nos rêves, mais aussi dans notre réalité intérieure. Florian et Sarah envoûtés, réunis, séparés, reviennent au château de leur enfance, inlassables à s'aimer jusque dans la mort. Comme Tristan et Iseult, Roméo et Juliette, Sarah et Florian demeurent en nous le symbole éternel de l'amour miroir. Ce roman à l'écriture flamboyante, valse d'images irrésistibles qui s'enchaînent les unes les autres dans une logique éperdue, est un Love Story de l'autre siècle, mais aussi cette véritable histoire d'amour de tous les temps que nous portons en nous. Chroniqueuse de Radio (Radio Scoop, impact FM, Max Radio), Laurence Levy, Rachel, fille unique, nous manifeste dans Murs d'Eau son regret d'avoir manqué d'un frère. Il est ici. Premier roman Stupéfiant qui ne fut pas son dernier rêve...

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Seitenzahl: 318

Veröffentlichungsjahr: 2024

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C'est un souffle raconté. C'est un songe. J'ai menti.

Sommaire

CHAPITRE 1

CHAPITRE 2

CHAPITRE 3

CHAPITRE 4

CHAPITRE 5

CHAPITRE 6

CHAPITRE 7

CHAPITRE 8

CHAPITRE 9

CHAPITRE 10

CHAPITRE 11

CHAPITRE 12

CHAPITRE 13

CHAPITRE 14

CHAPITRE 15

CHAPITRE 16

CHAPITRE 17

CHAPITRE 18

CHAPITRE 19

CHAPITRE 20

CHAPITRE 21

CHAPITRE 22

CHAPITRE 23

CHAPITRE 24

CHAPITRE 25

CHAPITRE 26

CHAPITRE 27

CHAPITRE 28

CHAPITRE 29

CHAPITRE 30

CHAPITRE 31

CHAPITRE 32

CHAPITRE 33

CHAPITRE 34

CHAPITRE 35

BIBlIOGRAPHIE

CHAPITRE 1

C'était un manoir irlandais...

Maître d'une immense plaine qui surmontait à l'est l'océan et qui, partout ailleurs, s'en allait glissant doucement vers les marais. Il ressemblait à ce Prince que des ennemis mortels avaient capturé sans jamais trouver le courage de le sacrifier. Seul et magnifique au milieu de sa plaine, cerné de toutes parts, il attendait pour mourir qu'un glaive audacieux l'atteignît en plein coeur. En l'an 1781, lorsque lord Henry Botton épousa Jeanne Saumes, un amour étrange, sans remède, les poussa à se retirer du monde, à vivre reclus, la présence de l'un envahissant celle de l'autre comme les lianes, toujours grandissantes, de deux plantes tropicales s'emmêlent en silence, jusqu'à l'étouffement.

Ce terrain tourmenté par les vents venus de l'océan et les marais, cette barrière naturelle aux importuns, les incitèrent à choisir la plaine pour y faire construire leur manoir. Ils avaient, cent fois, retouché les plans compliqués des architectes, ouvrant des portes, des fenêtres, abattant des cloisons, ajoutant un salon, inventant un boudoir. Une unique route étroite et sinueuse avait été aménagée à travers la lagune. Seuls quelques rares élus et les gens de maison en connaissaient l'accès. Ils baptisèrent l'endroit « Murs d'Eau ».

Insolites, les années passèrent à Murs d'Eau. On y montait à cheval à travers les étangs, de jour comme de nuit, la torche enflammée à la main. On y dormait à toutes heures et les repas se commandaient au rythme de l'envie. Les jeunes maîtres de Murs d'Eau firent bâtir face à la mer, une chaumière de paysans pour venir y lire, y peindre, y vivre au gré du temps et des désirs. Sarna et Louarne, les deux setters, ne les quittaient jamais. Au bain comme au coucher, aux cuisines comme au souper, aux promenades comme aux longues lectures, les deux chiens étaient là, attentifs aux gestes, aux regards de leurs maîtres, aboyant à leurs querelles, faisant fête aux rires qui leur succédaient.

La présence des maîtres emplissait le domaine. Tout à Murs d'Eau n'avait été construit que par eux et pour eux. Chaque recoin de la magnifique demeure portait le sceau fantastique de leur singulière histoire. Cloîtrés dans leur citadelle de velours, ils y séquestraient leur étrange amour, au point d'éprouver, ensemble, les mêmes agréments ou les mêmes déplaisirs, comme si la sensibilité de l'un n'avait été que le double de la sensibilité de l'autre. Calfeutrés à Murs d'Eau, ils y repoussaient les assauts du monde. Du cœur de la forteresse, ils s'enivraient d'eux-mêmes sans jamais effleurer le désir de s'en échapper. Comme le vertige pousse à la fascination du vide au sommet d'une falaise, leur passion les attirait invariablement derrière les murailles de Murs d'Eau, hostiles et muettes aux visiteurs inattendus. Le temps n'existait pas. Ni les autres.

Leur monde chimérique leur avait enseigné à fuir les humains. Pour avoir vécu parmi eux, ils avaient appris que les hommes détruisent toutes harmonies. Un jour, ils avaient ainsi décidé de se couper du reste du monde.

