Oxydo-Réduction - Jonathan Cimino - E-Book

Oxydo-Réduction E-Book

Jonathan Cimino

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Beschreibung

Et si la solution à la survie de l’espèce humaine était d’éteindre la couleur des émotions... pour se rapprocher du réalisme des machines ?
Depuis la nuit des cycles et l’implantation d’un relais synaptique dans le crâne des individus, la pensée libre, l’amour et la notion du temps ont été décontaminés par le MESA.
Ethan, un consultant de 3e niveau du département d’information, recherche secrètement sa grande sœur Lisa, disparue depuis cette fameuse nuit. Est-elle en sécurité avec les résistants ?
Ethan devra faire ses propres choix et se rendre dans la métropole OH84/7KB4, le bastion des Symbolistes afin de s’en assurer… Il aura besoin de toute l’aide nécessaire pour la retrouver, sans se faire réinitialiser par les sentinelles du MESA…
La naissance accidentelle d’une machine, guidée par des souvenirs et des émotions humaines, pourrait bien l’aider à faire bousculer l’équilibre des deux entités. Quitte à redéfinir les limites des êtres mécaniques et faire jaillir un espoir polychromatique pour les générations futures…
Un roman d'anticipation acide et absurde, d'une mélancolie cauchemardesque, qui permet de définir les êtres mécaniques. Une satire féroce. Toute ressemblance avec notre époque est purement… intentionnelle !


À PROPOS DE L'AUTEUR


Né à Liège en 1987, chercheur Télévie durant son doctorat en Sciences Biomédicales et Pharmaceutiques, Jonathan Cimino est depuis toujours passionné de littérature sombre, de lecture addictive et d'écriture complexe. Oxydo-Réduction, son premier roman, dépeint un monde dystopique, dans lequel la pensée libre, l’amour et la notion du temps sont interdits.

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Seitenzahl: 394

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Cet ouvrage a été composé et imprimé en France par

Libre 2 Lire

www.libre2lire.fr – [email protected]

9, Rue du Calvaire – 11600 ARAGON

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traductionintégrale ou partielle réservés pour tous pays.

ISBN Papier : 978-2-38157-319-9ISBN Numérique : 978-2-38157-320-5

Dépôt légal : xxx 2022

© Libre2Lire, 2022

Les droits de l’exploitation de cette œuvresont au profit du Télévie.

Jonathan CIMINO

Oxydo-Réduction

Roman

À ma famille, mes amis.

À ceux qui font naître les couleurs de l’existence.

« Or moi je veux voir. Je demande des paysages, des climats, du fantastique, je veux des visions. Moi je veux que sur tout : châteaux, campagnes, que sur Paris et sa banlieue, sur le désert ou la banquise, que sur Bruxelles ou Managua, on me donne un regard, on m’en impose un autre, à l’occasion plus incisif, qui renouvelle le mien. Je veux qu’on me fasse sentir le temps, la femme, le passage d’un train, comme jusque-là, jamais, je ne les avais sentis. Ou alors, au moins, qu’on m’apprenne des choses neuves : sur Jésus, Lénine, La Callas ou sur moi. Je veux qu’un auteur ouvre en moi mes propres abîmes. »

Conrad Detrez,

extrait de « Romans vides, romans pleins ».

Préface

De la science-fiction ! Un grand saut dans l’inconnu ! L’imagination est féconde. Des humains devenus robots, commandés par des robots, mais posant des questions comme les humains !

Roman bien dans son temps ! L’intelligence artificielle, âme des robots et fille de la statistique mathématique, prend une place en science et aide à la connaissance. Bienvenue à elle !

Que dire à l’auteur qui offre son œuvre au Télévie ? Que dire au lecteur qui contribue en achetant le livre ? À chacun, un très cordial : « Merci et félicitations ! »

Toutes et tous sont dans la science, le roman, la solidarité, la générosité et resteront avec Mallarmé

« Tels qu’en eux-mêmes, l’éternité les change ! »

Arsène BURNY

Président de la commission scientifique du Télévie.

IIvresse mécanique

C’était une nuit ordinaire, assez fragmentée pour y voir le disque de lumière la sublimer. Il y avait eu des tornades durant les cycles précédents. Des gifles cinglantes, imposées à l’obscurité, faisant rouler la voûte céleste comme une bille de mercure. Mais elles avaient fini par cesser. Pourtant, le sol continuait de trembler. Cela n’avait rien à voir avec la brutalité du vent. C’étaient les sentinelles du MESA qui descendaient, du fond des hauteurs, jusqu’à toucher le terril. Une démonstration de force, pour traquer les réfractaires de la pensée et annoncer en trombe, le cycle Nx-23 de la Sainte Charnelle.

C’est au milieu de cette purée que se produisit un événement aléatoire, qui allait donner vie à la matière inerte : LA NAISSANCE de la carcasse métallique. L’origine fut un court-circuit, venant de la centrale synaptique HOMER. Un arc ionique baveux, parasitant la longueur du relais, se propageant comme un virus en direction d’une Box. Plus précisément vers la Box S-298. L’efflorescence de sa structure fut accompagnée de lueurs incandescentes, tel un feu d’artifice.

Intérieurement, l’humanisation de la Box S-298 commença par un flux d’ions hagards, qui se mirent à jaillir subitement dans son servomoteur. Un concerto d’étincelles suivit, giclant tour à tour dans sa turbine. La machine, semblable à mille autres machines, était en train de sécuriser la zone d’extraction PGy-2. Elle s’arrêta net. Gobant le surplus d’électrons par son vidoir, le colosse de métal d’environ 2 m3 se crispa alors sur lui-même à la manière d’un fœtus.

Dans les premiers moments, la masse insignifiante resta allongée, le métal hurlant, tandis que les nuages laiteux défilaient au-dessus d’elle. Son châssis figé sur le rebord du carburateur, le buste tanné dans la pénombre, la motorisation ralentie par le sol froid. La réinitialisation de ses capteurs sensoriels se fit ensuite dans une douleur silencieuse, et cela, sans que les sentinelles du MESA en soient informées. Une chance, qui en amena une autre et qui ne s’expliquait pas encore. Ce n’est qu’au moment où les machines allèrent se recharger que l’orgie émotionnelle commença pour la bécane, en changeant à tout jamais sa destinée.

