Ossa arida - Jean-Michel Rico - E-Book

Ossa arida E-Book

Jean-Michel Rico

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Beschreibung

Paris irradiée. Ses catacombes et ses souterrains. Son quotidien de guerre après l'embrasement. Une histoire d'amour. Les batailles dans une campagne française. Tel est le théâtre de cette tragédie relatée par les témoins du futur mené et dominé par le Magistériel. La guerre partout, l'amour surtout et la mort à tous les coups. Par la lecture intimiste du carnet d'un jeune officier, acteur d'une troisième guerre mondiale certaine, je vous ferai découvrir les doutes profonds, les angoisses souvent maladives, les apparentes certitudes d'un soldat se cherchant des restes d'humanité dans l'amour, ultime refuge d'un homme dans la tourmente d'un monde devenant chaotique.

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Seitenzahl: 253

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Jean-Michel Rico

Ossa arida1

Les chroniques de Gabriel

Acte premier

2068

1 Squelettes décharnés

A Tina, mon Ange,

Aux enfants d'incertitude,

A tous les soldats de la Terre.

Cet ouvrage est une copie partielle du journal personnel du capitaine Jean Gabriel, porté disparu durant les terribles combats pour la défense de Paris en 2068.

Il comporte plusieurs témoignages ainsi que des commentaires, textes, poèmes et illustrations.

Les écrits sont restitués dans l'ordre et le format d'origine, sans correction, sans révision. Seul un chapitrage, approuvé par la Loge historique du Magistériel Intérieur, a été ajouté.

Conformément à l'usage, des notes de pages ont été ajoutées par la vénérable loge copiste du Magistériel, afin de préciser, rappeler ou définir certains sigles et appellations utilisées par le capitaine.

Le chapitre se référant à une soutenance de mémoire peut être approfondi par une recherche aux archives du château de Vincennes (salle K, années 2067-68, casier 27 et 28...)

Enfin, ce livre n'est pas un récit de guerre, il s'agit d'une vision intime et authentique de notre passé sanglant et glorieux.

Pour des raisons de confidentialité, les lettres du subnéral Adamov-Medhi, trouvées dans ce carnet ont été retirées.

Ces écrits sont en accordance avec les codex en vigueur, notamment le guide du Pèlerin.

Indice Magistériel: 97 A

Algernon de Saint-Sulpice

Conservateur du musée du Louvres

Floréal, an de grâce 45 a.g

Année de l'apaisement

Conformément à la loi Bradbury, une copie papier et virtuelle de ce livre est conservée et disponible à l'agence des libertés universelles sous le code : Fr 2068-SEDI-QOBU

Journal personnel2

Le 24 mars 2063

Des nuits d'ennui, souvent des instants de peur, parfois des moments de tristesse, trop rarement des fulgurances de plaisir, et toujours le marteau de l'horloge, cette cruelle amante aveugle, qui tue sans jamais faillir.

Des horreurs et des Amours aussi. La mort avant de vivre.

Une impression de gâchis universel qui se répète tel un ruban de Mœbius...

Toutes ces feuilles poussiéreuses sont les témoins désordonnés de mes démons intérieurs, ultimes abimes de mes frayeurs indicibles.

Quelle funeste ironie, j'ai toujours cru être différent, voire même unique. Je pensais tout savoir du peu que j'avais appris. Je suis encore persuadé d'être le nexialiste ultime de Van Vogt dans la quête d'un voyage fantasmé vers l'inconnu.

Illusion avérée d'une existence en apesanteur.

J'ai endurci ma déjà trop courte vie, trouvé l'Amour et je vais inéluctablement rencontrer la Mort.

C'est écrit.

Au plus profond de mon être, je reste farouchement convaincu d'être immortel.

La belle affaire.

2 Cette page a été ajoutée au début de son journal par le capitaine Gabriel

A la guerre, rien ne vaut la victoire"

Douglas Mac Arthur

Sommaire

Chapitre I

Chapitre II

Chapitre III

Chapitre IV

Chapitre V

Chapitre VI

Chapitre VII

Chapitre VIII

Chapitre IX

Chapitre X

Chapitre XI

Chapitre XII

Chapitre XIII

Chapitre I

Martin la Chance

Tombe de Philibert Aspairt

Bivouac du souvenir

Martin la chance

Martin la chance était ton pseudo

Franc tireur et souriant, le jeune idiot.

