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Un officier rongé par les remords, un journaliste cartésien qui devient mystique, un mutant en quête d'identité, une mère et son fils adoptif cachant de lourds secrets, un clone à la beauté sulfureuse, un présentateur vedette corrompu et deux vieillards à la tête de la dissidence. Voici les héros d'Onis, un roman de science-fiction, où les personnages - et les lecteurs - devront voyager à travers l'espace et le temps pour comprendre la destruction de la prestigieuse planète Abak, planète mère de La Conjonction d'Onis.
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Seitenzahl: 383
Veröffentlichungsjahr: 2020
Première partie : Les lumières d’Abak
Chapitre premier : Osalype
Chapitre deux : Atterrissage forcé
Chapitre trois : Souvenirs d’Abak
Chapitre quatre : Un centurilien
Chapitre cinq : Mutation
Chapitre six : Un cantique dans la verdure
Chapitre sept : Malentendu
Chapitre huit : Un appel aux étoiles
Seconde partie : Destruction et Renouveau
Chapitre premier : Des héros pour La Conjonction
Chapitre deux : Upsaïs V12
Chapitre trois : Les Travailleurs de l’oubli
Chapitre quatre : Retrouvailles
Chapitre cinq : Mutinerie
Chapitre six : Fuir
Chapitre sept : Un clone féerique
Chapitre huit : Des loisirs
Chapitre neuf : Des otages encombrants
Troisième partie :Les Vaisseaux-Monde
Chapitre premier : Deux passagers clandestins
Chapitre deux : La Lune des Lac Gelés
Chapitre trois : Une porte s’ouvre
Chapitre quatre : Les derniers survivants
Chapitre cinq : Mystères
Chapitre six : L’assaut final
Chapitre sept : Le départ
Chapitre huit : Les voyageurs stellaires
Épilogue
Glossaire
Conjonction d'Onis, cycle 347.
Le vaisseau ravitailleur E-10-S sortit enfin de la noirceur du cosmos. Le lanceur commença aussitôt la phase orbitale du placement de la navette, où la troupe de centuriliens se tenait cachée prête à débarquer sur la planète Erames, la deuxième planète la plus massive du système Onis, après la planète Abak.
« Eh ! Herman, c'est pas le moment de rêver », cria Ferki Suares à son jeune lieutenant qui observait le paysage d'un air pensif à travers la caméra-globulaire fixée à son casque.
Agrippé à son icronde – programmée en mode discrétion après avoir décollé d'Upsaïs V12 – le lieutenant Ralder S. Herman admirait les lacs immenses qui s'étendaient à perte de vue. Il était frappé par les couleurs chatoyantes de vagues hésitant entre des reflets rougeâtres ou orange et qui ondoyaient dans le vent. Il ne prit pas la peine de répondre à l’interpellation de son chef à peine plus âgé que lui, et continua son observation, attendant l'ordre fatidique : prendre d'assaut la plateforme Adoleumifère de la société abakienne : la Pan Service Limited. L’assemblage de cette impressionnante structure avait été réalisé sur la terre ferme, la plateforme achevée fut ensuite transportée sur des embarcations géantes jusqu’au site. La conception de l'armature porteuse avait dû tenir compte des contraintes spécifiques liées au milieu naturel d'Erames comme les marées, les tempêtes, les courants ou les risques de corrosion liés à cet environnement, mais aussi au risque sismique, sans oublier les créatures féroces qui grouillaient dans ses lacs. Des émeutes avaient été provoquées par un groupe d'ouvriers, inspirées de celles qui avaient été lancées par deux Abakiens, les frères Ducan, Ellon et Bela, durant le cycle 317. L'un, Ellon, avait formé la dissidence sur la planète Dorium, l'autre, Bela, avait comploté sur Abak. La société avait le monopole sur l'extraction d'adoleum, une huile minérale de couleur rouge dont les composants d'origines organiques constituaient la principale source d'énergie utilisée dans tout le système onisien. Elle avait alerté l'Agence Interplanétaire de l’Énergie à l'époque, en profitant de la Deuxième Convention de La Conjonction d'Onis. Ces premières grèves dans l'histoire de la Conjonction avaient été bien vite étouffées grâce au concile ouvrier, et les meneurs les plus virulents s'étaient fait remettre aux autorités Abakiennes. Mais les travailleurs – constitués pour la plupart de prisonniers à vie – se laissèrent gagner par la ferveur des paroles des frères Ducan, toujours populaires malgré leur emprisonnement.
Trente cycles plus tard, les grèves avait repris grâce à l'entrain de nouveaux ouvriers convertis au courant de pensée Véracienne. Cette mouvance congréganiste était enseignée par les frères Ducan par le biais de réseaux devenus occultes, car proscrite par les Onze Vœux onisiens qui régissaient la Conjonction.
« Tavin 5 à Delta 1. Autorisation atterrissage pour E-10-S. Opération Corail enclenchée, Delta 1. Terminé. »
Le capitaine Ferki Suares sursauta. Il sortit aussitôt de la torpeur qui l'avait gagné, et enclencha d'un geste machinal son icronde qui émit un léger râle métallique. Au même instant, les autres centuriliens firent le geste analogue, et l'air suffocant de la soute où se trouvaient les soldats s'emplit d'une résonance sinistre. Tous les regards convergèrent vers le jeune capitaine. La carrure impressionnante de Ferki Suares était l'unique détail qui le différenciait des trente hommes qu'il avait à son commandement pour sa seconde mission. Ils avaient tous les traits fins, et la peau cuivrée de leur visage laissait apparaître quelques marques d’acné juvénile. Tous avaient le crâne rasé sous un casque sophistiqué, dont l'avant était relié à une Globulaire contenant un petit écran. Leurs yeux noirs fixèrent Ferki quand la soute de la navette commença à s'ouvrir. Les trente soldats et leur capitaine se levèrent dans un silence morbide. Ferki dominait ses soldats d'au moins deux têtes, malgré leur taille déjà imposante. Ses deux mains recouvertes d'épais gants noirs, jouaient machinalement le long de la crosse à l'acier froid de l'icronde. De lourdes perles de sueur glissaient sur ses tempes, ce qui n'échappa pas à Ralder S. Herman qui le considéra d'un air perplexe. Quand la soute fut grande ouverte, Ferki Suares prit une profonde respiration, et sans l'ombre d'une hésitation ordonna à ses centuriliens derrière lui :
« Silence total... En avant ! »
Il montra l'exemple en sautant d'un mouvement léger sur le sol grisâtre de l'enceinte pressurisée, où les premiers prestataires indépendants avaient été logés. A cette époque, ils étaient encore des travailleurs libres employés par la Pan Service Limited. Utilisée dorénavant pour stocker les produits chimiques additifs servant à l'élaboration des matériaux de constructions, l'enceinte était plongée dans le noir. Les centuriliens allumèrent la torche de leur Globulaire afin de se déplacer sans problème. Ils progressèrent d'un pas lent et assuré, identifiant en silence les pièces où ils entraient par petits groupes de cinq.
