Mutante,  la poésie - Hédi Bouraoui - E-Book

Mutante, la poésie E-Book

Hédi Bouraoui

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Beschreibung

Voici un livre qui retrace le cheminement poétique, complexe et profond, d’un grand poète de notre temps. Hédi Bouraoui nous livre ici ses réflexions sur le genre poétique en ses diverses formes (du prosème au narratoème) tout en s’appuyant sur une panoplie de stratégies qui lui sont propres. Sa démarche inclue le passé comme le futur, tout en étayant le présent d’un vécu dans son contexte mondial éclaté. À découvrir pour vous en sortir revitalisé ! Elizabeth Sabiston

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Seitenzahl: 173

Veröffentlichungsjahr: 2015

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À la mémoire de Wallace Fowlie

Qui s’est demandé toute sa vie :

Qu’est-ce que la poésie ? Et la réponse :

« Le fait de diriger un individu vers une vie décente. »

À la mémoire de Robert Champigny

Son livre : Sense, Antisense, Nonsense suscite

Tant de cogitations philosophico-littéraires

Sur l’art de l’interprétation théorico-critique

À la mémoire de Paul de Man

Son livre Blindness and Insight… propose :

Lorsqu’on est parfois sans vue… c’est là

Que jaillit une lumière inattendue !

Je dédie ce livre de réflexions sur la poésie

À ces trois professeurs des États-Unis

Qui m’ont honoré de leur amitié… plus que de leur savoir

Amitié / Trésor de vie… que je n’oublierais jamais !

TABLE DES MATIÈRES

Poésie en cette fin de siècle

Du gaspillage au recyclage: la poésie en médiation

Poésie, quintessence d’humanisation

Le réel poétique : l’allusion

La poésie entre surenchère et brimade

Poésie : ineffable et vivance

Poésie: vers un nouvel espace d’écriture

Poésie : intellectualisme ou alpha-bêtisation?

Liberté et responsabilité de l’écrivain: Journées littéraires de Mondorf 1997

Science et poésie

Poésie et politique

Du Vide au Silence: La Poésie

Pour une Poésie fonctionnelle

La poésie dans sous ses états

Poésie chemin de vie

Réflexions éparses sur le poème

Le narratoème

La poésie en question?

Ponctuelles, les définitions

Pour ne pas conclure :

POSTFACE

AVANT PROPOS

LA POÉSIE AU TOURNANT DE SIÈCLE

En 1992 Jacques Flamand et moi avons décidé de créer une revue poétique grâce à l’appui de Madame Monique Bertoli, Directrice des Éditions du Vermillon. Nous étions bien d’accord sur le titre Envol que j’avais choisi et sur le dessin de la couverture, une sculpture en bois de l’artiste bulgare Ranguel Stoïlov, Hermès bronze, 38 x 8 x 8 cm. Revue trimestrielle, avec trois rubriques précises : 1. Réflexions, 2. Inédits, 3. Comptes rendus, dans tous les domaines de la poésie et de l’art poétique. L’aventure était belle, et nous l’avions poursuivie avec enthousiasme, ce qui nous a pris un temps phénoménal ! Jacques travaillait à Ottawa, et moi de mon côté à Toronto. Nous nous rencontrions aux Éditions du Vermillon pour finaliser chaque numéro. Une très belle harmonie et d’entente s’établissaient d’elles-mêmes. Nous nous entendions sur la qualité et le choix des poèmes que nous voulions publier. Dans les rares occasions où nous n’avions pas le même point de vue sur certains textes, Jacques acceptait de publier l’un de « mes poètes », et moi, l’un des siens. Équilibre qui a duré sept ans. Ainsi, nous avons publié vingt-huit numéros. Malheureusement nous avons dû cesser cette publication pour ces raisons principales :

Pas assez d’abonnés ;

Les subventions se rétrécissaient au point de disparaître ;

Nous étions épuisés à force de porter cette belle revue à bras le corps.

