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Des amis dans l'Ouest de la France , leurs destins, leurs amours à la fin du vingtième siècle. En chemin la deuxième guerre mondiale viendra se rappeler à leur souvenir.
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Seitenzahl: 243
Veröffentlichungsjahr: 2016
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Pour M.O.
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Chapitre 32
Chapitre 33
Chapitre 34
Chapitre 35
Chapitre 36
Chapitre 37
Chapitre 38
Chapitre 39
Chapitre 40
Chapitre 41
Chapitre 42
Chapitre 43
Chapitre 44
Au bout de la pointe de l'Ouest de la France il existe une île qui porte le nom de Locat (prononcer Locatte). On y accède par une route étroite et goudronnée qui serpente au milieu de la vase et qui, la moitié du temps, est submergée par un fort courant.
L'été, les habitants se réunissent sur une petite jetée pour y voir submerger les quatre-quatre des parisiens, peu familiers avec le phénomène des marées. Les efforts du dépanneur local pour les arracher à la vase, les dégâts causés aux pare chocs et à la carrosserie par son tracteur font toujours passer un bon moment.
Pour ceux, mieux informés, qui vont à pied, le goudron humide fait place à un chemin, mélange de sable et d'herbe, qui offre au pied du voyageur une consistance souple et douce à la fois, très agréable.
Le chemin serpente entre de rares maisons, qui ont dû être des fermes en des temps très anciens, désormais déshonorées par ces volets bleus qui ont envahi toute la région.
Ces maisons changent très souvent de propriétaires. Habiter une île est un fantasme répandu. Aller chercher ses cigarettes au bourg voisin en traversant de nuit un petit bras de mer clapoteux est moins drôle. Le jour où le moteur hors bord du canot (prononcer canotte) tombe en panne sous la pluie est souvent l'occasion de révisions déchirantes.
Quelques arbres, artistiquement tordus par le vent, complètent le paysage. Ajoutez un ciel gris, un vent de 80 km à l'heure, et vous aurez une idée de l'ambiance.
Au bout de cette île, il y a une croix, une croix en bois, deux mètres de haut environ, deux poutres en croix, solidement enfoncée dans un massif de béton et entourée de lande.
Tout le monde va jusqu'à cette croix, pour toutes sortes de raisons.
La promenade, simplement, les pieds qui s'enfoncent légèrement dans le terrain élastique.
La promenade sentimentale, à deux, bien protégés par des cirés.
La promenade spirituelle, le chapelet à la main. La région est encore abîmée dans la superstition catholique, malgré les efforts d'une succession de gouvernements éclairés.
La promenade métaphysique où le marcheur, les mains enfoncées dans les poches, regarde la mer en songeant à ses fins dernières.
Au bout de l'île, sous la croix, la mer s'écrase en gerbes blanches sur de grosses boules de granit, ou alors, luisant comme un miroir sous le soleil, elle s'étend jusqu'à l'horizon. On la contemple un moment et on revient, à pas lents d'abord, puis au pas redoublé pour ne pas risquer, pris par la marée, de passer là six heures de plus pour franchir la passe à la nuit tombée.
On revient vers le bourg, ses bistrots, son syndicat d'initiative, la civilisation.
Mais toujours, on retourne à Locat.
Prenez, au hasard, Jules.
Jules a vingt-deux ans. Vigoureusement aiguillonné par des parents attentionnés, Jules a fait de brillantes études. A Paris il a fréquenté une grande école, dont il est sorti dans un bon rang. Ce sont ses dernières vacances d'étudiant, il pense à son avenir et cela l'effraye un peu.
Il franchit la passe, il n'a qu'une vague idée de ce qu'il voudrait, ou pourrait faire dans la vie. Sa future vie reste floue. Il a du mal à croire que quelqu'un va lui donner de l'argent pour rester assis dans un bureau, d'ailleurs il se demande ce qu'on peut bien faire toute la journée dans un bureau.
En attendant, ce soir il sort en boite. En boite c'est un bien grand mot, la modeste station balnéaire que constitue le bourg n'en compte que deux.
