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Bertrand Keller, quinquagénaire bordelais, vit avec sa femme Véronique dans leur échoppe de la place Amédée Larrieu. Leurs fils partis de la maison, ils partagent leur vie entre leur travail et leurs amis, Brigitte et Marc. Les deux femmes, cadres de santé au CHU Pellegrin, se connaissent depuis leurs études d’infirmières. Les maris, eux, ont appris à s’apprécier avec le temps. Chaque été, ils partent ensemble profiter du soleil méditerranéen sur la petite île de Paloggia, au sud de Gênes.
Mais depuis quelques mois, Bertrand, fondateur d’un cabinet de stratégie entrepreneuriale, fait face au burnout de son associé. Débordé, il ne compte pas ses heures. Lors d’un séminaire à Pau, il fait la connaissance d’Amélie, une journaliste économique dont il tombe sous le charme.
Leur liaison est un véritable tsunami pour lui. Ballotté entre passion et culpabilité adultérine, Bertrand plonge alors dans un questionnement solitaire sur ses choix de vie passés et futurs. Jusqu’à ce que survienne, à Paloggia, en plein cœur de l’été, un événement inattendu qui va le mettre au pied du mur…
À PROPOS DE L'AUTEURE
Valérie de la Torre a écrit une vingtaine d’albums et romans jeunesse depuis 2011. Son goût pour l’éclectisme et son besoin d’expérimenter des choses l’ont incité depuis peu à élargir ses perspectives. Plusieurs de ses nouvelles sont parues dans des revues. Paloggia est son premier roman en littérature générale.
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Seitenzahl: 205
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Valérie de la Torre
Roman
ISBN : 979-10-388-0384-8
Collection : Blanche
ISSN : 2416-4259
Dépôt légal : juillet 2022
© couverture Ex Æquo
©2022 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de
traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays
Toute modification interdite
Éditions Ex Æquo
6 rue des Sybilles
88370 Plombières Les Bains
www.editions-exaequo.com
Les volets n’étaient pas fermés et les derniers feux du soir rougeoyaient derrière la baie vitrée. Véronique avait éteint tous les lampadaires et allumé une kyrielle de bougies qu’elle choisissait avec soin dans l’une des boutiques de la rue des Remparts. Elle passait des après-midis entiers à faire ses emplettes, comme elle avait coutume de dire, et en ramenait parfois des petits objets insolites dont Bertrand ne voyait pas toujours l’utilité — des babioles, lui disait-il, tandis qu’elle se fâchait — mais auxquelles elle savait trouver la place qui convenait dans la vaste pièce de vie où ils lisaient, suivaient les émissions de télévision ou recevaient leurs amis. Et malheur à Bertrand si fantaisie lui prenait d’en déplacer quelques-uns sans son autorisation. Véronique avait l’œil.
Le mois de janvier n’en finissait pas de distiller sa lugubre froidure, mais les fagots entassés à côté de la cheminée permettaient de tenir un siège. La flambée, sur laquelle les deux hôtes veillaient du coin de l’œil en attendant leurs invités, diffusait dans la salle une chaleur ouatée. De temps à autre, l’un d’entre eux se mettait à tisonner les braises et posait sur les chenets un billot qui gémissait dans la morsure de la flamme.
Plus tôt dans la semaine, Véronique avait invité leurs meilleurs amis à dîner ce samedi soir. « On regardera les photos de l’été dernier à Paloggia » avait-elle suggéré.
Bertrand venait d’achever leur classement, un travail fastidieux qu’il repoussait toujours au lendemain, mais qu’il accomplissait d’arrache-pied aussitôt qu’il avait commencé.
« Volontiers, avait répondu Brigitte sans même consulter Marc, nous apporterons le dessert. »
Les invités arrivèrent en retard, les bras chargés, Brigitte d’une orchidée, et Marc, d’une boîte ficelée de raphia à propos de laquelle Brigitte précisa :
— À mettre au frais et à sortir dix minutes avant de servir.
Bertrand les débarrassa de leurs manteaux et écharpes.
