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Nuages sur Vienne est l’histoire de deux trentenaires du XXIe siècle qui vivent à Vienne. À travers la littérature, le football et l’amitié, ces amis évoluent dans cette capitale autrichienne superbe et pleine de vie. L’un d’eux, Klaus, de renommée internationale, est un écrivain de romans à succès pour la jeunesse. Il fait la rencontre de Natacha, styliste de mode. Tous les deux voudraient vivre leur amour sans réserve dans leur ville adorée, mais ils font face à de lourds nuages menaçants…
À PROPOS DE L'AUTEUR
Auteur de trois ouvrages, François Piedra nous emporte cette fois dans une histoire d’amitié et d’amour difficile. Fasciné par l’Europe centrale et de l’Est depuis sa plus tendre enfance, il situe le récit à Vienne. Cet amoureux de la littérature vous invite à découvrir cette romance qui se veut intéressante sur le plan littéraire.
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Seitenzahl: 293
Veröffentlichungsjahr: 2023
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François Piedra
Nuages sur Vienne
Roman
© Lys Bleu Éditions – François Piedra
ISBN : 979-10-377-9483-3
Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant aux termes des paragraphes 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective et, d’autre part, sous réserve du nom de l’auteur et de la source, que les analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
À Mercedes, mon épouse, et à Marina, ma fille,
mes fées, mes étoiles.
La terre est muette. Muette du lever au coucher du jour, de la tombée du soir à la fin de la nuit. La terre est muette comme un désir frappé d’exil.
Le monde sans vous, Sylvie Germain
Lettre no 1
Je te dis bonjour, mon amour mort. J’espère que tu vas bien, au moment où je te parle. Tu me manques beaucoup, énormément même. Chaque jour passé sans toi, Natacha, est un supplice, une mortification. Six mois se sont écoulés et je pense toujours à toi, c’est ainsi. Je croyais pouvoir surmonter mon chagrin mais il n’en est rien. Tu es au cœur de toutes mes pensées, de tous mes actes. Même le vent léger me rappelle tes caresses, ton souffle.
Je continue pourtant à manger, à marcher, à vivre. Mais vivre ainsi n’est pas une vie. C’est un enfer dans lequel je suis plongé, Natacha. C’est une mélancolie, une maladie qui me mine et contre laquelle je ne peux rien. Comment en sommes-nous arrivés là ? Tout allait si bien au début ! J’ai connu avec toi des instants merveilleux, de purs moments de bonheur. Qu’est-ce qui a cloché et quand ? Tu ne peux tout de même pas me détester à ce point ! Tu ne dois pas. Je n’ai toujours voulu que ton bien.
Il est tard maintenant et je dois te laisser, mais sache que je ne t’oublie pas. Tu es tous les jours avec moi, même si je ne suis plus à tes côtés, Natacha. Même si tu en as trouvé un autre.
Je te souhaite une bonne nuit, mon amour éternel. On se reverra peut-être dans une autre vie. Je l’espère.
Je continue à t’aimer.
Klaus
***
Il enfila son manteau. On était en hiver. Il sortit. Les rues de Vienne étaient vides en cette fin de journée. Il avait envie d’aller boire une bière chez Franz. Pour oublier son chagrin. Pour s’oublier tout court.
Il prit par la Josef strasse, une rue qui n’était pas située très loin de là où il habitait, une petite maison de plain-pied dans un cadre verdoyant, un quartier cossu de la capitale autrichienne.
Klaus était écrivain de romans pour la jeunesse. Il avait une trentaine d’années et commençait à être connu dans son pays. Ses livres possédaient toujours une dose de mystère et de fantastique. De merveilleux aussi. Il adorait se mettre à sa table de travail et imaginer les histoires les plus extravagantes. Pour l’instant, il avait écrit cinq romans qui s’étaient bien vendus et avaient été salués par la critique.
Néanmoins, tout cela lui semblait secondaire depuis que Natacha était partie pour un autre. Il n’avait plus goût à rien et certainement pas à l’écriture. Son esprit était embrouillé et il ne pouvait se concentrer sur quoi que ce soit.
Hier soir, il avait rédigé une lettre à l’intention de Natacha. Il ne savait pas s’il la lui enverrait. Et, si c’était le cas, lui répondrait-elle ? En effet, depuis six mois, elle n’avait pas donné suite à ses nombreux appels téléphoniques. Elle ne prenait pas la peine de répondre sur son portable. Il se sentait abandonné, seul au monde. Bien sûr il y avait Franz, qui tenait le bar, et ses autres amis mais ce n’était pas ça, un pan de sa vie s’était effondré. Il pensait ce jour-là qu’il n’était pas près de se relever aussi vite que ça. Cela prendrait du temps, des années peut-être. Mais de toute façon il ne voulait pas renoncer à Natacha, pas encore, du moins. Il se promettait de la reconquérir coûte que coûte. On verrait bien.
