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Plongée dans l’horreur du plus grand massacre de civils commis en France par les armées allemandes
Héros ou bourreau ? C’est à cette puissante interrogation que se livre François Guéroult dans ce roman historique consacré au retentissant procès d’Oradour-sur-Glane débuté en janvier 1953 à Bordeaux. S’appuyant sur des faits historiques avérés, l’auteur étudie avec minutie l’échange qu’il imagine entre le président du tribunal Saint-Saëns et son fils Christian au sujet de ce procès. L’horreur d’Oradour ressurgit alors et toutes les questions de résistance, d’obéissance, d’humanité se posent dans ce récit poignant.
Un ouvrage qui apporte une lumière nouvelle et attendue sur ce terrible massacre commis le 10 juin 1944
CE QU’EN PENSE LA CRITIQUE
- « C’est par la porte du roman que François Guéroult, rédacteur en chef à
France bleu Orléans, nous fait entrer avec talent dans l’histoire de France teintée au rouge de la barbarie. Au-delà d’Oradour, ce dialogue sur fond de procès est une réflexion sur l’obéissance à une autorité quelle qu’elle soit, lorsqu’elle commande le crime, et sur la responsabilité individuelle. De très belles pages qui suscitent la réflexion sur les limites de la justice humaine. » -
Mag’ Centre
- « Tout le mérite du roman de François Guéroult est de mettre en regard l’immensité du crime et les difficultés insurmontables éprouvées lors du procès pour le faire « payer » pénalement. Le roman met ainsi en scène un débat de philosophie politique, qui a cours depuis les grands procès d’après-guerre : à qui attribuer la responsabilité des crimes nazis ? Comment juger les « malgré nous », enrôlés de force, et qui à les en croire, tiraient en l’air ? Et
quid du libre arbitre des bourreaux : pouvaient-ils choisir de fuir, pouvaient-ils résister ? » -
Librairie Passion Culture
- « L'horreur d'Oradour resurgit et de nombreuses questions se posent dans ce récit dont le but est d'apporter une lumière nouvelle sur ce terrible massacre. » -
Marie Réginald, Le Populaire,
A PROPOS DE L’AUTEUR
François Guéroult est né en 1971 à Falaise (Calvados). Diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et du Centre de formation des journalistes (CFJ), il est actuellement rédacteur en chef adjoint à
France Bleu Orléans. Il a auparavant travaillé pour
Radio France dans le Limousin et en Alsace.
Oradour, le roman d’un procès est son premier roman.
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Seitenzahl: 187
Veröffentlichungsjahr: 2015
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« Ainsi tout est dans l’ordre ?
– Tout, dit le sergent. Nous avons suivi les consignes à la lettre. C’en est fini de ce village, hommes et choses. (…)
– Les hommes sont contents ?
– Oh, dit le sergent d’une voix grise, cela plaît aux guerriers, on le sait bien.
– Oui, il faut les soutenir. La troupe s’ennuyait, l’ennui est le pire ennemi d’une troupe qui va se battre. »
Vercors, 1948.
Les yeux et la lumière. Mystère à six voix.
« Vous qui survivez à vos fils
En vain vous priez jour et nuit
Que le châtiment s’accomplisse
Et la terre en vain crie justice
Le ciel lui refuse la pluie »
Aragon, Les Lettres Françaises, juin 1949.
Chanson de la caravane d’Oradour
« On ne se méfie jamais assez des grands principes. » La phrase était là, au sens physique du terme, et Saint-Saëns l’observait, immobile, étourdi, interdit. Cette phrase, qu’il avait pourtant énoncée lui-même, voilà quelques minutes à peine et sur laquelle – comment s’appelait-il déjà ?… Ah oui ! Michel, c’est cela, Michel avait refermé la porte du bureau. Et depuis, c’était comme si les mots avaient envahi la pièce pour tournoyer et voleter dans un tourbillon infernal, et Saint-Saëns les auscultait, fasciné et frissonnant à la fois, comme un entomologiste éminent disséquerait un coléoptère non répertorié. Les mots semblaient avoir pris forme et restaient suspendus en l’air, dans l’été si chaud – et il contemplait leur manège. Plus les mots approchaient, et plus il sentait monter en lui un sentiment confus, étrange et amer, mélange de honte et de fierté. De honte, car la phrase sonnait comme une négation absolue de ce qui avait guidé sa vie de juge. Mais de fierté aussi, car la phrase portait en germe la réconciliation tardive avec ce qui fut sa vie de père.
