Origami - Gilles Bojan - E-Book

Origami E-Book

Gilles Bojan

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Beschreibung

Savoir ou ignorer, voilà une question qui fait écho à une célèbre interrogation et qui résume le dilemme de chaque être humain.

S’il vous est parfois arrivé de penser « j’aimerais bien être dans sa tête pour savoir ce qu’il ou elle pense vraiment », vous devez lire Origami, nouveau roman de Gilles Bojan ! Gaspard Blanc, héros bien malgré lui de cette aventure extraordinaire, va pouvoir en juger.

Le TGV Montpellier-Paris déraille. À bord, un seul rescapé éjecté du train. Qui est donc ce Gaspard Blanc plongé dans un coma profond ? Il aimait les forêts de Lozère et croyait en l’amour éternel. Sentir le papier glisser entre ses doigts, voilà ce qui lui faisait du bien. Mais ça, c’était bien avant l’accident. Ingénieur discret, il avait tracé le sillon d’une vie provinciale paisible dans laquelle chacun des personnages paraissait être à sa place. Mais ça, c’était avant…

Par un coup du sort, son esprit est projeté dans la tête de ses compagnons de vie ; ainsi, spectateur impuissant, il revit les grands évènements de son existence de leur point de vue. Complaisances et mensonges lui apparaissent sous le jour le plus cru. Ne serait-il qu’un simple pion au beau milieu de cette mise en scène ?

Origami emprunte à l’art du pliage japonais l’idée que ce que l’on voit n’est pas nécessairement la vérité mais ce que l’on en perçoit. Habilement construit, le roman présente successivement les souvenirs du monde presque parfait de Gaspard, les « figures », et ces mêmes souvenirs mis à plat.

Ce magnifique roman flirte avec l’irréel pour mieux réfléchir à l’envers de notre décor.

EXTRAIT

À cet instant précis, vous dire que tout va bien serait mentir.

J'aurais aimé que ma vie ressemble à une feuille de Washi, ce papier japonais utilisé en Origami : fine, souple et suffisamment solide pour résister à plusieurs séries de pliages. Aujourd'hui, je ne suis qu'une figure froissée, aux angles passablement écornés, susceptible de rompre à la première déchirure.

Mon corps ne répond plus aux sollicitations du cerveau, mais le simple fait de vous décrire ma situation laisse supposer que j'aurais peut-être préservé une certaine forme de conscience. Toute déglutition se transforme maintenant en un véritable calvaire. Un peu comme si un douanier filtrait chacune de mes gouttes de salive à la frontière qui mène à l'œsophage. Je suis seul, mais je devine de multiples présences. Je grelotte, mais il me semble percevoir des lueurs de flammes. Est-ce que je souffre ? Difficile de l'affirmer. J'ai toujours considéré la douleur comme une notion relative.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Gilles Bojan réussit le pari fou de confronter vie et mort, amour et trahison, confiance et manipulation, dans un récit fluide et dynamique, au ton léger, avec un soupçon d’humour et au suspens constant jusqu’au point final. - Ma bibliothèque bleue

À PROPOS DE L'AUTEUR

Gilles Bojan a été animateur radio à la Réunion, mais aussi précédemment sur RTL, RFI et France Inter. Il a déjà publié quatre romans dont La 89e (Ramsay, 2012), sélectionné au Grand Prix de Littérature Sportive. Origami est son cinquième roman.

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Seitenzahl: 335

Veröffentlichungsjahr: 2016

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Origami

Gilles Bojan

Photo couverture ©Exposurestonature Dreamstime.com Horizontal Rainbow Eucalyptus Tree Bark Photo

Merci à mon ami Olivier Zamaron pour les nombreux et fructueux échanges passionnés qui ont donné naissance à cette histoire.

PARTIE 1

Pliages

UNE FIGURE DÉCHIRÉE

À cet instant précis, vous dire que tout va bien serait mentir.

J'aurais aimé que ma vie ressemble à une feuille de Washi, ce papier japonais utilisé en Origami : fine, souple et suffisamment solide pour résister à plusieurs séries de pliages. Aujourd'hui, je ne suis qu'une figure froissée, aux angles passablement écornés, susceptible de rompre à la première déchirure.

Mon corps ne répond plus aux sollicitations du cerveau, mais le simple fait de vous décrire ma situation laisse supposer que j'aurais peut-être préservé une certaine forme de conscience. Toute déglutition se transforme maintenant en un véritable calvaire. Un peu comme si un douanier filtrait chacune de mes gouttes de salive à la frontière qui mène à l'œsophage. Je suis seul, mais je devine de multiples présences. Je grelotte, mais il me semble percevoir des lueurs de flammes. Est-ce que je souffre ? Difficile de l'affirmer. J'ai toujours considéré la douleur comme une notion relative. Quand on prétend avoir mal, c'est toujours en fonction d'un repère, d'un souvenir, d'une échelle de souffrances clairement graduée dans notre esprit : une rage de dents, une fracture, un coup de poing, un chagrin d'amour. Je me souviens par exemple de ce clou sur lequel mon pied s'était malencontreusement posé un après-midi d'été. Un clou tordu, usagé, limite rouillé. Mon père, le dos martyrisé par de longues journées passées à fixer des pannes de bois sur les toits de Lozère, n'aurait jamais laissé s'échapper ce qui constituait à la fois un accessoire précieux du menuisier autant qu'une arme blanche redoutable. Ce maudit clou provenait d'une autre caisse à outils et il avait choisi d'élire domicile sous les rebords molletonnés de ma voûte plantaire. Vu l'enclavement du lieu de chantier et la distance de l'hôpital, mon père avait jugé préférable de retirer lui-même l'intrus à l'aide d'une pince et d'un flacon de mercurochrome qu'il conservait toujours à portée de mains. « On ne savait jamais ». Je pense que les loups du parc naturel se souviennent encore de mes hurlements bestiaux.

