Nouvelles de Pétersbourg - Nicolas Gogol - E-Book

Nouvelles de Pétersbourg E-Book

Nicolas Gogol

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Beschreibung

Les célèbres Nouvelles de Pétersbourg, écrites entre 1835 et 1842, ne furent rassemblées et réunies par l’auteur qu’en 1843 autour de ce point commun : la ville de Pierre le Grand. Mêlant l'humour et la satire au fantastique, elles sont les témoins inégalés d'une époque et des petites histoires qui se déroulent au détour de la Perspective Nevski.

« Nous sommes tous sortis du Manteau de Gogol. » (attribué à Dostoïevski)

Ce volume contient Le Journal d'un fou, Avenue Niévsky, Le Nez, Le Manteau, Le Portrait.
Traductions de Michel-Rostislav Hoffman et Tatiana Rouvenne.

EXTRAIT DU JOURNAL D'UN FOU

Le 3 octobre.

Il s’est produit, aujourd’hui, un événement tout à fait extraordinaire. Je me suis levé assez tard. Mavra m’a apporté mes souliers soigneusement cirés. Je lui ai demandé l’heure. Il était 10 heures largement passées, et je me hâtai de m’habiller. À dire vrai, j’ai bien failli ne pas me rendre du tout au bureau, m’imaginant d’avance la mine acidulée de mon chef de division. Voilà longtemps qu’il me répète :
— Dis donc, mon petit, qu’est-ce qui te prend ? Tu en as un charivari dans la tête : tantôt tu te démènes, comme si tu avais le feu au derrière, tantôt tu m’embrouilles une affaire au point que le diable lui-même y perdrait son latin — pas de majuscule au grade de l’intéressé, pas de date, pas de numéro d’ordre !

À PROPOS DE L'AUTEUR

Nikolaï Vassiliévitch Gogol est un romancier, nouvelliste, dramaturge, poète et critique littéraire russe d'origine ukrainienne, né à Sorotchintsy dans le gouvernement de Poltava le 19 mars 1809 et mort à Moscou le 21 février 1852.

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Seitenzahl: 326

Veröffentlichungsjahr: 2018

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BIBLIOTHÈQUE RUSSE ET SLAVE

— LITTÉRATURE RUSSE —

Nikolaï Gogol

Гоголь Николай Васильевич

1809 – 1852

NOUVELLES DE PÉTERSBOURG

Петербургские повести

1843

Traduction de Michel-Rostislav Hofmann et Tatiana Rouvenne.

© La Bibliothèque russe et slave, 2015

© Michel-Rostislav Hofmann (Le Journal d’un fou, Avenue Niévsky, Le Portrait), 1946 et Tatiana Rouvenne (Le Nez, Le Manteau), 1968

Couverture : Ilya RÉPINE, Popristchine (1882)

NOTE

Le Journal d’un Fou et Avenue Niévsky de Gogol nous font pénétrer dans le monde de l’administration russe de l’ancien régime, où régnait une hiérarchie assez complexe et conforme à la « Table des Rangs » élaborée par Pierre le Grand. Afin d’aider le lecteur français et de ne pas alourdir notre traduction de notes toutes les fois qu’un personnage est caractérisé par son grade, nous reproduisons ci-dessous cette table des fonctions civiles avec leurs équivalents à l’échelle militaire.

1. Chancelier – Maréchal.

2. Conseiller secret actuel – Général d’armée.

3. Conseiller secret – Général de division.

4. Conseiller d’État actuel – Général de brigade.

5. Conseiller d’État – Général de brigade.

6. Conseiller de collège – Colonel.

7. Conseiller de Cour – Lieutenant-colonel.

8. Assesseur de collège – Commandant.

9. Conseiller titulaire – Capitaine.

10. Secrétaire de collège – Lieutenant (Commandant de compagnie).

11. Secrétaire des constructions navales – Lieutenant (Commandant de compagnie).

12. Secrétaire de gouvernement – Lieutenant.

13. Régistrateur de sénat – Sous-lieutenant.

14. Régistrateur de collège – Aspirant.

Dans le service civil, le neuvième grade conférait la noblesse personnelle ; le quatrième grade, la noblesse héréditaire et le droit au titre d’Excellence (plus exactement ce titre était lié à la décoration d’officier de l’Ordre de Saint-Vladimir, obtenue automatiquement lorsqu’on accédait au quatrième grade).

R. H.

LE JOURNAL D’UN FOU

Le 3 octobre.

Il s’est produit, aujourd’hui, un événement tout à fait extraordinaire. Je me suis levé assez tard. Mavra m’a apporté mes souliers soigneusement cirés. Je lui ai demandé l’heure. Il était 10 heures largement passées, et je me hâtai de m’habiller. À dire vrai, j’ai bien failli ne pas me rendre du tout au bureau, m’imaginant d’avance la mine acidulée de mon chef de division. Voilà longtemps qu’il me répète :

— Dis donc, mon petit, qu’est-ce qui te prend ? Tu en as un charivari dans la tête : tantôt tu te démènes, comme si tu avais le feu au derrière, tantôt tu m’embrouilles une affaire au point que le diable lui-même y perdrait son latin — pas de majuscule au grade de l’intéressé, pas de date, pas de numéro d’ordre !

Maudite girafe ! Mais moi, je sais de quoi il en retourne : monsieur est jaloux de me voir installé dans le cabinet du directeur, à tailler les plumes de Son Excellence. Bref, je ne me serais pas du tout rendu au bureau, si je n’avais eu l’espoir d’y rencontrer le comptable et de lui soutirer une avance sur mes appointements, à cette tête de Juif.

