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« À vous les morts, les oiseaux, les lions, les insectes, les vents et les marées, les montagnes et les fleuves, aux papillons, aux cris perdus qui précèdent mes silences, mes tremblements, je vous livre ces quelques lignes. Laissez-moi vous parler d’un monde, qui d’avoir arrêté de tourner, en a perdu la tête. Moi, le dernier, je vais vous raconter l’ironie, ses valeurs et la perte d’un trésor ; celui d’un souvenir qui va périr dans quelques heures, quelques jours, quand j’en aurai fini avec l’irrésistible besoin de survivre »… Ce livre retrace la route d’un homme qui se ressent comme le dernier des siens dans un monde détruit et abandonné par les célestins, un homme qui cherche irréductiblement un sens à cette destinée qui s’impose à lui depuis le début de son existence. OBEUS sera son salut, un grand gaillard inadapté, renfermé dans un monde qu’il s’invente de questions inutiles… Dans ce premier volet, le narrateur devra faire un choix : respecter son engagement ou le rompre pour enfin s’affranchir des horreurs et devenir le dernier des hommes libres à avoir choisi sa destinée…
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Seitenzahl: 456
Veröffentlichungsjahr: 2016
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A tous ceux qui ont eu à supporter mes humeurs vagabondes
A tous ceux qui les supporteront encore …
A ma tendre et indestructible Sandrine
A ma tempétueuse Juliette
A mon insatiable Aurélien
A mes frères
A la vie
À vous les morts, les oiseaux, les lions, les insectes, les vents et les marées, les montagnes et les fleuves, aux papillons, aux cris perdus qui précèdent mes silences, mes tremblements, je vous livre ces quelques lignes.
Laissez-moi vous parler d’un monde, qui d’avoir arrêté de tourner, en a perdu la tête. Moi, le dernier, je vais vous raconter l’ironie, ses valeurs et la perte d’un trésor ; celui d’un souvenir qui va périr dans quelques heures, quelques jours, quand j’en aurai fini avec l’irrésistible besoin de survivre.
Quand cela a-t-il bien commencé ? Même si le temps nous a échappé, malgré notre héritage, nous n’avons pas su changer le cœur de l’inéluctable.
Héritier, nous le sommes tous. Même si ma génération n’a pas été responsable du chaos, elle en est le produit. Et malgré notre désespoir … nous avons failli … de si peu.
Aussi loin que ma mémoire me permette de sonder les nuances des certitudes passées, je peux dater le début du chaos en 2022, le treize avril. J’avais seize ans et j’étais bien jeune pour comprendre quoi que ce soit au monde. Je me souviens juste de mon père, caustique, lisant son journal, s’arrêtant brusquement en criant : « hey ! Chérie ! Il paraît que la terre ralentit. C’est cool ! Tu vas pouvoir dormir un peu plus, avoir du temps pour toi… des jours de trente six heures ! Tu parles ! Les courses, le ménage et la vaisselle… Vive le progrès stellaire. Tu vas t’éclater… Les jours rallongent. »
Ce à quoi ma mère lui répondit : « toi ! tu ralentis jamais par contre. »
Il faisait chaud ce jour. Je le sais, car tout le monde était dehors. Tout le monde le sentait maintenant. Il fallait profiter de la chaleur naissante de cette année du grand changement. Quinze milliards d’années pour en arriver là. La crise, le chômage, la guerre des matières premières, le réchauffement, des parents gueulant après le litre de super à quatre euros et leurs baguettes à un euro cinquante. Moi, dans tout ça, je m’employais, fils unique, a bien travailler à l’école sans vraiment savoir pourquoi. Seulement peut-être parce qu’on me le demandait. Qu’aurais-je du faire de ce temps ! Nous ne pensions pas que cela irait si vite.
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Mon père était fonctionnaire, ma mère fonctionnaire également. Ils formaient un couple indéfectible. Toujours à l’écoute l’un de l’autre, ils s’échinaient à créer un espace de bonheur fait de petits compromis partagés dans le but de préserver l’illusion fondatrice de leur union : celle de m’éduquer.
Aussi loin que je puisse remonter dans le passé, ils m’ont toujours choyé, aimé, motivé, fait confiance. J’étais un peu de leur destinée. Pas un instant n’était pas consacré à mon éducation. Je devais être capable de m’adapter au monde, à sa dureté et à leurs ambitions. Ils ne croyaient en rien… si en moi ! Pas une seule allusion aux divinités des vents stellaires, à cet hypothétique besoin de foi… Deux païens heureux se suffisant à eux-mêmes.
Que cherchait-il vraiment ? Avaient-ils seulement un but dans la vie, une raison, une motivation suffisante pour se contenter du seul et unique besoin d’harmonie familiale stable, si stable…
A bien y réfléchir, je puis vous dire, après en avoir longuement discuté avec les membres de ma confrérie, et bien qu’ils furent originaires de bien des contrées du globe : l’individualisme oisif était le modèle social le plus répandu sur terre. La collectivité a échoué… La démocratie aussi… Des voix cherchant chacune à faire valoir leur dû, une espérance, un désir personnel au détriment du sens commun, du partage des réalités, des difficultés à surmonter. Bien tristes politiques écartelés, aux discours toujours huilés, marquetés, emballés. Avec eux, c’était Noël toute l’année, avec les autres, c’était toujours pire. L’important, c’était de ne rien essayer.
Mais bon, j’étais heureux, enfin je crois.
Nous habitions une petite tour, au dernier étage. Celle-ci, de quatre étages, était la plus haute du quartier, juchée au centre d’une vieille ville dépareillée où les saisons, comme les îlots pavillonnaires et désœuvrés, se juxtaposaient en patchwork délavés entre gris et gris noir. Je me souviens, des grandes baies vitrées de ce petit appartement où le monde de mes contemporains fourmillait à mes pieds dans l’indifférence la plus totale. Savaient-ils seulement que j’observais avec entrain leurs us. J’aimais l’été profiter des bruits de la ville, de cette frénésie les jours de fête où il me suffisait de poser la tête par-dessus bord pour profiter des spectacles et autres feux d’artifices à domicile. Dans mon nid perché, la vie me tendait les bras, ses humeurs et son odeur. Moi je m’en contentais de si loin. Stupidité du nid douillet qui vous rend si dépendant de tout… voire de rien.
Il y faisait si chaud l’été et surtout si froid l’hiver. Combien de fois ai-je entendu ma mère, tout en s’éventant frénétiquement, dire à mon père : Profite du paysage ! Ta vue, elle me fatigue, m’épuise, me dessèche.
Imperturbable, il lui répondait : je vais finir par y croire au réchauffement climatique. Tu sais. Bientôt, quand j’installerai un four solaire dans la chambre, tu me remercieras.
