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Nous sommes une fille et quatre garçons, étudiants en troisième année de génie civil. Nous descendons dans la rue avec les autres pour nous opposer au cinquième mandat du président. Malgré la protestation de nos parents, chaque vendredi, nous nous retrouvons dans la rue, bravant les policiers, et notre slogan est one, two, three, viva l’Algérie !
Finalement, nous espérons de moins en moins le changement qui n’arrivera jamais car nous avons renversé un tyran pour qu’il s’en installe un autre encore plus fanatique. Pourtant, je peux dire décidément que nous avons commencé une histoire…
À PROPOS DE L'AUTEUR
Ait Taha H’mida a toujours compris qu’il n’y a que la littérature pour bien cerner le monde. Pour lui, lire c’est comme voir avec les yeux des autres ; et écrire, c’est ouvrir l’accès à son propre monde.
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Seitenzahl: 124
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Ait Taha H’mida
One, two, three, viva l’Algérie !
Roman
© Lys Bleu Éditions – Ait Taha H’mida
ISBN :979-10-377-5368-7
Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant aux termes des paragraphes 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective et, d’autre part, sous réserve du nom de l’auteur et de la source, que les analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
À Guy Arnut et Marie Brunet
Malheur à la génération dont les juges méritent d’être jugés.
Le Talmud
Ce lundi 18 mars 2019, je suis à l’université ; et, vers 11 h 30 j’arrive avec les autres : Chaïma, Abdel, Yacine, et So, au bas de l’escalier de la grande bibliothèque. Les jeans serrés, déchirés, montrent la peau brune des genoux. Les cheveux bruns, lissés à la kératine et des mèches blondes tombantes sur le front ; odieux individus.
Nous sommes demeurés silencieux. Tu parles ou tu ne parles pas, personne ne t’écoute, tu te tais, c’est mieux ainsi : silencieux, pensifs. Ça ne change rien.
Quand le vent a commencé à souffler, froid, durement froid vous vous pelotonnez les uns contre les autres, la cour a été désertée. Dans les bacs à fleurs, les mimosas et les géraniums meurent de soif.
So fait défiler l’écran de son portable du bout du pouce. Ses phalanges étaient bleues de froid. Il me décrit un post à mi-voix, tandis que je me penche alors et regarde en même temps que lui. J’arbore un sourire muet. Sur la photo, debout au bord d’une plate-bande, dans l’ombre d’un grand lilas, Chaïma porte une robe moulante de couleur kaki, ses cheveux en natte brune lâchée sur ses épaules, une tortue à côté dans les plantes et le caniche Jo vieux de deux ans.
— Qu’est-ce que c’est ? demande Abdel après un temps.
— Qu’est-ce qui vous fait ricaner ? demande Yacine, à So et moi.
— Un post sur Facebook, je réponds sans développer davantage mon propos. Une bande de grévistes de six ou sept garçons et filles viennent dans la cour dans notre direction, maintenant. Ils monteront dans la bibliothèque certainement… tout ce monde m’énerve. J’ouvre mon portable à mon tour : il y a de nouvelles vidéos de ce qui est arrivé à Alger. Le Hirak fait autant de bruit ; ils n’en avaient pas parlé à la télévision ces temps-ci.
— Avez-vous vu les nouvelles vidéos, camarades ? Personne ne me répond. Néanmoins, ce dernier vendredi, nous avons tous vu les vidéos : les foules abondantes (hommes, femmes et enfants) battent les rues de la capitale. Le monde qu’il y a ! Mes camarades n’approuvent rien, dodelinent de la tête comme pour chasser des idées subversives. Ils me cachent quelque chose depuis tout à l’heure. J’ai le sentiment que je suis le seul qui m’intéresse aux évènements, le seul qui a vu les vidéos, tandis que mes camarades grimacent, ils échangent des regards complices, ils font semblant d’être occupés.
Puis Abdel jette un coup d’œil vers moi, mais sans rien dire ; So continue de défiler l’écran de son portable ; Chaïma écoute la musique dans son casque ; Yacine s’approche de So. Il penche la tête pour voir.
— Qu’est-ce qu’il y a ? je demande.
— Rien, me dit Abdel et il fait une moue.
— Ah le salaud, s’écrie Yacine.
— Ce n’est rien, sourit So, je t’assure que ça n’est pas le seul post sur Facebook.
— Tais-toi ! s’énerve Yacine.
Abdel grimace.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Rien, braille So.
Cependant, monsieur Younes, le responsable de la bibliothèque, un polycopié à la main, apparaît en haut de l’escalier, dans l’encadrement de la porte (une porte lourde en verre et en aluminium), un homme ordinaire dans la trentaine, il porte une barbe châtain de quelques jours ; il ne nous surprend pas. Il se racle la gorge en dissimulant sa gêne derrière un sourire bienveillant, il m’appelle par mon nom ; je sais qu’il m’apprécie ; monsieur Younes a un sobriquet. Je suis le seul qui l’appelle d’ailleurs par son propre nom ; monsieur Younes n’est pas d’Oran. Ses parents vivent à Marseille. Il habite rue de point du jour, un petit trois-pièces dans une HLM. Il a une chatte et un chardonneret comme animaux de compagnie.
