Où Est-Elle - Jean-Paul Hohman - E-Book

Où Est-Elle E-Book

Jean-Paul Hohman

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Beschreibung

L’extraordinaire combat d’Olivier Beinstein, parti à la recherche de sa petite fille de trois ans et demi, enlevée en pleine guerre, au cours de l’année 1941.
Vingt-trois années d’une difficile enquête, parsemées d'embûches, de dangers et de rebondissements, mues par l'espoir viscéral et entêté d'enfin la retrouver…
Traversant plusieurs fois la France occupée, à vélo ou même à pied ; interné dans un camp de travail nazi d’où il parviendra à s’échapper, il sillonnera différents pays jusqu’au Canada et la Guadeloupe, sur les traces d'indices qui peuvent le mener à la vérité…
Jusqu’au jour où…

À PROPOS DE L'AUTEUR

Jean-Paul Hohman n’a rien d’un écrivain, du moins c’est ce que lui disait sa famille. Pourtant, depuis l’adolescence, il écrit des histoires qui prennent au cœur, où l’imaginaire se confond avec le réel, subtilement portées par son talent de conteur. Auteur de romans, pièces de théâtre et poésies, il n’a qu’une ambition : vous fasciner…

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Seitenzahl: 752

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Jean-Paul HOHMAN

Où Est-Elle ?

Roman

Cet ouvrage a été composé et imprimé en France par Libre 2 Lire

www.libre2lire.fr – [email protected], Rue du Calvaire – 11600 ARAGON

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

ISBN Papier : 978-2-38157-160-7ISBN Numérique : 978-2-38157-161-4

Dépôt légal : 2021

© Libre2Lire, 2021

Chapitre premier

– PARIS 1937 –

Station de métro Porte de Clignancourt.

Dimanche 7 février.

Il est quatorze heures. Le quai est bondé. Des passagers indifférents à leur environnement, qui attendent en silence, avec des visages froids, tristes, et impersonnels.

Dans son costume cintré, recouvert d’un lourd manteau de laine, Olivier guette l’arrivée de la prochaine rame. Son regard perdu dans la grande gueule engorgée d’ombre du tunnel, qui vomit ses deux rails en provenance de nulle part.

À ses pieds, le ballast est parsemé de mégots de cigarettes, de papiers gras froissés, de boîtes et de petits paquets vides, jetés par les passagers. Un rat traverse peureusement, à grands coups puissants de ses petites pattes griffues, pour se jeter dans la large déchirure d’une fissure, sous la contremarche du quai.

Un grondement sourd se fait entendre. Deux petites lumières tremblantes apparaissent, qui incisent l’ombre profonde du long corridor. Deux petits phares ronds, qui s’agrandissent au rythme du grondement qui croît. Puis s’ensuit le sifflement assourdissant des freins qui chuintent. Le quai tremble. Un violent souffle d’air enveloppe le quai. Le métro arrive. Olivier monte.

Le wagon est faiblement éclairé par les lueurs molles et blafardes des lampes parsemées au plafond. Des éclats asthéniques de lumière, comme autant d’éclats de tristesse, qui se posent sur le plancher, écrasés par le poids des lourdes fatigues quotidiennes des usagers. Les sièges, en bois vernis, sont marqués par les frottements répétés des passages. Un effluve âcre pique la gorge. Mélange froid de fumée de cigarettes et de sueur fétide.

La rame frémit, suivit d’une secousse sèche. Le chant criard du moteur qui s’élance résonne. Le métro repart.

Olivier reste debout devant la porte, nez à la vitre. Il aime regarder ces longs murs noirs qui défilent, semblables à un paysage charbonné qui fuit le long des câblages accrochés aux parois du tunnel. Secoué par la vitesse, les balancements et les sursauts des roues d’acier, il a fermement empoigné le loquet fermé de la porte, pour assurer son équilibre. Les deux jambes écartées.

Douze stations jusqu’à Châtelet. Trente-cinq minutes de secousses ininterrompues. Puis il traverse à pied le long couloir qui le mène jusqu’à la correspondance Château de Vincennes. Une nouvelle ligne, une nouvelle rame, un nouveau wagon, qu’il emprunte jusqu’au terminus. Monte dans un autobus ensuite, pour rejoindre Nogent-sur-Marne.

Dehors, les rues sont blanchies par le gel. Un froid vif, piquant. Le ciel est d’un bleu limpide. Le vent du nord qui balaye les rues se plaque par bouffées glacées sur les longs rubans d’asphalte. Sur les bords de la marne, les arbres sont brutalement secoués par de violentes bourrasques. Les troncs grincent sournoisement. De puissantes longes de vents sifflent comme des serpents dans les branches décharnées. D’épais nuages de poussière s’élèvent en tournoyant.

Olivier est seul. Pas même une silhouette pressée à l’horizon avec des pas qui tintent sur les pavés du trottoir. Il marche jusqu’à la guinguette, à grandes enjambées rapides pour se réchauffer.

*

Assise dans la pénombre, derrière la piste de danse, Murielle regarde fixement l’homme qui vient d’entrer et qui se glisse subrepticement dans la foule des spectateurs.

Vêtu d’un costume sombre rayé, agrémenté d’une églantine à la boutonnière. Élancé, les épaules larges et puissantes. Le corps souple, balancé à chaque pas par une démarche féline. Des cheveux châtains, légèrement pommadés, plaqués sur les tempes. Un regard doux, éclairé par des yeux d’un bleu intense, semés de paillettes d’or. Un nez fin, droit. Une bouche rieuse, bien dessinée. Des lèvres fraîches, finement ourlées, faiblement entrouvertes qui découvrent des dents neuves immaculées.

Il est beau.

La plupart des femmes qui le remarquent ne peuvent s’empêcher de le regarder avec insistance. Parfois une tête se penche discrètement, pour se confier à la voisine « T’as vu ? Avec un comme lui, je ne dirai pas non ! » « Faudrait être difficile ! ».

Olivier Beinstein a tout juste 25 ans.

Il est entré dans ce petit bal pour passer un dimanche au bord de l’eau. Au bord de Marne.

Il se sent seul, trop seul. Il a envie de parler, de voir d’entendre. De danser aussi. Danser, c’est une excuse. Sa timidité lui interdit tout autre procédé.

Son verre à la main, il se sent gauche. Que fait-il là ? Vraiment !

Il regarde distraitement les danseurs, leurs mouvements chaloupés, puis les femmes attablées coiffées de bérets, de chapeaux fleuris ou emplumés, agrémentés de tours de cous frisés au petit fer. Leurs compagnons portent des cravates rouges, des pochettes écarlates, des églantines noyées dans la masse des complets bien brossés, aux gilets strictement boutonnés sur les cols de celluloïd. D’autres sont simplement habillés de chandails en grosse laine avec leurs initiales brodées sur le cœur.

Le vin blanc des coteaux de Nogent coule généreusement, accompagnant une joie de vivre coutumière à la guinguette.

Au rythme de l’orchestre, les mélodies s’enchaînent pour animer la piste de danse fraîchement cirée.

Au son d’une java vache, un couple s’exhibe sous les applaudissements des spectateurs qui les entourent. Des foulards rouges autour du cou, vêtus de pulls marins rayés et de pantalons moulants, ils dansent à petits pas rapides. Les cheveux gominés, l’homme enserre sa partenaire, qui se cambre. On dit que c’est la danse des voyous…

Puis les thèmes se succèdent au son de l’accordéon. Des tangos, des paso doble. Olivier dévisage les jeunes femmes. Il en cherche une, seule, comme lui.

Son regard se fige soudain sur un visage oblong, encadré par une longue cascade de cheveux noirs, dont les yeux verts, en amande, d’une étonnante clarté, scintillent à chaque reflet de la boule de cristal qui tourne au plafond. Les lèvres sont fines, bien dessinées, surmontées d’un nez droit légèrement poudré.

Il fixe intensément cette inconnue assise au fond de la salle, dans un recoin sombre.

Voyant qu’un homme s’apprête à l’inviter, il se précipite.

— Vous dansez !

Elle ne répond pas, mais se lève, et les trois temps d’une valse les entraînent dans un tourbillon majestueux. Trois valses, quatre valses, ils s’étourdissent. Les archets pleurent sur des mélodies viennoises.

