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Une bande d'innocents impréparés est jetée dans le chaudron de l'Afrique Noire
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Seitenzahl: 224
Veröffentlichungsjahr: 2018
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Pour M.O. of course
A nos femmes, à nos chevaux, etc...
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Chapitre 32
Chapitre 33
Chapitre 34
Chapitre 35
Chapitre 36
Chapitre 37
Chapitre 38
Chapitre 39
Chapitre 40
Chapitre 41
Chapitre 42
Chapitre 43
Chapitre 44
Chapitre 45
Chapitre 46
Chapitre 47
Chapitre 48
Chapitre 49
Chapitre 50
Chapitre 51
Chapitre 52
Chapitre 53
Chapitre 54
" L’artiste est d’origine argentine, et l’œuvre nous est parvenue par avion il y a six mois, mais, pour des raisons techniques elle n’a pu être exposée immédiatement."
La personne qui parle est une petite dame à l’air sérieux, avec un discret casque micro écouteurs. Autour d’elle un groupe à cheveux gris, sac en bandoulière pour les dames, parka froissée pour les messieurs. Ils ont groupés, au milieu d’une grande salle au parquet brillant. Au murs blancs des œuvres, comme des taches de couleur.
Je m’approche.
A travers les jambes des auditeurs attentifs je découvre trois grosses choses brun foncé, posées à même le parquet trois grosses boules informes comme emballées dans du vieux cuir.
- L’artiste est de nationalité argentine. Il a composé ces formes à partir de cuir de vache, de cuir brut à peine tanné, dont le poil est tourné vers l’intérieur. L’artiste y voit une image, un symbole fort de notre essence, de notre humanité. L’extérieur, ce que vous voyez, lisse et souple c’est notre enveloppe sociale, l’intérieur, ce que vous ne voyez pas, le poil, la toison, c’est la bestialité brutale qui est en nous.
Elle dit ça sans intonation particulière, comme elle réciterait une recette de cuisine. Je m’approche, les trois grosses boules sont un peu avachies sur le parquet, on dirait trois grosses crottes. Quelqu’un pose une question que j’entends mal.
- L’œuvre, pour le transport, était enfermée dans une caisse en bois. A l’arrivée à Roissy, les douanes ont demandé l’ouverture. Comme les peaux n’avaient été tannées que légèrement, l’oeuvre, à l’ouverture de la caisse a dégagé une odeur très forte. Les douanes se sont opposées au transport et ont bloqué l’œuvre pour destruction. L’artiste, appelé en urgence en Argentine a expliqué que l’odeur de pourriture avait un caractère symbolique de notre société. Il a finalement consenti à un traitement à base de formol, ce qui a permis l’exposition.
Les têtes grises opinent gravement.
- D’ailleurs, encore aujourd’hui, le matin à l’ouverture du musée il est nécessaire d’aérer la pièce avant l’entrée du public.
Cette déclaration surréaliste ne déclenche aucune réaction dans l’auditoire, les messieurs dansent d’un pied sur l’autre devant les grosses crottes, je passe mon chemin, au bord du fou rire, surréalisme pas mort!
Je parcoure les salles du musée, l’art moderne m’ennuie. Toutes ces tâches de couleur, ces tableaux monochromes aux titres abscons (ou sans titre du tout, encore plus signifiant) me fatiguent. Il faut faire semblant de comprendre des choses qui n’ont à la vérité aucun sens.
Et puis il y a les réflexions des visiteurs. Je ne sais lesquelles m’irritent le plus, celles des amateurs qui veulent épater la galerie, ou celles des spécialistes, incompréhensibles et codées.
Mais c’est dimanche, dehors il pleut, pas grand-chose au cinéma, donc voilà.
Je suis célibataire, ma maîtresse m’a quitté et mon cœur hésite entre soulagement et frustration.