Comme d'habitude, seul le contact physique avec mes douces feuilles de papier avait pu contribuer à retrouver une certaine forme de sérénité quelques heures plus tard. L'origami, et d'une manière plus générale toute forme de contact avec les matières dérivées du bois, avaient en toutes circonstances une étrange vertu apaisante sur ma personne. Je ne compte plus les contrariétés ni vexations de toutes sortes pansées par le pouvoir miraculeux des pliages méticuleux. Adolescent, il m'arrivait de verrouiller la porte de ma chambre durant toute une demi-journée, rien que pour dessiner, plier, déplier, corner et ajuster chaque centimètre carré d'une figurine entièrement conceptualisée. Même si chez les Blanc, affronter la douleur est devenu au fil des générations un dogme familial, cet événement constitue aujourd'hui encore un point d'ancrage significatif dans ma graduation personnelle des douleurs physiques. Il y a eu les souffrances d'avant et celles d'après le clou.

Donc si l'on se réfère à l'intensité de ces douleurs, je suis actuellement nettement en deçà. Tout au plus noyé dans une certaine confusion physique et mentale, même si mon corps ressemble désormais à une carcasse visqueuse flanquée sur une surface bétonnée.

Je me souviens de certains visages dans le train, puis plus rien. Un trajet Nîmes-Paris soporifique sur la ligne Montpellier-Paris. Le goût chimique du jambon-beurre à sept euros, le roulis paisible du train à grande vitesse et puis ce trou noir béant. À force de solliciter ma luette et ses organes périphériques, il me semble émettre un son par le canal qui devait ressembler il y a quelques heures encore à une bouche. Rien n'est moins sûr. Mes yeux voudraient s'ouvrir davantage pour identifier précisément toutes ces ombres qui se déplacent au rythme de mouvements rapides, tandis que la mise au point devient techniquement impossible. La netteté de ce champ de vision existe dans ma mémoire et nulle part ailleurs. L'idée d'une présence devrait m'apporter un peu de réconfort, alors que je suis au contraire terrorisé par le scénario que j'entrevois. Je suis là, inerte et sans aucune acuité, allongé dans un sale état au milieu d'une agitation que je ne peux que deviner.

Les douleurs provoquées par les déglutitions s'intensifient. J'implore mon père par la pensée. J'aimerais qu'il puisse être encore là, tout près de moi pour me retirer cette saloperie de clou. S'il y a du monde mais que personne ne s'occupe de moi, c'est que l'on ne me voit pas ou que l'on ne prête aucune attention à mon état. Dans les deux cas de figure, j'ai bien peur que ce constat ne décrive une situation d'urgence et de chaos. Un train, un homme à terre abandonné, une agitation, tout est beaucoup plus clair à présent. J'en suis intuitivement certain : il vient de se produire quelque chose de grave, de très grave même. De fil en aiguille, le lent cheminement de mes pensées aboutit à une conclusion que l'on pourrait qualifier d'implacable : ce béton froid, c'est celui d'un quai de gare. Mon corps gît en ce moment sur la scène d'une gigantesque dramatique ferroviaire. Mon train a déraillé et moi avec.

Je réalise que ma vie ne tient plus qu'à un fil, si tant est que je ne sois pas encore passé de l'autre côté. Dans quelques minutes, quels souvenirs garderai-je de ma femme Inès, de ma fille Johanna et de mes parents ? Suis-je encore en état de matérialiser des pensées cohérentes au point de reconstituer chronologiquement des faits complètement disséminés ?

Je repense maintenant aux pentes verdoyantes de ma Lozère natale et aux forêts charnues du parc naturel que je connaissais comme ma poche. J'ai peur de ne plus être de ce monde, de devoir me résoudre à les effacer complètement de ma mémoire. L'idée d'oublier ceux et ce que j'aime reste inconcevable, même avec l'image de la mort en filigrane.

Une douleur succède à une autre, encore plus vive que la précédente. Je sens maintenant que mon sang coule de toute part. J'alterne les chauds-froids. Ces variations de températures tout autour de moi pourraient laisser supposer que des gens vont bientôt s'occuper de l'être humain que je suis encore.

Il me semble entendre quelque chose, mais je ne pourrais l'affirmer. Ces ersatz de sons diffus ne ressemblent à rien de familier : sourds, imprécis, monocordes, ils me feraient penser à d'énormes vuvuzelas dont on aurait obstrué la cavité avec des chiffons humides.

Comme happé en plein vol par un filin d'acier, mon corps se soulève en apesanteur dans une légèreté absolue. Des bras solides, déterminés, me touchent. Ces mêmes bras transportent ensuite ce qu'il me reste de carcasse humaine sur une toile, celle d'un brancard de pompiers. Je pleure tout en me sentant rassuré. Je crois que…

— Ça tape, ça tape… j'ai un pouls à 85, Philippe. Il est vivant, celui-là. Vous m'entendez, monsieur ? Est-ce que vous m'entendez ?

— Te fatigue pas, il t'entend pas… augmente un peu l'oxygène. Je gère le reste.

