Les panneaux à Roissy - Henri de Lafforest - E-Book

Les panneaux à Roissy E-Book

Henri de Lafforest

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On peut parfois arriver très loin de l'endroit que vous indiquent les panneaux au départ de l'aéroport de Roissy Charles de Gaulle...

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Veröffentlichungsjahr: 2021

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A celle-la seule que j’aime et qui le sait bien.

Dédicace commode, que je ne saurais trop recommander à mes confrères. Elle ne coûte rien et peut, du même coup, faire plaisir à cinq ou six personnes.

Alphonse Allais

Les panneaux à Roissy!

J'ai toujours pensé que le responsable de la signalétique à l'aéroport de Roissy devrait être pendu à un de ses panneaux.

Voilà un homme, ils sont peut- être plusieurs, d’ailleurs, qui ont voulu laisser une trace de leur créativité à la con dans l'histoire. Aucun d'entre eux n'a probablement pensé un seul instant aux millions de gens, fébriles et au bord de la crise de nerf, qui allaient lire leurs panneaux.

A ces malheureux égarés, loin de leur pays, de leur maison, tentant hâtivement de déchiffrer les informations qui leur permettront peut-être de rentrer chez eux et qui voient des inscriptions du style

"Terminal 2B "

avec le B écrit en gros et le 2 écrit en tout petit ce qui fait que personne ne sait quel est le signe important.

Les panneaux ont des couleurs différentes, chargées de sens, mais seuls les concepteurs connaissent le sens, alors le sri lankais qui veut rentrer chez lui et qui ne parle que l'anglais, vous imaginez….

Grâce à ces génies, des millions de gens, depuis des années, tournent en rond dans les allées, tels des rats de laboratoire en phase de test, formant une entropie multicolore et stressée.

Dieu merci, quand on a beaucoup voyagé, on n'a plus besoin des panneaux. On arrive dans cette espèce de caravansérail futuriste poussiéreux et prétentieux en traînant un léger bagage, ne contenant que des vêtements courants, peu coûteux, internationaux, un rasoir, du savon, de l'after-shave. Dans une poche intérieure, boutonnée de préférence, on a son passeport, et une carte de crédit, une de ces cartes dorées ou noires qui sont le propre des habitués. On est chez soi, on fait, les yeux fermés ou presque, le parcours qui vous amène à la salle d'attente.

Il y a ces hommes et ces femmes habillés de bleu marine avec parfois une touche de couleur. Ils ont des badges qui pendouillent, leur travail consiste à rudoyer les voyageurs nerveux.

Mais avec vous ils sont moins rugueux, ils ont reconnu le pro, le jet setter, ils sont vos amis.

Du coup on profite des temps d'attente, on fait les boutiques, les nouveaux parfums, les nouvelles cravates (qui porte encore ça?), les nouveaux whiskies, japonais, coréens, à l'arrière goût d'urine. Tiens! Un whisky berrichon, ah oui, 300 € la bouteille, quand même!

On s'assoit sur les vieux sièges au design craquelé qui bordent les allées, on regarde passer les gens, assuré que l'on est, si on attend suffisamment, de voir passer à peu près tout les types d'homme ou de femme existant sur cette planète.

- Le noir en boubou, avec sa petite toque blanche. Il traîne une énorme valise cerclée d'un plastique transparent brillant et fripé.

- Les types, basanés, pas rasés, avec des pantalons avachis, à deux bandes, qui traînent leurs trainings. Sont-ce des passagers? Mais sans bagages, alors? Ou des ouvriers de l'entretien? Mais sans outils, alors. Des pickpockets? Que fait la sécurité!

- La ravageuse aux fesses serrées dans une jupe de grand couturier, au chemisier savamment déboutonné (en janvier!). Elle balance un petit sac matelassé, doré, avec une chaîne dorée, elle ondule lentement sur ses stilettos. Elle tourne sur elle-même. Voyageuse sans bagages ou belle de jour? Ah non! Un grand type genre gravure de mode, avec des mocassins à picots, arrive avec un chariot chargé d'une pile de Vuitton. Elle se pend à son bras, ils tournent sur eux même comme dans une telenovela.

