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Un procrastinateur patenté relève le défi d’écrire un roman en un mois. Au fur et à mesure que la date fatidique approche, il se voit confronté à des situations pour le moins étranges. À deux doigts de perdre la raison, il tire un constat implacable : « lire, c’est risquer de se faire bousculer par un auteur embusqué derrière des intentions inavouables. Ecrire, c’est pire. »
Cela ne va pas s’arranger lorsqu’un inconnu lui suggère d'abandonner ce projet, lui soufflant qu’il ne s’agit que d’une machination initiée par un certain Karl, personnage énigmatique aux intentions obscures. Celui qui s’improvise écrivain va tout tenter pour s’extirper de ce piège. L’enquête doit être menée. Qui est ce Karl, et quel est son but ?
À PROPOS DE L'AUTEUR
Né dans les années soixante-dix dans le sud-est de la France,
Phileas s’adonne depuis quelques années exclusivement à l’écriture. Cette passion s’est révélée en classe de sixième lors d’une visite de Michel Tournier dans son collège, venu présenter son « Vendredi ou la vie sauvage ». Grâce aux diverses disciplines dont il s’inspire, Phileas utilise la voie littéraire pour explorer les tréfonds du processus qui provoque l’imaginaire…
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Seitenzahl: 220
Veröffentlichungsjahr: 2020
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PHILEAS
OUF !
Roman
Cet ouvrage a été composé et imprimé en France par
www.libre2lire.fr – [email protected], rue du Calvaire – 11600 ARAGON
Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN papier : 978-2-490522-95-8ISBN numérique : 978-2-490522-96-5Dépôt légal : 2020
© Libre2Lire, 2020
Ceci est mon livre. Ou du moins, la première phrase de mon livre ; et nul n’oserait parier sur la suite, car j’ai la réputation de ne jamais terminer ce que je commence… ni même ce que j’aurais dû commencer.
Briser cette réputation est la seule raison pour laquelle j’ai relevé le défi absurde de me lancer dans cette aventure littéraire. D’autant plus absurde qu’il me reste dix-huit jours – sur le délai d’un mois qui m’était imparti – pour l’honorer. Ce que j’ai fait des douze premiers jours ? Précisément ce que j’ai fait des douze dernières années : perdus dans un bras de fer contre la procrastination, cette fâcheuse tendance à tout remettre au lendemain… indéfiniment.
Je ne tiens même pas le sujet au moment où j’écris cette ligne, mais ce sombre détail semblerait presque insignifiant au vu des possibilités qu’offre une page blanche : refaire le monde, donner vie aux rêves, aux fantasmes, affronter ses démons… La liste est longue, une idée finira forcément par se profiler.
O.K, mais quand ? Encore faudrait-il que rien ne s’oppose à ma concentration et, en l’occurrence, je subis le chien de ma voisine… si on peut appeler ça un chien. Il est minuscule, d’une arrogance qui n’a d’égal que celle de sa maîtresse et se met à hurler à la mort dès lors qu’elle s’absente. Il faut dire qu’elle le nourrit de produits achetés en épicerie fine et c’est tout juste si elle ne lui met pas un costard trois-pièces lorsqu’elle le sort. Habituellement on ne l’entend pas la nuit, mais ce soir il n’arrête pas de couiner à cause du mistral qui orchestre le chaos : des arbres sont couchés, racines en l’air, les poubelles vomissent leurs immondices et rebondissent en heurtant tout ce qui se trouve sur leur passage… Les rafales investissent le moindre interstice dans un hurlement lugubre. Dehors ça craque, ça claque, ça casse. Tout y est. C’est une belle nuit pour écrire. Mais pour écrire quoi ? Une histoire d’amour impossible ? Un polar dans lequel un commissaire schizophrène s’avère être lui-même le criminel qu’il poursuit depuis des mois ? Ou un roman d’anticipation peut-être, dans lequel d’énormes créatures conçues par l’Homme finiraient par échapper à son contrôle et décimeraient l’humanité en l’étouffant sous leurs déjections ? Ou alors une histoire de cyclope. Six clopes ? Je n’aurais pas pu choisir pire moment pour arrêter. Et puis ce chien… Et puis l’heure qui tourne, égrainant lourdement chaque seconde… Qui a eu l’idée d’accrocher une horloge juste au-dessus de ma tête ? Et pourquoi pas un coucou tant qu’on y est !
La porte du bureau grince comme la promesse d’une engueulade.