Il pouvait se passer des jours, des semaines, des mois, sans que quiconque n'entrât ou ne sortît de Murs d'Eau. Les domestiques avaient appris le caractère de leurs maîtres et savaient hanter le manoir sans se faire voir, sans faire de bruit. Les maîtres étaient bons pour eux, aussi respectaient- ils leur douce folie. Ils avaient fait de leur demeure un écrin splendide dans lequel ils venaient se cacher et cet écrin se refermait sur eux avec tendresse. Le domaine, les étangs, les falaises, la cime des arbres, Murs d'Eau, tout entier, réinventait chaque jour pour eux les couleurs et les parfums d'une vie heureuse.

Parfois, on invitait des amis pour plusieurs jours. Des philosophes, des peintres, des musiciens, des poètes... On les envoyait chercher en les priant d'honorer de leur présence le domaine de Murs d'Eau, sans jamais préciser pour combien de temps. Et les invités acceptaient toujours, pour y être déjà venus ou pour avoir entendu parler des ces singulières cérémonies dédiées à l'Amour du Beau. Murs d'Eau devenait alors un extraordinaire repaire d'érudits, d'esthètes et de génies. Pendant des jours, on allait discuter, peindre, jouer, lire, chanter, au mépris de temps et de l'étiquette, dans un décor des plus raffinés d'Europe. Il fallait dévorer chaque seconde de vie et n'être que ce que chaque seconde de vie dictait. Telle était la seule règle à respecter à Murs d'Eau. Certains l'acceptaient avec enthousiasme, d'autres, ne pouvant s'y résoudre, repartaient. Seuls les fous, les passionnés, les purs, s'enflammaient à Murs d'Eau. Le vin était bon, les alcools fourbes, les cheminées crépitaient, les mets délicieux envahissaient les tables et les amis, heureux, amoureux des lumières et des airs, savouraient en silence ces heures fantastiques et baroques qui leur ressemblaient. De très bonne heure, un matin, la dernière voiture devenait un point noir au tournant d'un coteau. Jeanne et Henry, enlacés, devant la lourde porte en ogive, grande ouverte, du manoir, encore tout engourdis de sommeil, laissaient le vent mélanger leurs chevelures brunes et regardaient Murs d'Eau, les chiens et la route blanche devenue déserte. La vie reprenait son cours.

A Cork, dans la haute société irlandaise, les familles de Jeanne et de Henry menaient une vie fastueuse, partageant leur temps entre résidence d'été et résidence d'hiver. La noblesse ne côtoyait que la noblesse, exhibant des figures de cire au minois poudré, dans les mêmes cercles de jeux, les mêmes théâtres, les mêmes réceptions. Dans les salons, depuis longtemps, on ne parlait plus à haute voix de Jeanne et Henry... On les méprisait. Coupables du crime de lèse-noblesse, leur véritable péché était d'avoir osé haïr, ouvertement, la tromperie. Ils étaient à jamais bannis des salons de Cork. On ne leur pardonnait pas d'avoir transgressé les lois de l'aristocratie en s'amusant des blasons et des gentilshommes, en vivant comme des roturiers trop riches, trop proches de leurs chambrières. Quel noble, dans toute l'Irlande, dans toute l'Europe, n'avait- il pas rêvé lui aussi de rejeter le protocole pour pouvoir s'abandonner sans mensonge à une passion, fut-elle éphémère. Quel noble n'avait-il pas souffert des réserves muettes de sa caste. La notoriété exigeait qu'on répudiât toute spontanéité candide et par trop naïve. Un nom, un titre, impliquait une réserve et des obligations qui commandaient de renoncer au réel penchant du coeur. Et l'attitude ambigüe de chacun exprimait à quel point la reddition avait été cruelle et décisive. Plus ces visages poudrés prônaient en grimaçant cérémonials ou conventions, plus ces hommes se métamorphosaient en insolents et fats, plus leur regard affecté trahissait une échine foudroyée et courbée jusqu'à terre, devant un roi, une église, un rang. Il aurait fallu tromper parents, amis, pour sentir un instant de liberté. C'était une lutte constante pour exister sans perdre la face et la dignité. L'échec était trop grave. Ils étaient condamnés à leur double vie.

Ils haïssaient Jeanne et Henry pour leur badinage candide et leur vie facile, sans remords, sans miroir réprobateur, et guettaient le malheur qui s'abattrait un jour sur Murs d'Eau. Le malheur, inévitable, qui frappe furieusement les belles âmes, le bonheur et la force superbe de l'Amour. Ils maudissaient ce couple de sots qui se moquaient de leur éternelle mystification. Ils exécraient ces insouciants qui anéantissaient sans peur des siècles de débauche grimée en devoirs et obéissance. En les voyant ainsi contrevenir à leurs règles de vie, ils voyaient devant eux se consumer masques et dentelles, pour se retrouver dénudés, trahis et livrés au tribunal de la grande lumière. Ces fous révélaient au monde que l'autorité des titres et des richesses, que les habits brillants et le beau langage, n'étaient pas synonymes de rigueur, de sacré et d'immuable. Leur vie simple et vraie, diamétralement opposée à la leur, prouvaient la tromperie et l'artifice de cette noblesse, qui, pour ne pas avoir à supporter ses propres regards, avait effacé ces époux trop dangereux de ses discours, les accablant de vilenies infâmes, les baptisant de « Sans Dieu » et « Sans Patrie ».

Dans les salons de Cork, clergé et noblesse se réunissaient. Parfois, les bavardages se faisaient discrets. Et des bouches de ces augustes personnes, naissaient malveillances, machinations, calomnies. Le sordide, l'immonde, se murmurait avec délicatesse devant une tasse de thé.