La première est le club house du club de tennis local. Une grosse maison en pierre au milieu des pins. Là, une matrone d'une cinquantaine d'année sert des "gin fizz" pour les riches, des bières pour les fauchés. Elle met les disques sur un pick up. Les disques, vous savez, ces petits trucs noirs avec un gros trou au milieu. C'est l'époque du Rock and Roll, les idoles s'appellent les Beatles, les Rolling Stones, Chuck Berry et Fats Domino.
La jeunesse locale s'y masse à partir de onze heures du soir, pour danser et flirter sous l'oeil bienveillant de la matrone qui recueille les confidences des cœurs brisés et tient la tête de ceux qui ont trop bu sur la cuvette des cabinets.
Le tout avec la bénédiction des parents, qui au moins comme ça savent où sont leurs enfants, et des édiles locaux, trop contents de voir les jeunes ne pas traîner dans les rues la nuit.
L'autre boite de nuit est une baraque en planches au bord de la plage. Le jour on y vend des cocas aux enfants, la nuit des bières. L'ambiance est plus crapuleuse. Un jour Jules y a été en douce, en fin de soirée il a aperçu un type qui besognait une fille dans la pénombre, adossée contre le tronc d'un pin.
Mais ce soir Jules va dans la première.
Pour y arriver, il va faire un kilomètre dans le noir, au milieu des pins en espérant qu'un plus fortuné, possédant une voiture, le ramènera chez lui.
Devant lui, dans le noir, une silhouette, pull marin, blue jean, et les courtes bottes bleues foncé qui attestent que leur propriétaire fait de la voile. C'est l'uniforme local, d'ailleurs ici tout le monde fait de la voile, il n'y a que ça à faire et il fait trop froid pour se baigner.
Jules rejoint l'inconnu, qui y va, lui aussi, c'est son cousin Fred. Ici tout le monde est cousin. Prenez Fred et Jules par exemple, ils ont une arrière grand-mère commune. Dans n'importe quelle partie du monde ils seraient l'un pour l'autre de parfaits étrangers, ici ils sont cousins. La mère de Jules et le père de Fred sont capables de leur réciter sans un battement de cils leurs origines communes pourtant parfois fort embrouillées.
Jules est petit, la population n'est pas très grande dans ces régions, mince, petite ossature, cheveux blonds, bouclés, de beaux yeux verts. De bonnes joues lui donnent un air enfantin, sans le savoir il plait aux dames mûres.
Fred est grand, bien découplé, avec un nez aquilin, des cheveux noirs bouclés, les mouvements souples d'un sportif. Il dégage un sombre charme celte.
- Salut.
- Salut, il y aura du monde ce soir, tu crois ?
- Sais pas, en principe Suzanne vient, je l'ai vue cet aprèm, elle va au cinéma d'abord.
Suzanne est une des lionnes locales, une belle blonde avec de la poitrine et de la fesse, une grosse tresse dans le dos qui tressaute quand elle danse le rock. Tout deux baisent la trace de ses pas.
Ils montent, dans la nuit, le coeur plein d'espoir, guidés par la musique qu'on entend dans le lointain. Ils sont jeunes.
Leurs parents, trente ans plus tôt, ont eu des vacances moins agréables. Quand la France est entrée en guerre le père de Jules, le père de Fred, et un troisième ami se sont retrouvés un soir, sur la plage, au soleil couchant.
- Qu'est-ce que tu vas faire?
- Moi, c'est simple, je suis officier, je vais rejoindre mon régiment.
- Et toi?
- Je vais m'engager, je pense.
- Moi aussi.
Et ils se sont donné rendez vous à Berlin. Sans états d'âme, sans lamentations. Le rendez- vous n'a pas eu lieu, l'ami n'est jamais rentré.
Cette région de l'ouest a été particulièrement marquée par les guerres. Les paysans et les pêcheurs ont fourni les gros bataillons de la chair à canon en 14 18, et les monuments aux morts de la région portent des listes plus fournies que partout ailleurs. La dernière fois, beaucoup sont partis pour l'Angleterre de nuit, à la voile, sur des bateaux de pêche.
Et puis, les parents de Jules et Fred sont des aristocrates, génétiquement promis au métier des armes.