La piste de danse s’est emplie de robes vaporeuses aux tissus soyeux qui virevoltent. L’intensité des projecteurs diminue. Commence alors une série de blues ; des slows langoureux.

La pénombre, propice à l’abandon des corps accentue leur beauté sculpturale.

Ils ressentent le besoin d’être l’un contre l’autre.

Olivier sent le souffle court de sa partenaire.

Il entraîne soudain Murielle au fond de la salle derrière une colonne isolée gavée d’ombre pour l’étreindre.

Quatre heures du matin.

Les musiciens rangent leurs instruments. L’aube ne va plus tarder. Ils quittent les lieux sans but, serrés l’un contre l’autre. De quais en venelles, Olivier et Murielle traversent Nogent.

La ville s’éveille.

Les commerçants d’un marché déchargent leurs fourgons à la lueur de lampes à alcool. Le halo, coupé court de l’enseigne d’un hôtel désuet les attire, ils ne sentent que leur désir. Ils louent une chambre qu’ils ne voient pas.

Ils se découvrent enfin dans la pénombre d’une pièce sordide.

Olivier dégrafe doucement la robe de taffetas vert qui tombe à terre.

Murielle se tourne vers lui ; il est à sa merci, comme souffrant, il gémit doucement, puis se redresse soudain, s’agenouille pour l’admirer, la caresser aussi.

Il caresse ses longs cheveux soyeux, pose doucement sa bouche sur ses lèvres, descend dans son cou, sur ses seins, sur son ventre…

Une violente jouissance qui la fait crier la surprend, puis ils se possèdent avec un incessant plaisir.

Le souffle court, ils restent ensuite immobiles, figés, jambes entrelacées, mains étreintes.

Les yeux fermés.

Elle se demande comment elle en est arrivée là, au bout de son envie, de son accomplissement.

— C’est la première fois, dit-elle.

Chapitre 2

Olivier vit à Saint-Denis, dans une petite chambre mansardée aussi froide l’hiver qu’étouffante l’été.

Employé dans une entreprise métallurgique, il se lève chaque matin à cinq heures. Déjeune d’un café chaud accompagné d’une tranche de pain beurrée, puis se lave et s’habille. Il se rend ensuite à l’arrêt d’autobus pour prendre celui de six heures, qui le dépose à Paris, porte de Clignancourt. Puis le métro jusqu’à l’usine proche de la porte d’Orléans. Trois quarts d’heure d’un trajet ennuyeux.

Ses grands yeux bleus, aux paupières mi-closes, embués de sommeil, les traits tirés, le teint blafard, le visage creusé de fatigue, il est comme la plupart des passagers : épuisé par les cinquante heures de travail hebdomadaire auxquelles viennent s’ajouter de nombreuses heures de transport. Seuls, les arrêts successifs du métro à chacune des stations semblent le ramener à la vie. Alors, il se passe nerveusement la main dans les cheveux, bâille doucement, puis s’enfonce à nouveau dans une semi-somnolence jusqu’au terminus où il descend.

Rentré le soir vers vingt heures trente, il n’a qu’une envie : se coucher et dormir.

Il gagne quatre cents francs par mois. Un bien maigre salaire pour assurer le train de vie quotidien et permettre d’aller danser tous les week-ends. D’autant qu’il est toujours élégamment vêtu d’un complet dernier cri, souvent agrémenté d’une églantine à la boutonnière.

Pour payer ses dépenses, il économise sur la nourriture et saute un repas sur deux quand ce n’est pas deux sur trois.

Il épouse les idées du Front Populaire et participe depuis plus d’une année à chacun des rassemblements revendicatifs.

Il aime la foule des grandes manifestations de masse qui emplissent les plus larges artères de Paris où le cortège des militants anonymes défile.

C’est bien la gauche toute entière qui descend dans la rue. Ils viennent de partout. Les provinciaux, en cars, en camions ou en camionnettes. Ceux de la proche banlieue, en autobus. Les autres, les plus nombreux, ceux de Paris, en métro, pour converger vers la Bastille et défiler drapeaux rouges déployés, cols ouverts et saluts poings fermés.

À chaque station de métro, des sourires entendus, des interjections amicales accueillent les nouveaux arrivants simplement reconnaissables parce qu’ils arrivent en groupe, avec toute leur bonne humeur et leur cordialité habituelle et parce que leurs propos, tenus à haute voix, sont sans ambiguïté. Sans compter les drapeaux qu’ils portent logés dans les longs cylindres de moleskine, les énormes banderoles et les pancartes porteuses de slogans.

À chaque point de regroupement, ils se congratulent, s’interpellent. L’heure avance, la foule grossit. Lorsqu’un chant s’élève d’un groupe, les autres groupes le reprennent, l’amplifient de proche en proche.

La tête du cortège est partie depuis plus d’une heure et de nombreux groupes sont encore immobiles. Puis, comme brutalement aspiré, le groupe s’ébranle. Les pancartes sont hissées, les drapeaux et les banderoles brandis, c’est parti… De l’instant où ils se mettent en route, jusqu’au moment de la dislocation, bien des heures plus tard, ils chantent et crient jusqu’à devenir aphones.

Ils chantent l’internationale, la Marseillaise, la carmagnole, Ah ! Ça ira ! Avec d’innombrables variantes de textes dictées par l’actualité politique et plus gravement de beaux chants patriotiques et révolutionnaires venus d’URSS

Le soir, glacés en février, épuisés par la chaleur l’été, le plus souvent enroués ou sans voix, les pieds couverts de poussière, ils se retrouvent dans le métro bondé où ils se contentent de remarquer ceux qui n’en viennent pas. C’est l’affirmation d’une force collective et d’une solidarité indiscutable du monde ouvrier dont les échanges de vues et controverses sont encore plus largement discutés les jours suivants sur les lieux de travail.

— Olivier… Olivier… Crie une voix provenant de la foule. Eh ! Regarde, on est là…

C’est Lucien, son camarade de travail, dit « Petit ver » en raison de son mètre cinquante et de son aspect chétif, l’œil malicieux, les cheveux en bataille et le visage émacié.

— On va leur faire voir de quoi on est capable à ces bourgeois de merde… On est si nombreux qu’on va éclater Paris… Pas vrai Olivier ?
— Je crois que c’est la dernière fois que je viens.
— T’es fou ?
— Peut-être ! Pourquoi toujours manifester ? La CGT c’est le communisme avant tout. Rien d’autre. Nous avons obtenu ce que nous voulions ! C’est quoi maintenant ? Le Bolchevisme pur et dur ? Ça fait plus d’un an que ça dure. Et je ne suis plus convaincu aujourd’hui par ces gens-là. Ils nous mentent. Je suis contre le stalinisme et pour la liberté. Ils nous mènent en bateau.
— Quand même ! On a obtenu les vacances. La réduction des heures de travail. On peut faire plus…
— Tu rêves… J’aime le caractère bon enfant des manifestations, nos chants, nos cris, mais tout à une fin. C’est la dernière fois.
— T’as vu comment on est ? Les mains cagneuses, blessées de partout. Et ta gueule, tu l’as regardée ? On dirait un crevard à cause de la fatigue… Il faut continuer. Il faut se battre encore… Crois-moi.
— Non. Pour moi, c’est fini.

Olivier est persuadé que ces manifestations continuelles n’apporteront plus rien. Bien au contraire, la classe dirigeante risque de se rebeller plus qu’il ne le faudrait et les avantages acquis peuvent très bien être remis en question si la droite revient un jour au pouvoir.

Et puis il est inquiet de la tournure politique. Les partis fascistes de l’extrême droite se développent. Ils défilent également de plus en plus souvent, armés de matraques, de gourdins parfois même de pistolets ou de revolvers sous l’œil quelque peu bienveillant des policiers.

La politique n’est plus qu’une succession de mouvements ininterrompus, tout en contrastes, comme le soleil et les nuages, le chaud et le froid.

Ça a été les premiers congés payés, les « Trains de plaisir du Front Populaire » payés par les billets Lagrange avec la coutumière grogne des « Gens de bien » pour qui ces trains signifient la fin d’une époque et la perversion de la Côte d’Azur. Pour les bénéficiaires, c’est voir la mer, enfin ! Ce sont les joyeuses saucissonnades sur les galets ou sur le sable.

