Ne lui parle pas d'elle - Armande Rahaga - E-Book

Ne lui parle pas d'elle E-Book

Armande Rahaga

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Beschreibung

Isolée dans son univers, Ann vit avec le fantôme d’Hélène, cette mère qu’elle n’a jamais connue. Il ne lui reste que quelques souvenirs effacés et des rêves palpables. Elle navigue entre ces sensations et y trouve souvent l’inspiration pour écrire.
Le jour où le doute s’installe autour de la mort de sa mère, elle se met en route à la recherche de son histoire. Les rencontres et les récits donnent à Hélène plusieurs visages. Égarée entre le réel et la fiction, Ann s’enfonce alors dans l’opacité de sa propre identité.

Déconcertant roman initiatique, Ne lui parle pas d’elle embarque le lecteur dans une quête de la vérité, entre présences oniriques et secrets de famille. La plume d’Armande Rahaga trace des personnages criants d’authenticité et d’élan vital.

À PROPOS DE L'AUTEURE

Née en 1991, Armande Rahaga réside dans le sud de la France, où elle a étudié les sciences du langage et la communication. En 2019, elle remporte un prix pour une de ses nouvelles. Ses mots et inspirations quotidiens sur son compte Instagram @amr_story rencontrent un vif succès. Elle continue dans la voie littéraire en publiant ce premier roman plein de promesses.

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Seitenzahl: 256

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Édition : Juliette Favre

Couverture : Pixabay / Michel van der Vegt – Juliette Favre et Karine Dorcéan

Mise en page : Graphic Hainaut

 

ISBN : 978-2-931008-28-7

 

Tous droits strictement réservés. Toute reproduction d’un extrait quelconque de ce livre par quelque procédé que ce soit, et notamment par photocopie, microfilm ou support numérique ou digital, sans l’accord préalable et écrit de l’éditeur, est strictement interdite.

 

C’est de penser que, toi, tu puisses mourir qui rend mon monde si petit.

Iván Repila – Le Puits

 

Devrais-je être satisfaite de ce que je suis ?

On m’a dit : « Hélène, tu es si belle ! » Permettez-moi d’en douter. Permettez-moi d’arracher votre langue et de la jeter au fond d’un trou.

Le temps s’écoule, on n’a pas le choix.

Je me dis souvent que je serai mieux armée la prochaine fois. Comme si c’était possible. D’apprendre à s’aimer. À chaque pas, je m’enracine un peu plus. Je crois que ça vient des hommes. En fait, ça vient de moi. Mes esclaves, mes bourreaux. Je me bats contre eux chaque jour. Leurs regards sur moi me dépouillent. Je dois entrer en guerre pour récupérer cette partie de moi qu’ils ont dérobée.

Leurs mains puissantes sur mes hanches. Leurs lèvres acides sur ma peau. Leurs promesses dans une larme bien choisie.

Il y a tant de va-et-vient qui œuvrent en moi. Une vague me mène sur une rive alors que je ne veux pas m’y attacher. Elle m’en arrache aussi vite.

Comment faire avec un refrain qui me donne la nausée ?

Un truc tranchant à l’intérieur. Ma chair déchirée. Mes parois brisées. La vie reprend. Je parle à nouveau. Je mange, j’avance, je ris. Puis, la plaie mal cousue se rouvre. Déversement. Toute mon intimité, là, dans une flaque.

Eh merde, j’aurais dû prendre le temps de cicatriser avant de me mettre en route.

Ai-je eu le choix ?

première partie

Souvenirs en cavale

1

Du fond de ma première demeure, le battement de son cœur résonne encore dans ma chair. Ce souvenir est le plus clair que j’ai de ma mère.

 

Ann est allongée par terre, le regard traversant le sommet des arbres. Elle sent l’herbe froide qui contredit l’air chaud. C’est souvent comme cela que s’annonce le changement. L’été dévoile déjà ses derniers rayons de soleil, les couleurs ne tarderont pas à changer. De sous les pins, on voit le ciel bleu entre les branches. Les arbres tracent timidement une frontière entre deux mondes, un léger vertige la traverse.