C’est toujours un peu la même histoire, on rencontre quelqu’un, qui a quelque chose. On s’approche on fait connaissance, on voit qu’on plait, on essaye d’être séduisant, drôle, romantique , profond, ça finit parfois dans un lit, à la satisfaction générale, enfin c’est à souhaiter.
Ensuite ça s’effrite, on commence à s’agacer, les petites habitudes de l’autre vous gênent et vous énervent.
Au lit elle se râpait la peau des coudes, ou des genoux avec une espèce de petit instrument en inox.
Pour mieux me plaire disait elle. J’avais envie de lui dire d’aller le faire ailleurs que dans mon lit.
J'ai fini par le faire, d'ailleurs, première escarmouche, la première d’une longue série.
Puis ça a commencé à partir en vrille. Quand elle m’a dit la phrase fatidique : « J’ai rencontré quelqu’un » j’étais presque au bout.
Elle m’a dit qu’elle garderait de moi le souvenir d’un vrai gentleman.
Je suis seul, après deux mois la solitude commence à me monter à la gorge. On dit que les musées sont favorables à la drague, mais jusqu’ici je ne m’en suis pas rendu compte. On dit qu’ils regorgent de jeunes femmes cultivées et désoeuvrées, que l’on peut approcher facilement. Bien sûr, ça doit obliger à proférer d’un ton pénétré un lieu commun quelconque devant un Hartung ou un Francis Bacon, mais ça vaut le coup. Enfin rien de pareil pour le moment.
Je sors, dehors la pluie s’est arrêtée. Dans le parc du musée le soleil fait briller les feuilles des buissons comme si elles étaient neuves, les statues ont un éclat nouveau. J’aime ce parc, avec ce mélange de bronze et de verdure, j'y viens souvent. C'est près de chez moi.
Une fille me dépasse, avec son imper sur le bras. Sa jupe entrave un peu sa démarche, la silhouette est fine avec un chignon brun, genre japonais. Pour la voir de face il faut vite que je fasse demi tour et que je prenne l’allée qui fait le tour du bassin dans l’autre sens.
J'accélère discrètement, le gravier craque sous mes pas nous avançons de concert de chaque côté du bassin, je jette un coup d'œil, elle est trop loin, je continue mon tour. Ca y est, elle s'approche, je m'arrête, j'enlève lentement mon imper pour la regarder passer.
Comme je gêne un peu son passage, elle lève les yeux, surprise, je l'ai plein cadre. Elle est ravissante, visage ovale, lèvres pleines, de jolis yeux verts en amande, teint un peu mat avec des joues roses.
Elle fait un petit crochet pour me dépasser et je reste là avec mon imperméable à la main, la tête pleine de pensées coupables mais romantiques, pendant qu'elle s'éloigne au soleil couchant.
Si vous avez déjà abordé une jolie femme dans un jardin public, vous êtes plus doué que moi. Je pense que si je le faisais elle appellerai la police, ou elle sortirait une bombe lacrymogène, ou se mettrai à crier. Cary Grant faisait ça très bien, il trébuchait devant la dame, ou il faisait trébucher la dame, ou il l'entravait avec la laisse du chien, avant de la cueillir élégamment.
Je devrais peut être prendre un chien.
Mais il faut les sortir, même quand il pleut, leur apprendre à faire le beau, à faire leurs besoins dans le caniveau, je déteste ces sales bêtes.
Eve sort du métro, il pleut. Elle serre contre elle son imperméable qu'elle n'a pas pris le temps de fermer, elle court, la pluie transperce ses collants. Elle arrive sous la voûte de pierre qui sert d'entrée aux bâtiments, traverse la cour pavée qui fait trébucher ses talons.
Porte E, elle entre, descend un escalier en colimaçon dont les marches en métal gaufré sont glissantes. L'administration a fait flèche de tout bois dans cette vieille caserne, perçant les murs, rajoutant des niveaux, des passerelles dignes d'un sous marin. D'ailleurs pour les employés c'est le sous marin.