Aristocrates cela veut dire que, quelques siècles plus tôt, leurs ancêtres, parfois venus du Nord, ont conquis à coups de massue un territoire sur la population locale. Ou alors qu'ils ont servi dans l'armée d'un caïd de l'époque, roi, duc ou autre. Ou alors qu'ils ont épousé une riche héritière. Ou alors qu'ils ont fayoté auprès d'un prince quelconque.
Que reste-t-il de tout cela, en ce vingtième siècle finissant?
- Le sentiment diffus d'appartenir à une sphère particulière. Jules et Fred, par exemple n'envisagent pas d'épouser quelqu'un qui ne soit pas comme eux. Depuis trois ou quatre générations, leurs parents et leurs grands parents se sont mariés entre eux, pour garder la tradition, ou l'argent, ou les deux.
Au fil des générations, leur patrimoine financier s'est appauvri, leur patrimoine génétique aussi, mais qu'importe, on continue bravement.
- Une appétence ancestrale pour le métier des armes, façon chic de gagner pauvrement sa vie.
Bien sur, il y a des variantes.
Il y a les riches dont les ancêtres au 19° siècle ont épousé de riches bourgeoises suivant la technique dite du redorage de blason. Ils regardent les autres de haut, les reçoivent parfois en leurs châteaux et leur donnent des leçons.
Il y a les pauvres qui méprisent les riches en public tout en buvant leur whisky et les jalousent en privé.
Fred a bien assimilé cette problématique. S'il courtise Suzanne c'est, bien sûr, parce que c'est une méchante nana, mais aussi parce que son père est promoteur immobilier, ce qui, à cette époque, est synonyme de fortune.
Jules, qui est plus benêt, ne voit en elle que ses courbes voluptueuses et une tresse qu'il a envie de tirer, façon cour d'école. Pour ce qui est de l'argent, il ne compte que sur lui même pour en gagner, voilà pourquoi Jules sera toujours un aristocrate pauvre.
Ils arrivent, la maison est illuminée, on y entre par une baie vitrée toujours ouverte pour évacuer la chaleur humaine. Ce soir, il ne pleut pas, une partie de l'assistance est dehors, ça flirte, ça boit des bières, ça refait le monde.
A l'intérieur, ça danse, les garçons font tournoyer les filles, l'ambiance est maximum.
Nos héros s'approchent du bar, pour y commander l'unique consommation qu'ils feront durer toute la soirée.
- Une bière
- Un gin fizz
- Tu es en fonds ce soir.
Une troupe déboule, filles et garçons, ils ont eux aussi l'uniforme pull bottes, mais les filles sont plus maquillées, plus sophistiquées, les garçons plus assurés, plus dorés sur tranche.
Ils viennent d'une espèce de kolkhoze de luxe créé au 19 ° siècle par un bourgeois éclairé, leur ancêtre. Il avait reconquis un polder sur la mer, fondé un phalanstère, planté des patates. Ses descendants on planté de luxueuses résidences secondaires, ils sont polytechniciens, députés, ministres parfois. Leurs enfants sont beaux et désinvoltes. Les gendarmes de la région les détestent. Quand ils les arrêtent pour conduite en état d'ivresse, le cabinet d'un ministre appelle avant même que les gamins soient dégrisés.
On dit aussi que les mères de famille font pousser leur production locale de chanvre parmi les ajoncs.
Ils sont loin de leur base ce soir, ils sont venus s'encanailler, et ils dansent, tels des cacatoès au milieu des moineaux. Au milieu danse la belle Suzanne
La soirée va prendre fin, pauvre Jules, il a voulu jouer son va-tout, déclarer sa flamme, mais il a pris un râteau.
- Mon pauvre Jules, je t'aime bien, mais rien que ce soir, tu es le quatrième à me dire ça, et puis je suis trop jeune.
Dit la sainte Nitouche.
Jules en rentrant tristement à pied se demande vaguement qui sont les trois autres, il doit y avoir Fred, bien sur, les autres doivent être de ces blousons dorés.
De grands pieds plats caoutchouteux frappent le sol derrière lui. C'est Fred, il lui tape sur l'épaule.
- Ca va?
D'après le ton, lui aussi a pris un râteau, du coup Jules est tout ragaillardi. L'homme est ainsi fait que lorsque l'objet aimé lui échappe, il préfère ne pas savoir ou il est allé se poser.
- Bien, mais la marée est tôt demain, et ils annoncent du vent, je voudrais sortir.
