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Au Sénégal, Oumar mène une existence difficile dans son village, il veut trouver refuge en Europe.
Un jour, il trouve enfin le courage de partir. Il traverse le Sénégal à pied, parvient à se faire embaucher sur un navire en route pour le Maroc et atteint finalement la France.
À Paris, sans papiers, il fait face à la misère, à la violence et aux dangers de la rue.
Mais il rencontre un ancien prêtre qui lui apprend à transformer la haine en fraternité et l'indifférence en sollicitude.
Grâce à la lecture et à l'éducation, il obtient son bac...
Un récit d'une brûlante actualité.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Avocat honoraire,
Claude Rodhain a publié plus d'une douzaine de romans, dont "Destin bousculé" chez Robert Laffont en 1986, récompensé par les lectrices du magazine « Elle », "La Charité du diable" aux Presses de la cité, "Sourire amer" au Masque d'or et "Le temps des orphelins" chez City Editions en 2022.
Pendant plus de vingt ans, l'auteur a travaillé bénévolement dans une association de soutien à l'enfance, où il a rencontré de nombreux jeunes en difficulté. Cette expérience lui a inspiré l'intrigue de "Oumar l'Africain".
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Seitenzahl: 311
Veröffentlichungsjahr: 2025
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L’usage exige, dans ce genre de circonstances, de dresser un bilan exhaustif des activités dans lequel l’auteur s’est illustré, et pour lesquelles il est honoré. Permettez-moi néanmoins de prendre un peu de liberté vis-à-vis des usages, même si l’exercice serait passionnant, compte tenu de l’ampleur et de la diversité de vos activités professionnelles. Vos proches et vos amis connaissent votre incroyable carrière. Mais vos qualités personnelles et humaines méritent une véritable attention. Il y a une expression que l’on vous a souvent attribuée, c’est celle d’un « parcours atypique ».
De vos parents, vous n’avez reçu qu’un nom et une paire de galoches, comme vous l’avez écrit. Vous pouvez être fier de ce que vous avez transmis en retour à vos enfants. Vous avez d’ailleurs poussé ce devoir de transmission en dehors de la cellule familiale. Je pense à l’enseignement que vous vous êtes attaché à pratiquer, durant quinze ans au sein notamment de la prestigieuse HEC.
Permettez-moi également d’évoquer votre engagement au sein et à la tête d’une association caritative. Des milliers d’enfants, issus de familles démunies, déchirées et meurtries, ont pu trouver un toit et un équilibre grâce à cette association. Je pense en vous voyant à une phrase très simple et très forte de Paulo Coelho. Dans La Cinquième Montagne, il a écrit « L’homme est né pour trahir son destin. » Si ces mots ont un sens alors, assurément, vous êtes un grand homme.
Rachida Dati
Ministre de la Culture
Elle a brûlé deux fois, la Veinarde. Elle porte encore les stigmates de ses blessures. Une première fois sous l’Occupation, quand les Boches l’avaient baptisée au lance-flammes, une seconde fois, longtemps après la Libération, par la foudre, un obus venu d’ailleurs qui avait effondré une partie de la grange et un pan de l’écurie.
Blessée, rafistolée, pansée, la Veinarde est toujours debout et mérite bien son nom. Si elle pouvait parler, elle en raconterait des histoires… des vertes et des pas mûres comme on dit : le grand-père Alphonse enfariné de givre pendu à la poutre du cellier après la mort de sa femme ; les deux vaches noyées dans la fosse à purin, sans qu’on ait su qui les y avait poussées ; le corps calciné de la fillette, découvert près du puits.
Cette effrayante histoire, Fernand s’en souvient comme si c’était hier. Il allait ouvrir aux vaches, quand ses yeux avaient été attirés par une masse noirâtre dans les hautes herbes. Le jour atténuait plus qu’il n’éclairait et, sur le coup, il avait pensé à une souche. Il était passé là un bon millier de fois et ne l’avait jamais remarquée. Il s’était approché, avait plié les genoux et était tombé à la renverse.
La police et les gendarmes avaient tout ratissé, le corps de la ferme, la grange, les caves, le grenier. Ils avaient sondé les murs, les planchers, le sol, pioché la terre à la recherche du moindre indice, mais n’avaient rien trouvé.
Fernand avait été entendu deux bonnes heures au commissariat d’Étampes. L’officier de police voulait tout savoir : les noms, prénoms, lieu et date de naissance du père, de la mère, des arrière-grands-parents, des amis, l’âge du chien… Aux yeux de la police, Fernand, âgé d’une trentaine d’années, était le premier suspect. La ferme étant isolée on pouvait aux dires des gendarmes, violer, trucider et brûler, sans être vu ou entendu à plus de deux kilomètres à la ronde.
Les gendarmes étaient revenus quelques jours plus tard sur le lieu du crime pour signifier à Fernand une interdiction de sortie du territoire jusqu’à clôture de l’enquête. Le papier bleu l’avait bien fait rire, Fernand, lui qui n’était jamais allé plus loin que le bourg de Villevieux situé à quelques encablures.
Elle pourrait en raconter encore bien d’autres des histoires, la Veinarde, notamment le jour où le facteur avait été pris le pantalon sur les chevilles besognant la bonne de l’abbé derrière une botte de foin, ou encore Alfred Brossons, le maire, retrouvé les quatre fers en l’air dans le fossé du clos Rougeot, après un souper trop arrosé.
