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Le vieux mur du parc, délabré et élevé, couronné d'herbes folles et drapé de lierre, au carrefour quittait la route et, après un pan coupé où il y avait une petite porte basse qui paraissait condamnée, s'enfonçait dans le bois. A l'entrée du bois, dans une clairière tout près du mur, la roulotte était arrêtée. Vers cinq heures, comme la chaleur devenait moins forte, une vieille femme qui avait l'aspect d'une bohémienne en sortit et s'en alla du côté du village, là-bas, loin sur la route. Un garçon de dix-huit ans, élancé et basané, vêtu d'une chemise rouge bâillant sur sa poitrine brune et d'un pantalon de toile serré par une large ceinture dessinant la taille mince, parut ensuite. Il écarta avec nonchalance les boucles de ses cheveux noirs emmêlés sur ses yeux brillants, bâilla en s'étirant, rit tout seul avec bonne humeur et alla s'occuper du cheval. Puis, il vint s'installer sur la mousse, au pied d'un chêne, et se mit à tresser de l'osier en sifflant.
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Seitenzahl: 201
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Frédéric Boutet
Par-dessus le mur
Le vieux mur du parc, délabré et élevé, couronné d’herbes folles et drapé de lierre, au carrefour quittait la route et, après un pan coupé où il y avait une petite porte basse qui paraissait condamnée, s’enfonçait dans le bois.
A l’entrée du bois, dans une clairière tout près du mur, la roulotte était arrêtée.
Vers cinq heures, comme la chaleur devenait moins forte, une vieille femme qui avait l’aspect d’une bohémienne en sortit et s’en alla du côté du village, là-bas, loin sur la route.
Un garçon de dix-huit ans, élancé et basané, vêtu d’une chemise rouge bâillant sur sa poitrine brune et d’un pantalon de toile serré par une large ceinture dessinant la taille mince, parut ensuite. Il écarta avec nonchalance les boucles de ses cheveux noirs emmêlés sur ses yeux brillants, bâilla en s’étirant, rit tout seul avec bonne humeur et alla s’occuper du cheval. Puis, il vint s’installer sur la mousse, au pied d’un chêne, et se mit à tresser de l’osier en sifflant.
Soudain, il entendit comme un frôlement et leva la tête, surpris.
Du haut du mur, une figure l’observait, parfaitement immobile et se détachant étrangement sur le fond sombre des feuilles, — une figure féminine et presque enfantine sous une extraordinaire masse de cheveux fauves dénoués qui, jusque sur le cou et les épaules qu’ils cachaient, descendaient en nappes lourdes le long des joues délicates, laissant voir seulement de grands yeux brun doré et une bouche rouge que plissait une moue sérieuse.
Le jeune homme se leva et, la main sur son cœur, se courba en un salut théâtral.
Une voix argentine vint du haut du mur.
— Vous êtes bohémien ?
Il eut un large geste vers l’horizon.
— Je suis un nomade, déclara-t-il avec un accent guttural et chantant.
— Un nomade… un nomade…
Les yeux ardents, sous les cheveux fauves, le regardaient avec une curiosité avide.
— Alors, vous allez devant vous, au hasard de votre volonté… Vous allez au bout de la terre si vous voulez…
Il rit en montrant ses dents blanches.
— On va où on gagne sa vie… C’est les riches comme vous qui vont où ils veulent.
Elle secoua la tête.
— Je ne sais pas ce que je veux… Je n’aime pas sortir. J’aime mieux le parc. Il n’y a personne. Si je veux voir loin, je monte sur l’échelle du jardinier… Comme je suis là. C’est en cachette. C’est assez amusant…
Elle resta silencieuse un moment et reprit :
— Est-ce vrai qu’il y a des ducs et des princes parmi vous, et que vous avez une langue que personne d’autre ne peut comprendre, et des coutumes mystérieuses ? La vieille, qui est dans la roulotte avec vous, est-ce une de vos reines ? Sait-elle lire dans la main, tirer le tarot, dire les mots qui ensorcellent ?… J’ai lu des livres là-dessus ! Moi, j’y crois ! Est-ce vrai que vous faites le sabbat chaque année ?
Elle s’arrêta, attendent la réponse. Le garçon semblait embarrassé.
— La vieille qui est avec moi, c’est la grand’mère, dit-il avec un air d’enfant. Elle fait le ménage et la cuisine. Moi, je tresse des paniers. En voulez-vous ? Ils ne sont pas chers.