Elle travaille dans une immense pièce voûtée, sans lumière, en sous sol. Il y a une cinquantaine de postes de travail, des écrans, séparés par des cloisons. L'éclairage est de type "jour", comme dans les sous marins, justement. La Défense Nationale, soucieuse du bien être de ses salariés, a remplacé les néons par un éclairage savant, basé sur la luminothérapie, ce qui n'est pas un luxe pour des gens qui passent huit heures par jour en sous sol.
Eve arrive à son box, salue rapidement ses voisins, pose son sac à terre, allume son écran. Une grande fille aux cheveux noirs coupés très courts avance dans la rangée, vient vers elle avec un casier en plastique.
- Bonjour Monique, qu'est ce qu'on a aujourd'hui?
- Bonjour Eve, désolée, c'est du codage.
Elle lui tend une clé USB, Eve soupire.
- Bonne journée quand même Monique.
Monique passe au suivant. Monique, bien qu'habillée comme tout le monde, est lieutenant dans l'armée de terre. Elle est le chef direct d'Eve.
Eve enfile la clé. Sur l'écran une fiche, avec une photo. Les pages défilent, manuscrites ou non, parfois des photos, des films. C’est le dossier de quelqu'un, quelqu'un qui intéresse le Gouvernement, en général pas pour son bien. Beaucoup de noms arabes, mais pas seulement, des hommes, des femmes, qui ont du faire des choses. Parfois c'est leur vie qui défile, parfois il n'y a qu'une carte d'identité ou un passeport. Le travail du jour pour Eve consiste à coder ces informations. Enfin la machine le fait, Eve la nourrit. C'est facile, c'est fastidieux, c'est ultra secret. Eve est habilitée "secret défense".
Eve est fille de militaire, son père, sorti de Saint Cyr, a gravi les échelons dans l'arme blindée cavalerie. Eve petite, a connu, avec ses cinq frères et sœurs, la vie de garnison. Les petits bourgs pluvieux et boueux de l'Est, ou la rue principale s'appelle la Rue de la Soif, Saumur, la Mecque de la cavalerie, déjà plus riante, ou des destinations plus exotiques Djibouti, a la chaleur de four, Madrid, même, ou son père était attaché d'Ambassade.
C'est là qu'elle a connu un jeune et beau militaire, lieutenant de cavalerie que sa prestance désignait pour des postes ou l'on brille.
Eve, à dix huit ans, était ravissante, brune, de longs cheveux, des yeux verts magnifiques, une silhouette de danseuse, des jambes longues un buste mince, beaucoup de classe.
Le beau militaire fit sa cour, il traînait tous les cœurs après lui. La femme de l'Ambassadeur avertit les parents, l'homme avait déjà fait beaucoup de ravages dans le poulailler local, l'Ambassadeur cherchait à le faire muter, pour calmer les Madrilènes. Les parents d'Eve la raisonnèrent, rien n'y fit, le jeune couple fut marié, et muté.
Alors qu'elle attendait son premier enfant, dans une maison insalubre d'une petite ville de garnison il y eut un scandale, un officier supérieur gifla son mari au mess des officiers. La colonelle , avec un plaisir sadique, lui ouvrit les yeux, son mari avait couché avec la moitié de la ville, dont la femme de l'officier. Eve perdit son enfant à la naissance, et quitta son mari. Elle avait vingt ans.
Elle était intelligente et avait du courage, elle reprit des études, gagna les diplômes qui lui manquaient et chercha du travail. Son arrière grand père, son grand père étaient morts pour la France, son père n'avait survécu que grâce au manque de conflits majeurs pendant la période. L'armée fit un donc un geste et elle se retrouva au Ministère.
Pour la première fois de sa vie, Eve est à Paris, elle y fait un travail routinier mais secret, sans rapport avec ses études de lettres et d'histoire de l'art, qu'elle considère comme un tremplin vers de plus hautes destinées. Elle est divorcée, il n'y a personne dans sa vie, à vingt quatre ans elle a connu la passion dévorante, la trahison, la perte d'un enfant.