Suite à cette éclosion inopinée, la Box S-298 se mit à percevoir directement les pensées d’un individu inconnu, identifié comme étant « Gav ». Les premières visions intégrées par le robot de manutention montrèrent un être mécanique. Un humain semblable à mille autres humains. Un homme voûté sur le sol, la gueule enfarinée et la main tremblante de peur et de solitude. Un morceau de viande dégoulinant de plasma, tenant du charbon à la main. La mémoire usée et le corps affamé par du glutamate allégé. Frottant sa chair laquée sur le sol, Gav se mit à écrire très lentement…

« Les sentinelles du MESA se remplissent la panse de mes pensées. Une obsession vitale pour cette gerbe atomique, utile pour la respiration cellulaire du peuple. Je m’écris sans trop réfléchir, comme pour les tromper. Je ne sais pas comment mes doigts font encore pour s’agiter dans cet espace esseulé. Dans ce monde irréel, toute cette mécanique doit venir de l’extrême, du désespoir universel. Je me rappelle avoir lu cela dans un roman. J’aimais lire avant, enfin, je crois. Des plafonds moisis et fissurés, il pleut des tonnes de poussières algorithmiques, toutes glacées, nauséabondes et qui empuantissent entièrement ce corps. Une corrosion des sens.

J’ai parfois l’impression que toi et moi sommes uniques ? Aussi, j’aimerais pouvoir te donner des nouvelles plus réjouissantes, te parler du réconfort et de l’amour que je vois dans les yeux de ma belle Eve. Mais il y a des cycles, ou peut-être bien Yd-18 cycles que je ne l’ai plus vue, touchée. Les sentinelles du MESA nous ont neutralisés, séparés sans prévenir. Je ne saurais pas t’indiquer une date précise, je sais juste qu’il faisait froid ce jour-là. Tu vois, un de ces jours de pluie, de ceux qu’elle adorait tant. Un long ruissellement profond et salé. Elle pouvait passer des journées entières à écouter le son, férocement mélancolique de ce déluge. Au fond, Eve était peut-être bien musicienne. J’ai une vision persistante d’elle, imaginant la musique qui s’évapore doucement de ces gouttes, des symphonies orageuses occupant des saisons perdues. Mais ce sont peut-être bien les dernières parcelles stellaires de mon imagination ?

Mon instructeur me répète que l’éternité est tout ce qu’il me reste. Voilà ma destinée : être éternel dans le vide. Je sais pertinemment que ces mots ne te parviendront jamais. Que ce vieux morceau de charbon dessine des courbes inutiles. Mais écrire me procure les derniers zestes de joie, l’ultime frémissement encore palpable dans ce corps fatigué. Sais-tu que le rire est le carburant de l’âme ? Les gardiens l’ont bien compris. Ils se moquent de nous, nous obligent, amusés, à danser, à sauter avec des torchons humides et puants tels des nains de cirque. J’ai longtemps cru, naïvement, que l’existence avait un idéal, une volonté d’aboutir. Grâce au MESA, j’ai maintenant compris que notre ennemi n’est pas la mort elle-même, mais plutôt cette attente conditionnelle. Je suis convaincu que le MESA a décontaminé le temps afin que nous perdions nos repères historiques, nos limites humaines. L’existence n’est qu’un immense jeu de rôle. Les individus que nous rencontrons, regardons, aimons sont à l’origine d’une farce. Du chaos naît l’essentiel.

LE TEMPS EST LE MESA, LE MESA EST LE TEMPS. LE TEMPS N’EXISTE PAS EN DEHORS DU MESA. L’AMOUR ENTRE INDIVIDUS A ÉTÉ DÉCONTAMINÉ. SEUL L’AMOUR LÉGITIME ENVERS LE MESA EST TOLÉRÉ.

Ma mémoire me fait cruellement défaut. Il y a Ic-44 cycles, un pauvre fou de la cellule d’en face a semblé me reconnaître et affirmait que j’étais un journaliste anciennement célèbre. Je lui ai craché au visage et je l’ai roué de coups. J’ai laissé son corps macérer dans son jus âcre. Les sentinelles m’ont donné raison, il n’y a rien de plus triste que de donner de l’espoir à un mort. Un journaliste, comment pourrais-je ne pas m’en souvenir ? Ma mémoire fonctionne encore très bien. Je me disais l’autre jour qu’Eve aimait passionnément le chocolat. C’est terrifiant, j’utilise le passé pour parler de sa personne sans m’en rendre compte. Des flashes temporels qui me font mal m’indiquent qu’elle dessinait souvent des formes musicales en fermant les yeux et en agitant ses petits doigts. Il se peut qu’elle ait été musicienne après tout.

Que vais-je devenir ? Les gardiens ne m’ont pas encore expliqué ma mission ni comment je vais guérir. Ils m’ont indiqué que le processus de transformation neurologique serait fort long, jusqu’à Lg-45 cycles. Que je peux être fier que le ministère des Finances ait débloqué un budget de 2 000 servitudes rien que pour ma réhabilitation ! Les instructeurs m’ont aussi rassuré sur ma condition moléculaire. Je ne dois pas m’inquiéter de la perte de mes cheveux et de mes dents, de mes côtes endolories, de l’arrière de mon crâne qui saigne à cause de la mauvaise étanchéité du joint. La perfection est un état de grâce, une limite nécessaire à franchir, m’ont-ils assuré. Le référent qui s’occupe de moi est très gentil et veille toujours à ce que mes devoirs soient parfaits. Il me fait remarquer que je dessine souvent. J’étais peut-être un illustrateur finalement. Il dit que je n’écris pas des mots, mais que je dessine des montagnes abstraites. J’ai l’impression d’être le dernier survivant de l’espèce humaine. Sous son uniforme blanc, ce gardien a l’air différent des autres. Peut-être pourrait-il m’aider à comprendre pourquoi je tombe tous les jours un peu plus amoureux du MESA ? Gav, Wt-14 cycles de transformation mentale. »

Les cycles qui suivirent furent incompréhensibles pour la Box S-298. Une excroissance de son processeur semblait naître. Une explosion latente, entre ses circuits imprimés et des ressorts animés par des questions existentielles. Un lien énergétique solide, franchissant des espaces granuleux. Comme une gigantesque claque qui se répandait dans sa centrale filaire. Une greffe organique, épaisse et inflexible. Ne sachant pas si cette vision était une image ou un individu se mouvant. Et que dire de ces notes acoustiques, de ces phrases provenant de Gav ? De ces souvenirs, de cet instant de vie en mouvement ? Des projections entropiques venant de son disque dur, que la machine tentait d’expulser par le fond et qui ressortaient, éclaircies, dans un carré satiné ? Des symboles bien différents du système binaire.