C’est ce que So nous a dit de lui.
— Le devoir t’appelle mon ami, ironise So…
— Ne fais pas ton numéro, dit Abdel.
— Farceur, dit Yacine.
So fait semblant de ne pas voir mon doigt d’honneur, quand je gravis l’escalier. Crétin, va ! me lance-t-il.
À l’intérieur, l’odeur de moisissure de vieux magasin, l’humidité du papier jauni, il y a un monde qui discute, assis aux tables ; derrière les étagères poussiéreuses, au fond, nous arrive le bruit passif des garçons et des filles. Le système de surveillance ne fonctionne pas. Une panne est venue de la dernière pluie. J’y entends des petits rires complices. Des glissements de semelles contre le sol. Je crois entendre des baisers. J’en suis sûr. Je ne fais pas de commentaires, au contraire de monsieur Younes qui marche devant moi en marmonnant. Je le suis, taiseux, dans le long couloir éclairé par la lueur des baies vitrées. Je lève la tête d’où un papier roulé en boule est venu s’écraser contre mon sac à dos. C’est un ami qui me l’envoie.
— Allons-nous installer là-bas, dit monsieur Younes, à une table de lecture, une des longues tables en face de la baie vitrée, d’où la cour tout entière s’offre à nous, où s’entendent de dehors et lointains des appels et le bruit des affiches battant dans le vent. Toute la cour est dans notre champ visuel. C’est ici qu’on s’assied d’habitude pour nos heures de désœuvrement. En abattant la polycopie sur la table, monsieur Younes sous-entend que personne ne s’intéresse à la lecture. Ça le met dans tous ses états. Je crois. Il me regarde maintenant dans les yeux sans sourire, me tend le journal et je vois à la une que les manifestations ont battu la capitale. J’écoute ses explications ; des échanges vifs, des petites voix angoissées dominent la bibliothèque, une odeur de tabac flotte bizarrement, j’ai des souvenirs tristes dans cet endroit.
— Non, on ne m’a rien dit ! je m’exclame.
Monsieur Younes a parlé à mes camarades qui ne m’ont rien dit. Je savais qu’ils me cachaient quelque chose.
— Bref, m’interrompt-il, c’est à propos des manifs. Nous devrions tous nous opposer au 5e mandat ! nous devrions-nous vendredir avec les autres.
— D’accord, je réponds avec un air mou. Je ne crois à rien, depuis longtemps déjà, personne ne va partir. Je me réveille le matin, l’esprit dans un brouillard épais, me faisant à l’idée que nos malheurs ne meurent jamais. La démocratie n’est qu’une illusion !
Il y a un livre de Maxime Gorki sur la table, que je n’ose pas ouvrir. Un gros cahier à ressorts. Une plaque de chocolat à moitié fondue dans son emballage. Les lunettes de vue de monsieur Younes et d’autres affaires. Puis, je ne prête pas attention à tout ce qui nous entoure lui et moi.
— Je ne me sens pas bien. C’est tout ce que j’ai trouvé à dire. Ce n’est pas le désordre sur la table qui me fait souffrir, je suis un garçon désordonné. Et maman disait tu es sale, tu restes un quart d’heure sous la douche et c’est à peine si tu te frottes avec le gant. Combien de fois j’ai pris mon repas sans me laver les mains…
Tous les lieux qui nous entourent, comme si je les voyais pour la première fois, me font souvenir du jour où mes parents ont annoncé leur divorce, je me suis réfugié dans cette bibliothèque, deux heures d’affilée, de midi à quatorze heures. J’étais en première année. Mon père nous a demandé de rester discrets aux premiers temps sur le sujet, ma sœur aînée et moi, je suppose que personne n’est au courant dans la famille, ou dans notre entourage.
Mes battements de cœur s’accélèrent. Je fais semblant d’écouter monsieur Younes qui baisse les yeux sous la table, il me voit frotter mes pieds l’un contre l’autre. Dans les médias, les journalistes soutiennent le régime ; et d’autres sont à l’étranger, logés, nourris, blanchis, à l’étranger.
C’est ainsi donc, me dis-je, nous ne pouvons pas nous esquiver, c’est notre tour, les garçons rejoignent les manifs à Alger, à Bejaïa, à Tizi uzu, à Constantine, à Oran, à Tlemcen, à l’est et à l’ouest du pays. Je me tiens à ma place comme un gamin derrière son pupitre à l’école.
— Tu stresses déjà ? me demande Younes.
J’ai dit non de la tête.
— Tout va bien ?
J’ai dit oui de la tête.
Il se lève pour entrouvrir un carreau dans la baie vitrée. Je respire une grande bouffée d’air.
— Ne me vouvoie pas d’abord et appelle-moi Younes. J’acquiesce de la tête. Je l’appellerai désormais Younes.
— Tu devras me tutoyer comme tout le monde… bref, pour notre rendez-vous, vous venez tous chez moi ce vendredi.
