Otis - Yannick Beaupuis - E-Book

Otis E-Book

Yannick Beaupuis

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Beschreibung

Deux jeunes garçons, que rien ne rapproche sinon leur âge, essayent de trouver leur place dans deux mondes bien différents. Otis grandit dans le campement des hybrides, des créatures mi-hommes mi-animaux qui l’ont adopté depuis longtemps et qui vivent entre l’Arbre-source incandescent et la forêt ténébreuse peuplée d’Ombres redoutables. Ulysse, lui, va à l’école, comme tous les enfants, mais sa différence l’éloigne trop souvent des autres et est même le prétexte au rejet de certains. Sauront-ils vaincre les épreuves qui s’imposeront à eux ? Et, d’une manière ou d’une autre, leur destin est-il lié ?

Sous ses aspects de conte fantastique, ce roman aborde le thème des enfants souffrant de troubles du développement (syndrome d’Asperger / autisme) et leurs difficultés à appréhender les autres et le monde qui les entoure. Il permet de rappeler que la différence est une richesse et que seule l’intégration avec d’autres dits "normaux" leur permet de progresser et de vaincre leur handicap.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Yannick BEAUPUIS a publié Le boulanger des croissants chez Balivernes, récit écologique sur la destruction de l’environnement et la décroissance, la BD HeEL chez Delcourt avec Anne Renaud (prix BDGest’art du premier album et prix jeune Talent e la BD), et Le bestiaire loufoque avec François Roussel chez Circonflexe. Enseignant dans la vie de tous les jours, Gourournithorynque le reste du temps (une sorte d’ornythorinque-garou), il partage son écriture entre les albums jeunesse aux illustrations souvent à base de modèles, pâte à modeler et maquettes et les BDs.

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Seitenzahl: 201

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Couverture

SOMMAIRE

Couverture

Dédicace

Remerciements

Page de titre

Chapitre I

Chapitre II

Chapitre III

Chapitre IV

Chapitre V

Chapitre VI

Chapitre VII

Chapitre VIII

Chapitre IX

Chapitre X

Chapitre XI

Chapitre XII

Épilogue

Mentions légales

Colophon

Points de repère

Couverture

Dédicace

À Matteo

Remerciements

Je tiens à remercier chaleureusement pour leur aide et leur relecture :

Muriel, Michel, Delphine, Franck, Gilles, Fabrice, Thomas, Pierre et Marie-Christine.

Y.B.

 

 

Illustration de couverture : Yannick Beaupuis

 

www.balivernes.com

Page de titre

OTIS

Yannick Beaupuis

Balivernes

CHAPITRE I

— Vite maman, c’est aujourd’hui !

Sur le chemin de l’école, Ulysse hâtait le pas et s’efforçait de ne pas courir. Il était si pressé qu’il tractait sa mère en la tirant par la main. Héléna accéléra l’allure et un sourire s’épanouit sur ses lèvres, elle se sentait si heureuse quand son fils était comme ça. Mais lorsque au détour d’une rue, elle aperçut l’établissement scolaire, les à-coups sur son bras s’intensifièrent et son sourire devint moue.

— Vite maman ! répéta le garçon.

Lassée de sentir son coude malmené, Héléna attrapa l’enfant par la taille et se lança dans un sprint improvisé. Porté à l’horizontale, le nez en avant, Ulysse avait la sensation de voler tel Pégase, le cheval ailé. Son rire éclata entre les immeubles. Sur les trottoirs, des élèves amusés les pointaient du doigt et attiraient l’attention de leurs parents. Certains paraissaient attendris alors que d’autres secouaient la tête avec un pincement de lèvres navré. Mais l’enfant et sa mère n’en avaient même pas conscience.

— Encore, maman. Plus vite, plus vite, insista le garçon qui battait des bras pour imiter le mouvement d’ailes de la monture de Thésée.