La machine découvrit, primitivement, le sentiment de consternation. Le surplus d’énergie associé à cette anomalie provoqua des coupures électriques, des clignotements lumineux, des défauts de signalisation. Une hypertension des câbles dans son vide technique. Cependant, rien qui n’alerta les sentinelles du MESA. Dans ses entrailles capricieuses, la Box S-298 ruminait lentement. Appréhender un environnement différent du bit, avec ses propres codes, alphabétiques et humanisés, n’était pas évident. Des flux électriques commencèrent à se mélanger à des mouvements humains. Une vraie soupe vivante avec des grumeaux ferreux. Les connexions qui suivirent amenèrent donc un flot d’interrogations. Le géant de métal ne l’identifiait pas encore, mais les fondements mêmes de sa propre existence commençaient à naître. Ses entrailles électroniques passèrent par tous les stades émotionnels,s’étiolant bien au-delà de la lumière. Distinguer l’HUMAIN de la MACHINE, en voilà une notion complexe et pas seulement mécanique ! Des forces invisibles, des atomes qui ensemble, formaient des molécules organisées, structurelles, ayant enfin une fonction dans l’immensité du vide.

Le contact entre les pensées de Gav et le flux mémoriel de la machine formait une alchimie bionique. Cette électricité, tout comme l’ADN, transmettait à présent une information. Une infime différence, qui se situait maintenant dans la continuité, dans l’acquisition de sa propre mémoire. Comme tous les modèles Box-S de sa génération, la Box S-298 avait une mission bien précise : celle d’assurer la surveillance du réseau synaptique et la sécurité des infrastructures. D’autres modèles de Box étaient programmés pour prendre en charge l’assistance au peuple (Box-A), le travail lourd (Box-W) et parfois l’enseignement technique (Box-T). Pour le MESA, c’étaient avant tout des boîtes de conserve, des tôles oxydées utilisées pour les travaux pénibles. Le niveau hiérarchique des Box était le même que celui des humains réfractaires à la pensée unique. Tous deux partageaient le même caniveau. Une fosse remplie d’excréments.

Les cycles de travail se poursuivirent. La Box S-298 commençait à observer son environnement, tandis que les autres machines y semblaient insensibles. Assurément, la Box S-298 était la seule à constater l’effet du vide sur sa propre structure. Elle comprit alors au fur et à mesure des cycles, que non seulement son ombre se modifiait, mais que le transfert de cette information avec les autres robots risquait de pénaliser le réseau.

La compréhension de son environnement fut la seconde altération : une modification profonde de ses fonctions cognitives. Lors des recharges quotidiennes sur le réseau venant des centrales synaptiques, la carcasse en métal voyageait dans les pensées les plus intimes de Gav. Celui-ci était devenu son accessoire, sa drogue, une masse informe de données, devenue collante et pénétrante, juxtaposée à son unité de programmation. La machine parcourait sa vie, s’identifiait au personnage, s’appropriait son histoire. Un avant-goût, attendu à chaque cycle, avec davantage d’impatience.

Et ce n’était pas de tout repos ! La Box S-298 devait sans cesse corriger la focale mentale de son actionneur. Sans quoi, les contours de la projection qu’elle se faisait de Gav étaient flous. Ce fut le cas pour cette nouvelle représentation, qui fut plus complexe à appréhender. La scène montrait un face-à-face entre Gav et un instructeur du MESA. La pièce qui abritait les protagonistes était terriblement lumineuse et aseptisée. Une voûte humide que Gav touchait avec sa caboche. Des dessins d’enfants tapissaient les murs et des journaux traînaient sur des tables basses. Une gazette flétrie avec un titre en gros plan : « Interview du chef de la résistance par le camarade ZKS-17. » Gav semblait ailleurs, à moitié assis sur un socle en acier inoxydable, une jambe dans le vide qu’il bougeait perpendiculairement. Sa tête était basse, les yeux rivés sur le cuir de ses pieds. Il n’osait pas regarder l’instructeur, de peur que son regard puisse voir en lui ses propres abîmes. Ses cheveux, qu’il peignait délicatement sur le sommet de sa tête, tombaient doucement sur le sol. Gav souriait en pensant à sa jeunesse.

Un bip retentit. L’instructeur prit son codex, se connecta au serveur, nomma les éléments d’identification de Gav. Ensuite, il dénoua les fils qui sortaient de son crâne et démarra officiellement la séance yT34.

Gav, ou peut-être préfères-tu que je t’appelle par ton identifiant conforme au MESA… ZKS-17 ? Que signifie rêver pour toi ?

Je suis sûr que c’est un piège ! s’exclama Gav. Je n’ai jamais eu le droit d’en causer auparavant.

Gav hésita à se confier à l’instructeur, de manière franche. Un choix cornélien à faire, presque absurde. Mais les cycles précédents lui avaient donné raison.

« Essayer de cacher ses émotions au MESA, c’est comme baratiner un baratineur, pensa Gav. C’est un jeu, du sucre pour des pantins de bois. »

Tu connais pourtant la règle Gav… on parle de tout dans les séances de liberté.

Il y a bien longtemps que je ne rêve plus !

Nous le savons ZKS-17. Mais si tu devais décrire avec tes mots le verbe « rêver »  ?

« Il faut lui donner quelque chose à manger, se rassura Gav. Gagnons des cycles. »

Bien, instructeur. « Rêver », c’est d’abord croire à l’immortalité.

Mais encore, Gav ? Essaye d’aller plus loin dans ton raisonnement synaptique.

C’est comme exister à l’envers… en défiant la logique et le temps.

Exister ? Tu n’existerais que dans tes rêves ?

J’aimerais n’exister que dans mes rêves. Je pourrais alors imaginer mes propres univers, mes propres règles.

Tu insinues que tu serais alors maître de tes songes, alors qu’ici, tu ne contrôles rien ?

Oui, c’est bien cela instructeur.

Tu réaliserais alors tous tes fantasmes ? Un pouvoir éphémère pour un roi de pacotille. Comme avec cette fille ?

Quelle fille ?

« Il ne faut rien lui dire sur Eve, gémit Gav. Ils peuvent lui faire du mal, même à distance. »

N’oublie pas que tu ne peux rien nous cacher ! Tes pensées nous appartiennent. Pourquoi n’as-tu jamais rien tenté dans le présent avec elle ?

C’est compliqué…

C’est intéressant. Vous les réfractaires, me dites toujours la même chose. L’amour, c’est toujours compliqué, non ? Voilà pourquoi le MESA a décidé de le décontaminer. Le MESA a toujours voulu notre bien. Réponds maintenant !

Quelque chose est brisé entre nous. Une sorte d’immense loi du silence.

Quel est l’identifiant attribué à Eve ?

MY-19… si je me souviens bien.

Il n’y a plus de lien entre vous deux ?

« Seulement des regards absurdes qui débordent dans le présent, espérant se projeter vers l’avenir, rêvassa Gav. »

Non, mon instructeur. Juste des non-dits insipides. Des mouvements opaques dans une vie de remords.

Des morceaux de cœurs périmés. Ce n’est pas très glamour si tu veux mon avis Gav ! Cette vie de remords comme tu le dis, c’est de ta faute.