Le lecteur, perspicace comme il l'est, aura mesuré l'importance de la marée dans ces régions. Quand elle est haute, il y a de l'eau, on peut naviguer, ou même se baigner pour les plus braves. Quand la mer se retire, elle découvre une grève, une chose malodorante, mi plage, mi sables mouvants, mi vase, parsemée de quelques cailloux que vont percuter les marins amateurs , l'été .
La marée varie, tantôt elle est haute le matin, tantôt c'est le soir, du coup le vacancier s'adapte. S'il veut dîner au bord de la mer, il choisira une marée du soir, pour la vue, s'il veut pêcher la crevette le soir, il choisira une marée du matin etc...etc...
Demain donc, Jules se lèvera tôt, mettra ses bottes, son pull bleu et descendra jusqu'à la mer, son aviron sur l'épaule.
Il traînera jusqu'à l'eau sa prame, petit canot à fond plat, et ira en godillant jusqu'à son bateau.
Ah! La godille, moyen de propulsion elliptique et mystérieux, que se partagent les marins français et les mères de famille chinoises (avec un bébé attaché dans le dos).
L'aviron unique plonge à l'arrière du canot, dessinant des figures mystérieuses et le marin, avec un déhanchement désinvolte, propulse en silence l'esquif sur l'eau huileuse des ports.
Puis il montera à bord de sa Caravelle, petit voilier au nez camus hissera les voiles, et, tel Ulysse quittant Ithaque, s'élancera au plus près. (terme de marine signifiant que le voilier avance contre le vent. Dans un tel cas il incline gentiment sa voilure, c'est l'allure la plus chic).
Il fera gris, l'humidité sera proche de 100% ce sera le bonheur. Il passera la matinée à visiter, le plus près possible, des îlots couverts d'une herbe rase et habités par des espèces d'oiseaux protégées dont il ne connaît pas les noms et qui poussent des cris affreux. Le bateau piochera dans les courtes vagues grises, il sera copieusement aspergé et rentrera trempé d'eau salée.
Dans sa famille il y a beaucoup de marins, marins du commerce qui ont fréquenté l'Extrême Orient ou ont été pilotes au canal de Suez.
Ils lui ont appris la manoeuvre et ont nourri son enfance de récits de voyage.
On s'expatrie beaucoup, dans cette région où les emplois sont rares. On devient marin, on part aux Etats Unis, pour travailler dans la restauration. Les "trente glorieuses" qui ont suivi la guerre n'ont pas encore porté de fruits jusqu'ici et Jules sait bien que Locat ne sera jamais, comme Ithaque, qu'une terre de vacances et de retour aux sources.
Mais la marée n'attend pas, c'est bien connu, Jules rentre, trempé, poussé par le vent, le fond plat de son bateau surfe sur les vagues par moments, glissant au dessus de l'eau, suspendu hors du temps et de l'espace.
Une dernière manoeuvre, la prise du corps-mort, qui est une bouée à laquelle on amarre le bateau, (et non le résultat d'un fait divers). C'est là qu'on voit le fin manoeuvrier qui arrive au ralenti sur la bouée. Le marin se déplace alors, nonchalamment, c'est très important, vers l'avant et pêche le ballon en plastique au bout d'une gaffe.
En fait Jules arrive trop vite, court à l'avant, récupère in extremis la bouée et reste stupidement suspendu à l'horizontale entre la bouée et son bateau jusqu'à ce que ce dernier veuille bien s'arrêter. Heureusement, il pleut et personne sur la plage n'est là pour le regarder ce qui aurait terni sa réputation.
Il finit d'amarrer son bateau, gagne le rivage, traîne sa prame sur la grève, l'adosse contre un talus et remonte en courant jusqu'à la maison. Une pluie tiède commence à tomber sur le jardin.
Les parents de Jules ont une maison, non loin de la plage. On appellera ça plus tard une résidence secondaire, en attendant c'est une grande bâtisse, plus haute que large, couverte d'un crépi gris peu appétissant. Elle est bruyante, impossible à chauffer, pourrie d'humidité, avec un escalier en bois aux rambardes branlantes.