S'il était un chapitre sur lequel on aimait à s'attarder, c'était bien le mystère du domaine de Murs d'Eau qu'aucune milice ne pouvait approcher. Aucune médecine ne parvenait à calmer cette fièvre hostile qui couvait dans les salons. Depuis toujours, ces mêmes hommes, au nom de l'évangélisation, s'évertuaient à exterminer par le feu les jeunes sorcières aux cheveux coupés, dénonçant au peuple dévot, avide de déité absurde, la culpabilité de ces corps tourmentés jusqu'au délire dans une robe de bure. Par des manigances habiles, on obligeait le petit peuple à reconnaître l'extraordinaire exorcisme que les juges avaient accompli pour lui. Et ainsi, les hordes grises de paysans pauvres, préoccupés par la faim, se prosternaient devant les gens d'Eglise et les sabots des montures richement harnachées des aristocrates, superbes et dédaigneux. Le peuple avait faim, pour le rassasier, on lui jetait en pâture une hérétique qui avait voulu, un soir de pleine lune, danser en chantant sous les futaies. On brûlait des êtres humains en faisant croire au pauvre monde que le Diable en personne, était combattu. En pensant au Diable, les misérables crédules ne pensaient pas à réclamer du pain. Aux alentours de Murs d'Eau, on ne connaissait pas de sorcière. Tout au plus quelques vieux guérisseurs. Mais dans toute l'Irlande, aux bords de chaque château, de chaque forêt profonde, on savait depuis toujours, qu'elles existaient...

Un jour de septembre, Jeanne donna la vie à une petite fille qu'on prénomma Héléna. Au soir de ce même jour, Jeanne perdait la vie. Aussitôt, toute la famille venue de Cork envahit le domaine. On s'empara d'Héléna. On prit toutes les mesures nécessaires à la bonne marche de Murs d'Eau, car, Henry, foudroyé par le coup fatal, errait dans son manoir assassiné, comme un spectre fou et malade, muet dans sa démence, comme un pantin aveugle et pitoyable. Jeanne avait emporté ses sens dans la mort. Un matin, on retrouva la cape d'Henry flottant sur la lagune. Les deux chiens Sarna et Louarne, avaient disparu...

Murs d'Eau, la forteresse noire, comme un Prince agenouillé qui souffre en réprimant ses plaintes et ses voeux de vengeance, percevait les chants lancinants de tristesse que le vent, fou de douleur, répandait dans la plaine. Dans ses entrailles, des intrus avaient pris la place de ses maîtres autour d'un berceau, fouillant sans pudeur ni patience, toute la demeure, friands d'avilir et de démythifier ces lieux naguère vénérés.

La petite Héléna s'endormait derrière les épaisses murailles, bercée par la douce chaleur d'une cheminée et par le craquement des buches qui se mêlait aux soupirs mystérieux d'une maison qui refuse l'oubli. Les domestiques avaient monté au grenier les toiles, les écrits, les objets que Jeanne et Henry avaient tant aimés. On débarrassa la chaumière de la falaise de ses charmes extraordinaires. On s'appliqua à domestiquer Murs d'Eau. Le manoir irlandais, seul, sombre, endurait la présence des intrus, prisonnier de ses propres pierres. Avec la complicité du vent, une fenêtre aurait pu s'ouvrir et renverser un chandelier, sur une tenture de soie. Mais cette issue, trop facile, n'aurait pas suffisamment dévasté le lieu. Il fallait un ravage fatal, une punition lente et certaine.

Des générations se succédèrent au manoir. Depuis longtemps, les caprices et les fantaisies de Jeanne et de Henry avaient fait place à l'ordre et à la rigueur. En se mariant, Héléna fit aménager plusieurs routes à travers les étangs. Murs d'Eau était presque devenu sage : toute la nobility irlandaise y défilait. Jamais on n'y parlait des ancêtres excentriques qui avaient fait bâtir le domaine, leur conduite avait été honteuse. Hormis quelques saltimbanques, quelques philosophes et quelques domestiques désormais disparus, personne ne les avait approchés d'assez près pour pouvoir raconter leur vie à Murs d'Eau. Il ne restait qu'un manoir converti, dénaturé, défiguré, des objets enfermés, oubliés au grenier, et les ruines d'une vieille chaumière sur la falaise.

Avec acharnement, on avait essayé de débarrasser le domaine de l'âme qui l'habitait. Gouvernantes, domestiques, maîtres d'hôtel veillaient scrupuleusement à l'organisation traditionnelle de la magnifique demeure. Les habitants tenaient désormais leur rang, assumaient leurs devoirs, pratiquaient la charité pour les plus humbles à dates certaines et régulières. Apparemment incapables d'excentricités ou de passions, l'inactivité, l'oisiveté suffisaient à distraire les descendants de Lord Henry et Lady Jeanne Botton. Les réceptions, les soupers, les bals se succédaient à intervalle régulier. Les tableaux de famille se multiplièrent sur les murs. Murs d'Eau résistait au temps.