D'aucuns considèrent Philippe Lucas comme un pro de la catastrophe. Lieutenant de brigade à la caserne des sapeurs-pompiers de Masséna, il en a vu défiler, des vies : incendies accidentels, criminels, inondations, attentats. Peu de professionnels en exercice peuvent se targuer d'avoir accumulé une telle expérience aux frontières de la mort. Seul bémol, cette carrière riche et mouvementée en catastrophes de tous genres ne lui a encore jamais donné l'occasion de se battre au milieu d'un tel carnage.

La brigade Masséna compte sur le soutien de la police et des militaires pour l'aider à repousser les limites d'une échéance qui semble inexorable.

Que reste-t-il exactement des deux cent quatre-vingt-sept passagers du TGV Montpellier-Paris ? À ce stade des secours et investigations, impossible de déterminer l'ampleur de cette apocalypse sans précédent. En ce 20 décembre 2014 à 20h48, qui pouvait affirmer que Gaspard Blanc resterait bien le seul rescapé de ce violent déraillement ?

Le transfert vers l'hôpital Saint-Antoine n'a pris au total qu'une dizaine de minutes. Plus de feux tricolores, plus de stops ou de « cédez le passage ». Rien qu'une lumière bleue qui tourne autour du destin tragique d'un homme blessé de toutes parts. Un délai pourtant suffisant pour plonger Gaspard dans un curieux néant, celui d'une inconscience totale.

C'est un vrai paradoxe, le CHU est loin d'afficher complet ce soir. Peu de blessés car trop de décès. Trop d'uniformes mortuaires dont on boucle les fermetures éclair pour un aller simple. Ça n'est pas le job de l'hôpital.

Après avoir sauvagement découpé des lambeaux de ses vêtements pour les retirer, le comité d'accueil des urgences s'est démené pour passer le corps du seul survivant (puisque c'est maintenant officiel) au peigne-fin : scanner, IRM, prélèvements en tous genres, on en sait dorénavant à peu près autant sur son corps que sur les divisions euclidiennes. Malgré de multiples fractures, œdèmes et perforations diverses, la machinerie de ce grand gaillard élancé reste en assez bon état de fonctionnement. Seul son cerveau a décidé de se mettre au repos.

Son corps repose sur le lit de la chambre 4653, semblable à s'y méprendre au lit de la 4654, la chambre voisine. À ce stade, il est fort probable que Gaspard Blanc ne soit plus susceptible de voir, d'entendre ou de ressentir quoi que ce soit. Ses sens ont choisi de se mettre en sommeil alors qu'une certaine expression semble encore animer ce beau regard ténébreux.

Éric Galien, professeur en neuro-traumatologie, est en charge de ce fameux patient qui fait déjà la une de tous les journaux. Malgré les demandes insistantes auxquelles doit faire face son service de communication, il se garderait bien pour l'instant de formuler toute espèce de diagnostic. En pareilles circonstances, il faut savoir faire le dos rond et manœuvrer habilement pour tenter de gagner un peu de temps quand le pronostic vital est engagé.

La meute des journalistes campe déjà dans le hall d'accueil et Galien sait pertinemment qu'il devra céder dans peu de temps. Galien déteste les journalistes. Au fond, que pourraient-ils comprendre aux pathologies du cerveau ? Ils sont tout juste bons à transformer des incertitudes médicales en suspens médiatique. Pour l'instant, c'est lui qui aimerait bien comprendre. Comprendre comment cet homme de quarante-cinq ans a pu se faire éjecter sur le quai de la gare de Lyon en préservant ses fonctions vitales ? Comment aurait-il pu résister à la formidable et indéfectible traction d'un train de trois cent quatre-vingt-cinq tonnes à la dérive ? Comprendre pourquoi ses cinq sens se sont assoupis bien après l'impact des wagons contre le béton. Comprendre enfin ce qui pourrait éventuellement inciter cet être humain, dont il ignore l'identité, à se réveiller un jour.

Il sait que ça n'est pas le moment. Pourtant, Galien ne peut s'empêcher d'esquisser un sourire en entendant claquer les pas de Léa Jacquet dans le couloir. Cette infirmière de garde que l'on a affublée du délicat sobriquet de « Poumon d'acier » est réputée dans le service pour ses mensurations à faire pivoter un cou dans une minerve. Si Poumon d'acier pouvait poser délicatement son décolleté sur le visage du patient, il aurait immédiatement une vraie bonne raison de se réveiller.

Le Professeur Galien a convoqué son état-major dans une heure pour la synthèse des résultats d'examens infligés au miraculé du TGV. Il ne reste de Gaspard Blanc qu'un sachet de vêtements déchiquetés. Rien qui permettrait d'établir officiellement son identité : pas de portefeuille ni de passeport, aucun document ni signe distinctif. Aucun, à part ce petit cœur de papier rouge tombé d'une poche et retrouvé par hasard au pied du lit par Miss Gros Poumon. Un cœur intact, soigneusement élaboré par des doigts agiles dans la plus pure tradition de l'origami.

En retournant dans la chambre du patient pour diminuer le débit de sa perfusion, le regard attendri de Léa Jacquet s'est naturellement posé sur ce petit symbole amoureux, tombé à même le sol. Maintenant, Léa Jacquet court dans tous les sens en cherchant les policiers qui étaient plantés dans le bureau du secrétariat depuis trois bonnes heures, rien que pour palabrer. Les forces de l'ordre deviennent toujours invisibles en cas d'urgence, et elle le déplore.