— Il fait bon chez vous, s’exclama Marc. On a mis un temps fou à entrer en ville, la rocade était bouchée et j’ai cru aller plus vite en passant par Bègles, mais tu sais ce que c’est, avec la limitation de vitesse à trente à l’heure, pas moyen d’avancer !
Marc et Brigitte avaient acquis une chartreuse à proximité de Léognan, un demi-hectare de terrain autrefois planté de vignes.
Sur un coup de tête, Marc avait décidé de planter des ceps. Il montrait un certain talent à mettre en pratique les conseils de ses proches voisins, tous viticulteurs, taille en novembre et traitements réguliers pendant le reste de l’année. La chartreuse était flanquée d’un petit chai où il avait installé un bassin de fermentation ainsi qu’une cuve en inox. Bertrand et Véronique venaient en renfort le jour des vendanges et versaient dans le bassin les grappes pour deux hectolitres de vin, pas encore un grand cru, mais Marc y travaillait.
Ce dernier tenait une galerie d’art en ville, du côté du Cours de l’Intendance, une galerie qui marchait bien dans l’ensemble et où s’exposaient parfois des artistes de renom. Mais l’agrément d’habiter à la campagne était terni par les difficultés de circulation. « Bordeaux est une ville qui s’asphyxie, et le tramway est arrivé trop tard. » Marc avait modifié les heures d’ouverture de sa galerie afin d’éviter l’heure de pointe matinale. Brigitte, quant à elle, ne pouvait se permettre autant de liberté. Ses horaires souvent contraignants au CHU de Pellegrin pouvaient lui valoir les pires embouteillages. Elle ne manquait pas d’en manifester de l’humeur, quoiqu’elle ait, à l’époque, souscrit sans réserve à l’idée de la chartreuse.
Jeunes infirmières, Véronique et Brigitte avaient été embauchées au Centre Hospitalier Universitaire de Bordeaux plus de vingt ans auparavant, à quelques mois d’écart. Leur vision du métier, leur humanisme, leur solidarité lors des coups durs les avaient rapprochées. Les confidences étaient venues remplir les pauses café, les repas pris ensemble au self de l’hôpital. Les amitiés naissent par petites touches successives. Laquelle des deux avait eu l’idée du premier dîner avec les conjoints ? « Je te présente Marc. Je te présente Bertrand. » Ce premier repas n’avait pas vraiment été une réussite, la glace ne pouvait pas fondre rapidement entre deux hommes aussi différents…
Peintre et galeriste quelque peu fantasque, Marc gravitait dans le milieu artistique aux codes parfois approximatifs. À l’opposé, Bertrand, conseil en stratégie d’entreprise, était rompu aux exigences cartésiennes du monde économique. Aucun point commun ne les reliait a priori.
Une deuxième invitation à dîner, un week-end tous les quatre dans les Pyrénées avaient été l’occasion d’approfondir la relation. Peu à peu, ils avaient fini par s’apprivoiser et s’apprécier. Ensuite était venu le temps des premières vacances ensemble à Cassis puis à Paloggia, une petite île méconnue du littoral italien que Bertrand avait découvert un jour d’excursion pendant un séminaire.
À présent, les deux hommes se tenaient mutuellement en estime.
Véronique et Bertrand avaient perçu des tensions dans l’autre couple. Passées toutes deux cadres de santé à Pellegrin, les deux femmes continuaient à se voir tous les jours. Elles étaient liées par une amitié plus ancienne née dans la solidarité incontournable du milieu hospitalier. « C’est un autre monde, disaient-elles, les soucis restent accrochés aux vestiaires. » Véronique n’en avait pas moins remarqué l’existence de nuages dans la vie de Brigitte, les enfants certes, mais aussi son mari. « Oh ! Des hauts et des bas, tu sais… »
Brigitte en parlait peu cependant et les vacances qu’ils passaient désormais ensemble chaque été semblaient apaiser les tensions, plus sensibles le reste de l’année. Tous les couples ne sont-ils pas un jour ou l’autre le creuset de discordes ?
Ces derniers mois, Véronique subissait l’humeur de Bertrand, déstabilisé par la mise en congé longue maladie de son associé.