Un grand et beau parleur, un peu moqueur,

Prêt à tout, même à mourir à l'heure,

Martin la chance, était ton pseudo

Franc tireur et souriant, le jeune idiot.

Sur une mine sans sourciller, tu as marché,

Putain de bol, elle ne s'est pas déclenchée

Martin la chance était ton pseudo

Franc tireur et souriant, le jeune idiot.

Sous un char étais passé, quelle horreur !

Écrasé, on te croyait, que nenni, tu en riais.

Martin la chance était ton pseudo

Franc tireur et souriant, le jeune idiot.

Quant le sniper t'a mouché,

Ta chance, d'un coup, d'un seul, s'est envolée.

Ce n'était pas l'armée de ton salut,

Ta gueule souriante pourtant a disparu.

"Martin la chance" écrit sur le tombeau,

Belle épitaphe pour un idiot.

La mort te dit dans ton malheur,

"Promesse tenue, tu es à l'heure"

" Battez-vous bien aujourd'hui

car demain, vous serez peut-être mort"

Général Saint-Cyr

Avant la seconde prise de la bastille.

Près du Jardin des Plantes

Station de Métro "Gare d'Austerlitz"

Sortie Boulevard de l'hôpital côté numéros impairs nord.

Le 4 mai 2061, à l’aube.

C'était un dimanche sombre du mois de mai, sur le froid sommet d'un escalier aux marches usées de ciment gris.

Une rafale courte d’AK473.

La flamme meurtrière avait attiré mon regard comme une vigie de navire accroche un feu de phare dans une tempête silencieuse. Le premier projectile chanta à nos oreilles le refrain strident du ricochet sur la pierre d'angle. Le second signa d'un trait de sang le bras du sergent Kaminski puis s'en alla former une chorale avec son congénère. Le troisième et dernier, à priori moins précis, traversa le casque de Martin, l'éclaireur de notre groupe, comme s'il n'existait pas.

Quel manque de délicatesse !

Pourtant, cette même balle daigna ralentir son allure afin de pouvoir rendre un dernier hommage à Dame cervelle.

Un hommage très appuyé et plein d'éclats selon les témoins présents. Dés lors, Martin, devenu Martin Le Rouge, est tombé en avant comme s'il entamait une courbette maladroite. Il venait d'accomplir son ultime révérence.

Après cette fausse note, ce fût l'enfer.

Notre ennemi invisible se déchaîna sur notre position devenue précaire. Une mitrailleuse lourde se fit entendre dans une série d'échos étouffés, troublante mélodie grave bien plus pénétrante, à tout point de vue d'ailleurs, que le crépitement aigu des armes de petit calibre. Nous avions été repérés dés notre sortie du métro.

Je donnai le signal du repli.

Avec calme et sans émoi.

Il faut éviter la panique conséquente à la surprise. Déjà, Tania et Konrad tiraient en arrière le corps sans vie de Martin.

On n'abandonne jamais ses camarades, qu'ils soient blessés ou morts. C'est un principe moral qui doit rester immuable. Et on récupère aussi leurs armes, leurs munitions et leurs équipements.

Cela, en revanche est un principe plus pragmatique qui apparaît dans ces temps difficiles comme nécessaire. A peine étions-nous redescendus dans le couloir qu'une roquette modèle standard s'engouffrait dans l'escalier et vomissait ses morceaux de ferraille chauffée à blanc.

Tous les membres du groupe s'étaient allongés sur le sol, le visage plaqué contre le revêtement de béton. Je les avais imités dés que j'avais reconnu le sifflement caractéristique du projectile sans âme.

Un éclat mortel ne tient pas compte en général du grade ou de la qualité de sa victime potentielle. De même une balle a un effet identique sur le soldat, qu'il soit jeune conscrit ou vétéran chevronné. Evidemment, un officier pourrait se sentir rassuré par cette situation apparemment équilibrée, malheureusement pour lui, étant par définition important, il est une cible de choix pour un tireur avisé ou une munition dirigée voire téléguidée. Sans demander notre reste, nous avons couru jusqu'aux guichets désaffectés où se trouvait le point de contrôle numéro dix. Sur le trajet, je donnai l'ordre à Simon de réactiver les pièges et les mines du corridor principal : Si l'ennemi se montrait téméraire et tentait de nous poursuivre, il serait mis en pièces à peu de frais.