La troupe progressait dans la colonie, où, au commencement, mille travailleurs s'étaient relayés pour construire la plateforme flottante. Elle servait à l'exploitation de champs adoleumifères que l'on détectait par des forages de reconnaissance dans les grands fonds des lacs supérieurs à trois cent points. Ce genre de structure transformait l'adoleum extraite pour faciliter son transport. Cette installation de catégorie PP ou Plateforme de Production était conçue sans logement, aussi il avait été prévu une colonie sur la terre ferme, où s'établiraient quatre cent vingt-cinq résidents grassement payés pour une durée d’exploitation d'environ vingt cycles. La surface d’habitation privative dans la colonie était composée d'un lit pour deux résidents, et la surface cultivée alimentaire était fixée de soixante à quatre-vingt-dix point2par résident. Pourtant il avait été constaté par les promoteurs qu'il était plus avantageux d’importer certaines denrées alimentaires ou certaines pièces de structure légère à l’élaboration complexe, comme par exemple des renforts en composite, dans les cas où, bien sûr, le tonnage restait limité. Le nombre de vols aller par cycle synodique était de six, ainsi le rythme de vie sur la colonie s'était installé d'une manière naturelle et bien organisée, jusqu'aux premières morts mystérieuses qui se produisirent durant l'acheminement de la plateforme sur le plus grand lac d'Erames appelé le Lac Rouge de Casgane.
Ferki Suarez menait ses hommes vers les habitations privatives où avaient été signalé par les équipes de sécurité les rassemblements des meneurs de grèves. Tout en avançant à pas silencieux, il revit les images prises du rapatriement, il y a deux cycles, par la Pan Service Limited des corps déchiquetés des prestataires attaqués par les monstres marins de Casgane. Ces créatures avaient pris l'habitude de roder autour des pieds de la structure qui s'enfouissaient sous cent vingt-cinq points de profondeur. Prenant de plus en plus d'audace, elles remontaient à la surface, intriguées par les résonances qui émanaient du dessus. Les monstres se jetaient alors sur quelques travailleurs imprudents qui s'aventuraient sur la structure porteuse, pour les emporter dans les profondeurs du lac. Des reportages avaient été diffusés dans Informashow, l'émission abakienne la plus regardée de toute la Conjonction. Encore aspirant, Ferki Suares était tombé sur une rediffusion d'un documentaire sur ces monstres marins d'Erames. Il avait visionné le reportage d'un œil distrait dans sa chambrée, mais resta longtemps marqué par les images choquantes des corps démembrés de ces pauvres travailleurs, filmés sans état d'âme par les médiateurs d'informashow, dès leur rapatriement sur Abak.
Bientôt, plus aucun résident ne voulut rester sur Erames, et encore moins travailler sur la plateforme. Les actionnaires de la Pan Service Limited décidèrent alors d'utiliser des prisonniers condamnés à mort pour l'exploitation de leur colonie. Ils n'hésitèrent pas à se montrer généreux avec les Dirigeants des planètes les plus influentes, en particulier ceux d'Abak et de Dorium, en échange d'un accord entre les membres de la Conjonction d'Onis.
Quand les équipes des résidents payés se relayaient à l'époque en permanence pour travailler pendant quinze dyses, alternant périodes de travail et périodes de repos, pour retourner ensuite sur la terre ferme pour une même durée, les travailleurs forcés restaient, eux, une myse sur la plateforme avec beaucoup de travail et très peu de repos, puis retournaient une syme sur les terres, avec la singulière promesse d'une remise en liberté au bout de vingt cycles.
Durant les cinq premiers cycles, les disparitions régulières de travailleurs forcés, happés par les mâchoires géantes, firent émerger des mouvements de rébellion de plus en plus violents, confortés par une foi inébranlable au mouvement Véracien. Les équipes de sécurité furent bientôt submergées par les attaques des forçats, et durent fuir dans les navettes de la société. La Pan Service Limited fut contrainte de faire appel à la milice centurilienne d'Abak, une troupe d'élite formée contre les manifestations non autorisées de foule, et tenter de reprendre le contrôle de la colonie.
Le silence régnait dans les couloirs étroits qui menaient aux minuscules chambres des travailleurs. La troupe se déploya devant les premières portes. A travers leurs Globulaires à écran virtuel, les centuriliens regardaient impassibles les forçats qui se tenaient cloîtrés dans les chambrées. Sans aucune sommation, ni hésitation, Ferki et ses hommes utilisèrent leurs lance-grenades en tir tendu pour défoncer les portes, puis ils se jetèrent à l’intérieur sans attendre la dissipation des fumées. Les cris de surprise et de terreur se mêlèrent à la confusion qui régnait. Les tirs saccadés des icrondes des centuriliens répondaient aux tirs approximatifs des forçats, armés des quelques armes qu'ils avaient réussi à prendre aux agents de sécurité. Aucun des forçats ne résista à la charge des centuriliens. Les draps, les murs et les placards des chambres servant de refuges précaires aux insurgés étaient parsemés de sang. Une légère odeur âcre se disséminait à travers le couloir, enveloppant les centuriliens qui se rassemblaient en silence autour de leur chef. Ferki Suares sentait son cœur battre à tout rompre. Il enleva son casque d'un geste vif pour essuyer du revers de ses mains gantées la sueur qui coulait en abondance sur son visage. Ses yeux noirs brillaient d'un éclat intense, ses lèvres tremblaient. Il prit une profonde respiration sous les regards surchauffés qui le fixaient. Le lieutenant Ralder S. Herman rompit le silence pesant :
« Toute l'unité est rassemblé mon capitaine. Quels sont vos ordres ?
– On termine et on rentre », annonça d'une voix grave et métallique Ferki Suares.