Elle l’interrompit avec impatience.
— Pourquoi mentir ? Je sais, je vous dis ! Vous faites tous semblant de faire des paniers, ou quelque chose comme cela pour que les gendarmes vous laissent tranquilles… Mais, je sais… je sais… vous avez des aventures extraordinaires… vous enlevez des enfants… vous…
— Mais pas du tout ! C’est des histoires ! On est des honnêtes gens !…
— Taisez-vous ! Je sais ! Ce doit être extraordinaire !…
Elle s’était animée, les joues pâles rosissaient. Il la regardait de bas en haut et soudain lui dit avec simplicité :
— Ce que vous êtes jolie !…
Un éclat de rire moqueur. La figure avait disparu.
— A demain ! cria encore la voix argentine.
Il se rassit pour tresser son osier, mais il restait étonné de l’aventure, et lorsque la vieille bohémienne revint il la lui raconta. La vieille y prit un grand intérêt. Elle se fit redire tous les détails et réfléchit en préparant le fricot. Quand ils eurent mangé, pendant que le garçon fumait une cigarette, elle lui donna à voix basse des instructions minutieuses qu’elle répéta deux fois pour qu’il comprît bien.
Le lendemain, dès quatre heures, la vieille fila vers le village et le jeune homme s’installa au pied de l’arbre avec son osier, en se répétant, comme une leçon, ce qu’il devait dire. Comme la veille, il portait sa chemise rouge et son vieux pantalon. Il aurait voulu faire toilette et revêtir un complet marron qu’il mettait dans les grandes occasions, mais la vieille, avisée, l’en avait empêché.
— Bonjour !
La mince figure, sous les lourds cheveux fauves, en haut du mur, était apparue. Il se dressa, un peu troublé, et sa rougeur allait bien à son teint brun. Elle recommença ses questions et, ce jour-là, il avoua sans trop de réticences tout ce qu’elle voulut. Il reconnut qu’il descendait des ducs d’Égypte et qu’un jour viendrait où il serait lui-même roi des tribus errantes ; il se lança dans des récits emphatiques et s’embrouilla dans sa noblesse déchue et ses projets grandioses, mais elle écoutait la voix chantante et rauque et le trouvait si beau qu’elle n’y prit pas garde.
Dix après-midi, sauf un jour de pluie diluvienne, elle reparut ainsi en haut du mur, sur le fond sombre des arbres touffus. Il restait en bas. Il avait osé, une fois, parler d’escalader pour se rapprocher, mais elle s’était rejetée en arrière avec un tel courroux dans les yeux qu’il avait cru ne plus la revoir. Pourtant, elle revint et l’intimité entre eux grandissait. Il lui racontait maintenant sa vie quotidienne et les longs voyages sans hâte le long des calmes routes. Il lui répétait aussi qu’il la trouvait jolie, et elle ne s’en fâchait plus.
De tout cela, la vieille bohémienne s’enquérait avec soin. Elle réfléchissait et donnait des conseils selon le plan qu’elle mûrissait. Un soir, elle estima que le moment était venu. Le garçon était assis à côté d’elle sur l’herbe et tressait un panier à la lueur de la pleine lune qui passait à travers les branches. La vieille, à voix basse, lui dit ce qu’il devait faire le lendemain. Il fut si étonné qu’il lâcha son osier.
— J’oserai jamais, murmura-t-il.
La vieille haussa les épaules.
— Qui ne risque rien n’a rien. Faut profiter des occasions. Je ne serai pas toujours là pour te conseiller, et tu es sans malice… Les gens riches, ça donne n’importe quoi pour éviter le scandale… C’est pas toi qui a été la chercher sur son mur… Et puis, quoi ! tu es bien assez beau garçon pour valoir n’importe qui…
Il promit de faire de son mieux.
Le lendemain, lorsque parut, en haut du mur, la figure de la petite inconnue, il leva vers elle un visage si désolé qu’elle lui demanda aussitôt ce qu’il avait.
— Je ne vous verrai plus, murmura-t-il de sa voix tendre. Nous allons partir… loin… On nous attend… des nomades comme nous.
Elle fit un mouvement et devint si pâle sous ses cheveux ardents qu’il put voir combien elle était bouleversée. Il continua :
— Nous, c’est notre vie de nous en aller… Mais qu’est-ce que je vais devenir si je ne vous vois plus ?…
— Quand partez-vous ? souffla-t-elle.