Mais devant les assauts de plus en plus désespérés de sa femme, il finit par s’inventer paysan, paysagiste des plates-formes bétonnées juchées sur les cimes de notre modernité urbanisée. Il en était sûr. Comme il l’avait lu, il lui suffirait de planter un tapis de mousses et autres plantes pour isoler le toit de son petit monde en deux pièces. Il réussit à mobiliser l’ensemble des voisins dans un projet fou : devenir autosuffisant en s’isolant. Comme d’habitude, ses talents d’orateurs firent merveille. La réalité allait vite le rattraper. L’inutilité de certains actes confine à la beauté. Que c’est beau de voir un homme s’inventer une perspective et d’y entraîner sa petite collectivité. Très vite, ils réquisitionnèrent l’ensemble des moteurs de recherche. Au bout de leurs doigts, des milliers, des dizaines, des centaines d’images, de procédés, de compétences agricoles savamment expérimentés au cours des âges. Ils étaient prêts. Je ne sais plus très bien combien de temps cela leur prit pour aménager le toit de l’immeuble, ni combien ils furent pour réaliser ce petit bout de chef-d’œuvre vert. Je me souviens surtout du gros Jacky du deuxième, sautant, hurlant sa joie au milieu des immensités dégagées qui s’offraient à chacun sur ce toit de béton. Faut dire qu’il en avait charrié des mètres cubes de terre, lui le poussif, le gueulard souffrant au moindre effort. Pourtant, je crois bien n’avoir vu que sa grosse bedaine remonter, un sac de terre plaqué dessus, les étages et se frayer un passage au milieu des plantes et autres bacs amoncelées tout la haut. Mon père, je crois qu’il resta durant toute l’opération sur sa terre suspendue à donner des ordres, des remarques, des encouragements, exhibant ses compétences si fraîchement acquises sur son cher net. Chacun occupe le rôle qu’il se prédestine.
Quelle fête ! Quelle fête, nous fîmes. La surface aménagée devait bien faire vingt mètres sur vingt mètres. Au centre de ce carré, trônait un petit pommier en fleurs, planté dans une grande vasque en terre cuite marron. L’ensemble de la surface était délimitée par des bacs en plastique de couleurs et de formes toutes différentes. Dans chacun, un ensemble de fleurs et de petits arbustes dont je ne pourrais vous donner un seul nom, ignorant que je suis de la chose verte.
Le reste de la surface était recouverte d’une pelouse et d’une terrasse en bois permettant d’installer quelques tables heureuses. Quelle fête, quelle joie, tant de rires et de sourires, de plaisirs partagés... Ils l’avaient fait, et plus qu’un aboutissement, ils l’avaient fait ensemble. Œuvre collective magnifique au service de tous. Nous avions bu, chanté… Jacky nous accompagnant de son harmonica, postillonnant à chaque pause dans un souffle court, lui le gros dégoulinant de graisse du deuxième qui vociférait à chaque claquement de gueule, volait, sifflait, rayonnait. Un phénix.
Ce dont je suis sûr, c’est d’être passé totalement en dehors de cette aventure. Fatigué de ce barouf intempestif, je finis par m’isoler à la bibliothèque entre mes rêves et ce calme mortifère qui me rassurait au fil des lignes noircies par l’imaginaire d’auteurs inconnus mais tellement créatifs. Je disparaissais derrière un paravent blanchi par le soleil pour m’élever au-dessus de ce quotidien qui ne m’inspirait rien. Enfin l’ai-je cru. Pourquoi avoir fui ? Tant d’histoires, de crimes, d’espérances, d’amours transis, violés, de déchirures, de contrées lointaines à portées de mes doigts, de mon cœur, de mon souffle parfois court. Et pourtant, je n’ai pas su ouvrir les yeux. Plus j’explorais le monde, plus le mien s’éloignait. Ce sentiment m’envahissait. Certains partent sur les routes, d’autres découvrent les affres des douleurs intérieures, des douceurs inassouvies dans la drogue, l’alcool ou la folie. Mais toutes ses illusions ne sont plus. Seule la folie reste. Qui suis-je ? Pourquoi ai-je besoin d’écrire ces lignes ? Je crois que je mourrai à l’ instant où mon encre cessera de couler sur ce vieux cahier perforé, dernier témoin d’une révolution perdue. Tout cela me semble si loin. Je vous parle de moi… Et vous n’êtes plus. Quoi qu’il advienne notre route s’achève. À quoi bon tous ces monuments dressés à la gloire des puissants et des dieux. Nous aurions dû nous méfier…
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Il se tenait là, dans le salon, droit comme un i, le visage impassible tourné vers l’infini, feignant de ne rien faire ressentir des terribles tourments qui l’envahissait. Il était fier, noble et beau. Où en sommes-nous aujourd’hui mon vieux, mon vieil écho de ma vie passée, partenaire à jamais. Tu étais là, dis-je, fixant ma pauvre mère tremblante qui tentait péniblement de s’asseoir sur une chaise, un bout de papier à la main, au beau milieu du salon. Je ne me souviens pas des petits détails, mais c’est la première fois que je vis ma mère pleurer. Qu’elle était belle ! Et toi putain ! Toujours aussi fier, impassible. Moi j’y comprenais rien à ce bordel. Ce qui était sûr, c’est qu’il y allait avoir du changement. Et pour du changement… En quelques instants, ce qui me semblait impossible : vivre, venait de m’exploser à la gueule. C’est vrai que d’observer les parents de ce monde uniforme me distrayait. Mais là ! Putain ! En un instant j’appris tant de choses. J’avais un cousin, de six mois mon ainé qui s’appelait OBEUS Martin. Il devait faire dans les deux mètres et peser ses cent vingt kilos. Un vrai colosse qui allait vivre désormais avec nous, qui plus est, dans ma chambre. Oui, celle-là même où je continuais à souffrir des chaleurs de plus en plus marquées malgré les exploits remarquables de mon père pour y remédier. Enfin ! Enfin ! La vie me tendait les bras. Ma mère avait une sœur, une originale, qui refusa à jamais de sacrifier sa liberté sur l’autel de la maternité. Après bien des déboires, elle dut par amour, se résoudre à abandonner son fils sous peine que celui-ci lui soit définitivement retiré. Enfin, c’est en gros dans ces termes que ma mère me présenta la situation, les sanglots lourds dans la voie entrecoupés de respirations saccadées très énervantes. Ce n’est qu’après tout ce mélodrame que je vis cette petite valise posée contre la porte d’entrée. Un mec aussi grand pour une si petite valise… Je ne suis pas sûr que mon père ait son mot à dire. De toute façon, je crois qu’une invasion de limaces dans son potager suspendu aurait déclenché en son très fort intérieur des remous, des angoisses et tensions bien plus fortes que cet événement. Ils n’allaient pas le jeter à la rue. Enfin, je crois. Ma mère pleura pendant une semaine. L’état de choc sûrement. Moi, crédule et riche de mon intarissable soif de connaissance, je savais bien que tout cela répondait à l’évidente exigence des lois indéfectibles et inaliénables dictées par dame nature. Les baleines à bosse abandonnent bien leur petit au milieu du Pacifique après deux années d’un amour si fusionnel que cela semble contre nature. Et pourtant, cette espèce continue de rouler ses bosses à la surface de ce globe depuis des millénaires. La vie n’est faite que de rupture. Il suffit de s’adapter. Cette analyse vaut pour bien d’autres espèces. Et l’homme n’en est qu’une parmi des milliards d’autres. Les premiers jours, malgré mon insistance pour nouer un premier contact, il m’ignora superbement. Lui, chez moi, dans ma chambre, sur un matelas emprunté à « big bide Jacky », avec en guise de couverture un double rideau jauni par le soleil à la forte odeur de poussière, n’engagea la conversation qu’après bien des lunes.