***
Il entra dans le bar de Franz. L’atmosphère était enfumée, comme d’habitude. Dans un coin, la télé diffusait un match européen du Rapid. Klaus était d’ailleurs un supporter acharné de ce club de football. Néanmoins, depuis que Natacha l’avait quitté, il ne s’intéressait pas trop à grand-chose. Sur le plan professionnel, son éditeur le pressait de lui faire parvenir son dernier manuscrit. Il avait beaucoup investi en lui et croyait en son talent. La maison d’édition Wiener Land attendait son sixième roman de pied ferme. C’était ce que lui avait dit dernièrement Hans Kramer, le directeur.
Il se détendit un peu et commanda une bière à Franz. Il était au comptoir depuis cinq minutes quand ses autres amis arrivèrent. Otto et Dieter s’approchèrent de lui et le saluèrent avec enthousiasme. Ils connaissaient tout de la peine de Klaus et compatissaient vraiment avec lui. Toutefois ils essayaient de ne plus aborder le sujet de peur de l’embarrasser davantage.
— Alors, Klaus, comment va, aujourd’hui ? lui dit Otto.
— On fait aller, répondit Klaus en arborant un sourire qui se voulait être le plus joyeux possible.
— On voulait aller au match mais il ne restait plus une seule place, dit Dieter. On aurait pu s’y prendre à l’avance. Quelle bande de cloches que nous sommes ! La prochaine fois, ça n’arrivera pas. Ça, tu peux en être sûr ! Et toi, Klaus ?
— Eh bien, écoute, j’essaie toujours de me concentrer sur le roman. C’est pas très évident pour l’instant, je t’avouerai. Mais ça va venir, j’en suis convaincu.
Les trois amis bavardèrent un moment avec Franz de la pluie et du beau temps et puis ils allèrent s’asseoir à une table. Là, ils discuteraient mieux et plus tranquillement.
***
Lettre no 2
Mon amour mort, je t’ai croisée un soir dans ce fameux bar de la Kärntner strasse, le Skybar. Tu étais seule au comptoir et avais l’air désemparé. Tu étais perdue dans tes pensées et semblais ne plus rien attendre de la vie. Il y avait comme une auréole de malheur qui couronnait ta tête. Moi, je fumais dans mon coin tout en sirotant mon whisky. Je te regardais et te trouvais de plus en plus belle. J’étais assis à ma table et regardais au loin les flèches de la cathédrale. Soudain, comme tiré de ma torpeur par les doigts agiles d’un marionnettiste divin, je m’approchai de toi. Au début, tu ne fis pas attention à moi. Tu rêvais. Tu étais ailleurs. Il fallut que je te parle pour t’extraire de ta léthargie.
Le reste de la soirée, tu dois t’en souvenir. Nous parlâmes de tout et de rien et rîmes de bon cœur. Je me sentais vraiment bien avec toi. Je donnerais tout ce que j’ai pour revivre de tels moments !
Tu n’es plus là. Tu me manques tellement, Natacha ! Je n’ai plus goût à rien. Les journées passent toutes semblables, monotones et tristes. Donne-moi de tes nouvelles.
Je t’aime encore, même si tu ne m’aimes plus.
Klaus
***
Ce jour-là, Klaus sortit se promener dans la Wienerwald, la forêt viennoise. Il adorait ce lieu avec sa végétation abondante et le chant des oiseaux. Il y était venu plus d’une fois avec Natacha. Beaucoup de beaux souvenirs s’y rattachaient. Il marchait depuis un moment déjà et était fatigué. Il entra dans un petit bar du parc pour y prendre un café viennois. Tout en allumant sa cigarette, il repensait à la conversation téléphonique de ce matin avec Kramer, son éditeur. Il lui demandait encore comment avançait son sixième roman.
— Tu sais, Klaus, on attend ton manuscrit pour le mois de mai. Il faudrait que tu nous envoies au moins le début pour qu’on te dise s’il y a des détails à modifier et si l’histoire pourrait plaire. Il faudrait pas se tromper. Tu ne donnes plus signe de vie depuis deux semaines.
— Oui, c’est vrai, Hans. J’y travaille. J’avance doucement pour l’instant. Je veux voir où je vais pour être sûr de ne pas faire d’erreur. Mais tu peux compter sur moi, je te donne des nouvelles dès que possible.
Mais plus le temps passait, moins l’envie d’écrire le prenait. Il attendait un déclic, quelque chose qui le pousserait à vouloir créer à nouveau.