A présent, il est à peine midi. Le chef du poste de garde nous accueille sobrement. Nous avons passé la même porte blindée, il y a deux heures, et nous sommes déjà de retour.

Seul Martin ne peut répondre à l'appel du sergent… comme le veut l'usage, c'est le plus gradé qui répond à sa place et ma voix trahit un bref instant ma mélancolie. L'ennemi avait intelligemment défendu ce secteur. L'accès au pont d'Austerlitz est bien fermé ; Bien plus encore, les Autres ne veulent pas que nous menions cette simple reconnaissance, alors qu'il aurait pu organiser une embuscade bien plus meurtrière vers la gare de Lyon ou près du quai de La Râpée.

En règle générale, cela signifie qu'une concentration importante de troupes, prélude d'une offensive de plus grande ampleur stationne à proximité.

La mission de reconnaissance du groupe soixante-quinze est donc terminée.

Malgré la demi-obscurité, je vois des visages qui trahissent notre apparente défaite. Pas une parole n'est prononcée sur le chemin du retour. Encore moins une plaisanterie de salle de garde. Le cliquetis ténu de nos armes et de nos matériels se mêlent aux échos incessants de nos pensées funestes.

Comme d'habitude, la moisissure et l'humidité accompagnent notre marche dans la galerie sud ouest en direction de la place d'Italie.

Aucun éclairage, aucun son naturel, aucune vie apparente. Nos lunettes à intensification de lumière nous permettent de progresser sans hésitation et en relative sécurité. Nous faisons une pause au croisement de l'Esquirol.

Pas un bruit superflu.

A mon tour, je porte le corps sans vie de Martin. Nous croisons Rémy et son groupe qui se rendent vers Jussieu. Quelques murmures de réconfort pour la perte de notre camarade.

Le Capitaine Rémy est un ancien et ses hommes, de sacrés combattants. Leurs paroles simples et leurs gestes amicaux nous font du bien. Ils sont repartis sans bruit, comme des fantômes. Deux parmi eux seront gravement blessés aujourd'hui.

La marche pesante reprend. La galerie devient moins praticable et nous sommes parfois obligés de ramper sur plusieurs dizaines de mètres. La progression est très ralentie surtout lorsque l'on a des blessés et des tués à transporter.

Nous errons tels des spectres opaques et sans relief. Et nous faisons la guerre à d'autres spectres dans cette obscurité confinée et irréelle. Nous nous battons rarement en surface sur les larges boulevards ou les ruelles sinueuses, ce job est plutôt l’affaire des unités appartenant aux corps francs mieux protégées et lourdement armées.

Notre univers quotidien rime avec carrières, galeries, égouts, métro et autres Catacombes : le cœur souterrain de Paris est notre cloaque. Dans les manuels tactiques, on nous appelle soldatsub ou encore catasoldat.

Nous côtoyons les rats, nous vivons et mourrons comme eux, loin de la lumière et des hommes ; en fait, nous sommes des rats, des rats de guerre. Nos actions se résument à des raids commando ou des reconnaissances en secteur tenu par l’ennemi. La suburb ou territoire privilégié de mon unité est bordée au nord par la gare d’Austerlitz, au sud par la place d’Italie, à l’ouest par les chatières de la rue des banquiers et à l’est par la rue d’Esquirol. C’est notre village, notre quartier, notre tombeau.

Le soldat Jean-Paul Martin est mort au combat en surface.

Quelle ironie pour un rat !

Quelque part cela est injuste mais le résultat final est identique pour notre compagnon. Première classe depuis quelques jours, il n’aura cependant droit qu’à un enterrement modeste et sans fanfare. Tel un gisant silencieux à l'intérieur d'une cavité creusée dans la roche presque éternelle.

Il était originaire du Saint-Germain.