Ô elle en avait vu la Veinarde au cours des deux siècles passés ! Sans compter tout ce qu’elle savait et ne disait pas. Alors, quand les Vatel ont vu un grand noir un peu dégingandé au milieu de la cour de la ferme, ils n’ont pas été étonnés plus que ça. Ils ne lui ont rien demandé : ni son nom, ni d’où il venait, ni ce qu’il venait faire chez eux. Ils l’ont simplement regardé et ont dit : « Toi, vouloir manger ? »
– Si ! Buena ! avait répondu Oumar sur le même registre.
Puis il avait ajouté, plus sérieusement, surprenant son monde.
– En fait, je cherche du boulot pour gagner ma croûte.
Assis sur un banc près de la cheminée, Fernand, l’œil écarquillé, regarde Oumar comme une bête curieuse. Sa méfiance s’exprime dans son mutisme. Lui qui croyait que tous les Noirs avaient un nez épaté, des yeux ronds de bovin et des lèvres de chameau, est bien étonné. Le gamin, qui doit avoir tout juste une vingtaine d’années, a des traits fins, des yeux clairs, un nez de cousette et une chevelure annelée pareille à de l’astrakan. Alors, forcément, il a desserré les dents, le Fernand.
– Tu viens d’où ?
– Du Sénégal !
– Du Sénégal ? C’est loin !
Fernand serait bien incapable, si on le lui demandait, de situer ce pays sur une carte.
– Très loin !
– Et t’es venu comment ?
– À pied !
Il se tourne vers sa femme qui s’affaire près de la cuisinière à bois.
– T’as entendu Marthe, le « Grisou », il est venu à pied depuis le Sénégal. Il doit avoir plus de corne sous les pieds que mon brave Tudor.
Fernand baisse la tête. Le simple fait d’évoquer le percheron qui n’a plus guère de temps à vivre, l’émeut. Les genoux de l’animal sont cagneux et ploient sous la charge. L’idée que la pauvre bête puisse le lâcher un jour lui tire même une larme. « Une brave bête », murmure-t-il, se parlant à lui-même. Puis il ajoute, le regard lointain :
– Les animaux sont bien souvent meilleurs que les hommes.
– Oh ! Ne sois pas aussi bêta avec les animaux, intervient Marthe, qui l’a entendu renifler. À t’entendre, tous les hommes seraient des vauriens et les animaux des bêtes à bon Dieu.
– Oui ! les hommes sont malfaisants. Qui tu crois qu’a trucidé la gamine qu’on a retrouvée calcinée près du puits ? Pas un animal, pour sûr ! Et les vaches dans la fosse à purin, tu crois qu’elles y sont allées toutes seules ?
– Ça, c’est différent ! C’était sans doute, même si on ne l’a jamais su, en représailles parce que ta famille avait…
– Tais-toi donc, bon Dieu ! Ces histoires n’intéressent pas c’gamin. Un secret, c’est fait pour rester secret.
– Mais je n’ai pas honte de dire, moi, que Célestine et Ernest ont caché des Juifs pendant la guerre. C’est pas un crime d’aider son prochain. D’ailleurs, ça te montre que tous les hommes ne sont pas, comme tu le dis, si mauvais. Ton père était le premier à s’occuper du petit… Marthe fouille sa mémoire à la recherche du prénom du gosse… Isaac, je crois. Souviens-toi, tu m’as dit qu’il lui fabriquait des jouets, des moulins à eau, des sifflets, des figurines dans les pommes de terre… Je ne sais plus quoi d’autre.
– Et tes parents, Grisou ? demande Fernand.
Il l’appelle ainsi en mémoire de son emploi passé dans un dépôt de charbon.
– Morts !
Oumar a menti pour ne pas avoir à épiloguer sur sa pauvre mère, plate comme une arête de mérou et son père cuit comme un pruneau au jus.
– De quoi sont-ils morts ? demande Marthe, qui suit la conversation…
Oumar est pris au dépourvu. Un mensonge entraîne d’autres mensonges.
– Euh… Je ne sais plus ! Une maladie d’Afrique.
– La malaria ? insiste Marthe.
– Non ! quelque chose de moins connu.
Fernand, suspicieux, fixe le jeune Sénégalais d’un regard pénétrant. Son œil luit comme un éclat de céramique.
– Dis-moi, comment t’as fait pour passer les frontières ? T’as-t-y des papiers au moins ? Cette question réveille des images enfouies dans la tête d’Oumar : sa folle traversée du Sénégal et de la Mauritanie pour arriver à Nouakchott ; ses longues marches de jour et de nuit sur des chemins blancs de poussière ; les camions dans lesquels il montait, qui sentaient le fioul, la sueur et le tabac froid ; ses chapardages dans les villages qu’il traversait et qui se terminaient invariablement par des courses éperdues… Ces souvenirs sont intacts, de même que son altercation au bar La Marine avec un dealer qui voulait le forcer à chouffer et à qui il avait éclaté le nez et l’arcade sourcilière d’un coup de boule. Il ne serait plus de ce monde aujourd’hui, si une jeune Maghrébine ne s’était pas crânement interposée entre lui et les deux malfrats qui le bastonnaient et si elle n’avait pas hurlé : « Arrêtez, bande de débiles ! vous allez le tuer. » Oumar se souvient de la face de pitbull d’un des deux énergumènes et son regard aussi éteint que féroce. Il avait saisi l’oreille de la fille et lui avait craché au visage : « Écoute-moi, graine de melon ! Si tu en pinces pour ce pédé, on te le laisse, mais tu t’arraches, et vite fait ! Un mot de plus et tu repars avec tes dents dans la poche. »
– Eh ! J’t’parle, Grisou, s’impatiente Fernand, les sourcils relevés près des tempes. Tu rêves à quoi ? Tu ne m’as toujours pas dit comment tu étais arrivé jusqu’ici et si tu avais des papiers ?