- Les Japonais. Il n'y a pas de vrai aéroport sans Japonais. Les hommes ouvrent la marche. De nos jours ils sont plus élégants, plus cools.

Les femmes suivent, les jeunes rient en cachant leurs dents derrière leur carte d'embarquement. Les plus âgées cheminent calmement, les yeux baissés, vêtues de crème , de gris perle, de bleu marine, abritées sous le même chapeau à larges bords tombants que leurs ancêtres devaient porter pour s'abriter du soleil dans les rizières.

- Les militaires en armes, le doigt sur la détente, qui promènent leurs rangers et leur ennui (avec parfois une très jolie caporal à queue de cheval blonde, portant bien le treillis camouflé).

- Les enfants, qui font un steeple chase avec les barrières en ruban des files d'attente.

Bref, ils sont venus, ils sont tous là, même ceux du sud de l'Italie, cohorte mouvante et éphémère, leur seul point commun, tous, demain, ils seront ailleurs, loin.

Ensuite on rentre dans l'avion, son passeport à la main, avec la carte d'embarquement glissée dedans. Personnellement, en passant la porte, j'ai toujours un coup d'oeil vers la carlingue pour voir si elle étincelle comme un sou neuf ou si c'est la vieille carlingue terne et fatiguée d'un coucou qui a fait son temps. Dans ce cas là c'est un peu nerveusement que je réponds en entrant au sourire pasteurisé de l'hôtesse. S’il y a des journaux je prends un numéro de Libération, pour faire branché, il n’y a que là que je le lis, et je cherche ma place.

Les voisins. Le voisin idéal est le voyageur professionnel. Il est en costume léger, le col ouvert sur une cravate desserrée. Si c'est un long vol, il a un de ces petits colliers gonflables en demi lune qu'on se met autour du cou. Il va se carrer dans son fauteuil, rejeter ses lunettes sur son front dégarni et se mettre à ronfler discrètement dès que l'appareil a atteint 30.000 pieds. CA c'est le bonheur.

Les religieuses, c'est bien aussi, en général discrètes, elles ont l'habitude des voyages et se déplacent en silence.

A éviter, bien sur, les enfants, mais aussi les folkloriques, les cosmopolites, qui parlent bruyamment des langues invraisemblables et remplissent les coffres à bagages de colis malodorants et volumineux.

Là, à droite, à côté du hublot, j'ai une femme, vingt cinq ans environ, cheveux noirs mi long, collier de perle, jupe droite sombre, un portable allumé sur les genoux, sur l'écran des tableaux chiffrés. Working girl, ça, c'est plutôt bon signe, elle va tapoter en silence.

A gauche, un gros non identifié, ça c'est moins bien, il va ronfler, c'est sûr. Heureusement le couloir nous sépare et, comme je suis près de la sortie je peux étaler mes jambes.

La routine du décollage commence, on entend des bruits sourds dans la soute, le bruit des réacteurs, le gros avion commence à faire taxi, attend son tour, face à la piste, les hôtesses passent dans les allées, vérifient les ceintures, une blonde à chignon, jolie dans sa tenue bleue, s'assoit sur un strapontin près de la porte, juste en face de moi.

Le bruit augmente, le gros oiseau trépigne un peu sur ses pneus, lâche les freins, le bruit enfle, l'avion court de plus en plus vite, le bruit des roues cesse on est en l'air. Je regarde l'hôtesse sur son siège, elle a les yeux fermés, elle serre les accoudoirs, les jointures de ses mains sont toutes blanches, elle est plus stressée que moi.

J'ai volé sur beaucoup d'avions, au début j'avais peur au décollage, peur à l'atterrissage, peur pendant les trous d'air.

Puis, j'ai acheté un jeu informatique, un simulateur de vol, j'ai fait des centaines d'heures de vol me suis crashé des douzaines de fois.

Depuis je n'ai plus peur, quand ça penche, quand ça tremble, quand le train d'atterrissage rentre avec un bruit horrible.

Le petit écran en face de moi indique 40.000 pieds, autour de moi les gens déplient leur journal, chaussent leurs écouteurs, tripotent les petites télés devant eux. On entend le fracas des cantines sur roulettes, on va servir le premier repas. Le grondement des turbines est devenu un feulement discret. Je ferme les yeux, un long voyage est devant nous.