Saint-Saëns ferma les yeux, respira profondément. Tout avait commencé cinq ans plus tôt, songea-t-il, au début de l’année 1953. Dans cette même pièce du tribunal de Bordeaux – son bureau, qui n’avait guère changé avec le temps. Une lourde bibliothèque en chêne, remplie d’ouvrages de droit méticuleusement classés par ordres alphabétique et chronologique ; une décoration sommaire, qui se résumait à un tableau plutôt naïf, d’origine et de date inconnues, représentant une Marianne, les yeux bandés et soutenant une balance ; une table en bois, assez large, jamais encombrée, imitant vaguement un style ancien, qu’il aurait été bien difficile de dater ; une chaise simple pour le visiteur, à laquelle s’opposait en un contraste saisissant son propre fauteuil, confortable et bordé de velours rouge, sans qu’il faille y voir une quelconque trace de coquetterie ni d’ego surdimensionné, le contraste était seulement voulu, étudié même, pour marquer la distance, afficher d’emblée l’autorité, impressionner l’interlocuteur, voire le mettre mal à l’aise, moins pour étouffer dans l’œuf toute velléité de familiarité ou de complicité – c’était inimaginable face à un tel homme – que pour afficher la justice dans toute sa solennité, dans tous ses apparats, dans tous ses symboles, de sorte qu’on ne puisse pas oublier l’inscription au fronton de sa porte : « Monsieur Saint-Saëns, président du tribunal. »
Tout avait commencé cinq ans plus tôt, oui, un soir de janvier. Il était assis à sa table, plongé dans de volumineux dossiers qui donnaient à la pièce une tonalité inhabituelle de désordre. Son visage était grave, préoccupé, renforçant cette image d’homme mûr, qui en impose, presque sévère, qu’il cultivait immanquablement, peut-être sans s’en rendre compte lui-même : ses tempes étaient déjà grisonnantes, ses lunettes en monture noire un peu trop épaisses, ses quarante-cinq ans avaient creusé avant l’heure des rides bien profondes, son complet bien coupé venait d’une autre mode, distinguée et sobre sans doute, mais cruellement dépassée, sa taille de géant lui sculptait une carrure fantastique, comme s’il avait fait don de son corps à la justice, tant il offrait l’apparence du juge, avec ce masque obligatoire de rigueur et de fermeté – « Cela me va comme un gant, j’ai la gueule de l’emploi », se disait-il parfois avec ironie, lorsque devant la glace il nouait sa cravate, après avoir revêtu sa robe de magistrat.
Saint-Saëns recopiait ce soir-là des cotes de déposition – il s’en souvenait parfaitement, jusqu’aux numéros – quand son fils Christian ouvrit brusquement la porte et s’écria :
– C’est vraiment mal parti !
Saint-Saëns arrêta aussitôt son travail, étonné par une telle irruption dont son fils n’avait pas coutume, frappé aussi par l’expression qui se dégageait alors de Christian : l’air fougueux, impatient, révolté, les cheveux en bataille – lui du moins paraissait en concordance avec son âge, dix-sept ans – une mine frondeuse qui annonçait un bouillonnement intérieur, mais aussi ce regard juvénile qui fragilisait les certitudes brandies avec orgueil.
– Qu’est-ce qui est « mal parti » ? interrogea Saint-Saëns.
– Tu le sais bien, voyons : c’est ce procès qui est mal parti. Ton procès, devrais-je dire, puisque tu le présides, puisque tu l’incarnes, comme l’écrivent certains journalistes.