En voilà une créature, Seigneur ! Essayez donc de lui faire lâcher un mois d’avance — bernique ! Vous serez plus tôt rendu au Jugement Dernier ! Vous aurez beau le prier, le supplier, l’implorer, être dans l’archi-misère — il ne lâchera pas un liard, ce barbon du diable ! Et pourtant, sa propre cuisinière lui frotte le museau — tout le monde le sait, c’est notoire !

Pour moi, je ne vois pas les avantages du service dans un bureau : cela ne rapporte quasiment rien. Parlez-moi plutôt d’une bonne petite administration d’État, municipale ou civile ! Voyez les employés : des espèces de petits gringalets, rencoignés dans les angles du secrétariat, à gratter la paperasse ; une redingote innommable ; une trogne à claques, révérence, parler, et ça vous loue de ces maisons à la campagne !... N’essayez même pas de leur offrir, en guise de pourboire, une superbe tasse en porcelaine dorée :

— Pouah ! C’est un cadeau tout juste bon pour un carabin ! vous dira-t-on.

Il leur faut, à ces messieurs, une paire de trotteurs, un milord, ou un castor de quelque trois cents roubles !

Des airs de sainte-nitouche, un langage châtié : « Ne pourriez-vous pas, s’il vous plaît, me prêter votre canif, que je taille mon petit bout de plume... » Mais ne vous y fiez pas : ils vous plumeront en un tournemain et ne vous laisseront que la chemise.

D’un autre côté, notre bureau est tout à fait comme il faut : des tables en acajou et tous les chefs se disent « vous »... Cela ne s’est jamais vu dans une administration de province... Du reste, ce comme il faut est la seule chose qui me retienne.

J’ai mis mon vieux manteau et pris un parapluie, car il pleuvait averse. Dans la rue, pas une âme qui vive : rien que des bourgeoises, se couvrant la tête avec le pan de leur jupe, des négociants armés de parapluies et des courriers. De gens convenables, je n’ai rencontré qu’un collègue, un fonctionnaire, comme moi. Je l’ai vu à un carrefour et me suis dit aussitôt :

— Hé, hé, hé, mon petit lapin, je jurerais que tu ne cours pas au bureau, mais trottes derrière ce petit bout de femme qui te précède et lorgnes ses jolis petons !

Mais oui, nous sommes de joyeux fripons, nous autres fonctionnaires ! Parole d’honneur, j’en connais qui rendraient des points à ces messieurs les officiers : qu’il passe une jolie frimousse, et je vous jure qu’ils ne perdent pas leur temps !

Tandis que je songeais à cela, j’ai vu un carrosse, en train de s’arrêter devant un magasin, que j’allais dépasser. Je l’ai reconnu du premier coup : c’était le carrosse de notre directeur.

— Ouais, mais il n’a rien à faire dans un magasin, me suis-je dit. Ce doit être sa fille.

Je me rencoignai tout contre le mur. Le laquais ouvrit la portière, et elle s’envola du carrosse, comme un oiseau de sa cage... Un petit coup d’œil à droite et à gauche, un léger mouvement des yeux et des sourcils... Oh ! mon Dieu, j’étais perdu, irrémédiablement perdu ! Mais pourquoi était-elle sortie par un temps pareil ? Allez donc affirmer, après cela, que les femmes n’ont pas la folie des chiffons.

Elle ne me reconnut point. D’ailleurs, de mon côté, je faisais tout mon possible pour passer inaperçu, car je portais un manteau très sale et démodé. À présent, on met des houppelandes à mantelets, et moi j’en avais une à trois cols superposés, en drap non décati.

La petite chienne de Son Excellence, n’ayant pas eu le temps d’entrer derrière sa maîtresse, était restée sur le trottoir. Je la connaissais, cette petite chienne : elle s’appelle Medji. Il n’y avait pas une minute que j’étais là, quand j’entends tout à coup une petite voix fluette :

— Bonjour, Medji !

Tiens, qui est-ce qui parle ? Je me retourne et aperçois deux dames, l’une jeune et l’autre vieille. Mais elles passent leur chemin, et de nouveau, je distingue nettement :

— Medji, tu devrais avoir honte !

Que diable ! Medji est en train de flairer le petit chien, qui marche derrière les deux dames.

« Hé, hé, me suis-je dit alors, ne serais-je pas saoul ?... Pourtant, c’est un accident qui ne m’arrive guère... »

— Fidèle, tu as tort, prononça Medji (mais oui, je l’ai bien vue, qui prononçait cela). — J’ai été... ouaou, ouaou !... j’ai été... ouaou, ouaou !... j’ai été très malade !

Ah, la petite garce, voyez-vous cela ! Sur le moment, je fus stupéfait, je le confesse, de l’entendre parler comme un être humain, mais, toute réflexion faite, je me dis qu’il n’y avait vraiment pas de quoi. Ce n’est pas la première fois que pareil phénomène se produit. Il paraît qu’en Angleterre, on a vu émerger un poisson, qui a prononcé deux mots dans une langue si étrange que, depuis trois ans, des savants cherchent à les comprendre et n’ont encore rien trouvé. En outre, les journaux ont parlé de deux vaches, qui étaient entrées dans une boutique et avaient réclamé une livre de thé.

Ma surprise fut infiniment plus grande, lorsque j’entendis Medji déclarer :

— Je t’ai pourtant écrit, Fidèle, mais je gage que Polkan a oublié de te remettre ma lettre !

Que diantre ! Je ne m’étais encore jamais douté qu’un chien pût écrire ! Seul, un gentilhomme est capable de le faire correctement ! Certes, il arrive que des commis, voire même des serfs, s’amusent à gratter le papier, mais c’est, le plus souvent, un travail d’amateurs, un travail mécanique : pas de virgules, pas de points, pas de style !