Au loin, un son perce le vide. Une silhouette élancée se dessine au-dessus du sol. Ann relève légèrement la tête et croit un court instant voir quelqu’un traverser le jardin. Elle se redresse un peu, appuyée sur ses coudes, pour observer la scène plus attentivement. Une fumée bleutée enveloppe le pas de son chat qui tente de se frayer un chemin vers elle. Derrière lui, la petite maison en pierre de Jacob se dresse sur quatre pattes. Elle lui paraît plus vivante que jamais.

Nez-Rond continue d’avancer, pas plus perturbé qu’un coq dans sa basse-cour. De nature craintive pour tout ce qui sort de l’ordinaire, il aurait certainement sursauté ou disparu sans crier gare si un inconnu avait empiété sur son territoire. Elle se rassure, il s’agit encore d’un mirage, un de plus.

Elle est bien seule.

Il lui semble souvent apercevoir des ombres là où il n’y en a pas. Dans les moments où les repères se diluent au carrefour des chemins, Ann s’abandonne généralement à ses rêves. Cette fois, c’est un rêve récurrent, revenu pendant la nuit, qui fait écho à des sensations de plein jour. Elle s’y plonge.

Elle était encore une toute petite fille. Hélène, sa mère, lui tenait la main fermement au point que la marque lui en restait parfois au réveil. Elle n’arrive pas à se remémorer son visage. Le rêve est devenu pour elle le moyen de revivre à ses côtés. Elle se décide à écrire avant que tout ne parte en fumée.

 

« Ann, tiens-moi bien la main, ne la lâche pas surtout. » Je serrais de toutes mes forces, comme Maman me le demandait. Je ne voyais pas son visage, pourtant je sentais la peur qui émanait d’elle. Elle avait des ailes. De grandes ailes blanches, recroquevillées sur elles-mêmes.

Nous marchions dans un bois dense et étrangement lumineux, quand un grognement nous surprit. Un ours blond avait fait irruption dans notre paysage et il se dirigeait droit sur nous. Elle me poussa derrière un arbre pour me cacher et se mit à courir dans une direction opposée. Il regarda d’abord ma mère, intéressé et prêt à se lancer dans la course. Puis, il se tourna vers l’arbre qui m’abritait, comme s’il avait toujours su qu’il choisirait cette option. Comme s’il s’était mis d’accord avec elle. Il était venu pour moi. Il s’approcha doucement et je vis d’abord dépasser son nez humide de salive. Puis j’aperçus sa gueule, qui devait faire la taille de ma tête tout entière. Bientôt il me fit face. Je me paralysai, hypnotisée par ses deux yeux ronds et sombres. J’aurais pu mourir de peur sur place, mais j’étais dans un rêve. Et le seul endroit où la mort n’a aucune emprise sur le monde, c’est bien dans mes rêves. Le seul endroit où je trouve toujours une solution pour ne pas souffrir.

Je voulais fuir, mais c’était peine perdue. Quand quelque chose détourna l’attention de l’ours juste un tout petit instant. Un ange. Un bruit. Un instant suffisamment long pour que je prenne un de ces élans qui viennent du sol. Ceux qui portent. Ceux qui sauvent. Je pensais que j’allais me mettre à courir plus vite que l’éclair, mais au lieu de ça, je m’envolai vers le ciel, au-dessus des collines. L’ours n’était plus qu’un souvenir, une petite tache ronde sur la forêt aplatie. J’avais des ailes et ma mère était partie en courant.

En courant…

 

Ann saisit son vieux carnet à la couverture en cuir, celui dans lequel elle laisse vivre son intimité. Son carnet de rêves. Elle l’avait trouvé au fond d’un vieux tiroir dans la chambre de son père. Ce n’était pas ce qu’elle cherchait à dénicher ce jour-là, mais depuis, il l’accompagnait partout. Il est devenu une sorte d’inventaire où chaque pensée, chaque doute y est accroché avec soin, jusque dans les marges et les espaces entre les lignes. Elle craint le jour où il ne pourra plus contenir de nouveaux mots.