Mais elle est courageuse, et, comme on dit, elle essaye de rebondir
Elle loue un petit studio, dans le quartier de l'Ecole Militaire. Là aussi, les vieux pistons fatigués de l'Arme Blindée Cavalerie ont fait un dernier effort.
Mon téléphone joue "La mort d'Orion", Gérard Manset, j'aime bien le coté foutraque du personnage. En plus pour se réveiller ce n'est pas trop violent. Je laisse la musique, j'ouvre les volets il pleut sur les toits pâles et brillants de la ville.
En prenant mon rasoir, je fais tomber de l'armoire un espèce de crayon noir, ça doit être un truc de maquillage, pour les cils, peut être, laissé par quelqu'un.
Je mets ça dans la poubelle, je me rase.
"Nous, même si nos membranes fragiles, nous rendent un peu moins agiles"
Chante Manset.
Douché, parfumé, je choisit un costume, noir étroit, cravate sombre, mince. C'est le début d'une semaine chargée.
Je travaille pour une société, très petite, très pointue, qui vend, disons, des informations.
J'ai fait mes classes dans un grand lycée parisien. Ils ne doivent pas avoir mon buste en bronze à l'entrée mais je m'y suis fait des relations.
A une réunion d'anciens du bahut j'ai revu Max. En fait c'est lui qui m'a reconnu. J'allais partir, j'étais accompagné (mon ex, enfin une ex), quand il m'a tapé sur l'épaule. Grand, sapé comme un lord, les cheveux bruns roux coiffés flou, un peu long dans la nuque, je ne l'aurai pas reconnu.
- Salut, grand, c'est moi, Max, tu ne me reconnais pas?
Même la voix avait changé, timbre grave de baryton, mais moelleux.
La blonde à mon bras commençait à me tirer vers la sortie, j'ai freiné. Max dans mon souvenir était maigre chétif, le genre qui reste suspendu à la corde à noeuds à cinquante centimètres du sol, avec les pieds qui gigotent.
Là il avait le sourire, le type sûr de lui, genre grand félin, le mec alpha, le prédateur, ça m'a intrigué.
- Qu'est ce que tu deviens?
- Oh, rien j'ai monté ma boite.
- Une boite de quoi?
- C'est compliqué à expliquer comme ça, et toi?
- Je suis Directeur Commercial.
- Ah oui, comme c'est intéressant!
Il a tiré sur une manchette éblouissante, regardé une montre avec plein de petits rouages apparents, puis il a relevé la tête, comme un qui a une idée.
- Là j'ai pas trop le temps, mais on pourrait se revoir, j'ai peut être quelque chose pour toi, tu m'appelle?
Une grosse voiture noire s'était arrêtée entre-temps, il est monté dedans. Quand elle est passée devant nous il a fait un petit signe de la main genre reine d'Angleterre.
Pendant que la blonde me tirait vers ma voiture, j'ai regardé la carte qu'il m'avait mis dans la main, une carte blanche toute bête, avec écrit en lettres gravées:
Max Durand DATA INTERNATIONAL
Il se trouve que j'étais alors Directeur Commercial d'une petite agence immobilière sur le point de fondre les plombs. Mon patron était plus jeune que moi, avait hérité de l'affaire, s'employait activement à bouffer le fond de commerce. Récupérer les clés chez des propriétaires grognons ou arrogants, faire visiter des apparts pourris à des gens qui donnent des références bidon et des faux bulletins de salaire... Bref quand j'ai du attendre le quinze du mois suivant pour toucher un acompte sur ma paye, j'ai rappelé Max.
Il a été très sympa, on a déjeuné dans un restaurant, très petit, très bon, très discret. Là il m'a expliqué son affaire.
- De nos jours, ce qui vaut de l'argent, c'est l'information. Le luxe, la bouffe, l'industrie, les Arts et Lettres, tout ce que tu veux, tout ça c'est mort. Regarde Google, Facebook etc c'est là qu'est l'argent.
- Tu n’as pas monté un Facebook ?