Cela me mit la puce à l’oreille. D’ailleurs, je dois avouer que, depuis quelque temps, il m’arrive de voir et d’entendre des choses, comme personne n’en a jamais vues, ni entendues.

— Suivons la mâtine, me dis-je, et tâchons de savoir à quoi elle pense !

J’ouvris mon parapluie et emboîtai le pas aux deux dames. Nous nous engageâmes dans la rue aux Pois, longeâmes successivement la rue des Francs-Bourgeois et celle des Charpentiers, atteignîmes enfin le pont Kokouchkine et nous nous arrêtâmes devant un grand immeuble.

— Tiens, tiens, mais je connais la maison ! C’est celle de Zverkov !

Une tour de Babel ! On y trouve de tout : des domestiques, des cuisinières, des voyageurs de passage ! Quant à nous autres fonctionnaires, on s’y presse comme sardines dans un bocal : fonctionnaire sur fonctionnaire, et je te pousse !

J’ai un collègue à moi qui habite là et joue fort bien de la trompette.

Les dames montèrent au cinquième étage.

— Parfait, parfait, me dis-je, à présent, je vous laisse, mais je note l’adresse, afin d’en profiter à la première occasion !

Le 4 octobre.

Aujourd’hui nous sommes mercredi et j’ai été de service dans le bureau de notre chef. Je me suis arrangé exprès de façon à venir plus tôt que de coutume et j’ai taillé toutes les plumes. Notre directeur doit être un homme supérieurement intelligent. Tout son cabinet est rempli d’armoires, bourrées de livres. J’ai essayé de déchiffrer quelques titres : quelle science, mon Dieu, que de science ! Rien que du français et de l’allemand ! Pire que de l’hébreu, pour nous autres fonctionnaires !

Et son visage, Seigneur, son visage ! Quelle importance ! Quelle gravité ! Et jamais un mot de trop. C’est à peine s’il vous demande, quelquefois, lorsque vous lui remettez une pièce à signer :

— Quel temps fait-il dehors ?

— Un temps humide, Votre Excellence.

Eh oui, ce n’est pas comme nous autres, fonctionnaires ! Un homme d’État, quoi !

Hé, hé, je constate qu’il a un faible pour moi... Si sa fille aussi, hé, hé... silence, fripon, silence !... motus !...

Lu l’Abeille. Stupides gens que ces Français. Qu’est-ce qu’il leur faut, au juste ? Moi, je les aurais pris, foi d’honnête homme, et pan-pan, à coups de verges ! Trouvé également dans l’Abeille une charmante description de bal, faite par un campagnard de la région de Koursk. Après cela, je me suis aperçu qu’il était déjà midi et demi passé, et que notre chef n’était pas encore sorti de sa chambre à coucher.

Vers une heure et demie, il s’est produit un événement que ma plume se refuse à décrire. La porte s’est ouverte et, croyant que c’était Son Excellence, je me suis levé précipitamment, les papiers à la main... C’était sa fille, elle-même ! Saints du paradis, comme elle était vêtue ! Une robe blanche... comme un cygne, et bouffante avec cela ! Et quand elle m’a regardé — un astre, palsambleu, un astre ! Elle m’a salué et dit :

— Papa n’est pas venu ?

Aïe, aïe, aïe, quelle voix ! Un vrai serin, foi d’honnête homme !

J’ai voulu lui répondre :

— Pitié, Votre Excellence, pitié pour votre humble serviteur !... S’il vous plaît de me châtier, faites-le de votre généralissime menotte...

Mais ma langue a fourché, et je n’ai su que répliquer :

— Non, Mademoiselle.

Ses yeux s’arrêtèrent sur moi, sur les rayons de la bibliothèque, et elle laissa tomber son mouchoir.

Je me précipitai pour le ramasser, glissai sur le maudit parquet, faillis m’écrabouiller le nez, mais réussis à conserver mon équilibre, en fin de compte, et lui remis le petit carré d’étoffe. Seigneur ! quel tissu, une toile d’araignée, la plus fine des batistes ! Et quelle odeur ! De l’ambre, de l’ambre de général !

Elle me remercia d’un léger sourire, tellement léger que les coins de ses lèvres ne se soulevèrent même pas, et se retira.

J’attendis encore une heure, jusqu’à ce qu’un domestique vînt me dire :

— Vous pouvez rentrer chez vous, Aksenty Ivanovitch. Son Excellence est partie.

Je déteste la valetaille. Elle est toujours à traîner dans les antichambres, affalée dans des fauteuils, et pas même un signe de la tête, pour vous saluer au passage ! S’il n’y avait que cela ! Une de ces fripouilles s’est avisée un jour de me tendre sa tabatière, sans daigner se lever de son siège ! Sais-tu bien, rustre de manant, que je suis un fonctionnaire, un membre de la noblesse ?

Néanmoins, j’ai pris mon chapeau, endossé mon manteau — vous pouvez toujours attendre que ces messieurs se dérangent pour vous le tenir ! — et suis parti.

Rentré chez moi. Passé presque tout le temps allongé sur mon lit. Recopié quelques petits vers adorables :

Rien qu’une heure sans ma belle :

Ne dirait-on pas un an ?

Las, la vie est trop cruelle...

Dois-je vivre plus longtemps ?

Ce doit être une poésie de Pouchkine.

Le soir, emmitouflé dans mon manteau, je suis allé faire le pied de grue devant le perron de Son Excellence, attendant le moment où elle monterait dans son carrosse. Chou blanc : elle n’est point sortie.

Le 6 novembre.

Notre chef de division m’a mis dans une colère bleue. Lorsque je suis arrivé au bureau, il m’a fait signe d’approcher et s’est avisé de m’apostropher en ces termes :

— Et alors, mon bonhomme, dis-moi un peu ce que tu fabriques !