***
Il avait dégusté son café viennois et maintenant il pensait à Nadia, la meilleure amie de Natacha. Il savait qu’elle était restée en contact avec elle mais il n’osait pas abuser de cette amitié pour lui demander des faveurs. Depuis sa rupture, il avait vu Nadia très souvent. Elle faisait partie de son groupe d’amis. Il lui téléphonait aussi de temps à autre pour lui demander de ses nouvelles.
Klaus pensait que le moment était venu de demander à Nadia d’intercéder auprès de Natacha pour qu’elle daigne lui répondre. Il n’aurait jamais voulu devoir s’abaisser à de telles extrémités mais il n’avait plus le choix. Il s’agissait de sa santé mentale.
Il se leva et retourna chez lui, dans le quartier du Prater. Là-bas, il aurait tout le loisir de se pencher sur la question pour persuader Nadia d’appeler Natacha. Tandis qu’il marchait, il vit Helmut au loin. Il était assis sur un banc et lisait le journal. Klaus s’approcha et le salua.
— Salut, Helmut, quoi de neuf ?
— Hé, mais c’est mon vieil ami Klaus ! Ça va, et toi ?
— Ben, on a pas à se plaindre, je ne peux pas dire que c’est la super forme mais on se maintient.
— Tu devrais venir à la maison. Tu ne sors pas assez. Cette fille t’a brisé le cœur et toi, tu te laisses aller. Je sais, c’est pas mes oignons mais regardons les choses en face, qu’est-ce que tu gagnes à rester tout seul à te rouler les pouces ? Tu devrais te bouger un peu, sortir plus et te remettre à écrire.
— Je sais, je sais. Et comment va Hilda ?
— Oh, elle va bien. Toujours avec ses élèves et ses copies. Elle n’arrête pas.
— Bon, elle ne s’ennuie pas au moins.
— Non, c’est moi qui m’ennuie d’elle. Je ne la vois quasiment pas. Mais, passe ce soir à la maison. On organisera un petit dîner. Franchement ça me ferait plaisir.
— Non, merci Helmut. Un autre soir peut-être. Aujourd’hui je vais voir si j’arrive à me remettre à l’écriture.
— Ah, ben voilà ! Ça, c’est bien. Il faut que tu ailles de l’avant, que tu te sortes ces idées noires de la tête. Le reste viendra tout seul, tu verras.
Ils restèrent encore un bon moment à parler de tout et de rien, du temps, des résultats du Rapid et finalement se quittèrent.
Il restait encore une trotte jusqu’à son quartier mais Klaus avait envie de marcher, ce jour-là. Le froid piquant de décembre le revigorait. C’est plein d’une énergie nouvelle qu’il arriva chez lui une heure plus tard. Il trouva son chat Kaiser dehors, se prélassant au soleil. Il le caressa, monta les marches du perron et pénétra dans sa petite maison. Elle lui plaisait beaucoup, car elle était entourée de verdure et constituait pour lui un havre de paix dans l’agitation citadine. Un jardinier venait de temps en temps pour tailler et nettoyer. C’était Paul qui, au fil des ans, était devenu un ami de Klaus.
***
Klaus étudiait les couvertures de ses précédents romans. Franchement il aimait écrire pour la jeunesse. Les enfants étaient quelque chose de précieux qu’il fallait préserver absolument. En eux résidait la sagesse du monde. Les adultes avaient trop tendance à oublier qu’ils avaient été des enfants. Ils reniaient ces instants primaires qui nous rattachent à la vie et s’embarrassaient de problèmes futiles. Ils étaient perdus. Il n’y avait aucun espoir pour eux. La seule chose qui pouvait les sauver, pensait Klaus, c’était la poésie de l’art et la littérature en particulier. Elle faisait réfléchir et permettait à l’Homme une halte dans le tumulte de l’existence. Quand Klaus écrivait ses romans, il pensait aux adultes aussi. En fait il avait des lecteurs de tous âges et ça le stimulait. La pensée qu’il déployait à travers ses œuvres n’était pas qu’enfantine. Elle était universelle et touchait tout le monde.