A présent, la fatigue se fait cruellement sentir, les esprits sont fermés et les bouches avides d’oxygène restent ouvertes. Le groupe usé atteint le point de contrôle de l’école des arts et métiers. Une petite lampe sous un abat-jour jauni signale une présence humaine.

Assis en tailleur à même la terre humide, derrière un poste radio, Vladimir le veilleur guette la vie souterraine.

" Martin n’est plus, n’est-ce pas ? " murmura-t-il simplement. Pour n’importe qui, cette question aurait une réponse évidente mais Vladimir étant aveugle, cette simple affirmation pourrait passer pour un tour de magie ; en fait, après tant d’années passées dans les labyrinthes souterrains de Paris, ce vieux soldat possède la capacité rare de reconnaître au bruit et à l’odeur quelque chose ou quelqu’un jusqu’à une distance de plusieurs centaines de mètres.

Parfois, il peut même donner le nom d’une personne marchant à un kilomètre de son poste de garde. Je confirme doucement : "AK47, tué sur le coup "

Il opine de la tête dans un soupir et griffonne un papier durant quelques secondes. Avec lui, pas besoin de mot de passe ou autre code électronique ; vous êtes reconnu par Vladimir ou vous êtes abattu par Vladimir.

Et ne vous fiez pas à son apparence fragile et misérable, avant même que vous ne déceliez la présence de ce soldat d’un autre âge, la mort vous aura salué, personnellement. Kaminski dit que c’est un ancien général d’infanterie régulière qui aurait repris du service …

" Vous êtes attendu au PC. Les Italiens sont sur la brèche. Les Autres ont intensifié leurs attaques sur tout le front urbain, seuls les abords ouest du XVème et du XVIème sont tranquilles "

Les Italiens sont les officiers et membres de l’état-major avancé situé place d’Italie d’où probablement l’origine de ces surnoms.

Certains pensent que c’est leur goût pour les pâtes qu’il leur a valu ce sobriquet mais je n’y crois guère, plus personne aujourd’hui ne se nourrit avec des pâtes.

Le PC principal de notre armée urbaine se trouve enterré quelque part dans la région de Satory. Armée est un bien grand mot : constituée des restes des forces militaires de la fédération européenne, elle totalise à peine vingt mille combattants et tout juste trois cents rats. Encerclée dans le sud de Paris intra-muros depuis bientôt une année, elle résiste difficilement aux assauts massifs et incessants des milices ennemies.

Nous sommes repartis vers le sud.

J’entends un déclic.

Vladimir avait branché de nouveau les pièges dans le couloir que nous quittons. Nous atteignons peu de temps après notre repaire, la salle K. J’y laisse mon groupe afin qu’il se remette en condition et s’occupe de la dépouille de Martin. Je rejoins aussitôt par la galerie des Gobelins la salle PTT où se trouve le commandant Julien. Mon bref rapport lui donne la confirmation que l’ennemi s’est renforcé dans le secteur de La Bastille/gare de Lyon et qu’il s’apprête à lancer une offensive par le boulevard de l’hôpital vers le sud en direction probablement des réservoirs d’eau de Montsouris ; Ceux-ci sont vitaux pour notre armée et les quelques centaines de milliers habitants restés cachés depuis les premiers jours de la Grande Insurrection.

Mon officier supérieur direct me remercie, me montre la carte murale où je constate avec amertume que les symboles bleus figurant nos unités au niveau section sont moins nombreux que ceux de l’ennemi en rouge qui représentent des bataillons !

Il me réitère les renseignements optimistes dont il dispose sur une future offensive des armées extérieures en provenance de Bretagne, d’Aquitaine et du Lyonnais.

Paris est devenu Stalingrad, le froid en moins.

Il me remet mon ordre de mission pour le lendemain et le surlendemain ; une mission quotidienne sera dorénavant programmée et la section complète engagée. Sans perdre de temps, je rejoins les hommes qui s’affairent silencieusement sur les armes et le matériel et les informe de la situation. Personne n’est lavé et n’a mangé depuis le matin. Cela est normal, on ne s’occupe de soi qu’après le nettoyage et la vérification du matos. Cela est la règle. Ce n’est pas pour le plaisir du chef mais pour combler la déesse incertitude friande Plan approximatif des souterrains et carrières de Paris4d’attaques surprises et vicieuses. Foi de rat de guerre, on ne sait jamais de quoi sera fait le prochain instant.