– Ainsi donc tu t’intéresses à ce procès : j’avais bien raison de croire que cette affaire est véritablement une affaire hors normes…
Christian haussa les épaules :
– J’avais du temps, un professeur absent, j’ai suivi l’audience cet après-midi : pourquoi pas ? Je voulais comprendre pourquoi tant de monde se presse aux portes du tribunal, et je peux t’assurer qu’on ne se sent pas à l’aise au milieu de cette foule grouillante et souvent imbécile. Et j’ai surtout compris que c’était mal parti…
– Disons que c’est parti, voilà tout. Bien ou mal parti, à la limite, peu importe – et tant pis si je te choque ! L’essentiel était que ce procès commençât un jour. Or, précisément, il a commencé.
– Alors c’est cela : faire passer la justice à tout prix ! Mais quelle crédibilité aura cette justice-là, huit ans et sept mois après les faits ? Qui oserait seulement parier sur la fiabilité des témoignages ?
– Détrompe-toi, Christian : il y a des faits qu’on n’oublie pas, qu’on ne peut pas oublier. Des souvenirs qui ne peuvent pas s’éroder, ni chez les victimes – pour celles qui ont survécu – ni chez les témoins, ni chez les coupables. Non, qu’on n’aille pas évoquer le défaut de mémoire, pas dans ce cas-là ! D’ailleurs, regarde autour de toi : cette foule que tu trouves « grouillante et imbécile », elle a au moins le mérite de nous crier « Le procès, enfin ! » – et c’est bien là un message que la justice se doit d’entendre.
– « Le procès, enfin ! » Mais de qui parles-tu ? De cette foule aux abords du palais, peut-être, mais elle n’est pas représentative de l’immense majorité des Bordelais. Les journalistes ont braqué leurs stylos et leurs micros sur ton tribunal ? La belle affaire ! Va dans les cafés, va sur les marchés : ce n’est pas ce procès qui suscite des discours passionnés, mais c’est le match de dimanche dernier, victoire de la France 5 à 0 contre l’Australie, devant vingt-trois mille spectateurs, et ils s’y connaissent les Bordelais ! J’y étais, moi aussi, et c’était un beau match de rugby à XIII…
Le ton de Christian devenait de plus en plus véhément, volontiers provocateur, parfois au bord de la colère. Une telle attitude aurait dû surprendre bien davantage son père, mais celui-ci était trop absorbé par ses dossiers, trop engagé dans cette histoire, pour prêter attention à autre chose : c’était devenu une évidence, aujourd’hui.
– Je ne suis pas sûr que ton match de rugby ait provoqué les mêmes ferveurs dans le Limousin et en Alsace, et pas seulement parce que le ballon ovale est moins populaire là-bas : tu sais combien ces deux régions sont concernées au premier chef par le procès. Mais je vais te dire le fond de ma pensée : ce n’est pas la lumière des journalistes qui m’importe, mais une autre lumière, plus fragile, plus exigeante aussi. Cette lumière – n’y vois pas, je t’en prie, de la grandiloquence, c’est vraiment le fond de ma pensée – cette lumière, c’est la lumière de la conscience, la conscience du genre humain. Et quand bien même elle ne fascinerait personne – ce que je ne crois pas, du reste – cette lumière – là ne peut pas, ne doit pas s’éteindre, aussi pâle, aussi falote, aussi incertaine soit-elle. Cette lumière-là nous avertit qu’aucun procès ne viendra jamais trop tard pour Oradour-sur-Glane.
Christian ne put réprimer un sourire presque moqueur :
– Et bien sûr, toi, tu prétends la faire briller, cette lumière ?