Pour moi c'est un allez simple.

J'ai commencé très jeune à voyager. Mon père était diplomate. Mes premiers souvenirs, j'avais quatre ou cinq ans, la Mauritanie, Nouakchott. Je me souviens des maisons en terre, des gens au teint noir avec les dents qui brillent, habillés de longues robes bleues.

Il y avait des tempêtes de sable, on devait fermer les fenêtres dans la maison, le sable s'infiltrait partout, il fallait boucher le dessous des portes avec des tapis roulés.

Ma mère pleurait le soir, je l’entendais depuis mon lit, je pense qu'elle ne supportait pas l'exil miteux qui était le nôtre.

Je n'ai jamais su quel crime mon père avait commis pour être envoyé là.

Je ne me rappelle plus bien combien de temps ça a duré, j'étais petit.

Puis on a été en Grèce, plus longtemps, mes deux soeurs y sont nées.

C'était différent, il y avait un lycée français, les Grecs aimaient bien les Français, beaucoup des amis de mes parents étaient Grecs, et parlaient bien français, avec un joli accent.

La ville était belle, il faisait moins chaud, et surtout on n'avait pas besoin d'avoir des gardes armés à la porte.

Mon père était un homme très exigeant, dur avec lui-même, dur avec les autres. Il était puritain, austère, rigoureux.

Pour des raisons que je n'ai jamais très bien comprises sa carrière stagnait. Il occupait des postes subalternes. Il s'en plaignait souvent, à table il se moquait cruellement de la stupidité de ses supérieurs, se lamentait de devoir servir des incapables.

Ma mère, pendant toutes ces années, a supporté stoïquement son esprit acerbe.

Mes soeurs, plus jeunes, adoraient la Grèce, le soleil, la mer.

L'été, les vacances se passaient chez nos grands parents, dans une vielle maison, à la campagne, avec un grand jardin. Il y avait de l'herbe, des bêtes, des vaches, des poules, un vieux cheval de trait qui nous paraissait énorme.

Les discussions en famille étaient étriquées. Quand vous revenez de loin, la politique locale, le prix des voitures ou l'inconduite notoire d'une cousine vous paraissent mesquins, sans intérêt.

Vous racontez aux jeunes de votre âge ce que vous avez vécu, les paysages, les gens, les animaux, les moeurs, la musique, personne ne vous croit, vous êtes un poseur, un snob. Alors vous vous promenez seul dans la campagne, pensant que votre mystérieuse solitude va vous rendre intéressant, mais tout le monde s'en fout et vous vous promenez tout seul.

En Grèce, j'ai aussi découvert les femmes. Parmi ces filles de diplomates il en était de délurées. Loin de la métropole les moeurs étaient plus libres, enfin, un peu plus libres. Il y avait de chaudes après midi sur les plages, derrière les rochers, parfois un sein juvénile sortait du maillot deux pièces. On revenait encore échauffés, la peau couverte de sable et d'ambre solaire avec un caleçon de bain qui gratte.

Dans la petite communauté française, ces escapades n'échappaient pas à nos parents. Mon père, qui en vieillissant devenait de plus en plus rigoureux, tonnait à table contre ces débordements.

Les mots, les choses qui coulent sur vous, enfant, deviennent insupportables quand vous avez quinze ans, les glandes, sans doute. C'est la rébellion, on répond, on est insolent et un jour ça va jusqu'à l'affrontement physique. Mon père utilisa la cravache (la cravache, pensez donc!) une fois de trop, je résistai, j’eus le dessous, j'optai donc par la suite pour un silence glacial.

Aussi quand à l'âge de dix- huit ans on m'envoya à Paris faire mes humanités, c'est avec soulagement que je quittai le nid.

Les pavés luisants de pluie de Paris remplacèrent les rives enchantées du Péloponnèse. Là je vécu solitaire mes premières années d'adulte au milieu de ceux que l'on appelait pas encore les bobos.

Paris quand on n'a pas d'argent, c'est moyen. Il pleut, on prend le métro.

Au début on regarde les magasins de luxe, les restaurants chics, les cafés, en se demandant qui peut se payer tout ça, ensuite on passe devant sans s'arrêter, on ne les voit même plus.