L’un et l’autre avaient fondé un cabinet de conseil en stratégie d’entreprise dont le développement avait dépassé leurs espérances. Audits, déplacements en clientèle et séminaires se succédaient à un rythme endiablé. Bertrand se félicitait des qualités professionnelles de son associé sans toutefois cacher ses doutes quant à son mental. « Un de ces jours… », répétait-il. Il l’avait invité plusieurs fois à la maison, pourtant les relations en étaient restées au plan professionnel.
L’associé avait fait un burnout à la rentrée précédente et Bertrand avait dû modifier le rythme d’activité de l’agence, s’investir davantage, recruter un intérimaire et lui apprendre les grandes lignes du poste.
Elle l’avait épaulé. Bertrand et elle formaient, pensait-elle, un couple harmonieux, mais peut-être les tensions ne se disaient-elles pas, comme c’était le cas de Marc et Brigitte.
Le Château Petit Boyer servi par Bertrand avait le mérite de délier les langues autant que les appétits.
— Tu te rappelles de l’extraterrestre ? demanda Véronique à Brigitte, un verre à la main.
C’est ainsi qu’elles appelaient l’homme qui avait surgi en pyjama et veste de costume dans leur service à l’époque où elles étaient encore infirmières. « Ils arrivent, ils arrivent ! » avait-il hurlé dans tout le service. Véronique n’avait pu s’empêcher de rire, Brigitte quant à elle avait pris le cas très au sérieux, affligée par la santé mentale de leur visiteur. L’extraterrestre n’en était pas moins devenu une de leurs mascottes, qu’elles avaient coutume d’évoquer pour se détendre.
Le smartphone se mit soudain à carillonner au milieu du repas. Sur ses gardes, comme mue par une prémonition, Véronique décrocha presque aussitôt.
— Ah, Gauthier, dit-elle, l’air grave. Excusez-moi…
Elle s’éloigna de table.
— Oui, que se passe-t-il ?
Bertrand et Véronique avaient deux fils.
Gauthier, le cadet, finissait son internat de médecine à Paris. Il était le seul à appeler régulièrement quand il était en difficulté sur telle ou telle chose : une question administrative, une baisse de moral ou une broutille.
Samuel, l’aîné, menait déjà sa barque depuis trois ans sans poser le moindre problème. Installé à Cologne où il partageait la vie de Sabine, une jeune enseignante allemande rencontrée à l’occasion d’un séjour Erasmus, il travaillait dans le secteur des télécommunications.
Avec Gauthier, c’était une autre histoire. Fragile, peu sûr de lui, il requérait beaucoup d’attention en dépit de son âge.
— Ah, une dispute avec ta copine… Peut-être que c’est passager… Elle t’a fichu à la porte. Allons bon… Ah non, mais tu as peur qu’elle le fasse.
Il y eut un silence pendant lequel Véronique semblait boire les paroles de son fils avant d’en interrompre le flot.
— Oui bon, écoute, pas de panique, c’est une dispute, tous les couples en ont. Va dormir chez un copain pour ce soir et laisse passer la nuit. Oui… Non, tu verras bien demain matin. Allez, mon chéri, ne te fais pas trop de souci. On s’appelle demain, oui... Bisous.
Véronique revint dans le cercle des invités.
— Il s’est disputé avec sa copine... crut-elle bon de préciser.
Bertrand était rompu à ces appels. Il se passait toujours quelque chose avec Gauthier, ce fils plus fragile qu’il considérait un peu comme leur talon d’Achille. Qu’avaient-ils donc raté dans l’éducation de ce dernier pour qu’il soit si peu autonome ? À moins qu’il n’ait hérité des fragilités de sa mère… Le départ à Paris pour faire son internat à l’hôpital Bichat n’avait rien arrangé.
Au bout du fil, c’était toujours Véronique qui tentait de répondre à sa détresse.
Bertrand avait trouvé un autre fonctionnement avec son cadet. De temps à autre, avec l’accord de ce dernier, il allait passer quelques jours en sa compagnie, seul à seul entre hommes, sa façon à lui de le soutenir, d’être un père pour lui.