Alors les hommes s'écartèrent pour laisser passer leur chef qui se dirigeait déjà vers la sortie, en direction de la plateforme Adoleumifère de la Pan Service Limited. Son lieutenant le suivit du regard, trouvant Ferki bien trop placide pour sa première mission, et surtout après cette sanglante attaque.
Dehors, un vent tiède venu des grands lacs soufflait sur le visage des soldats. L'air âcre qui les avait enveloppés depuis les chambrées s'était bien vite dissipé ; les corps massacrés des forçats gisaient encore dans les flaques de sang. La plateforme se tenait au loin sur le Lac Rouge de Casgane. Les vagues s'agitaient en de faibles ondulations. De petits clapotements se perdaient contre les embarcations des travailleurs forcés qui avaient réussi à gagner la berge avant de se calfeutrer dans leurs chambres. Tout était plongé dans un silence morbide. D'un simple mouvement de main, Ferki ordonna à ses soldats de monter dans les canots. Les soldats progressaient vers la plateforme, et chacun avait replacé son casque et reconnecté sa Globulaire, observant les eaux ocres d'un air attentif. On ne distinguait rien dans le lac, sauf quelques bancs de gros poissons qui nageaient en oscillant avec hardiesse dans les sillages formés par les tourbillons d'eau produits par l'hélice des barques. Des oiseaux au plumage sombre virevoltaient dans le ciel dépourvu de nuage. Les petites embarcations longeaient maintenant le haut de la structure porteuse de la plateforme Adoleumifère qui émergeait du lac. Ferki envoya alors un signal dans son casque.
Et les centuriliens prirent la mégastructure à l'abordage.
Ils commencèrent à grimper sur les énormes tubes métalliques émergés qui maintenaient la partie de la plateforme au-dessus de l'eau, quand un bruit étrange se fit entendre. Les légers clapotements de l'eau sur la coque de leurs embarcations qu'ils avaient fixées aux treillis métalliques devinrent plus intenses. L'eau calme du lac se mit à produire des bouillonnements assourdissants, dont les éclaboussures atteignaient les premiers centuriliens qui avaient atteint le haut de la structure. Ils regardaient avec effroi ce qui se passait dessous. Des formes obscures et grandissantes remontaient des profondeurs du lac pour se diriger droit sur les pontons métalliques en surface. Les camarades qui étaient encore accrochés en bas du treillis de fer n'entendirent pas les appels au-dessus d'eux. Les ébullitions de l'eau safranée mêlés à une lugubre cacophonie de sons rappelaient aux soldats ébahis des ronflements humains. Alors les effervescences dorées s'estompèrent, et tous les visages se figèrent en découvrant la scène cauchemardesque. Trois énormes créatures marines les fixaient de leurs minuscules yeux d'où n'émergeait aucune vie, mais dont la gueule gigantesque et béante happait en vain le vide. Elles tentaient d’attraper les centuriliens agrippés juste au-dessus d'elles, et qui n'osaient plus bouger, tétanisés par la peur. L'un d'eux lâcha le tube d'acier auquel il se cramponnait, et tomba droit dans la gueule de l'un des monstres. Les deux autres créatures s'éloignèrent et plongèrent dans les profondeurs, puis réapparurent à la surface pour sauter hors de l'eau avant de se jeter lourdement contre la mégastructure qui trembla légèrement. Plusieurs soldats lâchèrent prise à leur tour, et dans de longues plaintes se firent déchiqueter aussitôt par les mâchoires acérées qui les attendaient. Ferki Suares hurla dans son casque de tirer sur les monstres. Tous les centuriliens sursautèrent, mais certains n'osaient plus faire un mouvement, d'autres réussirent à attraper leur icronde, et à tirer en vain sur les trois monstres marins. L'une des créatures observa alors les soldats de ses yeux vides, puis sortit deux énormes pattes palmées pourvues de longues griffes et commença à grimper sur la structure émergée. La moitié des centuriliens n'eurent plus qu'une seule obsession, atteindre les premiers la plateforme ; les trois monstres à leur trousse.
Ferki Suares était déjà à l'abri là-haut, et tendait les mains vers ses soldats pour les aider à grimper. Ralder S. Herman fermait l’ascension. Il sentait le souffle chaud et fétide du monstre qui grimpait derrière lui. Il n'avait jamais vu, dans toute sa carrière, de créatures aussi gigantesques. Leurs écailles rubescentes sous le soleil tiède d'Erames accentuaient leur aspect féroce. Leurs deux immenses nageoires s'étaient transformées en longues ailes translucides au contact de l'air et frappaient d'un mouvement saccadé la structure porteuse qui vibrait à chacun de leurs coups. Leurs cris étaient exceptionnels et rappelaient par moments à Ralder ceux des mammifères marins à la douce couleur grise et luisante qu'il avait entendus sur d'ancestraux supports documentaires. Pendant ses études de Hauts Grades, son directeur de recherches aimait lui montrer ce qu'il appelait des « archives sonores ». Mais ces chants stridents n'avaient ici plus rien de mélodieux. Il sentit la main ferme de Ferki l'attraper, quand une terrible douleur à la cheville droite le saisit. Il regarda ses pieds, et vit une mâchoire pleine de dents acérées se refermer sur l'une de ses jambes. Il leva la tête, et croisa le regard halluciné de son chef. Ferki luttait pour ne pas lâcher sa main, alors Ralder lui sourit, avant de se laisser avaler par le monstre qui l'entraîna aussitôt dans les profondeurs du lac.
Ferki bascula à l'arrière. Il haletait tout en regardant autour de lui. Il avait perdu beaucoup d'hommes sur la structure métallique. La poignée de centuriliens qui avaient survécu s'étaient réfugiés dans le premier module préfabriqué qu'ils trouvèrent. Ferki se décida enfin à se relever, et avança chancelant vers le sas d'accès. Il découvrit, tremblant au milieu de ses hommes, deux travailleurs forcés, rescapés de la tuerie, venus se cacher plus tôt dans la salle des machines.
« Où sont tous les autres ? demanda-t-il d'une voix qu'il n'aurait pas voulu aussi tremblante.
– Nos compagnons sont tous morts, massacrés par les monstres du lac, peu avant votre arrivée sur Erames, répondit un forçat en pleurs.