CHAPITRE 2

Les brumes et la situation géographique de Murs d’Eau, cerné par ses lacs, ses marais et l’Océan, lui avaient valu bon nombre de légendes. On les racontait en ville, dans les chaumières de paysans, aux cuisines du manoir. Les propriétaires du lieu ne les ignoraient pas, mais préféraient perpétuer ces fables à travers leur descendance, discrètement, les narrant avec beaucoup de talent et force détails au coucher des enfants. Les mémoires de Murs d’Eau prenaient alors figure de contes. De contes étranges. Chaque anecdote se déroulait au domaine et chaque récit avait ses principes, ses lois et sa morale. Un conte était empreint de légende, de mystère, de respect et de devoir à l’égard du domaine. On auréolait de brume l’histoire de la famille pour que le souvenir d’une ascendance exceptionnelle et unique ne s’effaçât pas dans les mémoires des enfants. Une fois devenus grand, ils évoquaient avec délice les “Histoires du Manoir”, vivant à leur tour les instants de ravissement mêlés de fierté que leurs parents avaient dû ressentir eux-mêmes, lorsque, assis près de leur lit, ils racontaient ces ancêtres dont ils ne prononçaient jamais le nom.

Les enfants, couchés, les yeux fixés sur les ombres dantesques des flammes de la cheminée qui dansaient au plafond et sur les murs, les petits doigts crispés sur le bord de leur couverture, fascinés et impatients, demandaient d’une voix avide d’émotions impossibles, “les histoires du manoir”... S’ils l’avaient mérité, on leur racontait l’histoire des routes envahies par les marais, l’histoire des chiens qui grognent aux abords d’une vieille chaumière laissée à l’abandon sur la falaise, l’histoire des bruits de galop en pleine nuit à travers les lagunes... L’histoire des bris de vaisselle et des éclats de rires... Et les enfants, insatiables, fous de peur, réclamaient encore et encore les histoires du manoir, sans cesse répétées, dans l’attente d’une prochaine nouvelle histoire qui ne manquerait pas de survenir.

Sept générations se succédèrent dans la sévérité des jours remise en cause par les troublants malaises des nuits. Ces nuits, qui, imperceptiblement, faisaient naître et germer au fond des esprits et des cœurs des états soudains et foudroyants qui se révélaient un peu plus saisissant, précis, évidents, chaque matin. Un processus de différenciation, de transformation, en lien direct avec le manoir, les murs, était engagé. Et se cachait...

Dans les caves du manoir, à la bonne lumière et à la bonne température, des alcools se conservaient, macéraient avec le temps, tandis qu’un tourbillon emportait l’Irlande, frappait ses récoltes de fléaux terribles, saignant à blanc la population. Le domaine, lui, continuait à vivre à la même mesure, comme paré du malheur qui accablait le pays. Dans ce milieu du dix-neuvième siècle, pour beaucoup, l’émigration fut la seule arme contre la mort. Par milliers, les hommes et les femmes d’Irlande s’embarquèrent et beaucoup s’en allèrent en Amérique. Chaque jour, à Liverpool, on voyait les familles, le visage sombre, emportant tous leurs biens, se réconfortant mutuellement, espérant trouver fortune dans le Nouveau Monde.

Chaque soir de bal à Murs d’Eau, pendant les danses, des groupes d’hommes s’enflammaient autour des mêmes mots, qui revenaient sans cesse sur les lèvres, “Fenians”, “soulèvement”, “nationalisme”, “loi agraire”, “autonomie”... La pomme de terre tenait déjà la plus grande place dans le menu des paysans et si la récolte était mauvaise, il n’y avait rien pour la remplacer. L’ultime solution était la vente du porc. Les fermiers se heurtaient sans espoir à l’obstination sévère de leurs propriétaires qui refusaient de réduire les impôts, d’abaisser les loyers, les tenures, d’instaurer la liberté de vente. Les familles, ne pouvant plus acquitter leur fermage, devaient s’en aller. Certains se défendirent et l’affrontement prit le nom de “Guerre des terres”. Selon le désir du propriétaire, on faisait ou non détruire les maisons, empêchant ainsi les habitants d’y retourner.

Pendant ce temps, les fêtes illuminaient le domaine. Les fiacres s’arrêtaient ces soirs-là devant la grande porte en ogive pour laisser s’échapper les capes de velours, les crinolines, les taffetas, les perles, les habits de grands soirs et les cannes à pommeau d’argent. Était-ce l’insouciance ou le mépris qui séparait ces mondes si différents. De part et d’autre de cette frontière, des hommes mouraient de faim dans des maisons de boue tandis que d’autres s’attachaient à tremper le bout de leurs lèvres dans les coupes sablées remplies de champagne, riant, sous les lumières. Et le monde continuait à battre, au même rythme, sans faiblesse, ni remords.

Une de ces grandes nuits à Murs d’Eau, on rassembla les invités comme il est coutume de le faire pour annoncer le mariage prochain du maître des lieux. Jonathan Benham, fils unique de Leslie et Thomas Benham, décédés, épousait cette année 1869, Martha Swift de Londonderry, du Comté d’Ulster, fille d’un des plus importants propriétaires de filature du pays.