Georges RAVON, journaliste au Figaro, rivalise dans ses chroniques, avec la presse de droite et d’extrême droite, dont les pamphlets condamnent régulièrement les « Apaches » du Front Populaire et l’invasion des lieux de villégiature de la haute bourgeoisie par les « Salopards en casquettes ».

C’est également le meeting de Clichy du parti socialiste ressenti comme une provocation par la population qui a tourné au drame. Une contre-manifestation a été organisée par le maire et les élus communistes. Des coups de feu ont éclaté et le service d’ordre a tiré. Cinq morts et deux cents blessés sont à déplorer. C’est une brutale aggravation des relations entre partis politiques et syndicats ouvriers associés dans le Front Populaire. Pour les militants, tout s’est passé comme si « On » avait voulu briser le ressort du Front Populaire. Et il est vrai qu’après avoir tiré sur la foule, après ces morts et ces blessés, quelque chose a été brisé.

C’est également les crimes de sang en nette recrudescence. La démission de Doriot, puis celle du gouvernement Blum. Le démantèlement des activistes de la « Cagoule » à la suite des assassinats de Jean-Baptiste Navachine, Lætitia Toureaux, les frères Rosselli et les attentats à la bombe de la rue Boissière et de la rue de Presbourg… Mais il existe d’autres organisations clandestines auxquelles, même le Maréchal Pétain apporte sa prudente bénédiction.

Olivier est inquiet. L’Allemagne et l’Italie sont dirigées par les fascistes, l’Espagne est en pleine guerre civile. Que va-t-il se passer en France ?

Chapitre 3

Les jours, les semaines, les mois passent…

Avec Murielle, ça fait six mois qu’ils se connaissent, et trois mois et demi qu’ils vivent ensemble. Ils ont emménagé dans un petit studio meublé de la rue Hanovre, proche de la place de l’opéra à Paris.

Six mois de bonheur. Six mois sur le nuage cotonneux d’un amour fou.

Il n’y a plus d’instants, où la pensée de l’un ne va pas vers l’autre.

Ils ne sont plus qu’un déchaînement de sentiments. Une accumulation de petites attentions continuellement renouvelées.

Aux heures où ils travaillent, éloignés l’un de l’autre, ils se sentent déchirés. Du plus profond de leurs racines montent des bouffées passionnées.

Lorsqu’Olivier est à l’usine, il ne pense qu’à elle. Il lui parle comme si elle était là. Il lui dit qu’il l’aime. S’imagine en train de l’embrasser, la caresser. Il lui parle sans arrêt. Lui chuchote continuellement des mots d’amour. Il ne fait plus que cela : il aime. Il ne travaille plus, il l’aime…

À chaque nouvelle bouffée de pensées, ses yeux bleus sont encore plus bleus ; ses cheveux châtains, encore plus châtains ; sa bouche aux gracieux contours, encore plus gracieuse ; ses lèvres vermeilles, encore plus vermeilles ; son regard doux, encore plus doux.

Quand il ne pense pas à elle, il ignore où se sont perdues ses pensées. Il les a oubliées. Il n’y a qu’elle qu’il n’oublie pas. Il ne peut pas. Il ne pourra jamais.

Il ignore ses repas. Ne prête pas attention à ce qu’il mange. Il mange par amour. Il se nourrit d’amour, se nourrit d’elle.

Sa passion le rend encore plus beau en le drapant d’un voile de bonheur.

Pour Murielle c’est la même ivresse, la même fureur, la même fièvre, les mêmes folies, les mêmes joies : le même bonheur.

Ils vivent dans la plus grande insouciance. Pour l’un comme pour l’autre, ils sont réciproquement leur unique et seul pôle d’intérêt. La vie, les autres, le travail, le métro, la foule, la ville, tout s’est embrumé. Ils ne voient plus qu’eux.

Alors ils décident d’unir leurs destins.

Une cérémonie sans fioritures ni autres invités que leurs deux témoins : deux collègues de travail avec lesquels ils ont noué une amitié récente. Claire, qui est secrétaire dans la succursale automobile où Murielle occupe un poste de réceptionniste, et Charles, adjoint de direction dans la même usine qu’Olivier.

Réciproquement issus de l’assistance publique, ils n’ont pas de famille, et si peu d’amis !

Un mariage tout simple à la mairie de leur quartier.

Murielle est vêtue d’une longue robe de soie blanche, et coiffée d’une capuche soyeuse agrémentée d’un voile de tulle. Olivier porte un smoking noir, loué pour la circonstance, une chemise blanche, au col amidonné, et une cravate papillon.

— Mademoiselle Murielle DUVEAU, acceptez-vous de prendre pour époux Monsieur Olivier Beinstein ici présent ?
— Oui !
— Monsieur Olivier Beinstein, acceptez-vous de prendre pour épouse Mademoiselle Murielle DUVEAU ici présente ?
— Oui !
— Je vous déclare mari et femme, unis par les liens du mariage… Proclame solennellement le maire avec un grand sourire satisfait, je vous prie de bien vouloir signer là, sur le registre s’il vous plaît…

Ce jour de leur union est bien plus qu’un simple aboutissement. Pour eux, c’est le début d’une vie romanesque. Il leur semble que les années à venir resteront enveloppées d’un nuage romantique tout aussi cotonneux que les mois écoulés. Ils voudraient des enfants. Murielle en voudrait trois. Fonder une famille unie, heureuse, qui offrirait à ses progénitures l’amour qu’elle n’a jamais reçu.

Ils ont du bonheur partout : dans leurs têtes, dans leurs voix, dans leurs mains enlacées, dans leurs poitrines et dans leurs ventres. Leurs cœurs battent du même rythme, leurs yeux regardent les mêmes chemins, leurs mains ont les mêmes caresses, leurs sentiments la même intensité. Leurs deux corps suent et tremblent des mêmes joies.

Sur la terre, et jusque dans ses plus lointains abysses, résonne leur mélodie amoureuse. Un prodigieux chant, dont l’écho s’élance pour s’envoler vers les profondeurs intestines du ciel, jusqu’à leur étoile. Celle qu’ils ont choisie au cours d’une merveilleuse nuit bleue. Une de ces nuits d’été couvertes d’astres féeriques suivis de leurs longues traînes d’or qui scintillent.

Leur sortie de la mairie se fait solennelle sous les applaudissements des nombreux autres invités du mariage suivant. Puis ils partent à pied. Ils marchent dans la rue, bras dessus, bras dessous, en compagnie de leurs deux témoins. Ils se rendent dans un restaurant renommé, proche de leur domicile, où ils y ont réservé un petit salon privé, pour fêter l’événement.

— Tu vois ! Regarde comme il est heureux ! Confie Murielle à son amie Claire en désignant Olivier d’un signe de tête, qui rit à pleine gorge avec Charles, son témoin, je crois qu’il est comme moi… C’est le plus beau jour de sa vie…
— Je le crois également. Vous êtes si bien assortis !
— Ce sont surtout les sentiments.
— C’est également un bien bel homme et ça compte.
— C’est vrai ! Et agréable à vivre. C’est l’homme le plus attentionné qu’une femme puisse rêver d’épouser.
— Tu as trouvé la perle rare !
— En quelque sorte…
— Passons à table ! lance joyeusement Olivier, et buvons à l’amour.
— À l’amour ! répond Charles qui lève son verre de champagne.
— À l’amour ! répondent en chœur Murielle et Claire qui lèvent également leurs verres.

Debout, face à leurs places respectives, ils portent les coupes à leurs lèvres. Les hommes vident leurs verres d’un trait, les femmes à petites gorgées.

Ils s’asseyent ensuite.

La danse du service commence. Un garçon de salle passe de place en place, pour déposer de grandes assiettées d’un foie gras de canard ferme, enserré par son filament de graisse moelleuse. Pendant que le sommelier, serviette au bras, verse le vin de Sauternes dans les verres. Un vin jaune qui s’écoule souplement, chargé de fleurs de lumière. Dans les verres le vin attend, soudainement plat et lourd comme du plomb.