– Il est trop tard, la chose va revenir et grimper sur la structure pour nous emporter jusqu'aux derniers, continua l'autre survivant. »
Les centuriliens entendirent alors le bruit des griffes accrochant le sol métallique. D'un geste incertain, ils allumèrent leur icronde en prêtant l'oreille à tous les sons qui émanaient de l'extérieur. Le vent du large soufflait fort maintenant, et plus aucun oiseau ne volait dans le ciel corallin. Soudain, un bruit sourd cogna contre le sas verrouillé de la salle des machines. Les deux forçats laissèrent échapper un cri d'horreur. Ils allèrent se cacher derrière une immense turbine. Les centuriliens se serrèrent pour former un bloc, attendant que la porte cède fatalement. Quand celle-ci tomba contre le sol, une première créature ailée et griffue baissa la tête, et entra sans hésitation en poussant des cris assourdissants. Les centuriliens reculèrent d'instinct, puis sans attendre l'ordre de leur chef, qui restait pétrifié sur place, tirèrent sur le monstre. Ferki se ressaisit enfin, et tira lui-aussi. La créature l'attrapa de sa patte griffue par le bras et l'envoya frapper la cloison. Il s'évanouit aussitôt. Les centuriliens se dispersèrent, désorganisés, tentant de trouver une cachette dans la machinerie. Oubliant Ferki, la créature avançait la mâchoire béante, attrapant au hasard tous ceux qui croisaient son passage. Les centuriliens qui avaient réussi à se cacher, tiraient en vain, ne faisant qu'égratigner les épaisses écailles. Le monstre dévorait les malheureux soldats. Quand tous furent massacrés, elle se dirigea vers les deux forçats cachés derrière la turbine. Indifférente aux hurlements des deux hommes, elle tentait de glisser, entre la turbine et la paroi du module préfabriqué, l'une de ses ailes dont le poignet se terminait par un long et fin pouce crochu. Tout en poussant de petits beuglements rageurs, elle glissa son aile le long de la cloison et agrippa le premier travailleur. Il hurlait de terreur se sentant tirer vers la gueule béante qui l'attendait. Son compagnon gémissait en l'entendant se faire dévorer si près de lui. Puis ce fut son tour d'être accroché par le pouce effilé ; il s'évanouit en voyant s'ouvrir la gueule acérée parsemée de morceaux de chair.
Ferki Suares émergea la tête lourde. Son crâne résonnait d'un bruit assourdissant. Il se redressa, et les jambes tremblantes, avança vers la sortie où l'air épicé du lac le revigora un peu, estompant les cris bouleversants qui émanaient depuis la grosse turbine. Sans un regard derrière lui, il se précipita vers l'hélistation de la plateforme où il espérait encore trouver une navette utilitaire. Le vent soufflait fort sur la petite surface prévue à l'installation. Le balisage lumineux clignotait, et Ferki, abasourdi, découvrit un petit appareil prêt à décoller. Au pied de l'un des deux patins de l'aéronef, gisait trois hommes dont les corps avaient été déchiquetés. Pris d'un haut le cœur, il entreprit d'enjamber les membres arrachés pour atteindre le cockpit du petit appareil qui était programmé pour décoller.
Le capitaine Ferki Suares ne regarda pas en direction de la plateforme adoleumifère qui rétrécissait à mesure que la navette prenait de l'altitude. Ses yeux noirs, si intenses, étaient désormais recouverts d'une ombre voilée et son regard se perdait sur le tableau de bord ; étrange. Vide.
Tu es venue le feu s’est alors ranimé
L’ombre a cédé le froid d’en bas s’est étoilé
Et la terre s’est recouverte
De ta chair claire et je me suis senti léger
Tu es venue la solitude était vaincue
J’avais un guide sur la terre je savais
Me diriger je me savais démesuré
J’avançais je gagnais de l’espace et du temps
Paul Eluard
LES LUMIERES D’ABAK
CHAPITRE PREMIER
OSALYPE
Une nuit blême recouvrait Abak, la planète la plus convoitée du système Onis. Il fallait être les premiers à monter dans les navettes de secours si on ne voulait pas mourir cette nuit-là. Le dôme translucide qui recouvrait la planète menaçait de s’écrouler sous les regards terrifiés des habitants. Leurs cris et le vrombissement incessant des moteurs provenant des navettes se mêlaient à la confusion qui régnait sur les pistes de décollage. Abak ressemblait à une fourmilière en pleine effervescence.
Un peu plus tôt une série de secousses sismiques avait dévasté le centre de Pan-Aium, la plus grande cité abakienne, et chaque immeuble à la façade démesurée nimbé d’une auréole inquiétante était maintenant recouvert d’une poussière grasse. Le sol se soulevait par plaques gigantesques, projetant vers le ciel de braise des gerbes de débris puis des flammes aveuglantes et de la fumée blanche sous lesquelles d’énormes canalisations percées laissaient échapper des vapeurs brûlantes. Le grondement des émanations qui s’échappaient se mêlait à la litanie sinistre des sirènes d’alarme. La clameur qui montait de la foule de plus en plus dense vibrait sous le gigantesque dôme fissuré dans un écho assourdissant. Chaque habitant tentait d’éviter les innombrables corps déchiquetés qui jonchaient les majestueux boulevards en flammes ; certains avançaient le regard perdu, d’autres sortaient des cadavres des ruines. Tous connaissaient la fin : la somptueuse fourmilière allait disparaître.
Dylal Darchez, un jeune Abakien rescapé des décombres, déambulait dans la cité en évitant les corps qui jonchaient le sol de poussière grise. Une lente procession le dépassa tandis qu’il observait dans le ciel les éclats des déflagrations qui se déchaînaient violemment, et où de longs reflets rouges perçaient les nuages au-dessus du dôme devenu incandescent. La foule silencieuse se dirigeait vers la lumière aveuglante qui s’écoulait d’un gigantesque vaisseau posé sur une aire d’atterrissage. Ne sachant où aller, Dylal la suivit, et se retrouva bientôt sur le tarmac loin de la fureur de la cité où une cinquantaine de navettes de secours s’apprêtaient à décoller avec les survivants. Au loin, les abords de la cité se parsemaient de champignons de fumée noire, quand une succession de violentes explosions le firent sursauter. Dylal sentit alors des griffes lui lacérer le torse. Un cattiscapir, à l’abri dans son blouson, s’échappa pour bondir vers la navette la plus proche prête à décoller. Il imita le petit animal à fourrure blanche, et sauta dans le vaisseau, au moment où le sas se refermait. Les moteurs vrombirent, estompant la fureur qui régnait dans la cité, puis la navette s’éleva du sol et grimpa vers le dôme qui venait de se briser.