Deux heures après, tout le monde avait terminé son repas à base de champignons et de riz puis chacun s'empressait d'aller rejoindre sa "chambre", expression surannée pour désigner une excavation dans la roche aménagée en couchette. Une simple bougie pour éclairer la prière intime, quelques souvenirs de la vie d'autrefois accrochés dans un recoin invisible, puis survient cette désespérante amertume, fidèle compagne nocturne d'un soldat qui a survécu un jour de plus ou plutôt vécu un jour de moins.

Les missions succèdent aux missions. Nous infiltrons les secteurs ennemis inlassablement. Et puis, nous défendons à notre tour, les positions chèrement acquises contre leurs rats, moins bien équipés certes, mais toujours plus nombreux et d'un fanatisme effrayant.

Les jours suivants notre dernière reco, l'ennemi venant de la zone Nord/secteur Bastille a effectivement attaqué en force le boulevard de l'Hôpital.

En avant-garde, il engagea un peloton de vieux blindés de fabrication russe et plusieurs dizaines de combattants volontaires des banlieues. Après avoir franchi le pont sur la Seine, il commença sa progression laissant à sa droite l'entrée nord du Jardin des plantes. Devant le silence des armes de nos réguliers des compagnies franches Saint-Michel et Quartier latin, les miliciens appuyés par les chars descendirent le boulevard avec la totalité de leurs effectifs.

Dés alors que les derniers éléments de l'avant-garde avaient passé le pont, notre PC décida de refermer la nasse. Nos mines souterraines situées sous le bitume et déclenchées à distance créèrent un cratère sous l'accès sud du pont, ravageant du même coup leur poste de commandement avancé : ces amateurs n'avaient pas pris la précaution de dépolluer les abords du pont !

Coupés de l'arrière et sans chef pour coordonner leur action, les Autres tentèrent de se camoufler dans les immeubles, la gare et les stations de métro.

Au milieu des cris et des explosions divers, nous imaginions leur effroi en découvrant trop tard les mines, pièges et autres surprises mortelles qui les attendaient.

A cela s'ajoutaient les tirs efficaces de nos snipers et armes automatiques. L'ennemi était cloué et avait perdu l'initiative.

Des toits, des fenêtres et des lucarnes de caves nos tireurs antichars lancèrent leurs roquettes ou missiles tueurs sur les véhicules, les transformant en carcasses fumantes en l'espace de quelques minutes.

La messe était dite ou plutôt l'oraison funèbre était accomplie.

Ce combat pour Montsouris était terminé.

Une demi-heure avait suffi pour décimer l'ennemi.

Soixante-quatorze tués, une cinquantaine de blessés et prisonniers furent ses pertes. Nous déplorions seulement trois morts et onze blessés. Devant cet échec, le commandement ennemi retira les troupes placées sur l'autre rive. Nos fantassins profitèrent de ce répit pour reprendre leurs postes de combat le long de la rive gauche. Cette manœuvre permit à nos sapeurs de colmater la brèche faite par nos mines souterraines.

Le général Mayer commandant le secteur donna l'ordre de prendre ce pont abandonné par l'adversaire. Appuyée par le 501eme escadron blindé, la compagnie franche de Saint-Michel s'empara du pont et s'y enterra en posture de défense ferme. L'intention de nos chefs était semble-t-il, de pousser vers Bastille afin de créer une tête de pont au-delà de la Seine. Plusieurs groupes de reconnaissance ont aussitôt traversé et commencé leur mission de renseignement. Nous allons les rejoindre cette nuit et effectuer une couverture face à l'est souterrain sous l'avenue Daumesnil.

Nous passons le point de contrôle numéro dix.

A nouveau, notre petit détachement emprunte le trajet utilisé quelques jours auparavant pour atteindre le dernier poste avancé tenu par la Compagnie St Michel.

Une partie de nos pièges avait été involontairement activée par un ennemi qui s'était hasardé sur notre territoire.