Elle court maintenant à petites enjambées vers le téléphone le plus proche pour prévenir ses collègues de l'accueil, au cas où les policiers n'auraient pas encore franchi le seuil de l'hôpital. Ce fameux cœur de papier ne pèserait pas plus lourd que son poids si un numéro de téléphone n'y avait pas été inscrit au stylo bille.

Surtout, ne pas glisser sur le sol lustré du couloir. Léa se demande à quoi, à qui pourrait bien appartenir ce numéro. Une femme, une maîtresse, un enfant, une rencontre dans le train ? Quel que soit le scénario, son devoir est de communiquer ces chiffres aux autorités. Son rôle s'arrêtera là ; elle aimerait qu'il aille au-delà. Comme quoi, on peut encore exhiber une paire de seins stratosphérique et rêver d'un univers complètement fleur bleue. Elle ignore quel cœur meurtri se cachera derrière la voix que l'on appellera d'ici quelques minutes et elle donnerait tout pour le savoir. Léa n'imagine pas une seconde que l'on puisse confectionner un tel bijou de papier pour un homme. Tandis qu'elle réfléchit aux hypothèses les plus plausibles, elle arrive enfin à hauteur de ce vieux téléphone des années quatre-vingt-dix. Tout va bien : les trois flics se sont arrêtés quelques minutes de plus devant la machine à café. À ce rythme-là, leurs trente-cinq heures seront vite atteintes. Léa s'engouffre dans l'ascenseur, la paume refermée sur ce cœur si lourd à porter. Arrivée à bout de souffle sur la dalle blanche du rez-de-chaussée, elle remet à contrecœur la pièce à conviction à l'équipe de choc. Le plus gradé des trois, saute sur le premier combiné pour mener à bien la suite de son investigation.

— Oui allô ?

— Bonjour madame, police nationale. Nous vous appelons à propos d'une personne qui est hospitalisée ici, au CHU Saint-Antoine à Paris.

— Oui ???

— Il s'agit d'un individu de sexe masculin, entre quarante et cinquante ans, brun, environ un mètre quatre-vingts, qui circulait à bord du TGV Montpellier-Paris. Ça vous dit quelque chose ?

— Là, comme ça, non, mais vous m'inquiétez… En quoi ce que vous me dites me concerne ? J'ai un ami qui devait effectivement monter de Nîmes…

— Madame, l'identité de cette personne nous est encore inconnue et le seul indice que nous ayons, c'est votre numéro de téléphone que nous avons trouvé sur un petit cœur rouge en papier. Est-ce que vous auriez une indication, un nom qui pourrait nous aider, madame ?

— Mon Dieu… Gaspard…

— Puis-je avoir votre nom, madame ?

Gaspard Blanc est en vie mais il n'est plus. Nettoyé de fond en comble, son corps livide semble encore plus longiligne que d'habitude. Un tronc, deux échasses et deux bras immobiles comme des poutres de charpente. Rien ne bouge. Vers quelles pensées son esprit a-t-il bien pu s'envoler ? Peut-il encore jouir d'une certaine forme de conscience pour observer ce ballet de blouses blanches qui s'agitent autour de son lit ?

Persuadée que ses oreilles sauront raviver une partie de ses sens, Léa Jacquet a sollicité l'autorisation du Professeur Galien pour installer dans la chambre de Gaspard un petit poste de radio qui traînait dans le secrétariat. Puisqu'elle connaît désormais son nom, elle en profite pour lui murmurer ses petites attentions à l'oreille.

— Écoutez, Gaspard… On parle de vous à la radio.

« … C'est désormais officiel, la cellule de crise du ministère de l'Intérieur confirme malheureusement les chiffres que nous vous annoncions à 21 h : cette catastrophe ferroviaire est la plus meurtrière dans l'histoire des chemins de fer puisque 286 personnes ont trouvé la mort dans ce terrible déraillement du TGV Montpellier-Paris. Une chapelle ardente a immédiatement été aménagée dans l'une des salles de réunion de la gare de Lyon et deux numéros verts sont dès à présent disponibles : le 0814 xxx xxx réservé aux familles des victimes et le 0815 xxx xxx pour tous les renseignements relatifs aux perturbations du trafic ferroviaire. »

PLIAGE N°1

C'est le grand jour. L'un de ceux qui comptent double.

Qui sait si ce vingt-deux avril mille neuf cent quatre-vingt-trois ne marquera pas le grand tournant de ma vie, celui qui me propulsera vers le métier de footballeur professionnel ?

Chez les Blanc, on ne peut pas dire que ce soit une vocation familiale. Depuis une trentaine d'années, mon père passe l'essentiel de sa vie à scier et clouer des planches sur des toits, par tous les temps. Ma mère, mieux abritée, s'enfonce des heures entières dans le fauteuil de sa librairie pour vivre les plus incroyables aventures, à travers les mots de ses auteurs favoris. Le bois pour lui, le papier pour elle et le cuir du ballon rond pour moi. Malgré tous mes efforts, mes parents restent hermétiques aux charmes discrets des sports collectifs. Ils préfèrent vivre intensément leurs passions contrastées du marteau et de la plume. Je me suis d'ailleurs souvent demandé quels pouvaient être leurs sujets de conversation sur l'oreiller. Comment parler de tournevis ou de madriers à une femme qui vous raconte tous les soirs le synopsis du nouveau roman à la mode ? La réciproque serait tout aussi improbable. Le bon fonctionnement d'un couple reste bien souvent énigmatique. Dans leur cas, ça roulait plutôt bien. Un mélange chaud-froid, aigre-doux, jamais appauvri par ses dissemblances. Un peu comme les lozériens qui ont hérité des traits de caractères et de la dichotomie de notre célébrissime bête du Gévaudan : rustres, sauvages, intrigants et dans le même temps terriblement attachants. Mes parents sont tout cela à la fois.