Malgré le choc sourd que produisaient les débris qui tombaient sur la coque lisse, la psychose semblait s’atténuer dans l’habitacle à mesure que la navette prenait de la vitesse. Dylal, enfoncé dans un moelleux fauteuil en cuir noir de jais, regardait s’effondrer la majestueuse mégalopole à travers l’un des larges hublots ornés de dorures luxueuses. Tous les passagers virent, comme lui, de longs tentacules émaner de la lumière aveuglante. Les tentacules s’engouffraient dans les navettes restées au sol, puis à l’intérieur des hauts monuments officiels encore intacts. Ils allèrent s’enrouler ensuite autour des Abakiens qui tentaient de rejoindre les pistes de décollage ; enfin, les tentacules se joignirent peu à peu les uns aux autres pour former un voile spectral qui prit possession de la cité.
Dylal remarqua que les navettes de secours ne prenaient pas assez de vitesse au décollage ; elles allaient bientôt être happées par les tentacules aveuglants qui, sans répit, s’écoulait de la lumière sortant du gigantesque vaisseau. Il vit alors la fin de la procession monter à bord.
Une voix enjouée rompit soudain le silence pesant : « Bienheureux vacanciers d’Abak, nous atterrirons dans une syme. Je vous souhaite à l’avance une bonne excursion, et vous prie de bien vouloir excuser ces légères vibrations. » Dylal regardait les dernières marches du monumental escalier accédant au bureau des Permis de Loisirs – le plus célèbre édifice abakien – où une stupéfiante lézarde grimpait le long de la façade coupant l’édifice en deux. Une passagère, dont l’épais chignon blond au-dessus de sa tête manquait se détacher sur ses épaules menues, était assise tremblante près de lui. Elle fit la remarque que les ordi-annonceurs des navettes n’avaient pas été coupés lors de la programmation des destinations d’urgence. Personne ne lui répondit, tout le monde revivait l’horreur de ce qu’ils venaient de subir sur Abak, la plus célèbre planète du système Onis.
En bas, le dôme s’écroulait dans des cratères gigantesques au milieu de la fumée de poussière grasse et des flammes rougeoyantes. Le brouillard devint opaque. Il ne devait plus y avoir de survivants sous la nébuleuse blanche.
Après un rapide coup d’œil à l’habitacle, Dylal estima que la navette devait contenir environ quarante rescapés ; plusieurs enfants en pleurs étaient recroquevillés ensemble dans le même fauteuil. Il était installé entre la blonde au chignon défait et un enfant au teint mat assis sur les genoux d’une Abakienne dont les yeux d’un bleu délavé étaient baignés de larmes. Elle était d’une beauté figée et portait de longs cheveux roux aux nombreuses mèches naturellement emmêlées. Elle devait être sans doute une proche de l’enfant à la peau sombre, pensa Dylal, car elle s’agrippait au petit rescapé. Le cattiscapir avait élu domicile sur les cuisses du garçon, et fredonnait un air à la mode tout en lissant son magnifique pelage. Dylal trouva cette scène apaisante ; il sourit tristement au garçon dont les yeux étaient aussi noirs que ceux de la petite créature qu’il caressait, et ne s’aperçut pas qu’un rescapé se levait de son fauteuil tout en pointant un doigt vers lui :
« On dirait que ça l’amuse tout ce qui nous arrive ! » grommela le passager d’une voix rauque.
Tous sursautèrent, se contentant de regarder d’un air las celui qui était montré du doigt. L’individu menaçant avança vers Dylal, tandis que certains passagers détournaient le regard et que d’autres fermaient les yeux.
« Pourquoi ne voulais-tu pas monter dans la navette ? » rugit-il, une main agrippée au blouson de Dylal.
Celui-ci ne réagit pas, continuant de sourire à l’enfant qui le regardait maintenant d’un air apeuré. L’inconnu, un géant aux épaules puissantes et aux mains énormes au bout de bras épais, se pencha pour l’empoigner et le soulever sans difficulté. Le visage fin et blafard de Dylal se retrouva plaqué contre le visage cuivré de son agresseur, pourtant il continuait de sourire, le regard vague, ce qui énerva encore plus le colosse.
« Tu vas me répondre bon sang ! » hurla le passager.
Ses lèvres vibraient ; une perle de sueur coula sur sa tempe brûlante. Dylal, lui, souriait toujours sans réagir.
« Tous ces morts à cause de ces sales Véraces, et toi, tu souris ! » reprit le colosse en écumant.
La brute scrutait Dylal de son regard fou, le secouant avec force, mais seul le silence lui répondit. Un silence entrecoupé des gémissements et des pleurs de tous les rescapés épuisés. Alors Dylal regarda autour de lui, il vit une Abakienne en larmes qui serrait un enfant effrayé. Tassé sur les genoux du garçon, le cattiscapir s’était arrêté de fredonner, et le regardait avec de grands yeux interrogateurs. Une image lui revint à l’esprit : il était debout dans les décombres, portant dans ses bras le corps de son meilleur ami, l’animal hurlant à ses pieds.
Reprenant ses esprits, Dylal regarda pour la première fois le passager qui lui faisait face et qui le secouait.
« J’attends ta réponse, cria l’Abakien.
– Ma réponse à quelle question ? » demanda Dylal hébété, en levant un sourcil.
Décontenancé, son assaillant lâcha prise. Il se tourna alors vers les autres rescapés pour leur déclarer d'un ton cassant:
« Je l’aurais parié. C’est un sale Vérace. »
Il fit de nouveau face à Dylal, et lui envoya un terrible coup à l’estomac. Dylal s’écroula, le souffle coupé. Chancelant, il entendait son agresseur qui criait :
« C’est pour ça que tu ne voulais pas monter. Tu voulais rejoindre ces traîtres de Véraces, car c’est pour vous qu’Osalype a atterri. Tu ne crains pas la Lumière Tueuse car tu es l’un de leurs adeptes. »
Puis il se figea, livide, et se mit à pleurer. Dylal en profita pour s’écarter de lui, abasourdi. Une passagère hurla à son tour :
« C’est un Vérace. Toi et les tiens allez payer ! »
Elle s’avança, le giflant si fort que le cattiscapir se mit à cracher en sautant pour se cacher sous un fauteuil.