— Goûtez-moi ça ! C’est un poème ! dit Olivier qui vient d’en boire une petite gorgée.
— Merveilleux, répond Charles. Je pense qu’il serait souhaitable que nous vous offrions nos cadeaux avant d’avoir la tête emportée par le vin. Qu’en penses-tu Claire ?
— Je suis de ton avis, la tête me tourne déjà !
— J’ai longtemps cherché pour trouver un cadeau original, dit Charles qui tend un paquet, fermé par une faveur torsadée qui pend joyeusement, puis en désespoir de cause, je me suis rabattu sur le sempiternel plateau de fromage. L’originalité tient dans le seul espoir de vos prochaines invitations.
— Nous y comptons bien, répond Olivier.
— En ce qui me concerne, j’ai préféré l’argenterie, lance Claire qui offre également son cadeau.
— Oh ! Tu t’en es souvenue ? S’exclame Murielle qui vient d’ouvrir le paquet, cela fait plus de trois mois que j’avais remarqué cette théière dans la vitrine de l’antiquaire… C’est une folie !… Viens que je t’embrasse… Regarde chéri, comme elle est belle ! dit Murielle, qui tend l’antique théière d’argent massif au manche d’ivoire, à Olivier.
— Magnifique ! Merci !… Mille fois merci à tous les deux, dit-il une pointe d’émotion dans la voix. C’est le plus beau jour de ma vie, pour deux raisons. La première parce que je viens d’épouser celle qui m’a donné tant d’amour depuis le premier jour de notre rencontre. La seconde parce que ce sont les premiers cadeaux que je reçois dans ma vie. C’est bête ! Mais ça m’émeut…

Entre le foie gras et le tournedos Rossini, Olivier chante. Entre les girolles et le fromage, c’est Murielle qui chante. Et à la pièce montée, ils chantent tous les quatre. Les vins de Sauternes, de Saint-Émilion, de Chambertin, et de Champagne aidant, ils chantent et rient jusqu’à l’aube.

Leur vie a désormais pris un nouveau sens.

Leurs corps s’enivrent de nouvelles ardeurs. Un déchaînement de passions impossible à refréner. Ils sont si bien ensemble, qu’ils ne sortent même plus, confinés dans leur studio à distiller des mots d’amour.

*

Une année s’est écoulée depuis leur première rencontre.

Douze mois d’un bonheur sans tache.

Murielle est souffrante. De désagréables maux de ventre, accompagnés de vomissements. Elle a pourtant continuellement faim. Faim de fraises. Une envie constante de fraises, qu’Olivier court quotidiennement acheter chez l’épicier voisin.

Assis dans le bureau d’un médecin, ils sont anxieux.

— L’examen ne fait aucun doute. Vous êtes enceinte Madame.

Bouche bée, Murielle se tourne vers son époux en le regardant tendrement.

Le visage d’Olivier s’est éclairé. Une vie de lui, d’eux. L’aboutissement de leur bonheur.

— Fille ? Garçon ? demande-t-il.
— Je l’ignore ! C’est impossible à dire. Trop tôt, répond le médecin.

Il est fabuleusement heureux. Il rêve. Il imagine déjà le ventre rebondi de Murielle. Les frémissements de la vie qui va s’y développer, qu’il sentira sous ses caresses. Il y posera son oreille, écoutera. Peut-être entendra-t-il un nouveau cœur qui bat ou le simple bruit sourd d’un corps qui se meut.

La nouvelle a d’abord explosé dans son esprit. Une réalité flamboyante qui l’a ébloui. Il a donné la vie… Son amour à semé la vie… C’est son sang qui court dans ce miracle, déjà détaché de lui. Lui Olivier Beinstein, l’enfant oublié par la D.A.S.S au fond d’un orphelinat.

Et puis il commence à penser. Il comprend toute l’importance de l’avenir. Dans le tremblement de ses lèvres, par-delà l’exaltation provoquée par la nouvelle, se dessinent de nouveaux horizons. La vraie vie va commencer. Deux êtres qui vont dépendre du poids de ses mains.

Il va devoir construire un avenir solide. Murielle compte sur lui. Sur qui d’autre pourrait-elle compter ? Elle n’a plus de famille, elle aussi. Elle a quitté l’orphelinat il y a six ans. Pas le même bien sûr, mais un orphelinat quand même. Avec des hauts murs bien gardés par des religieuses vigilantes. Avec des heures de classe, des heures de prières, des heures pour manger, et d’autres pour dormir, bien établies. Chaque jour identique au précédent, sous le regard sévère des sœurs.

Une grande crainte le saisit. Il a peur. Il ne voudrait pas que son enfant à naître puisse connaître les mêmes tourments que lui. Son passé est comme un abysse sans fond. Un souvenir noir, fait de pleurs et d’amertume. Dix-huit années vécues comme un reclus, parsemées de châtiments souvent immérités. Il est fermement décidé à construire un avenir solide à celui ou celle qui va éclore, vivre, et grandir à ses côtés.

Il va tout faire, tout entreprendre, pour paver une route neuve, avec cet enfant dans les bras, ce fardeau. Qui d’autre que son passé pourrait mieux l’aider dans son ouvrage ? Au fil du temps, le rêve s’estompe, prend forme.

Olivier découvre avec émerveillement le lent processus de la création.

De semaine en semaine, la peau satinée se tend. Ce ventre large et plat, sur lequel il a si souvent plaqué son corps s’arrondit, s’ordonne pour la vie. Les à-coups brutaux, les mouvements désordonnés, il les sent maintenant. Il les entend même parfois son oreille collée sur ce volcan bouillonnant du monde.

Murielle est encore plus belle dans ce corps alourdi. Elle est radieuse et porte fièrement son enfant dont elle tire continuellement orgueil.

Price est née un beau jour de novembre. Ensoleillé, comme ce jour où ils se sont connus.

Olivier découvre les premiers cris. Il a envie de la mordre. De mordre dans cette tendresse. Il la tourne, la regarde, la détaille avec passion comme un père.

Il est père, son père.

Il est soudainement animé d’un amour démesuré pour sa fille, qu’il n’imaginait pas pouvoir être aussi violent, aussi envahissant. Dans son esprit, ses sentiments pour Price n’ont pas détruit ceux qu’il ressent pour son épouse, mais ils les ont supplantés. Plus rien ni personne d’autre n’a d’importance que sa fille. Elle est tout. Elle est comme un paravent qui permet d’estomper les aléas de l’existence. Il lui suffit de penser à elle, et tout disparaît : les contrariétés dues au travail, la fatigue, l’argent, les fins de mois… Tout.

*

Leur studio est devenu trop petit. Bien trop petit pour trois. Entre leur lit, la table, les chaises, le buffet, le berceau, et les affaires continuellement nécessaires pour Price, qu’il faut conserver à porter de main, il reste à peine la place de se mouvoir. Toutefois, leurs salaires restent insuffisants pour envisager de louer un appartement plus spacieux. D’autant plus qu’ils veulent continuer à économiser de l’argent tous les mois, comme ils le font depuis un an, pour préparer un avenir plus clément. Olivier pense qu’il n’existe qu’une solution : créer sa propre entreprise.

— Là il y a des sous à gagner. Je vais devoir fournir beaucoup de travail. Mais j’en suis certain, nous aurons plus d’argent aussi. Et puis au moins, j’aurai toute liberté de décisions, a-t-il affirmé à Murielle.
— Si tu le penses ! C’est à toi de voir… C’est à toi de décider.

À la fin de ses études, il a accompli son service militaire après avoir devancé l’appel. Et depuis quatre ans, il est employé comme contremaître dans une entreprise métallurgique, spécialisée dans la création et la fabrication de pièces de précision. C’est un métier qui lui plaît, et pour lequel il est particulièrement doué. Alors après tout ! Pourquoi pas ?

Cela fait plusieurs mois qu’il fomente des plans pour créer sa propre entreprise. Sans en avoir véritablement étudié le projet avec tout le sérieux nécessaire. Ce n’était qu’une vague idée, qui prend soudainement une importance démesurée. Une obsession qui ne le quitte plus depuis la naissance de Price.