— Ce soir. Je vais rejoindre la mère qui est au village… Je suis resté pour vous dire… pour vous dire…
Il baissa la tête et, tout rouge, osa :
— Je vous aime.
Elle le regardait. Elle ne rougit pas et dit, très bas :
— Moi aussi, je vous aime.
Il eut un éblouissement.
— Alors, venez… partez avec moi…
Elle sursauta.
— Vous êtes fou !
Il frappa du pied.
— C’est ça ! Vous vous moquez de moi ! Vous m’avez fait aller ! Ça vous est bien égal que je sois malheureux ! Les gens riches comme vous, ça n’a pas de cœur ! Vous me méprisez parce que je suis un bohémien ! parce que je suis pauvre ! Vous me méprisez !…
Les yeux pleins de larmes, il s’appuya à un arbre. Elle le regardait d’un air égaré.
— Venez à la porte du parc ! lui dit-elle brusquement. J’ai la clé !
Il y courut. Après deux minutes, l’étroite porte massive, avec un grincement, s’ouvrit. Il eut un mouvement pour s’élancer, mais recula, stupéfait. Elle était devant lui, debout, misérablement petite et décharnée, hideusement contrefaite. Elle rejetait en arrière, des deux mains, les nappes fauves de la merveilleuse chevelure, et il pouvait voir les épaules inégales, la poitrine creuse, la bosse énorme du dos sur laquelle se posait, sans cou, le beau visage délicat et ardent, qui semblait une difformité monstrueuse.
Elle eut un rire sauvage.
— C’est moi qui vous méprise ? C’est moi ! Hein ? Vous croyez ?
Il resta béant. La vieille n’avait pas prévu le cas dans ses instructions, et il ne sut que dire. Déjà, la porte était, entre eux, retombée lourdement, les séparant. De l’autre côté, il entendit le rire désespéré s’éloigner, et il ne savait plus si c’était un rire ou un sanglot.
— Je me disais bien aussi que c’était pas naturel, murmura-t-il, ahuri, en courant vers la roulotte, avec la hâte de s’en aller.
— Vous avez osé !… Cette bague, le plus illustre de nos bijoux héréditaires que votre père vous a laissé en mourant comme un dépôt sacré, vous, mon fils, vous, Gaston de Porchecroix, vous avez osé la donner à une fille du quartier Latin, à une créature de laquelle je rougis d’être obligée de parler ! Ah ! c’est ineffaçable !
Suffoquée par l’horreur dont frémissait avec dignité toute sa haute figure chevaline, la comtesse de Porchecroix fit une pause. Devant elle, le jeune Gaston baissait sournoisement la tête. Dans son fauteuil roulant, le grand-oncle, qui ne pouvait plus marcher, restait impassible, avec à peine une lueur d’existence entre ses paupières ridées. M. Cruchette, le précepteur, atterré par ce qu’il venait d’entendre, demeurait figé dans sa consternation immobile et convenable, et les ancêtres, accrochés en portraits aux murs du grand salon majestueux, fixaient sur le coupable leurs yeux vernis avec autant de réprobation vertueuse que s’ils n’avaient pas eu jadis, eux aussi, alors qu’ils vivaient, des passions et des vices.
— Si j’avais eu de l’argent, je n’aurais pas donné la bague…, observa faiblement Gaston.
Sa mère eut un regard foudroyant.
— Taisez-vous !… A seize ans, vous osez !… Mais laissons cela qui est révoltant. Le bijou sacré importe d’abord ! Il faut le retrouver. Il le faut ! Quand s’est passée cette chose horrible ? Qui est cette fille ? Où loge-t-elle ? Allons, parlez !
— C’était vendredi. Il y a huit jours. Elle s’appelle Caro. Et j’ai été avec elle, près de la rue Monsieur-le-Prince, dans un hôtel meublé, au second, chambre 21, avoua Gaston tout d’une haleine.
— Mon Dieu !… mon Dieu !… Quelle horreur !… Mon fils dans un hôtel meublé, avec…
Mme de Porchecroix agitait son face-à-main. Soudain, elle se tourna vers le précepteur.
— Monsieur Cruchette, vous avez entendu ! Votre négligence… Oui, je sais… vous ne pouviez penser que votre élève — mon fils — s’enfuirait, un vendredi de carême, du cours de rhétorique pour aller… Néanmoins, votre responsabilité est engagée. Je compte sur vous pour réparer… Il faut que vous alliez réclamer cette bague…
— Moi, madame la comtesse ?