Soudain, une violente lueur fulgura, les aveuglant tous ; puis la carlingue se mit à vibrer. Des amas de rochers fusaient de plus en plus vite vers l’arrière pendant que la navette prenait le large. Un autre halo jaillit à travers les hublots, puis tout l’habitacle se retrouva dans l’obscurité. Peu à peu les passagers distinguèrent dans l’espace sépulcral de gros blocs de roches noyés d’ombres blanches qui flottaient à la place de leur belle planète.
Abak venait de se désintégrer.
Des milliers de débris atteignaient déjà les navettes les moins rapides. Les rocailles fracassèrent les carlingues sous les regards médusés des rescapés dans les navettes encore intactes. D’autres yeux, agrandis de terreur, s’attardaient là où aurait dû se trouver leur planète. Tous observaient leur ancienne vie s’éparpiller dans l’espace, se demandant pourquoi ils subissaient une telle horreur, eux, les habitants les plus admirés de toute La Conjonction d’Onis.
La navette amorçât enfin une légère accélération, et gagna sur la vitesse dangereuse des blocs de roches.
« Mes amis, notre phase d’accélération vient de s’achever. Nous allons pouvoir atteindre notre vitesse de croisière. Je vous souhaite encore une fois une excellente excursion. Les bars sont ouverts ! » nasilla l’ordi-annonceur.
Les passagers sursautèrent à cette nouvelle annonce incongrue, alors les lamentations et les pleurs reprirent de plus belle. Dylal et l’Abakienne avaient regagné leurs places respectives. Elle grommelait dans son fauteuil. Laissant la malheureuse à ses lamentations, il observa son agresseur qui avait rejoint sa place ; les yeux fermés, il semblait dormir. Un peu de repos, c’est ce à quoi Dylal aspirait lui aussi. Il savait ce qui s’était passé depuis qu’il avait reconstitué le puzzle. Qu’aurait-il pu faire pour sauver tous ces gens contre ces nuages de lumière ?
« Le voile de la Mort », laissa-t-il échapper à voix haute.
Voyant tous les regards se poser sur lui, il se tassa dans son fauteuil.
« De quoi parles-tu, Vérace ? » demanda l’Abakienne, de nouveau menaçante.
Ne voulant plus s’attirer d’ennuis, Dylal prit le temps de trouver les mots justes :
« Mon nom est Dylal Darchez, je suis... »
Il s’interrompit, son visage avait blêmi. D’une voix tremblante, il reprit :
« J’étais médiateur aux Nouvelles de Pan-Aium, et je cherchais machinalement un titre à ce qui s’est passé : Le voile de la Mort recouvre Abak. »
Tous regardèrent interloqués le jeune médiateur qui s’attendait maintenant à ce qu’on le frappe de nouveau. Il trouvait d’ailleurs lui aussi son propos brutal : comment pouvait-il penser, dans un moment aussi tragique, à trouver une accroche à un article ? Mais personne ne le frappa. On attendait qu’il s’explique. Dylal se leva et fit face à son auditoire :
« C’est ce brouillard blanc qui est sorti de la navette Osalype pour tout recouvrir qui m’a fait penser à un linceul, et... »
L’enfant à la peau sombre, assis, près de lui tira la manche de son blouson.
« Qu’est-ce-que c’est un linceul ? » lui demanda-t-il, tout en flattant la tête du cattiscapir qui chantonnait de nouveau sur ses genoux.
Dylal ne trouva rien d’autre à lui répondre qu’un gentil clin d’œil. Sur Abak, et partout sur La Conjonction, l’Ère des Grands Songeurs était bien révolue, faisant place à celle des Candides : l’Ère des enfants.
« Il y a quarante cycles, reprit-il en s’adressant à son auditoire hébété, le fameux Bela Ducan pirata la média-diffusion de la Troisième Convention de La Conjonction d’Onis, annonçant que les Uniques rappelleraient bientôt leurs adeptes. »
Dylal stoppa net son explication, car le colosse qui l’avait frappé à l’estomac s’approchait, le regard sombre et glacial. Il se protégea instinctivement le visage.
« Vous y croyez à ces prédictions de gourou ? se contenta de lui demander la brute.
– Vous connaissez comme moi le second Vœu, » répondit d’un air triste Dylal.
Il récita alors d’un ton laconique l’amendement en question : « Les Unis n’établiront aucun Vœu accordant une préférence à un Rite ou Croyance en permettant la libre pratique, propageant la libre expression, la libre médiation ou le droit des Onisiens de se réunir et d’adresser à La Conjonction des demandes pour obtenir compensation de préjudices subis. »
Dylal continua alors, calme et songeur, dans le silence pesant qui régnait autour de lui :
« Vous savez bien que, par la même, tous les réseaux des rituels non homologués ont été démantelés, répondit le médiateur », espérant que sa voix ne trahisse pas son manque de conviction.
L’individu prit la parole, son hostilité s’atténuant à mesure qu’il parlait :
« Je connais le Vœu auquel vous faîtes référence. Il a été décrété par les Grands Songeurs, lors de la Deuxième Convention, quand Bela Ducan et son frère sont devenus trop populaires avec leurs menaces de grèves, en particulier sur Upsaïs V12 ou sur Erames.
– Continuez je vous en prie, c’est très intéressant comme explication, un peu différente de la thèse officielle, mais cohérente, Monsieur... ? demanda le jeune médiateur, prenant un ton courtois, de plus en plus intrigué par cet étrange passager.
– Mon nom est Ferki Suares. »
Marquant un temps d’arrêt, le passager glissa sa large main à l’intérieur de son épais manteau noir pour en sortir un petit insigne dont le métal doré étincela à la lumière. Un murmure général gagna tous les passagers.
« Comme vous le voyez, reprit-il, je fais partie de la Centurile abakienne, ou plutôt j’en faisais partie », annonça-t-il tristement, tandis qu’il fixait la plaque dorée, seuls détails avec son imposante stature, son crâne rasé et sa peau cuivrée pouvant le distinguer des autres rescapés.
Se rappelant l’intérêt du médiateur pour ce qu’il venait de dire, il continua son raisonnement :
« La thèse officielle est que nos Grands Songeurs ont démontré depuis longtemps que les représentants des rites non homologués n’étaient que de grands guérisseurs doués de formidables performances oratoires, mais ma thèse va plus loin, ajouta-t-il, éloquent, un gourou comme Bela Ducan est très écouté des travailleurs de nombreuses planètes ou de lunes comme Upsaïs V12, et... »
Dylal termina le raisonnement :
« Et peut mettre en danger les activités économiques de ces planètes ou ces lunes, contrairement aux rites qui y sont autorisés. »
Les deux Abakiens s’observèrent.