Quand ils atteignirent le portail de l’école, Héléna le redressa et le posa à terre, essoufflée. Ulysse scruta la cour de récréation et repéra rapidement Delphine, son institutrice. Il se précipita d’un bond vers elle, esquiva deux enfants qui jouaient ensemble et dut en contourner d’autres qui s’obstinaient à se trouver sur son chemin. Puis il se planta aux pieds de la maîtresse, le nez en l’air, les bras dans le dos et les yeux grands ouverts.

— Voilà mon petit prodige ! Bonjour, Ulysse, lui dit Delphine en se penchant vers lui.

Ulysse ne répondit pas, Pégase semblait déjà oublié et il se contenta de la regarder.

Les cris d’écoliers résonnaient sous le préau et les tympans d’Héléna protestèrent lorsqu’elle le traversa. Elle s’inquiéta pour son fils qui ne supportait pas les bruits stridents, mais il avait l’air tellement absorbé qu’il ne semblait pas les entendre. Elle salua l’institutrice qui se tenait accroupie à hauteur de l’enfant, puis caressa tendrement la tignasse de son garçon en lui demandant :

— Alors ?

— Alors ? reprit Ulysse, le regard toujours braqué sur la maîtresse.

— Alors quoi ? dit l’enseignante d’un ton bienveillant.

Le garçon ne répondit pas, il se retenait de trépigner.

— Tu devrais expliquer à Delphine ce que tu attends d’elle, lui précisa sa mère.

— Les résultats ! dit-il d’un ton évident.

L’institutrice saisit enfin ce que son élève si particulier désirait.

— Ah, les résultats du concours ! dit-elle en pointant l’index vers l’enfant, mais en prenant soin de ne pas le toucher. Je comptai les annoncer devant la classe entière, mais puisque tu es si impatient, je vais te les donner tout de suite. Mais, s’il te plaît, ajouta-t-elle en redressant le doigt, ne dis rien aux autres avant moi.

Le garçon, les yeux brillants de satisfaction, hocha la tête avec gratitude.

— Grâce à ton exposé sur l’Odyssée, dit l’institutrice à voix basse, nous avons obtenu le deuxième prix de la catégorie CM2, et la récompense nous sera remise lundi, lors de notre visite au musée.

Le visage de l’enfant se délita instantanément, et le reste de son corps suivit. C’est comme si toute l’énergie de sa jeunesse avait été aspirée en un éclair par une créature maléfique qui s’en serait repue. Et l’ombre du monstre se déployait désormais vers sa mère.

Au moment où elle sentit sa gorge se nouer, Héléna se ressaisit et ouvrit les bras. Mais Ulysse se détourna.

Il s’éloigna au ralenti, hébété, les yeux presque clos. Les deux femmes savaient qu’il était préférable de le laisser seul et, impuissantes, elles le regardèrent prendre le chemin du petit coin de cour reculé où il avait pris l’habitude de se réfugier en début d’année.

— Je ne m’attendais pas à cette réaction, dit Delphine.

— Ce projet était son obsession depuis deux mois, lui répondit Helena. Il ne parlait que de ça, ne vivait que pour ça. Il s’est tellement investi qu’il n’a jamais envisagé une seconde place.

— Je suis désolée.

— Ce n’est rien, j’ai bien tenté de le mettre en garde, mais il était obnubilé par son exposé.

— Exposé est un faible mot pour le travail qu’il a rendu. Il était si complet et si précis que le jury a dû penser que ce n’était pas la production d’un enfant tout seul. C’est sans doute ce qui explique la seconde place.

— C’est bien possible, dit Héléna en tournant le regard vers son fils.

Il était assis, plus loin, adossé à un mur, les genoux dans les bras et la tête sur les genoux. Il se balançait. D’avant en arrière, son dos heurtait la paroi de brique dans un rythme lancinant.

— Mais ne vous inquiétez pas, reprit-elle en s’efforçant de faire bonne figure, il va s’en remettre rapidement grâce au travail que vous accomplissez ici avec lui. Je ne pourrais jamais assez vous remercier. Si par malheur, une telle déception était arrivée dans son ancienne école, il aurait mis des mois à s’en relever.