Grimace justifiée. Je lui ai promis de bannir ce mot. « Demain », c’est le contraire de l’avenir ; le prononcer, c’est renoncer à le bâtir or je tiens plus que tout à ériger cette histoire en symbole de victoire. J’ai le désir obsessionnel de coller une fin à ce roman, d’estampiller sa dernière page que je pourrai enfin arborer en frimant : oh les gars, c’est quoi ça, hein ? C’est quoi ? C’est pas un point final de dingue, ça ? Vous me devez le respect maintenant !
Oui, car ça ne tient qu’à ça parfois, le respect. Je pourrai alors exiger une ola de mes amis, retrouver le regard des premiers jours de la part de mon amour et, au comble du fantasme, être gratifié d’une édition au sein d’une prestigieuse maison. Oui, je sais… mais à quoi sert d’écrire si ce n’est à rêver ? Je ne parle pas d’un vulgaire point, mais du point historique avec lequel j’ai rendez-vous. Bien qu’il soit encore à l’état de fantasme, ma foi en ce point vital reste intacte, et c’est sur cette touche optimiste que je vais mettre un terme à cette première séance de travail. La difficulté de l’exercice est un cran au-dessus de l’idée que je m’en faisais. La concentration qu’il m’a fallu pour écrire ces quelque neuf cents premiers mots – que j’effacerai peut-être après relecture – m’a littéralement exténué et…
Torsion du cou à 360. Rien. Personne. Perplexe…
L’effet de surprise se dissipant, je profite de ce rebondissement pour m’offrir une prolongation, car hallucination ou pas, ce « déjà » est parfaitement fondé : on ne peut pas prétendre aux douze travaux d’Hercule et céder au premier coup de mou. Je m’y remets donc de plus belle mais voilà qu’une sonnette de vélo me fait sursauter. Je regarde autour de moi. Toujours rien. S’ensuit un court silence et la sonnette retentit de nouveau. Le son ne semble pas provenir de l’extérieur. De toute façon, un cycliste s’envolerait à la première rafale, et à moins d’avoir E.T sur son porte-bagages, il finirait soit par s’aplatir sur la façade d’un immeuble, soit par griller sur une ligne haute tension.
L’incompréhension générant parfois des réactions insensées, je me surprends à regarder sous mon bureau puis à chercher dans les tiroirs. Je finis par explorer minutieusement la bibliothèque vieille de deux cents ans que ma compagne a héritée de ses grands-parents. Étant le seul meuble à avoir une âme dans cette maison, elle serait la seule susceptible de vouloir communiquer. J’ouvre un à un les compartiments et, hasard ou pas, la sonnette s’emballe. Le tintement diffus s’amplifie à m’en filer le tournis.
Tout s’arrête. Mille pensées flippantes me traversent l’esprit. Je les dois sûrement à ces émissions débiles sur les phénomènes paranormaux, où des âmes torturées ne parvenant pas à gagner l’au-delà font la misère aux habitants des lieux. La crainte d’une colère vengeresse me tétanise. J’appréhende le moment où les livres vont s’extirper un à un des étagères, voltigeant comme des frisbees à travers cette pièce où règne désormais une atmosphère pesante. Je n’y suis plus du tout à l’aise d’ailleurs, si bien que je vais sans tarder rejoindre mon lit et me blottir contre celle qui s’y trouve.
Ma gageure n’est pas considérée à sa juste valeur, sans quoi j’aurais trouvé un café fumant et des vitamines sur un plateau à mon réveil, en signe d’encouragement. Au lieu de cela, juste un mot me rappelant la très sérieuse mission qui m’attendait : me rendre au Trésor public suite à une histoire de contravention indûment majorée. Près du mot, la mise en demeure qui m’a été adressée quelques jours auparavant :
Monsieur,
Bla-bla-bla… et que, si vous ne vous acquittez pas de cette somme dès le mois dernier, nous serons contraints de saisir tout ce qui est en votre possession, et là, petit con, tu verras, tu feras moins le malin.
Veuillez agréer, monsieur, l’expression de nos sincères salutations.
D’accord, elle n’était pas ainsi rédigée, mais le message n’en était pas moins menaçant.
Devoir me justifier auprès d’un fonctionnaire du fisc m’enthousiasme à peu près autant que l’idée de m’arracher un ongle. Autant dire que j’avais hâte d’en finir. J’ai pris tous les raccourcis « possibles », mais, alors que j’allais m’engager dans un rond-point, deux gendarmes ont jailli d’un bosquet, m’ont fait un signe de la main que j’ai mal interprété et auquel j’ai répondu tout en continuant ma route. Lorsqu’ils m’ont rattrapé, j’ai exigé des excuses pour le geste insultant qu’ils avaient eu à mon égard, tout en présentant les miennes en signe de bonne foi.