M. Cruchette avait eu un soubresaut d’épouvante. C’était un jeune homme au maintien bénin et réservé. Il avait une figure candide, régulière et rasée, de longs cheveux châtains tombant le long de ses joues roses, des yeux de myope derrière des lunettes graves, une redingote noire et une cravate blanche.
— Oui, vous ! Je vous donne là, monsieur Cruchette, une haute preuve de confiance. Depuis deux ans que vous êtes chez moi, j’ai pu apprécier votre délicatesse et votre éducation. Cette affreuse affaire ne doit pas être ébruitée. Il faut que vous arrachiez le bijou aux mains impures qui le détiennent… Retrouvez cette fille. Offrez-lui de l’argent… Mais, j’y pense, la police…
— Scandale, bégaya le grand-oncle qui avait ouvert les yeux. Et puis, impossible. Gourgandine, entendu, mais femme. Cadeau à une femme, chose sacrée. Un Porchecroix ne fait pas réclamer un cadeau par la police ! Impossible… Allez, Cruchette… Pas difficile… J’irais bien, moi, si je marchais…
Un regret tremblait dans sa voix usée. Un filet de bave coula sur son menton. Il rit à des souvenirs confus.
— Cela me paraît impossible, balbutia Cruchette, agité. Je ne saurais pas. C’est un monde que j’ignore. Madame la comtesse, songez que je suis un homme d’études… Je me suis toujours scrupuleusement gardé…
Il s’arrêta, très rouge. Son élève étouffa un rire. Le grand-oncle semblait s’amuser. Mme de Porchecroix ne comprit pas et reprit :
— Il le faut. Retrouvez la bague. Je vous ouvre un crédit de deux mille francs si c’est nécessaire.
— Les pierres valent plus que cela, dit l’oncle.
— Eh bien, trois mille francs ! quatre mille ! cinq mille !… L’argent, ici, n’importe pas… Mais il faut que la discrétion la plus rigoureuse… Mon Dieu, si l’on savait… quel scandale !… Monsieur Cruchette, vous avez entendu le nom et l’adresse. Partez sur-le-champ. Je vous donne pleins pouvoirs.
— J’en suis honoré, gémit Cruchette en inclinant le front.
Il reçut l’argent, prit son chapeau et sortit.
C’était un matin de printemps, mais Cruchette n’en apprécia pas la douceur. Il songeait aux difficultés de sa tâche et se demandait avec angoisse ce qui allait lui arriver.
Quand il fut dans les parages de la rue Monsieur-le-Prince, il eut envie de prendre la fuite. La seule crainte du courroux de Mme de Porchecroix l’en empêcha.
Comme onze heures sonnaient, il entra dans l’hôtel. Le bureau était désert et Cruchette s’engagea dans l’escalier. Au second étage, il frappa, le cœur battant, au numéro 21.
— Entrez ! dit une voix féminine.
Il entra et recula, terrifié. Dans la chambre en désordre, une jeune personne, nue, debout devant la glace de la cheminée, se coiffait.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle sans se déranger.
— Mademoiselle Caro ? bégaya Cruchette, les yeux baissés.
— Elle n’habite plus ici depuis dimanche. Elle est avec Bordin, un potard, à l’hôtel Printemps, près de Cluny, dit la jeune personne.
Elle regarda Cruchette dans la glace et ajouta aimablement :
— Ça ne fait rien, entre tout de même, va !
— Non… non… C’est elle-même… Je vous demande pardon, madame !…
Cruchette s’enfuit. Il se retrouva, en proie à de vives émotions, dans la rue.
Il alla à l’hôtel Printemps où on lui indiqua la chambre de Bordin. Celui-ci, seul et tout habillé, dormait d’un lourd sommeil que Cruchette, malgré son inexpérience, attribua à l’ivresse. Réveillé avec peine, il se répandit en grossières injures, jurant d’écraser la tête de quiconque oserait lui parler de la méprisable petite grue qui l’avait lâché, dès la nuit de lundi, pour un être infâme habitant rue Cujas et se nommant Sivel.
Ce Sivel, immense gaillard à barbe rousse et qui étudiait le droit, ne put être rejoint qu’au café où il déjeunait. Il accueillit Cruchette avec une politesse fleurie, l’obligea à déjeuner aussi, le fit trop boire, l’ahurit de sa verve intarissable et, vers deux heures seulement, consentit à lui révéler que Caro n’avait été dans sa vie qu’une passagère fugitive. Elle faisait maintenant les délices d’un Roumain qui habitait rue Dauphine et n’était jamais là le tantôt, en sorte que c’était le meilleur moment pour aller voir la chère enfant.