Soir après soir, accoudé sur la table de la cuisine, il calcule, et étudie tous les aspects du projet. En dissèque chaque phase, en pèse chaque risque. Puis il note tout ensuite sur un petit carnet. Au bout d’une semaine de nuits blanches : « Je pars ce week-end. Je vais à Orléans. C’est la province, tout en restant proche de Paris. De plus, c’est bien desservi, tant par la route que par la voie ferrée. Je me suis renseigné. Les coûts des baux commerciaux y sont particulièrement bas. Les loyers des appartements également. J’ai une connaissance à l’usine, l’un des cadres, dont les parents tiennent une agence immobilière en plein centre d’Orléans. On leur a téléphoné du bureau. Ils disposent d’un ensemble qui semblerait intéressant à louer. Alors j’ai pris rendez-vous pour samedi à quinze heures. Il faut que tu saches que si je m’installe à mon compte, j’ai déjà un client. Un gros client de l’usine, avec lequel j’ai longuement parlé. Il cherche un sous-traitant pour ses maquettes et ses études de résistance… Rien qu’avec lui, l’affaire serait viable » « Agit prudemment mon chéri ! Ça me fait peur… » « Que risquons-nous ?… Il est vrai que l’arrivée de Price y est pour beaucoup… Sans elle !… Je ne sais pas… »

C’est la naissance de Price qui a tout précipité. À défaut, il serait resté hésitant. Se lancer comme ça à son compte !… Prendre un risque !… Puis tout bien réfléchi, où est le risque ? Avec Murielle, ils ne possèdent pratiquement rien, ou si peu… Que d’évidence, en cas d’échec, ils ne pourront pas perdre grand-chose, sinon le peu de rien qu’ils possèdent.

La condition sine qua non de sa réussite repose sur un déménagement en province, où les baux commerciaux ainsi que les loyers locatifs pour l’habitat sont nettement moins onéreux qu’à Paris. Les charges… Il lui faut restreindre le plus possible les charges. Qu’elles soient professionnelles ou personnelles.

Le samedi soir, au retour d’Olivier, Murielle est occupée à démailloter Price. Une couche en tissus dans une main et du coton dans l’autre. Pendant que sa fille babille en secouant ses petites jambes potelées.

Murielle sursaute au son de la porte qui s’ouvre brusquement. Le regard interrogateur devant le sourire épanoui de son époux. Un sourire de vainqueur, semblable à celui d’un sportif devant la médaille de sa victoire.

— Alors ! C’était comment ?
— C’est fait. J’ai traité l’affaire, répond-il en l’embrassant.
— Déjà !
— Je n’avais pas le choix. Je ne rencontrerai pas deux occasions comme celle-ci.
— Avec toi, ça ne traîne pas ! Dis-moi !… Raconte-moi !
— L’ensemble est situé en banlieue périphérique d’Orléans, au fond d’une impasse isolée. C’est à cinq minutes à pied d’une rue commerçante, et peu distant d’un arrêt d’autobus. Les propriétaires n’arrivaient pas à trouver de locataires en raison des nombreux travaux de propreté à y faire. J’ai obtenu un loyer extrêmement bas et la remise gratuite des trois premiers mois de loyers, en échange des travaux. Te rends-tu compte ! Nous allons payer à peine plus que ce que nous dépensons actuellement pour le studio.
— C’est grand ? Allez, dis-moi !… Exaspérée par le soudain mutisme d’Olivier elle lui jette une petite tape sur le bras, alors ?
— Un immense local de six cents mètres carrés. Un terrain d’un hectare, et une maison indépendante de cent mètres carrés environ, composée de cinq pièces, un w.c., et une salle de bains. Il y a beaucoup de travaux à y faire…
— Comment cela ?
— Les toitures et les murs sont sains. Toutefois, du fait qu’elle est restée inhabitée durant deux ans, l’humidité s’y est installée. Les peintures et les papiers sont dans un état épouvantable, c’est moisi. Pour ce qui est des câblages électriques, raccordements sanitaires, éléments de chauffage, et tuyauteries diverses, c’est en excellent état. Ce sont des réfections de propreté plus que de gros œuvre auxquelles il faut procéder avant d’y habiter. Tu verras, tu y seras bien. Et puis avec ce grand jardin… Pour la petite, c’est inespéré.

En y travaillant d’arrache-pied, Olivier considère qu’il en a pour trois semaines environ, avant de pouvoir rendre son futur atelier et sa maison viables.

— Lundi, j’envoie ma démission. Je n’irai pas travailler également. Il me faut rapidement réunir tous les documents administratifs nécessaires pour m’établir à mon compte. Je dois pouvoir être opérationnel dans les deux mois à venir environ.
— Tu es sûr de toi ? Ça me fait peur !…
— Le jeu en vaut la chandelle. Nous avons plus à gagner qu’à perdre. Il y aura toujours une part de risque… Ça mérite d’être tenté.
— Pour nous, ça n’a aucune importance, c’est pour le bien-être de la petite que je m’inquiète…
— Accorde-moi ta confiance. Ne t’inquiète pas, répond-il en embrassant amoureusement Murielle.

Deux mois plus tard, Olivier est à la tête de sa propre entreprise. Principalement comme sous-traitant d’une société aéronautique récente, filiale d’un grand groupe multinational.

Son activité prend rapidement une expansion satisfaisante et il emploie bientôt deux ouvriers. Malgré tout, les fins de mois restent difficiles. Son salaire suffit à peine aux besoins de la famille.

Dans l’atelier, il y a une grande poussière, où les jours de soleil, sous la verrière, les rayons se perdent dans l’épais nuage de particules surchauffées par les mouvements des machines. Il y a un grand bruit, un grand travail.

Ça tourne, ça vrille, ça visse, ça coupe et redécoupe, ça ajuste. Il y a des éclairs de soudures, avec des milliers d’étincelles qui fusent comme des étoiles filantes. Il y a des odeurs mélangées d’acier chaud, de sueur et de peintures fraîches. Il y a des bruits de martèlement continus, de gorges irritées qui se raclent, d’appels de voix criés pour supplanter le bruit.

— Pierre, où en es-tu ?
— Encore vingt pièces patron. Deux bonnes heures de travail.
— Et toi Richard ?
— À peu près comme Pierre !
— Il faut accélérer les gars. C’est demain qu’on livre…
— C’est impossible ! Vous rendez-vous compte patron ! Il y a encore tout le montage à faire !
— On y passera la nuit s’il le faut. Je payerai les heures.

Avec Murielle et Price à ses côtés, il vit heureux. Ils sont sa raison d’être. Ses racines. Son puits d’espoirs, dans lequel il se ressource continuellement. Ils sont sa force.

Son ambition décuple sa faim de vaincre, et sa faim de vaincre décuple sa fougue. Il travaille dix-huit heures, parfois vingt heures par jour. Il n’y a que les dimanches où il se repose. Il semble inépuisable.

Il ne s’absente que le matin, pour acheter son journal et le lire en buvant un café chaud dans un petit bar proche de chez lui. Jour après jour, il fait connaissance avec quelques habitués, qu’il salue aimablement. Puis avec le temps des conversations s’échangent. C’est ainsi que se noue une amitié plus étroite avec un homme toujours bien mis, approximativement de son âge. Il s’appelle Julien. Il est inspecteur de police, rattaché au commissariat central d’Orléans. C’est un homme simple, jovial, sympathique, avec des réparties toujours pertinentes. Il est quotidiennement vêtu d’un costume trois pièces, stricte et de couleur foncée. Sa chemise est blanche avec un col dur, et un large nœud papillon bordeaux à système. Ses yeux marrons s’éclaircissent ou se foncent au gré des changements du temps, mais restent toujours joviaux.

Dimanche dernier, il est venu dîner chez Olivier, accompagné de sa femme et de ses deux jeunes garçons. Une jolie femme rousse au visage pointé de nombreuses taches de rousseur et deux jeunes bambins de quatre et cinq ans qui n’ont cessé de courir dans le jardin tout l’après-midi. Un dimanche agréable au cours duquel s’est créée une amitié plus profonde, plus sincère. Les femmes n’ont cessé de bercer Price pendant que les hommes parlaient politique. Et Dieu seul sait s’ils ont parlé. Ils ont découvert qu’ils avaient les mêmes idées et les mêmes sentiments. La même haine à l’encontre des partis d’extrême droite, la même défiance à l’encontre des communistes, la même peur du Reichsführer allemand Adolf Hitler, et les mêmes désirs de paix.