Elle a pour unique intérêt de pouvoir loger toute la famille de Jules, qui est grande, deux frères deux soeurs, plus les parents, qui petit à petit retapent la chose. Un toit neuf d'abord, les ardoises coûtent une fortune, la plomberie, ensuite, après on verra.
Les artisans locaux, aux compétences vagues, font des apparitions inopinées, et, après s'être gratté la tête, procèdent à d'incertaines réparations, facturées aux mêmes tarifs que la chirurgie cardiaque, avec des résultats au moins aussi hasardeux.
Mais il y a une cheminée, et le soir, quand suivant les vents dominants elle ne remplit pas la pièce de fumée, on est bien, pour lire ou discuter, ça remplace la télé.
En cette période reculée, où il n'existe que deux chaînes de télévision, en noir et blanc, les parents de Jules mènent un combat farouche.
Pour eux, son père surtout, qui se pique d'humanités, la télé est la mort de la culture, et pour sa mère la mort des bonnes moeurs.
Les parents de Jules sont "kulturny" comme disent les russes. Son père est journaliste,sa mère, après une longue carrière de pianiste, enseigne dans un conservatoire, elle est d'origine polonaise. Les parents de Jules se sont rencontrés à Londres, pendant la guerre, leur histoire est très romantique.
Pour le moment Jules arrive à l'heure du déjeuner. Un joyeux pandémonium règne au rez de chaussée. Les frères de Jules, Pierre et Nicolas, 14 et 15 ans, mettent le couvert pendant que ses deux soeurs 10 et 11 ans courent autour de la table en criant. Du plafond proviennent les premières et tonitruantes mesures de la 5° Symphonie, le père de Jules est Beethovénien comme un fou.
- Tu arrives pour te mettre les pieds sous la table (Nicolas l'aîné des deux)
Jules lui coince la tête sous son bras et lui fait un shampoing sec avec son poing provoquant ses hurlements.
- Jules idiot garçon, laisse ton frère (Vera, la mère de Jules) On passe à table! Henri, descend, c'est chaud!
La mère de Jules a un petit accent, indéfinissable, et a du mal parfois avec l'ordre des mots dans la phrase. A l'étage Beethoven s'arrête. Des pas précipités résonnent, le plancher, mince et posé directement sur d'étroites poutres, laisse tout passer.
Après dix minutes de cris divers toute la famille est assise à table, la mère apporte un grand plat fumant, hachis Parmentier.
- Hashish Parmentier s'écrient les enfants!
Tout le monde se sert et mange.
Le père, Henri, physique improbable. Il est petit, étroit d'épaules, une tête ovoïde couverte de cheveux plats et noirs, des lunettes épaisses comme des culs de bouteilles. Son cou maigre sort d'un col trop large. En plein été, au bord de la mer il porte une cravate qui dévie à gauche et ce matin, il semble ne s'être rasé que d'un seul côté.
Véra, la mère de Jules est plus grande que son mari d'une bonne tête. Des cheveux gris, sévèrement tirés en chignon encadrent un visage aux pommettes saillantes avec de magnifiques yeux d'un bleu profond. Les gens disent d'elle que jeune, elle a été une beauté. Jules trouve que, avec son visage grave et sa silhouette mince, sa mère est encore très belle.
Jules et ses frères et soeurs ressemblent à leur mère. Jules a ses yeux bleus, et ses pommettes hautes, des cheveux blonds et bouclés. Il a un visage poupin qu'il déteste, mais les filles de son âge, et même les femmes un peu plus mûres, semblent le trouver "intéressant". Le pauvre ne s'en est pas encore rendu compte.
- Votre c... de Georges Marchais a encore fait des siennes à la télé, hier soir
- D'abord ce n'est pas le mien, Véra, et ensuite, les gros mots, devant les enfants, enfin...
- Ils en disent bien d'autres, dans ton dos.
Véra jette un regard circulaire.
On parle beaucoup politique chez Jules. Sa mère faisait partie à Varsovie d'un réseau de résistance aux nazis. Elle a fuit son pays, pour gagner Londres en 1942. Les résistants polonais y étaient accueillis. Mais à la fin de la guerre, la Pologne faisait partie du bloc de l'Est, et Véra n'a jamais pu rentrer dans son pays.