J’ai mal dormi cette nuit. Et le matin, j’ai du mal à me lever tôt comme le demande maman. J’ai des cernes et tant d’idées noires dans la tête. Les idées noires : qu’est-ce qui me tient à cette vie ? Pourquoi je suis obligé de supporter la vie ? Pourquoi d’ailleurs je continue de vivre ? Pourquoi ?
— Vous ne dites rien à maman, c’est d’accord !
Je me suis levé tôt ce matin. Comme par hasard. Impatient de rejoindre les autres, mais j’ai dû attendre jusqu’à 9 h pour descendre dans la rue pour ne pas éveiller les soupçons de maman, parce qu’elle m’interdit de rejoindre les manifs, comme de tripoter mon portable à table, il est interdit de conduire sans permis comme font tous mes camarades et tous les jeunes dans mon quartier. Quand j’étais adolescent, elle ne me laissait pas aller avec les autres à la plage.
La mort laissera des séquelles, comme disait maman.
Tristes souvenirs, on a perdu mon oncle (son frère cadet), il enseignait les mathématiques au lycée, il est sorti l’hiver de 1994 et il n’est jamais revenu.
Nous parlons souvent de mon oncle. Un meurtre. Un enlèvement… personne ne savait. Ma mère montait des scénarios, jusqu’aujourd’hui elle n’a jamais cessé d’évoquer la disparition de mon oncle… elle inventait des histoires en feuilletant les albums photos. Elle nous racontait autant d’autres histoires qui font froid dans le dos. Les cousins qui tuent les cousins. Les époux qui tuent leurs épouses. Les voisins qui tuent les voisins. Et les amis leurs amis…
— Maman, pourquoi l’homme tue l’homme ? Pourquoi ça ?
Maman, est-ce que le temps pansera nos blessures ?
Elle ne me répondra jamais.
Il y a deux années ce mois-ci mes parents ont divorcé, juste après avoir décidé de repeindre leur chambre, ma chambre, le salon et le hall en couleur saumon. Je me souviens de leur querelle. Je me souviens de notre dernière discussion plus tard, il y avait avec nous au salon le frère aîné de ma mère, mon père assis dans son fauteuil, maman, ma sœur aînée Salma, et moi dos au mur. Mon oncle ne dit rien. Maman m’a demandé :
— Avec lesquels de tes parents tu vas vivre ?
— Avec mon père.
Elle m’a regardé tristement :
— je suis un garçon qui a ses habitudes maman, et je tiens beaucoup à mes habitudes… je tiens beaucoup à être avec toi, papa… (Papa, tu n’es plus de ce monde depuis neuf mois exactement. Tu avais une peur terrible de mourir. Tu me disais : nous sommes lâches devant la mort, mon garçon. Tant que tu étais là, père, ta vie seule comptait pour moi, mais aujourd’hui ma propre vie n’a plus de sens.)
J’ai pris le bus de 10 h 10. Le bus est le seul lieu où on peut encore sentir la chaleur humaine. Je suis resté debout dans le couloir. Je porte dans mon sac à dos une serviette propre et une bouteille d’eau minérale. Les gens assis parlent fort. J’entends le chuchotement de ceux qui se concertent. Les manifs ne commencent pas avant la grande prière, quand les gens en Qamis courent vers les mosquées comme s’ils fuyaient de la vie vers l’enfer.
L’écran de mon portable affiche 10 h 35 quand je suis arrivé à la rue du point de jour. Younes habite au troisième étage, un immeuble de 1958, comme le nôtre. Nos cités se ressemblent toutes, avec une haleine nauséabonde, des graffitis à la bombe aux murs, des cœurs, des pénis, des vagins, des messages de haine. J’ai envoyé un texto à So, qui est chez Younes.
« Je vais m’attarder dans la rue. »
J’ai envie de fumer mon joint, même si tôt le matin. Ça m’aiderait. J’ai besoin de fumer pour supporter les cris gratuits de maman, et l’ennui des après-midi par ici.
Immeuble n° 10, j’appuie sur l’interphone et la voix de So me paraît étrange. Il me dit : c’est ouvert. J’entre. J’appelle l’ascenseur. J’insiste. Il ne répond pas. J’emprunte les escaliers. Ils sont propres et leur marbre craquelé par parties. Au 3e étage, l’appartement de Younes est bien rangé, mais lugubre. Le sol et le vernis des meubles brillent sous la lumière forte des spots, un papier peint jaunâtre aux murs, deux tables de dessin, un écran géant, des livres, des piles de livres, des pots de peinture qui puent, des pots de colle, des pinceaux de différentes tailles, un ordinateur portable et un canapé-lit où So se recroqueville. Je vois de la porte la fumée de sa cigarette. Quand a-t-il commencé à fumer ? Je ne peux pas me souvenir. Il écoute Souad Massy dans son casque. J’en suis sûr. Il porte une casquette blanche et une douzaine d’autres casquettes sont empilées sur une table de chevet dans le coin. So s’était mis sur son trente-et-un. Ça ne me surprend pas. Il cache des sentiments pour Younes. Tous les autres pourront vous le confirmer.