Ils se sont regardés, se sont souri, pas comme deux hommes qui auraient formé un couple, non, mais plutôt comme deux sadiques ayant trouvé l’occasion d’assouvir leurs pulsions sur la pauvre personne qui était la mienne. Ils se sont approchés d’un pas lent, d’un pas de cow-boy, le bassin en avant et la main sur leur taser. Il ne manquait plus qu’une étoile métallique sur le torse et un nuage de poussière sous leurs bottes.
J’ai réitéré ma proposition :
Le deal n’a pas fonctionné. L’un d’eux m’a salué puis a excessivement rapproché son visage du mien. Ses yeux semblaient minuscules, loin derrière son grand nez en gros plan. La perspective m’a donné le vertige.
La tentative de diversion n’a pas fonctionné non plus. Cette fois ils se sont mis à tourner autour du véhicule à la manière de chefs indiens autour d’un totem tout en établissant une liste des défauts dont l’addition s’élevait à cent cinquante euros. Vert de rage, mais sans la masse corporelle du superhéros, j’ai contenu une frustration proportionnelle à leur jubilation. L’un d’eux rédigeait mon P.V, la langue sortie au coin des lèvres, trahissant son plaisir intense.
Bonne journée ? Bref, je n’étais plus en état de me rendre à ma destination initiale. Trop énervé. J’ai fait le tour complet du rond-point et j’ai roulé en direction de la maison. J’avais mieux à faire. Et bien plus important.
*
J’ai eu un frisson en entrant dans le bureau. Je ne veux pas en faire tout un plat, mais… la sonnette, la voix… Ça n’avait rien d’un rêve. Rien de cette petite voix non plus que l’on prête parfois à notre conscience. L’explication rationnelle paraît évidente : il était très tard… à partir d’un certain seuil la fatigue altère les sens… la perception ne se fait alors plus l’écho exact de la réalité.
Mais quand même ! À ce point ? Quoi qu’il en soit, cela ne doit en aucun cas constituer un prétexte pour faillir à mon devoir. Je reste vigilant. La procrastination s’empare du moindre argument pour ensemencer le champ fertile de l’inaction. Elle est douce et pulpeuse, la reine des racoleuses : « Viens donc prendre du bon temps, tu verras ça demain », susurre-t-elle de sa voix mielleuse. Elle ne vous plonge pas dans l’oisiveté vertueuse des créatifs ; elle vous plombe. Il serait méprisant de réduire le terme de procrastination à un vulgaire synonyme de paresse. C’est bien plus tortueux que ça. La paresse est au service de la procrastination. Elle n’est qu’un moyen permettant à cette dernière d’œuvrer sans vergogne, d’exercer pleinement son pouvoir paralysant. Ses mécanismes sont complexes, ses conséquences très diverses, mais elles révèlent toutes une frustration ou une crainte, que ce soit celle de l’isolement, de la réussite ou de l’échec. Le procrastinateur a tellement peur de ne pas être à la hauteur que la tendance à s’abstenir sera toujours plus forte que celle à s’y risquer. Il effectuera sa tâche toujours au dernier moment pour justifier un résultat qui ne serait pas « parfait », mais ne manquera jamais de préciser qu’il aurait pu mieux faire s’il s’y était pris plus tôt. Cette excuse est gratifiante, elle répond aux attentes d’une société où la performance est autrement plus valorisée que l’effort. C’est la raison pour laquelle il s’accule à des situations extrêmes et cède sans scrupule à l’appel des plaisirs immédiats. J’ai bien conscience de faire partie de ces retardataires chroniques, mais je tiens résolument à guérir de ce fardeau, de m’en exorciser par l’écriture rigoureuse de ce rom… Bib, bib, bib… Ah, veuillez m’excuser, téléphone : Allô !
C’est Ray, un ami d’enfance. Sa mère, fan inconditionnelle de l’immense artiste afro-américain répondant au même prénom, avait osé un tel baptême en pensant que c’était une aubaine d’avoir épousé un homme portant le patronyme de Charles. Une aubaine, voire un signe divin. Sans doute avait-elle pensé qu’en faisant honneur à la star, son fils hériterait un peu de son talent. Bien que Ray soit en effet un pianiste extrêmement doué, il y a de quoi désapprouver l’initiative immature de ses parents, ne serait-ce que pour la raison évidente que Ray ne se prononce pas du tout de la même façon en français. Même si ce calembour manque de finesse, il est un âge cruel où on se délecte d’une telle raillerie dans les cours de récré.