Parfois, j'ai quand même le sentiment que ma mère aurait préféré vivre dans un autre endroit et à un autre rythme. En Lozère, tout va très lentement : le train, les gens, les travaux, le temps, les saisons. Seul l'accent teinté de Méditerranée peut aller très vite pour débiter des centaines de mots à la minute. Seul ? Pas vraiment. Les verres de 51, siphonnés le dimanche matin par les clients du café des sports, peuvent également atteindre des vitesses vertigineuses. Dans ces cas-là, la place d'Aigues-Passe ressemble à une chorégraphie pagnolesque parfumée à l'anis.

Nous sommes au cœur du Gévaudan et tout nouvel arrivant doit prendre conscience de ce qui l'attend au tournant. Il vivra sous un climat parfois rude, contrasté, en se contentant d'une certaine rusticité. Voir un fonctionnaire fraîchement nommé repartir quelques semaines plus tard vers une vie plus citadine n'est plus une exception. Le spectacle monotone d'un décor que d'aucuns considèrent comme austère en a fait fuir plus d'un. Qu'on se le dise, c'est ici que j'ai grandi et je ne laisserai à personne le soin de salir l'image de ma bonne vieille ville de Mende. Ici, rien ne m'est inconnu. À quatorze ans à peine sonnés, vous pouvez me lâcher où vous voudrez, et il y a fort à parier que je retrouverai mon chemin sans avoir semé quoi que ce soit sur mon passage. Premiers pas, premiers émois, premières balades, premiers chocs émotionnels avec les éléments naturels, premiers personnages en papier, premiers coups de pieds dans un ballon. Ce que l'existence m'a déjà offert, c'est à ce pays que je le dois. Le football fait partie intégrante d'un certain héritage régional.

À Mende, on joue au foot comme on coupe des stères de bois : ça taille sévère, ça casse du tibia. Au milieu des bûcherons du rectangle vert, un esthète du ballon rond se remarque certainement davantage. C'est comme si vous placiez une danseuse étoile au milieu d'un troupeau de buffles. Pas de forfanterie dans mes propos, juste un brin de lucidité. Pas de fausse modestie mais une conscience des réalités du terrain.

Je me souviens d'une reprise de volée lors des quarts de finale de la coupe de Lozère. Les quarante-trois spectateurs répartis le long de la main courante avaient célébré d'un même cri ce geste technique auquel ils n'étaient plus habitués. Aujourd'hui, je suis à la croisée des chemins : suivre la route professionnelle que mes parents veulent me tracer ou bien emprunter ma propre voie, atypique et terriblement excitante.

À vrai dire, Pablo et moi sommes dans le même bateau avec chacun ses qualités techniques. Quand l'un fait preuve d'altruisme à l'abord des dix-huit mètres, c'est l'autre qui en profite. C'est la même chanson depuis les premiers matchs de championnats pupilles. Ami, complice, Pablo Carlos reste avant tout un précieux partenaire. Râblé, trapu et puissant sur ses appuis, le goleador des surfaces se trouve fréquemment à la conclusion des actions que j'initie sur le terrain. Moi, ce qui me plaît dans le foot, c'est la beauté du geste. Quand les mouvements de mon corps épousent la course du ballon, je n'ai pas besoin de forcer mon talent pour effacer plusieurs adversaires simultanément. Il paraît que je suis doté d'une technique hors pair. Au beau milieu des joueurs rustiques, nous sommes plutôt fiers de représenter une certaine idée du football. Lui pour son efficacité diabolique et moi pour cette recherche permanente de l'esthétique dans l'animation du jeu.

Le samedi soir, on se retrouve de temps en temps dans son garage pour écouter religieusement les soirées de multiplex sur une radio de fortune. Au milieu des carcasses de bagnoles, on s'aménage un espace pour mimer les gestes des champions que l'on admire. Le week-end dernier, le Nîmes Olympique a foutu une raclée aux Sochaliens et je peux vous dire que les voisins de Pablo s'en souviennent encore. Un soir de l'hiver dernier, on se les gelait tellement qu'on avait ouvert la porte du garage pour démarrer le moteur de la Renault 14. Il avait fallu mettre le chauffage à fond pour supporter la température. On n'entendait plus tellement les commentateurs qui s'égosillaient au milieu des bruits de soufflerie et des parasites du vieil autoradio. Assis sur la banquette arrière avec un paquet de Pépitos, nous avions définitivement réglé son compte à la batterie moisie. De quoi plomber l'activité secondaire et complètement illicite de son père.

Quatorze ans comme moi et la fleur aux dents. Pablo Carlos, comme son nom l'indique, n'est pas originaire du Danemark. Ce matador des montagnes brille autant à l'abord des dix-huit mètres que dans les yeux des filles. Oui, je l'envie souvent. Moi, je n'ai connu l'érotisme qu'à travers la rubrique sous-vêtements des catalogues de La Redoute piqués dans le placard de ma mère. J'ai toujours compté les conquêtes de Pablo avec la frénésie d'un puceau inapte à l'amour. Aujourd'hui, j'essaie de considérer ses exploits de façon un peu plus constructive. Quand il aborde une fille, j'observe avec la même attention qu'un stagiaire les moindres étapes de sa stratégie.