Ce qui avait ressemblé jadis à un milicien sécessionniste gisait à présent sur le côté du couloir. L'homme sans vie montrait fièrement ses yeux vides lentement noircis par une mort inéluctable. Ainsi, un spectateur pouvait s'il le souhaitait s'attarder afin de contempler ce calvaire, œuvre d'artiste morbide en mal d'horreur funeste. Mais il fallait supporter bien plus que cette vision funéraire : il y avait l'odeur ou plutôt une véritable pestilence rendant le spectacle insoutenable, source de dégoût et d'écœurement.

Quelle que soit sa vie antérieure, il semble qu'un cadavre sent toujours très fort, c'est apparemment son unique manière de nier la mort.

Tous mes compagnons d'armes détournent le regard et tentent vainement de cloîtrer leurs sens. La mort est toujours là, insidieuse, effrayant les bêtes et indisposant les hommes.

Ce soldat est mort depuis trois jours, une victime de plus dans cette guerre pour libérer Paris. La mine à effet dirigé l'avait terrassé sur place. Aucune chance de survivre.

Plus personne dans la colonne ne compte à présent les cadavres rencontrés. Plus loin, près des escaliers de sortie, un groupe entier de miliciens avait été décimé dans une embuscade et seules, quelques mouches, ces parasites de la faucheuse, continuaient de s'y intéresser. Cependant, si la mort rôde, elle prend différents aspects, comme pour ce vieil homme qui, hier avait été signalé, pendu à un réverbère plus que centenaire.

Qu'importe, ce quartier déserté par les hommes présente un peu plus chaque jour l'aspect d'un cimetière et ses derniers habitants prennent très souvent la pose pour compléter l'ultime fresque mortuaire.

Il fait nuit.

Pratiquement pas d'éclairage public. La lune peu gênée par les nuages est cependant trop présente à mon goût. Les lunettes à intensification de lumière sont devenues inutiles, il faudra continuer avec les infrarouges. Nos combinaisons treillis sont réglées automatiquement sur la température et la pression ambiante. Nous sommes alors difficilement détectables.

Les tenues standards des réguliers en revanche ne possèdent que le système "caméléon" qui permet d'ajuster automatiquement ou en manuel la couleur apparente du treillis pour améliorer le camouflage.

Avantageuses pour la progression et le combat, toutes ces avancés technologiques ont un prix : leur rareté, leur entretien sophistiqué et l'alimentation en énergie. Pour les troupes terrestres, les capteurs solaires des tenues suffisent à entretenir les batteries dorsales, en revanche pour les quelques forces souterraines dont nous faisons parti, il est nécessaire d'économiser l'énergie et d'utiliser des capteurs thermiques intégrés dans le corps du fantassin. Ceux-ci sont un bon complément des récepteurs de lumière résiduelle provenant des égouts et des lucarnes.

Un discret signal lumineux codé provenant du pont nous invite à progresser à l'extérieur. C'était le moment le plus dangereux, un découvert relatif de cent mètres, terrain de jeu du sniper moyennement équipé ou du milicien attentif et chanceux. Nous sommes sept dans le groupe, le reste de la section rejoindra plus tard les secteurs que nous aurons déterminés après la reconnaissance.

Outre votre serviteur et chef de section, il y a le chef du groupe, le sergent-chef Kaminski, d'origine polonaise avec ses deux UZI et sa panoplie de grenades, Carter, le mitrailleur lourd, Tania, l' éclaireuse, avec ses couteaux et sa paire de pistolets Glock, le petit Johanssen, armé du Lance roquette compact bien plus grand que lui, Konrad, notre prêtre infirmier armé de sa bible et du sac de soins, et enfin Simon, l'artificier de service, spécialistes des pièges en tout genre et armé d'une arbalète de précision, pour le cas où…

Martin était le second éclaireur de ce groupe.

Tania est ma protégée, la meilleure d'entre nous, intelligente, courageuse, véritable amazone moderne, dans son uniforme de combat dernier cri. Je crois que tous en pince un peu pour elle; c'est certainement une erreur mais qu'importe, il vaut mieux les remords que les regrets.