Écrire était sa passion. Elle lui venait de son enfance. Ses parents l’avaient poussé très tôt à lire. Dès l’âge de cinq ans, il avait su déchiffrer les histoires qu’ils lui achetaient ou lui empruntaient à la bibliothèque. À l’adolescence, il avait su très vite ce qu’il voulait faire dans la vie : écrivain. Ses parents l’avaient aidé après ses études en littérature et il avait réussi à publier son premier roman, comme par magie, chez Hans Kramer. Il savait que beaucoup d’auteurs essayaient souvent de réussir dans ce domaine et qu’ils s’y cassaient les dents. C’était très difficile. Lui avait eu cette chance et il voyait là un signe du destin. Ses quatre autres romans étaient sortis les uns après les autres. Au bout de huit ans, il en avait déjà réalisé cinq. Cinq rêves, cinq splendeurs dont les lecteurs se délectaient. Car c’était là, la qualité de ses œuvres, elles divertissaient et instruisaient. Elles possédaient également un petit côté mystérieux, fantastique et poétique qui attirait. C’était de très loin la meilleure littérature pour la jeunesse qui se produisait en Autriche. Depuis peu, ses livres étaient traduits un peu partout en Europe et il y avait même deux projets d’adaptation au cinéma. Bref, Klaus aurait nagé dans le bonheur si…
***
Lettre no 3
Mon amour, si je regarde le ciel, ce sont tes yeux que je vois. Si la pluie arrose l’herbe, c’est ton âme que je sens. Tu es présente dans la moindre parcelle de vie, dans le plus petit atome. Tu es ma vie, mon espoir. Depuis toujours, même si tu ne le sais pas.
Je ne comprends toujours pas ta décision d’il y a six mois. On était si heureux ensemble ! Est-ce que j’ai dit ou fait quelque chose qu’il ne fallait pas ? Dis-le-moi, je t’en prie.
Je continuerai à t’écrire, mon amour, Natacha, ma joie, ma peine.
Klaus
Klaus ne savait pas si Natacha lirait ces lettres quand il les lui enverrait (s’il les lui envoyait) à son adresse habituelle du quartier du Graben. Lui et elle n’avaient jamais vécu ensemble. En deux ans de relation, ils avaient gardé chacun leur chez-soi. Klaus croyait qu’il fallait bien se connaître avant de tenter l’aventure d’une vie à deux sous le même toit. Il avait eu bien raison. Malheureusement.
***
Le fait de jeter un coup d’œil sur ses romans lui avait fait perdre de vue le coup de fil qu’il devait passer à Nadia. Ce soir il le ferait, lorsqu’elle serait rentrée du travail. Concernant l’écriture, pour l’instant la seule chose qui le reliait à cette activité c’étaient les lettres qu’il écrivait à Natacha. Il aurait aimé les lui envoyer pour l’attendrir mais quelque chose le retenait de le faire. Il pensait que ce n’était pas la bonne solution. Il se disait vaguement que, s’il parvenait à la reconquérir, il les lui donnerait en main propre. Ce serait comme une preuve de la peine qu’il avait endurée.
Il fallait absolument que Nadia convainque Natacha de renouer ne serait-ce qu’un peu le contact avec lui. Du moins pour s’expliquer.
Une bulle d’air glacé enveloppait Vienne. La température avoisinait zéro dans la journée. Malgré tout, un ciel d’un bleu magnifique recouvrait la capitale. Le soleil était aussi de la partie. Pour le moment c’était un beau début d’hiver.
Klaus irait passer le 24 décembre chez ses parents, Manfred et Maria qui habitaient Mariahilfer strasse. Ces derniers étaient au courant de ses déboires sentimentaux et se montraient très compréhensifs à son égard. Ils ne lui disaient pas « une de perdue, dix de retrouvées ». Non, ça non, ils n’étaient pas comme ça. Toute la période où Klaus avait connu Natacha, ses parents s’étaient beaucoup attachés à elle. Ils la considéraient quasiment comme leur fille. Et c’est pourquoi ils ressentaient sa peine comme si c’était la leur.
La veille, Klaus avait téléphoné à Nadia. Il lui avait demandé de convaincre Natacha de lui répondre. Elle avait été très attentive à son discours mais lui avait dit qu’il ne fallait pas s’attendre à des miracles. De plus, l’homme pour lequel elle avait, semblait-il, quitté Klaus (il s’appelait Gustav) n’était plus avec elle, car il ne supportait pas son côté inconstant. C’étaient les mots de Nadia. Natacha était donc très malheureuse en ce moment et il ne fallait pas trop la déranger. Klaus pensait que cette deuxième rupture était une chance pour lui. Peut-être qu’il pourrait renouer avec Natacha. Avec un peu de courage et de constance. Qui sait ?
Il se remémorait les paroles de Nadia. « Tu sais, Klaus, il ne faut pas que tu ailles trop vite en besogne. Prends ton temps. Séduis-la à nouveau. Et surtout, remets-toi à l’écriture. Ça te fera du bien de retisser le lien avec tes lecteurs et ça te changera les idées. Pour la reconquérir, il faut que tu sois en forme et pas abattu. Crois-moi. »
Ce que disait Nadia était vrai. Il ne servait à rien de s’apitoyer sur son sort. Il fallait aller de l’avant, tel un brise-glace, et s’ouvrir un chemin. Un sentier d’amour où tout refleurirait. Une route. Un esprit.
