Muscle roi - Hétonque - E-Book

Muscle roi E-Book

Hétonque

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Beschreibung

Dans les années 2000, Jérémie, journaliste pour une revue gay, est chargé d’interviewer Mathias Bergy, un haltérophile prometteur. Il côtoie à contrecœur un monde sportif empli de jalousies, de mépris et d’humiliations. Lorsque Mathias disparait, Jérémie doit couvrir l’affaire. Il prend alors conscience de ce que certaines personnes sont prêtes à faire pour du muscle… 

[Pour public averti]

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

"Dans une écriture parsemée d’images subtiles, de poésie cynique, Hétonque dénonce non seulement un milieu saturé d’injonctions, bouillonnement stérile de sexisme et de racisme, mais surtout l’invisibilité de la douceur, le discrédit jeté sur la tendresse et un extraordinaire gâchis. Court, percutant et parfois cru, ce texte s’achève comme un feu d’artifice dont l’éclat promet de résonner un long moment..." - Librairie Le Renard Doré

"Une dénonciation violente, crue, de la dictature des corps" - C. M. Deiana, chroniqueur

"Ce texte est vraiment très bien écrit. La plume est ciselée, parfois presque soutenue, mais jamais lourde." - Le monde selon Cécile, chroniqueuse


À PROPOS DES AUTEURS

Illustratrice jeunesse, Lilliam Thomdet souffrait autrefois d’une terrible carence en romances pour adultes… ce qui la changea en fantôme à lunettes ! Désormais, elle hante les vivants en dessinant des gens qui s’embrassent. On raconte que l’on peut entendre son crayon gratter le papier pendant les nuits de pleine lune… Elle aime les histoires de châteaux hantés, les petits chats et les jeux de mots.

Musicien depuis l’enfance, humoriste débutant, Hétonque a toujours aimé écrire. Ses thèmes de prédilection incluent la fiction et ses liens avec la réalité, la normativité, les expériences de vie alternative, la sexualité et le manque affectif.

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Seitenzahl: 86

Veröffentlichungsjahr: 2023

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AVERTISSEMENT RELATIF AU CONTENU

Cette œuvre comporte des contenus ou passages pouvant heurter la sensibilité du public.

– Principaux : apologie de la violence, dépendance affective, discrimination, jugements sur le physique (bodyshaming), meurtres, misanthropie, mutilations, relations toxiques, suicide, validisme.

– Ponctuels : homophobie, préjugés sur le suicide, psychophobie, racisme, relations sexuelles, sexisme, sexisme intériorisé, viol conjugal, violence verbale et physique.

– Mentions : transphobie.

NOTE DE LA MAISON D’ÉDITION

YBY Éditions utilise l'orthographe réformée dans ses publications. Ce texte ­comporte donc certaines graphies qui peuvent sembler dérou­tantes, mais sont tout à fait correctes. Par exemple, les formules à la première personne du singulier telles que « chanté-­­je » s'écriront « chantè-je », leur orthographe correspondant ainsi à leur réelle ­prononciation !

NOVELLA

Un souffle ténu me rappelle la bonne nouvelle : j’entre dans l’un de ces matins exquis où Noam est à mes côtés. Mon amoureux se réveille en poussant des couinements. Son premier regard me cueille, nous nous enlaçons. Dans le soleil d’automne rescapé des rideaux, son corps menu resplendit de taches ­phosphorescentes. Ces rivières de lumière creusées par le vitiligo éclatent l’uniformité de son teint déjà blanc en une géographie enchanteresse. Je­ caresse sa douce chevelure, je le couvre de baisers. Une onde de chaleur parcourt ma carcasse fatiguée. Il n’y a que Noam pour donner du sens à ma chair blafarde, avachie par un travail futile. Ses mains trouvent mon sexe, d’ordinaire apathique, transformé par son toucher en talisman de volupté. Avec un spasme sonore, je cherche le sien. Mes doigts rencontrent une peau froide et molle. Ils engagent un dialogue bienveillant, mais Noam gémit :

— Je n’y arrive pas, Jérémie…

— Ce n’est pas grave. Je t’assure que ce n’est pas grave. On peut faire plein d’autres choses…

Il stimule mon pénis avec la ferveur qui fait défaut au sien. Transporté de plaisir, je suis promis à jouir rapidement. C’est justement ce qui me chiffonne.

— Et si on s’occupait un peu de toi ? proposè-je.

— Ça ne marche pas.

— Allons, ton corps ne se résume pas à ça. Tu as un cou, des oreilles, de jolis pieds…

J’agrémente mes compliments de caresses aux endroits nommés.