Comme il semblait regrettable à Julien de se séparer aussi rapidement, il a lancé une invitation juste avant son départ :

— Dimanche prochain, on fait ça chez moi. Tu verras c’est plus petit. Mais c’est bien quand même, enfin tu verras… Je te vois demain matin comme d’habitude ?
— Comme d’habitude…

Depuis huit mois, la guerre fait rage en Espagne et hier, onze mars 1938, l’armée allemande a annexé l’Autriche, terre natale d’Adolf Hitler. « Je crains une nouvelle guerre avec l’Allemagne, encore plus meurtrière que la précédente. Ce Hitler ne me dit rien qui vaille », confie Olivier à Murielle.

Les six premiers mois de la vie de Price sont un enchantement. Puis Murielle change progressivement d’attitude. Sa démarche est déhanchée, son maquillage excessif, ses robes provocantes. Elle offre une image différente de la femme effacée qu’elle était.

Elle se transforme un peu plus chaque jour, comme se transforment ses sentiments pour Olivier. Il ne représente plus l’amant. Tout au plus le mari. Une habitude.

Il avait été le premier. Elle avait bien vécu quelques flirts auparavant, mais sans lendemains.

L’aventure, avec Olivier, avait été plus physique que sentimentale et elle s’y était engagée sans autre réflexion. Elle était persuadée que l’amour ça devait être ça.

Elle découvre depuis peu qu’elle a beaucoup plus envie d’aimer avec son cœur ; d’autant plus qu’elle ne se reconnaît pas dans son rôle de femme au foyer.

Au fil du temps, sa dépendance lui est devenue trop pesante. Elle n’accepte plus l’aliénation de sa liberté. Elle désire plaire à nouveau, peut-être encore plus qu’avant.

Découvrir l’amour, le vrai, à tout prix.

Cette soudaine transformation attire rapidement l’attention des autres hommes, qui lui font une cour effrénée, qu’elle encourage avec beaucoup de complaisance.

Elle aiguise la jalousie d’Olivier, le rend malheureux.

— Habillée comme ça, on dirait une prostituée. Mes employés comme mes clients rient dans mon dos. Ils te draguent tous, s’est écrié Olivier excédé.
— Tu ne crois pas que tu exagères ?
— Ça suffit maintenant. Va changer cette robe et démaquille-toi.
— Tu pourrais me parler autrement. Je ne reçois d’ordre de personne. Tu n’as plus aucun respect pour moi !
— Parce qu’en plus il faudrait que je respecte ce que tu es devenue ? Tu vas m’écouter. Je suis ton mari, le père de ton enfant.
— Merci de me le rappeler, mais ce n’est pas une raison. En quoi ma tenue te déplaît-elle ?
— Tout me déplaît. Ton rimmel agressif, ton rouge à lèvres provocant, ton fond de teint si épais qu’on dirait une pommade, ta robe moulante, décolletée à l’excès… Tout… Jamais tu n’aurais osé paraître de la sorte auparavant.
— J’ai toujours été comme ça !
— C’est faux !
— Peut-être, mais c’est mon nouveau style.
— Tu veux quoi ? Que nous nous séparions ? Que nous divorcions ?
— Certainement pas. Aux grands maux les grands remèdes, c’est ça ? Divorcer… Se séparer… Pour me faire montrer du doigt ! Tu devrais avoir honte de me prêter des intentions pareilles.
— Plie-toi aux convenances dans ce cas. Cesse d’allumer tous les hommes que tu croises. Évite de m’humilier. Que te manque-t-il ? Je ne t’ai jamais rien refusé !

Murielle est consciente du bien-être matériel que lui offre Olivier. Sans pour autant disposer de moyens financiers importants, leur situation est enviable.

Elle refuse toute idée de séparation qui ne lui permettrait plus de profiter de la relative aisance dont elle bénéficie.

Elle est résolue à vivre une double vie et y prend déjà plaisir. Elle sait que ses calculs ne dureront pas, mais il lui faut essayer, connaître.

Une atmosphère oppressante s’installe progressivement. Les mots persiflant succèdent aux conversations acides, pour dégénérer en d’inévitables disputes violentes.

L’entente de leur couple s’étiole dans un climat insupportablement tyrannique, qui transforme l’amour en mépris. Seule, l’affection pour leur petite fille les lie encore.

Olivier s’enferme dans sa haine. Chaque mot est un prétexte, une raison d’agression.

Il l’aime comme il n’a jamais aimé. Pourtant, il veut se venger, lui faire connaître les mêmes tourments.

En l’absence de Murielle, il se rend au café voisin pour y rencontrer Josianne, une femme réputée facile.

Il est persuadé que, dans une petite ville de province comme Orléans, les soi-disant langues vertueuses officieront inévitablement pour informer sa femme.

Il veut soigner le mal par le mal. La contraindre à plus de réflexion sur sa conduite.

L’expérience est désastreuse et leur dissension s’accentue.

Murielle se sent bafouée. C’est une véritable gifle qui l’a déshonorée, traînée dans la boue. Il lui semble être la risée du voisinage. Elle au moins, a su rester discrète pour préserver sa famille.

Elle se console désormais dans tous les bras disposés et les bonnes âmes ne manquent pas.

Confronté à une situation pour le moins irrationnelle, Olivier est désemparé, impuissant. Il lui semble, dès lors, plus raisonnable de se tourner vers l’avenir.

Ils vivent chacun de leur côté, ne se rencontrent que par hasard, entre deux portes. Seuls, les week-ends se passent en famille. Pour le bien de leur enfant, ils cachent la vérité.

Le comportement de Murielle envers Price a également changé. Les irritations continuelles se sont substituées aux douceurs. Elle ne supporte plus ni les cris ni les pleurs. Sa douce adoration s’est progressivement métamorphosée en absurdes brutalités qui contraignent Olivier à des interventions vigoureuses.

Cette modification caractérielle altère totalement le climat familial. Olivier est atterré, il ne comprend plus.

Pourtant il aime toujours Murielle.

— Je désespère, clame-t-elle souvent, de ne jamais pouvoir jouir d’aucune liberté, d’aucun moment de tranquillité.

Elle ne supporte plus son rôle de femme au foyer.

— J’ai besoin de bouger. Je ne suis pas bonne d’enfant, lance-t-elle quotidiennement au visage d’Olivier.

L’hostilité de Murielle à l’égard de sa fille n’a d’égal que l’amour d’Olivier pour Price.

Il l’adore par-dessus tout. Ne vit que pour elle, ne voit que par elle. Elle est son espoir, son soutien moral, sa joie de vivre. Il s’inquiète de ses plaisirs ou de ses maux et ses éclats de rire sont un ravissement constamment renouvelé.

Il s’est fait un nouvel ami, Jacques Benhamou, rencontré au cours du repas de mariage de l’un de ses clients. Un petit homme chétif, au costume trois-pièces toujours strict et ajusté, avec une chemise de coton blanche, qui met en valeur une cravate foncée, nouée autour de son cou malingre. Des yeux inquisiteurs, toujours en mouvement, barrés par une paire de lunettes aux montures argentées, pour corriger sa forte myopie. Il semble sévère, et bien des visiteurs doivent se demander s’il appartient à cette catégorie de fonctionnaires irascibles, parfois même despotiques, qu’abrite le ministère des Finances, tant son aspect rigide et ses réparties cinglantes l’entourent d’une froideur toute particulière.

Chaque dimanche après-midi, sous prétexte de l’aider dans la gestion comptable de son entreprise, il vient rendre visite à Olivier, qu’il apprécie tout particulièrement, pour débattre des récents événements politiques.

Murielle, désireuse avant tout de masquer ses problèmes conjugaux, l’honore toujours de sa présence, en feignant les attitudes d’une femme éprise de son époux.

Chapitre 4

Price a tout juste dix mois lorsque la guerre éclate le trois septembre 1939. Olivier est inquiet. Il a peur même.

L’ordre de mobilisation générale est placardé sur tous les murs officiels.

Les premières feuilles mortes commencent à tomber. L’automne approche. Jamais Olivier n’a ressenti cette sensation de solitude, ce sentiment de désespérance. Tout semble se défaire et va forcément se défaire.

De gauche comme de droite, les idéologies contradictoires s’affrontent par quotidiens interposés aussi inutilement que les hommes qui vont inévitablement mourir au feu. Comme à chaque guerre, au nom de la patrie.

Sa mésentente avec Murielle s’amplifie. Chaque journée qui passe devient un véritable calvaire. Et puis maintenant il y a la guerre.