Cette relation de complicité masculine lui tenait d’autant plus à cœur que son propre père, enfermé dans un carcan de rigidité patriarcale et peu enclin aux épanchements, ne lui en avait proposé aucune. Tout ça pour finir maintenant dans un EHPAD bordelais atteint d’Alzheimer tandis que son épouse scrutait la pendule dans son T2 à attendre l’heure des visites quotidiennes.
Peut-être Bertrand aurait-il le temps de faire un saut lui aussi à La Chênaie lundi en fin d’après-midi entre deux réunions ?
Étrange sensation que celle du devoir filial envers un père dont on ne se sent pas proche. Mais comment aurait-il pu s’en ouvrir à Véronique, elle qui avait perdu ses parents si jeune et qu’une tante avait élevée bon gré mal gré ?
Elle donnait l’impression d’avoir enterré ce drame avec une relative aisance. Bertrand, cependant, pressentait qu’il n’en était rien. Jamais pour autant il n’était parvenu à mettre son épouse suffisamment en confiance pour évoquer longuement ce sujet. Et sur ce point, il battait sa coulpe.
« Ah ! Gauthier est dans une mauvaise passe ! » avait commenté Brigitte.
Véronique s’était isolée afin de ne pas perdre la moindre miette de la conversation et elle le comprenait. N’importe quelle mère peut déceler un problème chez son enfant au simple son de sa voix. Elle savait à quel point son amie avait du mal à vivre loin de ses fils devenus adultes, surtout de Gauthier. Seul l’espoir d’avoir un jour des petits-enfants apportait une consolation à son amie, elles en parlaient parfois entre deux portes à l’hôpital. Peut-être Samuel, plus âgé et plus installé dans sa vie, lui ferait-il ce plaisir prochainement ?
De son côté, elle s’estimait gâtée : avec Marc, ils n’en étaient pas là.
Leurs jumelles, Margaux et Mathilde, indépendantes et férues de voyage, couraient le monde ensemble avec leur master d’ethnologie en poche et leur sac à dos sans jamais leur demander un sou. La débrouillardise à l’état pur, un peu trop parfois. Elles ne semblaient a priori pas encore décidées à poser leurs bagages quelque part ou avec quelqu’un. Enfin, au moins n’appelaient-elles pas tous les quatre matins comme Gauthier. Au contraire, elles étaient plutôt avares de nouvelles.
Bertrand avait proposé de faire une petite pause avant le dessert qui patientait dans le réfrigérateur avec une bouteille de Crémant d’Alsace.
La table était restée en l’état et les quatre amis avaient pris place en rang d’oignons sur le vaste Chesterfield, même si les femmes, calées contre leurs moitiés avaient eu droit à quelques remarques taquines à propos de leur embonpoint.
L’ordinateur branché sur l’écran géant, Bertrand mit en route le diaporama de l’été dernier à Paloggia.
La séance commença par des photos prises depuis la vedette qui assurait la traversée du continent vers l’île.
Bertrand se tenait à la poupe, pour rien au monde il ne voulait manquer l’arrivée dans la baie somptueuse où les eaux faiblement agitées scintillaient d’émeraude. Le petit port abritait quelques gréements en panne tandis que le clocher de l’église découpait sa silhouette élancée au-dessus du labyrinthe des ruelles.
Depuis le canapé, tous retrouvaient avec plaisir l’île de Paloggia et son unique village éponyme...
D’autres clichés inondés de soleil s’affichèrent ensuite, souvenirs de plage ou d’apéritifs avec des amis habitués de l’île.
Le diaporama se poursuivit avec des plans serrés sur des végétaux. Peut-être étaient-ce des agaves, à moins que ce ne fussent des pieds d’Aloe vera ? La petite île méconnue de la côte méditerranéenne en Italie regorgeait en effet de plantes dont l’observation captivait Bertrand.
— Tiens, notre botaniste préféré a encore frappé ! ironisa Marc à l’attention de son ami.