Ce qui est impressionnant, c'est la confiance avec laquelle il peut rouler une pelle à une fille qu'il connaît depuis deux minutes. Pas une hésitation, pas un faux mouvement, aucune fausse note. Cette sérénité de l'hidalgo lozérien, les filles souvent plus âgées en raffolent. D'après mes calculs, il devrait bientôt avoir fait le tour des jeunes Mendoises, sous réserve que leurs mensurations ne compliquent pas le tour du propriétaire. Au vu de ses scores, il devra songer le moment venu à émigrer à vingt-sept kilomètres d'ici pour s'attaquer aux beautés cachées de Marvejols, l'autre mégapole du département.

Chez nous, on est plutôt handicapé des sentiments. Pas de mon chéri ni de je t'aime et encore moins d'effusions en public. J'ai toujours dû apprendre à interpréter les silences, faute de lire quoi que ce soit dans les yeux de mes parents.

Quand je vois certains de mes copains se faire littéralement étouffer par les étreintes ou les mots d'amour de leurs mères, je me dis finalement que cette abstinence est largement supportable. Chez mon père, les manifestations d'affection se traduisent tout autrement. La première fois qu'il m'a proposé de l'accompagner sur un chantier, j'ai compris que j'étais enfin digne de sa confiance. Au-delà de nos échanges minimalistes sur le thème « passe-moi le marteau », j'ai compris ce que ces moments représentaient pour lui. Prodiguer ses petits secrets de charpentier, c'était sa manière à lui de me dire je t'aime. Perché au sommet de toutes ces charpentes, notre amour prenait de la hauteur.

Il est un peu plus délicat de dénicher toute trace d'affection dans les codes relationnels de ma mère. L'autre matin, je l'ai sentie agacée comme jamais. Rien n'allait : la maison trop sale, trop froide, les rues trop désertes, une vie de bonniche, des voisins stupides, un fils pas assez bon élève et un mari toujours absent. Quand elle est mal lunée, mieux vaut prendre la poudre d'escampette, le temps que l'un de ses livres apaise son aigreur. Le matin imbuvable, le soir hystérique, on se demande souvent quel héros romanesque a bien pu faire chavirer son moral. Les livres lui font du bien. Du bois au papier, la boucle est bouclée. À vrai dire, je ne suis pas certain de connaître parfaitement ma mère. Rien à redire sur sa gestion du quotidien. En revanche par-delà les torchons propres et le frigo plein, j'ai toujours espéré de sa part un geste ou un regard complice qui n'est jamais venu. Sans doute victime d'une éducation trop stricte, trop pudique, elle donne aux gestes une importance démesurée au détriment des mots et des attitudes.

Ce vingt-deux avril est donc le jour que Pablo et moi attendions impatiemment.

Le soleil du début d'après-midi inonde les arbres d'une lumière aveuglante et seuls les parents des joueurs vont oser mettre une épaule dehors. Dans quelques heures, le stade municipal de Mende accueillera la détection annuelle des recruteurs du Nîmes Olympique et notre vœu le plus cher serait de rejoindre ensemble le centre de formation des crocodiles. Statistiques à l'appui, on sait bien qu'un jeune footballeur qui intégrerait la structure d'un grand club aurait toutes les chances de signer un jour un contrat professionnel. Je nous ai très souvent imaginés sur la pelouse de Jean Bouin pour célébrer ensemble le but décisif d'un match de première division. Jubilatoire. Après Montpellier, Nîmes, Avignon et Arles l'année dernière, cette journée consacrée aux jeunes pousses se déplace en terre lozérienne. Une aubaine pour des gamins comme nous, enclavés dans une campagne isolée de tout, y compris des regards bienveillants. C'est l'effervescence à la maison. Faute de me communiquer tout l'amour qu'elle porte en son sein, ma mère se plie en quatre pour me mettre en condition. Quand on connaît ses réserves au sujet de mes projets de carrière sportive, on ne peut être qu'admiratif devant tant de sollicitude. Sac, équipement, cocktail énergisant, tout est parfaitement préparé pour me dégager de ces contraintes d'intendance. Il fait super chaud pour un jour de printemps et ça ne va pas favoriser la résistance des organismes. Du coup, je m'enfile quelques gorgées de Puissance 4, notre principal allié en vue des efforts qui nous attendent. À ce propos, je remercie le ciel et surtout le comité d'organisation d'avoir opté pour un début des hostilités à seize heures. Un moindre mal. Je sens ma mère encore plus nerveuse que d'habitude. Peut-être craint-elle de voir son fils fuir vers la ville voisine pour emprunter sans son consentement un itinéraire de carrière bis. Obnubilée par la bonne organisation de ce déplacement, elle multiplie sèchement les mêmes consignes depuis plusieurs heures. Comme si je risquais d'oublier mon sac ou ma bouteille en pareille circonstance. Nous devons récupérer Pablo chez lui avant de filer vers le théâtre de notre destin. Ici, pas besoin de calculer un trajet ou de tenir compte du trafic pour se rendre d'un point à un autre. Quel que soit votre déplacement, il vous faudra tenir compte uniquement de la vitesse de votre véhicule. Point barre. Les bouchons ? Connaît pas. Les travaux ? Pas davantage. À Mende, rien ne pourrait perturber le cycle naturel de la vie ni la lenteur innée des évènements. La fluidité des déplacements, c'est ce qui permet à mon père de couvrir des zones de chantier improbables. Quand vous devez avaler de bon matin les quarante kilomètres qui vous séparent d'un client, mieux vaut habiter la Lozère que la région parisienne. Quinze jeunes de quatorze à seize ans ont été convoqués. Ils vont former une équipe provisoire, le temps d'un match raccourci. Certains viennent du même club, d'autres non. Sans automatismes ni connaissance des partenaires, nous allons affronter une équipe de jeunes du Nîmes Olympique. Ce mini match de soixante minutes sera précédé de tests physiques et techniques individuels, un registre dans lequel Pablo et moi excellons à chaque entraînement. Si le challenge en valait la peine, nous serions tout à fait capables de faire quelques tours de stade à reculons ou de jongler avec une boîte de conserve. Le football est en nous.