Une sonnerie stridente retentit, annonçant le début de la classe et la fin de l’entretien. Héléna attendit qu’elle cesse durant d’interminables secondes et salua la maîtresse. Puis, sans quitter Ulysse des yeux, elle se dirigea vers la sortie. À l’extérieur, un père et son fils se précipitaient pour tenter de passer le portail de l’école avant que la gardienne ne le referme. L’homme, devancé par l’enfant, bouscula involontairement Héléna, mais ne prit pas la peine de s’excuser. Le visage rouge de colère ou d’avoir trop couru, il criait :

— Je te préviens Cyril, pas de bagarre aujourd’hui !

La lumière déclinait. Pourtant ce n’était que le matin et la journée avait commencé sous un ciel resplendissant. Mais l’Arbre-source s’assombrissait.

Le groupe, arrivé à ses abords un peu plus tôt, avait décidé d’écourter son incursion et de retourner au campement. Trois créatures mi-homme mi-animal ainsi qu’un jeune garçon portaient péniblement de lourdes pierres et descendaient un versant de colline que surplombait un arbre démesuré. Bien qu’il s’agisse d’un bois extrêmement dense dont tous les troncs s’enchevêtraient les uns dans les autres au point de n’en faire qu’un, tout le monde l’appelait « l’Arbre », car il en présentait la forme générale. Il trônait au sommet de l’unique colline des environs, et dominait une immense prairie qui s’inclinait doucement à ses pieds. Sa base, large de plusieurs centaines de mètres, était constituée d’une multitude de chênes ancestraux qui se déployaient aussi bien en racines tentaculaires vers le bas des coteaux qu’en ramifications majestueuses qui se perdaient dans les cieux. À l’instar d’une gigantesque luciole, sa feuillure était nimbée d’un halo chatoyant qui illuminait la colline, la clairière et la forêt qui lui succédait. Cette dernière s’étendait à perte de vue et de tous côtés comme si l’Arbre-source était le centre d’un univers. Une mer de feuillages couleur émeraude ondulait ainsi jusqu’à l’horizon et s’assombrissait à mesure que la lumière de l’Arbre perdait de son ardeur. Au loin, la coloration des frondaisons semblait être absorbée par on ne sait quel maléfice et, en devenant charbonneuse, marquait la frontière de la redoutable forêt ténébreuse. Mais l’Arbre-source, qui avait resplendi durant des mois sur des lieues et des lieues, ne diffusait plus en ce moment qu’une lueur blafarde et la noirceur qui le cernait semblait vouloir resserrer son étreinte sur lui.

Otis peinait à transporter la pierre qu’il maintenait au creux de ses bras. Le garçon ne devait pas avoir plus de dix ans et il commençait à perdre les rondeurs de l’enfance. Petit, les yeux en amande et rieurs, il débordait d’énergie, à l’image de sa chevelure rousse qui partait en tous sens. Mais pour l’heure, il grimaçait, car ses muscles se tétanisaient. La tâche qu’il effectuait en valait-elle la peine, il en doutait. Leur retour précipité ne lui avait pas permis de choisir la runique qu’il transportait. « Runique », c’était le nom qu’il donnait à ces pierres, car en certaines occasions, elles se recouvraient de runes, lettres d’un alphabet qu’il était le seul à savoir déchiffrer. Ne pouvant lire la roche tout en marchant, il reporta son attention sur ses amis. Lou, l’hybride homme-loup, masse de muscles et de poils drus avait pris la tête du groupe et, comme à son habitude, cherchait à impressionner ses camarades en portant la plus grosse des runiques. À quelques pas derrière lui, se tenait Ursul l’homme-ours qui, bien que deux fois plus grand et large que son compagnon canin, dégageait une sensation de sérénité plutôt que de force. Puis il regarda Mina qui marchait à ses côtés, la seule fille de la bande. Une femme-féline gracieuse et volubile, dont la queue élancée balançait au rythme de ses pas feutrés.