— Ce que je fabrique ?... Mais, rien du tout !

— Est-ce que tu ne te rends pas compte que tu as dépassé la quarantaine et qu’il serait temps de mettre de l’eau dans ton vin ? Crois-tu que je ne sache pas de quoi il retourne ? Que je ne me rende pas compte de tes manigances ? Tu passes ton temps à faire du plat à la fille du directeur !... T’es-tu seulement demandé ce que tu es ? Un zéro, et pas autre chose !... Tu n’as pas un liard dans l’escarcelle !... Et puis, regarde-toi dans une glace — et tu comprendras !

La peste soit du malotru ! Parce qu’il a une trogne qui ressemble à un flacon d’apothicaire, une mèche de cheveux sur le sommet du crâne, tordue en houppe et enduite de je ne sais quelle pommade, il se croit tout permis ! À lui seulement et pas aux autres ! Ouais, mais je comprends pourquoi il est furieux. C’est la jalousie ! Monsieur est jaloux parce que le directeur me témoigne de la bienveillance ! Et moi, je lui crache dessus, sur notre chef de division ! Un conseiller de Cour ! Peuh ! La belle affaire !... Une chaîne en or à sa montre, des souliers à trente roubles la paire et sur mesure — et puis après ?... Comme si moi j’étais un petit bourgeois, un tailleur ou un fils de sous-officier ! Non, monsieur, je suis un gentilhomme ! Moi aussi, il se peut que je gagne des galons. Je n’ai que quarante-deux ans, le bel âge, pour un fonctionnaire, l’âge où l’on commence véritablement à faire son chemin. Attends un peu, mon petit lapin, moi aussi je serai un jour colonel ou même plus, s’il plaît à Dieu ! Et nous aurons un appartement qui t’en bouchera un coin !... Ah ! ça ! mais tu crois donc qu’il n’y a point d’honnête homme, à part toi ? Donne-moi un frac, coupé à la dernière mode, une cravate comme la tienne et nous verrons si tu m’arrives seulement à hauteur de la cheville !

Mais je n’ai pas d’argent : voilà le hic.

Le 8 novembre.

Suis allé au théâtre. On jouait Filatka. C’est l’histoire d’un gros bêta russe. Ai beaucoup ri.

Ensuite ils ont représenté un vaudeville, avec des couplets très amusants sur les avoués ; l’un d’eux surtout, un Régistrateur de Collège en a pris pour son grade. J’ai même été surpris que la censure ait pu laisser passer des vers aussi libertins.

Quant aux négociants, on déclare carrément qu’ils volent le peuple, que leurs fils sont des débauchés qui se frottent à la noblesse.

Il y a eu également un couplet très drôle sur les journalistes : ces gens-là passent leur temps à médire de tout et de tous, aussi l’auteur demandait-il au public de prendre sa défense.

De notre temps, on écrit des pièces follement gaies, il faut le dire. J’aime beaucoup aller au théâtre ; dès que j’ai un liard en poche, je ne puis me retenir.

Et pourtant, on trouve, parmi nous autres fonctionnaires, de vraies brutes, que dis-je, des moujiks, des cochons : ils ne voudront pas aller au spectacle, même quand vous leur donnerez un billet gratis !

L’une des comédiennes a très bien chanté. Aussitôt, j’ai pensé à l’« autre »... Silence, fripon, silence !... motus !

Le 9 novembre.

Suis parti à 8 heures pour me rendre au bureau. Le chef de division a fait semblant de ne pas s’apercevoir de mon arrivée. De mon côté, je me suis tenu comme si de rien n’était. Regardé et vérifié les documents. Parti à 4 heures. Passé devant les appartements du directeur, mais vu personne. Suis resté allongé sur mon lit presque tout l’après-midi.

Le 11 novembre.

Suis resté dans le cabinet de Son Excellence. Taillé vingt-trois plumes à son intention et... aïe, aïe, aïe... quatre plumes pour... pour la fille de Son Excellence !!! Notre directeur aime qu’il y ait beaucoup de plumes, prêtes à servir. Ce doit être un homme supérieurement intelligent ! Il ne dit rien, mais je gage qu’il doit tout le temps supputer des tas de choses dans sa tête ! Je donnerais cher pour savoir à quoi il pense et ce qu’il suppute !

J’aurais beaucoup voulu pouvoir observer de plus près la vie de ces messieurs, toutes leurs équivoques et leurs simagrées de Cour, savoir ce qu’ils font dans leur milieu, et ainsi de suite ! À plusieurs reprises, j’ai failli engager une conversation avec Son Excellence, seulement voilà, toutes les fois que je m’y décide, la langue me fourche : je ne puis que lui dire si le temps est chaud ou froid, et puis plus rien !

Je serais curieux de jeter un coup d’œil au salon, dont la porte est parfois entrebâillée, et surtout, dans une pièce qui fait suite au salon. Quel luxe, mes aïeux, quelle richesse ! Des glaces, des porcelaines !... Mais ce n’est pas tellement cela qui m’intéresse : ce sont les appartements de mademoiselle, c’est son boudoir, où s’entassent des pots, des flacons, des fleurs tellement délicates qu’on n’ose pas souffler dessus, des robes aussi vaporeuses qu’une brise. J’aurais enfin voulu voir sa chambre à coucher... Ce doit être la merveille des merveilles, un paradis comme il n’y en a même pas au ciel... Regarder la petite banquette, sur laquelle elle pose son pied, au saut du lit... l’apercevoir elle-même enfin, quand elle enfile sur sa jambe un bas plus blanc que neige... Aïe, aïe, aïe ! Taisons-nous, taisons-nous... motus !

Ç’a été comme un éclair ! Je me suis souvenu, tout à coup, de la conversation surprise entre les deux chiennes, avenue Niévsky.