Elle retire ses lunettes et tente, non sans peine, de se relever à la force des jambes. Elle s’apprête à retranscrire cette histoire sur son ordinateur, car celle-ci méritera peut-être de s’élever plus haut que les autres, toujours coincées sur leur écrin de papier, au fond d’un de ses tiroirs.

 

L’intérieur de la maison de son père est resté dans un état pitoyable. Elle a déjà du mal à mettre au clair ses propres idées, alors le désordre de la vie de Jacob attendra le temps qu’il faudra. Un monstre de courriers et de cartons à demi ouverts a élu domicile au milieu du salon. Il mange la lumière et s’étale sur toutes les surfaces disponibles. Des vieilleries familiales se sont accumulées au fil des années sur le haut des trois bibliothèques, festoyant en harmonie avec la poussière et les toiles d’araignées. La femme de ménage devrait passer plus souvent, songe-t-elle en traversant la pièce.

Et alors que le désordre continue d’étendre son territoire, elle se rend compte qu’elle perd le sien. Elle n’a que quarante et un ans, mais en regardant l’intérieur de ce lieu qu’elle habite désormais, elle a peur de ce qu’elle va devenir : une femme solitaire ne pouvant plus se déplacer seule, vivant à jamais dans la vieille maison de son père. Une angoisse tenace qui marque jour après jour un peu plus son visage. Et la solitude n’arrange rien, elle est incapable de garder quelqu’un à ses côtés, comme si elle portait une malédiction. Elle finira sûrement vieille fille, c’est ce qu’elle se dit parfois, quand l’espoir ne la réchauffe plus. Elle se déplacera à tâtons dans les sombres années qui l’attendent.

Le poids du passé envahit chaque pièce de la maison. Son père recevait tous les maigres héritages de ses grands-parents et autres tantes éloignées qui n’avaient pas trouvé de place dans leur vie pour faire des enfants. Depuis qu’il a décidé de perdre la tête et d’attendre la fin à l’hospice, Ann a dû endosser le rôle de tutrice. L’enfant devient parent, le parent redevient enfant. Et c’est elle qui hérite à présent de toutes les babioles de leurs défunts aïeux. Si encore elle pouvait toucher le pactole, mais non, les quelques milliers d’euros qui tombent parfois lui permettent tout juste d’entretenir la maison et d’en donner un peu au père de son fils pour aider à l’élever, à sa façon.

Le salon est devenu une prison de souvenirs laissés par ces disparus, et la seule chose à faire serait de les jeter, mais Jacob lui a demandé de continuer son travail de fourmi. Il passait ses journées à trier, à classer, à compartimenter des montagnes de lettres, de factures, d’objets personnels, de bibelots, et cela semblait lui donner un but. Elle n’a jamais compris pourquoi.

Et puis, il y a quelques mois, Ann a reçu un coup de téléphone. Son père a subi une crise, une fausse attaque, de l’angoisse, finalement rien de fatal d’après les médecins. Pourtant, cela lui a valu un ticket direct pour la maison de retraite. C’est lui qui aurait demandé à ce qu’on l’y emmène, c’était son choix. Après quoi, il n’a plus voulu parler, comme s’il avait fait vœu de silence. Cet évènement l’aurait choqué. Les infirmières ont précisé qu’il aurait eu peur de ne pas pouvoir se relever seul après une chute, que personne ne l’entende crier au secours, qu’on le laisse pourrir sur le plancher. Il aurait accepté d’avoir besoin d’aide. Ann a hoché la tête, que pouvait-elle dire de plus, elle ne voyait plus son père depuis des années, ce n’est pas elle qui aurait pu le sauver. Malgré tout, elle était certaine d’une chose : ce n’est pas la peur d’une chute qui avait poussé son père à quitter sa maison.

Ann a toujours assumé le choix de partir et de couper quelques ponts avec Jacob. Mais ce jour-là, elle s’était surprise à ressentir une forme de culpabilité, elle ne le voyait pas si vieux, son père. Quelque chose avait déclenché cette crise, il ne pouvait en être autrement. Alors, comme pour équilibrer ses sentiments d’abandon et de culpabilité, elle est devenue la nouvelle gardienne de sa maison. Même si elle n’a jamais voulu de ce rôle, ni du royaume qui va avec. Ce n’est pas son monde. Cette vie n’est pas la sienne.