Lui n’y entendait rien en dehors de la culture des pieds de vigne pour lesquelles il s’était pris de passion. Les flores et leurs interminables classifications dichotomiques le barbaient et le jardinage traditionnel ne l’attirait pas. Quand il n’était pas le nez dans sa parcelle de vigne ou dans un manuel d’œnologie, il trimballait ses pinceaux et sa boîte d’aquarelle avec lui.
— Si j’étais toi, intervint Véronique avec un petit sourire, je ne me moquerais pas trop, le diaporama n’est pas terminé...
— De quoi parles-tu ? rétorqua-t-il l’air étonné.
— Tu ne te souviens pas des oursins ?
Plusieurs clichés se succédèrent encore avant que n’apparût la fameuse photo.
Sur l’écran, un fessier en maillot de bain, hérissé d’épines noires, s’afficha en gros plan.
— Tiens, la voilà ! s’exclama Véronique secouée par un éclat de rire.
— C’est vrai que vu sous cet angle... convint Marc. Sur le moment, j’ai pourtant cru que Brigitte n’en finirait pas de m’enlever tous les piquants avec sa pince à épiler…
Le diaporama fut mis en veille, il restait une petite faim à combler.
Les quatre amis s’en revinrent à table.
Au passage, Marc fit un geste pour rajuster le pull de son épouse. En glissant de son épaule, ce dernier avait dévoilé une bretelle ornée de dentelle rouge.
« Véronique n’oserait pas un tel modèle », se dit-il, les yeux rivés sur la fine bande de tissu.
Il détourna le regard en direction de son épouse.
Affairée autour de la table, elle débarrassait.
— Tu mets les assiettes à dessert s’il te plaît, mon chéri ? demanda-t-elle les mains encombrées.
Marc partit chercher la bouteille de Crémant tandis que Brigitte se chargeait de découper le gâteau au centre de la table.
— Au fait, où irons-nous cet été ? lança tout à coup cette dernière, comme s’il ne faisait aucun doute qu’ils iraient quelque part, ensemble tous les quatre, mais qu’ils pourraient aussi aller ailleurs.
La discussion était lancée.
— Paloggia ne te plaît plus ? demanda Marc.
— Ce n’est pas ça, mais cela fait trois années de suite que nous y allons, on pourrait peut-être changer.
— Et tu as une idée ?
— Je ne sais pas, quelque part où il y a du soleil, des plages, de beaux paysages…
En vertu de ses origines espagnoles, Brigitte avait une conception très balnéaire des vacances d’été et imaginait mal de ne pas avoir l’occasion de s’allonger au bord de l’eau. Très brune et mate de peau, elle pouvait ainsi passer des heures à lézarder, au grand dam de Véronique qui brandissait dans sa direction des crèmes solaires aux indices vertigineux.
L’île de Paloggia, découverte fortuitement par Bertrand, plaisait beaucoup à Brigitte, mais n’importe quelle autre belle destination méditerranéenne pouvait faire l’affaire à ses yeux. Véronique, elle, n’était pas contre les vacances à la mer pourvu qu’elle dispose d’un peu d’ombre. Cependant, les hordes criardes qui inondent les plages et les restaurants de la majorité des stations balnéaires lui faisaient peur. « La foule, ce n’est pas mon truc... », répétait-elle à l’envi.
Paloggia, gros caillou près des côtes italiennes de la Ligurie, encore préservé du tourisme de masse, était en cela un véritable paradis pour elle.
— C’est que j’aime bien Paloggia, moi, fit-elle remarquer sans faire valoir d’argument.
Seul Bertrand semblait noter ses réserves. Il s’abstint cependant du moindre commentaire. À lui-même, cela était indifférent, il appréciait l’île et ses abords, mais l’idée de découvrir d’autres lieux ne lui déplaisait pas.
Le simple fait de pouvoir se dédouaner de tout horaire et d’oublier un tant soit peu ses préoccupations professionnelles, dans un cadre dépaysant avec femme et amis suffisait à son bonheur en vacances. Se réapproprier son temps était source d’une grande libération et lui donnait enfin l’occasion de piocher à sa guise dans la pile des livres accumulés au fil des mois. De la littérature blanche pour l’essentiel, quelques polars scandinaves parfois.