« Parfait, me suis-je dit. À présent, je vais tout apprendre ! Il faut intercepter la correspondance des cabots : j’y trouverai, à coup sûr, pas mal de choses intéressantes. »

Aussitôt, je sifflai Medji et lui dis :

— Écoute-moi bien, Medji, tu vois, nous sommes seuls. Tiens, si tu veux, je vais fermer la porte : de cette manière-là, l’on ne pourra nous espionner. Raconte-moi tout ce que tu sais au sujet de ta maîtresse ; de mon côté, je fais serment de n’en souffler mot à personne.

Pensez-vous ! La mâtine serra la queue entre ses pattes, se ramassa sur elle-même et sortit, sans se presser, comme si elle n’avait rien entendu.

J’ai toujours soupçonné que le chien était beaucoup plus intelligent que l’homme ; j’ai même cru qu’il pouvait parler et que seule une sotte obstination l’en empêchait. Le chien est un grand diplomate. Il remarque tout, jusqu’au moindre de nos gestes.

Coûte que coûte, il faut que je me rende demain à la maison de Zvérkov, afin de mettre Fidèle sur la sellette et d’intercepter, si possible, toutes les lettres que lui a écrites Medji.

Le 12 novembre.

Je suis parti de chez moi à deux heures, pour aller trouver Fidèle et lui faire subir un interrogatoire. Je déteste l’odeur de chou qui empeste toutes les échoppes de la rue des Francs-Bourgeois. Et s’il n’y avait que cela ! Chacun des porches vous souffle au visage une de ces haleines du diable à s’en boucher le nez et prendre ses jambes à son cou. Ajoutez encore que les maudits artisans emplissent leurs ateliers d’une fumée si épaisse qu’un honnête homme n’ose décemment s’aventurer dans ces parages.

Je montai au sixième étage et tirai le cordon de la sonnette, ce qui eut pour résultat de faire apparaître une fillette, point laide, le visage tout couvert de petites taches de rousseur. Je la reconnus aussitôt : c’était bien elle, celle que j’avais vue bras dessus, bras dessous, avec la vieille. Elle rougit légèrement et je compris pourquoi : hé, hé, ma petite fifille, tu voudrais avoir un épouseur !

— Que désirez-vous, monsieur ? s’enquit-elle.

— Je voudrais dire deux mots à votre petite chienne.

La petite était bête, mais bête comme une oie : je m’en suis aperçu tout de suite.

Sur ces entrefaites, Fidèle est accourue, en aboyant. J’ai voulu l’attraper, mais la garce faillit bien me couper le nez d’un coup de mâchoire. J’aperçus son panier, dans un angle de la pièce : exactement tout ce dont j’avais besoin ! Je m’en approchai, farfouillai sous la paille et jugez de ma joie, lorsque j’en retirai une liasse de feuillets. Ce que voyant, la sale bête me mordit le mollet, puis, voyant que j’avais mis la main sur sa correspondance, se mit à japper et à me faire des mamours.

— Hé non, ma petite, adieu ! m’écriai-je en m’enfuyant à toutes jambes.

La fillette a dû me prendre pour un fou, car elle m’a paru terrorisée.

De retour chez moi, je résolus de me mettre au travail et de déchiffrer toutes ces lettres sans plus tarder, car je n’y vois pas clair avec une chandelle. La malchance voulut que Mavra s’avisât de laver le plancher. Ces stupides Finnoises ont toujours des idées de propreté à contretemps. J’allai donc me promener, afin de réfléchir en paix à tous ces événements.

Enfin, je vais connaître leurs pensées, leurs desseins et tous les ressorts de l’aventure. Les lettres vont me livrer leur secret !

Les chiens sont des gens intelligents, parfaitement au courant de toutes les ficelles de la politique ; je gage que Medji me permettra de me faire une idée exacte de son maître et de fourrer le nez dans toutes ses entreprises... Et puis, qui sait, peut-être trouverai-je quelques mots au sujet de celle qui... taisons-nous, motus !

Rentré chez moi le soir. Resté presque tout le temps à paresser sur mon lit.

Le 13 novembre.

Ah, ah, voyons cela ! La lettre est convenablement rédigée, mais il y a un je ne sais quoi de canin dans l’écriture. Lisons toujours.

Ma chère Fidèle ! Je ne puis toujours pas m’habituer à ton nom, qui me semble trop bourgeois. Comme s’ils n’avaient pas pu trouver mieux ! Fidèle, Rosa — pouah, comme c’est trivial, ma chère ! Bref, passons. Je suis très heureuse que nous ayons résolu de nous écrire.

Il n’y a pas à dire, tout cela est parfaitement correct. La ponctuation est bonne et je ne trouve pas une seule faute d’orthographe. Notre chef de division n’en ferait pas autant, bien qu’il prétende avoir étudié à l’Université. Voyons la suite :

Je crois qu’il n’est pas de félicité plus grande que de pouvoir faire part à un autre de ses idées, ses impressions et ses sentiments.

Hum !... Voilà une pensée qu’elle a empruntée à un ouvrage traduit de l’allemand et dont le titre m’échappe.

Je t’en parle par expérience, quoique ma connaissance du monde ne s’étende pas au-delà de notre portail... Ai-je droit de me plaindre ? Ma vie n’est-elle pas une vallée de joies ?... Ma maîtresse — son papa l’appelle Sophie — est littéralement folle de moi.

Aïe, aïe, aïe !... Taisons-nous, taisons-nous... motus !

Son papa, lui aussi, me caresse souvent. Je prends du thé et du café au lait.