Elle est partie à dix-sept ans, sans prévenir et sans se retourner. Un simple mot accroché au frigo expliquait en deux lignes son besoin de fuite. Elle est partie dans le sud à la découverte de la vie, et son père ne l’a pas poursuivie, il l’a laissée filer. Elle a abandonné Jacob, seul avec ses mensonges et ses souvenirs. Elle ne pouvait plus supporter de perdre le souffle chaque soir, quand leur maison s’assombrissait, comme si deux mains errantes se tenaient prêtes à l’étrangler. Partir, c’était survivre.

Elle entreprit des études et décida d’écrire. Même si tous les obstacles d’une vie s’alliaient pour lui barrer la route, elle se l’était promis, elle écrirait. Sa mère tenait des journaux, elle le sait, même si elle n’a jamais pu en lire un seul. Petite fille, elle se plaisait à l’imaginer écrivaine ou artiste, tout sauf une femme conforme, selon l’idée qu’elle s’en faisait.

Ann était noyée dans ses regrets. Ceux de ne pas être une autre et de ne pas réussir à faire plus restaient les pires. Et quand elle pensait à sa mère maniant le pinceau dans un vieil atelier au charme irrésistible, c’est elle en fait qu’elle voyait. Elle se confondait avec une autre comme si elle habitait le mauvais corps. Et il n’y avait pas que le corps qu’elle sentait étranger, des visages inconnus se promenaient dans ses rêves, ils ne se taisaient jamais. Elle conversait souvent silencieusement avec ces voix venues de la nuit qui l’interpellaient dès l’enfance.

Alors, elle a fait une promesse. Comme sur un lit de mort, elle l’a faite sur un portrait, une main d’enfant posée sur le cœur peint de sa mère. Elle lui a promis de poursuivre son rêve d’écriture. Elle s’en sortirait. Et jusqu’à son dernier souffle, elle ne lâcherait pas.

2

Il est des souvenirs qui s’effacent et d’autres qu’on ne peut pas oublier. Ce matin-là, Jacob pleurait devant la cheminée. Il avait entendu les escaliers craquer sous le poids de la discrétion.

Il était de dos. Entre les barreaux de la rampe, Ann vit sa tête tourner d’un quart et se replacer bien droite. Les larmes avaient cessé. Il feuilletait un vieux carnet bleu qu’il rabattit sèchement quand elle entra dans le salon. Ann était une enfant curieuse par nature et discrète par éducation. Elle voyait tous les détails qui se cachaient derrière un mot ou un sourire. Alors, bien que Jacob ait eu le réflexe d’abriter le contenu du carnet, elle avait eu le temps de voir que c’était écrit à la main, avec une encre noire. Certains mots étaient durement surlignés, comme s’ils avaient été difficiles à lâcher.

Elle lui demanda ce qu’il tenait là, et sa réaction, pourtant habituelle, la surprit cette fois-ci. Il l’envoya sur les roses. Passer des larmes à la colère en une infime seconde lui parut dangereux. Et ce genre de cris qui ne s’accrochent à rien sauf à sa peine, ils lui viennent d’Hélène. C’est quand il pense à elle qu’il perd la notion des choses. Ann sentit dans sa voix les restes de son amour pour elle, elle venait de le surprendre en flagrant délit, pris la main dans le secret qu’il tenait tant à garder.

Elle n’avait aucun doute, il s’agissait bien d’un des journaux de sa mère, et les larmes lui vinrent comme une prière. Elle s’agenouilla devant lui et lui demanda de la laisser le lire. Il se mit à crier plus fort, d’une voix caverneuse, il prétexta que ça n’avait pas d’importance, qu’elle était morte et qu’ils n’avaient pas besoin d’elle.