Pour certains, la différence d’âge de plus de vingt ans entre les futurs époux laissait penser qu’il ne s’agissait là que d’une affaire d’argent, comme il s’en passait fréquemment. Pour ceux qui connaissaient Martha et Jonathan, ce mariage était le couronnement d’une véritable histoire d’amour. La beauté blonde de Martha déliait toutes les langues. La véritable beauté n’apporte qu’inimitié. Depuis toujours, l’existence de Jonathan n’avait été qu’un long festin où les convives portaient tous des masques identiques, insipides. Un soir de bal, au manoir, il fut saisi par l’éclat d’une jeune fille qu’il ne connaissait pas. Elle était venue passer quelques jours à Cork, chez sa cousine Agatha O’Brien qui, depuis fort longtemps, fréquentait assidûment les bals donnés à Murs d’eau par Lord Benham. Ce soir-là, Agatha O’Brien s’était permis d’y inviter sa jeune cousine.

Jonathan Benham était à la fois un homme d’affaires, un philosophe, un débauché, un homme du beau monde. Il buvait du vin d’Espagne ou de la bière brune, le front pur. Un homme qui gaspillait l’argent et les filles. Un homme au teint pâle. Un homme qui souffrait d’un mal indéfinissable qui le torturait depuis toujours sans jamais lui laisser quelques instants de paix. Qu’il fût languissant ou sévère, un maléfice le tenait en dépit de tout, faisant de lui un libertin, un viveur désabusé, déchiré. Cet homme à la tête confuse que le destin semblait persécuter dans sa chair, demeurait, quoi qu’il pût se passer, désespéré, sans véritable but ni projet. Invariablement las. Comme si sur lui, l’émotion, éphémère, n’avait aucune prise...

Quand il aperçut Martha, en un instant, il vit sa vérité. Si une femme au monde devait être la sienne, ce ne pouvait être qu’elle. Toute son existence, tous ses tourments avaient été créés dans son esprit pour le faire patienter jusqu’à cette nuit-là. Il avait trouvé le baume unique qui apaiserait son mal d’être. Ce baume s’appelait Martha Swift et il avait dix- sept ans.

Pendant toutes ces années, le destin ne l’avait pas torturé en vain. Il croyait sortir d’une longue rêverie, d’un songe ensorcelé qui avait détourné son attention. Une sorte de mort secrète au seing de son âme qui l’avait tenu prisonnier depuis toujours, qui l’avait préservé intact car aucune présence n’avait su imprimer une trace en lui. Il revenait subitement à la vie, étourdi, médusé, admiratif. Agité par cette prise de conscience, troublé par la beauté admirable de Martha, qu’il contemplait. Il résista avec peine au commandement de son cœur qui lui dictait d’aller déposer, sur le champ, aux pieds de cette jeune femme, l’amour de toute sa vie.

Aussi, la demanda-t-il le soir même en mariage, au milieu de la fête. La jeune fille, prise elle aussi par cette fièvre inconnue qui les tenait tous deux, accepta, sans aucune sorte d’hésitation. Ils se voyaient pour la première fois, et ils brûlaient l’un de l’autre, se voulant pour l’éternité sans s’être encore jamais parlé. Un ravissement réciproque, inexplicable, démesuré, ennoblissait leur passion. On eût dit qu’ils se connaissaient déjà depuis longtemps ou qu’une force invisible leur insufflait un philtre magique pour que leur union devînt certitude immortelle.

Dès le lendemain, Lord Jonathan Benham sellait son cheval et partait pour Londonderry, toujours guidé par cette folle exaltation. Martha était protestante. Il renouvela sa demande devant ses parents qui, d’emblée méfiants et opposés à ce mariage avec un catholique, fût-il l’homme le plus riche du monde, furent presque soudainement pris par une incroyable confiance pour Jonathan au fur et à mesure que celui-ci leur parla. L’enchantement mystérieux s’emparait irrésistiblement des esprits, détruisant tout obstacle à ce choix décisif. Le charme opérait à l’insu de tous, envers et contre tous. Parce que cela devait être...

La cérémonie eut lieu à Cork à la Chapelle Honan et sur le soleil rayonnant du sol de mosaïques celtiques, Martha et Jonathan s'acceptèrent pour époux devant un seul et même Dieu.

Quelques mois plus tard, le couple, très heureux, eut à la fois deux enfants, des jumeaux, une fille, Sarah et un garçon, Florian.

Cette année-là, malgré les fléaux qui ravageaient l’Irlande, on récolta au domaine les plus beaux et les plus gros grains de blé de toute la contrée. Au début de l’hiver, un terrible orage déchaîna un torrent d’eau et de boue qui, comme un sortilège, ferma toutes les routes qui menaient au manoir. A l’exception d’une seule, la plus vieille, celle qui sortait toujours intacte des assauts du temps.

CHAPITRE 3

Elle était assise dans un fauteuil brodé, près d’une colonne de marbre, le visage calme et paisible, les yeux perdus dans un rêve. A ses pieds, sur le tapis, ses deux enfants jouaient, en silence, entourés de savants jouets enluminés. L’horloge marquait sept heures et aux cuisines, les domestiques s’affairaient à la préparation du dîner. La maison toute entière respirait un parfait bonheur tranquille. Lord Jonathan Benham, parfois obligé de s’absenter pour mener lui-même à bien quelques affaires, ne retrouvait alors son domaine, son épouse et ses enfants, qu’à la tombée du jour.