La plupart des étudiants que je fréquentais habitaient chez leurs parents, étaient élégants, les fringues ça compte à cet âge là, moi j'avais une parka pourrie et des baskets, j'étais transparent.

Je travaillais avec zèle, mes parents ne manquant pas de me rappeler que je n'étais que l'aîné d'une famille nombreuse. Ils n'avaient aucune idée du coût de la vie à Paris et me demandaient fréquemment ce que je pouvais faire de tout cet argent.

Je vivais pourtant dans une chambre de bonne au sixième sans ascenseur, louée à des amis de mes parents qui ne manquaient pas de me réclamer le loyer le cas échéant.

Leur fils faisait les mêmes études que moi. Il était beau, bien habillé, couvert de femmes. Il était aussi stupide et paresseux. Quand on avait un contrôle, il s'efforçait de copier sur moi, comme un gamin. Comme je lui en faisais le reproche il me répondit:

- Qu'est ce que tu as à travailler comme une bête?

Ce n’est que plus tard que j'ai compris que lui n'avait pas besoin de ça pour vivre.

J'ai trouvé un job d'étudiant, gratte papier pour une compagnie aérienne, c'était mal payé, mais sur les Champs-Élysées, et puis j'avais des billets de faveur pour rentrer en Grèce.

J'avais été recruté sur ma bonne mine par la secrétaire du Directeur de l'agence. Il m'a fallu un moment pour comprendre que je lui avais tapé dans l’oeil. Elle était gentille avec moi, maternelle, on discutait, elle avait de petites attentions. C'était une jolie femme, d'une trentaine d'années, petite, d'un blond roux, très soignée avec un chignon, une toute petite voix. Elle était un peu timide, mais c'est avec elle que j'ai perdu ma vertu.

Un jour, au lieu d'aller à la cantine, elle me proposa de déjeuner chez elle, elle habitait tout près. Et c'est là dans un très joli appartement qu'elle m'initia aux plaisirs de la chair. J'ai connu depuis d'autres femmes, mais je m'en souviens bien, elle était très gentille, très experte, prenant manifestement plaisir à initier le godelureau que j'étais.

Ça a duré plusieurs mois, ça devenait très bourgeois, on avait nos petites habitudes, et puis ça s'est terminé brutalement. Un vendredi son mari est venu à l'agence, il passait par là. Quelqu'un qui n'était pas au parfum lui a dit qu'elle était rentrée déjeuner chez elle, et il nous est tombé dessus dans la plus pure tradition du boulevard. J'étais tout nu, il m'a mis dehors sur le palier, je me souviens, c'était un grand brun en costume cravate, avec une petite moustache fine. Il m'a jeté mes fringues et a claqué la porte.

J’entends encore les cris perçants de la malheureuse, pendant que je remettais fébrilement mon pantalon sur le palier. Heureusement à l'heure du déjeuner personne n'a pris l'ascenseur et j'ai pu m'échapper sans être vu.

Comme j'avais besoin de ce job, le lundi suivant je suis retourné bosser, et là tout allait bien, elle était là, on s'est fait la bise comme d'habitude.

J'ai encore aujourd'hui des contacts dans la Compagnie, je voyage souvent avec eux. Un jour j'ai eu de ses nouvelles par un pilote qui la connaissait, elle va bien, elle est toujours mariée, avec le même, ils ont deux enfants maintenant. Çà c'est Paris, Nini!

Il faut vous dire que je voyage beaucoup, c'est mon destin, je fonce dans les nuages, je vole, le jour, la nuit, l'hiver, l'été, tout se mélange, j'ai une valise pour le chaud, tee shirts, shorts, lunettes noires, une valise pour le froid, laine polaire chapka, gants fourrés.

Pendant mes études, j'avais surtout appris à compter, compter l'argent s'entend. Grâce à mon job d'étudiant j'ai trouvé un poste de comptable au Syndicat des Avionneurs un truc international énorme.