— Mais c’est que ça pèse plus lourd qu’un éléphant obèse en plomb ce truc-là ! grommela Lou en raffermissant sa prise sur la pierre.

Le loup se conduisait là comme à son habitude, la réflexion après l’action. Mais comme il était plus fier que présomptueux, il renonçait rarement aux tâches qu’il entreprenait.

— Dis-moi, lui rétorqua Mina d’un ton badin, toi qui te vantes d’être l’animal le plus fort, le plus solide, le plus robuste de la forêt, comment expliques-tu qu’une félidée menue, gracile, voire fluette comme moi puisse s’acquitter de la même tâche sans rechigner ?

Les deux hybrides aimaient à se chamailler, mais la pierre était si lourde que Lou devait mobiliser toutes ses ressources pour la porter.

— Un, c’est un travail pour les bœufs et on n’est pas fait pour ça. Deux, ça sert à rien, réussit-il à dire en soufflant bruyamment.

— Tu subodores donc que l’édification des murs est futile, superflue ou même vaine.

Le loup lâcha brusquement la roche qui alla s’enfoncer à moitié dans la terre. Poursuivre l’altercation avec Mina était une bonne excuse pour se soulager du fardeau. Aussi, il mit les mains sur les hanches, posa un pied sur la runique et bomba le torse en une posture de défi.

— Les murs, ça s’escalade et de toute façon, les Ombres ne me font pas peur… Si je ne m’épuisais dans cette corvée inutile, elles n’oseraient même pas se frotter à la puissance du grand Lou.

La féline allait répliquer quand elle vit Ursul élever la pierre qu’il portait jusqu’à la hauteur de ses yeux plissés.

— Une force infinie peut-elle déplacer une montagne inamovible ? annonça-t-il de la voix profonde qu’il utilisait pour proférer ses sagesses coutumières.

— Quoi ? demanda Lou en fronçant un sourcil et en soulevant l’autre.

Mais plutôt que de traduire, Mina, Ursul et l’enfant restèrent de pierre et attendirent que leur ami récupère la sienne. L’homme-loup s’évertua à ramasser la roche rendue glissante par la terre et dut s’y reprendre à trois fois. Puis il redoubla d’efforts pour rattraper ses camarades qui avaient déjà repris la route.

Les quatre compagnons dépassèrent les premiers arbres qui s’épanouissaient à mi-hauteur de la colline, là où la pente commençait à faiblir. Plus ils descendaient, plus la clairière laissait place à un sous-bois qui se densifiait et qui forçait le groupe à louvoyer entre des troncs et des pierres runiques parsemées. Ces roches, que l’on trouvait en grande quantité au pied de l’Arbre-source et dont certaines avaient roulé au bas de la colline, se raréfiaient au rythme de leur avancée. En effet la plupart d’entre elles avaient été ramassées par le passé pour édifier des murs d’enceinte autour de précédents campements. Ceux-ci avaient été successivement abandonnés par la communauté dont faisaient partie Otis et ses amis, au rythme des variations de lumière de l’Arbre-source. Ne pouvant vivre qu’à mi-distance entre la colline et la forêt ténébreuse, ils avaient dû déplacer leur campement à de nombreuses reprises. Durant leur laborieux retour, le petit groupe dépassa un bon nombre de ces vestiges aux murs éboulés pour finalement déboucher sur une large trouée. Ils étaient enfin arrivés à destination.

Le village, qui n’était rien d’autre qu’un campement amélioré, se présentait comme un assemblage hétéroclite de tentes, de yourtes et autres tipis. Certaines habitations s’adossaient tant bien que mal aux arbres, tandis que d’autres, plus vastes, disposaient d’un toit tendu entre plusieurs troncs. Les hybrides qui les occupaient vivaient aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur, et comme la moitié des meubles et autres ustensiles traînaient sur des mètres alentour, ils étaient mis en commun avec les voisins. Plus loin, des murs de hauteurs disparates ceignaient la clairière où s’était installée la communauté. Destinées à la protéger aussi bien de la forêt ténébreuse que de l’Arbre-source, les élévations de pierres étaient en perpétuelle construction et en particulier dans ces deux directions.