Depuis que cette revue a disparu, chacun a poursuivi sa carrière, mais nous n’avons pas oublié la poésie. En avril 2009, en revoyant Jacques Flamand, il m’a annoncé que ce serait bien de réunir nos textes de réflexions pour en faire un livre. Curieux que moimême, j’y ai pensé bien avant cette date. Je voulais rassembler tous les textes publiés dans Envol, et y ajouter une sorte de mise à jour de quelques petits textes de réflexions dont ceux qui ont été publiés en prologue de mes recueils, Struga, suivi de Margelle d’un Festival (Montréal : Éditions Mémoire d’Encrier, Coll. Anthologie secrète, Montréal, 2003), et Livr’Errance (Mareuil sur Ourcq, France : Éditions D’Ici et d’Ailleurs, France, 2005). La Réfugiée, (Lotus au pays du Lys) (CMC Éditions, Toronto, 2012), sur le Narratoème. Les autres textes sont inédits. J’ai aussi inclus quelques définitions de la poésie et du poème développées durant ma carrière de poète. Je les présente ici en forme de prose ou de poésie, juste pour donner une idée d’où ça poaimise chez moi et surtout dans mes écrits.

Ce projet est resté en rade quelques années alors que j’avais envoyé tous mes textes à mon ami, Jacques, et ce, même en lui adressant quelques notes pour un éventuel Avant-Propos que nous aurions signé tous les deux. Mais je n’ai pas reçu de réponse.

Après une attente assez longue, j’ai décidé de publier mes propres textes, tout en les mettant à jour. Je voulais donner aux Lecteurs / Lectrices la genèse de ce texte représentant le fond de ma pensée dans le domaine de la poésie que j’ai toujours privilégié! J’ai donc inclus les 14 éditoriaux de la Revue Envol et j’ai ajouté des réflexions écrites pour présenter des recueils publiés ces dernières années ou des inédits. Je conclus l’ensemble des textes par des citations de poèmes ou de proses indiquant mon cheminement poétique toujours en mouvement. Quête de voix du Poème qui sera toujours remise en question afin de découvrir d’autres alternatives d’écrire et de dire la Poésie.

D’où le titre de ce livre :

MUTANTE, LA POÉSIE

- 1 -

Poésie en cette fin de siècle

Pourquoi poétiser en cette fin de siècle quand la poésie, «genre mineur», «parent pauvre de la littérature», n’a souvent accès ni à la lecture, ni au marché? Et pourtant, jamais il n’y a eu autant de poètes, de recueils, de revues poétiques qui paraissent et disparaissent de tous les coins du monde francophone! Il est aussi vrai que ni les éditeurs ni les poètes ne font fortune avec le produit de leur labeur. Les recueils des plus grands poètes ne se vendent pas a plus de cinq cents exemplaires, et ne réussissent que rarement à obtenir une dizaine de comptes rendus. Les poètes les plus en vue en France, disons Guillevic ou Bonnefoy, n’attirent pas foule à leurs récitals ou interventions.

Et les lecteurs d’Envol vont sans doute se demander pourquoi lancer une autre revue dans la prolifération «polluante» qui nous assaille de partout? Eh bien! parce que tout simplement la voix du poète est par définition essentiellement minoritaire. Dans la majorité silencieuse, seule la minorité ose parler, communiquer, souvent dans la douleur, le désarroi de la fin du siècle. Le poète est le seul à s’accaparer de l’espace verbal articulant cet effroyable déchirement pour celles et ceux qui ont la bouche cousue de fil d’argent, paradoxalement saturés de biens matériels qui les étouffent et les vident de tout imaginaire et de toute spiritualité. Les poètes n’ont donc pas d’autre choix que de prendre la parole, le feu volé à la cacophonie des médias et autres télématiques.

Si l’acte de création est essentiellement solitaire, émanant d’une source repliée sur elle-même, il n’en reste pas moins que le poème exige une lecture plurielle, non seulement dans le décodage de ses diverses significations, mais aussi par ce désir humain qui sollicite un nombre croissant de lecteurs et de lectrices. Le partage d’un poème équivaut à celui d’un repas, comme d’une nourriture céleste.

La modernité a commencé, en poésie, avec Baudelaire et son Invitation au voyage qui n’est rien d’autre qu’une invitation à l’amour, au dérèglement des sens, aux déchiffrements des paysages naturels et personnels, extérieurs et intérieurs, et donc à la lecture de toutes les natures et leurs expressions, car :

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,

Luxe, calme et volupté.

Ce refrain lyrique et fantastique capte bien tout le programme que nous propose le grand poète français. L’ordre et son équilibre allient l’éthique à l’esthétique dans la richesse foisonnante des sensations et émotions physiques et spirituelles, de paix et de sexualité créatrice. Calme et volupté s’harmonisent dans un transport «de l’esprit et des sens» dans cette «correspondance» qui nous hante et nous indique le chemin de la lumière.