Mon patron était un gros type, costaud avec une moustache à la Squadron Leader. Il avait été pilote militaire et avait fait je ne sais quelle guerre. Il était vêtu de tweed, fumait la pipe. J'ai toujours eu l'impression que l'essentiel de son job consistait à déjeuner en ville dans de très bons restaurants. Il revenait vers quinze heures trente, tout rouge, claquait la porte de son bureau.

Ils m'ont recruté parce que je parlais soi disant anglais. En fait j'étais à peine capable de commander mon déjeuner dans un restaurant, mais bon! Je me souviens du gars qui m'a testé, un petit type, assez anodin, plutôt mal habillé.

Il m'a fait la conversation, en anglais, avec un accent américain assez fort.

Il avait l'air de bien connaître la France, surtout les bons restaurants et les crus de vin. J'ai appris plus tard qu'il était pilote de ligne et qu'il avait épousé une française. Il était sympa, quand je ne comprenais pas un mot il me traduisait.

Grâce à lui, ils m'ont gardé. Il parait que les autres candidats étaient bien pires, ça donne une idée des études d'anglais en France, à l'époque.

Il commence à faire nuit, on a servi le dîner (boeuf au poivron en sauce), pour m'endormir l'hôtesse m'a apporté un excellent whisky hors d'âge. Je savoure ce petit privilège dû à mon job, ils ne peuvent pas savoir que j'ai démissionné.

Ma voisine s'agite, farfouille dans le casier devant elle, elle sort une paire d'écouteurs, bricole un moment pour les brancher, ne trouve pas.

Galamment je me penche vers elle, je l'aide, lui montre les commandes sur le bras de son fauteuil. Elle me remercie d'un petit sourire assez sec, dommage, elle est très jolie, en fait, très beaux yeux, bleus foncés, derrière une mèche de cheveux noirs. en passant je jette un coup d'oeil à son écran, c'est une série de plans, des photos d’un bâtiment bas cerné de murs coiffés de tuiles. La femme referme le couvercle de son portable d'un coup sec, pas vraiment aimable la dame.

L'Argentine…

Je me demande à quoi ça ressemble l'Argentine, j'y ai déjà été, une fois, pour le boulot, mais comme d'habitude je suis passé de l'aéroport à l'hôtel, et le type qui était chargé de m'accueillir parlait tellement, et dans un anglais tellement mauvais que je n'ai même pas eu le temps de faire du tourisme. Par la fenêtre du taxi j’ai vu de larges avenues sous le soleil, bordés d’immeubles un peu vieillots, genre haussmannien, avec des clochetons ronds bombés couverts d’ardoises, une sorte de grand obélisque. J'ai surtout vu des salles de réunion. Bien sur, le dernier jour on m'a emmené dans un restaurant typique, bruyant, ils se ressemblent tous, avec une nourriture épicée, à base de viandes grillée et une démonstration de tango qui m'a laissé de marbre.

Depuis j'ai regardé dans Wikipédia:

L'Argentine est un grand pays d'Amérique du Sud au relief très varié où se côtoient les montagnes des Andes, les lacs glaciaires et la pampa, de grandes plaines de pâturage où paissent les célèbres bovins du pays. L'Argentine est réputée pour le tango et la musique. Au centre de Buenos Aires, la grande capitale cosmopolite, se trouve la place de Mai, bordée de bâtiments datant du XIXe siècle tels que la Casa Rosada (Maison rose), le palais présidentiel à balcon.

J'aime bien le palais présidentiel à balcon, on voit très bien le bandit à sombrero en train d'y proclamer la révolution en déchargeant en l'air ses revolvers à crosse d’argent.

Mais les Andes, les lacs glaciaires et la pampa… Ça doit être grand comme trois fois la France…

Je donne à mon fauteuil la chiche inclinaison permise par les sièges de seconde classe et je ferme les yeux.

Je ne peux pas dire que j'ai été un grand séducteur. Quand j'ai commencé à travailler, j'ai eu une secrétaire, jeune jolie, blonde, elle avait son bureau en face du mien, on avait le même âge, elle venait de province, mes parents étaient loin, on était isolés, on a couché bêtement ensemble. Elle n'avait qu'une ambition, devenir hôtesse de l'air, c'est pour cela qu'elle était rentrée à la boite. Quand elle a eu passé les examens requis, elle a cessé de s'intéresser à moi brutalement, quasiment du jour au lendemain. J'ai été malheureux quelque temps, je m'étais attaché, le coeur se pose ou l'oeil se pose, comme dit le poète.