- OBEUS, c’est un nom emprunté aux vikings. Ma mère, elle disait : « les vikings se servent et profitent. Ils débarquent, et déguerpissent. »
Ouah !!! Tu seras un viking mon fils ! Putain ! Quand je lui ai dit qu’ils étaient tous morts les vikings, il m’a éclaté la mâchoire. C’est vrai, les vikings n’étaient pas morts, il en restait au moins un. Cela devait être une marque d’attention particulière dans son langage à lui. Enfin, c’est comme ça que je l’ai pris. A raison ou à tort, je crois qu’il finit par m’accepter dans son monde : univers fait de silences entrecoupés de mots simples souvent très directs envers ses contemporains. Il s’économisait le bougre. Il lui arrivait même de rester plusieurs jours sans prononcer un seul son. Mes parents, au début inquiets, finirent par l’accepter, certains que son traumatisme finirait par s’apaiser. Il ne faut jamais s’engager sur la voie des certitudes. Les présages n’existent pas. S’ils avaient su… Aujourd’hui encore je m’interroge. Bien qu’il m’ait été donné de le côtoyer, je le vois encore, errer dans les allées sombres de notre vieille bibliothèque de quartier, scrutant les livres, s’imprégnant des humeurs des lecteurs, respirant les odeurs de la connaissance mais s’y refusant avec la plus grande des obstinations. Bien qu’il m’accompagna pendant près de deux ans, à raison d’une fois par semaine, je ne l’ai jamais senti perdu. Je crois même qu’il s’y sentais bien malgré les assauts de Madame « j’aime lire », première intendante en chef du service de « documentation littéraire », subsidiaire rattachée à la gestion de ce trésor municipal. Celle-ci voyait d’un très mauvais œil, ce grand escogriffe déambuler sans but entre les étagères. Que cherchait-il que diable ! Et pourquoi la négligeait-il autant ? Après l’avoir affublé, je pense, des pires qualificatifs, elle finit par choisir ces derniers : « l’abruti » et « la grande gigue vide » selon son tempérament. Car celle-là, je vous jure, elle en changeait comme de chemise persuadée qu’elle finirait par coller au répertoire des personnages qui hantaient les rayonnages d’ouvrages imaginaires qu’elle s’évertuait avec la plus grande extrême rigueur à référencer, trier, commenter et conseiller… Mais toujours selon ses humeurs.
Alors la fois où OBEUS l’interpella sans ménagement : Pourquoi tu lis ?
Elle lui répondit : Pour faire pâlir les têtes vides, ou un truc dans ce genre.
La deuxième fois, elle voulu appeler la police municipale pour qu’il soit chassé une bonne fois pour toute de sa bibliothèque, espérant secrètement que le maire interdise l’accès aux personnes de plus d’un mètre quatre-vingt-quinze, illettrées, et surtout provocatrices, par arrêté municipal express.
Une autre fois, elle le prit gentiment par la main et lui répondit aimablement : Parce que c’est mon travail.
Souvent je le voyais poser cette question aux lecteurs quelque peu interloqués, apeurés, mais toujours soucieux de lui répondre. Force est de constater qu’il ne fut jamais contenté, car il n’en lu aucun, rien, pas une ligne, pas une phrase,… Rien ! Et pourtant il savait lire… Je puis vous le dire… Peut-on écrire sans savoir lire ?
À cette question je lui fis mille réponses. Toutes plus stupides les unes comme les autres. Avec le temps, je crois qu’il le savait bien lui. Quant à moi, c’était par besoin. Lequel ?
À la maison, ma mère reprenait ses esprits petit à petit pendant que mon père appréhendait les contours d’un nouvel enjeu dont seul son ego si subtil et sa clairvoyance, pouvait en cerner les limites pour mieux en venir à bout. Il le savait bien lui, car il savait toujours tout surtout, qu’OBEUS finirait par rentrer dans le rang des communs à coups de petites phrases perpétuellement rabâchées telles que : « patience et persévérance sont les mamelles de la réussite » ou « la fierté n’est rien, seul le devoir compte », ou bien « la normalité c’est pour les cons, ça rassure les fous ».
Il se rassurait pour mieux se donner du cœur à l’ouvrage. Mais là, plus question de jardins suspendus, il s’agissait, ni plus ni moins, de faire renaître cette flamme égarée qui avaient su largement éclairer le visage d’un enfant appelé OBEUS. Au pire, s’il échouait, il finirait bien par lui dégoter le meilleur d’entre tous les pédopsychiatres, spécialistes en tous genres des maux des adolescences mal aimées. Il n’y a pas de petites défaites. Les reconnaître, c’est labourer les champs glorieux de nos futures victoires. Ou plus simplement, comme il me l’a souvent dit : « si tu loupes une marche, arrange-toi pour que ce soit la dernière ».
Quand je vous dis qu’il aimait s’écouter ! Le bon sens, ça rassure toujours. Alors il reprit le chemin des claviers et il réussit par recoupements plus ou moins rationnels à élaborer une théorie si solide, si forte, tellement intangible, que tous ses détracteurs auraient vu leurs arguments balayés d’un revers de manche. Ah ! Ça c’est sur ! Ils n’auraient pas mis, ne serait-ce qu’un quart de pouillème de pieds sur le toit de son immeuble sous peine de redescendre par les airs ou sous les aisselles de notre bon vieux Jacky.
Le postulat à partir duquel il avait bâti son raisonnement était le suivant : s’il se tait, c’est qu’il a quelque chose à dire. Si je trouve la clé, le coffre s’ouvrira.
Je ne me souviens plus vraiment de tous ses stratagèmes plus ou moins subtils, mais je vais vous en livrer quelques-uns assez révélateurs de l’inaptitude chronique qu’éprouvait mon père au renoncement. Il faut dire que son imagination était à l’épreuve de toutes les évidences inaccessibles.
Sa première stratégie fut de répondre à chaque question formulée par OBEUS par une autre question. Autant préciser que ma mère fut rapidement proche de la crise de nerfs entre ces deux champions de la question sans réponse. Une autre fois, il adopta la posture de l’ignorance par le silence. OBEUS ne s’en était pas aperçu. Malgré ce mutisme paternel, rien ne changea. Mais ma mère, elle, souffla un peu.
Un jour, il se mit à s’énerver violemment après chaque question. Et toujours le même silence. OBEUS était-il sourd aux fréquences émises par les cordes vocales de mon père ? L’avait-il seulement identifié ? Mon père livra là son ultime combat. Renoncer ! Impossible. C’était comme concéder au monde qu’il n’en était, à défaut du centre, qu’un axe majeur de son bon fonctionnement. Il se battit. Il me fit peur. Et devant cette ignorance indéfectible, il finit par abdiquer. Sa vie en dépendait. Il finit par hurler sur tout et tout le monde sans raison. Il devint, je crois, fou quelques instants. Ma mère finit par le menacer de partir. Et l’autre, pas une question sur cette souffrance insondable. Rien. Inexistant, OBEUS n’avait jamais rencontré, aperçu, sentit mon père. Une insulte.
Ce qui le sauva, c’était elle, ma mère, qui par ses quelques valises savamment adossées au couloir du hall d’entrée de l’immeuble firent un effet ravageur dans les circonvolutions cérébrales de mon paternel. Inexistant oui ! Mais que pour ce débile de neveu inadapté à toute chose. Alors perdre sa jeunesse pour si peu. Impossible !
Et il finit par repartir vers le sommet de son immeuble pour redevenir enfin ce qu’il était : « incontournable ». Cela valait bien quelques petits renoncements de temps en temps.