Que demande alors notre «post-modernité»?

Encore un dépassement qui ne peut se produire qu’avec une plongée profonde dans le nouvel espace poétique. Mais qu’est cet espace, sinon un éclatement ou une fragmentation jamais ressentie auparavant et une perte de contrôle paradoxale car, d’une part, nous habitons aujourd’hui un «Village global» qui réduit l’espace des communications où tout se transmet simultanément et en un temps record et, d’autre part, la prolifération d’entités nationales ou fondamentalistes (toutes les religions ont leur propre mouvement) qui rétrécissent les lieux du discours et censurent la différence! Entre ces deux tensions extrêmes se situe la parole poétique dans sa liberté totale et sans prétention aucune de convertir qui que ce soit. Elle est là explorant les espaces inconnus et infinis pour nous faire miroiter les enjeux de notre fin de siècle. Ce n’est plus le temps du romantisme et de ses lamentations névrotiques, du surréalisme et de son écriture automatique sous l’impulsion des rêves, mais du post-modernisme branché sur les morcellements contradictoires qui exigent une poésie fonctionnelle pour les prendre en charge.

Là, la poésie entre en compétition avec le politique et l’économique, s’incrustant dans la réalité du vécu pour esquisser des alternatives aux monopoles majoritaires du silence.

Si nous renvoyions la balle poétique dans le camp du consommateur, il faudrait alors se demander : mais qui en a besoin? Certainement tous ceux et toutes celles qui ne peuvent pas vivre sans la substantifique moelle des mots, de la beauté comme de l’action. Et pour que la lecture de la poésie soit une activité nécessaire et populaire, il faudrait la laisser se déployer, par la force de son impact sur l’esprit des gens, mais aussi que les gens aillent à sa rencontre pour satisfaire leur besoin tout à fait naturel de plaisir et de contemplation comme ils le font pour la télévision, par exemple. Encore faut-il lui octroyer cet espace ludique à jamais polymorphe et changeant!

D’où cet Envol pour que survive le dialogue essentiel des échanges dans la dignité sans aucune condescendance ni exclusion. C’est à ce prix que les créateurs et créatrices et les lecteurs et lectrices abolissent les connotations dérogatoires associées aux minorités et la prétention ostentatoire qui rallie autour du drapeau de la majorité.

Mai 1993

Claudine Goux

- 2 -

Du gaspillage au recyclage: la poésie en médiation

En moins de trois décennies, nous sommes passés de la civilisation du gaspillage à celle du recyclage, en traversant diverses récessions et autres démantèlements du Mur de Berlin et d’idéologies totalitaires. La rapidité des changements, surtout dans les années quatre-vingt-dix, est tout à fait étonnante! Et pourtant, on revient toujours à cette idée de refaire le monde avec de vieux matériaux ou des concepts éculés des points de vue tant politique qu’économique. Voulant rénover la gauche en France, Michel Rocard « appelle à la naissance d’un vaste mouvement ouvert et moderne » et lance la métaphore du big bang pour cette création qui met en contexte le dilemme du monde entier, à savoir trouver de nouveaux « habits » à l’implosion / explosion d’une « société de ségrégations ». Au Canada, le Premier Ministre conservateur, Brian Mulroney, démissionna pour laisser la place aux jeunes afin d’inventer des solutions à la crise qu’il contribua lui-même à créer. Autrement dit, il s’agit encore une fois de tailler d’autres vêtements dans l’étoffe qu’on a spoliée auparavant.

Cette notion de récupération et d’utilisation de concepts opératoires de seconde main, exploités et peut-être épuisés, est souvent introduite aussi bien dans le monde matériel (économie) qu’abstrait (politique). Mais l’on ne s’est jamais posé la question dans le domaine de la création artistique ou poétique. Il est vrai que, dans l’art du collage ou du patchwork, la réutilisation des matériaux est récurrente. En poésie par contre, on croit qu’on fait toujours du nouveau sans jamais se soucier si l’on doit repenser le classicisme, le romantisme, le symbolisme, le surréalisme ou l’avantgardisme.