– Quelle prétention, n’est-ce-pas, quel défi ! Mais puisque c’est la seule lumière qui puisse enfin consoler ce village définitivement noirci par les cendres et par le deuil ! Un après-midi, un après-midi seulement, a suffi pour qu’un paysage bucolique se mue en capitale de l’horreur et de la désolation : six cent quarante-deux morts, dont deux cent sept enfants et deux cent quarante-cinq femmes, trois cent vingt-huit bâtiments détruits ! En ce 10 juin 1944, Oradour est passé de la lumière à la nuit, à une nuit éternelle. Et il a suffi de quelques heures, parce qu’on était bien organisé : fusillez les hommes dans les granges, brûlez les femmes et les enfants dans l’église, et, pour s’assurer de n’oublier personne, incendiez tout, achevez les blessés, tirez sur ceux qui tentent de s’enfuir, n’épargnez pas les vieillards paralysés dans leur fauteuil, tirez, brûlez encore ! On était bien organisé, vraiment, au point de rassembler tout le village sur le champ de foire, au point d’aller chercher les habitants des lieux-dits alentour : tirez, brûlez encore ! Allez ! Comme à l’abattoir ! – Non, même pas : à l’abattoir, du moins, on découpe, on dépèce, on vide dans les règles et dans le respect de la dignité animale. Ici, on s’est contenté de tuer, de tuer sauvagement, de tuer en masse. Et dans l’église…
– Et dans l’église, interrompit Christian d’une voix volontairement monocorde et détachée, comme s’il récitait une leçon apprise par cœur, et dans l’église les secouristes ont découvert un tas de quatre-vingts centimètres de cendres humaines ; et dans les granges, la plupart des hommes ont brûlé vifs ; et dans l’étouffoir du boulanger, l’étouffoir-qui-n’avait-jamais-aussibien-porté-son-nom, on a trouvé le cadavre d’un tout petit enfant… Oui, oui, je sais cela, et le récit n’est pas exhaustif, et le récit ne prendra jamais fin, tout le monde s’accorde là-dessus : Oradour, c’est l’horreur, l’horreur absolue, incommensurable. C’en est même devenu un symbole, un symbole parfait pour résumer la barbarie nazie, jusque dans ses moindres détails, puisque la division SS qui a massacré le village s’appelait la division « Das Reich », et que, plus exactement encore, le régiment en cause portait le nom « Der Führer », ça ne s’invente pas. Oui, vraiment, un symbole parfait. Le problème c’est qu’on ne juge pas les symboles.
– Sauf que ce n’est pas qu’un symbole ! Dans ce drame, tu l’as dit toi-même, il y a les morts, en chair et en os.
– Mais où sont les coupables – en chair et en os, eux aussi ? Pas sur le banc des accusés, ni dans une prison, et c’est là tout l’échec de ce procès.
Il sortit de la poche de son pantalon une coupure de presse qu’il déplia avec soin et poursuivit :
– Oh ! Elle n’est pas difficile à écrire, la chronique d’une défaite annoncée : Diekmann, le chef du bataillon qui a orchestré le massacre ? Mort quelque part sur le front de Normandie pendant la guerre – certains parleront au moins pour lui de justice divine… Mais les autres ? Le capitaine Kahn, l’adjoint de Diekmann ? Évaporé, en fuite, parti sans laisser d’adresse ! Il aurait été aperçu en Suède, on ne sait pas si ce n’est qu’une rumeur, de toute façon la justice – ta justice – n’a pas les moyens d’aller vérifier… Le colonel Stadler, leur supérieur hiérarchique, responsable du régiment ? Reconverti comme électricien en Autriche, en toute légalité, même pas travailleur clandestin, merci pour lui ! Le général Lammerding, le plus haut-gradé de cette ténébreuse affaire, tête pensante de l’armée ? Il exerce talentueusement le métier d’ingénieur à Düsseldorf, et il s’est même payé le culot d’envoyer une lettre à ton tribunal pour expliquer qu’il s’est toujours désolidarisé des atrocités… La liste est à peine croyable tant on frise la caricature, et pourtant… Pourtant, tu as clamé aujourd’hui à l’audience qu’il ne fallait « pas juger seulement les assassinats, mais encore l’esprit qui animait les assassins » : qui pourrait prétendre que de cet esprit funeste, ce capitaine, ce colonel, ce général enfin, soient tout à faits exempts – je n’ose dire innocents ? Reconnais-le : faute d’avoir réussi à rattraper les vrais responsables, on s’acharne sur des lampistes.