Véronique était friande de lecture elle aussi et sur ce point, ils se rejoignaient. Quant à ce qu’elle lisait, c’était autre chose. De son côté, elle n’avait d’yeux que pour les grandes sagas romanesques historiques, un genre qu’il goûtait peu.
Dans les assiettes, les parts de tarte avaient déjà disparu.
— On verra, lança soudain Marc d’une intonation peu enthousiaste.
Véronique proposa aussitôt des cafés. C’était tout vu. Il y avait fort à parier que les photos visionnées l’hiver prochain au coin du feu seraient encore des photos de Paloggia...
Le ciel était de plomb, plus que d’habitude. Un ouragan n’aurait pas suffi pour en balayer la grisaille. Certaines années, le printemps se manifestait dès la fin mars, mais cet hiver traînait exceptionnellement en longueur. La végétation était en retard.
Accrochée sur la palissade de bois où elle dispensait sa floraison orangée, la bignone montrait à peine ses premiers boutons. Elle avait fini par pousser jusqu’au rebord d’une fenêtre à l’étage. C’était celle de la chambre d’amis.
L’endroit jouissait d’un point de vue idéal sur le jardin. Le regard pouvait se perdre jusqu’aux confins du terrain, au-delà du petit verger où pruniers et pommiers enlaçaient leurs branches. Bertrand aimait particulièrement cette pièce spacieuse et lumineuse. Avec le temps, il l’avait annexée pour y installer son bureau.
Il y dormait certains soirs de dispute conjugale, lorsque la proximité de Véronique lui devenait insupportable.
Parfois, il venait s’y réfugier simplement parce que c’était son antre. Un havre de paix qui le reliait à deux de ses passions : la musique classique et la botanique.
Il se plongeait souvent, sur des airs de Bach, dans la contemplation du jardin tantôt coloré, tantôt dépouillé selon les saisons. Prendre ainsi un peu de hauteur sur cette parcelle qu’il entretenait avec amour à l’arrière de la maison lui plaisait. Pourtant, c’est à son violoncelle qu’il consacrait la plupart de ses moments de solitude dans cette chambre. Dès lors qu’il faisait corps avec son instrument, le temps ne comptait plus.
En ce dimanche matin morose, l’heure n’était ni à la détente musicale ni aux considérations botaniques.
Assis à son bureau, Bertrand tentait de rattraper son retard professionnel. Le cabinet de conseil dont il était le fondateur connaissait, ces derniers mois, un développement sans précédent et le burnout de son associé n’arrangeait rien. Se replonger dans des dossiers chez lui le week-end ne l’enchantait guère. Mais aucune autre option ne se profilait à l’horizon.
Au bout de deux heures de travail, il s’octroya une pause et se rendit à la cuisine pour se préparer un café.
Véronique se montrait compréhensive. Depuis quelque temps, elle avait spontanément pris en charge, plus encore que d’ordinaire, les tâches ménagères et les courses, auxquelles Bertrand prêtait pourtant main-forte le reste de l’année. À situation exceptionnelle, organisation exceptionnelle.
Concentrée, elle s’affairait devant le plan de travail. Manifestement en train de réunir les ingrédients d’une recette, elle tenait à la main une botte de carottes.
Il la regarda avec tendresse. Elle dégageait toujours cette forme de sagesse si agréable, laquelle l’avait séduit quand ils étaient étudiants. La douceur et la régularité de ses traits, la précision et le calme avec lequel elle effectuait chaque geste avaient quelque chose de rassurant. Jeune déjà, elle irradiait cette sérénité apparente.
Il s’approcha avec un sourire amusé. Équipée de son inséparable tablier de cuisine, elle leva les yeux un bref instant sans interrompre ses préparatifs. Du lapin à la moutarde, il l’aurait parié.
Depuis combien d’années lui concoctait-elle ce même plat en se réfugiant derrière les recommandations culinaires ancestrales de la lignée des femmes de sa famille ? Quand oserait-elle s’aventurer à expérimenter autre chose ? Les enfants partis depuis longtemps, ils n’étaient que deux à pouvoir juger du résultat. Samuel, qui travaillait à présent en Allemagne, et Gauthier, qui finissait son internat de médecine à Paris, venaient rarement à Bordeaux. Deux ou trois fois l’an peut-être...