Ah ! ma chère ! je dois t’avouer que je ne trouve aucun plaisir à ces énormes os, que Polkan ronge à la cuisine. Je n’aime que les os de volaille et à la seule condition qu’on n’en ait pas encore sucé la moelle. L’on peut avantageusement mélanger plusieurs sauces ensemble, mais il se faut bien garder d’y ajouter des câpres ou des légumes. Surtout, je ne connais rien de plus répugnant que cette habitude de donner aux chiens des boulettes de mie de pain ! Imagine-toi un poussah, assis à notre table, qui a tenu Dieu sait quoi dans ses mains et qui s’amuse à rouler des boulettes de mie de pain, te siffle et t’en fourre une dans le museau. Il serait malséant de refuser, alors, on la croque, quitte à avoir la nausée...

La peste soit de la mâtine ! Quelle ineptie ! Comme s’il n’y avait pas d’autres sujets de conversation. Voyons la suite, peut-être y trouverons-nous quelque chose de plus censé.

... Je t’informerai volontiers de tout ce qui se passe chez nous. Je t’ai déjà parlé de ce monsieur numéro un que Sophie appelle papa. C’est un drôle d’individu...

Enfin ! J’avais toujours dit que les chiens avaient des vues essentiellement politiques en toutes choses. Voyons ce que vaut le papa !

... C’est un drôle d’individu. La plupart du temps, il n’ouvre pas la bouche et parle excessivement peu. Mais, il y a huit jours, il n’a fait que se parler à lui-même : « Oui ou non ? » Là-dessus, il prenait deux bouts de papier, l’un blanc et l’autre couvert d’écriture, les cachait dans ses mains et se demandait encore : « Oui ou non ? » Une fois, il s’est adressé à moi : « Qu’en penses-tu, Medji, vais-je l’avoir ou non ? » N’y comprenant goutte, j’ai flairé sa chaussure et me suis retirée.

Huit jours après, le papa est rentré tout guilleret. Des messieurs en uniforme sont venus le voir pendant toute la matinée et l’ont félicité. À table, il a été d’une gaieté folle, comme je ne l’avais jamais encore vu, et n’a fait que nous raconter de bonnes histoires. Après le repas, il m’a soulevée tout contre son cou et m’a dit : « Regarde-moi un peu ça, Medji, hein, qu’est-ce que tu en dis ? » J’ai aperçu une sorte de collier. Je l’ai flairé, mais ne lui ai trouvé aucune odeur. Je lui ai donné un coup de langue : c’était légèrement salé.

Hum !... Cette mâtine m’a l’air de forcer la dose. Gare au fouet !... Donc, c’est un ambitieux !... Très bien, très bien, on le saura.

... Adieu, ma chère ! Je me sauve et cœtera... et cœtera... Demain, je terminerai ma lettre. Bonjour, me voici de nouveau près de toi. Aujourd’hui, ma maîtresse Sophie...

Ah, ah !... Nous y voilà !... Voyons Sophie !... Fripon, fripon, fripon !... Chut, taisons-nous, taisons-nous... continuons !

... ma maîtresse Sophie était tout chose. Elle allait à un bal, et j’en ai été fort aise, sachant que je pourrais t’écrire en son absence. Ma Sophie est toujours très heureuse, quand elle va au bal, mais se met en colère pendant qu’elle s’habille. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi les hommes passent leur temps à s’habiller ! Ils n’ont qu’à faire comme nous : c’est simple et pratique !

Quel plaisir peut-on éprouver à se rendre à un bal ? Sophie rentre toujours vers les six heures du matin, et je vois, à sa pâleur, qu’on ne lui a rien donné à manger, à cette pauvrette. J’avoue que je n’aurais jamais pu vivre de la sorte. Si l’on ne m’avait pas donné une pâtée aux gelinottes ou des ailes de poulet rôties, je... je ne sais vraiment pas ce que je serais devenue. J’aime également une bonne pâtée au sarrasin, mais les carottes, les navets et les artichauts ne me vaudront jamais rien.

Le style devient terriblement inégal ! On voit tout de suite que ce n’est pas un homme qui a écrit cela — le début est bon, mais le cabot finit toujours par montrer le bout de l’oreille ! Voyons une autre lettre... Hum, ça m’a l’air un peu longuet !... Et puis... hum !... il n’y a même pas de date.

Ah ! ma chère, si tu savais comme je ressens l’approche du printemps ! Mon cœur bat vite, comme s’il attendait un autre cœur ! Les oreilles me tintent continuellement, et je reste des heures entières, en arrêt, au bas des portes. Je vais te dire un grand secret : j’ai une foule d’adorateurs ! Souvent, je les regarde, assise à la croisée. Ah, ma chère, si tu savais comme certains sont laids ! Surtout un escogriffe de bâtard, d’une bêtise, mais d’une bêtise — c’est écrit sur son museau ! — qui se pavane dans la rue, de l’air d’un grand personnage, croyant attirer tous les regards ! Tu penses ! J’ai fait semblant de ne pas le remarquer. Et si tu avais vu le dogue qui s’arrête sous ma fenêtre ! Une horreur, ma chère ! S’il se dressait sur ses pattes de derrière — mais c’est un rustre et il n’en est certainement pas capable ! — s’il se dressait sur ses pattes de derrière, je gage qu’il dépasserait d’une bonne tête le papa de ma Sophie, qui n’est pourtant pas petit, ni maigre. Cet hurluberlu doit être d’une insolence, mais d’une insolence ! J’ai essayé de grogner la dernière fois que je l’ai vu. Crois-tu que cela lui ait produit le moindre effet ? Oh, la, la, monsieur n’a même pas fait la grimace : il a tiré sa grosse langue, baissé ses oreilles en feuilles de chou et collé son vilain museau contre la vitre — un vrai pignouf !