En ce début de 1940, les journaux rapportent qu’Hitler fustige les races différentes de la race aryenne, comme s’il pouvait exister une conception scientifique des races. Pourtant certains savants français lui donnent des arguments.

Une partie des Français commence à ne plus dire « Boches », mais Allemands. Il lui semble qu’il y a en cela quelque chose de révélateur. Les mentalités évoluent vers un Germanisme croissant. L’Allemagne a envahi Vienne puis Prague ; l’Union soviétique a pactisé avec Hitler et la France semble bien seule.

Pourtant la fameuse guerre éclair promise par Hitler, ne semble pas devoir se déclencher. Chacun se reprend à espérer que le cauchemar ne fût qu’un mauvais rêve. Peu à peu, les mois s’écoulent et on finit effectivement par y croire.

Dès lors, l’inévitable bourrage de crâne s’intensifie et les ondes de la radiodiffusion contribuent largement à rassurer les Français. Tout le monde écoute la radio française et étrangère. Les conclusions des uns ou des autres dépendent largement du parti déjà pris depuis longtemps.

Les vedettes de music-hall jouent un rôle primordial pour ranimer l’enthousiasme national qui en a sérieusement besoin. Maurice Chevalier, Fernandel, Jean Sablon et d’autres assurent le succès du théâtre aux Armées.

La « Drôle de guerre » s’installe. On déplore quelques victimes lors d’accrochages frontaliers, mais rien de très alarmant. On croit que des émissaires américains et allemands mènent de discrètes transactions. Et puis, on conserve une confiance inébranlable en la ligne Maginot construite en 1927 et composée de casemates à canons et d’obstacles antichars reliés par des fortifications souterraines. En face, l’Allemagne s’est également retranchée derrière les défenses de la ligne Siegfried.

À Orléans, l’état-major a conçu un plan de défense singulier :

Il a été décidé que sur le pont Georges V, qui est en dos d’âne, seront placés en son milieu, deux réservoirs de deux cents litres d’essence en bascule. À l’arrivée des chars ennemis, à l’entrée du pont, les gardes de faction devront rapidement placer des chevaux de frise en travers de la chaussée, puis déséquilibrer les réservoirs d’essence avant d’y jeter des grenades incendiaires. De cette façon, les blindés ennemis prendront inévitablement feu… Accablé de railleries, le chef d’état-major abandonne fort heureusement son projet.

Le dix du mois de mai 1940, les opérations militaires allemandes sont aussi soudaines qu’inattendues. Les sections hitlériennes fondent sur la Belgique et la Hollande. Rotterdam est en feu. Les Allemands viennent de réussir une percée à Sedan en contournant la ligne Maginot. L’aviation pilonne la ville. On est abasourdi. Totalement désorganisés, les régiments français battent en retraite, dans le plus grand désordre.

La « Drôle de guerre » n’a plus rien de drôle.

Les quadrimoteurs et les hangars d’Arvor, près de Bourges, sont bombardés pendant deux heures. Le camp de Châteauroux est également bombardé et on y dénombre soixante-dix morts. Le bombardement de Bricy, à côté d’Orléans, jette la panique par sa soudaineté. On ne s’y attendait plus. Ce dimanche 10 Mai, tous les militaires regagnent leurs casernes. On entend le chant des sirènes, est-ce vraiment la guerre ?

Certains fanfarons s’obstinent toujours dans leurs hâbleries « Ce n’est rien, vous allez voir, on peut résister et on va résister. On va les foutre dehors ces connards de boches ». Deux semaines plus tard, le désastre de Dunkerque sonne le glas des folles espérances.

Les premières alertes. Le bruit des sirènes, un cri de fin du monde. Là-bas, les canons. Ici, même les oiseaux commencent à avoir peur, le silence à écraser.

Les hommes sont sous les drapeaux et de nombreuses femmes sont seules. La nuit, les rues sont désertes et les places mortes. Orléans, c’est Paris, Lille ou Marseille, une ville devenue trop grande pour ses habitants.

Le soir, chacun vit sous la lumière tamisée des lampes voilées de papiers bleus qui n’éclairent pas plus qu’un lumignon de ferme. Les pas résonnent dans les chambres vides où il semble que plus personne ne viendra plus. Tout paraît grand, trop grand, obscur.

Sur la route Nationale qui passe par Orléans c’est l’exode. Un flux incessant de réfugiés. Cette lamentable procession dure depuis des jours, sans jamais s’interrompre. Les enfants crient famine aux parents fourbus et désorientés. C’est la quête pour un bol de lait, un verre d’eau, un quignon de pain… Certains, plus agressifs, n’hésitent pas à menacer ou à voler dans les maisons et les fermes. Nombre d’habitants se calfeutrent dans leurs habitations, par peur du pillage.

Le misérable cortège s’étire sur la route. Des automobiles sont en panne, les capots relevés et les moteurs fumants. Les réservoirs sont vides. On pousse çà et là les véhicules dans les champs pour qu’ils ne gênent plus une circulation déjà surchargée. Les passagers abandonnent le plus gros de leurs bagages, prenant avec eux que les objets indispensables. Un balluchon bourré de vêtements, parfois un matelas pour se protéger des mitraillages. Puis ils repartent vers un refuge illusoire, au milieu des charrettes à bras enfaîtées de bric-à-brac et des voitures à cheval surchargées ou des vélos dont les porte-bagages ploient sous les échafaudages de valises en cartons ventrues. Chacun s’agrippe à ses biens comme un naufragé à sa bouée.

Ils viennent de partout et de nulle part. L’Europe est en feu. Chalon brûle, Lille brûle, Varsovie brûle, Bruxelles brûle, une grande partie du continent européen brûle ou a brûlé ou comme le pense Olivier, brûlera.

Les escadrilles allemandes se déploient tout au long de la Loire. Orléans est bombardée dans la nuit du 14 au 15 juin.

Le ciel gronde, et vibre jusqu’au sol sous le poids des largages invisibles. Olivier et Murielle ne vivent plus que par leurs oreilles et leurs mains moites. La DCA a tiré sans arrêt, des boules de feu qui se plaquent dans le ciel en bruits mats. La terre tremble sous les pieds. Une résonance profonde que le corps entend mieux que les tympans dès que le bruit s’écrase sur des murs de désolation.

Olivier décide de rester. Il prend le risque. Il ne veut pas courir les routes comme les pauvres gens qu’il a vus s’enfuir, qui se font régulièrement mitrailler par l’aviation allemande. Et puis il habite la périphérie d’Orléans où il lui semble qu’il y a moins de risques.

La ville est écrasée sous un tapis de bombes accompagnées par le sifflement strident des avions qui pilonnent.

Il semble à Olivier s’être égaré en enfer. Sa seule satisfaction est d’avoir Murielle à ses côtés. Elle ne sort plus.

Au petit matin, il se rend dans le centre-ville. La rue de la république est jonchée de débris. La place du Martroi est vide, la rue de la Hallebarde est en flamme, le pont Joffre est effondré, il n’y a plus que des décombres entraînés par le courant. Rue royale, il découvre des corps étendus, ensanglantés. Certains n’ont plus de membres, d’autres plus de têtes. Un jeune garçon est couché sur le capot d’un véhicule. Olivier pose sa main sur son épaule « Jeune homme ! Ça ne va pas ? » Le corps glisse doucement pour s’abattre mollement sur les pavés. Il est éventré. Ses tripes, rouges d’un sang poisseux, pendent misérablement. Son regard effrayé semble fixé sur un horizon imaginaire. Tremblant, Olivier lui passe ses doigts sur les paupières pour les lui fermer.

Les premiers camions allemands sont déjà dans la cour de l’hôpital. Un silence pesant plombe la ville.

On dit qu’une quarantaine de tirailleurs sénégalais qui avaient pris position au bout du pont de Beaugency se sont fait massacrer sans battre en retraite.

Pourtant la propagande hitlérienne essaye d’attribuer aux « Nègres » de l’armée française les atrocités imputables à ses troupes.

À Orléans, les ponts Royal et Joffre qui avaient été minés ont explosé. Pendant ce temps, les divisions de la Wehrmach empruntaient l’autre pont dit « de Vierzon ».

Ces sapes ont provoqué la mort de nombreux réfugiés qui se pressaient contre les parapets. Le génie français a décimé la population qu’il se devait de protéger.