Ceux qui l'ont tenté ont été fusillés comme réactionnaires bourgeois. Pour elle, les communistes, de France ou d'ailleurs, ne sont que d'ignobles bouchers.
Le passé du père de Jules est beaucoup plus mystérieux. Quand Jules était enfant, son père a raconté des histoires de saut en parachute. Mais très rapidement, lui et son épouse ont cessé de parler de la guerre, de cette époque où ils se sont rencontrés.
Ce n'est que beaucoup plus tard que Jules, âgé déjà, connaîtra la vérité, grâce à une merveilleuse invention que pour l'heure il ne peut imaginer, l'internet.
La nuit tombe sur l'Aquitania. Il fait beau ce soir, la mer est calme. Le paquebot avance doucement, comme un ciseau qui couperait une soie noire et moirée. Fred est accoudé au bastingage, à l'arrière, et il regarde le sillage que le bateau laisse derrière lui, à perte de vue. Par certaines nuits chaudes, en Méditerranée l'eau agitée devint phosphorescente et le sillage se transforme en une sorte de traîne lumineuse. Fred la regarde fasciné. L'air est calme, il fait doux.
Le bateau fait route vers un port de Méditerranée que Fred connaît bien, il y est né, il y a 25 ans.
Ses parents étaient enseignants, tous deux. Ils se sont vu proposer un poste outre-mer. En ce temps là l'Afrique du Nord abritait des lycées français. Ils étaient jeunes, ils ont été tentés par l'aventure, ils sont partis. Fred et ses frères sont nés là bas, mais les évènements ont mis fin à la partie.
Les parents de Fred enseignent maintenant dans un lycée de l'Ouest, pour eux la retraite approche, mais dans leur souvenir cette période reste comme une longue et belle escapade, de grandes vacances de plusieurs années, au soleil.
Fred a grandi dans un pays où le ciel était bleu foncé, où la terre était de la couleur ocre des terrains de tennis, où les femmes étaient voilées.
Il a été bercé par le chant du muezzin et le bruit de la mer sur le rivage. Quand il est rentré en France tout lui a paru petit et sale, depuis les murs des maisons jusqu'aux sujets de conversation.
Ce soir il respire, il revient vers sa ville natale, il se demande s'il la reconnaîtra, le port, les marchés, la foule, les hommes aux bras ballants, entravés par les vêtements longs, qui se tiennent par la main pour traverser les rues. Les femmes dont les rires sont étouffés par le haïk blanc qui les enveloppe.
Les étoiles commencent à apparaître, le ciel devient plus sombre. Du pont supérieur s'échappe une musique de jazz. Pour Fred c'est l'appel du clairon, il est le commissaire du bord, sa mission est de s'assurer du bien être des passagers, et pour ce soir des passagères. Il va donc devoir les faire danser, car il y a bal à bord. Il soupire, jette sa cigarette par dessus bord et se tourne vers la lumière et le bruit.
Fred a fini ses études, droit, commissariat de la marine, c'est son premier voyage, il commence à gagner sa vie, après une jeunesse plutôt spartiate. Physiquement il est grand bien bâti, pas une once de graisse, le cheveux bouclé brun, des yeux noirs et sévères, du charme toujours, Il n'en n'abuse pas encore, les femmes sont pour lui un mystère insondable et il s'en méfie, car sa mère lui a dit qu'elles n'étaient bonnes qu'à prendre son argent durement gagné. C'est donc d'un pas lourd qu'il se dirige vers les flonflons du bal. Seule Suzanne, objet inaccessible de son amour trouve grâce à ses yeux, et elle est bien loin, Dieu sait entre quels bras elle valse ce soir, à mille milles de là.
Il franchit la porte du grand salon des premières, brillamment éclairé. Le capitaine, barbu et galonné à souhait, ouvre le bal avec une quelconque emperlousée, les premiers couples s'élancent.
Fred se heurte à une jeunesse un peu boulotte avec qui il a déjà causé, depuis les trois jours que dure le voyage, ils ont joué aux petits chevaux et au deck tennis.
- Allons Monsieur le Commissaire faites votre devoir, faites moi danser.
Il enlace la donzelle, potelée ma foi, assez agréable au toucher, dans sa robe en soie.
- Qu'est-ce que ça fait un commissaire, à bord?