Je n’arrive pas à comprendre pourquoi j’ai noyé son image dans l’indifférence.

Et tu l’aimes ?

« Oui, fixa Gav dans son esprit. Et le MESA va me reconditionner pour cela. »

Je ne sais plus où j’en suis…

Ne mens pas. Pourquoi n’as-tu pas pris l’initiative ?

J’avais peur. Les mots ne me venaient pas, se figeaient en sa présence.

Je vais te dire pourquoi ! Comme elle ne t’aimait pas, tu as préféré la détester. C’est souvent beaucoup plus simple pour des esprits inférieurs comme toi ! Une sorte de mécanisme de survie. Tu as toujours préféré être son ennemi plutôt que personne.

Je me suis souvent dit que nous étions les meilleurs ennemis du monde.

Et que si tu faisais la paix une bonne fois pour toutes avec elle… tu basculerais alors dans l’oubli. Cela aurait pu continuer à l’infini, je suppose ?

Oui, à l’infini…

C’est vraiment pathétique… Tu n’es qu’un déchet, camarade ! Tu me donnes envie de vomir ! Tu es le parfait exemple de ce que représentait l’espèce humaine avant la réunification. C’est une vraie chance que le MESA s’occupe de ton cas.

Oui. Je suis reconnaissant que le MESA s’occupe de mon évolution mentale.

Tu es donc conscient que tu ne pourras plus jamais la revoir. Si tu avais accès à tes propres songes, tu ferais quoi ?

J’ai imaginé des centaines de fois cette scène.

Je veux l’entendre de ta putain de bouche. Je t’écoute !

Les mots, les vérités n’existeraient alors plus. Les vents brumeux soulèveraient les lourdes barrières de ma moralité.

Et Eve ?

Eve se tiendrait là, magnifique et immobile. Perdue dans l’immensité d’un couloir tamisé. Ce monde futile et absurde s’arrêterait pour un instant.

Accélère bordel ! Déjà 170 servitudes au compteur !

J’avancerais doucement vers elle, la douleur vive des années passées dans l’amertume. Je l’embrasserais si longuement, dans une sensation d’amour splendide. Et pour finir, je l’enlacerais fort.

Comment saurais-tu qu’elle veut la même chose que toi ? Elle te ferait un signe ?

Oui. Dans mes songes, elle me glisserait un mot sur lequel il serait écrit « Je t’attends ».

En conclusion de cette grande bouffonnerie, tu ne sauras jamais si elle t’aime. C’est triste, non ? Mais je vais néanmoins te remonter le moral. Si tu réponds correctement à ma question, tu pourras passer au niveau 2. Maintenant que tu viens de prendre conscience de ta misérable condition humaine, pourrais-tu me dire pourquoi le MESA a décontaminé aussi les rêves ?

Depuis l’origine, la conviction du MESA est d’affronter la réalité. Les rêves ne sont que les déchets de la réalité. Ils ne servent qu’à nourrir l’espoir perdu. L’espoir est l’ennemi du peuple.

Les rêves peuvent influencer nos choix, trancha l’instructeur. Il ne faut jamais sous-estimer le pouvoir des rêves.

Oui, affirma docilement Gav.

Bien, ZKS-17. Écris Vs-87 fois « Je t’attends. » sur le sol. Ensuite, chanceux sous les ailes du MESA, tu pourras recharger ta conscience dans l’épaisseur d’une nuit sans rêve.

La pisse venant du ciel faisait reluire encore un peu plus la cavité électronique de la Box S-298. Dans un mouvement impulsif, la bécane se mit à graver sur le sol : « Je t’attends. » Un geste involontaire, cela ne faisait aucun doute. Car comme la plupart des membres du MESA, la Box S-298 ne comprenait pas l’essence même de l’amour. Un mot vide, ou encore « une sensation d’amour splendide » comme Gav le répétait. Dans cette sensation de rejet, de déni et d’incompréhension, le MESA et la machine avaient alors un point commun : l’ignorance des sentiments.

Pour la Box S-298, les mots ne venaient pas encore. Comme pour ses semblables, il était évident qu’une machine ne pensait pas, ne disait rien. Jamais. Une machine ne comprenait pas la vie, la vie ne la comprenait pas. Il ne devait donc pas y avoir d’autres changements à ce stade. Les cylindres continueraient à n’avoir aucun souffle, les rouages oxydés ne délireraient pas. Jamais. C’est à ce niveau que se situait donc la frontière. Alors pourquoi la Box S-298 ressentait-elle des sensations de froideur ? Pourquoi une ivresse organique s’emparait-elle doucement de cet amas de carbone ? Pourquoi l’effet du vent salé sur ses capteurs lui semblait plus accablant ? Ce qui était certain, c’était que ces changements thermiques percutaient les connexions électriques de la Box S-298. Les particules chargées se réveillaient, en manque, la nuit venue, et s’enfonçaient un peu plus dans les mémoires de Gav pour fusionner en une seule entité.

Au fur et à mesure des cycles, la Box S-298 se mit à sonder en profondeur l’enfance de Gav. À cette époque antérieure au MESA, il ne s’arrêtait pas de pleuvoir des ondes lumineuses, remplissant et saoulant de toute part les caniveaux aigres et colériques du monde. Partout du rouge et du violet. Très haut dans l’infini, les astres semaient alors des bouts de tissus dans l’atmosphère. Ces immenses guirlandes blanches connectaient et nourrissaient ensemble les émotions unitaires et pour la plus grande joie de certains, les rires des clowns électriques. Les rues et le monde semblaient alors vivre à l’envers, déjeunant avec la belle nuit bleue, soupant amèrement dès l’aurore. Les couleurs s’étalaient sur les visages, le peuple en dévorait en masse. Des photons acidulés. Une nuance à la fois rose, jaune, violette, verte, rouge, bleue, brune, mauve.

La Box S-298 projeta une autre vision, une scène qui mit à nu les parents de Gav. Tous deux dansaient loin des regards futiles, exhibant leurs corps, fermant leurs yeux sous la chaleur de leurs lèvres plissées. La Box S-298 pouvait à présent, elle aussi, ressentir le frémissement des premières rencontres. Ces choses incomprises, que personne n’osait dire. L’élégance des amoureux est vraiment incomparable, intégra pour la première fois la Box S-298. Leurs yeux se perdent dans la magnificence du présent.

La ventilation de la Box S-298 s’accéléra subitement, ses transistors frémirent sous le coup de l’impuissance. Une autre vision : Gav avait maintenant 14 ans et l’instruction platonique ne le passionnait pas. Ces formes lassantes, qu’il dessinait sans cesse sur ses cahiers, l’empêchaient de se concentrer. Gav se voyait bien diriger les grandes équations qui régissaient les individus de son âge. Résoudre les problèmes par des notes de musique, avec des explosions de couleur pour chaque sentiment. Et cela fonctionne, se rassura la Box S-298, la tête de Gav se remplit toujours de jaune quand il voit Eve.