Il n’y avait plus qu’elle et lui, les yeux dans les yeux. Où était le problème ?
À ces occasions, elle luidonnait l’impression d’avoir vingt ans de plus. Mais elle avait des excuses, la vie l’avait rendue craintive, le deuil de ses parents semblait chez elle quelque chose d’insurmontable. Une énigme demeurait pourtant aux yeux de Bertrand.
De quelle manière s’y prenait-elle, alors qu’elle pouvait parfois se montrer si timorée, pour diriger une équipe d’infirmières et d’aides-soignantes ?
Quelles ressources puisait-elle au fond d’elle-même pour incarner cette cadre de santé reconnue à l’hôpital de Bordeaux alors même que sortir des sentiers battus dans sa propre cuisine semblait la terroriser ?
Un couteau à la main, Véronique tranchait finement les oignons avec la concentration d’un chirurgien au bloc. La patience et la minutie trônaient incontestablement au premier plan de ses qualités.
— Il va falloir qu’on réserve pour cet été, indiqua-t-elle sans détourner le regard de ce qu’elle faisait. On en a reparlé avec Brigitte, on préfère retourner à Paloggia. Je vais commencer à regarder pour les locations. Si on tarde trop, on n’aura plus beaucoup de choix.
La brèche qu’il avait pourtant ouverte lors du dernier dîner avec leurs amis n’avait pas suffi.
Brigitte s’était finalement laissé convaincre.
Il ne rétorqua pas, c’était peine perdue et il avait d’autres combats à mener, professionnels ceux-là.
« Les endroits idylliques à une journée de voiture de Bordeaux ne manquent pas ! » songea-t-il.
Véronique insistait, depuis qu’elle connaissait Paloggia, elle ne voulait pas en changer.
N’aurait-elle pas apprécié leurs petits week-ends d’intersaison, Dublin, Bruxelles, Prague, Vienne en tête-à-tête ? Bertrand croyait lui faire plaisir. Avait-elle acquiescé uniquement afin de ne pas le décevoir ? Il ne trouvait rien à redire à cette petite station balnéaire, au contraire, lorsqu’il y séjournait, il en était très heureux. Néanmoins, les routines finissent par lasser.
— Oui, on regardera ça cet après-midi. En attendant, il faut que je m’y remette, se contenta-t-il de répondre, un café à la main.
Sur son bureau traînait la plaquette du séminaire à Pau auquel il se rendrait le week-end suivant.
Véronique ne s’intéressait pas à l’entrepreneuriat et elle était de toute façon peu friande de déplacements inhabituels. Qui plus est pour une telle manifestation de foule. Elle ne le suivrait pas, il le savait d’avance. Aussi s’était-il inscrit sans lui demander son avis au préalable.
Cette petite parenthèse ne lui ferait pas de mal en attendant le mois d’août. Les séminaires ont généralement lieu dans de beaux cadres. Ils permettent aux participants de s’offrir une bouffée d’oxygène tout en entretenant leur réseau professionnel.
Deux jours loin de Véronique, ce n’était pas si fréquent. Il ne détestait pas l’idée d’être un peu seul et se surprit à s’en réjouir.
Toujours douce, d’humeur égale et sans surprise, elle finissait par être trop prévisible. Ne pouvait-elle pas se montrer un peu plus fantaisiste ? Ferait-elle un jour quelques efforts, comme lui croyait en faire sur certains points ?
Les choses, cependant, ne sont jamais entièrement noires ou blanches. Ils partageaient encore bien des connivences et deux fils devenus adultes à présent.
La question du désir n’occupait plus le premier plan de leur couple depuis des années. Ils faisaient encore l’amour assez régulièrement, mais le regain de fougue que Bertrand avait secrètement escompté avec le départ des enfants étudiants ne s’était pas produit. La petite étincelle entre eux avait subrepticement laissé place à une forme de complicité plus proche de la tendresse que de la passion.
Les couples en arrivent-ils forcément là un jour ou l’autre ?