Pendant ces jours de séparation, Martha Benham, ni triste, ni gaie, attendait, sans parvenir à s’occuper l’esprit, ni par la lecture, ni par l’aquarelle ou le clavecin. Elle restait pensive et tendre tout le jour, muette et lointaine jusque devant les interminables discussions qu’échangeaient devant elle, les jumeaux, en babillant dans une langue qu’ils étaient seuls à connaître. Elle s’allongeait près de ses chers enfants, admirant leurs boucles de jais et la vivacité de leurs regards, qu’ils semblaient coordonner à la perfection pour se demander, sans paroles, un joujou rouge ou une poupée de chiffon. La présence de Martha ne perturbait en rien leurs solennelles cérémonies. Pendant ces heures où Martha attendait à chaque seconde le retour de son époux, les jumeaux, sages, les frimousses épanouies et sereines, ne se lassaient pas de découvrir, ensemble, tout ce qu’ils pouvaient approcher ensembles. Quand enfin survenait les hennissements des chevaux suivis du bruit des roues de bois qui crissaient sur le gravier du perron, Martha s’élançait, le cœur débordant de joie, pour aller se serrer, heureuse, contre la redingote de son époux, toute chargée de la fraîcheur et de l’humidité de la route. Jonathan riait en se laissant voler son chapeau et sa canne par Martha qui riait, elle aussi, en jetant les accessoires de sa tristesse dans les bras d’un domestique. Elle retrouvait soudain son entrain, sa gaieté. Elle ordonnait à ses gens de servir à table, couvrait son époux de baisers furieux, qu’elle entrecoupait de questions, toujours les mêmes, au sujet de cette trop longue journée. Elle sentait battre son cœur plus fort encore quand elle demandait : “Jonathan, serez-vous à nouveau forcé de me laisser ici ?”. S’il répondait : “Pas avant un bon mois, ma mie, mes collaborateurs suffisent bien à leurs besognes”, la liesse était à son comble. Mais s’il parlait de surlendemain ou de prochaine semaine, le minois de l’adolescente s’assombrissait un instant pour s’éclairer bien vite aux paroles de consolation de son époux. Et pendant ce temps, les jumeaux, eux, en parfaite harmonie, ne demandaient rien d’autre que le fait d’être ensemble...

Lord Jonathan Benham et Lady Martha formaient un couple bienheureux, amoureux. Ils remerciaient le ciel pour ce parfait contentement qu’ils cultivaient dans leur belle demeure. Ils s’aimaient, Dieu les avait unis et leur avait donné deux admirables enfants que ni la maladie, ni les caprices, ne venaient perturber.

Quand la félicité entre dans une maison, elle apporte avec elle quelque poudre d’insouciance et de douce folie. Martha et Jonathan en avaient à coup sûr respiré. Leurs éclats de rires étourdissaient le manoir, retentissaient à grands bruits, continuellement, comme le rythme d’un cœur resté trop longtemps immobile, soudain ressuscité. L’ennui n’existait pas, ils ne connaissaient que leur amour, qu’ils vivaient sans souci, sans honte, ni modération d’aucune sorte. Quand ils entraient dans la chambre des enfants, ils poussaient une porte sur un autre monde, un autre part silencieux et voilé, où les jumeaux, impassibles dans leur candeur, attendaient calmement la venue quotidienne de leurs parents. Chaque fois, Jonathan s’ébahissait de leur singulière sagesse, se félicitait d’être le père de ces incomparables enfants. Leur jeune âge aurait pu leur permettre mille hardiesses, toujours pardonnées. Au lieu de cela, les jumeaux se complaisaient dans leurs longs silences, toujours paisibles, presque graves. Quand un adulte pénétrait dans leur univers auréolé de lune, les enfants se contentaient de rompre un instant le charme de leurs insolites pourparlers pour saluer, ensemble, d’un visage souriant, l’intrusion de l’étranger. Comme s’ils voulaient rassurer le visiteur. Après quoi, ils repartaient simultanément d’où ils étaient venus, sans émotion, sans perdre leur temps.

Sarah et Florian se laissaient embrasser, raisonnables, sans exigences de tendresse ou d’affection excessive. Puis leurs parents quittaient la pièce, à pas de loups, émus et déconcertés par cette leçon de sagesse qui leur venait de leurs enfants. La porte de la chambre des enfants se refermait sur le mystère de leur unité.

Martha associait ce présent à une bénédiction du Ciel et Jonathan, avec ravissement, ne s’expliquait pas cette absence totale de pleurs, de caprices, de cris stridents. Les jumeaux ne semblaient avoir besoin de bras adultes que pour leur toilette, leurs repas, leur coucher, sans jamais d’ailleurs faire une distinction impartiale entre les bras susceptibles d’effectuer pour eux, ces tâches vitales. Pour le reste, en pleine harmonie, ils se suffisaient réciproquement à eux-mêmes.

― Et pourtant Martha, concevez-le, les autres enfants pleurent ! Les nôtres ne sont-ils pas malades ?

― Justement non ! Ils se portent à merveille !

― En êtes-vous sûre ?

― Le Docteur O’Maughton me l’a encore affirmé il y a à peine trois jours. Il les examine régulièrement, vous le savez. Cessez ces tracas inutiles, mon ami, acceptez ce que le Bon Dieu a bien voulu nous donner ! Nos enfants possèdent toutes les raretés de ce pays !

― Voilà donc un des précieux avantages de votre jeunesse, ma mie... Vous refusez de vous inquiéter !

― C’est la meilleure façon d’être, mon Amour... Le Bon Dieu nous remercie-là d’avoir montré aux autres hommes que ces querelles religieuses ne servent à rien !