– J’y viens ! À Nouakchott, en Mauritanie, je me suis fait embaucher comme cuistot sur un sardinier en partance pour le Maroc. Le patron, Diouf, un grand gaillard aux biceps gonflés comme des ballons de rugby, m’avait pris sous son aile. Son père était sénégalais, sa mère française et il avait grandi entre Marseille et Dakar. Alors forcément…
Oumar ponctue presque toujours ses phrases de l’adverbe « forcément », comme si tout ce qui lui arrive est fatal.
Il raconte aux Vatel son arrivée sur le bolincheur et les mots de Diouf pour l’imposer à l’équipage qui le regardait comme un poisson inconnu, apparaissant à la remontée de la drège : « Ce mec-là, avait-il dit, est de mon pays. C’est un cuisinier sénégalais. Il a plein de recettes africaines. On va se régaler. Il va être des nôtres jusqu’à Laâyoune, après, on le jettera par-dessus bord. »
Tous avaient ri. Pas Oumar. Il avait menti pour se faire embaucher. Il n’était jamais monté sur un paquebot et ne savait pas cuisiner. Et Diouf n’était pas dupe. Il l’avait pris avec lui pour d’autres raisons qu’il connaîtrait plus tard.
Marthe écoute avec attention le jeune Sénégalais. Il ne se passe jamais rien à la Veinarde, alors forcément, comme dirait Grisou, elle est tout ouïe. Cette histoire de matelots et d’aventures au long cours l’intéresse. Pour une fois qu’elle peut s’évader du quotidien : la traite des vaches, le soin des chèvres, le nettoyage des écuries, la tambouille…
– Et alors, ce Diouf t’a emmené jusqu’où, demande-t-elle ?
– Jusqu’à Nouadhibou !
– Et tu savais vraiment cuisiner ?
– Non ! mais Diouf m’avait à la bonne. Il était du pays, alors forcément…
Oumar se souvient des crevettes pimentées, en partie cramées, qu’il avait servies le premier soir à l’équipage et la réaction de Diouf : « Bravo au cuisinier. Ses crevettes vont nous faire bander toute la nuit. »
– Et à Nouadhibou, t’as fait comment pour rejoindre la France ?
– On m’a débarqué un peu avant la frontière avec le Maroc.
– Et alors, tu es passé comment ? poursuit Marthe, qui décidément montre un vif intérêt pour l’aventure menée par le garçon.
– À la débrouille !
Oumar a de nouveau botté en touche. Il ne veut pas s’étendre sur la manière dont il est passé de la Mauritanie au Maroc, au nez et à la barbe de la police des frontières. Son regard suit le périmètre de la cuisine, s’arrête sur les carreaux de faïence bleue au-dessus de la cuisinière, revient à Marthe. La fermière, en bout de table, se tient droite comme une statue de pierre, les cheveux tirés en chignon dont aucune mèche ne bouge.
– Que veux-tu dire par « débrouille » ? Il triture sa réponse. La démerde ! Marthe est perplexe.
– Et ensuite ?
– Ensuite ? Bah, l’Espagne, la France, Bayonne.
– Bayonne ?
Oumar se souvient à cet instant du mec qui sortait d’une boulangerie et qui, à la vue de sa dégaine, jean délavé, pull troué, baskets éculées, lui avait refilé un morceau de sa baguette de pain.
– Oui ! Bayonne. C’est là qu’un passant m’a conseillé d’aller à la cathédrale Sainte-Marie. « Elle vient en aide aux déshérités », qu’il m’a dit.
– Et tu y es allé ? demande Marthe qui ne perd pas une miette des paroles du garçon.
– Oui ! J’y ai été reçu par un curé, le père David Racheimard, c’est lui qui m’a donné votre adresse…
Marthe l’interrompt.
– Par qui, dis-tu ?
– Je viens de vous le dire : le père David Racheimard.
Marthe se lève brusquement de son siège, comme si une aiguille venait de lui piquer les fesses et se tourne d’un bloc vers son mari.
– Tu as entendu, Fernand, il a été reçu par un certain David Racheimard. Dis-moi, la famille que tes parents ont hébergée durant la guerre ne s’appelait pas Racheimard ?
– Si ! Et alors ? Il doit y avoir autant de Racheimard que de fétus de paille dans une balle de foin.
– Peut-être, mais des Racheimard qui connaissent la Veinarde, il y en a sûrement beaucoup moins.
– T’as raison !