Comment sa mort pouvait-elle ne pas avoir d’importance pour eux ? Elle en avait tant qu’Ann avait fouillé la maison à chaque fois qu’il s’absentait, elle avait retourné chaque pièce pour trouver des objets qui lui appartenaient. Elle ne savait pas ce qu’Hélène avait fait à Jacob pour mériter un tel sort et, à l’époque, cela lui importait peu. Rien ne pouvait justifier qu’on l’empêchât de la connaître.

Elle a passé trop de temps à détester son père pour son silence, beaucoup trop de temps à inventer les aventures d’une mère dont elle ne savait rien. Alors, elle écrivait pour que sa mère et elle continuent d’exister. Jusqu’à ce qu’elle réalise que chaque personnage, chaque sensation qu’elle voulait décrire devait d’abord passer par sa mère. Elle était le filtre à travers lequel elle observait le monde. Mais cette Hélène dont elle parle sans cesse, dont elle invente l’histoire, dont elle envie l’existence et même la mort, elle ne la connaît pas. Elle est un vide monstrueusement vaste et creux, qu’Ann tente de remplir en vain, et dans lequel l’écho lui-même ne trouve pas de sortie.

Ann a pris l’habitude de voir vivre sa mère sur les murs de la maison, dans une série de portraits, devenus la seule inspiration dont elle dispose pour imaginer son visage. Ils sont signés en bas à gauche des initiales M.C., un artiste qui a été l’un des amants d’Hélène. Ann a retrouvé des échanges de lettres dans un vieux carton. Une correspondance qu’Hélène et M.C. entretenaient encore bien après leur séparation amoureuse, si on peut la nommer ainsi. Car en réalité, ils ne s’étaient jamais vraiment séparés. Ils étaient restés en contact même quand elle s’était mariée avec Jacob. Ils étaient amis, de très bons amis, c’est ce que les lettres laissaient entendre.

Hélène lui confiait le trouble que pouvait lui causer sa propre image. Elle avait détruit les seules photos qui existaient d’elle. L’idée de se voir figée dans un instant déjà passé la terrifiait. Elle était bien plus que cela. Elle était multiple, imprévisible. C’est peut-être pour cela que la peinture lui paraissait plus fidèle à elle-même. Ann se plaît à penser qu’elle était un peu folle. Elle voulait avoir mille vies et peut-être avait-elle réussi.

Ann ne sait rien de la forme de sa bouche. Rien dans le monde réel ne lui offre de réponse à ces questions si simples. Elle n’a aucune idée de la couleur de sa peau en hiver ou de la profondeur de son regard, et depuis toujours cela lui paraît injuste. À cinq ans, on lui a arraché la personne qui l’enracinait à la terre, sans lui laisser la moindre trace de son passage dans sa vie. À part des situations et des sensations, elle a tout le mal du monde à se rappeler un quelconque détail de son anatomie, de son odeur ou de ses gestes.

Ce qu’elle connaît d’elle, ce n’est que son profil. Hélène avait gardé ses tableaux dans ses bagages, et Jacob les avait sagement consignés, puis alignés sur les murs. Si la Joconde avait eu un profil, il lui ressemblerait sûrement. Leurs visages cristallisent le même secret.

Ce peintre semble obsédé par la ligne de son nez droit et fin, légèrement carré à sa pointe. C’est la seule chose à laquelle il est loyal au fil de ses dessins. Le reste de ses traits varie avec la lumière. Elle qui change si vite. Toujours de profil, elle arbore tantôt une chevelure brune, tantôt des mèches dorées qui se fondent avec le décor. Le peintre prend des libertés avec son visage ; le front et les lèvres lui donnent des airs de déesse africaine, malgré une peau blanche comme neige. Ann se retrouve parfois dans certains de ces portraits. À cet instant, les images fixes vacillent. Elle se laisse alors engloutir dans un tableau devenu miroir. Elle entrevoit un monde qui la fait douter de la réalité. Qui était cette femme ? Son père lui disait qu’elle était brune, qu’elle était belle. Et qu’elle lui ressemblait. Juste un peu.