Bref, tout ça pour dire que la procrastination est bien l’œuvre du Diable, et la tentation son appât prodigieux. Pour preuve : Ray me propose un tennis en fin de matinée. M’étant préparé à une telle éventualité, je tiens bon.
Cela s’était fait au-dessus d’un comptoir, après un mélange détonnant d’élixirs ravageurs. J’avais répondu à sa provocation par un « oui » qui aurait normalement dû être invalidé par sa teneur en alcool. Ça se passe toujours ainsi au Delirium Tremens. Impossible de ressortir de ce bar sans y laisser sa veste, son argent et sa dignité. C’est l’établissement qui détient le record national de comas éthyliques par week-end. Je n’y suis allé que deux fois. La première, je me suis laissé embrasser par un travelo et la deuxième j’ai fait preuve d’une prétention bien au-dessus de mes moyens en affirmant que j’étais largement capable d’écrire un roman. Pire : d’écrire un roman en un mois.
J’aurais pu ne pas le rappeler à Ray, mais je vois désormais ce défi sous le prisme d’une bénédiction thérapeutique. Je veux l’assumer. Quoi qu’il en soit, je ne retournerai plus jamais au Delirium Tremens.
Ray cherche encore :
En y réfléchissant, je ne suis même plus certain d’avoir parié avec lui. C’est ce que j’en ai déduit, car ce genre de provocation lui ressemble bien. Pour être tout à fait sincère, je ne me souviens même plus de l’enjeu, mais qu’importe puisqu’il est désormais purement personnel.
Alors que je m’apprête à décliner une fois de plus, ma volonté s’affaisse, ma résistance s’efface, mon naturel me revient comme un boomerang en pleine face. Après tout, ne pas repousser les choses au lendemain ne signifie pas qu’il est interdit de les repousser à l’après-midi, non ?
Fin de la discussion.
*
Ça m’a coûté un « tu ne changeras jamais ». J’ai préféré taire le fait qu’une nouvelle contravention venait s’ajouter à l’ancienne. Ayant anticipé sa déception, j’avais pris soin de me réserver quelques atouts. Non seulement les subtiles senteurs de son mets préféré embaumaient l’appartement, mais à peine a-t-elle eu le temps de se déchausser en rentrant que je l’ai attirée sur le lieu de l’exploit réalisé un peu plus tôt : j’ai alors saisi la porte du bureau, je l’ai ouverte puis rabattue énergiquement cinq ou six fois de suite sans qu’elle n’émette le moindre couinement : non seulement j’avais pensé à la graisser, mais cette pensée avait immédiatement été suivie d’un acte. J’étais fier comme un félin. L’effet escompté ayant eu lieu, je lui ai annoncé dans la foulée que j’avais considérablement avancé mon bouquin. Un mensonge inoffensif vaut bien un sourire craquant. Elle ne l’avoue pas, mais je sais qu’elle serait plus que ravie si je parvenais à accoucher d’une belle histoire. J’ai maudit Ray d’avoir joué sur ma faiblesse et d’avoir ruiné mon après-midi. Encore une perte de temps. D’un autre côté, je travaille de façon plus productive lorsque ma douce est à la maison. Elle est une muse efficace, sa présence m’exhorte naturellement à la tâche. J’ai besoin qu’elle me voie ou mieux, qu’elle me regarde travailler, mais une telle exigence serait d’une suffisance sans nom. Dans un élan de bienveillance, elle ne manque jamais de m’apporter un café dès lors que je m’installe à ma table de travail. C’est d’ailleurs ce qu’elle vient de faire, mais j’avoue qu’à cet instant les effets d’une bière me seraient plus bénéfiques, car ce n’est pas tant la concentration que l’inspiration qui me fait cruellement défaut. La situation devient en effet critique, car comme je l’ai évoqué au tout début, toutes les ambitions sont permises devant une page blanche… tant qu’elle est blanche. Ce texte est désormais trop avancé et je me trouve confronté au piège que je redoutais, celui de l’entonnoir. Il va désormais falloir faire avec ce que j’ai. Soupir.
Arrêter de fumer est toujours une bonne résolution, mais les chances de survie de toute bonne résolution dépendent essentiellement de son timing. La nicotine favorisant la concentration, j’ai plutôt intérêt à ne pas m’en priver. En tout cas, pas durant cette épreuve. Il faut avoir le sens du sacrifice. Il est vingt heures trente. Si je me dépêche, j’arriverai peut-être avant la fermeture du tabac. Il faut que je me décide sur-le-champ.
C’est fait. Je vous retrouve dès mon retour.