Un quart d’heure après, Cruchette, résigné, était rue Dauphine et frappait à une porte. Elle s’ouvrit. Il vit une petite femme assez jolie, en peignoir mal clos et les cheveux défaits.
— Mademoiselle Caro ?
— C’est moi, dit la petite femme.
Il eut un soupir de soulagement et fut étonné, car il ne se l’imaginait pas ainsi. Elle ne l’intimidait pas du tout, et il expliqua l’affaire en essayant d’être clair, ferme et poli.
— C’est donc pas du toc, cette bague ? dit-elle en ouvrant des yeux surpris. Du reste, toc ou pas, on me l’a donnée, je la garde.
Cruchette insista avec chaleur. Elle le regardait favorablement et, soudain, l’interrompit :
— On t’a jamais dit que tu étais gentil ?
Il devint rouge et resta interloqué. Elle le poussa vers un divan.
— Assois-toi donc… Y a pas de danger qu’y rentre, l’autre… Et puis je m’en fiche bien… J’en ai déjà assez… Je suis tout cœur, moi… Ça m’a fait rater des choses magnifiques… On ne se refait pas, hein ?… T’en as des beaux cheveux… Mon rêve, ça serait de vivre bien tranquille avec un ami qui ait l’air doux et comme y faut… La bague, si tu y tiens, je la rends… mais ça sera pour te faire plaisir… Je suis gentille, pas ?…
Elle s’assit sur ses genoux.
A l’hôtel de Porchecroix, on attendit en vain, pendant six jours, le retour de M. Cruchette. Mme de Porchecroix, très inquiète, se demandait s’il n’avait pas trouvé la mort au fond de quelque bouge où l’aurait entraîné son dévouement à la servir.
Le septième jour, il revint. Il était changé. Une sorte de fierté planait sur lui ; une moustache légère ombrageait sa lèvre supérieure ; ses cheveux étaient parfumés et un lorgnon élégant remplaçait ses lunettes. Il avait toujours sa redingote noire, mais une chemise mauve, une lavallière à pois et des souliers jaunes égayaient sa tenue.
— J’ai rempli ma mission, dit-il avec une orgueilleuse modestie, quand il fut en présence de Mme de Porchecroix. Voici le bijou, et j’ai versé les cinq mille francs selon les instructions que vous m’aviez données, madame la comtesse…
— Mon Dieu ! c’est bien payé (Mme de Porchecroix, en prenant la bague, ne put retenir une grimace). Cinq mille francs pour les faveurs d’une gourgandine…
M. Cruchette eut un geste digne et qui protestait.
— Oh ! pardon… madame la comtesse. Je vous prie respectueusement de parler avec plus de modération d’une personne qui, d’ici peu, sera Mme Cruchette…
Mme de Porchecroix fit un bond, puis resta pétrifiée.
— Nous nous aimons, continua Cruchette avec une ardeur pudique. Oui ! C’est une pauvre enfant qui a beaucoup souffert. Avec la dot que vous avez bien voulu lui constituer et mes économies, nous allons ouvrir une institution à Neuilly…
Il s’interrompit, le jeune Gaston entrait.
— Et j’ose espérer, termina Cruchette avec onction et dignité, que madame la comtesse voudra bien me continuer sa précieuse confiance en me donnant le jeune homme…
On l’appelait Sans-Souci à cause de son inaltérable bonne humeur, proverbiale parmi les miséreux. Depuis trente ans qu’il vivait, il ne s’était jamais connu d’autre ambition que celle de se procurer chaque jour de quoi manger. Pris entre une paresse invincible, qui lui interdisait le travail, et une peur affreuse de la police, qui lui interdisait le vol, il avait résolu le problème en pratiquant une sorte d’ascétisme vagabond. Il ne pensait pas aux femmes ; il ne buvait pas, et, s’il fumait, c’était parce que cela ne coûtait que la peine de se baisser.
Cette nuit-là, son vieux feutre enfoncé sur sa tête et le collet de son pardessus en loques relevé jusqu’à ses oreilles, il stationnait sur le trottoir devant l’entrée d’un cercle élégant. Dès qu’une auto s’arrêtait, il courait pour ouvrir la portière, car les trois ou quatre journaux maculés qu’il portait sous le bras étaient de l’avant-veille et constituaient seulement sa sauvegarde à l’égard des agents.