Il était particulier que deux officiels, un soldat et un médiateur, puissent discuter, dans une navette bondée de rescapés terrifiés, d’une loi ancienne de cinquante cycles.
« Le temps de la contestation est passé ! Que le brouillard blanc provienne d’un quelconque Esprit ou l’œuvre d’un terroriste, ne fera pas revenir à la vie nos familles », s’exclama une rescapée en larmes, mettant un terme à la discussion.
Tout le monde reprit sa place, et bientôt la torpeur les gagna tous, laissant chaque passager dans un profond sommeil, vaincu par la tension.
Plusieurs dyses passèrent ; le cattiscapir accompagnait d’un chant doux et mélodieux une musique d’ambiance. L’habitacle confortable était baigné d’une lumière chaude et tamisée où flottait un léger parfum d’encens, invitant les passagers à la somnolence. Des corbeilles remplies de patchs d’ensommeillement étaient à la disposition des passagers, mais s’avéraient peu nécessaire pour les rescapés épuisés. Quelle ironie de s’échapper des limbes en navette de luxe, pensa Dylal qui ne dormait pas. Ferki Suares s’approcha de lui et murmura, en lui tendant un patch :
« Désolé pour mon emportement lors de notre départ. Vous n’êtes pas un Vérace, vous n’auriez pas parjuré leur gourou. »
Il invita ensuite Dylal à une franche poignée de main. Dylal accepta les excuses du colosse, pourtant il était mal à l’aise. La prédiction de Bela Ducan restait toujours présente en lui. Il refusa poliment le patch, quand une voix enjouée déclara : « Chers vacanciers, je vais procéder à la mise en orbite de la navette. Des collations vous attendent au bar. Merci de votre attention. »
« Les coordonnées des navettes de croisière n’ont pas été reprogrammées, expliqua Ferki. Personne n’a pensé que nous serions obligés de fuir si vite dans tous les engins volants possibles, même dans les petites navettes de luxe.
– Qui aurait imaginé que la prodigieuse Abak serait désintégrée sur un simple claquement de doigt », répondit Dylal.
Ferki trouva le ton du jeune médiateur bien cynique.
« Regardez ! » cria un rescapé, faisant sursauter le cattiscapir qui venait de s’endormir.
Tous les regards convergèrent vers le hublot que l’individu montrait du doigt. Certains s’y précipitèrent, d’autres restèrent à leur place, résignés, attendant la Mort qui les avait retrouvés. Une lumière verte avançait vers le petit vaisseau de croisière.
« C’est le voile de lumière ! » hurla un passager, en se précipitant vers le sas.
Ferki Suares bondit sur lui, évitant le drame de justesse, puis il cria en s’adressant à tous les rescapés, tout en agrippant l’Abakien par les épaules :
« C’est seulement l’atmosphère de Kambar La Verte. »
La voix puissante du centurilien fut salutaire en ce début de panique. Il continua, fixant ainsi l’attention de tous pour calmer la terreur grandissante :
« Nous allons nous poser, et je reprogrammerai les coordonnées de la navette. Làbas, il n’y a personne, rien qu’une végétation abondante. Il ajouta dans un murmure, c’est peut-être une seconde chance. »
Dylal restait songeur, quand une passagère répondit qu’elle connaissait bien la planète Kambar pour y avoir gagné plusieurs fois ses Permis de Loisirs. Tous les regards convergèrent vers elle, car seuls les Grands Songeurs pouvaient gagner ces fameux passes, les autres habitants d’Onis devant les acheter très chers.
« Ce que vous appelez l’atmosphère de Kambar n’est qu’un magma de gaz en constante augmentation qui échappe à tout contrôle. Elle ajouta, en ce qui concerne la végétation, c’est surtout un amas de micro-organismes qui a servi aux essais d’implantations de végétaux et d’organismes hybrides dans l’écosystème...
– Et alors ! Qu’est-ce-que vous voulez que ça nous fasse ? » rugit un passager qui revenait du bar avec un énorme cocktail multicolore dans chaque main.
La rescapée, dont les longs et épais cheveux gris clairs coulaient en cascade sur ses épaules, continua son explication, toisant celui qui avait osé lui couper la parole :
« Je disais donc que la première planète, à avoir bénéficié du programme de reconstitution, a vu la teneur de son atmosphère totalement modifiée afin d’y créer la vie adéquate pour les loisirs des communautés méritantes. »
Elle fit une pause, soutenant le regard du passager aux cocktails.
« Kambar l’Éteinte est alors devenue Kambar La Verte, une gigantesque jungle primitive, où des créatures hybrides se cachent et se reproduisent loin de toute civilisation, et donc de tout contrôle, termina-t-elle.
– Et alors ? grommela le rescapé en avalant d’un trait l’un des cocktails qu’il avait corsé d’alcools forts.
– Alors ? Les excursions y sont désormais interdites, je me demande donc pourquoi cette navette nous y conduit quand même. »
Elle arrêta là son explication, satisfaite de son petit effet. Ferki, sentant de nouveau monter la panique, s’approcha de l’Abakienne, et malgré la caste supérieure à la sienne, lui ordonna :
« Ne l’ouvrez plus avant que je vous l’autorise. »
L’Abakienne, hors d’elle, annonça aux autres, après que Ferki lui eut tourné le dos :
« Un centurilien ? Vous plaisantez ! »
Personne ne se manifesta, aussi elle continua, sûre d’elle :
« Un centurilien qui dissimule son insigne, qui perd son calme et qui frappe un médiateur n’a pas à m’ordonner de me taire. »
Ferki vit les regards approbateurs sur tous les visages des autres rescapés.
De nouveau, l’ordi-annonceur s’enclencha : « Pendant la mise en orbite, je vous invite à former un premier groupe de vingt heureux Méritants, et à vous diriger vers le sas d’accès au module téléguidé. L’annonceur ajouta, radieux, destination, les merveilles de Kambar La Verdoyante ! » Sur Abak, il était fréquent qu’une folie joyeuse s’empare de processeurs aussi sophistiqués que celui de cette navette.
La peur, elle, s’emparait de nouveau des rescapés.