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Son premier nom fut « Maldorante ». Une rumeur, voilà ce qu’il fut au début. Je me rappelle de ce qu’il disait : « il faut nous sauver de l’usure du temps, des fous, des idiots et des profiteurs. » lui et ses disciples, avancèrent cachés derrière la pudique vertu d’une prise de conscience trop tardive de l’anéantissement de notre mère nature, création unique, symbole d’un équilibre indéfectible, éternel, que nous avions sacrifié au nom de nos progrès.
Ils dansaient, chantaient, béats, annonçant la bonne parole… Le monde s’était pourtant bien ordonné, un monde d’états au service d’actionnaires.
Je les ai vus, tous ces gens, heureux d’avoir, rassurés de posséder, accrochés à leur droit de voter pour mieux perpétuer leurs petits privilèges. Mais que peuvent les hommes quand le sol se dérobe sous leur pas ? Quand on n’a plus rien, que la pauvreté se généralise, concurrencée par tant d’autres, la démocratie s’efface, s’échappe, se cache. Il faut un chef aux pauvres. La démocratie, c’est bon pour l’élite. Et la nature, elle, elle continue…
Putain, je le revois déjà sur le perron des églises nous annoncer notre mort à venir. Car oui, nous allions mourir si vite. Mais pas seul. Et avec tout le reste ! Il nous annonçait la fin, le dernier soupir. Il était si jeune, si sûr de lui, sûr de son destin. Lui, la voie, nous l’avons tous suivi.
Je crois que les mystiques nous bluffent parce qu’ils accèdent aux lueurs de l’espérance qui résident en chacun d’entre tous. Ils sont la résilience, le présent, la vague qu’il ne faut pas louper. Nous en sommes tous addicts. Et tant que l’humanité persistera, les sauveurs existeront. Mais au fond de mes désillusions lucides, je sais que cette folie me guette : l’espérance. Qui suis-je ?
Je le revois arpenter le monde à notre rencontre. À l’heure des intérêts et des existences interconnectées aux instants à venir, lui était seul, disponible.
Je me souviens de mon père, de ma mère un soir, excités comme jamais, m’annonçant avec fébrilité « sa » venue le lendemain au carrefour des cinq pattes dans la forêt des Dornades.
« Merde ! Au carrefour des cinq pattes ! Putain ça craint. » Voilà ce que je pensais sur l’instant. Mais je finis, bien éduqué que j’étais, par répondre « OK, je viendrai ». On aurait dit deux jeunes groupies hystériques à l’idée de toucher enfin l’inaccessible projection de leur désir. Nous étions au milieu de nulle part, moi, maman, papa et OBEUS , à suivre des groupes d’allumés, à arpenter les longs chemins forestiers qui convergeaient vers un seul et unique point : « une flèche blanche » dressée vers le ciel indiquant un certain nombre de directions d’où nous venions tous. Nous devions être une centaine.
OBEUS fidèle à lui-même ramassait un tas de brindilles, des graviers, des morceaux de mousses qu’il s’empressait de ranger dans ses poches, toutes ses proches. Je le surprenais, de temps à autre, à remplir ses chaussettes, sûrement l’endroit le plus sûr en cas d’urgence.
Il m’amusait tous ces gens inexorablement guidés par l’impérieuse nécessité de vouloir changer le monde, de le rencontrer. Et lui, il décrivait des cercles autour de nous, allant et venant au gré de ses interrogations qu’il délivrait à chacune des personnes qu’il croisait, n’attendant en aucun cas de réponse. Alors quand un pauvre Gus qui tentait de lui répondre, se retrouvait à le suivre du regard partir vers d’autres occupations … La tronche qu’il faisait ! Une vraie tête de con ! J’adorais… L’incompréhension nous rend souvent con. Il y avait les ahuris, les bégueules, les incrédules, les joues gonflées, les canines hargneuses, les culs de poule, et presque tous finissaient par se passer la main sur le visage et les cheveux, feignant de poursuivre leur but tellement plus essentiel… Mais tout de même. Quel mépris ! Et mon père. Sa gueule. Qu’est-ce qu’il n’aurait pas donné pour en avoir une de ces questions : « Que cherchez vous sur le chemin ? Où allez-vous comme ça ? Qu’abritent les fleurs ? Qui suivons nous ? Vous lisez-vous ? »
Oh ! Putain … Leurs tronches ! Je crois que lorsque je rendrai mon dernier souffle, j’emporterai comme le dernier présent des vivants ces tronches, preuves que nous sommes tous des semblables, pour le meilleur et pour le reste…
Ce devait être en fin d’après-midi, nous attendions tous ! Cela me sembla infini. Ils parlaient d’une nouvelle ère, de nouvelles valeurs, d’aspirations légitimes… Comment se retrouvaient-ils tous là ? Ça, mystère… Peut-être était-ce le premier rassemblement du syndic des jardiniers de l’impossible. OBEUS, lui, me distrayait, essayant inexorablement de combler le vide qui se créait autour de lui. Et puis, il y eut ce cri : « il arrive, il arrive ! ! C’est lui ! Regardez ! »
Le silence ... Tous se figèrent… Sauf OBEUS fidèle à lui-même. Je me précipitais en me faufilant rapidement entre ces corps pétris de ferveur imbécile pour lui tendre une main apaisante. OBEUS la saisit. Nous partîmes, en repli, à l’arrière de la scène, à l’orée des arbres. Le silence ! Ce silence, il aurait dû nous faire fuir à toutes jambes si loin ! Nous aurions dû la balayer cette mort déguisée, imposture des lendemains rêvés. Un petit groupe d’hommes se rapprochait lentement : trois femmes suivies de trois hommes et cet enfant d’une dizaine d’années les bras croisés sur le torse, les yeux fermés, qui avançait sans jamais trébucher, sortant d’entre les arbres, tout de blanc vêtus.
Ils stoppèrent près du vieux chêne trois fois centenaire, déraciné par la tempête cinq ans plus tôt. Les hommes portèrent l’enfant sur le flan de ce fier vestige de la nature, témoin des terribles plaies que nous lui avions infligé. Les adultes se postèrent en faction entre ce gosse et cette bien piètre assemblée.
Quand l’enfant ouvrit les yeux, un frisson s’empara de la foule. « Aveugle, il est aveugle ! »
C’est la seule fois que je le vis de si près. Je fus saisi comme fracassé par ce regard qui n’en était pas un. Et pourtant, je vous le jure, il m’a vu, il nous a tous admiré, disséqué, soupesé avant de commencer. Il tendit lentement ses bras vers son auditoire, nous désigna un à un de ces index pendant de longues minutes. Puis, dans un silence impénétrable, il posa un genou sur le Vieux chêne, l’index droit sur la bouche et l’autre tourné vers le ciel. Nous le vîmes souffrir, et nous aussi, nous nous mîmes à souffrir. Même moi, je l’ai ressenti au tréfonds de mes tripes. Il se dressa à nouveau, la main gauche sur le cœur, l’autre imitant le geste du mendiant et prononça ces mots qui allaient ébranler les fondements de notre réalité : « approchez mes amis ! Il faut croire que la mort nous ramène à la vie. Il faut revenir de l’inconnu pour guider l’ignorant vers la connaissance. Approchez ! »
La foule se fit compacte autour du vieux chêne.