Quatorze heures trente. Mon coéquipier nous attend fièrement devant le 47 de la rue des Cévennes, un maillot de l'équipe de France sur les épaules. Je me demande si nous arborerons un jour ensemble ce même coq sur le cœur. Dévaster le cœur des filles de nos âges ne lui suffit pas. Pablo a littéralement conquis celui d'Yvette, ma mère. Malgré tout ce qui les oppose en apparence, ces deux-là auraient probablement pu devenir amants dans une autre vie, tant leur complicité est évidente. Ils se mettent à papoter dans la voiture en m'excluant totalement d'une conversation passionnante sur les atouts esthétiques du bronzage idéal. J'en viens à me féliciter de m'être assis à l'arrière. Quand Pablo pointe le bout de son nez, personne ne peut reconnaître ma mère : douce, souriante, empathique, attentionnée. Décidément, celle qui pourra se targuer de résister aux assauts du torero du Gévaudan n'est pas encore de ce monde. Il les lui faudra toutes. Quand on n'entend plus les autres, on écoute vivre son corps. Mon ventre fait des siennes. J'ai peut-être exagéré avec les rations de tagliatelles ingurgitées à midi. Ces gargouillis gastriques ressemblent peu à peu à des bruits de siphon noyés dans les dialogues du couple infernal. Je n'y suis pas allé de main morte au déjeuner parce que notre entraîneur nous recommande toujours de privilégier les sucres lents les jours de match. Passionné et cependant très limité, Christian Masella enfonce chaque semaine quelques portes ouvertes à l'entraînement à partir de telle ou telle considération piquée dans les propos d'un coach de renom ou dans un magazine de foot. C'est la raison pour laquelle je ne l'imagine pas capable d'élaborer telle ou telle stratégie diététique. Au vu de ses résultats, on ne peut pas lui en vouloir. Toujours est-il que je m'en veux d'avoir légèrement forcé sur la dose. Respire et tâche de te contrôler, Gaspard : mieux vaut ne pas abuser des toilettes archaïques du stade municipal. La coccinelle de ma mère avale les deux kilomètres en deux temps, trois mouvements. Plus une seule place pour se garer dans un parking qui compte d'habitude au maximum trois voitures. Ma mère suggère de nous déposer devant le monument de notre vie avant de nous souhaiter bonne chance du bout des lèvres. Si l'un d'entre nous parvenait à lire dans ses pensées, il y aurait probablement de quoi être déçu. Je ne peux pas la croire sincère. Pablo et moi sommes déjà entrés dans notre match et il n'est plus question de palabrer les uns avec les autres. Nous avons atteint la phase monacale de notre concentration, celle qui devrait nous permettre de léviter sur le niveau général des candidats au Graal. Le type de l'entrée vérifie identités et convocations. Il fait un soleil de plomb mais le planning nous accorde encore un peu de temps, suffisamment pour espérer encore quelques petits nuages dans le ciel. La douleur abdominale se fait de plus en plus insistante. Impossible de décontracter suffisamment mes muscles qui réclament un peu de répit. Je profite de ces quelques minutes de battement pour abandonner Pablo et filer en direction des chiottes à la turque. Un épisode suffisamment désagréable pour vous épargner les détails de cette effroyable débâcle gastrique.

Cette évacuation salutaire semble m'avoir requinqué. Je rejoins le vestiaire qui s'est transformé durant ce laps de temps en une véritable fourmilière de visages inconnus. Ça gargouille encore un peu dans mon ventre. J'espère que les spasmes m'accorderont une accalmie suffisante. Pablo et moi jouons à domicile et personne ne connaît mieux que nous les moindres recoins de ce stade. Un grand gaillard s'approche avec un maillot du Nîmes Olympique sur les épaules.

— Salut les gars… prenez un maillot rouge dans le carton et gardez vos shorts et vos chaussettes.

— OK…

— Vous allez commencer par une série de jonglages avec une traversée de terrain chronométrée.

— Chronométrée ?

— Et ensuite, coup-francs, corners et reprises de volée. Vous jouez à Mende tous les deux, c'est ça ?

— Ouais, m'sieur…

— Bon, vous en faites pas : après, on fera un petit match d'une heure et vous jouerez contre des jeunes un peu plus expérimentés que vous, mais ça on s'en fout… ce qu'on veut voir, c'est votre technique, votre placement sur le terrain et vos qualités athlétiques. OK, les gars ?

— Ben on va faire le maximum, m'sieur…

— Allez, en tenue !