Si nous avons affirmé précédemment que ces mouvements font partie de notre paysage passé, il n’en reste pas moins qu’il faudrait y puiser les sources créatrices à adapter à notre ordre du jour sans pour autant s’y enfermer. L’ouverture littéraire que nous suggérons ici abolit le cloisonnement des étiquettes et des mouvements pour s’enrichir de diversités. Cette rupture avec les mouvements, les cénacles, les chapelles, les salons, les groupes «self-intéressés » mène à l’extraversion forgeant un espace participatoire démocratique.

Dans un éditorial paru dans Le Journal des Poètes1, Philippe Jones cite Leonard Freed, photographe à l’agence new yorkaise Magnum: « Ce que j’aime en poésie, c’est qu’on n’y gagne pas de fric et qu’on n’y a quasiment pas de lecteurs. Et pourtant, les poètes continuent à écrire. Parce qu’ils doivent le faire. C’est un besoin viscéral. Moi, j’ai besoin de la photo…. la photo n’est que la surface des choses. Il faut les mots pour aller derrière les apparences ». Il est clair que ce besoin vital de dire le monde est ressenti intensément par le poète, dont la fonction essentielle consiste à articuler la vision de son époque et de sa tribu. Et il ne peut le faire que dans le cadre de sa sensibilité et de son environnement culturel et socio-politique. Et Jones de conclure : «Le poème ne sera que s’il transcende l’émotion existentielle en deçà et au delà des apparences».

Ainsi, le mot et l’image entretiennent de nouveaux rapports de plus en plus différenciés qui minent la charge et le rayonnement de leur spécificité, banalisant par la même occasion la signification.

Or la poésie est densité, condensation, synthétisation, parole repliée qui ne déclame pas l’évidence. Tout le contraire de la dub poetry qui se complaît à reproduire le langage des transactions quotidiennes, cet appel populaire qui prétend toucher le plus grand nombre. Dans un registre différent de la récupération des formes traditionnelles de l’alexandrin, de rimes régulières et autres procédés dépassés, le recueil de poèmes de Francis Lalanne, vendu à des milliers d’exemplaires parce que son auteur est bien médiatisé, n’a rien de poétique si ce n’est le titre indiquant un autre genre : Le roman d’Arcanie. Et je doute même qu’il soit lu quand on l’achète pour la valeur de la signature du chanteur, presque toujours après ses concerts et non chez les libraires.

La transcendance à partir de l’existence est donc une nécessité fondamentale qui nous fait voir le monde des êtres et des choses sous un angle autre. Cette différence est la clé de voûte de toute réflexion poétique ou philosophique. C’est cette distance qui nous marginalise par la négation naturelle du fondement du moi. L’itinéraire parcouru devient contestataire, révélateur et aveuglant, plein de vérités et de faux-semblants. Distanciations et recadrages de l’esprit et des sens qui métamorphosent les correspondances baudelairiennes.

Comment être soi et autre à la fois quand le temps et l’espace ont tellement rétréci leur peau de chagrin? Comment cerner et scruter les décalages entre le vécu et l’exprimé, le prosaïque de la vie quotidienne et le poétique de l’horizon imaginaire désirant dépasser les satellites et les fusées? Dans les années soixante, on ne parlait que de choc du futur, tellement la réalité se fabriquant sous nos yeux nous dépaysait et nous bouleversait. Et l’on avait peur de faire face à cet inconnu, l’avenir menaçant qui nous guette. Aujourd’hui, nous subissons et nous luttons contre cette « différence intraitable » en forme de flashes ou de clips qui nous maintient en suspens. Mais est-ce qu’elle retient vraiment notre attention? Et est-ce que sa violence de plus en plus forcenée nous a immunisés, à tel point que nous ne réagissons plus à son contact?

Médiatisation primordiale, le poème porte le flambeau des alternatives esquissant de nouveaux entendements sur son passage, et ainsi le monde s’ajuste à la parole du défi qui l’habite et le traduit.

Novembre 1993

1Le Journal Des Poètes, Avril 1993, numéro 3, page 2.

-3-

Poésie, quintessence d’humanisation

Le structuralisme nous a habitués à voir la poésie comme une ludique de langage, un jeu gratuit linguistique faussement rattaché aux préoccupations de Mallarmé. Ce faisant, les structuralistes ont dévié le sujet écrivant vers une dérive qui l’occultait en fin de compte et ainsi ne reste que le matériau poétique sans source apparente du sujet-poète. Or, nous savons tous que la poésie n’est pas un exercice intellectuel, mais cela ne l’empêche pas de contenir une substance et une charge spirituelle qui pousse le texte purement prosaïque vers sa dimension poétique.