Il a attaqué son dessert, un sorbet, délicieux.
- Non, moi, mon créneau c'est le sur mesure. Je vais voir les clients et je leur demande: "Qu'est ce que vous voudriez savoir?".
Il repousse son assiette.
- Ils veulent tout savoir. Que fait le concurrent? Que pensent les clients? Que fait leur femme quand ils sont en voyage? Que fait le député? Que pense le Ministre? Que sais je. J'ai toute sorte de clients, des entreprises, des hommes politique, de gauche surtout, mais aussi des vedettes de télé, des chanteurs, j'ai même un curé.
- Détective privé ?
Il sourit.
- De nos jours, entre les téléphones portables, les ordinateurs, les objets connectés, on n'a plus besoin de suivre les gens dans la rue, l'informatique fait tout.
- Tu sais, moi l'informatique... Après le bahut j'ai fait deux ans aux Beaux Arts. (Plus dans le Body Art que dans le Modern Art, d'ailleurs, ah! Jeunesse!).
- Non, non, j'ai tout ce qui faut, mon problème c'est la relation client, j'ai besoin de quelqu'un, je suis seul il y en a trop. J'avais quelqu'un mais on a du se séparer...
Un garçon comme toi, propre sur lui, éducation bourgeoise, aimant les contacts, ça t'irai bien. Tu pourrais commencer quand?
- Oui, mais, la relation client, en quoi ça consiste?
- Tu les rencontre, tu définis leur besoin avec eux, ensuite on analyse la chose, il y a ce qui est possible, ce qui ne l'est pas, il y a des contraintes légales, techniques et autres. Si on fait affaire on passe un contrat et la technique suit.
- La technique?
- On a des analystes, très pointus, il y a des gens pour les sondages les approches individuelles etc...
A ce stade j'ai eu beaucoup de mal à en savoir plus, mais comme le dépôt de bilan s'approchait de plus en plus, j'ai accepté une offre par ailleurs généreuse. Et c'est ainsi que je suis rentré chez Data International.
Les locaux sont dans un vieil appartement dans un beau quartier. En bas de l'immeuble il y a une belle porte cochère avec des poignées en cuivre. Il n'y a pas de plaque en cuivre, rien du tout. Le personnel a un passe magnétique, les fournisseurs appellent un numéro de téléphone et on vient les chercher dans le hall.
Tout le reste de l'immeuble est habité bourgeoisement.
C'est au premier étage, les bureaux sont dans les pièces d'habitation d'un grand appartement, avec du parquet qui grince, des moulures et des poignées de porte en porcelaine. Aux murs quelques tableaux classiques, Matisse, Cézanne, mobilier design, cher, transparent. Dans les pièces du fond, trois bureaux "open space" murs graffités, écrans géants pour les ordinateurs. Tout au fond, il y a une grande pièce complètement noire, sans éclairage, climatisée.
Dans cette pièce, sur des étagères faites avec des cornières en acier, il y a des ordinateurs, des serveurs. De petites lumières luisent dans le noir. C'est le cœur du dispositif, la mémoire de l'entreprise.
Outre Max, il y a une secrétaire, un hibou sans âge en talons plats, taciturne et revêche.
Et puis il y a la technique, une dizaine de types. La plupart ont à peine l'âge du consentement. Ils sont en tee shirt et portent de grosses lunettes pour aider leurs yeux rougis par les écrans. L'un d'entre eux, qui est gay, arbore des chemises hawaïennes multicolores. Il vient au bureau avec un iguane perché sur l'épaule. Il m'a expliqué que l'iguane déprimait s'il le laissait chez lui. Le lézard reste des heures sur un coin de bureau, sans bouger, on dirait une sculpture, sauf les paupières qui s'ouvrent et se ferment.
Il y a un autre type, plus vieux, habillé comme un clochard, avec barbe et cheveux sales qui va et vient quand ça lui chante et ne dit jamais un mot. Il s'assoit derrière un écran et commence à pianoter comme un fou. Les autres ont pour lui le plus grand respect, ou alors ils se tiennent à l'écart, difficile à dire.