Saint-Saëns soupira, joignant les mains :
– On est loin de la situation idéale, je te l’accorde. Je vais même te faire une confidence : dans ce dossier, il faudrait revoir l’instruction de A à Z et obtenir coûte que coûte les extraditions judiciaires nécessaires. Seulement, je n’en ai pas le pouvoir, je ne suis ni juge d’instruction ni ministre. Je ne suis que le président d’un tribunal militaire, à qui on demande de juger des crimes de guerre. Et puis soyons réalistes ! Les obstacles juridiques, les barrières diplomatiques ne se lèvent pas si aisément… Trop de temps s’est déjà écoulé, il faut bien l’admettre : on ne pouvait plus attendre davantage. C’est ainsi. On peut le déplorer, mais n’oublie pas quand même qu’on juge, parallèlement, une quarantaine d’hommes par contumace, ce n’est pas rien… Aujourd’hui ils ne sont pas là, mais, grâce à ce procès, demain, après-demain, un jour peut-être, ils finiront par être appréhendés.
– Comme tu le dis : un jour, peut-être… Sauf qu’en attendant, on ne voit que ceux qui sont effectivement, actuellement et physiquement, sur le banc ! Et là, pardon, mais quelle tristesse ! Quelle dérision ! Vingt et un types, en tout et pour tout. Vingt et un, dont deux qui – en l’absence d’officiers, ce qui est quand même un comble ! – dont deux qui correspondent à peu près au profil exigé : un adjudant et un volontaire – et encore, on pourrait s’interroger sur le degré et la sincérité de son « engagement ». Et comme si ça ne suffisait pas, parmi ces vingt et un types, on a déniché treize Alsaciens incorporés de force dans l’armée allemande : des « malgré-nous », comme ils s’appellent eux-mêmes. Leur malheur ? C’est que la France ait lâchement fermé les yeux sur l’annexion de l’Alsace-Moselle par Hitler. Leur faute ? C’est d’être nés en 1926 ou de répondre aux canons de pureté de la race aryenne, cheveux blonds et calots bleus, directement versés dans la formation d’élite des nazis, chez les SS ! Leur naïveté ? C’est d’avoir servi complaisamment de témoins à la justice pendant sept ans pour qu’on puisse mener l’instruction : et les voilà du jour au lendemain qui se retrouvent au rang des accusés ! Des accusés par raccroc, vaille que vaille… Où est la horde fougueuse de guerriers farouches, fanatiques et assoiffés de sang qui remplissent les pages d’histoire ? Il suffit donc qu’il reste un petit poisson piégé dans la nasse pour que la justice décrète que la pêche a été bonne ?
– Petits ou pas, il y a ce qu’ils ont fait, tout de même !
– Ou ce qu’ils n’ont pas fait, ce qui revient au même… Les premiers interrogatoires l’ont assez démontré : tous les accusés assurent qu’ils n’ont eu qu’un rôle de sentinelle, au pire de rabatteur vers le centre du village. Et quand l’un ou l’autre confesse qu’il était bien dans une grange parmi le peloton d’exécution, c’est toujours au-dessus des têtes qu’il affirme avoir tiré !