« Tendez vos mains, vos bras, vos cœurs. Il est temps pour vous d’entendre le cri des âmes déracinées, spoliées, ignorées. »
Alors tous, tous se frayèrent un passage pour s’octroyer le droit de partager l’extase, l’inconnu. Les petits se mirent à genoux tentant d’embrasser cette bien vieille écorce. Les grands se contentèrent bien souvent de poser leur tête sur la partie supérieure du tronc. Les autres, ma foi, se débrouillèrent, bien souvent les bras en croix, le cœur apposé sur ce tronc. Tous furent au contact du déraciné. Les six formèrent un cercle autour de nous tous, ils devaient bien se situer à dix mètres les uns des autres. L’enfant, patiemment, décrivait de larges cercles sur son arbre, attendant que la scène enfin soit disposée, agencée, contrôlée. Une fois celle-ci posée, que chacun eut trouvé sa place, il s’allongea pour embrasser de tout son corps cette vieille conscience inanimée.
Il hurla : « courage mes amis. Ils arrivent, les songes du temps perdu. N’ayez pas peur. Désormais, ils vous accompagneront jusqu’aux frontières de votre raison, jusqu’au terme de la déraison de votre vie. Ne lâchez jamais le chemin ! »
Si j’avais su, je les aurais arrachés un à un de ce foutu bout de bois perdu au milieu de nulle part, au milieu d’une marée verte d’arbres si forts, si vivants. Mais je restais là, bien arrimé à mon destin, à cette bien curieuse promesse. J’en oubliais un instant mes parents, OBEUS et le reste du monde ; ma curiosité prenant le pas sur tout libre arbitre, toute réticence, tout bon sens. Une femme s’approcha de l’arbre avec une branche assez lourde. Elle se mit à frapper une des grosses racines décollées qui semblaient, par ces circonvolutions, flotter en son terme dans les airs. Elle entonna une sorte de chant guttural sans aucun sens apparent. À chaque coup, nous ressentions l’onde de choc, le son. Au début imperceptible, puis, de plus en plus fort… Mon pouls finit par battre suivant ce rythme latent, binaire. Mon esprit finit par s’abandonner à se laisser bercer par cette onde. Je crois que l’ensemble des cœurs présents finirent par battre à l’unisson, ressentant ensemble la vérité d’une force qui transperça de vieilles fibres de bois, des hommes et des femmes, des particules d’air qui communiquèrent ce message au reste du monde.
Et puis… Ces couleurs… J’étais aveugle. Pourtant, je perçus ce monde en couleurs. Et puis, il y eut ce flash surpuissant, éclatant, si blanc. Je tombais au sol terrassé, succombant à la puissance d’une émotion inconnue si forte.
Je ne sais plus. Il y a si longtemps. Combien de temps, combien de farces, d’amours, de rires, de pleurs, de larmes et de prières depuis ce jour ? Peut-on vraiment changer sa destinée ? Ne finirons-nous pas par accoster dans le même port après toutes ces tempêtes, ces choix. Je ne sais plus combien de temps je restais là inanimé, inconscient. Mais en me relevant péniblement, comme groggy après un terrible cauchemar, je me suis éveillé en ouvrant les yeux, persuadé que tout ce que l’on venait de vivre allait disparaître. Et pourtant, croyez-moi ! Les frayeurs, les fulgurances, cette puissance émotionnelle irrationnelle nous accompagnent dans chacune de nos cellules, et il nous faut vivre avec… J’eus ce réflexe d’ouvrir les yeux vers le ciel au travers des cimes qui m’entouraient. Il faisait si beau. Tous ceux qui s’éveillèrent eurent ce même geste. Puis ils déambulèrent, se frôlant, se touchant dans un premier temps sans paroles. La conscience faisant son œuvre, certains commencèrent enfin à parler. Je me rappelle, ma mère fut la première à escalader les branches du vieux chêne pour prendre la place de l’enfant. Elle hurla : « Vous avez vu ? Mes amis, nous sommes forts, si forts ! Avez-vous vu ? »
Elle était transformée, transfigurée. Elle de nature s’y réfléchie, si discrète. Des voix montèrent : « Nous allons sauver le monde ! », « Des vies, il en reste… », « Mémoires », « il faut y croire », « la vie est là… se meurt », « laissons nous guider et nos guideront le monde ! »
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Aujourd’hui j’ai mangé du rat. Ça pue le rat. Je hais les rats. Ils épient nos souffrances, nos défaillances, et puis, viennent se repaître de nos âmes quand celles-ci s’endorment. Ils sont là, je le sens, à attendre leur tour. Leur qualité : la patience. Comme eux, je survis dans un trou. Je m’accroche à ces quelques lignes. Les mots qui sortent de ce crâne me rappellent que je suis encore un homme. Je dois y croire. Je ne peux pas être le seul. Sinon, pourquoi rythmer l’inépuisable ressource du temps par la bêtise d’un esprit qui refuse de se résigner. Je veux vivre… Vivre dans la mort… Témoigner… Témoigner de ma lâcheté à finir le travail. Tant que j’écrirai, un soupçon d’humanité fleurira dans les ténèbres.
Aujourd’hui j’ai mangé du rat… Tant que ma faim sera plus tenace que la peur qui m’envahit à chaque fois que je sors. Qu’ai-je à perdre ? La vie ! Il y en a plus de supportable. Dehors c’est le noir, la pénombre continue, les vents hurleurs et le royaume des griffeux, des zélés carnivores opportunistes. Autrefois maître du monde, nous sommes retournés à l’état primaire, celui de gibier. Même cette crainte instinctive de la nature, des prédateurs, vis-à-vis des hommes, a fini par se dissoudre. Il y a peu encore, les loups, les meutes fuyaient quand je jouais à l’esbroufe. Maintenant, ils savent : il me faudra apprendre à courir vite si je veux continuer à remplir ses pages vides. Je comprends maintenant ce que venaient chercher nos ancêtres au fin fond des grottes pour y déposer les empreintes de leurs mains, les premiers traits du monde qu’ils contemplaient. Ils s’inscrivaient dans le temps. Ironie du sort, malgré nos illusions, notre génie, nos grandes civilisations, le dernier témoignage de l’humanité ressemblera au premier : une simple ligne.
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Après ma mère, d’autres prirent la parole. Une petite vieille répétait à chaque témoin qu’elle effleurait de son souffle court et saccadé : « Nous devons chanter la rédemption dans le monde ».
Un à un, ils prirent chacun la parole suspendu sur le vieux chêne. Pas une histoire, mais une foule d’émotions, de chocs, de peurs… Et une révélation : La plus belle création de la vie en scellerait le sort. Je ne sais plus qui proféra toutes ces âneries, mais je me souviens des mots, de leur force et surtout de notre crédulité, de notre duplicité, de notre besoin d’y croire, de ce sentiment d’appartenance, d’être reconnu comme « élus ». Vanité, quand tu nous prends…
« J’ai vu des terres fertiles s’assécher en quelques instants, les herbes folles balayées par le vent sous une douceur printanière se réduire en cendres, le sol fertile se transformer en poussière. Rien que du vent, de la poussière… Et le silence… Cet horrible silence ! J’ai eu si peur mes amis… »
« J’ai vu de grands espaces immaculés de glace blanche se dissoudre dans l’océan et des terres ensevelies sous ces mêmes eaux, des corps, des oiseaux, des cris… Et puis… Plus rien… Le silence ».