 

Depuis qu’elle est revenue vivre dans la maison de son enfance, la présence fantomatique de sa mère lui paraît être la seule chose réelle, le seul moyen de la rencontrer. Le jour de son départ, elle avait laissé tomber cette rancœur qui lui rongeait l’estomac, pour essayer cette fois de mettre les deux pieds dans la vie.

Le manque est toujours présent, même si elle ne se souvient pas de l’impact de la perte. Comme si elle avait un jour connu la mort, intimement, comme une sœur, mais allégée de l’amertume du souvenir. Un jour, les choses ont changé. Elles finissent toujours par changer.

Ann a rencontré Michel pendant ses premières années de fac, et le chemin a dévié, s’éloignant de ce qu’elle s’était imaginé. Son ambition à lui c’était de trouver le grand amour, et la sienne la stabilité, pour pouvoir écrire sans peur du lendemain. Sa première erreur. Elle ne peut pas créer dans le confort. Elle ne vibre pas avec la sécurité.

La seule chose qui lui importait à cette époque était d’écrire. Elle s’en était fait une obsession, oubliant le monde autour. Elle blanchissait toutes les nuits, pour éviter la nuit noire. Mais le succès n’a jamais tapé à sa porte. Elle était bien la seule à croire que cela arriverait un jour. Michel, qui voulait mettre un terme à son délire d’artiste, lui avait trouvé un éditeur avec qui il jouait au golf le dimanche. Un certain monsieur Terneuve. Elle a accepté le contrat pour un primo-livre qui sonnait comme le dernier. En serrant la main de cet homme, elle a ressenti un grand vide l’envahir : il est entré par la paume et s’est niché entre les poumons et le cœur. Là où personne ne le trouverait. C’était comme signer un pacte avec le diable. Quelque temps plus tard, elle a reçu les papiers du divorce et a glissé sur la pente des écrivains ratés.

 

Dans son bureau, Ann a gardé un seul de ces tableaux, un profil crayonné sur un papier canson, cette sensation d’inachevé, lignes éphémères et effaçables, lui convient bien. Elle s’est installée dans le jardin d’hiver. Le reste semble être une sorte d’antichambre pour arriver là, dans son monde. Même Nez-Rond a fait de cet endroit le centre de la maison. Une vieille serviette de bain pour panier et un bol ébréché pour gamelle lui suffisent. Il est installé au pied d’un poêle à bois qui ne fonctionne plus. Un lieu authentique, ordonné, comme une île au milieu d’une tempête. Les vitres de la véranda laissent entrer la lumière, peu importe la saison. Une vieille machine à écrire sous-entend pudiquement qu’il s’agit du refuge d’un écrivain. Ann a installé son ordinateur sur une machine à coudre d’un autre temps. Une photo de son fils lui tient compagnie. Les plantes foisonnent et forment une petite jungle autour d’elle, pour bannir l’étouffement. Elles créent du courant d’air, à leur façon. Sur le mur du fond, une table en fer blanc lui permet, à son rythme, de faire le tri du capharnaüm qui loge dans le salon.

Elle attrape un carton rempli des restes de vies entassées et une poignée de courriers datant parfois de plusieurs mois, puis elle fait patienter le tout sur la table en fer. Elle n’attend plus rien de ces fragments du passé de Jacob. Au contraire, elle tente de s’en débarrasser le plus vite possible. Les fantômes pèsent lourd et elle veut avancer.

L’après-midi s’est mis à décliner, et son fils, Joe, a téléphoné à la maison. L’animosité dans sa voix ne l’étonne plus, elle s’y est accoutumée. Mais cette fois, elle est accompagnée d’autre chose. Leurs échanges cordiaux sonnent si faux qu’il devient difficile de lire au travers. Elle aimerait fusionner, elle aimerait que ce soit simple. Ça ne l’a jamais été. Elle n’espère plus que cela change. Il la tient à distance avec le masque de l’adolescent incompris, secret, et avec cette voix volontairement basse et fermée. Jamais un mot plus haut que l’autre. Tout le contraire de la familiarité. Tout le contraire de ce qu’elle avait imaginé entre eux.