Autrement dit, la poésie est un cheminement non pas vers soi (ce qui fait écho au romantisme désuet complètement centré sur l’égo), mais vers le nous, ou si l’on veut vers ce sujet éclaté aux multiples ramifications existentielles. La remontée de la solitude individuelle consiste à incorporer en elle-même la retrouvaille des autres. Cette démarche n’est pas inscrite dans une logique ou des étapes scientifiques, elle est spontanée. C’est une célébration de l’inconscient, non dans le sens freudien, lacanien ou autre, mais dans cet acte de naissance ou de créativité qui dévoile tout besoin du mystérieux ou du divin en nous.

Comme nous le voyons, nous devons redéfinir le sujet dans sa fonction créatrice. Le poète cherche non pas à se connaître personnellement mais à trouver son rythme, son souffle vital qui est aussi son éthique et son esthétique. II existe donc un rapport étroit et nécessaire entre la quête de ce nous (qui au départ n’est que soi) et la postulation du divin ou du mystérieux. Inversement, on peut dire qu’il faut «penser l’éthique à partir de la poésie » comme le dit Henri Meschonnic, qui ajoute que «le poème est une parabole de l’éthique ». Ainsi le poème ne dit pas l’être ou le monde, mais il fait des choses, et ces choses qui se font dans le poème ont un véritable inconscient. La poésie n’est plus la mise en scène de la langue, mais celle du sujet.

Mise en scène qui expose le drame de notre condition dans un contexte cosmique. Justement, le cosmique est constitué d’hybridités ou plutôt de chevauchements culturels dont les lieux d’interactions se situent dans les traversées, les transvasements d’une culture à une autre, les transversalités des différences linguistiques et culturelles, ce qui esquisse la transnationale à la fois multiple et universelle. La tension créatrice incorporée dans ces débordements résorbe la «binarité infernale» et ouvre le champ du poème aux échos du planétaire.

Il ne s’agit pas d’ériger le poème ou le sujet écrivant en apogée lumineuse dont nul ne peut se passer, mais de cerner les contours fluides de l’objet d’art qui font que nous sommes sans cesse en manque de son apport lingual, cette communication des essences qui se transforme sous nos yeux en communion. J’avoue toutefois que je n’aime pas trop la notion de communion qui se réfère à un culte précis, à une religion donnée, et j’aurais voulu un terme qui couvre toutes les expériences de communications intimes des profondeurs sans dogme religieux ou ancrage à une foi quelconque, sauf celle œcuménique des âmes soeurs. Pourquoi se poser cette question de la communion qui n’est au fond qu’un certain dialogue des abîmes? Simplement parce que c’est cette zone d’inter-échanges qui sollicite et recouvre le poétique. Encore faut-il se demander pourquoi cette activité est rare. Pourquoi elle ne monopolise pas l’attention des gens. Il n’est nullement question de la percher sur les sommets de l’Everest, ni de la tremper dans les eaux boueuses des prix littéraires ou des gratifications nombrilistes. Il faut traquer sa naissance dans les surprises qui nous happent sans que nous ayons eu le temps de nous en apercevoir, dans les paroles rebelles qui nous assaillent à notre insu, dans les métaphores insolites qui nous laissent bouche bée… Au fond, la création ou la lecture d’une poésie du genre dont nous parlons nous transforme, ou plutôt nous fait épouser une autre vision du monde. D’ou son côté essentiel, nécessaire à notre survie.

Mais attention. Pour qu’il y ait transformation de notre être, il ne faudrait s’attarder sur la surface linguistique que pour pénétrer la substance culturelle qui en est la charge et le moteur. Justement, ce chatoiement des couleurs culturelles forme un kaléidoscope, le poème. Le temps viendra où il projettera son arc-en-ciel sur notre conscience de pauvres recruteurs de mots.

Mais quelle distance sépare le mot et la vie? Dans mon recueil Vers et l’Envers (1982), j’avais écrit :

Le poème jaillit, il faut le vivre

Si j’ai à choisir : je préfère vivre un poème que l’écrire.

Je l’écris pour compléter un rêve.