Klaus reprit le plan du roman qu’il avait en cours et se mit à écrire. Ça y était, il se retrouvait à nouveau au cœur de l’histoire. Les phrases lui venaient comme par magie. Il travailla ainsi pendant deux heures. À la fin, exténué, il se leva de sa table de travail et alla dans sa petite cuisine campagnarde en bois d’érable se faire un café. Pendant que ce dernier passait, il s’alluma une cigarette. Les volutes de fumée bleue dessinaient comme une sorte de route d’espoir au-dessus de la table rustique. Il but son café tout en fumant et se dit qu’il allait appeler Kramer pour lui annoncer la bonne nouvelle : il s’était remis à écrire. Il devait beaucoup ça au fait qu’il savait maintenant que Natacha n’était plus avec ce satané Gustav. Lui, qu’elle semblait considérer comme si gentil et adorable n’avait pas su apprécier ses qualités. Comme quoi on ne pouvait faire confiance en personne. La vie vous jouait de ces tours, parfois !
Il prit son portable et appela Hans Kramer.
— Salut, Hans, c’est Klaus.
— Ah, bonjour. Quoi de neuf ?
— Ben, voilà, c’est pour te dire que je m’y suis remis.
— Ah, enfin ! Il t’en a fallu du temps !
— Oui, tu connais les circonstances.
— C’est sûr, c’est sûr. Mais tu avances bien, là ?
— Oui, plutôt pas mal. Mais je voulais te dire que pour le mois de mai ça me semble très juste. Il s’agit pas de vendre une baguette.
— Et alors, ce serait possible pour quand ?
— Je dirais pour septembre ou octobre. Ça me laissera le temps de bien tout peaufiner.
— Tu as écrit combien de pages pour l’instant ?
— Une vingtaine.
— Ça te gênerait de me les envoyer par mail, que je puisse me faire une idée ?
— Non, non, avec plaisir. Je t’envoie ça tout de suite.
***
Après la conversation téléphonique avec Hans, Klaus se remit à lire le résumé de ses précédents romans. Ils parlaient tous de mystère, de fantaisie, d’amitié et de don de soi. Le sixième ouvrage devrait donc inclure tous ces ingrédients, plus l’amour, un thème difficile à traiter pour la jeunesse mais qu’il comptait bien évoquer d’une manière ou d’une autre.
Il avait l’idée en tête. Il voulait l’intituler Pierre et la locomotive bleue. Pour l’instant il n’avait que l’ébauche de l’idée principale en tête. Il s’agirait d’une bande d’amis dans la campagne autrichienne qui défend le dernier petit train touristique de deux villages distants de cinquante kilomètres. Mais ce train conduit par la locomotive bleue s’avère être magique et les emmène vers leur futur où ils trouvent enfin l’amour.
Il ne savait pas trop comment faire coïncider les différents pans de l’histoire afin qu’ils composent un tout agréable à lire et surprenant. Pour l’instant, il n’en était qu’au début.
L’aspect merveilleux de ses œuvres avait souvent été salué par la critique. Il entraînait ses lecteurs, petits et grands, dans un univers à la fois réel et plein de fantaisie et les laissait bouche bée. Non, il ne voulait pas les manipuler. Son public méritait tout autre chose. Il désirait seulement divertir et ouvrir des horizons nouveaux.
***
Kaiser était là, à la cuisine. Il dormait sur un coussin placé sur une chaise. Sa présence réconfortait Klaus. C’était un chat tigré aux yeux verts, comme il en existe des milliers. Lorsqu’il sortait dans le jardin, ce n’était pas pour chasser. Kaiser avait perdu cet instinct-là. Les croquettes, l’eau et le lait lui suffisaient amplement. Plus un petit extra de-ci, de-là. Il aurait fallu que Klaus pense à sa ligne mais il l’aimait trop et se laissait dicter la loi du félin.
Klaus finit son café et alluma une cigarette. Il savait que Nadia avait raison. Il fallait qu’il se concentre à nouveau sur l’écriture pour redevenir cet homme que Natacha avait aimé. Tout à coup, pris d’une inspiration subite, il alla au bureau et se mit à écrire. Les lignes, tels de petits chemins de lumière, se succédaient les unes aux autres. Les personnages, les lieux, l’action se mettaient en place. Il riait presque de la facilité qu’il avait à faire tout ça. Deux heures plus tard, il avait rédigé dix pages qu’il se mit à relire. Il se sentait à bout de souffle, comme porté par un vent nouveau. Il pensait que ce roman pouvait encore être meilleur que les précédents. Parce que la vie l’avait marqué et qu’il était maintenant auréolé d’une sagesse qu’il ne possédait pas auparavant.