― Alors, ma mie, ce sont des Anges ! - Les domestiques me le répètent chaque jour. La petite Sylvia finira même par nous attirer la malchance à force de dire avec des yeux pleins de convoitise qu’ils sont si beaux et si gentils ! Mon ami, je n’aime pas cela du tout !

― Envoyez-la sur les terres d’en haut, les fermiers ont besoin d’aide... Je ne veux aucune grisaille auprès de mes enfants.

― Hé bien mon époux, je l’ai fait mener aujourd’hui même à la ferme Sylvester, à vingt miles d’ici ! Je voulais votre avis !

― Voilà qui est bien ! N’y a-t-il point d’autres tracasseries au sujet de nos enfants ?

― On me dit qu’ils grognent un peu au moment d’aller dormir... Car on les sépare !

― Qu’on ne les sépare point ! Qu’ils dorment ensemble ! Je veux que rien ne les contrarie. Ils sont toujours heureux et ce spectacle m’est cher. J’interdis qu’on les fâche. Dès demain, ma mie, ordonnez qu’ils partagent la même chambre, celle de leur choix, le même lit s’ils le désirent. En mon royaume, mes enfants sont rois !

― Ce sera fait, my Lord...

C’est ainsi que Sarah et Florian partagèrent leurs jours et leurs nuits, sans que jamais leur visage ne se marquât de la plus petite ride de mécontentement, au grand soulagement de Lady et Lord Benham. Jonathan et Martha respiraient leur amour. Leurs enfants grandissaient comme des herbes sauvages, sans contraintes. Tout leur était permis, car au manoir, tout leur était dû. Ces parents un peu fous, fous de bonheur, ne se sentaient pas la force de ternir, de quelque façon que ce soit, la belle humeur et la tranquille indépendance de leurs enfants. Tout ce qui risquait d’engendrer un bouleversement devait être anéanti, éloigné sans pudeur, comme Martha avait éloigné la petite bonne en l’envoyant travailler aux champs. Ils chérissaient leurs enfants, sans pour cela négliger les insatiables exigences de leur hyménée féérique. Le destin leur avait fait don d’enfants sages, intelligents, et de toutes leurs forces, ils défendaient la quiétude de leurs jumeaux, afin qu’ils continuassent tous à être, de concert. Ils sentaient que leur union extraordinaire ne survivrait pas à la tristesse des jumeaux, comme si leur propre béatitude était, avant tout, subordonnée à celle des jumeaux. Ils le sentaient d’instinct. Quelque chose de supérieur leur insufflait cette pensée, cette pensée brûlante qu’ils n’osaient ni braver, ni essayer d’en pénétrer le mystérieux mécanisme.

Le frère et la sœur ne se quittaient pas, se préoccupant peu des adultes qui vivaient autour d’eux. Ils restaient seuls, tous les deux, des heures durant, sans jamais réclamer une autre présence. Une connivence fantastique, omniprésente, les coupait du monde, des autres, et les gardait à distance, éloignés, protégés par des murailles invisibles. L’un habitait l’autre, au point qu’ils réagissaient ensemble, dans le même sens, avec la même intensité, dans la même seconde. Un accord tacite, irréel, les liait. Sur un regard, du bout des doigts, sur un commencement de mot, de parole, un soupir, un souffle, un geste à peine esquissé, une entente absolue s’établissait.

Les parents enchantés se satisfaisaient naïvement de leur bien-être. Ils regardaient grandir leurs petits, occupés, bercés, enivrés, par l’amour qui les unissait tous deux. Cet amour qui ne faiblissait jamais. Cet amour qui les tenait comme une drogue tient un dormeur. Les jumeaux embellissaient de jour en jour, d’une beauté fascinante, singulière, étrange, resplendissante. Ils avaient l’éclat et pureté d’un diamant brut. Et cette altérité s’affirmait chaque jour un peu plus en Sarah et Florian...

Ainsi, les années coulèrent au domaine. La plaine aux milles verts, remuée par les vents. Les falaises noires, effrayantes, fouettées par les colères de la mer. Le ciel écrasant, fondu en aquarelle de bleus inconnus, de rouge de feu indescriptibles, à perte de vue, jusqu’à la ligne d’horizon d’où revenait l’indomptable océan aux vagues montées sur des chevaux de sang et de grêle. Les mouettes au ventre rond, au bec ocre jaune, l’œil fou, qui dansaient dans l’air en riant aux éclats au bal éternel d’Eole. Les étangs obscurs et bourbeux, miroirs de vertige, changeants et traîtres, portes du néant, pour qui les ignorait. Les petits bois disséminés, plantés au hasard. La vieille route, et les autres, condamnées. Les petits murs de pierres sèches au bord des chemins, les ruisseaux limpides et fuyants. L’ancienne chaumière, face aux vents, sans toit, ni portes, ni volets, aux murs d’un vieux blanc tout couvert de mousse. La pluie, toujours la pluie... Et les milliers d’odeurs, le parfum rude de la terre humide et grasse. La senteur, verte, des sous-bois. Les souffles des vents mélangés, embaumés d’eau salée et d’écume. Le bouquet acide qui flottait vers les étangs. Murs d’Eau... Mur d’eau enivrait, comme un alcool, comme un sirop de morphine. Le manoir, bleu, gris, vert, noir, de la couleur du temps qui ne l’agressait pas, était le chef d’orchestre de cet opéra grandiose que le domaine tout entier jouait pour celui qui savait l’aimer, le comprendre, le voir. Il était une ode à la vie, une élégie à la passion, un poème à l’ivresse. Les enfants découvraient en silence les secrets séculaires de Murs d’Eau. Ils recevaient, soumis, l’onction mystérieuse de ces lieux qui les charmaient, comme un chant de sirènes destiné à eux seuls. Pour eux, la terre ne connaissait qu’une frontière, l’orée de leur domaine, cette extrémité occulte qu’ils se refusaient naturellement de franchir. Au- delà était le néant. Leur vie ne pouvait battre que là où leur âme vibrait comme les cordes d’une harpe. Avant même qu’ils n’eussent commencé à marcher, certains objets de la maison les attiraient. Comme si s’établissaient entre eux des rapports irréels, ou comme si chaque objet leur dévoilait les surprenantes histoires dont il avait été le témoin passif et impuissant. Puis vinrent les prodigieux instants de communion avec tous les endroits mal connus du manoir. L’aventure existait partout, dans la bibliothèque, aux cuisines, dans les pièces tamisées et inoccupées avec leurs meubles fantômes, au grenier, invraisemblable dans ses halos bleus de poussière qui flottaient dans les rais de lumières, dans les formidables caves suintantes, derrière des trappes, des portes imprévues. Comme des chats qui inspectent un nouveau territoire, le frère et la sœur, en parfaite intelligence, s’en allaient chaque jour visiter d’un peu plus près, un recoin obscur, un lieu ignoré, incroyable...