Au début j'ai essayé de faire ami ami avec eux, mais on ne parle pas la même langue. Un jour que je demandai à l'un d'entre eux ce qu'il faisait, il m'a tendu une clé USB en me disant.
- Tiens, mec, écoute ça, mais pas ici, chez toi, ce soir.
Et sur cette clé il y avait toutes les conversations que j'avais eues en une semaine sur mon portable.
Quand j'ai raconté ça à Max, il a souri:
- Ne t'en fait pas, rien de ce qu'ils font ne sort d'ici. Leur job n'existerait pas, autrement.
- D’où sortent ils ces gus?
- Il y a un peu de tout, en gros ce sont des geeks. Le clochard est un ancien agent de sécurité, et un vrai clochard, mais c'est un génie dans sa partie. Le mec à l'iguane vient de chez Google, et ils étaient très fâchés quand il est parti.
- Et tu as confiance dans ces tarés?
- Tu comprendras vite, Jean René, ici tout est basé sur le fait que les infos qu'on vend, on ne les vend qu'une fois. Si on les vend à nouveau, elles ne valent plus rien, la confiance est perdue, le business est perdu.
Il sourit
- C'est valable aussi pour toi, d'ailleurs.
Le lieutenant Monique passe derrière Eve qui sent un souffle chaud sur sa nuque. Eve est jeune mais elle a remarqué les regards brûlants, la main sur son bras, les petites attentions. Le lieutenant vient récupérer le travail du jour. Elle branche sur le poste d'Eve un petit appareil métallique qui se met à scintiller. La manœuvre terminée Eve est censée vider la mémoire de son poste. Monique reste derrière elle, quand c'est fini sa journée est finie.
Monique la remercie d'une voix douce:
- Merci Eve, bonne soirée.
Elle répond par un signe de tête timide, elle se demande parfois ce qui se passerait si elle répondait à ces avances. Elle ne peut s'imaginer avec elle, dans un lit, elle est vaguement curieuse. Pourtant elle est belle Monique, grande brune, coupée court une silhouette sportive, les yeux noirs fendus...
Eve prend son sac, son imperméable à un crochet.
Elle monte l'escalier en fer qui résonne. Pour sortir elle passe par une sorte de sas. Elle sait seulement que c'est un contrôle. Un planton à un comptoir lui rend son téléphone portable. Dans la cour le soir tombe, il ne pleut plus.
- Bonne soirée Eve.
C'est le capitaine Campenon, il dirige le bureau pour autant qu'Eve le sache.
- Ca c'est bien passé aujourd'hui?
Il enchaîne sans attendre la réponse.
- Ca fait maintenant six mois que vous êtes avec nous, Eve. Tout se passe bien, il paraît. Il faudra quand même qu'on se voie un de ces jours. On aura peut être d'autres choses à vous proposer dans l'avenir, il faut qu'on en parle, à bientôt.
Il s'éloigne dans l'ombre.
Le Capitaine Campenon a 35 ans. Il a fait Saint Cyr par vocation et non par tradition. Ses parents étaient enseignants. Il était intelligent, fort en maths, il a passé le concours haut la main. A Coëtquidan il a découvert un nouveau monde, les landes bretonnes, la discipline, les armes à feu, les sauts en parachute, des cours théoriques qu'il a survolés avec aisance, il était aux anges.
Il a aussi découvert un milieu nouveau. Beaucoup d'officiers dans l'armée française étaient autrefois issus de familles traditionnelles ou le métier des armes était chose normale.
La fin du service militaire obligatoire a changé tout cela. L'armée s'est professionnalisée, les conscrits, qui fournissaient une main d'œuvre bon marché et docile ont disparu, plus d'ordonnances, moins de confort, plus de risques.