– Peut-être que le curé, dit Marthe, est…
Ne cherchez pas, l’interrompt Oumar. Le père David m’a tout expliqué. Durant l’Occupation, les Vatel ont caché mes grands-parents et leur fils Isaac pendant deux ans. Ils les ont non seulement cachés, mais nourris avec le peu d’argent qu’ils avaient. C’était la restriction. Ils ont dû se priver pour que mon père, alors âgé d’une dizaine d’années, ne manque de rien. Oui ! On peut dire que c’était une famille courageuse, généreuse et prête à tout pour aider son prochain. Mon père me parlait souvent de la brave Célestine et de son mari Ernest qu’il appelait « les justes ». « Va dans cette famille ! m’a dit le curé et si, comme je l’espère, il y a encore des descendants, je suis sûr qu’ils te recevront à bras ouverts. Les chiens ne font pas de chats. »
– Il a dit ça ?
– Ce sont ses paroles.
– Quel âge pouvait avoir ce curé ?
– Je ne sais pas, une soixantaine d’années.
Marthe se tourne à nouveau vers son mari.
– Tu vois, tout colle ! David, le curé, est le fils d’Isaac, le gamin que tes parents ont abrité et nourri en 1941-1943.
Les yeux de Marthe sont maintenant rétrécis comme deux petites fentes où tremblote une lueur de nostalgie. Fernand, qui jusqu’ici n’a pas dit grand-chose, sort de sa torpeur. Ses sourcils en broussaille se sont rejoints pour former une ligne continue semblable à une colonne de chenilles processionnaires. Il fait entendre un curieux grognement pour marquer sa surprise : « T’as raison c’est certainement lui ! »
– C’est fou, la mémoire d’un enfant, reprend Marthe d’une voix douce et enveloppante comme si elle craignait de réveiller le fantôme qui vient de paraître.
– Et toi, Grisou, demande cette fois Fernand, un peu soupçonneux : ton enfance, ta vie quand tes parents étaient vivants ?
Oumar est mal à l’aise. Il fait dans sa tête des calculs rapides et furtifs. Le mensonge relatif à la mort de ses parents l’enferme dans une impasse. Une barre lui tord l’estomac. Il tente de se raccrocher au vieux dicton sénégalais que son père citait parfois. « Quand tu ne sais pas où tu vas, arrête-toi et regarde d’où tu viens. » Mais ça ne le mène nulle part. Il vient de la dèche. Alors il brode et maquille la réalité.
– Nous habitions un charmant village au sud de Dakar. Le soir, la fenêtre ouverte, j’écoutais les bruits de la nuit africaine : les perroquets nichés sur le toit de la maison, le râle lointain des fauves, le cri des singes hurleurs…
Marthe tremble. Elle imagine les dangers de la vie en Afrique et demande d’une voix qu’elle cherche à rendre neutre.
– Et votre maman n’avait pas peur ?
– Non ! Le jardin était clos et ma mère n’était pas le genre de femme à se laisser impressionner par le tapage des oiseaux nocturnes ou le grognement des animaux sauvages. Chaque matin, elle se rendait seule au jardin, pourtant proche de la forêt, pour voir la rosée, avant que les premiers rayons du soleil ne la boivent, et respirer la fraîcheur des plantes aromatiques : le basilic, la verveine, le piment rouge…
Oumar se prend à rêver, bien que les souvenirs qui lui reviennent à l’esprit avec impétuosité ne soient pas aussi bucoliques. Il revoit avec amertume et tendresse sa vie à Saussai ; son père flouté par la fumée âcre des joints ; Fatou, maigre et édentée, foulant à longueur de journée le sorgho…
– Ma mère était une belle femme, poursuit-il, continuant à magnifier la réalité : grande, svelte et fière, elle fendait la vie avec grâce, disait mon père.
Il se parle à lui-même comme devant une glace, surpris par des mots qui n’étaient jamais tombés de sa bouche. Le temps faisait la part belle à l’imagination.
« T’es complètement chtarbé, songea-t-il, tu tchatches sans savoir où tu vas. » Marthe le considère à son tour d’un œil méfiant.
– Et ton père ? T’en parles peu.
Oumar se frappe le front comme s’il avait oublié un instant Mbaye, son paternel, qui chiquait du khat et sirotait du rhum blanc à longueur de journée. Il étend les bras dans un geste théâtral, comme pour lui ouvrir une voie royale.
– Papa était le plus merveilleux des pères. Il me prenait souvent sur ses genoux le soir et me contait les légendes du pays : les croyances populaires, la sorcellerie, le marabout auquel tout le monde croyait, les affres de la misère dans les villages retirés. Un jour que nous passions en voiture sur un petit pont enjambant une rivière, je me souviens l’avoir entendu dire : « Ne tourne pas la tête, Oumar, si tu regardes l’eau elle va se changer en sang. » Je pense qu’il croyait vraiment ce qu’il disait.
Au vrai, cette histoire rocambolesque lui avait été racontée par un fada du village, mais elle l’avait tellement marqué qu’il n’osait plus enjamber un cours d’eau, quand bien même il devrait faire un grand détour.