« J’ai senti la mort. Il y eut cette explosion, le nuage, les pluies. Et ma peau, au début rougie puis en lambeaux, suintants de tous ses pores, se décollant au moindre mouvement. Brûlant de mon intérieur, assoiffé, j’attendais que cet incendie me délivre de mes turpitudes. Un grand boom. Un choc. Un grand champignon. Une déferlante de violence. Une onde de choc brûlant tout sur son passage, broyant tout sur sa route… Et puis… Ce silence. »
« Les abeilles meurent. Elles me l’ont dit. Elles pleurent sans savoir pourquoi. Il paraît que je sais pourquoi. Moi j’y suis innocent. Elles m’accusent. Je gronde. Elles fuient loin, si loin, que le vrombissement assourdissant de leur transhumance se transmue lentement en un silence étouffant. »
Il y eut tant d’autres témoignages. Moi, je faisais figure de mauvais élève avec mes couleurs. Pour moi, point de silence final. Juste un flash. Mon père, quand il me reconnut, se précipita vers moi pour m’embrasser. « Nous allons sauver ce qui reste. Même si notre vie n’y suffit pas, notre mission perdurera jusqu’à la victoire finale. »
Ma mère encore hébétée reprit en hurlant :« jusqu’à la victoire finale ! »
- OBEUS ! OBEUS ! Où est-il ? Je ne l’ai pas vu. Où est-il ? , criais-je. Après plusieurs minutes à le chercher, quand il fut convenu qu’il avait disparu, je quittai l’assemblée à sa recherche le cœur battant, craignant je ne sais pas pourquoi, un pressentiment, un grand malheur. C’est peut-être ce qui m’a sauvé. La disparition d’OBEUS fut plus forte que cette folie collective. Mon père en resta circonspect : « et alors ! » Me répondit-il. Ma mère, elle, se rapprocha du groupe en ânonnant des mots incohérents. Démente, elle le fut à cet instant. Je partais en courant hurlant de tout mon souffle : «OBEUS ! OBEUS !… OBEUS ! »
J’ai arpenté pendant des minutes infinies le moindre recoin de cette satanée forêt en vociférant. Ils m’ont tous entendu. Personne n’est venu. Ce jour-là, j’ai appris la haine. Salops. Tous, je les vomissais. Mes parents ? Dans ce même sac de salops. Quand ton problème est ignoré de tous, que le silence te fait réponse, que tu viens de perdre la seule raison de continuer, tu finis par vaciller. D’un côté, la fin du monde. De l’autre, l’inconnu. Ce fut à cet instant, je ne sais pas pourquoi, que j’ai réalisé à quel point mon âme était liée à celle d’OBEUS. Je l’avais toujours ignoré. Mais peut-on tout ignorer ? Tout connaître ? Nos âmes, nos cœurs étaient depuis bien longtemps liés, ligués contre toutes les vicissitudes d’un monde en totale implosion.
Après des heures à chercher, je commençais à perdre espoir à mesure que la nuit prenait possession des ombres. Je me souviens des branches balayées par le vent, le noir profond, le froid, l’humidité et ce trou dans lequel je me terrai. Cette nuit, en attendant que les esprits de la forêt m’emportent le rejoindre, fut pour moi la pire. Cette nuit, pour tous, marqua le déclin. Au petit matin groggy, j’essayais de quitter cet enfer. « OBEUS, OBEUS ! Où es-tu ? Tu nous as abandonné… OBEUS ! Comment feras-tu sans moi ? »
Désespéré, je finis par apercevoir au milieu de tous ces troncs, ces racines, ce sol glissant, une petite colline, un monticule de terre. Perdu, je l’étais comme toute âme en quête de réponse. Le bon sens s’imposa à moi. Il fallait que je prenne de la hauteur pour mieux apprécier la direction à prendre et pour me sortir de ce merdier vert. Je réalisai qu’OBEUS devait être retourné à la maison, que quelqu’un l’avait sûrement pris en charge. Mes parents, après avoir atterri, auraient bien fini par lancer des recherches pour lui, et aussi je l’espérai, pour leur fils. Au fur et à mesure que je me rapprochais du sommet de la colline, la pente se faisait bien raide ; bien plus qu’il ne m’y paraissait quelques instants auparavant, m’obligeant à me saisir des troncs, des branches à portée de mains, de bras, pour m’assurer péniblement une certaine sécurité au milieu de ces fougères, de ces mousses, toutes aussi glissantes les unes que les autres. Et ce vert ! Bordel ! Je hais tout ce qui peut s’en rapprocher : l’odeur de la boue, de l’humus, cette brise légère, les ronces, les racines fuyantes… Putain, je crois que j’ai fini cette ascension sur les genoux. Au départ un jeu d’enfant. À l’arrivée, j’étais sacrément essoufflé, trempé, les jambes sérieusement écorchées par tous ces pièges. Mais enfin, y’ avait pas plus haut dans le patelin. Les mains sur les hanches, tentant de récupérer, j’empruntais un léger sentier en pente douce qui semblait me guider vers le point culminant situé à quelques dizaines de mètres d’où je me trouvais. Il me semblait bien discerner une ouverture sur le ciel se faire jour. Je n’ai jamais autant apprécié les panoramiques que depuis ce jour. En effet, je me trouvais au sommet d’une colline, comme éventrée en son milieu, dont une partie importante avait été arrachée à grands coups de pelleteuses géantes. Rien, plus rien. De ce côté-là, un apique d’une trentaine de mètres et cette foutue verdure à perte de vue.
D’instinct j’hurlai : « OBEUS !» à plusieurs reprises. Mais très vite d’autres mots fleuris vinrent égayer cet appel désespéré. Le pouvoir des mots… Mon cul ! Quand t‘es seul, mieux vaut se fier au silence et à ses propres ressources.
Étrangement, plus les secondes s’écoulaient moins la prégnance de la peur sur mon corps n’avait d’importance. J’étais vivant, de plus en plus libre de mes mouvements, libre de poser mon regard où bon me semble, libre d’hurler, pleurer, chanter, repoussant bien loin les frontières des tabous, normes que l’on m’avait distillées jusqu’alors. Certes, de temps à autre, mon cœur sursautait, une forte douleur me saisissait au tréfonds de mes tripes me forçant à inspirer pour reprendre le chemin de la liberté. Mes pensées vagabondaient, d’arbre en arbre, de clairière en clairière, de nuage en nuage. Je finis par m’asseoir sur une vieille souche recouverte de mousse à moitié bouffée par la vermine pour contempler cette magnifique beauté sauvage. Je venais de sortir des sentiers balisés, des traces laissées que l’on s’efforce de ne pas quitter. Je me suis perdu. Je suis seul. Dois-je rentrer ? Quand ? Tant de questions… Il est temps de faire le vide dans ce merdier, d’arrêter de chantonner ces litotes idiotes mais si rassurantes. Le jour s’est levé. Qui aurait dit, il y a vingt-quatre heures, qu’il aurait cette saveur ? On change c’est vrai. Mais change-t-on vraiment ? Ce sont les aléas de la vie qui nous balisent la route à suivre. Je n’avais plus qu’à ouvrir les yeux pour choisir celle que j’allais emprunter à tort ou à raison. Il me fallait choisir le moment. Je le savais. J’en avais l’intime conviction : A l’ instant où mes paupières s’ouvriraient de nouveau sur ce monde, ma vie basculerait.