Entre le 14 et le 25 juin 1940, le pays est totalement livré pieds et poings liés à l’occupant.

Paul Reynaud a démissionné et Philippe Pétain a été nommé président du conseil entouré de militaires et de « Techniciens ».

Puis, des négociations se sont ouvertes entre Pétain et Hitler pour faire cesser les hostilités et l’armistice a été rapidement signé.

Seul, un Général français nommé Charles de Gaulle a envoyé, de Londres, un appel à résister.

Au retour de l’exode, citadin et villageois ont la désagréable surprise de voir fourmiller les soldats allemands. La troupe s’est installée dans différentes maisons. Les soldats n’ont rien touché. Ils se montrent même aimables et disciplinés, sans agressivité particulière.

Murielle reprend ses habitudes. Elle a retrouvé ses amants. C’est sa drogue. Son désir détruit progressivement son couple. Elle le sait. Elle conserve un immense respect pour Olivier, d’autant plus qu’il assure les besoins du ménage sans qu’elle soit contrainte de travailler. Elle se doute qu’un jour prochain il décidera de quitter Orléans et qu’elle devra le suivre. C’est ce qui la gêne, mais s’il le faut vraiment…

Au mois d’août, rien de ce qui existait auparavant ne subsiste. Les amitiés, les situations, les projets, les espoirs, l’espoir. Tout est défait. Olivier ne sait plus. Pour savoir, il faut y voir clair, pouvoir faire le point. Il y a trop d’inconnues, trop d’incertitudes.

On fait désormais la queue partout et pour tout. Le beurre, le lait, les œufs, la viande. D’interminables heures d’attente sans savoir ce que l’on attend vraiment.

Au mois d’octobre 1940, le Maréchal Pétain et Hitler se rencontrent en France, à Montoire. De nombreux hommes politiques dont d’anciens socialistes du Front Populaire apportent leur soutien et leur confiance au Maréchal, en saluant ce grand Français qui est à la tête du pays.

Sous l’État français, Olivier se méfie du questionnaire insidieux sur la religion, auquel il répond être de religion hindouiste.

Une ordonnance du gouvernement de Vichy décrète « le statut des juifs ». Ils sont exclus de la fonction publique et des métiers d’information. Puis quelque temps plus tard, une nouvelle ordonnance décrète que les entreprises juives sont mises sous contrôle et placées entre les mains de commissaires administrateurs.

Les collaborateurs, toujours plus nombreux, s’en réjouissent. Ils assimilent progressivement chaque idéologie, chaque composante de thème d’inspiration nazie.

Olivier est convaincu que ces ordonnances induiront inéluctablement des rétorsions ultérieures encore plus discriminatoires.

Il se fait le plus discret possible, se terre dans sa maison où dans son atelier. Il s’enferme dans son travail.

Heureusement, tout le monde le connaît sous le nom de son entreprise « L’hélice ». En fait, à l’exception de sa femme ou de Jacques, son meilleur ami, personne ne connaît son nom. Il est toujours resté discret. Pour les uns c’est Olivier, pour les autres c’est « L’hélice » et chacun est persuadé que l’hélice est son nom de famille. Depuis six mois, son entreprise en nom personnel a été transformée en société dont Murielle est la gérante officielle, sous son nom de jeune fille. Et les parts d’actions majoritaires qu’il possède sont des parts signées en blanc par des prête-noms. Il avait été prévoyant. Il avait très vite compris le sens de la propagande vichyste.

Quant à la mairie, il n’a jamais eu affaire avec ses services, même pas pour demander une carte d’électeur. Lorsqu’il a reçu une demande particulière d’information, elle était au nom de l’hélice.

Il n’y avait que les services du centre des impôts qui avaient trace de sa réelle identité et Jacques, juif comme lui, en était le directeur départemental, ce qui lui avait permis de faire disparaître tous les documents compromettants pour Olivier, avant d’être mis en indisponibilité par l’administration.

Price a fait ses premiers pas. C’est une petite fille des plus adorables. Elle est blonde comme les blés avec des yeux bleus azur et sa douceur n’a d’égal que l’amour que lui porte son père. Olivier passe la totalité de son temps libre avec elle. Il lui conte des histoires, entre dans ses jeux et leurs rires mêlés égaient la maison.

Dans le courant de l’année 1941, une résistance active s’organise, s’amplifie. Quoique faible, elle n’en est que plus méritante, pense Olivier. Il est tenté de la rejoindre, d’autant plus que Julien s’y est engagé. Il reste malgré tout hésitant. Sa fille a besoin de lui, de sa protection. « Dieu seul sait de quelle bêtise peut être capable Murielle ».

Le 10 juillet, les pleins pouvoirs sont donnés au Maréchal Pétain et Pierre Laval, partisan actif de la collaboration, prend place.

Divers éditoriaux d’inspiration nazie voient le jour. Un mot d’ordre est quotidiennement édité puis colporté « Signalez-nous les passe-droits, les fraudes, les sabotages, toutes les combinaisons dont vous pourriez avoir connaissance ». La collaboration s’installe. Le régime du capitalisme libéral et de la démocratie parlementaire s’est effondré dans la guerre et la défaite.

Comme chaque matin, Olivier s’est rendu chez le marchand de journaux. Il attend son tour derrière une cliente et écoute discrètement la conversation.

— Monsieur, je voudrais Vogue s’il vous plaît ?
— Vous ne l’aurez plus ici. Il ne paraît qu’en zone libre.
— Pourquoi donc ?
— Le directeur était juif.
— Ah ! Lui aussi !

Il paye rapidement son journal qu’il lit en marchant.

« Au Canada, le gouvernement restreint la production de blé. En Europe on meurt de faim.

En Australie, il y a un excédent de laine, en Égypte, aux Indes un excédent de coton. En Europe, on fabrique des tissus à base de fibres végétales.

Le Brésil brûle le café excédentaire. En Europe, on boit de l’orge perlé ».

La belle époque bourgeoise est révolue. Les modes de vie sont totalement bouleversés. Il ne reste plus que l’espoir et il semble si dérisoire…

Certaines nuits, il y a des bombardements anglais. Les avions qui bourdonnent dans la nuit et puis les bombes suivies du déchirement des sirènes.

À l’hiver 1941/1942 l’exposition antisémite du palais Berlitz à Paris est évocatrice. « Le juif est une menace, il est définitivement l’ennemi. Combattez-le. Voyez son portrait-robot ».

De salle en salle, on apprend à discerner les juifs, « ce cancer rongeur », par des tableaux, des sculptures. Ils ont des oreilles, des nez, des caractéristiques faciales qui montrent, sans erreur possible, leurs différences raciales.

L’antisémitisme, jusque-là marginal, s’étale maintenant à la première page des journaux. L’esprit juif est devenu l’esprit de l’ethnie putain que l’on cherche à imposer aux Français. C’est dit-on, la cause de l’effondrement démographique, le prélude à l’effondrement militaire.

Le répertoire des haines collaborationnistes est volumineux. Il existe même un hebdomadaire « Au pilori » dont la seule vocation est d’alimenter les abominations avec des mises au point scientifiques et des dénonciations personnalisées. Il module les appels au peuple et les délations en fonction des consignes allemandes. C’est un aboyeur qui crie la tempête et parle en employant des termes raciaux avec les mêmes boucs émissaires que Vichy.

Marcel Bucard, créateur du francisme, n’est pas le seul à demander « Où sont les guillotines ? ». Il a les mêmes préoccupations, les mêmes obsessions antimaçonniques, anticommunistes et antisémites.

L’antisémitisme semble fantasmatique et largement déterminé par l’appât du gain. De nombreux collaborateurs consacrent une partie de leur énergie à justifier les origines purement françaises et celles plus « scientifiquement » raciales. Il faut défendre la race, intensifier la mise en condition psychologique de la population. Les antisémites radicaux des milieux parisiens utilisent tous les moyens de propagande. La presse quotidienne en tête.

Le 29 Mai 1942, le port de l’étoile jaune devient obligatoire pour les juifs de la zone nord.

Olivier est convaincu qu’en acceptant de porter l’étoile jaune il sera montré du doigt et persécuté.

La semaine suivante, il voit la première étoile juive, cousue sur le manteau d’un petit garçon qui joue, seul, dans le bac à sable d’un jardin public proche de son domicile. L’infamie est devenue bien réelle.