Une petite musique intérieure stoppe Oumar dans son délire. « Gaffe ! Tu vas trop loin, mec. Arrête ton char ! Pourquoi ces affabulations ? pour te faire mousser ! Tu sais bien que t’es de la merde sur pied. Tu te prends pour qui ? Pour Bokassa ? Pouvais pas dire la vérité ! Te tenir tranquille ! »
Oumar se mord la lèvre. Il n’a jamais éprouvé autant de haine que sur l’instant. Et ce qu’il hait le plus, c’est lui ; lui et ses mensonges. Il a honte de ses mystifications, de sa vie d’avant, de ce qu’il est contraint d’inventer pour la rendre belle. Plus il s’en veut, plus il en veut à Fernand de s’en vouloir.
Le fermier se raidit. Il a la nette impression que le Grisou raconte des bobards. Son intuition de bon paysan l’alerte. Le gamin ne peut pas avoir quitté son pays et la vie heureuse qu’il décrit pour errer sur les routes comme un saltimbanque. Il couve Oumar d’un œil malicieux et sa bouche se contorsionne en une grimace presque comique.
– Ici, la vie va te sembler moins facile, mon gars. On se lève tôt pour ouvrir aux bêtes et on se couche tard, après la traite et le nettoyage des étables. Faudra t’y faire si tu veux qu’on te garde quelque temps et gagner ton pain.
Il regarde Oumar sombrement.
– Évidemment, tu ne devras pas sortir de la ferme, surtout si, comme j’ai cru le comprendre, tu n’as pas de papiers d’identité. Certes, il ne vient pas grand monde par ici, à part le facteur qui passe une fois par semaine, le jeudi, mais sait-on jamais. Je n’ai pas envie d’avoir les gendarmes au cul pour avoir caché un immigré clandestin. De toute façon, c’est pour quelques jours, quelques semaines tout au plus, le temps de te remplumer un peu. Après, il faudra que tu te débrouilles.
Pendant ce temps, Marthe a installé à Oumar une couche dans la grange, près de l’étable, avec une balle de foin pour oreiller. Elle l’invite à la suivre.
– Viens avec moi !
Dehors, le soleil grignote la cime des arbres. Oumar met ses pas dans ceux de Marthe, qui mènent à l’étable. Il règne à l’intérieur du bâtiment une atmosphère indéfinissable. Un mélange de graisse, de foin coupé, de fiente. Deux poules perchées sur un tracteur s’envolent à leur arrivée.
– Elles montent souvent sur le capot, fait remarquer Marthe. Surtout quand le tracteur revient des champs. Ça les tient au chaud. Sais-tu au moins traire une vache ou une chèvre ?
Elle s’assoit sur un tabouret et montre à Oumar qui se tient à côté d’une blonde d’Aquitaine, comment saisir sa mamelle sans la martyriser. Une odeur de lait et de chaleur animale monte au nez du garçon.
– Surtout, ne la serre pas trop fort, sinon tu risques un coup de pied et le renversement du seau. Sois doux, régulier, parle-leur. Elles aiment qu’on leur cause. Ça les rassure.
Marthe est fière de son savoir. Elle sourit et paraît soudain plus jeune. Ses yeux ont un éclat singulier et joyeux. Il suffit parfois d’un geste, d’un sourire, pour retrouver dans le visage d’une femme mûre celui d’une jeune fille.
– N’oublie surtout pas de bien refermer le portail après la traite pour que ces demoiselles ne jouent pas les filles de l’air. C’est arrivé une fois et on a dû ratisser la campagne toute une journée avant de les retrouver. T’as bien compris ?
– Yes ! M’dame.
Marthe fait une moue évasive.
– Tiens ! regarde le bon lit que je t’ai préparé. Tu seras bien ici. Tu n’auras pas froid ; les bêtes, ça tient chaud. Et puis je t’apporterai une couverture après la traite.
De retour dans la cuisine, Oumar observe tour à tour les poutres marbrées de suie et le manteau de la cheminée, noir de fumée.
– Eh oui ! Elle a deux cents ans, clame Fernand qui voit la façon qu’Oumar a de scruter l’intérieur du séjour.
Le fermier n’a pas bougé. Il est assis près du feu, irrité et sombre. Il s’évertue à détacher le vrai du faux dans ce qu’a dit le Grisou. Assis dans un fauteuil en partie défoncé, le visage cerné par la fumée bleue de sa pipe, dont le fourneau rougeoyant se reflète dans sa pupille, il donne la sensation de rêvasser. Foin de songe ! Il chasse soudain de la main la fumée, pour que le Grisou le voie bien, et se lève d’un bond.
– Bon ! Ça suffit maintenant tes menteries ! J’te crois pas. Tu m’entends, je ne crois pas un mot ce que tu dis. Tu peux entortiller la Marthe si tu veux, mais pas moi. Ton histoire ne tient pas debout. Pourquoi ne pas dire la vérité ? Y a pas de honte d’être né dans la mouise. Qu’est-ce que tu crois ? Ma femme et moi on ne pète pas dans la soie. Quand j’ai repris la ferme, au décès de mes parents, nous avons trimé dur elle et moi pour gagner notre croûte et aujourd’hui on ne doit rien à personne. Pas une dette ! On vit du lait, du fromage, des chèvres, des légumes et des fruits que l’on vend tous les vendredis au marché, et ça suffit à notre bonheur.