Le froid piquait ; il aurait voulu dix sous pour avoir une soupe aux Halles et finir sa nuit assis et à couvert. Mais il avait la guigne : trois heures venaient de sonner, et on ne lui avait encore rien donné. Pourtant il sifflotait un air à la mode, sans s’impatienter ni se décourager, et dans sa face maigre, hérissée d’un poil hirsute, ses yeux n’exprimaient qu’une résignation joviale.
Soudain, il se précipita. Un monsieur très élégant, en habit sous sa pelisse, et qui fumait un havane dans un porte-cigare cerclé d’or, achevait de descendre l’escalier du cercle. Il semblait plein d’allégresse et fredonnait ; mais il fit un faux pas, manqua la dernière marche et, perdant l’équilibre, tomba vers le trottoir la tête en avant.
Sans-Souci, d’un geste rapide, le rattrapa à bras-le-corps et, dans un vigoureux effort, réussit à le retenir et à le remettre sur ses pieds. Puis il lui ramassa sa canne à béquille d’or et son chapeau haut de forme, qui avait roulé.
— Cassé, mon monocle, dit le monsieur, un gros jeune homme rasé qui semblait un peu gris. Ça ne fait rien !
Il se tourna vers Sans-Souci.
— Merci, mon vieux. Sans toi, je m’étalais salement. J’ai la veine, ce soir. Je gagne vingt-cinq billets et tu te trouves là tout exprès pour m’empêcher de me casser la gueule. Tiens, c’est pour toi ça !
Il avait fouillé dans sa poche et tendait un billet de banque.
— Mille balles ? haleta Sans-Souci. C’est pour blaguer ? Mille balles !…
— Quoi, ma gueule vaut bien ça. Prends, puisqu’on te le dit.
— J’ pourrai jamais changer, fringué comme je suis, balbutia Sans-Souci, éperdu. Sûr, on croira que j’ai volé…
— Esprit pratique, constata gravement le gros jeune homme. J’aime ça.
Complaisamment il se fouilla de nouveau.
— Tiens, voilà tes mille balles en billets de cent et de cinquante. C’est plus commode, hein ? Bonsoir. Va faire la noce.
Il regagna en riant son auto, dont Sans-Souci ne songea pas à lui ouvrir la portière et qui l’emporta.
Sans-Souci s’éloigna aussi. Il marchait machinalement, trébuchant comme un homme ivre. Depuis qu’il se connaissait, la plus grosse somme qu’il eût jamais possédée en une fois était cinq francs donnés par une vieille dame généreuse pour laquelle il avait descendu quatre malles fort lourdes.
— Faut être sérieux, se répétait-il en essayant de reprendre un peu de sang-froid et en tenant les billets au fond de sa poche, dans sa main serrée. Faut pas faire de blagues. Attention que je dis ! Faut être sérieux. Avec ça, j’ crains plus les jours de guigne. J’ peux entreprendre quéque chose de bon. Un petit commerce, ça m’irait assez… Faut réfléchir… C’est un coup de veine comme on en a pas deux… Tout de même, y a des chouettes types dans le monde riche. Mille balles pour avoir étendu le bras… Mille balles, à moi…
Il suivait la rue du Quatre-Septembre, allant par habitude vers les Halles. Tout à coup, il s’aperçut qu’il avait faim.
— Bon Dieu ! murmura-t-il, ça creuse, les émotions. J’ vas me payer une bombe, une vraie… Ça m’est jamais arrivé. Quoi, si j’ casse vingt balles, c’est pas la mort d’un homme. Y m’en restera encore plus qu’y m’en faut…
Un appétit de jouissance qu’il n’avait jamais éprouvé l’envahissait maintenant qu’il avait de quoi le satisfaire. Il était rue Montmartre. Devant lui marchait une fille brune, assez jolie, et qu’il connaissait pour avoir quelquefois plaisanté avec elle.
— Ça y est, se dit-il, surexcité. Y me faut une poule. Pour une fois, noce complète.
La fille, tout d’abord amicalement méprisante, dès qu’il lui eut montré un de ses billets le suivit, persuadée qu’il venait de faire un coup fructueux et pleine de considération pour lui.
Ils s’attablèrent dans un cabaret des Halles, et Sans-Souci, avec une soupe à l’oignon, une choucroute garnie et des escargots, arrosés de trois bouteilles de vin cacheté que suivirent quelques petits marcs, atteignit la limite des délices.