— On va être en retard, grommèle Noam en repoussant la couverture.

L’heure affichée sur le réveil le contredit, mais je n’insiste pas. Nous avons déjà joué cette scène des dizaines de fois, depuis l’époque où il bandait presque trop dur pour moi. Un phallus constamment rigide à travers les variations du désir me rebute ; ma sexualité ne tourne pas autour de ce pivot imper­turbable qui a envahi les mentalités. Noam semble croire que sa dysfonction érectile va émousser mes sentiments, alors que je l’aime comme jamais je n’ai aimé. D’habitude, j’apaise la situation par un gros câlin, mais j’y renonce et me jette dans une journée qui promet de pulvériser des records de pénibilité.

— Dépêche-toi ! m’exhorte Noam d’une voix de pinson, ragaillardi par le mouvement.

— Une minute. Je ne suis pas pressé d’aller voir Natacha, encore moins tes fadas du biceps. Ils ne te lassent pas, à force ?

— On fait avec. Estime-toi heureux, tu en auras fini ce soir.

Nous nous disons au revoir pour la matinée. Je passe à la rédaction, où des collègues me signifient leur envie de prendre ma place cet après-midi. Je la leur cèderais volontiers, mais la patronne, Natacha Duong, est impitoyable : c’est moi qui dois me charger de ce dossier. Peut-être estime-t-elle que mon désintérêt m’empêchera de ­m’emballer là où d’autres tomberaient en pâmoison. Ou bien jubile-t-elle à l’idée de former les couples reporter-­sujet les plus mal assortis.

Elle jaillit de son bureau et me martèle ses instructions pour la centième fois, rappelant que je suis sur l’affaire la plus importante que la revue traite en cette année 2004. C’est dire le désert médiatique que nous traversons.

À midi, je gobe un sandwich et m’en vais marcher sous le soleil. Plus abjecte est la destination, plus plaisant se doit d’être le trajet. Exceptionnellement, mon travail d’aujourd’hui me conduit là où Noam exerce le sien. J’aurais voulu en profiter pour folâtrer avec lui, mais nous n’aurons pas le temps. Cela rend d’autant plus frustrante ma mission à l’Olympus Club, un centre sportif prétentieux réservé aux pros pour un abonnement hors de prix. L’homme que j’aime est contraint un matin sur deux de franchir la porte automatique, sise sous le logo en forme de mâle alpha stylisé, afin d’accomplir son office de réceptionniste. Il voit défiler des athlètes dont le seul but dans l’existence est de soulever de la fonte pour remporter des ronds de métal. Un type comme moi n’a aucune raison de pénétrer dans un tel lieu, sauf quand sa rédaction le lance aux trousses d’une étoile montante.

J’adresse un signe à Noam, qui est terré derrière le comptoir, et me dirige vers l’espace musculation où Monsieur m’a donné rendez-vous, histoire de ­s’octroyer un petit temps de gonflette avant de subir mes questions.

La porte que j’ouvre déverse une bouffée d’air chaud. Il n’y a que des hommes. Aucun règlement n’interdit la mixité dans les salles de sport, la misogynie des athlètes est assez efficace pour cela. Je pense au nombre de collègues qui se tueraient pour voir cette viande de première qualité à l’œuvre. Je ne comprends vraiment pas ce qu’ils leur trouvent, à ces corps. Ces courbes saillantes aux épaules, puis aux bras : stupide redondance. Ces torses trop durs, ces stries qui mutilent l’harmonie de la peau… Certes, j’aime les hommes. Mais le charme ­masculin qui attise mes sens réside dans la grâce des lignes ininterrompues, traversant la silhouette avec une mystérieuse pudeur. Pas dans ce cloison­nement, cette exhibition des ­muscles et de leurs fonctions. Je vois le beau dans une main douce et fébrile, le laid dans une poigne de fer rivalisant avec celui des haltères. J’affectionne les poitrines plates aux tétons modestes ou les chairs généreuses dans lesquelles on peut se blottir, et non ces armures intégrées qui maintiennent votre tête à distance, dans une position idéale pour vous regarder de haut.

Submergé par cette réaffirmation de mes valeurs esthétiques, je dois en outre faire face à un sentiment de familiarité. Je reconnais plusieurs de ces hommes qui s’échinent à devenir des soldats dans des parodies de guerres antiques. Le plus proche de moi est Brice Lutéard, visage pointu sous cheveux drus. L’ancien amant de Noam, preuve que mon merveilleux compagnon a commis son lot d’erreurs. Il a été malmené par cet haltéro­phile enfermé dans un placard aux allures de coffre-fort. Je n’ai soufflé mot de ses gouts à personne, surtout pas à mes collègues qui seraient ravis de les connaitre.