Après ça, il alla se promener le long du canal du Danube, qui était un bras du fleuve. Ce dernier lui inspirait toujours de belles idées. Son cours majestueux lui suggérait une multitude de sensations. Il sentait battre là le cœur de l’Europe. Une foule de villes étaient associées à lui. Une foule de cultures aussi. Klaus songeait à l’ancien vaste empire austro-hongrois. Une goutte de nostalgie glissait sur son âme. Il vit un bar et y entra. À travers ses baies vitrées, on voyait des arbres qui bordaient le fleuve. Klaus avait apporté avec lui le petit carnet vert où il consignait toutes ses menues réflexions qui lui servaient à élaborer ses œuvres. Ce bar était l’un de ses favoris, car l’atmosphère qui y régnait était propice au calme et à la méditation. Il s’appelait le Wiener. Klaus y venait souvent, lorsqu’il écrivait, pour saisir des idées originales. Il commanda un café viennois et se mit à rêvasser en regardant le Danube à travers les saules. Un petit rayon de soleil hivernal faisait jouer la poussière au-dessus de sa table. Il buvait et fumait. Rien n’aurait pu l’atteindre à ce moment-là. Il se sentait relaxé et plein d’une nouvelle énergie, depuis que Nadia l’avait remis sur la voie. Il savait que reconquérir Natacha ne serait pas une tâche aisée mais que risquait-il à essayer ? Un refus, tout au plus. Aujourd’hui il se sentait d’humeur combative. Non, il ne faudrait plus qu’il se laisse abattre à l’avenir. Il devait vivre. Et penser à Natacha, pour laquelle son cœur brûlait encore. De mille feux, ça il ne le savait que trop. Il abandonna ces réflexions et se laissa aller à la rêverie tout en pensant qu’il devait acheter les cadeaux pour le réveillon. C’était dans deux jours.
***
Ça y était, le grand jour était arrivé ! On était le 24 décembre. Le réveillon se déroulait toujours chez Manfred et Maria, en famille. Ils seraient tous les trois plus les grands-parents paternels (Albert et Greta) et maternels (Wilhelm et Lena). Ils mangeraient un bon tafelspitz (genre de pot-feu) accompagné d’excellentes pâtisseries viennoises comme la sachertorte (gâteau au chocolat fourré de confiture d’abricot), le strudel ou le guglhupf (omelette sucrée). Tout cela avec de bons fromages et de merveilleux vins.
Klaus savourait cette soirée à l’avance. La veille il avait acheté les cadeaux pour tout le monde. Il était content. Et pourtant, malgré sa joie, la nostalgie l’envahissait dès qu’il pensait au réveillon de l’an dernier. Natacha faisait partie alors de la fête et tout semblait aller pour le mieux. Il ne se doutait pas qu’en juin… Mais, bon, il devait remonter la pente et essayer de regagner Natacha à sa cause. Il se disait cela lorsque son portable sonna.
— Allô, Klaus ?
— Oui, Hans. Dis-moi.
— Je voulais te dire que j’ai lu ce que tu m’as envoyé.
— Et ?
— Eh ben, mais c’est fabuleux ! Je pense que c’est encore meilleur que tout ce que tu avais écrit jusqu’à présent. Et pourtant c’était déjà très bon !
— Bon, Hans, je suis content que ça te plaise. Dernièrement, j’avance pas mal. Je me sens assez inspiré.
— Super ! Je suis content pour toi, Klaus. Continue comme ça. Après les fêtes, tu me tiens au courant, d’accord ?
— Oui, c’est sûr. Ne t’en fais pas. Je continue à t’envoyer ce que je fais dès que possible. Là, effectivement, je vais attendre un peu que les fêtes soient finies.
***
Klaus adorait ce que l’on a coutume d’appeler la magie de Noël. Pour lui, c’était un moment de l’année où les gens devaient être réunis et l’amour régner. C’était une façon de renforcer l’harmonie familiale autour d’une tradition qui n’était pas que commerciale, bien au contraire. Si on savait y regarder de près, il y avait là comme un frémissement rattaché à l’enfance, à la candeur. Bien sûr que tous étaient des adultes maintenant, mais c’était néanmoins un bain de jouvence.
Il était midi. Klaus n’était pas sorti, ce matin. Il sillonnerait son quartier du Prater un peu plus tard. Pour l’heure, il avait quelque chose de plus important à faire. Il s’assit à la table de la cuisine et, tout en buvant un café et en fumant, il se mit à écrire sa quatrième lettre à Natacha. Il voulait que celle-ci parle de Noël et de sa nostalgie. Pour l’instant il ne savait pas quoi faire de ces lettres. Il ne voulait pas déranger Natacha par un courrier répété. Le mieux, dès qu’il aurait avancé dans sa reconquête et, si tout se passait bien, ce serait de les lui remettre personnellement.