Oumar baisse le nez. Un grand vide s’est creusé en lui. Il tient les poings résolument fermés comme prêt à en user, mais il n’ose pas regarder le vieil homme. Il craint qu’il ne le chasse à grands coups de pieds au cul. « Allez oust ! Va voir là-bas si j’y suis ! » Un silence pesant emplit la pièce. Oumar est ridiculement pâle. Une mine de bête traquée. Il porte la main à ses yeux pour essuyer les larmes qui s’y forment. Il ne vit pas, ne respire pas.
Marthe craint qu’il ne fasse un malaise. Elle vient à son secours.
– Fernand a raison, Grisou. Tu dois dire la vérité mon garçon si tu veux qu’on te fasse confiance. On rêve tous d’une vie meilleure. Mais la vie n’est pas un rêve. Il faut te réveiller.
Oumar lève un cil lourd sur Marthe assise devant lui. Il regarde tour à tour son châle de laine rose, ses petits yeux où perce un peu de bleu délavé, ses doigts noueux qui jouent avec la broche de son corsage, ses poils follets au-dessus de la lèvre, aussi transparents que des ailes de mouche. Une larme a glissé sur sa joue. Il a soudain la grâce fragile d’un enfant. « Sais pas ce qui t’a pris de baratiner comme ça ? profère-t-il mentalement. Faut avoir un pois chiche dans la caboche pour inventer de telles histoires ; t’as les fils qui se touchent, mec. Qu’est-ce que tu croyais ? Qu’ils allaient tout gober ? Folie ! »
La noblesse d’âme aurait voulu qu’Oumar dise sans détour la vérité, mais il en était dépourvu. Pourtant, d’un coup d’un seul il tombe les bretelles, la ceinture avec, et lâche la bonde : sa mère squelettique comme un rostre de seiche, son père cuit au rhum, sa cambuse au toit de chaume ; les repas : maïs, pain, riz, algues séchées, les privations, les absences empilées dans son ventre… Puis pour évacuer le passé et avoir l’air moins con, il fait le geste d’une boulette qu’il expédie de son index. « Mais tout ça, c’était avant ! »
– À la bonne heure ! s’écrie Marthe, qui voit que le gamin a retrouvé un peu d’allant. J’aime mieux ça ! Là, on connaît le vrai Grisou. Pas vrai Fernand ?
Son mari s’est rassis et tire à nouveau sur sa pipe. Il hoche la tête, la bouche arrondie. D’une main paresseuse il joue avec sa tignasse chenue et se tait. Il se tait, mais son œil vif ne quitte pas celui du Grisou. Il semble avoir plus de mâchoire qu’avant son emportement et se tient droit, le menton en avant.
– J’espère cette fois que tu dis la vérité, car si tu continues tes menteries… Tu vois la porte là, elle est grande ouverte. On ne veut pas de fanfaron chez nous. Tiens-le-toi pour dit !
Il y a quelque chose d’implacable et de presque invincible dans le regard de Fernand et les petites rides au coin de ses yeux se sont creusées en de profonds sillons. Le soir commence à tomber et la lampe à pétrole unit les ombres sur le mur. Oumar se tourne à nouveau vers Marthe, rose et mousseuse. La douceur de son regard le rassure.
– J’ai menti, c’est vrai ! Mais la vie n’est pas simple pour nous Africains. Y a le bien et le mal, le blanc et le noir, les bons et les méchants.
Il sombre, sans s’en rendre compte, dans ce qui s’apparente à du postcolonialisme, courant en Afrique.
– Moi, j’ai tiré un billet noir à la naissance, alors, forcément…
Il se tait un instant, les yeux emplis d’un noir d’encre qui les salit. Il songe à Sonia, la jeune Kabyle qui l’a secourue à la sortie du bar La Marine et qui l’a hébergé chez elle ; une piaule minable dans un hôtel minable. Elle avait fait venir de nuit un certain Slimane, médecin spécialisé dans les blessures inavouables et les rafistolages discrets. Il avait désinfecté sa plaie à l’arcade sourcilière et fait des points de suture sur son crâne. La chambre était, il s’en souvient, tapissée de papier métallisé, le lit cerné de glaces. C’est là que Sonia turbinait. Elle avait donné ses vêtements au pressing et avait remarqué qu’il n’avait ni papiers, ni tunes. Il l’entend encore dire : « Tu vois, Oumar, je ne suis pas une pute au grand cœur mais, un jour j’ai rencontré quelqu’un qui m’a tendu la main au moment où j’en avais besoin. De temps en temps, dans cette foule de tordus il y a un type comme toi qui les rachète tous. »
Sonia ne savait pas qui il était, ni d’où il venait. Elle ignorait qu’elle abritait un mec violent, capable de passer en mode folie à la moindre altercation ; qu’il était originaire de Saussai, un bled merdique en Casamance où l’on pilait le mil du matin au soir et où il n’y avait rien, pas même un semblant d’école…
*
Les semaines passent. Progressivement Oumar s’habitue aux travaux de la ferme. Il ouvre aux bêtes le matin, les rentre le soir, les traite, les panse. Il connaît les vaches et les chèvres par leur nom : Blondasse, Noiraude, Biquette, Bouc-blanc… Fernand, au demeurant bougon et revêche, est devenu plus affable depuis qu’il a vu le Grisou bouchonner Tudor. Un homme qui traite les bêtes comme ça, ne peut pas être un mauvais bougre.