– Sur ce point les débats ont été jusqu’ici décevants, acquiesça Saint-Saëns, songeant à l’agacement qu’il n’avait pu réprimer l’autre jour, et il s’en voulait encore, à l’issue de questions qui tournaient court. Mais tu parlais de caricature, tout à l’heure : justement, à les écouter, ils ont visité Oradour en touristes, en promenant leur ennui à travers le village ou à travers la campagne… Cela me semble relever davantage d’un système de défense que d’un aveu spontané…
– Peut-être, en effet, mais lorsque tel accusé ou tel autre prétend avoir visé au-dessus des têtes, il te faudra bien le croire – ou, alors, tu devras prouver qu’il a tué quelqu’un, qui il a tué, et comment il l’a tué : la charge de la preuve incombe bien à l’accusation, n’est-ce pas ? Et nul besoin d’être un spécialiste pour le prédire : c’est impossible à prouver, la tâche est perdue d’avance. Oh ! bien sûr, tu as pris soin d’installer une belle carte géante dans le prétoire, avec des points rouges et des tracés en pointillés qui indiquent les lieux des massacres, l’emplacement et l’itinéraire des patrouilles, et le nombre des victimes. La légende est sinistre, la cartographie est du plus bel effet psychologique : c’est l’image de l’horreur, à grande échelle… Et après ? Comment savoir qui était où, dans quel groupe, et ce qu’il y a fait ? En interrogeant les rescapés, alors, comme c’est prévu bientôt ? Mais quand tu leur demanderas : « Reconnaissez-vous untel ? », ils seront incapables de te répondre… Incapables, parce qu’ils ont vécu le drame cachés, angoissés, terrifiés ; incapables, parce qu’il faisait si sombre dans les granges ; incapables, parce qu’enfin rien ne distingue un SS casqué en uniforme d’un autre SS casqué en uniforme ! Oui, peut-être bien que les accusés minimisent effrontément leur rôle et feignent la pureté de petites brebis égarées parmi les loups ; mais peut-être bien aussi qu’ils disent la vérité, tout simplement la vérité. Et avec un tel doute, tu voudrais juger encore ?
Saint-Saëns laissa passer un silence, se leva et répliqua fortement d’un ton catégorique, sans appel – ce ton, il le savait pourtant, qui exaspérait tant Christian :
– L’important n’est pas ce que je veux : il faut juger, c’est tout. Il faut juger ! Crois-tu vraiment qu’une compagnie de soldats massacre six cent quarante-deux personnes en trois heures sans avoir besoin d’une organisation sans faille et de l’implication de chacun ? Si tous les accusés disent vrai, on peut s’étonner qu’il y ait eu un seul mort à Oradour. Et, de toute façon, le tribunal devra aussi soumettre cette question : entre assister au crime et assister les criminels, où est la frontière ? Existe-t-elle seulement ?
Puis Saint-Saëns reprit, mais plus doucement, comme s’il regrettait de s’être emporté :
– Il faut juger, c’est tout. Je ne nourris aucune illusion, tu sais ; j’aimerais pouvoir protester avec toi : « Tout est irritant, gênant, inopportun dans ce procès d’Oradour-sur-Glane ». Mais je ne le dirai pas, je ne le dirai jamais. Tout est irritant, oui, tout, à l’exception du procès lui-même, du principe du procès. Le gros des coupables est absent, c’est clair, et nos maigres accusés sont plus pitoyables qu’autre chose, c’est tout aussi clair. Mais en dépit de toutes ses faiblesses, ce procès a le mérite d’exister. Parce qu’au-delà de toutes les lacunes, au-delà de toutes les imperfections, il reste le dégoût physique qui nous saisit quand on essaie de se représenter mentalement, d’imaginer un instant ce que furent ces atrocités. Jeter un voile sur Oradour reviendrait à tolérer l’intolérable. Quoi ! On ne pourrait pas juger l’un des crimes de guerre les plus monstrueux et les plus gratuits de l’histoire ? Ce crime-là serait irrépressible, au contraire d’autres crimes, plus bénins, plus anecdotiques, plus « normaux » ? Qui peut accepter une chose pareille ? Non, non, il faut juger, c’est tout.
Christian esquissa une moue où se mêlaient étroitement déception et désapprobation :
– Alors on ne tournera jamais la page, c’est cela ? Bon sang ! La guerre est finie depuis huit ans ! Les procès d’après-guerre ont déjà été nombreux, la peine de mort a déjà été prononcée des centaines de fois, et ce ne serait pas encore assez ? Le cycle infernal de la vengeance ne se terminera donc jamais ?