Ne crois pas toutefois, ma chère, que mon cœur soit indifférent à toutes les sollicitations ! Oh, non ! Si tu pouvais voir le galant qui escalade la palissade voisine et a pour nom Trésor... Ah, ma chère, quel charmant museau !...

Pouah, au diable !... Quelle saloperie ! Est-il permis d’écrire de pareilles fadaises ? Je cherche un homme ! Je veux de l’homme, il me faut une nourriture spirituelle, qui me délecte et rassasie l’âme !... Et, au lieu de cela, on me sert des inepties... Sautons une page, peut-être allons-nous trouver mieux...

... Sophie était assise à sa table, en train de faire des travaux de couture. Je regardais par la fenêtre, car j’aime dévisager les passants. Tout à coup, le domestique est entré pour annoncer :

— Monsieur Teplov !

— Fais entrer ! s’est écriée Sophie.

Après le départ du larbin, elle s’est jetée sur moi et m’a couverte de baisers : « Medji, ma petite Medji, si tu savais qui c’est ! C’est le jeune kammer-junker aux yeux noirs, des yeux d’agate ! »

Ma maîtresse s’est sauvée dans sa chambre. Au bout d’une minute, j’ai vu entrer le kammer-junker, un jeune homme à favoris noirs. Il s’est approché de la glace, s’est lissé les cheveux, a examiné la pièce, j’ai émis un léger grognement et suis retournée à ma place. Sophie est revenue sur ces entrefaites et a répondu d’un joyeux signe de tête à son salut. Moi, je faisais semblant de ne rien voir et feignais toujours de regarder par la fenêtre. Néanmoins, j’ai penché la tête, afin de mieux entendre ce qu’ils se disaient. Ah, ma chère, quelles bêtises ! Ils se sont parlé d’une dame, qui avait fait un pas pour un autre, en dansant, d’un certain Bobov que son jabot faisait ressembler à une cigogne, d’une madame Lidine, qui s’imagine avoir les yeux bleus, alors qu’en réalité ils sont verts, et ainsi de suite !

Oh, là, là, me suis-je dit, essaie donc de comparer ton kammer-junker à mon Trésor ! Le ciel et la terre ! Tout d’abord, le kammer-junker a une face ronde et plate, bordée de favoris comme s’il avait noué un carré noir, tandis que Trésor a un joli petit museau bien effilé, avec une tache blanche au front ! Et sa taille est beaucoup plus fine ! Et ses yeux, son port, ses manières ! Seigneur, quelle différence ! Vraiment, je n’arrive pas à comprendre ce que ma maîtresse lui trouve à ce Teplov, ni pourquoi elle se pâme d’admiration !...

Hum !... Moi non plus, ça ne m’a pas l’air très catholique ! Ce n’est pas possible que ce Teplov l’ait ensorcelée à ce point. Voyons la suite :

À ce compte-là, puisqu’elle aime le kammer-junker, je ne serais pas autrement surprise qu’elle finisse par avoir un faible pour le fonctionnaire qui est assis dans le bureau de son papa !... Ah, ma chère, si tu savais comme il est laid !... Une vraie tortue dans un sac !...

Tiens, tiens, à qui pourrait-elle bien faire allusion ?

Il a le nom le plus étrange qui soit et passe son temps à tailler des plumes. Ses cheveux sont comme du foin. Le papa l’envoie parfois faire des courses, comme un larbin...

M’est avis, la mâtine se permet de jeter des pierres dans mon jardin ! Mais où est-elle allée chercher que j’avais les cheveux comme du foin ?

Sophie ne peut jamais s’empêcher de rire quand elle le voit !

Tu mens, sale bête, tu mens ! Voyez la mauvaise langue ! Comme si je ne savais pas de quoi il en retourne : c’est de la jalousie, rien que de la jalousie ! Je gage que le chef de division a encore fait des siennes ! Cet homme-là m’a juré une haine mortelle et ne perd jamais l’occasion de me faire une crasse ! Voyons encore une lettre, peut-être aurons-nous le fin mot de l’aventure :

Ma chère Fidèle, tu me pardonneras de ne t’avoir pas écrit depuis assez longtemps. J’ai été transportée au septième ciel, j’ai nagé dans la volupté. Il a eu diantrement raison, le poète qui a dit : l’amour est une autre vie ! En outre, il s’est produit chez nous de grands changements. Le kammer-junker vient nous voir tous les jours. Sophie est amoureuse folle de lui. Le papa est tout guilleret. Notre Grigory, celui qui balaie par terre et passe son temps à se parler à lui-même, a dit, l’autre jour, qu’il y aurait bientôt une noce, car le papa de Sophie veut marier sa fille à un général, un kammer-junker ou un colonel de carrière...

Que le diable m’emporte !... Je n’ai pas le courage de continuer !... Rien que des kammer-junker et des généraux ! Comme s’il n’y avait qu’eux, comme s’ils avaient obtenu le monopole des biens de ce monde ! Vous vous trouvez une pauvre richesse, croyez la saisir — mais non, un général ou un kammer-junker met le grappin dessus, juste au bon moment ! J’aurais voulu être général... Oh ! pas pour gagner sa main — Dieu m’en garde ! — mais pour me mêler à eux, observer leurs pirouettes, leurs entourloupettes, leurs équivoques, toutes leurs simagrées de courtisans et leur déclarer ensuite que je me contrefiche d’eux !

N’empêche que tout cela est diantrement vexant !

J’ai déchiré en petits morceaux les lettres de la maudite chienne.

Le 3 décembre.

Pas possible ! Des mensonges ! Le mariage n’aura pas lieu ! C’est un kammer-junker — et puis après ? Kammer-junker... kammer-junker... Une simple dignité et pas autre chose !... Ce n’est pas un objet tangible que l’on puisse prendre en main et soupeser !... Va-t-il lui pousser un troisième œil, au front, parce qu’il est kammer-junker ?... Son nez n’est pas en or, mais exactement pareil au mien : il s’en sert pour priser, se moucher, éternuer et non pour manger ou tousser !