Otis et ses amis déposèrent avec soulagement les runiques qu’ils transportaient dans la zone de triage. C’était une simple bande de terre où les pierres s’amoncelaient en différents tas. Le monticule principal était aussi haut que le garçon et d’autres, plus petits, présentaient des roches triées où des maçons venaient s’approvisionner pour aller renforcer l’enceinte du campement. Leur tâche achevée, Ursul, Mina et l’enfant s’assirent à même les minéraux en soupirant. Lou, qui avait l’impression que le poids de sa runique avait distendu ses bras de manière disproportionnée, faisait rire ses amis en imitant le chimpanzé. Otis sourit puis contempla le village, le premier campement à avoir pris une telle ampleur. Mais rapidement il déchanta. Il avait repéré l’hybride buffle tant redouté : Taurus, l’intendant général.

La bête était plus corpulente qu’Ursul et bien plus en muscles que Lou. Son envergure était considérable, non en raison de la taille de ses membres qui étaient plus épais que longs, mais à cause de ses immenses cornes. Elles partaient droit à l’horizontale, en de redoutables courbes qui s’affinaient et dont l’extrémité pointait vers l’avant. Elles s’étendaient tant que l’animal paraissait plus large que haut. L’intendant général levait un fouet de cuir au-dessus de sa tête et menaçait un homme-faucon terrorisé. L’infortuné se tenait au pied d’une yourte dont il venait d’entamer le démontage. Mais Taurus n’avait pas l’air disposé à le laisser continuer. Il lui ordonna de cesser immédiatement sa tâche et de remonter sur la structure en perche de châtaignier pour la recouvrir à nouveau. L’oiseau obéit, mais il peina à hisser le lourd feutre qui servait de couverture à l’habitation. Le bovidé s’impatienta et fit claquer le fouet à quelques centimètres du bec de l’hybride pour l’inciter à accélérer. Puis, afin de repérer un oisif qui pourrait aider l’incapable, il balaya le village des yeux. Lorsque son regard se fixa les yeux sur l’enfant, il en oublia ce qu’il cherchait et fonça sur lui au pas de charge.

Les foulées de la bête étaient si pesantes qu’Otis crut sentir la terre vibrer sous ses pieds, mais il ne bougea pas. Il n’avait nulle part où aller. S’arrêtant à quelques centimètres de lui, le buffle le domina de toute sa stature en arborant un rictus terrifiant. L’intensité de l’effort l’avait instantanément couvert d’une sueur épaisse et huileuse qui s’évaporait en brume nauséabonde et dégoulinait sur son poil luisant.

— Te voilà enfin ! fulmina Taurus. Mais où étais-tu passé ?

Les poings crispés et les naseaux dilatés, il entama un mouvement de recul pour armer la longue lanière de cuir au-dessus de ses cornes. Mais Mina en profita pour se placer entre eux.

— Veuillez excuser notre retard, notre langueur, notre inconsistance, monsieur l’intendant général, mais voici une somptueuse, magnifique, incroyable récolte. Contemplez ces runiques à peine nées de l’Arbre-source. Elles brillent, rutilent, resplendissent et font preuve d’une solidité à toute épreuve.

— Je n’ai que faire de la beauté de tes pierres, nous construisons des murs d’enceinte ici, pas un palais, rugit le taureau qui imperceptiblement infléchissait le bras. Vous êtes trop lents !

— Oui, effectivement, vous avez raison, dit Mina en feignant l’humilité. Nous irons les chercher plus rapidement, plus prestement, plus promptement la prochaine fois.

— Ou sinon il vous en cuira, croyez-moi. Et vous y retournez immédiatement !

— Non, répondit l’enfant.

— Tu oses discuter mes ordres ! hurla l’intendant en tendant le manche du fouet vers lui.

La chatte leva les mains dans un geste d’apaisement.