C’était certain. Quelque chose avait changé chez le colosse métallique. Une infime différence qui collait à son armature. Pourtant, la solidité de ses charnières, la stature de son buste étaient les mêmes. La Box S-298 mémorisait dorénavant les cendres d’une pensée unique, celle de Gav. Des équations apparurent dans le pli de son interrupteur, chiffrées dans un langage inconnu. Le binaire avait fait place aux notes de musique. Des sons venant des abysses, identiques à ceux que le vieil homme de la rue prodiguait. La Box S-298 le croisait à chaque cycle, mais ce fut la toute première fois que la machine le vit vraiment. Le bougre, d’une maigreur oblique, agitait sans cesse ses mains dans le vide, jouant avec les courants d’air. Assis à même le sol, les genoux souillés par l’écume des nombreux passants. Un ancien pianiste sans doute. Il brassait continuellement l’espace avec ses mains flétries, produisant des notes silencieuses pour l’univers. Parfois, le reconditionnement des mémoires par les sentinelles du MESA avait des ratés. Un modèle de première génération sans doute. Une infime connexion, une lueur synaptique, subsistait dans l’inconscient. Un court-circuit entre les hémisphères du cerveau. Entendait-il toujours les sons dans sa tête ? Nul ne pouvait le savoir. De loin, de très loin dans le brouillard stellaire, des sentinelles du MESA observaient le sénile. À cause de son utilité sociale, celles-ci ne lui faisaient rien. En effet, sa boîte crânienne était utilisée comme serveur de stockage pour la gestion des infrastructures et des centres de données du MESA. Même s’il servait quotidiennement de crachoir pour les membres outragés par sa présence. C’était un torrent de haine, un véritable jaillissement caustique qui décapait son visage lors de chaque nouveau cycle.

Les cycles passèrent. Les flocons de glace, de calibre inférieur à la norme autorisée, se suicidèrent calmement sur le territoire du MESA. La météo était rude, et ce, à cause de la surproduction de la laine. Le MESA considérait que l’hiver était une saison optimale pour le peuple. Une sorte de pénitence, qui avait le pouvoir de flétrir les os devenus trop gras, gercer les articulations des mains et surtout des mâchoires. Les drapeaux officiels quant à eux, bien flexibles, plissaient les murs du néant. Les sentinelles se tenaient juste à côté, la vision bandante et le cache-col hivernal en fonction. Les saisons comme l’automne ou l’hiver étaient contrôlées par des indices statistiques. Ces périodes faisaient tourner l’économie du MESA en fonction des plafonds financiers. La neige, victime du prix de la laine, augmentait durablement tandis que le coton, frais et volatil, se vendait sous la chaleur torride des lacs de sel. Le soleil réapparaîtra bien plus tard, selon le prix du coton, selon le taux de mortalité à atteindre.

C’était le silence complet sous les aurores boréales. Même le champ électromagnétique était tombé. Se frottant la dynamo, la laissant lourde et gisante sur le sol froid, la Box S-298 veillait profondément. Le combustible, qui brûlait en elle, s’éteignait progressivement, ne se doutant absolument pas que cette petite fenêtre émotionnelle allait bientôt redéfinir les êtres mécaniques et faire éclater un immense chantier polychromatique.

IITemps, amour et autres désagréments

La masse organique du monde, tranché dans son épaisseur, se présentait désormais dans un spot sombre, ordonné par le MESA et vivant dans l’indifférence du temps et de l’amour. Lentement, les grandes révolutions s’étaient alourdies sous le lever du soleil, tragique et silencieux. Des rayons artificiels annonçaient l’ouverture de cette déesse fade au regard sombre et visqueux. Près de la place Horace, les avenues infinies se complétaient d’anomalies récurrentes, se rallongeaient pour les promeneurs perdus, se rétrécissaient sous l’attrait des sentinelles ambitieuses.

Les innombrables écrans lumineux, annonciateurs d’informations narcissiques, diffusaient en masse les phrases banales de la réussite. Un matraquage en règle, avec des données numériques. Des milliards de bits/seconde que les cerveaux assimilaient, lobotomisant l’ennui et l’imagination. Des sons atroces, qui coupaient automatiquement les moteurs et les jambes surexcitées du peuple, forcé de regarder les mouvements du présentateur. Celui-ci avait la voix plate et était célèbre pour ses bretelles, surmontées de pincettes fanées. Son bide, reluisant et marbré, s’alignait sur des épaules trop larges pour une si petite tête.

« Chers individus ! Voici une excellente nouvelle ! Les autorités du MESA m’ont affirmé que nous rentrons dans le cycle Nx-23 de la Sainte Charnelle ! Oooh oui !!! N’hésitez donc pas à vous rendre dans les nombreux centres de plaisir que notre si bon gouvernement offre ! Demandez dès à présent vos passes magnétiques pour avoir accès aux bains parfumés, aux algues dénaturées, ainsi qu’aux nombreux jouets tentateurs qui font du centre OZELX-96 le meilleur à bien des années-lumière ! Mais n’oubliez pas la devise de notre société ! Allons, répétez, P-SA-SA, Plaisir Sans Appartenance et Sans Amour. On répète, P-SA-SA… »

La place Horace ressemblait à une bonne quiche fermentée au charbon, bombée comme une casserole de cuivre. Mais en dehors de l’administration centrale du MESA, les autres logements semblaient s’effriter. Secs et gaufrés. Des bulbes cimentés, d’où s’échappaient des barres de fer. Des ruines, fragmentées, comme pour aérer les consciences. Et au milieu de cette chapelure, un homme pressé. Une ombre qui engloutissait les pas, plissait le sol dans un mouvement ample et arrondi.

L’homme se surprit à sourire en observant la vitrine d’une ancienne boutique. Il y traînait étant enfant. Avant l’arrivée du MESA au pouvoir, la façade s’ornait d’un énorme écriteau doré, où de loin, de bien loin derrière les montagnes, on pouvait lire « LIBRAIRIE POPULAIRE ». Parmi les bouquins, le rayon qui avait le plus de succès était sans comparaison celui des livres d’amour. Des familles entières se déplaçaient tous les mercredis matin pour la lecture traditionnelle des contes sentimentaux. La séance débutait toujours par un sermon de la grosse Dumont. Les enfants se disputaient de façon théâtrale les premières places tandis que les époux distribuaient des mouchoirs. Ce quartier, que les autorités du MESA ont nommé plus tard « le secteur 5 », avait été décontaminé depuis, de même que la librairie populaire qui avait refusé de n’exposer que les protocoles autorisés par les miliciens.