— Bonjour, Maman.

— Salut, Joe, ça va ? Tu as une petite voix… Il y a un problème avec Papa ?

— Non, du tout. Il m’a demandé de t’appeler.

Le simple fait de savoir qu’il ne l’appelle pas de son plein gré la fait vaciller de sa chaise, comme si on avait volé son identité et qu’elle n’était plus qu’une peau transparente et vide.

— Ah. Tu as quelque chose à me demander ?

— Ben…

— Dis-moi, tu sais que je peux tout entendre, je…

Il la coupe rapidement, ne lui laissant pas le temps d’essayer de le rassurer.

— Ben, je veux rester avec Papa pour les prochaines vacances. Je veux plus vivre entre vous deux, et tous mes potes sont ici. Si je monte te voir chez Papy, je vais être seul, j’ai personne là-bas. Enfin, tu vois ce que je veux dire. De toute façon, je suis bientôt majeur, donc je ne vous demanderai même plus votre avis dans peu de temps. Autant s’y faire.

Elle a gardé le silence pendant un instant qui semble durer des heures. Au téléphone, quelques secondes sans mots sont parfois d’une violence folle. Elle retient ses larmes et sa colère parce qu’elle ne sait pas comment l’exprimer à ce garçon pour qui elle est une mère étrangère.

— Joe, tu es grand, tu fais ce que tu veux. Si ton père est d’accord, je ne vois pas comment je pourrais te forcer à quoi que ce soit.

Elle ravale tout ce qui voudrait sortir à ce moment précis et s’étonne de paraître si calme.

— O.K., c’est cool. Euh, je dois te laisser, Papa me fait signe.

— Dis-lui que je l’appellerai pour qu’on en discute quand même…

— Ouais d’accord, je lui dirai. Au revoir.

Pendant les quelques minutes qui ont suivi, elle a lâché la main de la vie. Elle est assise à son bureau et elle cherche des yeux quelque chose à quoi s’accrocher. Qu’importe, tant que ça la ramène. Elle s’enfonce dans un puits où ni les gens ni les souvenirs n’existent. Elle a peur de mourir seule dans cette maison vide. Elle est effrayée quand elle imagine son fils traverser l’âge de l’innocence beaucoup trop vite et être déjà prêt à bondir de l’autre côté. C’est imminent. Et dès qu’il l’aura fait, elle l’aura perdu pour toujours, sans retour possible. Avant qu’il ne saute, elle veut lui transmettre un peu de ce qu’elle est. Ce qu’il en fera n’est pas certain, mais au moins il y aura une chance qu’il revienne un jour vers elle. Il faut qu’ils se trouvent, qu’ils se comprennent avant qu’il ne soit trop tard.

Mais Ann ne se comprend pas elle-même. Il reste tant de questions dans ses valises. Et Joe est un inconnu de plus, qu’elle ne sait pas apprivoiser. Elle ne sait pas s’expliquer, dire pourquoi. Ses manques et ses humeurs sont incontestablement tatoués sur sa peau. Mais elle ne sait pas d’où ils viennent. Ils sont noués et enfouis sous des années de fuite en avant et de mensonges, ils ne lui appartiennent pas. Elle les subit autant que lui.

Après les minutes, ce sont les heures qui s’installent. Ann s’abandonne aux pensées sombres qui commencent à manger son ventre. Pour se sortir de cette mauvaise passe, elle se met à taper sur le clavier. Elle est vidée, la lumière n’existe plus. Elle se laisse absorber par une porte ouverte qui masque un endroit dans lequel elle évite de se rendre.

À l’intérieur, elle croise son double adolescent, les yeux cousus et les doigts tressés. Si elle avance un peu, elle voit le canapé devant la cheminée. Sur l’accoudoir trône une vieille chouette rousse qui n’a plus d’espoir de sortir de là. Et quand elle s’approche, une silhouette de dos se dessine. Ni homme ni femme, elle ne sait jamais. Un contour qui absorbe la lumière des lampes et des miroirs. Elle n’ose pas faire un pas, effrayée par ce trou noir à forme humaine qui tente de l’aspirer. Elle voudrait combler le vide qui avale les coussins et les rideaux. Le vent se lève dans la maison. C’est une tornade. C’est le moment. Elle se met à crier, elle extrait de sa tête des charognes, des insultes aux formes animales et des lettres à moitié brûlées, elle les jette de toutes ses forces au fond du trou. Elle les voit qui rétrécissent et qui perdent leur pouvoir. Et la lumière revient, vacillante, incertaine, mais décidée à renaître.