Il se mit à écrire donc.
***
Lettre no 4
Natacha, mon amour. Je t’écris toutes ces lettres, je ne sais pas pourquoi. Peut-être que j’ai besoin d’expulser le trop-plein qui me submerge, peut-être que le passé est plus fort que moi et m’oblige à revenir vers lui.
Je me souviendrai toujours de notre première soirée, au Skybar. Cette nuit-là je me sentais pousser des ailes. Il me semblait que je survolais Vienne, enveloppé d’étoiles. Tu étais là et seul cela comptait à mes yeux. Avant toi je n’avais pas encore eu l’occasion de rencontrer quelqu’un de vrai. Tu semblais enfin être la bonne personne, celle que j’attendais depuis si longtemps. Ce soir-là restera à jamais gravé dans mon souvenir.
Te souviens-tu également du Noël dernier ? On s’était régalé. La soirée avait fini bien tard et tu étais venue dormir chez moi.
C’est pour tout cela que je t’écris, Natacha. Pour savoir si tu te souviens encore, pour que tu me dises que tu n’as pas tiré un trait sur le passé, que tu penses encore à moi, quand même.
J’espère que mes lettres ne t’ennuieront pas trop, qu’elles te redonneront espoir en un avenir meilleur où nous aurons notre place.
Klaus
Il mit la lettre dans une enveloppe bleue comme d’habitude. Pour l’instant ces missives lui permettaient de se raccrocher à quelque chose, de se donner un but dans la vie. Il savait que tout dépendait de Natacha, qu’elle seule détenait la clé du problème.
Il savait aussi qu’il fallait qu’il comprenne pourquoi elle l’avait quitté. Ce n’était pas qu’il se sentait lésé en quoi que ce soit. Non, il avait besoin de savoir pourquoi et de faire en sorte de s’améliorer si c’était nécessaire.
Il devait bien y avoir une raison à cette rupture qui écrasait sa vie. Il trouverait bien laquelle mais pour cela il fallait qu’il puisse lui parler. Un jour, peut-être. Ces lettres étaient en quelque sorte une invitation au dialogue.
***
Klaus prit sa voiture et se dirigea vers la Mariahilfer strasse, là où habitaient ses parents. C’était à l’autre bout de la ville. Il prit par le Ring et déboucha dans la rue. Il gara son véhicule et descendit. Manfred et Maria habitaient tout au bout, dans une petite villa très élégante. Lorsque Klaus entra, il régnait déjà une ambiance festive à l’intérieur. La cheminée était allumée et la plupart des convives étaient déjà là. Il ne manquait plus que Wilhelm et Lena, ses grands-parents maternels. Au total ils seraient sept. Un chiffre porte-bonheur, se dit-il.
Enfin, ils furent tous réunis. Il ne manquait plus que Natacha pour que son bonheur soit total. Mais ça, c’était impossible. « Pour l’instant, se dit-il. Pour l’instant. Je lutterai jusqu’au bout. » Pourtant, pendant cette soirée, il se sentit presque heureux. Il prenait plaisir à toutes les conversations qui jaillissaient ici et là. Une atmosphère de cordialité et d’amour se dégageait de cette tablée. Il lui semblait qu’en ces moments-là rien ne pourrait l’atteindre, que le ciel veillait sur lui.
À la fin il y eut les cadeaux et les hommes prirent des digestifs tout en buvant le café et en fumant. Leur esprit languide les emportait dans une sorte de torpeur bienfaisante. La chaleur de la cheminée les enveloppait de bien-être et de réconfort.
Klaus se dit qu’il avait trop bu. Ce soir il dormirait chez ses parents. En ce qui concernait Kaiser, il n’y avait rien à craindre. Il lui avait rempli ses gamelles et, pour ce qui était de ses allées et venues, il y avait la chatière. Tout était sous contrôle.
Il songea que ça faisait une éternité qu’il n’avait pas dormi chez Manfred et Maria. Il allait retrouver sa chambre d’adolescent avec ses posters de chanteurs pop et de joueurs du Rapid. Son petit bureau, son armoire et son petit lit en 90 étaient encore à leur place. Rien n’avait changé depuis son départ. Et c’était aussi bien comme ça. On ne pouvait pas faire table rase du passé. Jamais ! Ce dernier correspondait à nos racines. Il était un point d’ancrage qui permettait d’aller vers le futur, pour construire quelque chose de solide et qui puisse durer.