L’un d’eux implora l’Abakienne aux cheveux argentés de donner la procédure d’accès au module téléguidé. Le visage lisse de la rescapée s’assombrit.
« La navette est prévue pour faire voyager seulement quarante Méritants dans deux modules, et nous sommes une cinquantaine de rescapés, elle insista, deux modules pour quarante passagers, sa voix étouffée trahit son émotion, puis ajouta, sincère, je suis désolée. »
Un petit groupe se forma devant le sas des modules. Les murmures firent place aux cris de panique :
« Qui va partir ? »
« Faut-il laisser partir les mères et les enfants en priorité ? »
Les cris du centurilien firent taire la clameur grandissante :
« Personne n’entrera dans les modules sans que j'en donne l'ordre ! »
Il attendit que tous se tournent vers lui pour continuer :
« Je suis le seul représentant de l’autorité sur cette foutue navette, j’ai donc le droit de vie ou de mort sur vous tous. »
Sa voix se fit de glace. Il ajouta, en regardant tous les visages terrifiés :
« J’ai le droit de vie ou de mort même sur un groupe de rescapés. »
Tout le monde se figea, ne sachant trop quoi penser de cette terrible déclaration, et le silence s’abattit. Ferki ordonna à deux survivants livides mais au physique imposant de séparer les hommes, des femmes, et des enfants. Le centurilien n’avait pas d’autres alternatives, il devait faire vite avant que le premier module ne parte à vide. Les pleurs et les gémissements se firent entendre de plus belle. L’un des deux rescapés hésita à séparer une Abakienne qui se cramponnait à son mari. Il regarda, affolé, le centurilien.
« Combien y a-t-il de familles au complet ? » demanda Ferki d’un ton sec.
Après quelques hésitations, plaintes et objections de certains passagers, trois familles se placèrent devant le sas d’entrée aux modules. Cela faisait déjà douze passagers. Il y avait encore trois femmes avec leur enfant, cinq femmes et deux enfants seuls. Ferki actionna la commande d’ouverture du sas, puis, faisant face aux passagers qu’il venait de choisir, les fit entrer rapidement à l’intérieur. Dylal et les autres rescapés suivaient la scène en silence. Le centurilien abattit son bras, empêchant l’accès au sas, puis appuya sur le bouton de commande. Le sas se referma sous les cris de stupeur des rescapés bloqués à l’intérieur. Il sortit une arme de son épais manteau qu’il n’avait pas quitté malgré la température élevée, et la plaqua contre un large torse serré dans un veston noir élimé. Plusieurs passagers reculèrent, tandis que d’autres avançaient, déterminés.
La Grande Abakienne, à la tête du petit groupe, prit alors la parole :
« Vous êtes stupide ou vous avez perdu la raison ? »
Le silence régnait dans la navette. Tous attendaient, abasourdis, elle continua :
« Si vous tirez, vous risquez de faire un trou dans la carlingue, et on va tous finir comme Abak : désintégrés. Elle ajouta, soutenant le regard vide du géant qui se tenait devant elle, imbécile de soldat ! »
Ferki esquissa un sourire, se disant que cette vieille Abakienne au visage trop lisse ne manquait pas de courage pour l’insulter ainsi alors qu’il brandissait une arme. Il observa tous les passagers.
« Je suis effectivement un soldat, donc je connais les armes et leur fonctionnement, ainsi que le premier Vœu des Unis », annonça-t-il en dirigeant son regard devenu froid sur la rescapée.
D’un ton ferme, il énonça l’amendement : « Une Centurile hiérarchisée étant fondamentale à la sécurité d’un État, il ne pourra être porté préjudice à l’interdiction de sa population de posséder des armes. »
Un calme sinistre persistait autour du centurilien. Ferki ajouta :
« Une petite démonstration pour Madame La Bien-Pensante, et tout le monde comprendra que je suis le seul à pouvoir prendre les commandes de cette foutue navette. »
Il leva son bras armé au-dessus de l’Abakienne, et tira dans un hublot, au risque de faire bientôt jaillir la lumière de Kambar à travers la carlingue. Tous sursautèrent en se protégeant d’instinct la tête. Le vrombissement du premier module se fit entendre quand il quitta la navette de croisière avec les premiers sélectionnés.
Ferki rompit le bercement illusoire de la motrice :
« Ceci est une icronde, dit-il en exhibant son arme aux passagers qui relevaient la tête, hébétés. Ses rayonnements paralysent certaines parties du corps ou certains composants électroniques. »
Il fit une pause de façon à ce que tous regardent l’arme sophistiquée.
« Je l’ai réglée de sorte que seuls les organismes vitaux soient paralysés, ainsi, même si je rate ma cible humanoïde, les faisceaux ne peuvent atteindre la navette, ni la détruire. »
Son numéro fit grande impression. Il observa la passagère aux cheveux gris qui lui faisait toujours face, et lui dit dans un sourire féroce :
« Je ne rate jamais ma cible, qu’elle soit vivante ou non. »
Dylal sentit qu’il respirait de nouveau. Il avait cru que le centurilien, devenu fou, avait voulu tous les entraîner dans un suicide collectif. Le résultat de sa démonstration de force fut incroyable : tous étaient près à lui obéir, car c’était le seul qui pouvait les sauver. Dylal admirait la prestance de ce soldat. Il estima que le centurilien devait avoir dans les quarante cycles, et il ne comprenait toujours pas pourquoi Ferki Suares avait perdu son calme quand il l’avait frappé un peu plus tôt. Sans doute, avait-il vécu lui aussi des moments tragiques sur Abak pendant sa destruction.
La voix de l’ordi-annonceur s’activa, toujours sur un ton joyeux : « Le premier module ne va pas tarder à se poser. Nos heureux Méritants vont bientôt commencer leur première excursion sur Kambar La Très Verte. Je vous invite à entrer dans le second module. Bons Loisirs à tous. »
Aucun des rescapés ne cria ou pleura. Tous attendaient un ordre de Ferki Suares. Mais Dylal comprit, dans le regard lointain du soldat, que celui-ci hésitait. Il prit alors le risque de parler à sa place :
« Tout le monde a bien compris qu’il n’y a que vingt places dans le module. Nous sommes encore trente. Il va falloir faire un choix : vingt passagers seulement pourront partir. »
Chacun regarda le centurilien prostré devant le sas, le regard inexpressif, son arme contre le torse.
Et la panique s’installa de nouveau.