 

La fin de l’été arrive à grands pas et il fait toujours aussi chaud. Le ciel est lourd, humide, il retient la mort qui veut s’abattre sur les arbres. Un curieux courant d’air s’engouffre par la porte vitrée derrière elle. Ann a fait l’erreur de la fermer sans conviction et le vent lui fait maintenant ouvrir grand la gueule. Le claquement sur les murs transparents de la véranda fait voler tout ce qui n’est pas accroché fermement. Une feuille manuscrite est arrachée du carton qu’elle vient de rapporter. Elle virevolte et s’écrase, le frottement du papier sur le sol est strident comme le cri d’une corneille. Sans savoir pourquoi, c’est la première chose qu’elle a envie de ramasser. Elle est pourtant plus éloignée que le cactus renversé qui agonise hors de sa terre.

Elle est tentée de la replier et de la poser sans l’observer. Elle perçoit un risque, une substance vivante qui rampe sur la feuille. Elle sent la présence de quelqu’un dans la pièce, qui est entré par la lettre ouverte. L’avenir s’assombrit et s’éclaircit dans un même temps, et la sensation d’être ailleurs et d’être là, plus que jamais. Seulement contemplatrice d’un monde qui se défait. Son cœur est attiré par cette lettre et c’est tout son corps qui se dirige vers elle sans qu’elle n’y puisse plus rien. Elle a aperçu des ondulations familières dessinées à l’encre noire. La lettre date de février. Le mois où son père a été hospitalisé. Un texte très court, écrit à son attention et signé en bas à gauche d’un H qui ne laisse de place qu’au vertige.

 

Mon cher Jacob,

 

La vie est étrangement faite. Je me sens plus fatiguée encore. Je crois que nous ne nous reparlerons peut-être plus. Le temps est compté.

Je pense qu’il faudrait le faire. Une vie entière pour le décider. Et encore, je n’ai pas la force de ne pas avoir de doutes.

 

Bien à toi,

H.

3

Ann entre dans la chambre de l’hospice. Jacob est dans son fauteuil, face à la fenêtre. Son corps se courbe de plus en plus à chaque fois, comme s’il avait cédé sous le poids des jours qui passent. Depuis le seuil de la porte, il donne l’impression d’avoir deux cents ans. Rien ne bouge, tout est à sa place, comme figé dans un instantané. Le tableau du navire qui part en mer est toujours un peu trop penché sur la gauche, la télévision inlassablement éteinte et les journées longues et silencieuses. Pourtant, une vibration agite ses doigts. Il frappe le tempo d’une chanson ancienne. Son dos s’arrondit au rythme de sa respiration.

Elle s’approche de lui et touche son épaule. Il a le petit rictus du coin de lèvre. Il laisse passer un son pour dire bonjour. C’est tout. Elle tourne sa chaise comme elle peut pour qu’il regarde vers elle, mais ses yeux cherchent le repos.

Son père n’a jamais voulu trop en dire. Maintenant qu’il a trouvé sa place à la maison de retraite, il se paie même le luxe de ne plus répondre à l’appel de son nom, comme s’il n’avait plus toute sa tête. Mais cet après-midi, quand celui d’Hélène résonne dans la pièce, il arrache un instant son regard du vide et se met à fixer sa fille. Ce n’est pas le fait de la nommer car, même s’ils n’en parlent presque jamais, elle l’évoque quelquefois. C’est la façon dont elle l’a prononcé.

Son corps exprime malgré lui une brève panique. Il croirait presque que sa femme va débarquer dans la chambre, au bras de la mort elle-même, pour le saluer une dernière fois.