L’homme regarda rapidement sa vieille montre. Les aiguilles usées englobaient les secondes. Celles-ci, impuissantes, ne pouvaient que fuir, courir pour revenir inlassablement au même endroit. Une boucle énergétique sur un poignet immobile. La puissante lumière qui s’en dégagea se répandit au travers des murs, éblouissant les sentinelles de la nuit. À la limite de la panique, il tira nerveusement sur sa manche et pressa son allure. Il avait commis une folie, un rituel suicidaire. Le fait de posséder une référence temporelle était punissable de sanction. Décontaminé au même moment que l’amour, le temps n’existait désormais plus.

En apparence, l’homme était grand et maigre. Une silhouette de coton-tige amidonné avec une jambe plus courte que l’autre. Des épaules larges, un buste enfoui vers l’intestin. De longs cheveux en grappes, laqués en arrière et qui cachaient son relais synaptique à la base du crâne. Une véritable trogne asymétrique, décorée d’une cicatrice à la pommette. Un doux vestige des parties de cache-cache de son enfance avec sa sœur Lisa. Des yeux gris et une joute loquace constituaient les fondations de son charme, lui permettant de s’accoupler facilement avec ses semblables. Consultant externe de 3e niveau pour le département d’information du MESA, ses tâches étaient variées : traquer administrativement les déviations humaines au sein de la population, diagnostiquer les formes de résistance. Renseigner le MESA sur les individus qu’il fallait reconditionner. Diriger les carcasses contaminées vers l’abattoir numérique. Éplucher les cerveaux, et ce peu importe les étapes pour y parvenir. Une fouine parmi les fouines, avec un taux de productivité exemplaire et une totale amplitude d’action.

Un bip. Son transpondeur se mit à vibrer dans sa manche. Une énième réunion de crise du ministère de l’Information. Son pouls s’accéléra. Sûrement un manque de glutamate et d’alcool. Il mit en marche ce qui soutenait son âme et descendit les escaliers, pensif, jusqu’au dernier niveau. Le refuge se situait au sous-sol de la tour K23 des Sciences et des Arts. Le sous-sol abritait les anciennes revues littéraires acceptées par le gouvernement. Des périodiques, comme la Liberté des âmes, L’humanité mondiale ou encore les Espérances de la révolution, avaient été bannis. Le niveau L12, le plus grand, s’appliquait uniquement aux Sciences et Techniques. Les domaines consacrés aux enfants, allant de la chimie analytique et structurale jusqu’aux équations de la physique quantique, se différenciaient par des symboles géométriques. Des triangles, en passant par les intégrales et les sphères, décoraient les couloirs tamisés. Le niveau O65, surnommé la Plateforme, était entièrement consacré aux archives agricoles de l’ancienne métropole, aujourd’hui radioactive. Comme pour garder en mémoire ce vestige du passé, car, sous le MESA, les cultivateurs ainsi que les agriculteurs et les éleveurs de bovins avaient complètement disparu.

Dans un mouvement circulaire, une trappe s’ouvrit brusquement. L’homme se débarrassa de son imper et entra d’un pas convaincu.Derrière les longs fils de lin, se tenait un troquet, d’où s’évadaient des airs de boîte à rythmes electroclash, subtils battements percussifs. Un festival de sons chromés et synthétiques, mis à jour pour des soirées illégales. Des tables intimes en bois laqué, des sièges en cuir et des serveurs en costume trois-pièces composaient l’étendue de cette intimité. À l’abri des regards, des univers s’ouvraient aux plaisirs des humains trop sentimentaux pour cette époque conventionnelle. Des besoins opaques, qui surpassaient la physiologie du vivant, avec uniquement des caresses sensuelles et du social, des discussions platoniques entre individus. Une conjoncture non lactée… comparée aux pratiques prônées par le MESA auxquelles le peuple était encouragé à s’adonner mutuellement, et ce, de manière purement mécanique. Une transformation par la pensée en être à jouissance, âme vorace, mangeur d’organe. Pour ces amoureux d’un soir, les folies passagères n’étaient qu’une illusion. Les vérités, une fois emballées, se dévisageaient alors sous le regard des foules. Les vendeurs de tabac impropres faisaient goûter les vertus des cigares achetés aux contrebandiers. Des bouffées de tabac et d’érotisme se confondaient alors sous les lustres éclatants, projetant des ébats aux plafonds de lumière.

L’homme connaissait bien ce lieu. Il était un habitué des bars clandestins. Le CURL’Sen était le plus authentique. Sans électronique ni convention, sans contrôle des pensées, juste des corps absurdes, des pseudo-humains. Le tube en spirale qui servait de bar était alimenté par des pompes venant de la climatisation des salles de la bibliothèque. Une statuette en forme de livre ornait fièrement le socle pour en remercier l’instigateur. La différence de pression permettait ainsi de vider les citernes d’alcool, de chauffer les pièces et d’humidifier les livres. La lecture clandestine était, indiscutablement, une amie fidèle des noctambules.

— Comme d’habitude ? Un supra-XO vient juste de nous arriver d’une cuvée spéciale.
— Le classique, confirma l’homme. Avec filtre.
— Tenez. Un type, un certain « Flindex » m’a demandé de vous transmettre ce papier.

Par-dessus les vaporisateurs de phéromones, un colporteur se tenait à l’écart, penché sur un journal, baignant dans son gras de cuisson. Le col usé de sa veste cachait une partie de son visage, le reste se distinguait par des cicatrices et des mèches qui tombaient naturellement sur ses joues bouffies. La fumée âcre, dégagée par le tabac, formait des ombres. Un dessin oblique dans une atmosphère gluante.