Campenon a accepté le marché sans états d'âme, il était là pour ça. Il a fait ses classes outre mer, s'est trouvé pris dans deux ou trois mauvaises affaires, a même été blessé. On l'a décoré, promu. Puis la hiérarchie a commencé à lui peser. Certains de ses supérieurs, très limités, remplaçaient la compétence par l'arrogance. Il y a eu un clash, puis deux. Alors qu'il songeait à quitter l'armée un officier supérieur qu'il ne connaissait pas l'a convoqué, et lui a expliqué qu'il y avait plusieurs manières de servir.
Le Capitaine Campenon a pris un autre chemin, celui des coups de main discrets, des voyages éclairs, en civil, dans des avions de ligne. Il a eu deux valises toujours prêtes, une pour les pays chauds, une pour les pays froids. Parfois il y a eu du sang, d'autres fois tout s'est bien passé.
Entre deux missions le Capitaine Campenon commande un bureau, comme n'importe quel fonctionnaire.
Il n'a pas de femme, pas d'enfants, on lui a dit: "un officier marié perd cinquante pour cent de sa valeur" et il l'a cru.
Ce soir le Capitaine Campenon dîne avec son jeune frère, qui est prêtre. Ils ont rendez vous "chez Eugène", un bar rue Montorgueil. Campenon est un peu étonné par l’endroit.
Un bar enfumé, les murs ocre, de vieilles affiches de boxe. Au comptoir, qui fait toute la largeur de la pièce, des filles jeunes et des types jeunes ou faisant les jeunes. Ca parle fort, ça tchatche, ça rigole, le poing sur la hanche, les mecs se tapent dans la main.
Les cadres sont habillés comme des cadres, en costume sombre, mais sans cravate le col ouvert.
Les intermittents du spectacle boivent leurs indemnités, ils sont en veste avec des jeans, ou en bomber, boucles d'oreilles, crânes rasés ou chignon de samouraï. On les reconnaît tout de suite, ils se comportent comme si tout le monde avait les yeux fixés sur eux.
Elégamment cambrés, ils boivent des bières, ou des trucs colorés dans des grands verres, appuyés au comptoir, ou penchés vers les filles qui les regardent avec des étoiles dans les yeux.
Pour les filles ça va de la robe de cocktail au poncho péruvien en passant par le tailleur pantalon.
Pathétique, pense Campenon, qu'est ce que mon frère vient foutre ici.
C'était un matheux Eric, comme lui. Il était doué, leurs parents l'ont poussé, ils étaient profs ils savaient y faire. Il est monté à Paris, pour faire une grande école. Là il est tombé sur un mouvement catho, comme il y en a de nos jours, des types plutôt futés, plutôt bourges, une deuxième famille. Après l'école il est rentré là dedans, formation, vœux etc.... Ses parents en étaient malades, après tout ces sacrifices! En plus ils étaient de gauche, pas vraiment portés sur la messe. L'ordination a été un crève cœur pour sa mère, son père ne voulait même pas venir. Ils ont quand même pris le train, depuis Alès.
Arrive le frère, essoufflé, il est en pull, informe sans aucun signe extérieur de son grade. Il s'assoit, avise le paquet de clopes de son frère, le secoue, en sort une, il n'a pas de feu, Campenon lui tend son briquet. Le frère tourne la tête, examine la faune, se retourne vers son frère, sourit.
- Tu viens souvent ici? Demande Campenon, narquois.
- Non, non, c'est juste que c'est près de Saint Eustache.
Il tire sur sa cigarette.
- C'est vrai que c'est là que tu bosses.
Ils s'accordent sur le plat du jour, palette de porc à la moutarde et "baked beans", avec un pichet de rouges et ils attaquent.
Campenon fait une pause.
- Et... le boulot, ça va? A Saint Eustache?
Le frère lève la tête, lâche ses couverts un peu bruyamment.
- M'en parle pas, je suis dans une galère.
Campenon attend la suite.
- Voilà, j'ai rencontré récemment quelqu'un que j'avais connu pendant mes études.
- Oui.