Près de lui, Ousmane Jabri fait travailler ses longues jambes. Il est peut-être suffisamment concentré pour oublier qu’il est le seul noir dans la salle et que son voisin est un raciste notoire. Le clou du spectacle est Kurt Dumier, qui fait des pompes avec une expression belliqueuse. Son débardeur laisse voir une clavicule reliant deux épaules de Terminator ; les tracés énigmatiques de tatouages invitent l’œil à les suivre vers des parties plus intimes du spécimen. Non merci. Sa famille possède ­l’Olympus Club, et les mauvaises langues sont persuadées que c’est elle qui l’a hissé au rang de champion régional d’haltérophilie. Il compte les désavouer en se faisant un nom à l’échelle du pays lors de la prochaine compétition. Ce qui me ramène à la raison de ma ­présence dans ce temple de l’effort inutile. Mathias Bergy s’exerce vers le fond de la salle. Je prends une inspiration ­aromatisée à la sueur virile et me dirige vers lui. Il fait pivoter sa silhouette d’Apollon aux cheveux blonds et bouclés, prédestinée à une statue dans sa bourgade natale. Il me toise, cela me déplait, et je ­m’applique à rester poli en me présentant.

— Bonjour, Jérémie Mérizac pour la revue Murmure.

— Ah, oui, fait Mathias. Vous êtes d’abord censé me prendre en photo, c’est ça ?

— Tout à fait. Ensuite, si vous pouvez me donner des détails sur la façon dont vous vous entrainez, comment vous le vivez… Ça intéressera nos lecteurs.

J’exerce vraiment un métier de ­faux-cul. Et j’ai affaire à un confrère : ses efforts pour faire croire que ma présence, le bourdonnement de mes questions et le voyeurisme de mon appareil lui sont agréables dépassent ceux qu’il fournit pour accroitre sa masse musculaire.

Je passe une éternité à prendre note des propos inintéressants de l’haltérophile. Ce nouveau venu a remporté la médaille d’argent régionale, battu de justesse par Kurt. Son ascension fulgurante a attiré l’attention des rédacteurs de Murmure, toujours à l’affut du moindre gay pouvant être considéré comme un exemple, selon des critères que je ne cautionne pas.

Malgré ma mission de le photo­graphier sous son meilleur profil, captant la grâce inexistante de sa pâtée de ­muscles, je m’offre un instant de dis­traction lorsqu’une femme pénètre dans la salle. Corps tonique, mâchoire car­rée, cheveux courts, Honorine Dali a ­l’inten­tion de s’entrainer en vue du championnat, quoi qu’en pense le prétendu sexe fort. Elle accorde un bref regard à Ousmane, évite ceux des autres mâles et se met au travail.

Je fais peut-être de la discrimination positive, mais cette femme m’inspire un grand respect. Elle grignote sur son temps libre afin de rendre l’Olympus Club vivable pour les gens comme elle – dont la largeur d’épaules ne suffit pas pour obtenir la citoyenneté en cet empire. On se souvient de la journée où elle a occupé les lieux avec plusieurs consœurs, sans omettre de convier la presse, dans le but de dénoncer le machisme du milieu athlétique. Il n’en fallait pas plus à la gent masculine pour la cataloguer « emmerdeuse éternelle », mais cette action, apothéose d’une série de tribunes et de lettres ouvertes, a permis à certaines carrières féminines de décoller. L’Olympus, sentant le vent tourner, a salué l’initiative, faisant ainsi oublier la licence qu’il accorde au sexisme, sans pour autant encourager Honorine à poursuivre sur sa lancée. D’où le ­statuquo bizarre au milieu duquel je me tiens : les sportifs se déchainent sur leurs ­équipements pour éviter le pugilat. Ah ! la beauté des compétitions…

Je passe l’après-midi en la compagnie écrasante de Mathias Bergy et j’ai hâte de me tirer. Mais il reste encore à entrer dans le vif du sujet, sur lequel ma rédactrice en chef a insisté, faute de quoi Murmure ne proposerait que des articles semi-­pornographiques pour pédés désœuvrés. Nous nous retranchons à la cafétéria, vide à cette heure-ci, seul espace assez vaste pour contenir l’ego de Mathias. Il réussit le tour de force de s’installer sur sa placide chaise comme sur un trône et me dévisage avec impatience. Il doit se demander quelle question cet insignifiant journaliste va bien pouvoir pondre. À cet instant, nos esprits se rejoignent.

—