— Flindex ? Tu aurais pu choisir un autre nom… un peu plus convivial pour une fois… Gary !
— Ethan ! Que veux-tu, mon sens de l’humour est parti en même temps que ma femme. Gold ?
— La moitié de la ville est à la recherche de contaminés… et toi tu fumes des cigares ! Tu es vraiment le plus taré des Alpha que j’ai eu à rencontrer.
— Ex-Alpha… tu sais qu’officiellement, je suis mort. Et je prends ça pour un compliment ! Alors Ethan, tu veux tirer un coup ou pas ? Ne me fais pas le coup des maladies, tu sais que ça n’existe plus. Tu as ce que je t’ai demandé ?
— Oui mais pas maintenant, pas ici. J’ai trouvé des vieux jouets en bois patinés, comme tu le voulais.
— Magnifique mon petit Ethan… tu as pu dénicher aussi les poupées frisées ?
— T’es qu’un gros porc Gary. Tu me fais gerber, je préfère ne rien savoir. Et toi, qu’as-tu pour moi ?
— Tu trouveras ton colis au secteur trigonométrie, au niveau B6, vers le Département de Chimie. Dans le tome X-K54, au chapitre des équations qui décrivent l’évolution dans le temps d’une particule massive non relativiste. Il contient l’ensemble des scanners, en somme, le monde actuel et…
— Le monde actuel ? l’interrompit Ethan.
— Je veux dire le monde tel que nous le percevons.
— Gary… mon petit cœur… arrête un peu d’être naïf, bordel ! C’est ta mère qui t’a dit ça ? Tu crois toujours aux contes de fées ? Tu veux un bon point ? Le monde est tel qu’il est : merdique ! L’imaginaire, des baratins d’anarchistes ! Des foutues conneries de bac à sable !
— Et les Symbolistes ?
— Ah oui, je vois… Tu en as déjà vu ?
— Non. Mais je sais ce que les gens racontent…
— Les gens racontent n’importe quoi, de la merde. Ils occupent l’espace et ils sombrent toujours un peu plus.
— Tu parles comme les personnages, tu sais, dans les vieux films ? s’émerveilla Gary.
— Parce que tu as déjà vu des films autres que pornographiques ? Tu commences sérieusement à me faire peur.
— Non, mais j’ai une drôle d’impression. Un type avec un long imper, un cigare au bec et une barbe mal rasée, avec une pluie intense comme celle-ci…
— Arrête la gnôle. C’est mieux…
— On dit aussi que les Symbolistes se repèrent grâce aux étoiles pour se déplacer.
— Les étoiles, c’est pour les rêveurs ! hurla Ethan. Les marginaux de l’esprit. Des points lumineux qui se touchent et se croisent. Cela n’a pas plus d’importance que de vulgaires bougies sur des bio-recycleurs. Une putain de partouze stellaire, un éjaculat de poussière ! La vraie et seule vérité, c’est que ces lanternes polluent notre univers. Un ciel bien propre, pur et simple. Voilà ce qu’il faut. Même la lune perturbe les cycles de sommeil, rend le travail moins productif.
— Si j’en crois la dernière étude…
— Une étude du ministère n’a révélé qu’une faible perturbation, c’est vrai, l’interrompit Ethan. Mais ce faible pourcentage a une répercussion énorme sur le bilan final de la chaîne. Tu te rends compte du coût d’une telle modification ?
— Tu es vraiment bon à jeter Ethan… L’imagination, tu connais ?
— Et toi, tu es un pourceau impulsif… Tu sais, la vie, c’est compliqué.
— Haaa, la vie… La perfection, toujours cette pute qui nous colle au dos, nous enfonce la tête dans la boue. On ne sait même plus vers quoi on court ni pour qui. Être soi-même, il n’y a que quand on meurt qu’on y arrive vraiment. Tu comprends, la vie, c’est une pièce de théâtre, une mise en scène, des acteurs, une destination. Il y a des œuvres, des vies dramatiques, marrantes, surréalistes, enivrantes, mais jamais réalistes. Le vrai drame de ce monde, c’est que personne ne peut plus jouer de pièce réaliste. L’existence, c’est une énigme de plus, absurde et désinvolte, une comédie sans promesse.
— Te fous pas de ma gueule, Gary !
— Calme, minou… C’est tiré d’un bouquin. Une ancienne pièce de théâtre, enfin je crois… J’ai retenu la page avant de le brûler. Tu veux autre chose pour satisfaire ton gosier ? Une louche aphrodisiaque ?
— De la mélasse, filtrée et sous glace.
— Pourquoi m’as-tu demandé ce service ? Tu pouvais facilement télécharger le dossier au bureau des informations. Tu me mets dans la merde avec tes conneries…
— Ils gardent toujours des traces des utilisateurs. Tu es déjà dans le caniveau de toute façon, Gary. Je ne serais pas surpris de devoir pisser sur toi un jour au grand conseil. Tu verseras la somme habituelle à la famille de l’exécutant.
— Et pour lui ?
— Il est déjà mort. J’ai rayé son nom de la centrale, il travaillera dorénavant pour moi.
— Tu sais ce qui m’a toujours fasciné et en même temps dégoûté chez ta face de carton ?
— Je ne sais pas moi, mon sens de l’humour légendaire ? Tu as déjà commandé les danseuses déprogrammées ? Bordel j’ai faim !
— Ton arrogance…

Pour Ethan et Gary, la soirée se fit maîtresse et les logiques festives se prolongèrent dans les coins intimes. C’était à présent l’heure des déhanchements, des inconnus, des villes qui flottent sur l’imaginaire des palaces. Des gueules cassées brandissant les armes des soirées de séduction. Il n’y avait plus que des psychotropes en barre pour éclairer les plus galants, fortifiant et rassurant les plus laids sur leur sort, augmentant les rituels narcissiques de l’enveloppe corporelle. L’ego était prêt, tout comme les chemises battantes sous l’effet des poitrines gonflées, des jupes raccourcies. Cette volonté de plaire dégageait de la chaleur, irréaliste au début de l’hiver. De loin, très loin dans la brume, on pouvait observer des mains chaudes. Des prolongements d’où gisaient des verres infinis, noyant dans l’alcool les prétentions des plus riches, idéalisant les formes magiques des femmes fatales. Celles-ci, inhabitées par les remords du lendemain, se présentaient comme conquérantes de territoires immenses, dans l’intimité des couloirs remplis de sueur. Le CURL’Scaptait à présent une myriade d’odeurs de pluie, de corps mis à nu, d’ébats pas toujours dociles. Une communauté esclave de ses besoins inélégants.

L’écran relié à la centrale informa Ethan qu’il serait en formation AL/39 le lendemain. À la limite du couvre-feu, il se faufila au niveau B6. Le bâtiment de chimie, bourré d’amiante, sentait la chaleur des machines analytiques, l’odeur du spectromètre de masse et chromatographie en phase liquide haute performance. Des posters scientifiques, flétris par les cycles, décoraient les longs couloirs. Il y régnait une ambiance délavée, tamisée par le gaz mercaptan. Tremblant et en manque, Ethan y récupéra le précieux document de Gary.

On pouvait désormais sentir la torpeur des néons, la lassitude des trottoirs, le calme des vieilles avenues. Il pleuvait une marée attentive, comme si le ciel voulait en une seule fois, laver les immondices humaines. Une bâtisse d’acrylique douce, peinte dans l’ombre et la moisissure, se tenait discrètement à l’écart de la milice. Un refuge pour les impropres, les orphelins de la pensée. Des nostalgiques s’y établirent jusqu’à ce que le gros Snake la reprenne à son compte. Un biochimiste organicien, spécialisé dans la sérotonine de synthèse, bien connu dans la jungle monochromatique. On y vendait très cher de la mélancolie décousue, éphémère, la possibilité de faire des rêves améliorés inaccessibles pour les sentinelles, un libre arbitre à nouveau perceptible pendant quelques Nn-34 cycles.