Et je ne vous raconte pas la blessure d'amour propre.

Ensuite je m'en suis tenu aux femmes mariées, c'est plus confortable, elles sont averties, discrètes, et, à part une ou deux folles, en général plus facile à vivre. On en trouve dans les grands magasins, les supérettes, on se promène le nez en l'air avec à la main un morceau de viande quelconque, et, quand on croise leur regard, on demande d'un air un peu perdu:

- Vous savez, vous, comment on fait cuire ce machin?

Et, une fois sur deux, elles savent.

Mon père avait mis fin à une carrière cahotante. Après un dernier poste plus sympa, (à Naples, cadeau d'adieu), ses collègues lui ont offert une montre en or, avec un mécanisme à quartz Made in China. Mes parents sont rentrés en France, ils habitent la maison de famille, en pleine campagne. Ma mère joue au bridge, mon père se dispute avec ses voisins, tous agriculteurs, beaucoup plus riches que lui. Mes soeurs sont à Paris, elles font toutes deux de brillantes études, les filles sont toujours plus consciencieuses que les garçons.

J'allais les voir, ma mère faisait en soupirant de transparentes allusions à l'horloge biologique, personne dans la famille ne paraissant soucieux de se reproduire. Pour éviter ses regards appuyés je faisais de grandes promenades dans la boue.

C'est alors que j'ai rencontré Manoli.

Dans le métro, bêtement.

Elles étaient trois filles, plutôt élégantes, toutes avec de longs cheveux noirs. Elles parlaient espagnol, fort, et paraissaient très excitées. Une d'entre elles était manifestement soit droguée soit malade nerveusement. Elle roulait les yeux, avait les bras repliés bizarrement, un peu comme les ailes d'un oiseau. Elle titubait et à chaque fois les autres riaient comme des folles. Elles ont fini par bousculer quelqu'un, les gens ont commencé à protester. A ce moment une d'entre elles s'est tournée vers moi et, avec un fort accent m'a demandé de les aider à descendre leur amie. J'ai accepté un peu poussé par les autres voyageurs et on s'est retrouvé tout les quatre sur le quai. Là elles ont toute les trois éclaté de rire et j'ai compris que j'avais été victime d'une mauvaise plaisanterie. Lorsque, furieux, j'ai voulu m'éloigner, une d'entre elles, la plus petite, m'a retenu par la manche et m'a dit :

- Pardonnez nous Monsieur, ma copine Adriana, elle aime jouer les retardées mentales, il faut l'excuser, elle est mexicaine, ils sont bizarres là bas.

Nouveau fou rire général, agacé j'ai voulu partir, et elle m'a dit :

- Est-ce qu'on peut vous offrir un café, pour se faire pardonner?

A ce moment là, j'ai vu ses yeux, de grands yeux très noirs, très grands, d'un noir liquide, un peu brumeux, j'ai dit oui.

Sur le siège voisin la dame referme son ordinateur portable et contemple un moment l'étiquette en plastique sur le couvercle.

M.N.

Monique Normand, c'est son nom, enfin son nom actuel, son nom de plume en quelque sorte.

Elle ne s'est pas toujours appelée Monique, au départ c'était Margaux, la petite Margaux. C'est beaucoup plus tard qu'elle a su que c'était le nom d'un grand vin de Bordeaux et celui de la petite fille d'Ernest Hemingway.

Margaux! A l'époque c'était à la mode à Woippy.

Woippy c'est en Moselle, près de Metz, la plus grande gare de triage de France. Le papa de Margaux était facteur, sa mère faisait des ménages pour arrondir les fins de mois. Elle cachait l'argent pour financer ses menus plaisirs, son mari l'aurait bu autrement, la marche à pied ça donne soif.

Au collège la petite Margaux fut peu remarquée, sauf par ses professeurs de français, elle était douée, elle écrivait bien, elle lisait beaucoup, mais à par cela c'était une petite souris en tablier.