Assis en tailleur, les mains posées sur les genoux, je découvrais un univers inconnu, celui de la nature, tous mes sens en éveil. Je sentais cette légère brise matinale caresser mes joues rougies par l’effort, ses odeurs si particulières du pin et de la terre mouillée, odeurs si familières et pourtant si fraîches, si réelles, si fortes. À mes pieds la vie. Et moi si petit, minuscule… Si craintif.
Les oiseaux… je me suis laissé surprendre à suivre le chant des oiseaux aux alentours. Ils m’observaient, communiquaient en chantant. J’essayais de les comprendre, de sentir leurs humeurs, ce qu’ils faisaient. Cette musique, je l’ai aimée. Cette partition, je l’ai accompagnée, observée, ressentie dans ma chaire. J’étais à l’écoute.
Et puis, il y eut ce gémissement si insignifiant, imperceptible. Mais il attira toute mon attention. Cela me sembla si familier et pourtant si loin. A cet instant, j’ouvris les paupières. C’est ce feulement qui me sortit de ma bien piteuse méditation. Debout, je tournais le dos à l’infini, cet espace si prometteur. Une respiration rauque et si faible à la fois. J’avais peur. Mon cœur accéléra brutalement. Il y avait là, à quelques mètres, quelque chose de suffisamment gros pour exiger de moi la plus grande des prudences. J’avais le choix : Partir à toute enjambée et fuir, ou rester. J’avoue qu’une grande majorité de mon être opta pour cette évidence. Je détalais dans la direction opposée, tournant le dos au danger potentiel. Il faut bien se préserver. Combien d’hommes sont tombés pour être restés sourds aux cris de cette chère «élémentaire prudence ». De tous les morts futiles, celle due à la curiosité mérite notre respect.
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Ce vieux sentier a mal vieilli. Par endroit, il est devenu impraticable. La forêt gagne du terrain jour après jour sur la ville en ruine. Cela va bien plus vite que je ne l’imaginais. Certaines rues sont impraticables ; même un homme seul, à pied, a bien du mal à se frayer un chemin dans la partie sud. Même si j’ai bien trois semaines de nourriture de réserve dans ma tanière, je continue de sortir quotidiennement. C’est plus fort que tout, j’ai besoin de savoir, de trouver un indice fiable. Peut-être que d’autres se terrent comme moi. Alors, j’arpente les rues, les halls d’immeubles, les couloirs … j’ouvre les portes, les tiroirs, des placards à la recherche de planques, de bouffe, d’outils, d’armes, du singulier et du beau. En fait, je cherche ce qui a été caché, dissimulé, volé et qui doit m’être révélé. Ce qui est sûr, c’est que je dois y aller. Même si cela doit me coûter la vie.
Je les ai encore vus, Sark et sa bande, errant le long de l’avenue du temps à la recherche de leur ration de sang. Sark, c’est un vieux chien-loup à la gueule noire qui, avec sa vingtaine de potes canins, terrorise tout ce qui peut ressembler de près ou de loin à un animal à sang chaud ou froid. Je les ai vus une fois dévorer une biche et son petit près de la statue du renouveau. C’était pas beau à voir. Enfin moi, j’ai pu l’emprunter sans trop de craintes ce jour-là.
Je ne sais pas si je dois m’en débarrasser. Peut-être, par leur sauvagerie, cette horde barbare me protège d’un danger bien pire. Pour l’instant, j’arrive avec la plus grande des vigilances, et peut-être des chances, à les éviter. Mais pour combien de temps ? Ce jour-là, il n’y aura pas de quartier. Mon sang coulera sûrement au moins autant que le leur. C’est pour ça que j’ai peur. Eux, ils n’ont plus peur, ils ont faim.
J’ai surtout quelques feux d’artifice : idéal pour faire fuir les heureux opportuns qui auraient décidé de m’inscrire sur leur carte au menu « viandes rares ». J’ai trois ou quatre couteaux de différents formats en permanence sur moi. Dans mon sac à dos, j’ai une petite boîte à outils dans laquelle je garde précieusement quelques tournevis cruciformes et plats, clé à molette, marteau de menuisier, une petite masse, du fil de fer, une pince coupante et surtout le pied-de-biche. Sans oublier la corde. Il faut au moins dix mètres.
Mais ce qui est pour moi le plus précieux, c’est mon pistolet à fusées éclairantes que j’ai trouvé dans son emballage, il y a deux ans dans un vieux bateau rouillé qui avait été posé au fond d’un garage d’une maison abandonnée. Ce jour-là fut l’un des plus beaux de ma vie. Un pistolet flambant neuf flanqué de huit fusées avec un bateau pneumatique de survie toujours emballé. C’était drôle d’ailleurs : un matériel aussi pro dans un rafiot aussi pourri. Tant mieux. Je suis sûr qu’il me sauvera. Je le garde en permanence sur moi. Sur son emballage il y a inscrit : « le pistolet de détresse et de signalisation idéale. Calibre 4. Utilisation : bateau, randonnée, course, pêche, escalade, manifestations, signalisation, détresse, raid. » Bref, un truc à utiliser partout où l’on peut se perdre. Pour trimballer tout ce bazar, j’ai un vieux sac à dos en tissu, aux coutures renforcées avec des bretelles en cuir tannées qui ont toujours su résister aux assauts du temps, des intempéries et à mon manque d’égards pour elles. Dans une des deux poches latérales, j’ai toujours une petite trousse de survie constituée d’un désinfectant et d’une bande. J’ai appris avec le temps que les moindres petites blessures, coupures, mal soignées peuvent dégénérer et entraîner n’importe qui vers l’éphémère… même les plus anodines.
Dans l’autre poche, je glisse une petite paire de jumelles trouvée sur un cadavre étendu le long d’un mur au fond d’un tunnel un trou dans le crâne, une petite loupe et un vieux briquet à gaz qui fonctionne une fois sur deux. D’ailleurs je ferai bien d’en trouver d’autres, même vides, leurs pierres sont précieuses.
Je dois prendre soin de mon corps. Il faut le sauvegarder. J’ai une bonne vieille paire de rando, façon arrière-grand-père, que je répare du mieux que je peux. Leur cuir résiste à tout. Pour le reste, j’essaie tant que possible d’avoir des vêtements résistants mais suffisamment légers et souples pour me mouvoir sans aucune gêne. Je dois me sentir libre pour rester vivant. Cette paire, c’est un cadeau des oiseaux. Ils me l’ont laissé après avoir éventré un sac-poubelle rempli de vieilles conserves rouillées, suintantes d’un liquide immonde fruit d’une décomposition avancée de produits autrefois convoités. Il ne me fallut pas moins de deux jours pour pouvoir les chausser. Elles puaient tellement que n’importe qui les aurait brûlées sur-le-champ. Moi je me suis dit : « Merde ! C’est du quarante-deux. Elles sont faites pour moi. »
J’ai réussi à les glisser dans un vieux sac en plastique que je maintenais au bout d’une perche en bois improvisée. Il faut dire que cette odeur restera à jamais gravée dans mon nez. C’est le cuir et les semelles qui m’ont décidé. Ils semblaient être en très bon état. Dans le petit cours d’eau qui longe la route numéro sept, après avoir enjambé la glissière et descendu le talus, je les ai jetées. À cet endroit, l’eau suit sur une vingtaine de mètres son cours dans un lit très sablonneux. Le sable léger, c’est le meilleur abrasif que je connaisse. Je ne savais pas si le cuir et les coutures y résisteraient. Je les ai rincées puis frottées, grattées avec le sable aussi fort que j’ai pu à l’intérieur et à l’extérieur. Pendant combien de temps ? Je n’en sais rien. Cela fait bien longtemps que le temps ne compte plus. Par contre les bonnes paires de chaussures valent tous les sabliers du monde. Elles ont fini par sécher au bout de deux jours. Quand je les ai mises aux pieds pour la première fois, le cuir, à mon grand étonnement, était souple et lisse à la fois. Son épaisseur me laissa présager une grande résistance. En guise de lacets, j’utilisais des lanières de cuir qui faisaient anciennement office de colliers récupérés çà et là aux cous de macchabées ou dans des fonds de tiroir poussiéreux. Mon instinct me l’avait dit : « ils serviront un jour».