— Tu veux quoi ?
— Ce que le monde souhaite, gros Snake, implora Ethan. Une vision, la vérité des univers.
— Combien ? Je te vois de plus en plus souvent… Te perdrais-tu dans des abîmes nostalgiques ?
— Deux doses, gros Snake.
— Ça te fera dix servitudes.

Ethan soupira en remettant ses longs cheveux en arrière. Il prit brutalement les doses et par un geste machinal les aspira entièrement dans son gosier. Un gloussement ininterrompu se mit en marche dans son tractus. Le gros Snake enfourna les servitudes dans un tube pulsé qui mènerait probablement directement au gouvernement. Une expérience tolérée par le MESA. Connaissant parfaitement le chemin de sa tanière, Ethan avait en tête chaque pierre et chaque tronçon métallique. Mais ce qu’il maîtrisait par-dessus tout, c’était l’agilité des vents, la fragilité des souvenirs. Et ces douceurs de synthèses allaient l’aider à s’en rappeler.

Une fois rentré dans son espace sécurisé, Ethan mit en marche le disque de sa propre vie. La poussière freina brusquement le son. Les ondes, mises en haleine et voulant s’enfuir, produisirent cette magie qui rend la musique si humaine. La sensation de la première dose commença par la perte de perception. Les meubles se mirent à bouger. Le bois, si bien fini, se retravailla dans l’espace. De la lumière s’incrusta doucement, éclairant les sombres étendues. L’effet de la deuxième dose fut doux. La vaste matière électrique environnante s’y mélangea, formant une soupe épaisse et brûlante. Ce qui accompagna Ethan commença par créer des ombres, dont l’allure, bien que tragique, s’adoucit graduellement sur les murs blancs. Il y avait bien longtemps que l’âme de la pièce n’avait plus été habitée par tant de présences, que les vannes encéphaliques ne communiquaient plus entre elles. Dans un dernier souffle, épris de courage, il sortit un carton de sa poche. Un vieux morceau d’écorce griffonné à l’ancienne. Une surprise glissée sous le palier de sa loge quelques cycles auparavant. Ethan en dégusta délicatement le reflux parfumé, toute la nuit.

« Je me souviens très bien du jour où je suis morte pour la première fois. Pendant la nuit des cycles du MESA, les notions du temps et de l’amour étaient encore intactes. J’étais alors sur le départ pour me plonger dans une autre facette du monde. Supposée libre, sans contrôle de la pensée. Une petite fille seule, fragile et couchée sur le quai de chargement. Depuis, je me considère comme une ressuscitée de l’esprit. Dans ce chantier anarchique et lumineux, je pense être heureuse. Je sais que tu ne comprends pas ce qui se passe. Tu étais si petit quand ton relais synaptique a été implanté par le MESA. J’ai pensé des centaines de fois à t’écrire. Mais les mots ne venaient pas, ou plutôt j’avais peur que tes yeux de soumis les lisent. Je trouve enfin le courage de te dire, de t’implorer de sauver ce qui importe vraiment : ton libre arbitre. Il faut à tout prix que tu reprennes possession de ta pensée. Fais ce choix maintenant et pour toujours. Rejoins-moi, fais naître à nouveau les couleurs de l’existence. Le MS est en marche et de loin, je veille sur toi, minus !

L. »

L’alarme vibra toute la matinée, jusqu’à ce qu’un réflexe conditionné d’Ethan la fasse valser sur le mur. Les alertes étaient toutes programmées de la même façon, réglée par le MESA, ordonnant le lever du soleil. Celui-ci, devenu en partie artificiel, ne s’illuminait presque plus. Ses radiations devenaient de plus en plus faibles, lustrant amèrement les grandes cités. Encore endormi, seul, les jambes pliées sur lui-même, Ethan se leva vers sa destinée. Le petit-déjeuner autorisé consistait en une soupe de maïs transgénique accompagnée de pain synthétique fabriqué à partir de collagène et de glutamate. La génétique industrialisée et la biologie moléculaire avaient révolutionné la façon de voir le monde. Le clonage, les modifications transcriptionnelles et traductionnelles avaient permis de synthétiser et de modifier n’importe quel aliment. Mais le plus grand miracle résidait dans le traitement des maladies à la source même des mutations. Depuis toujours, la médecine avait tenté de traiter des maladies dès l’apparition des symptômes, et ce, sans résultats reproductibles. Non, la vraie révolution avait été de modifier et de prévoir, dans l’embryon même, les bases génétiques et environnementales susceptibles de causer des dysfonctionnements. Ainsi, depuis la nuit des cycles, les générations futures naissaient, de manière synthétique, contrôlées en laboratoire, sans tares, avec pour seule fonction : l’absence de choix.

Ethan mit son complet gris et referma calmement les boutons ornés du signe de Vox, deux mains entourant le globe terrestre. Ses chaussures plates ne comportaient qu’une seule boucle qui indiquait la mise en marche d’un long cycle de travail au sein de la centrale synaptique. Celle-ci avait été construite avec l’argent des diverses religions. Les bâtiments sacrés avaient été pillés, de même que les églises, les mosquées et les divers temples. Les instances religieuses avaient fini par céder en s’assurant qu’une partie de leurs éminences siégeraient au gouvernement. Ainsi, les droits d’acquisitions seraient conservés. Mais le MESA ne tint pas parole, exterminant les religions, décontaminant en masse les prêcheurs de la bonne parole.

Le site abritant les centrales s’étendait sous des kilomètres de protection anti-ondes, s’assurant ainsi que la plus grande production d’attrape-rêve était sous contrôle. C’est au milieu de la place Horace que se trouvaient les centrales synaptiques primaires du MESA. Des déesses uniques. L’ensemble comportait trois réacteurs principaux et cinq stations régulatrices d’ambiance, portant des noms spécifiques. ADIA se chargeait des connexions synaptiques féminines, HOMER s’occupait quant à lui des hommes et le dernier-né, baptisé TEDDY, était consacré aux enfants jusqu’à 12X cycles. Une grande fête était alors célébrée par le gouvernement pour officialiser les 13X cycles, date à laquelle les enfants passaient à l’âge adulte. La cérémonie se déroulait dans la grande salle du conseil, juste à côté de la centrale. Une fête avec des discours, des enfants terriblement mélancoliques et usés, et des applaudissements rugueux. Le peuple ne savait pas pourquoi il devait frapper dans ses propres mains. Chaque claquement involontaire se ressentait comme un devoir, une réalité à affronter.