Vers l'âge de quatorze ans, elle grandit, prit des formes, et, avec ses longues jambes de pouliche et un petit visage en forme de coeur aux pommettes saillantes, elle devint la plus belle fille du lycée et de la ville.

Ce changement brutal, et la montée des hormones, ouvrirent une période de n'importe quoi qui dura quelques années.

La liste de ses conquêtes, commencée dans les toilettes du lycée avec ses petits camarades, se poursuivit dans les boites de nuits locales, ou certains bars de la ville où l'on pouvait rencontrer des gens plus murs en quête de chair fraîche.

A l'âge de dix huit ans la situation devenait incontrôlable, Margaux ayant tout essayé, sauf les drogues dures. Le conflit avec ses parents devenait permanent, elle fréquentait des gens, "connus des services de police"' suivant la pudique expression, elle avait même à plusieurs reprises fini la soirée au commissariat, en cellule de dégrisement.

Elle se rendit compte que les hommes l'avaient utilisée de la manière la plus dégueulasse et garda de cette période le souvenir d'une ignoble gueule de bois permanente.

C'est alors qu'elle décida de disparaître.

Elle avait lu Jack Kerouac, fréquenté des punks à chien, elle se fit raser la tête et revêtit l'uniforme: sarouel camouflé et anneau dans le nez. Un traîne patin local lui fournit un petit chien du nom de Bouboule.

Elle avait eu des bontés pour un notable local, un médecin, adjoint au maire, elle le fit un peu chanter, et, munie de Bouboule et d'un petit viatique, elle disparut de Woippy le lendemain de ses dix huit ans.

Pendant deux ou trois ans elle a tout connu, voyagé en stop dormi dans des squats l'hiver, sur les plages ou dans les champs l'été, dansé dans des raves, fait les vendanges, ou la cueillette des fruits, couché avec des paumés.

Ensuite, elle a rencontré Dodo. Dodo, un mètre quatre vingt quinze, cent dix kilos, il a joué au rugby, mais pas longtemps (pas assez lourd!). Deux grands yeux bleus, pas beaucoup de cervelle, bon coeur, des gros bras protecteurs.

Ils ont zoné en semble quelque temps, puis l'hiver est arrivé, ils étaient à Paris, mais les bobos n'aiment pas trop les zonards et la vie est devenue difficile.

Ils ont fait un peu tout, lui dans la sécurité, les bras croisés à l'entrée des grandes surfaces, elle dans l'immobilier, à faire visiter des appartements. Un jour un type l'a appelée au téléphone, il s'est rappelé à elle, il avait visité un appart, avec sa femme, il était intéressé, il voulait revoir, assez vite.

Lors du rendez vous il s'est montrée empressé, elle l'a envoyé paître.

C'est alors qu'il a sorti, sur le plan de travail de la cuisine aménagée, une enveloppe qui contenait des billets. Il en a pris deux, les a posé sur l'évier, sans rien dire. C'était deux billets de cinq cent euros. Elle l'a regardé, elle a ramassé les billets, il lui a demandé son prénom, sans réfléchir elle a répondu "Monique".

Il était corse, d'ailleurs il s'appelait Dominique.

Il jouait au poker, " je suis dans une bonne passe" disait il.

Il lui fit faire la tournée des grands faiseurs, couturiers bijoutiers, la totale, "une fille comme toi ne peut pas s'habiller chez Décathlon".

Il la sortait le soir, dans des cercles de jeu le plus souvent, elle était la plus belle, il était fier d'elle, il la montrait, elle avait l'impression de faire de la figuration. Elle aurait volontiers emmené un bouquin, pour tromper l'attente. Son copain Dodo bougonnait:

- Tu devrais arrêter de voir ce type, Margaux, c'est des malfrats ces gens là.

- C'est Monique maintenant, Margaux ça fait plouc. Et puis tu n’es pas mon père, je n'ai pas quitté Woippy pour qu'on me fasse la morale, et puis avec lui je connais du monde.

- Du monde, du monde, tu parles, le genre de monde…enfin moi ce que j'en dis.

Effectivement, à cette période la petite Margaux, enfin Monique, commença à connaître du monde. Le poker attire beaucoup de gens, il y a les joueurs, riches et puissants de préférence, les affaires, la politique. Il y a ceux qui tournent autour, les putes, les dealers, la coke. Les flics, la police des jeux ça existe.