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J’en étais sûr. Ce souffle. C’était celui d’OBEUS. Toutes ses nuits à le supporter… Il ne pouvait s’agir que de lui. Alors, faisant volte-face, J’ai couru sans crier, sans respirer, en apnée.
Je l’ai découvert recroquevillé en boule derrière un arbre, la tête contre le sol dans un trou qu’il avait creusé à mains nues en grattant la terre dans la nuit noire. Tout son être vibrait, tremblait. Il continuait de creuser avec une petite pierre son trou en gémissant des sons rauques incompréhensibles. Il creusait son trou… Merde ! Comme un rat, un lapin qui sent les flammes de l’enfer lui brûler les moustaches. J’avais beau crier son nom en me rapprochant doucement de lui, rien n’y faisait, il continuait son cirque. L’animal se terrait. À mesure que j’approchais, ma voix se fit douce, rassurante. Après mûre réflexion, je crois que cette voix s’adressait plus à moi qu à OBEUS. À vrai dire, j’étais terrifié. OBEUS, déjà sérieusement atteint avait fini par définitivement basculer dans le rédhibitoire, la folie.
-OBEUS ! OBEUS ! C’est moi. N’ait pas peur. OBEUS, je suis là pour te ramener. C’est fini.
Plus j’approchais, moins il tremblait, il semblait avoir saisi ce qui se passait : Il n’était pas seul et il pouvait se détendre. Croyez-moi, face à un animal apeuré et esseulé, mieux vaut faire abstinence de confiance et s’astreindre à une patience bienveillante, alors peut-être que le verrou sautera et qu’il se laissera dompter, amadouer, acheter. Dans tous les cas, pour que ça marche, il faut qu’il y ait un échange de bons procédés. Eh bien moi ce jour-là, j’ai eu la plus grande des confiances. J’étais récompensé de tous ces efforts, de ma persévérance : OBEUS était sauvé. Instinctivement je posai ma main sur l’épaule gauche du colosse effrayé. Mais je n’ai pas eu le temps de prononcer un son. En un éclair, il se jeta sur moi et d’un coup d’une terrible violence me brisa les reins. Cette fois, c’était moi qui me retrouvai à genoux, la gueule à terre, suffoquant de douleurs. Il me saisit par la cheville gauche et me traîna en direction de la falaise. J’avais beau taper de toutes mes forces avec mon pied sur ses doigts, rien n’y faisait. J’hurlai, le suppliai qu’il me lâche, qu’il me laisse en vie. J’allais mourir… La tenaille ne se desserra pas. «OBEUS ! C’est moi ! Lâche-moi ! Tu peux pas me tuer, je suis ton seul ami. » Ce jour-là j’ai vu la mort. Je vous jure, OBEUS est un ange.
Je me suis accroché à tout, à rien, à la vie... Mais à chaque fois, il m’arrachait à ma prise d’un coup sec et brutal avec une ou deux mains selon ma résistance. Il voulait me détruire, m’écraser, me réduire en pièces au fond de ce putain de précipice. J’ai bien essayé de le faire tomber en m’agrippant à ses jambes, mais le coût qui m’assena sur le crâne me brisa une seconde fois. Je finis par comprendre qu’il valait mieux qu’il se débarrasse de moi par le vide, car il finirait bien par me briser, me broyer jusqu’à mon dernier souffle. Peut-être que la falaise m’épargnerait. Je me souviens, à moitié conscient, de lui répéter : «OBEUS, tu n’as pas le droit, tu n’as pas le droit… Tu n’as … ». J’ai encore le goût du sang qui affluait au fond de ma gorge. J’étais ivre de haine et presque mort, presque éveillé. Mais il m’a lâché. Il m’a bien lâché. Quand je sentis ma jambe retomber sur le sol, je ne pouvais plus bouger. Je n’arrivais plus à discerner distinctement le monde qui m’entourait. Tout était flou, brumeux, obscur. Était-ce la fin ? Ou était-il passé ? Qu’allait-il faire de moi ?
Depuis, je sais ce que ressent la souris avec laquelle joue le chat. Elle mérite notre respect, celui de la vie… c’est le droit des faibles. Il m’a lâché, c’est sûr ! Et j’ai fini par réaliser en revenant doucement au monde que je devais être encore en vie. Je me souviens de ce premier rayon de soleil matinal qui me réchauffa bien plus que le corps, de cette petite brise si parfumée, si fraîche qui semblait vouloir me dire « suis-moi, je te guiderais vers de nouvelles aventures, vers ce que tu ignores, vers la vie ». Je finis par bouger chacune de mes jambes, puis mes doigts de pieds, de mains. Il me fallait ouvrir les yeux maintenant avant d’essayer de me relever. Je découvrais un ciel bleu azur immaculé. En tendant la tête du côté gauche, je réalisai que j’étais à une longueur de bras du vide. Je tentais de me redresser péniblement, une douleur dans le bas du dos me fit vaciller en arrière, mais je tins bon. Ma tête tournait encore trop, je finis par ramper vers la lisière de la forêt. Il fallait que je me lève, que je sois debout, que j’observe, que j’apprécie et surtout que je limite la casse. Où était-il le malade ? J’avais cette colère, cette haine. En m’appuyant sur une branche solide, je me relevais péniblement, cherchant du regard de quoi me défendre, de quoi l’abattre : une pierre, un gourdin, n’importe quoi… Même si il me tue à demi valide, l’autre moitié vendra chèrement sa peau, je vous le jure. Et puis, je me suis assoupi, une grosse pierre dans chaque main. C’est un curieux mouvement de roulis régulier qui me réveilla. Il me fallut quelques secondes pour comprendre. Ma tête semblait prête à exploser, OBEUS me transportait sur son épaule, comme un barman y pose une serviette entre deux tâches importantes. Je me mis à vociférer des insultes, a me désarticuler dans tous les sens pour qu’il me lâche. Je lui assénai de grands coups de poings dans le dos. Il finit par me lâcher, et d’un mouvement d’épaule, il se délesta de ce poids bien encombrant et passablement gênant. Je finis par m’écraser lourdement sur le sol. Il se retourna vers moi lentement, la tête à moitié penchée et me dit : Que cherchais-tu mon ami ?
Ce à quoi je lui répondis : Salop ! Tu crois que je vais encore supporter tes délires, tes questions à la con. N’approche pas ! Ce que je cherche, putain, un bon aspirine … et surtout : rester en vie.