Je me suis souvent demandé d’où provenaient ces sortes de différences. Pourquoi suis-je un Conseiller titulaire, et quel intérêt aurais-je à l’être ? Qui sait, il se peut que je sois comte ou général et n’aie que la tête d’un Conseiller titulaire ! Peut-être ne sais-je pas encore moi-même qui je suis ! Ces sortes d’exemples foisonnent dans l’histoire : l’on croit avoir affaire à un simple bourgeois, voire à un paysan, et l’on découvre, un beau matin, qu’il est gentilhomme, baron ou Dieu sait quoi !... Et puisque le moujik peut monter si haut, que sera-ce pour un gentilhomme ? Supposons que j’arrive au bureau en tenue de général, épaulette à droite, épaulette à gauche, un cordon bleu de ciel en écharpe à travers l’épaule, hein ?... Quel air me chanteras-tu, mignonne, et que dira ton papa de directeur ? Oh ! c’est un ambitieux, un grand ambitieux ! Et un franc-maçon ! Il faut qu’il soit franc-maçon ! Il a beau faire, moi, je m’en suis aperçu depuis belle lurette. D’ailleurs, quand il vous serre la main, il ne vous tend que deux doigts !

Comme si je ne pouvais pas être bombardé, tout de go, gouverneur général, intendant de la Couronne ou toute autre Excellence ?

Je voudrais bien savoir pourquoi je suis Conseiller titulaire.

Non, mais je vous le demande : pourquoi faut-il que je sois Conseiller titulaire ?

Le 5 décembre.

Parcouru les journaux de ce matin. Il se passe de drôles de choses en Espagne. À telle enseigne, que je n’y ai presque rien compris. À ce qu’il paraît, on aurait aboli le trône, les Grands seraient terriblement embarrassés pour trouver un héritier et il s’ensuivrait des troubles.

Cela me paraît très étrange. Comment peut-on abolir un trône ? On prétend que c’est une dona qui va prendre le pouvoir. C’est impossible. Il faut que ce soit un roi. « Ouais, disent-ils, et s’il n’y a pas de roi ? » Il y en a sûrement un ! Car il ne peut y avoir de royaume sans roi !

Je gage que le roi existe ; mais il se cache. Peut-être même se trouve-t-il sur place, mais des raisons de famille, la crainte des voisins, comme la France et les autres pays, l’obligent à se tenir à carreau... À moins qu’il n’y ait encore d’autres raisons...

Le 8 décembre.

J’allais déjà partir pour le bureau, quand diverses considérations m’ont retenu chez moi. Les affaires d’Espagne me trottent par la tête. Voyons, voyons, ce n’est pas possible qu’une dona devienne reine ! On ne le lui permettra jamais ! À commencer par l’Angleterre ! Et puis, si nous tenons compte de toutes les incidences politiques d’Europe, des intentions de l’empereur d’Autriche, de celles de notre propre souverain... Tous ces événements m’ont quasiment bouleversé, à tel point que je n’ai rien pu faire de la journée.

Mavra m’a fait observer, à table, que j’étais extrêmement distrait. Effectivement, j’ai fait choir deux assiettes, par mégarde, et elles se sont cassées.

L’après-midi, je suis allé à la patinoire, mais n’ai pas été plus avancé pour autant.

Passé le reste du temps à paresser sur mon lit et réfléchir aux affaires d’Espagne.

Le 43 avril de l’an de grâce 2000.

Un grand jour, un jour de liesse et de triomphe ! L’Espagne a un roi ! Il s’est trouvé. Ce roi, c’est moi !

Mais oui, je ne l’ai su qu’aujourd’hui. Ç’a été comme une illumination, comme un éclair. Comment ai-je pu croire, jusqu’ici, que j’étais un Conseiller titulaire ? D’où m’est venue cette idée folle, stupide ? Heureux encore qu’ils ne se soient point avisés de m’enfermer dans un asile. À présent, tout est clair, net, évident, comme si je le tenais étalé sur la paume de la main !

Et dire qu’auparavant je ne comprenais pas, qu’une sorte de brume me voilait chaque objet. Cela doit être dû à ce que les hommes s’imaginent que le cerveau se trouve dans leur tête. Nullement, messieurs, nullement, c’est le vent qui nous l’apporte depuis la mer Caspienne.

J’ai révélé à Mavra ma véritable identité. En apprenant que j’étais roi d’Espagne, elle a levé les bras au ciel et a cru mourir de frayeur. Cette grosse bête n’avait jamais encore vu de roi d’Espagne ! Je me suis efforcé de la rassurer, en lui expliquant qu’elle pouvait compter sur ma bienveillance et que je ne lui en voulais pas du tout, quoique mes souliers ne soient pas toujours suffisamment bien cirés. Ces domestiques sont des gens frustes, ignares ; allez donc essayer de les entretenir de sujets élevés !

Mavra a eu très peur parce qu’elle croyait que tous les rois d’Espagne devaient forcément ressembler à Philippe II. Mais je lui ai fait comprendre que je n’avais absolument rien de commun avec mon prédécesseur et ne possédais pas un seul Capucin.

Ne suis pas allé à mon bureau. Au diable ! Vous ne m’aurez plus, mes petits lapins, trouvez quelqu’un d’autre, qui veuille bien recopier vos sales paperasses !

Le 86 martobre entre jour et nuit.

Ce matin, ils m’ont envoyé un huissier, pour me commander de me rendre au bureau, car, depuis trois semaines, je refuse de remplir mes fonctions.