— Il veut simplement dire qu’il serait plus sage de trier, classer, inventorier les pierres, maintenant que nous les avons récoltées en grande, en forte, en considérable quantité, dit-elle.

Les dents serrées à s’en casser les molaires, Taurus écarta la féline et se colla nez à nez avec le garçon.

— Tu as de la chance d’être le seul à savoir lire ces runes, petit homme. Mais dès que tu as terminé le tri, tu te précipites à la lisière, compris !

L’odeur qui émanait des naseaux du buffle était si forte qu’Otis avait l’impression de la sentir sur sa langue. Il ne put réprimer une grimace de dégoût et détourna la tête. Estimant avoir été suffisamment clair, l’intendant se redressa et toisa l’enfant. Puis il s’éloigna d’un pas volontairement lourd et fit claquer son fouet d’un geste menaçant. Otis, pantois, le regarda partir. Mais quelle brute, quelle brute épaisse ! Pourquoi était-ce lui qui régissait le campement ? Alors que ses trois amis se rapprochaient pour lui apporter réconfort, il tourna le dos au despote et s’agenouilla sur le monticule.

Il prit quelques secondes de répit, puis enveloppa une runique de ses mains. Il essaya d’en ressentir la texture en glissant les doigts le long de ses failles et de ses éclats. Il soupesa la pierre en la faisant rouler dans ses paumes et tenta d’en éprouver toute sa masse. Mais comme rien ne se produisait, malgré toute sa concentration, il ferma les yeux et posa le front à même la roche. Elle se mit alors à scintiller puis à rayonner de mille feux et lorsque la lumière traversa ses paupières closes, Otis les ouvrit à nouveau. Il se recula pour mieux contempler la runique et détailla les symboles phosphorescents qui se détachaient désormais de sa surface. Carrés, cercles et autres triangles effilés étincelaient comme autant de formes géométriques et s’entrecroisaient en suivant les structures du minéral. Le garçon connaissait cette écriture, il la déchiffrait sans effort et sans jamais l’avoir apprise. Elle lui permettait notamment de reconnaître les pierres et de les trier. Lorsque des runiques apparentées étaient assemblées dans un mur, la résistance de la construction était renforcée. Otis donna la roche à Lou et ce dernier la déposa à l’endroit que l’enfant lui indiquait. Puis l’ours et la chatte se rangèrent en file indienne derrière l’hybride et le tri commença.

Plus tard, la lueur d’une rune se refléta sur la pupille devenue brillante du garçon. Il en avait reconnu une, une de celles qu’il attendait.

— Une pierre pour notre cairn ! s’exclama-t-il en retenant un tremblement.

Ursul, qui s’apprêtait à saisir la roche, la tapota de la pointe d’une griffe.

— Seuls ceux qui élèvent des murs se retrouvent à leurs pieds, commenta-t-il.

— En voilà une autre… puis une autre, dit l’enfant dont la voix trahissait l’excitation.

— Il y en a trop pour les cacher et il va falloir les emporter, déclara Lou qui venait de rejoindre la file.

Plus loin et à l’insu de Taurus, ils avaient commencé l’édification d’un nouveau cairn, un assemblage de pierres runiques qui prenait la forme d’une arche. Destinées à les protéger des dangers qui entouraient le village, ces constructions aux géométries diverses étaient bien plus efficaces que de simples murs. La magie qui en émanait leur offrait sécurité et recelait d’autres mystères qui ne demandaient qu’à se manifester. Le mouvement de tête de droite à gauche de Mina interrompit les pensées d’Otis.

— Le chef, l’intendant, le tyran ne nous laissera, ni le loisir, ni l’occasion, ni l’opportunité de nous esquiver, dit-elle.

— Alors je vais chercher de l’aide, rétorqua Lou instantanément. Puis, il détala comme un lapin.

Peu de temps après, il revint accompagné de trois hybrides moutons qui prirent place dans la file sans aucune question. Le tri pouvant continuer, les amis d’Otis s’éclipsèrent en emportant les précieux minéraux.