*
Petite veste sur le dos, j’ai dévalé l’escalier puis je me suis dirigé vers le centre-ville d’un pas cadencé, coupant à travers le parc qui se trouve deux rues au-dessus de la mienne. Je n’étais qu’à quelques mètres de ma destination lorsque j’ai aperçu le buraliste sur le point de baisser le rideau métallique. Il le faisait toujours de l’intérieur, un accès lui permettant de gagner directement son domicile situé au-dessus de son établissement. Il a empoigné une perche, attrapé le rideau avec le crochet situé à l’extrémité de celle-ci et, au moment où il s’apprêtait à tirer, je me suis lancé dans un sprint infernal. In extremis, j’ai réussi à me jeter au sol, les pieds en avant, puis à glisser sous le rideau juste avant que celui-ci vienne frapper le sol comme un couperet. C’était la seule chose qui me restait à faire si je voulais être servi. Je ne pourrai jamais oublier la tête du commerçant en me voyant passer ainsi sous son rideau. Il m’a suivi du regard, les sourcils froncés, immobile, la tige à la main.
Nous en avons bu cinq.
J’ai volontairement rallongé le chemin du retour. Alors que je déambulais en me délectant du calme et de la température printanière, un bris de verre s’est fait entendre et quelques éclats se sont dispersés à mes pieds. L’ampoule d’un réverbère venait d’exploser. J’ai continué ma route et, surprise encore, d’autres réverbères ont subi le même le sort, l’un après l’autre, au point que la petite rue s’est sensiblement assombrie.
J’ai marqué le pas puis observé les alentours. Quelqu’un était-il en train de jouer avec un lance-pierre ? Alors que j’avançais prudemment à la faible lueur qui résultait de ces incidents successifs, un individu sorti de nulle part a surgi devant moi et m’a très poliment demandé une cigarette. Je n’ai pu l’affirmer sur le moment, mais il m’a semblé qu’il portait une cape et une sorte de bandeau autour de la tête. Seul un œil brillait dans l’obscurité. Mais ce n’était pas une raison valable pour lui refuser du tabac.
Il m’a remercié en retirant l’une d’elles du paquet que je lui tendais puis il a entamé la discussion.
J’ai sorti un briquet de ma poche et ce n’est qu’une fois celui-ci allumé que j’ai pu clairement apercevoir son visage. Cicatrice sur la joue droite, cache sur l’œil gauche, on aurait dit Albator. Il portait bien une cape. Il devait encore s’agir d’un « drôle » échappé de l’hôpital psychiatrique de la commune voisine, comme cela arrivait parfois.
Albator a tiré sur la cigarette lorsque la flamme en a léché l’extrémité.
Puis, alors que je m’apprêtais à poursuivre mon trajet, il a prononcé ces mots :
Je me suis retourné.
Il a rétorqué de la façon la plus naturelle.
C’est tout juste si j’ai osé revenir vers lui.
J’écoutais ses propos abscons, méfiant. Un barjo sympathique peut toujours en cacher un autre beaucoup moins avenant. Cela dit, j’ai toujours été fasciné par les tours que le cerveau peut parfois nous jouer, comme ça, en nous imposant sa réalité. Je n’ai pas voulu contrarier sa douce folie.
J’ai repris ma route mais celui-ci a entrepris de me suivre et de persister dans l’histoire qu’il s’était fabriquée. Le ton est devenu un peu plus grave.
Je me suis retourné, prenant à mon tour un ton plus ferme.
C’est sur ces paroles grotesques qu’il a disparu à l’angle de la rue en trois ou quatre enjambées gigantesques dissimulées sous sa longue cape. Intrigué par cette frappante coïncidence, j’ai passé dix minutes à essayer d’enfoncer ma clé dans l’entrée d’un immeuble qui n’était pas le mien.
*
Je suis arrivé à la maison il y a une heure environ et j’en ai profité pour relater cette rencontre insolite en buvant une dernière bière. Je lève mon verre à la folie qui, en se joignant au hasard, a fait de cet instant une soirée mystique. Vous devriez cesser ce que vous êtes en train de faire. J’étouffe un rire nerveux. Il ne pouvait pas se douter, Albator, à quel point sa suggestion de mettre un terme à cette aventure infernale était frappée au coin du bon sens. Peut-être était-ce un signe. Mais un signe de qui ? La prudence est de mise. Derrière ces hasards que l’on croit complices, il peut aussi bien se cacher un dieu qu’un diable. À cet instant, je regrette plus que jamais d’avoir relevé ce défi insensé. J’espère que ça ira mieux demain. Tchin !