– Tu ne devrais pas le frictionner avec un chiffon, Grisou, mais avec un bouchon de paille. Ça nettoie la peau et lustre le poil, sans compter que ça fait circuler le sang. Tiens ! regarde.
Fernand se saisit d’un tortillon de foin et bouchonne énergiquement les flancs de l’animal. Tudor fait entendre un hennissement.
– Tu vois. Il me remercie. À toi maintenant.
Oumar s’exécute, à la grande satisfaction de Fernand.
– Si tu m’écoutes, tu vas en apprendre des choses, mon gars. Surtout que tu n’as pas l’air manchot. Viens avec moi ! Ce matin, je dois greffer des pommiers. C’est le meilleur moment. La greffe doit se faire entre mars et avril. On n’a pas de temps à perdre. Je vais te montrer comment faire. Qui sait, un jour, quand je ne serai plus bon à rien, ce sera peut-être à toi de faire tourner la boutique. La pauvre Marthe, bien que plus jeune que moi, n’aura pas la force de faire ce genre de travail. D’ailleurs, elle ne m’a jamais regardé faire. À chacun son métier, comme on dit. Moi, je serais bien incapable de faire ses gratins aux choux.
Fernand aurait aimé avoir un enfant à qui montrer son savoir-faire, mais malheureusement, les entrailles de Marthe n’en avaient pas voulu.
– Tu vois, dit-il en se saisissant d’un greffon, je fais une entaille dans le gras du porte-greffe et j’y glisse le greffon taillé en biseau. La greffe, c’est la reproduction végétative entre deux arbres d’une même espèce, mais attention, il faut que le greffon soit une pousse de l’année, qu’il ait des « yeux » et prélevé entre décembre et janvier, si tu veux que ça prenne.
Oumar est médusé par les faits et gestes de Fernand. Ils lui rappellent la magie du marabout à Saussai.
– Tiens ! dit encore Fernand, lui faisant un signe de la main. Viens ! J’vais te montrer maintenant comment faire des boutures de rosiers. On vend chaque semaine une bonne centaine de roses sur le marché. C’est un petit plus pas négligeable. Et puis ça pourra te servir si tu as un jour un jardin.
Fernand est fier de son savoir. Le gamin ne sera peut-être pas pépiniériste, mais il aura appris quelque chose d’utile.
*
Marthe s’est prise, elle aussi, d’affection pour Oumar. Son mélange d’innocence et de certitude, son côté un peu sauvage, son analphabétisation, sa façon de compter sur ses doigts, l’émeuvent. Maîtresse d’école dans sa jeunesse, elle n’a rien oublié de son passé scolaire et s’évertue à lui apprendre à lire et à écrire. Elle aurait aimé continuer à enseigner, mais elle avait rencontré l’amour et sa vie avait soudain basculé. Sa rencontre avec Fernand, elle s’en souvient comme de sa première communion. C’était à la foire d’Arpajon. Elle était tombée en pâmoison devant ce grand gaillard aux yeux verts, à la chevelure frottée aux blés, qui souriait de toutes ses dents du haut d’une moissonneuse-batteuse. Il était mannequin-démonstrateur chez Massey Ferguson. Lui aussi l’avait remarquée. Il avait sauté de l’engin, était venu à sa rencontre, s’était posé devant elle et, les bras croisés sur la poitrine, lui avait demandé, toutes dents dehors : « Vous voulez acheter la machine ? » Ils avaient ri ensemble et, plus tard, à la sortie de la foire, ils s’étaient retrouvés au Café du Marché et Fernand lui avait raconté sa vie : ses parents décédés dans un accident de la route ; la ferme près d’Étampes laissée à l’abandon ; le feu ; la foudre ; les vaches noyées dans la fosse à purin… Il ne lui avait rien caché de son existence, sauf le corps calciné de la fillette près du puits, pour ne pas l’alarmer. Deux mois plus tard, ils se mariaient et s’en allaient vivre à la Veinarde.
Au début, Marthe, citadine de naissance, avait rencontré quelques difficultés à s’adapter à la vie monacale et morne de la campagne. L’isolement du lieu, le calme suspendu au grincement de la chaîne du puits et au croassement des corneilles, alimentaient ses peurs. Le désarroi atteignit un paroxysme lorsque Fernand se décida enfin à lui parler de la morte retrouvée près du puits et de l’enquête diligentée par la gendarmerie.
– Tu crois que le meurtrier court toujours ? lui avait-elle demandé, toute tremblante.
– Non, ne t’inquiète pas ! Il n’y a jamais eu d’autre meurtrier que la foudre.
La foudre ?
– Oui ! C’est la justice qui l’a dit ! La gamine a été transformée en torche vivante le jour de l’orage, celui qui a détruit une partie de la grange et un pan de l’écurie.
– Par qui tu sais ça ?
– Par le procureur de la République lui-même. Il a décidé, au vu de l’autopsie, de refermer définitivement le dossier avec la mention « foudroyé ». Tu vois, tu n’as pas à t’en faire. Il n’y a plus d’énigme.
Cette réponse n’apaisa pas totalement Marthe. Elle faisait cauchemar sur cauchemar et Fernand dut se résoudre à la laisser partir quelques jours chez ses parents à Paris pour se requinquer. Durant son absence, il s’enquit auprès du médecin de famille d’une solution pour tranquilliser son épouse. Le praticien lui conseilla un enfant ; un enfant au plus vite. La gestation pouvait être un excellent remède pour l’équilibre de la jeune femme.