CHAPITRE II

— Après la remise du prix, nous visiterons le musée avec un guide spécialisé, dit Delphine en s’adressant à l’ensemble de la classe.

L’institutrice avait attendu le plus longtemps possible pour maintenir le suspense et avait cédé dans l’après-midi, à quelques minutes de l’heure de la récréation. Agités, les enfants astiquaient les chaises de leurs fesses et bavardaient en pensant être discrets, mais l’un d’entre eux faisait exception. Charlotte, elle, écoutait avec attention et s’enthousiasmait à l’idée de partir en sortie le lundi suivant. La fillette avait bien pris part au tonitruant hourra que les élèves avaient lancé lorsqu’ils avaient appris le résultat du concours, mais comme elle tenait à son image d’écolière sage et appliquée, elle se contentait maintenant de sourire à pleines dents. Elle partageait tant de traits communs avec l’institutrice qu’on les prenait souvent pour mère et fille. Toutes deux brunes avec des cheveux qui tombaient jusqu’aux épaules, elles présentaient un visage rond moucheté de taches de rousseur, que l’adulte s’efforçait de dissimuler sous un léger fond de teint. Outre les aspects physiques, l’intérêt que portait Charlotte à l’école était à la mesure de celui de Delphine. L’une avait soif d’apprendre, l’autre d’enseigner. « Plus tard, je serai maîtresse » avait-elle l’habitude de dire lorsqu’on l’interrogeait sur son avenir. Et c’était donc tout naturellement qu’elle s’était rapprochée d’Ulysse, son voisin de table qui avait souvent besoin d’aide ou tout simplement de soutien. Sentant sa présence à ses côtés, elle posa son regard sur lui et lui envoya un remerciement muet. Elle lui était reconnaissante de leur avoir fait gagner la visite guidée dans les réserves du musée. Ils allaient explorer un lieu mystérieux, presque sacré et découvrir des œuvres hors d’atteinte du commun des mortels. Charlotte avait un penchant pour ce qui était un peu différent, un peu à part. Elle aimait gratter la surface de ce qui l’entourait pour dévoiler ce qu’elle dissimulait. C’était souvent surprenant, parfois amusant et même lorsque n’apparaissait que du banal, elle pouvait au moins extirper de sa cervelle les questions incongrues qui s’y bousculaient sans cesse.

— Et je vous rappelle qu’il me manque toujours des autorisations parentales, dit l’institutrice en consultant une liste qu’elle venait de retirer de son tiroir. Je n’ai pas celles de… Sandra, Yanis et Cyril. Occupez-vous-en ce week-end, car si vous ne me les rendez pas lundi à la première heure, vous ne pourrez pas participer à la sortie.

Les deux premiers élèves acquiescèrent vivement, mais Cyril se renfrogna et s’enfonça un peu plus dans l’attitude bourrue qu’il avait adopté depuis le matin. Charlotte lui trouvait sa tête des mauvais jours, lorsqu’un rien pouvait déclencher une bagarre. Il était adossé à sa chaise, les bras croisés et le menton rentré. Même à deux rangées de tables derrière elle, Charlotte pouvait l’entendre grommeler et soupirer d’ennui. Ce n’était pas le garçon le plus grand ni le plus costaud de la classe, mais beaucoup le craignaient. Il n’était pas foncièrement méchant, mais comme il s’exprimait plus facilement avec son corps qu’avec des mots, il chahutait sans cesse. Et sa pratique intense du rugby lui permettait de s’imposer physiquement.

Charlotte se promit de l’éviter pendant la récréation qui n’allait pas tarder à sonner et reporta son attention sur la maîtresse. Delphine les priait de sortir les cahiers de liaison et lui tendait une liasse de feuilles photocopiées et découpées. La fillette s’en empara et comme souvent, en fit la distribution aux élèves afin qu’ils les collent dans les carnets de correspondance. Il s’agissait d’un mot demandant aux parents de fournir le repas de midi lors de l’excursion scolaire.