Le tirage au sort en a voulu ainsi : Pablo devra montrer tout son talent après ma prestation devant les examinateurs. Est-ce vraiment un avantage pour moi ? Après ces trois années d'entraînements intensifs par tous les temps, je ne peux rater la marche de cet escalier princier. Pour traverser le terrain dans sa longueur en un temps record, je sais que je n'ai pas le droit à l'erreur. Mes jongles doivent être suffisamment précis, amples et réguliers pour permettre à mon corps tout entier de rester concentré sur une trajectoire directe. Surtout, garder une posture élégante. Quand un joueur parvient à maintenir une certaine classe dans l'effort, c'est tout bonus pour les observateurs. Au moment où je ramasse le ballon dans le filet que l'intendant me présente, je sens la douleur revenir avec une violence inouïe. Brutale, soudaine, cruelle, inattendue, ciblée, elle m'envahit en provoquant spasmes intestinaux, brûlures et convulsions.

— Hé, petit… qu'est-ce qui t'arrive ?

Mes jambes ne sont plus capables de me maintenir en station verticale. C'est tout mon corps qui chancelle à présent. J'ai mal, j'ai peur, j'ai chaud, j'ai froid et j'ai la tête qui tourne. Je…

J'ouvre un œil, puis deux. Je suis dans le coltard. Allongé sur mon lit avec plusieurs boîtes de médicaments posées en vrac sur la table de chevet, je comprends qu'une intoxication alimentaire a eu raison de tous mes rêves. La terre s'est arrêtée de tourner. C'est désormais une certitude, je ne porterai jamais les couleurs des crocodiles nîmois ou d'un club encore plus prestigieux. Un ventre criblé de parasites m'a éloigné à tout jamais de ce sport qui faisait battre mon cœur. Je devrais être content pour Pablo mais rien ne pourrait atténuer l'aigreur de ma déception. Pas même les coups de fil et petits mots reçus déposés à la maison. Quand l'ambulance m'a évacué vers la clinique, tout le monde a cru que j'allais y passer. Dès mon réveil, j'ai envoyé paître la plupart des gens pour tenter de courir vers le stade et reprendre la place qui était la mienne. C'est à ce moment-là que j'ai senti la seringue s'enfoncer dans mon omoplate et puis plus rien. Me voilà donc exclu de cette quête à laquelle mon pote aura le privilège de participer. Quand je pense à ce rendez-vous manqué, j'ai tout de suite envie de foncer contre le mur pour m'éclater la tête. Histoire de me calmer, je me lève péniblement pour récupérer une feuille de papier rangée dans l'armoire de ma chambre. Sentir sous mes paumes la douceur de la surface, voilà ce qui compte. Rien de meilleur qu'un fin grammage pour garantir une parfaite souplesse. Attaquer une nouvelle figurine en origami est l'une des perspectives les plus apaisantes que je connaisse. Les premiers pliages m'aident à me faire une raison, à retrouver l'énergie nécessaire pour passer à autre chose. Quand on a quatorze ans et que l'ambiance à la maison ressemble davantage à celle d'un monastère qu'à celle d'une table d'auberge espagnole, on a besoin de ce genre de béquille. Le sapin prend forme au contact de mes doigts. Quand j'aurai repris quelques forces, je chausserai mes godillots de randonnée et j'irai dire bonjour à mes amis les arbres. Eux, au moins, ils me comprennent. Un jour, je serai chef des arbres. Il paraît que Pablo est passé ce matin pour ramener mon maillot signé par l'ensemble des candidats à la détection. Un geste empli de compassion que ma mère s'est empressée de louer. En parlant de la louve, je la sens faire craquer de tous ses talons les marches en bois qui mènent à ma chambre.

Gaspard ? Il faut qu'on parle…

— Maintenant ?

— Oui, maintenant. Je sais que tu es vraiment très déçu… c'est peut-être mieux comme ça. Tu sais, le football c'est bien beau, mais ton père et moi, on pense que tu vaux bien mieux…

— C'est-à-dire ?

— On pense que tu as de vraies dispositions. Tu pourrais faire des choses bien plus nobles et plus intéressantes que de courir après un ballon.

— Mais maman…

— Écoute : on en a beaucoup parlé avec Eugène. Entre ses chantiers et ma librairie, on ne peut pas encadrer ta carrière comme il le faudrait et, encore une fois, tu vaux bien mieux que ça !

— Ça veut dire quoi ?

— Ça veut dire que le mieux pour tout le monde serait que tu sois pris en charge. Nous allons t'inscrire au lycée Saint-Joseph de Marvejols. Tu seras pensionnaire la semaine et tu rentreras tous les week-ends. Tu verras, tu me remercieras.

— Mais maman…

— Repose-toi, tu en as besoin…

Je n'ai plus jamais mangé de tagliatelles.

« On connaît maintenant l'identité de ce miraculé du train Montpellier-Paris : Gaspard Blanc, c'est son nom, est originaire de Mende, en Lozère. Il est âgé de 45 ans depuis quelques jours. Il aurait en effet du fêter son anniversaire précisément le jour de la catastrophe… son état demeure critique et le Professeur Galien, le neurochirurgien en charge de ce patient à l'hôpital Saint-Antoine, reste réservé sur son pronostic. Rappelons que les fonctions vitales de Gaspard Blanc sont toujours opérationnelles tandis que son cerveau demeure plongé dans un coma profond. »

PLIAGE N°2

On voit des gens qui avalent des sachets entiers de churros