Notre matos fait des envieux chez les réguliers. Caméra Vidéo Miniature ou CVM, radios underground permettant la liaison moyenne distance dans les sous-sols, armes à silencieux avec récupérateurs d'étuis, combinaisons neutres et casque léger renforcé. Pour ce dernier, je reste sceptique quant à sa réelle efficacité.

Il y a aussi quelques accessoires allant des cordes hyper filaires aux magnets pour l'escalade. Toutes ces aides au combat suburbain ne permettent pas hélas de s'orienter et de se repérer. Il n'y a plus de satellites donc plus de GPO ni même l'antique GPS. Restent les boussoles et les cartes devenues très rares. Quand elles existent, elles demeurent cachées car il faut éviter à tout prix que les Autres ne puissent les utiliser.

Ce principe impose d'autres précautions : chaque soldat qui a mémorisé une bonne partie des souterrains doit, en cas de capture utiliser sa pilule létale plutôt que de risquer de parler sous la torture. Chacun se souvient des plans souterrains à sa manière.

En ce qui me concerne, j'utilise des mots personnels pour les

lieux ou points de passage puis des nombres pour les distances. Ensuite je les code pour plus de sûreté mais sans utiliser d'ordinateur car ils sont trop faciles à pénétrer ou à attaquer.

Un simple chiffrement polyalphabétique pour les missions temporaires et un code à clef unique itératif pour les actions à long terme, un code de Vernam, le plus souvent ou ce bon vieux chiffrement matriciel premier de Hill.

La guerre souterraine ou infraterraine est très particulière car elle mélange à des degrés divers l'art du commando, les modes d'action de la guérilla et les tactiques de combat traditionnelles et modernes.

La coordination des groupes est ardue car il faut avoir une connaissance approfondie des souterrains et seuls les plus anciens et les plus doués d'entre nous qui avons survécu peuvent tenir ce rôle de "cerveaux".

Pour environ soixante groupes opérationnels, il n'y a que quatre cerveaux en activité. Ils sont vitaux car sans eux, nous ne ferions que nous entretuer ou nous perdre dans ces labyrinthes sans même nous en rendre compte, tel un Philibert5.

La surface est défendue par les Corps Francs et les réguliers. Nous, les rats protégeons nos souterrains et attaquons ceux de l'ennemi.

Sans répit et sans pitié.

L'art du piège est notre métier. Incertitude et Foudroyance, sont mes principes. Peur et destruction, voilà leurs effets sur l'ennemi. Martin n'avait pas eu le temps d'avoir peur mais une certitude cependant : Martin est mort.

Chaque perte dans nos rangs provoque une remise en question de chacun. Du chef avant tout. Pas du tireur ennemi.

Notre moral en prend un coup et la peur cachée maladroitement revient insidieusement et vous prend sans état d'âme.

Celui qui n'a pas peur est inconscient ou fou à lier. Bayard, quant à lui, n'a pas peur et pourtant, il est de toutes les missions et fait le coup de feu comme chaque membre du groupe. Il a plus de cinquante missions à son actif et n'a jamais eu d'égratignures. Il reste silencieux et ne se plaint jamais. Il est devenu notre mascotte et porte-bonheur.

En vérité, ce super soldat n'est pas humain, Bayard est un cafard adulte et vit dans sa boîte de titanium accrochée au sac du prêtre. Il nous redonne courage car il ne connaît pas la peur. En tout cas, il ne l'a jamais dit à quiconque. Malheureusement pour un soldat humain, la peur est présente, omniprésente, à chaque mission ou plutôt juste avant la mission, lorsque chacun pense à son avenir à très court terme et imagine toutes les désagréables éventualités.

Quelle apparence prendra la Mort aujourd'hui : une balle ordinaire, un éclat pervers, une mine judicieusement placée, un couteau émoussé ou une baïonnette effilée, un fil coupe membre de boucher, une roquette insouciante, un paisible filet électrocutant, une chausse-trappe sans âge, une irradiation invisible, un gaz incapacitant ou neurotoxique à souhait, une fine cordelette de strangulation, une rustique pelle de combat, un coup de crosse grossier, une machette exotique, une hache solitaire, une imperturbable chenille de char, un tir fratricide forcément malheureux, une noyade volontaire ou accidentelle, la faim inattendue, la soif aliénante, les rats, les vrais, l'effondrement soudain d'un immeuble, le poison violent ou clopin-clopant, la vibrante tronçonneuse, le lance-flammes alléchant, les perfides aiguilles de sarbacane, les pièges vicieux en tout genre ou notre bonne vieille copine, la pilule de cyanure. La réponse viendra en temps voulu même si ce dernier est compté.