À son retour, Marthe eut la surprise de trouver dans sa chambre un panier d’osier avec deux petits chiots pelotonnés, bâillant de sommeil, ce qui mit un peu de couleur sur son visage.
– Oh ! Ils sont trop trognons, s’était-elle écriée en se penchant pour les prendre dans les mains. D’où viennent-ils ?
– Je les ai trouvés sur le pas de la porte, avait répondu Fernand en riant.
Marthe avait ri, elle aussi, mais d’émotion, en sentant battre sous ses doigts le cœur des adorables petites bêtes.
– On va les appeler comment ? Et d’ailleurs, qu’est-ce que c’est comme race ?
– Des beaucerons ! Des chiens de garde et de défense qui veilleront sur toi et sur nos bêtes. Tu vois, tu vas pouvoir dormir tranquille.
– Oui, mais ça ne remplace pas un enfant.
Elle songeait à une grossesse qui ne venait pas. Elle s’en était ouverte à sa mère : « Je ne comprends pas, maman. On n’y arrive pas. On fait tout ce qu’il faut pour : régime antistress ; surveillance des jours de fécondité ; test périodique ; rendez-vous chez le gynéco ; on ne fume pas, on ne consomme pas d’alcool… On va même jusqu’à ingurgiter des plantes que l’on prétend capables de booster la fécondation, comme le citron, le romarin et les pissenlits ; rien. Toujours rien ! Le médecin a dit que ça venait de moi, de mon stress. »
*
Oumar, avec l’aide de Marthe, s’investit dans la lecture. Souvent, après la traite, elle lui fait réviser ses leçons de grammaire. Il a bien du mal avec l’imparfait du subjonctif, « étudiasses, étudiassions » … Trop tarabiscoté ! Elle l’oblige cent fois à recommencer.
Sitôt couché, Oumar lit et relit ce qu’il a étudié dans la soirée. Il retient tout comme une éponge sèche trempée dans l’eau : les noms, dates, lieux… Après des mois, assidu, il lit presque couramment. Marthe est étonnée de la vitesse avec laquelle il progresse. Il sait lire, alors qu’il peine à faire des nœuds à ses lacets.
– Tu as versé du côté des hommes et tu n’es plus sur les terres de l’enfance, dit-elle avec aménité. Si tu continues comme ça, tu pourras bientôt lire le journal en entier.
Oumar arpente de long en large la salle de séjour et tente, pour épater Marthe, de lire à haute voix la page d’un roman qu’il a prélevé sur une étagère.
– Pose ce livre, Grisou ! La Confusion des sentiments, c’est bien trop compliqué pour toi.
– Mais j’en ai déjà lu plusieurs pages !
– Et alors ?
– C’est dur ! Y a plein de choses que je ne comprends pas.
– Moi, je comprends que tu ne comprennes pas. Remets ce livre à sa place !
– C’est quoi, la fascination ? insiste-t-il.
– Un sentiment d’idolâtrie, de soumission, d’amour, répond Marthe, dodelinant de la tête.
Elle se souvient de la finesse avec laquelle Stefan Zweig avait restitué le trouble d’un jeune garçon pour son mentor et le malaise qu’elle en avait ressenti.
– Un jour, tu pourras lire Amok et Le Joueur d’échecs, rebondit-elle. Deux chefs-d’œuvre qui ont connu un succès fulgurant.
À l’époque, La Confusion des sentiments avait choqué par son audace. C’était un sujet nouveau que les sentiments d’amour entre deux êtres de même sexe. Marthe se replonge dans ses souvenirs et susurre d’une petite voix où se mêlent affliction et nostalgie :
– Ellen Key, une éminente philosophe et écrivaine suédoise que j’appréciais beaucoup, disait – retient bien ça, Grisou – « Apprendre, c’est aussi et surtout une source pour mettre en pratique une richesse. »
Oumar fait entendre un petit « pfft » d’incompréhension.
– Je ne saisis pas un mot à ce que tu dis, Mam !
C’est Marthe qui lui a suggéré de la nommer ainsi. Elle aurait aimé avoir un fils qui l’appellerait comme ça.
– C’est pourtant simple, Grisou ! Ça signifie que tu dois t’abreuver de la connaissance comme tu t’abreuves de l’eau du puits si tu veux être capable un jour de partager ton savoir avec d’autres. Mais prends ton temps mon garçon ! Ne mets pas la charrue avant les bœufs.
Oumar se mordille la lèvre.
– Eh oui, mon garçon ! Un jour viendra où tu auras une famille, qui sait, des enfants, et alors tu pourras leur apporter tout ce que tu as appris. C’est pas rien, ça !
Marthe plisse les yeux comme un maquignon qui cherche à sonder les intentions d’un chaland.
– Qu’est-ce que tu aimerais faire plus tard ?
Oumar a un regard vide qui se perd quelque part dans la corniche du plafond.
– Je ne sais pas ! Ce que j’ai envie de faire n’existe peut-être pas encore. Il faudra que je l’invente.
Marthe a une tête amusée.
– Ce n’est pas une réponse ça ! Méfie-toi ! Il en est des sommets comme des rêves…