Un jour, ils devaient alors avoir cinq ans, à peine, ils trouvèrent au cours d’une de leurs explorations, une clé. Ils avaient forcé le petit verrou d’un coffret de bois sculpté qui avait dû, bien longtemps auparavant, se refermer sur l’or et les pierres précieuses, et y avaient déniché l’objet, enfoncé dans le velours pourpre de l’écrin. Pourquoi ils s’étaient tous deux dirigés vers la boîte poussiéreuse, dans un sombre recoin du grenier, et avaient cherché avec obstination à vaincre la résistance de la serrure, nul ne saurait le dire... Tandis que le frère s’appliquait à déclencher le mécanisme minuscule qui dévoilerait le secret, maniant à tour de rôle avec dextérité les épingles et les crochets qu’il remuait doucement dans le ventre du mystère, la sœur, silencieuse, concentrée et agenouillée derrière lui, guettait, maîtrisant son impatience, la victoire qui allait éclore sous les doigts de son frère. L’action dura quelques longues minutes dans l’atmosphère tiède et grise du grenier. Maintes fois la fine épingle à cheveux qui vibrait dans la serrure se coinça.

Florian, têtu, luttait avec ses armes minuscules, insistait habilement, tandis que sa sœur le tenant par les épaules lui disait à mi-voix : “ Ça-y-est mon frère, continue, elle cède...” Et d’un coup, un déclic souleva le couvercle comme un souffle magique. Une clé, ni joliment travaillée, ni vraiment commune, encore dorée par endroits, se trouvait dans la boîte. Les enfants la considérèrent sans parler, étonnés, un peu déçus. Ils avaient rencontré des centaines d’objets au long de leurs périples, dans le manoir, comme à l’extérieur. Au fur et à mesure de leurs découvertes, ils apprenaient des histoires ou en inventaient ; mais cette fois-ci, la chose était plus difficile. Comment raconter le passé d’une clé, comment imaginer un monde où elle aurait existé ? Alors Sarah prit la clé géante dans sa main d’enfant. En la regardant de plus près, elle prononça un nom légendaire : “Barbe Bleue... Barbe Bleue... !”, répéta-t-elle à son frère. Florian, interrompu dans un songe qui devait certainement relater une vie plausible à la clé, répéta à son tour : “Barbe Bleue... Barbe Bleue... ”, sans comprendre, pour le plaisir du rêve que le nom contenait.

Sarah s’approcha de la porte de la pièce où ils se trouvaient et, sur la pointe des pieds, elle risqua la clé dans la serrure béante. Elle échoua. Elle se retourna alors vers son frère qui venait à elle, commençant à comprendre le sens du nom féerique dans la tête de Sarah.

― Si il y a une clé, il y a une porte, dit-il. Nous avons la clé.

― La porte est-elle au manoir ?

― Il faut la trouver, dit Florian en courant chercher le coffret vide.

― Regarde ! dit-il, ce coffret est vieux... d’au-moins... d’au-moins... Il est sale et personne n’y a peut-être jamais touché depuis le jour où quelqu’un a voulu l’oublier ici.

― Il cache peut-être un mort ! dit Sarah, les yeux fixés sur la clé qu’elle serrait dans sa main.

― Peut-être... Je préférerais un trésor, dit Florian.

― Peut-être est-il détruit ?

― Sarah, on a pris la peine de cacher ici cette clé. C’est un secret. Un étranger à Murs d’Eau ne rôde pas au grenier. C’est quelqu’un qui a vécu ici, c’est une porte d’ici...

Florian se mit à rire et entraîna sa sœur par la main. Elle se laissa mener, pensive, cherchant les arguments pour se persuader elle-même, bercée par l’idée qu’à quelques mètres d’eux existait un secret, enfermé à double tour derrière une porte dont ils étaient seuls à posséder la clé. Les deux silhouettes enfantines, ourlées de dentelles et de boucles,