Et j'en oublie certainement.

Dans mon cas, je pense à la mort la nuit, les veilles de combat et j'aboutis à la même conclusion : j'espère simplement m'en sortir comme tous les gars sous mes ordres. Mais on ne doit pas uniquement espérer, oh non ! Car seuls l'entraînement et la qualité de notre action au quotidien peuvent être garants de notre survie… et une grande part de chance aussi.

"Qui a dit : L'espoir est le premier pas sur la route du désenchantement ? " lança l'instructeur à la volée...

Silence pesant dans la salle de cours d'histoire et de philosophie militaire. Notre cher professeur adorait faire des effets de manche, car nous savions tous qu'il n'attendait pas seulement une réponse directe et scolaire du genre général X ou philosophe Y. Encore fallait-il la connaître. En fait, ce qui intéressait l'instructeur, c'était avant tout la signification et la portée de la citation dans son contexte.

"Allons Messieurs les officiers, vous êtes les futurs grands stratèges de nos armées, lancez-vous, et si vous ne connaissez pas l'auteur, essayez de donner une explication motivée et argumentée ! "

L'Instructeur colonel Denisov est l'un des intervenants les plus appréciés mais le plus craint de l'école de guerre appliquée. Cela a été un grand soulagement de le retrouver. Il n'avait guère changé depuis le collège et nos retrouvailles furent très chaleureuses. Une relation particulière s'était instaurée car il avait connu mon père, adjudant dans les corps francs de Provence en garnison actuellement dans les Pyrénées devenues le Front Sud.

Parmi les autres personnes dans la confidence se trouvait le Capitaine Del Lucio, mon ancien instructeur au camp de Coët et qui commande une compagnie d'assaut urbain. C'est une nouvelle unité d'élite chargée de la conquête de cités et zones fortement urbanisées des banlieues. Il y avait aussi le subnéral commandant l'école des cadets et enfin, Pierre, mon frère que je n'ai pas vu depuis une année. Il est pilote d'aérophaseur, et capitaine de corvette depuis peu dans l'escadron des "Cigognes".

"Lieutenant de second rang Gabriel, vous avez certainement une idée sur la signification de cette phrase, je vais vous mettre sur la voie. Il s'agissait d'un officier faisant partie d'une arme dont les modes de combat se résument à deux composantes principales. D'une part, une très longue attente faite d'entraînement et de maintien en condition, complétée par une action rapide, brutale et souvent décisive…" D'une voix que je souhaitais la plus ferme possible, je répondis :

"Je pense qu'il s'agit d'un soldatsub, monsieur, peut-être le subnéral De Pardaillan"

Le soupir de Denisov en dit long :

"Evidemment, un soldatsub et vous citez un des rares auteurs issus de cette brillante arme, et bien non, jeune homme, ce n'est pas la réponse que j'attendais.

Bien que la définition corresponde, le rat est tel que vous le prétendez. Ils passent son temps à s'entraîner et à attendre dans les catas avant l'action brutale qui nous apporte victoire ou défaite, et le plus souvent la mort.

Seulement voilà, vous êtes tombé dans le piège, vous et les autres ignorants qu'ils soient du corps d'infanterie, des corps francs, des blindés ou du génie, tous, sans exception, auriez donné des réponses équivalentes.

C'est à dire sans recul historique et sans réflexion approfondie car vous ne réfléchissez pas et ne lisez pas assez… c'est manifeste…

Bon, passons là dessus. A présent, monsieur Gabriel, quelle est selon vous la signification de cette pensée à la fois admirable et désespérante pour un soldat?

Tentez de vous rattraper"

Encore moi, décidément, il avait des intentions belliqueuses à mon égard ; j'étais coincé, il me fallait répondre quelque chose et sur le ton de la prière, je m'entendis annoncer :