- Oh, mademoiselle, il y a toutes sortes de choses à faire, à inspecter...
- Vous pouvez m'inspecter, commissaire, je n'ai rien à déclarer.
Elle se rapproche, et Fred sent monter une irrépressible érection, il tente de se dégager mais la donzelle ne l'entend pas ainsi et il doit se soumettre. Elle n'est pas mal cette petite finalement.
Plus tard dans la soirée ils se retrouveront sous les étoiles. Elle s'appelle Sybille, elle a 20 ans, elle accompagne ses parents qui ont des intérêts en Afrique du Nord. Son père est éleveur, dans le Charolais, apparemment sur une grande échelle, car ils habitent à Paris, dans le 16°. Même Fred connaît le 16°. Ils finissent par s'embrasser sous les étoiles, ce qui a deux conséquences:
Fred perd une partie de ses préventions contre les femmes.
Il trouve qu'il passe une soirée beaucoup plus agréable que prévu.
- Nous arrivons demain dit la donzelle, dans huit jours vous serez dans un autre port et ne penserez plus à moi.
- Nous pourrons peut être nous revoir, dit Fred, combien de temps restez vous ici?
- Une semaine, le temps que mon père voie son fondé de pouvoir, il doit aussi parcourir des domaines dans l'arrière pays. La Société a une résidence pour les gens de passage, nous l'attendrons là.
Fred respire un grand coup et se lance
- Ecoutez Sybille, demain nous abordons, je serai pris toute la journée par les formalités, le chargement etc... Mais après-demain, si vous voulez, je vous ferai visiter la médina, je connais bien le pays, je parle un peu... vous verrez c'est plein de charme.
- C'est formidable, à bientôt alors mais
il faut qu'on se quitte, Maman va s'inquiéter.
Elle s'enfuit, sa robe gonflée froufroutant sous les étoiles.
Fred regagne pensivement sa cabine, une couchette, une armoire, un bureau et une chaise attachés au plancher, des étagères ménagées dans la cloison, avec des rebords pour éviter que tout tombe dans un coup de roulis. Au mur des photos de famille, un avocat qui pousse dans un pot de yaourt en verre, des coquillages exotiques.
Il fait chaud, par le hublot ouvert la mer, couleur d'argent sous la lune, bruisse, Fred se couche pensif. Il s'est laissé emporter par la vitesse acquise, il va devoir s'exécuter, cornaquer la demoiselle, enfin, après tout, elle a une certaine fraîcheur, et puis, de toute façon, c'est pour huit jours.
Suzanne rentre chez elle, sort de son sac la lourde clé qui ouvre une petite porte ménagée dans une porte cochère entourée d'une ogive de pierre. Les pavés de la cour intérieure brillent sous la pluie. Un gracieux escalier en colimaçon dessert les trois étages d'un vieil hôtel au style Renaissance. La chambre de Suzanne est tout en haut, en mansarde sous les toits, mais de la haut, elle voit la Seine, et la tour pointue du Quai des Orfèvres.
Elle secoue son imperméable et rentre chez elle.
Le père de Suzanne voyage beaucoup. Il est en Chine, avec sa mère, pour plusieurs mois. Suzanne et son frère sont maintenant trop vieux pour les accompagner, aussi sont-ils installés dans l'hôtel particulier de la famille, dans le vieux Paris.
Son frère, dix-neuf ans, travaille comme un ours, il est en khâgne dans un grand lycée.
Suzanne a vingt ans et suit sans empressement les cours de l'école du Louvre. Elle est très jeune, très jolie et tout le monde le lui répète. Elle et son frère sont lâchés tout seuls tout les deux, sous la surveillance d'un oncle célibataire, décorateur d'intérieur, surtout préoccupé par les meubles anciens et les peintres contemporains, autant dire que son joug est doux et son aiguillon léger, comme dit la Bible.
Ses parents sont très fortunés, Suzanne et son frère ont donc un train de vie tout a fait confortable.
Dans sa chambre elle secoue ses cheveux devant le miroir d’une petite coiffeuse.
Quelqu’un frappe, son frère. Il s’appelle Marc, il est décoiffé, en pantoufles, et il a des boules Quiès dans les oreilles.
- Plusieurs types ont appelé.
- Ah oui, qui ?