Monique commença à jouer de la croupe avec discernement, son expérience provinciale lui avait laissé quelques basiques:

- Jamais au premier rendez vous.

- Jamais en liquide.

- Jamais à l'hôtel.

Au départ, Dominique tenta bien de prélever son pourcentage, mais Dodo veillait au grain, et une petite conversation en tête à tête, ponctuée de quelques petites claques à l’ancienne, fit tout rentrer dans l'ordre.

Il avait pris du galon, Dodo, il était passé des supermarchés et des survêts pourris aux boites à la mode et aux costards Armani, il se faisait même des à côtés, soirées privées, accompagnateur d'un soir pour peoples de tout poil. Dans certains milieux un garde du corps va avec la Maserati et les valises Vuitton.

Mais la petite Margaux, pardon, Monique, avait compris qu'elle était en train de repartir dans le même trip qu'à Woippy, en plus smart, mais enfin ça finit toujours de la même manière.

Il y a ceux qui font leur petite affaire rapidement.

Il y a ceux qui prennent du viagra, et ça dure, ça dure, après des fois elle a mal.

Et après il y a les confidences, leurs femmes qui ne pensent qu'au fric, qui ne baisent plus, leurs potes, qui ont la Légion d'honneur et pas eux, pourquoi.

Leurs potes, qui les trahissent, leurs chefs, qui sont arrogants, qui les briment.

La petite Margaux comprit très vite qu'il lui fallait sortir de la spirale, de préférence par le haut.

Il fait sombre dans l'appareil, les gens dorment, vaguement enveloppés dans les espèces d'étoffes fournies par la compagnie. Une hôtesse passe, vérifie que les ceintures sont bien attachées, on a eu quelques turbulences tout à l'heure.

Les seules lueurs sont celles des écrans qui sont restés allumés. Le mien, muet, passe un film américain, où les femmes ont toutes la même coiffure, les mêmes dents, la même silhouette. L'acteur principal, très beau, a un jeu de scène minimal.

Un, il lève la tête, les yeux tournés vers le ciel.

Deux, il regarde le sol, les sourcils froncés.

Avec ça il fait tout.

De temps en temps les actrices se plient en deux, les poings crispés sur le ventre en découvrant leurs dents parfaites. Çà doit être une comédie avec des rires enregistrés.

Il y a une brune, genre Latina, ce qui me ramène à Manoli.

Elle parle un français très bon, sa mère est d'origine française. Elle confond les "u" et les "ou", elle prend des "duches" et non des douches, elle en prend tout le temps d'ailleurs. On s'est d'abord vu dans des cafés, avec ses copines folles, puis les folles sont rentrées au Mexique, elle est restée.

Elle m'a plu, tout de suite, elle était gaie, drôle, pleine de charme, avec son petit accent.

Elle n'était pas très grande, mais dès qu'elle entrait dans une pièce et se mettait à parler tous les yeux se tournaient vers elle, captivés.

Elle était très à l'aise, partout, on aurait dit qu'elle avait toujours vécu à Paris. Avec elle j'ai fait les musées, les jardins, le Luxembourg, Bagatelle, le polo, les petits bistros de Montmartre, tout un tas d'endroits où je n'avais jamais mis les pieds.

La première fois que je lui ai pris la main, elle n'a pas résisté, j'en ai eu comme un frisson électrique. Elle m'a fait un charmant sourire, sans dire un mot. Elle a laissé sa petite main moite dans la mienne, toujours, après.

Bien sûr, en bon macho, j'ai voulu aller plus loin, mais elle m'a très vite fait garder mes distances. Lorsque la situation devenait trop brûlante, elle savait parfois, d’une main experte, faire retomber la pression, enfin la mienne.

C'est le genre de chose que les mères sud américaines (les nord américaines aussi, probablement) doivent apprendre à leurs filles afin de sauvegarder l'essentiel.

Au bout de trois mois j’étais raide dingue de Manoli. Quand elle me regardait tranquillement dans les yeux et me disait : "Alors Géorgès" (c'est mon nom George) j'avais des frissons partout. Je baisais la trace de ses pas.