– Moi aussi, j’aimerais tourner la page ! Mais d’autres ne la tourneront pas. Sais-tu que je reçois chaque jour des tracts anonymes vantant les mérites du Troisième Reich ? Et d’autres lettres, encore, qui nient, carrément, la réalité du massacre d’Oradour, rejetant la faute sur de prétendus maquisards qui auraient déposé des munitions dans le clocher de l’église, ce qui aurait provoqué une explosion accidentelle ? Oui, moi aussi, j’aimerais tourner la page, mais je veux être sûr qu’entre-temps certains ne l’aient pas réécrite. Alors, j’en suis convaincu, ce procès est une nécessité, même si c’est un procès imparfait, même si c’est un procès tronqué. Il nous faudra trier les vérités relatives, mais nous garderons les vérités universelles. Il ne s’agit pas de vengeance, mais de réparation. D’un besoin universel de réparation.
– Et à vouloir réparer l’irréparable, on va condamner des pauvres types dont on va démontrer que la faute la plus lourde est d’avoir été présents à Oradour-sur-Glane, un certain 10 juin 1944 ? Oui, c’est cela : on va démontrer qu’ils étaient présents sur les lieux du crime, à défaut de réussir à prouver qu’ils ont commis le crime. Coupables d’avoir été là où il ne fallait pas être… Vous allez offrir aux morts et aux survivants une séance expiatoire sur le dos de quelques malchanceux, et tu appelles cela « rendre justice » ?
– Rendre justice, c’est chercher un compromis entre d’une part le respect des principes intangibles et d’autre part la compréhension des faiblesses humaines. C’est toute la difficulté, toute la noblesse, du métier de juge. Et ce compromis, je n’aurai de cesse de le chercher.
– Alors c’est mal parti, vraiment ! Quand on voit, en-dehors du palais, cette foule enragée hurler, à l’entrée et à la sortie des accusés : « À mort ! À mort ! Faut les brûler ! », quand on entend toutes ces grandes personnalités venues d’Alsace dénoncer « une nouvelle affaire Dreyfus », on se dit décidément que c’est mal parti ! La haine, partout, de toute part… Et ta justice qui voudrait s’en accommoder… Ce n’est pas « Le procès, enfin ! » qu’il fallait crier mais « Le procès, hélas ! »
Et Christian quitta la pièce, en claquant la porte, laissant son père médusé, pas assez cependant pour ne pas replonger bientôt sa tête dans ses dossiers.
Oui, tout avait commencé ainsi, pensait Saint-Saëns.
Évidemment, c’était à prévoir. Inflexible. Indéboulonnable. Imperturbable. Sûr de son « bon droit », à croire qu’il ne puisse entendre que cela. Fier de son image de président de tribunal, sévère, forcément, et néanmoins juste. Prétendument juste. Alors, à quoi bon ?
Et puis, il y a cette haine. De part et d’autre. Cette haine qui transsude, familles de victimes au désespoir inconsolable, familles d’accusés qui doivent soudain comprendre l’incompréhensible, et toute cette foule d’anonymes aux déductions trop rapides. Avec, au-dessus de cette mêlée, ceux qui tiennent les projecteurs : les journalistes en quête de sensationnalisme – et, à l’inverse, les acteurs de l’ombre : les politiciens qui attendent de voir comment tourneront les choses. Un marigot que les avocats des deux bords cherchent à pousser à leur avantage. Et la justice promet un procès exemplaire ! Qui peut croire une fable aussi grotesque ? Alors, oui, à quoi bon ? À quoi bon passer mes temps libres dans ce prétoire où on étouffe et où je ne connais personne, sinon mon père ?
Et pourtant, je viens. Et j’y retourne encore. Plusieurs fois déjà. Cette histoire m’attire, irrésistiblement. Ces questions m’assaillent, irrésistiblement aussi. Comme si j’étais personnellement impliqué dans cette affaire. Comme si tout mon être en dépendait. Au nom de quoi, bon Dieu, au nom de quoi ?