Son sixième roman traitait de ce sujet. Le passé comme point d’appui pour édifier le futur. Il ne savait pas encore trop comment il allait procéder mais il avait sa petite idée sur la question.
Ils étaient encore au salon, à discuter de tout et de rien quand deux heures du matin sonnèrent à l’horloge de la cuisine. Il était temps pour les invités de rentrer chez eux. Tous se dirent au revoir. Klaus resta encore un moment avec son père au salon. Celui-ci lui demanda comment ça allait depuis sa rupture. Klaus lui avoua que ça n’était pas rose tous les jours mais qu’il fallait qu’il fasse contre mauvaise fortune bon cœur. Manfred lui demanda comment il envisageait la suite. Voulait-il se raccrocher au souvenir de Natacha et essayer de la reconquérir ou voulait-il passer à autre chose ? Klaus lui avoua qu’il n’avait pas oublié Natacha et ne l’oublierait jamais. Que son but était que tout soit à nouveau comme avant. Sur ce, ils allèrent se coucher. Le jour suivant, c’était Noël et il fallait qu’ils le fêtent aussi.
***
Ça y était, les fêtes étaient terminées. Klaus se remit fébrilement à son travail d’écriture. Il avait passé le pont qui relie une année à l’autre et maintenant, comme chaque fois, il était plein de bonnes résolutions. Kaiser aussi. Il ferait de très bonnes siestes, ça, c’était sûr.
Ce jour-là, il était à l’ordinateur, à son bureau. Son roman semblait bien avancer, mais il se demandait aussi où il allait et comment il allait pouvoir introduire le merveilleux dans l’histoire de « Pierre et la locomotive bleue ». Pour l’instant, il s’agissait de sauver un petit train qui reliait deux petits villages du Tyrol distants d’une cinquantaine de kilomètres. C’était devenu un train touristique qui permettrait à la région de faire connaître ses richesses et qui rapportait quelques dividendes non négligeables. Les enfants de l’école de l’un des deux villages, au vu des difficultés que rencontrait le train pour se maintenir, avaient décidé d’intervenir. Ils avaient demandé son aide à Hermann, l’instituteur. Celui-ci, avec l’accord de la compagnie des chemins de fer, avait obtenu l’autorisation de décorer le train, de lui apporter une touche de gaieté et de joie qu’il avait perdues depuis longtemps. Dans l’histoire, Pierre sentait qu’il régnait une ambiance spéciale dans les wagons, comme si on pouvait ouvrir une brèche dans le temps.
Klaus en était là de ses digressions. Il savait que ce sujet des voyages dans le temps et des mondes parallèles avait déjà été exploré par toute une cohorte d’écrivains. Il ne voulait pas faire la même chose. Il désirait vraiment que ça soit différent cette fois-ci.
Il prit une pause et alla se servir un café. On était samedi. Aujourd’hui, le Rapid jouait contre l’Austria. Il décida finalement qu’il irait voir le match. Il prit son portable et appela ses amis. Il se mit d’accord avec Otto et Dieter qui, comme lui, n’avaient pas d’obligations. Ils décidèrent de se retrouver dans un bar de Hütteldorf une heure avant le match et d’aller ensuite à l’Allianz Stadion. Cette année, le Rapid jouait bien et écrasait tous les clubs dans les compétitions européennes. Là, ils étaient qualifiés pour les huitièmes de finale de la ligue des champions qui auraient lieu en février. Le tirage leur avait désigné un grand adversaire : l’Inter de Milan. Par chance, le match retour aurait lieu à Vienne et se jouerait à l’ancien stade du Prater, bien plus grand que celui de l’Allianz.
***
Ils étaient dans les gradins et encourageaient leur équipe. Le Rapid dominait et l’Austria jouait en contre. Sur l’un d’entre eux, l’Austria marqua le premier but de la partie.
— Mais enfin, c’est pas possible ! dit Otto. On a eu au moins cinq occasions de but sans en concrétiser aucune et, là, sur leur première attaque, ils marquent !
— Oui, t’as raison, je sais pas ce que l’entraîneur attend pour faire les remplacements. On a Kaltenbrünner, Krankl et Weismann sur le banc de touche. Je comprends pas ! dit Dieter.
— Reinhardt sait ce qu’il fait, dit Klaus. Ne t’inquiète pas.
Effectivement, l’entraîneur effectua les trois remplacements à la pause et le Rapid commença à enfiler les buts comme des perles. Ils marquèrent quatre fois sans concéder un seul but de plus.
— Eh ben, j’ai eu peur pendant un moment ! dit Otto. Quand ils ont marqué…
— Oui, mais tu sais que c’est toujours pareil. Le Rapid ne se réveille qu’en deuxième période. Il leur faut un temps d’adaptation, dit Klaus.
