Paris - Mexico D.F. - Roberto Wong - E-Book

Paris - Mexico D.F. E-Book

Roberto Wong

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Beschreibung

Que feriez-vous si, comme Arturo, pharmacien à Mexico, vous ressentiez soudainement l'envie de vous échapper pour partir loin ? Deux cartes lui donnent l'occasion d'élargir son horizon grâce au pouvoir de l'imagination...

Que faire quand les jours et les villes nous paraissent étriqués et qu’il est impossible de s’échapper, de voler, de partir loin ? Pour Arturo, la réponse réside dans la superposition de deux cartes, deux cartes qui lui donne la possibilité d’élargir sa vie et de la rendre plus intéressante.
Le jeune homme travaille dans une pharmacie de la capitale mexicaine. Rêveur, il fait de ce lieu l’épicentre de sa création. Paris a une superficie de 105 km2, environ 7,5 % de la ville de Mexico. Dans ce nouveau Paris, ce Paris impossible mais non moins réel, cet épicentre se situe au cœur de la cathédrale de Notre-Dame. Commence alors une juxtaposition des deux villes : la Tour Eiffel se retrouve à l’intersection de l’avenue Reforma et Insurgentes, le Sacré-Cœur, en lieu et place du quartier de Tlatelolco, le bois de Boulogne coïncide parfaitement avec le bois de Chapultepec…
Arturo déambule dans les rues de Paris retranscrites dans la capitale mexicaine. Il nous embarque dans un monde halluciné, son monde à lui et l’on a la sensation de vivre dans un monde parallèle, nous démontrant qu’une ville imaginaire n’en est pas moins mémorable. Une voix très originale, des images puissantes, qui transporteront aussi bien les lecteurs en quête du petit quelque chose qui fait la différence que le plus grand nombre.

Avec ce premier roman, Roberto Wong a remporté le prix du premier roman Dos Passos en Espagne.

D'un côté la cathédrale Notre-Dame, de l'autre la Tour Eiffel, sans oublier le Sacré-Coeur... laissez-vous transporter par Arturo dans son Paris imaginaire, tracé et halluciné au coeur de Mexico ! Ce premier roman, inspiré du réalisme magique, a obtenu le prix Dos Passos en Espagne.

EXTRAIT

J’ai superposé deux plans et j’ai commencé à calculer. Ensuite, j’ai choisi le lieu duquel tous les points sont équidistants : República de El Salvador, 96, Pharmacie Paris, épicentre autour duquel s’articule ma vie. À Paris, ce centre devrait se situer dans la cathédrale Notre-Dame.
Le reste a été plus simple : superposer l’espace résultant et trouver les coïncidences. Parcourir dans le District Fédéral une série de coordonnées à partir de cette carte revenait à parcourir le Paris résultant de l’autre côté de la sphère. Un Paris impossible, mais pas moins réel. Une ville imaginée n’en reste pas moins mémorable.
Ainsi, Paris serait délimité à l’est par l’aéroport Benito Juárez, jusqu’au bois de Chapultepec de l’autre côté. Le boulevard périphérique serait Eje 3 Norte et Ángel Urruza au sud, qui deviendrait ensuite l’avenue Independencia. La tour Eiffel se trouverait au croisement de Reforma et Insurgentes. Le Trocadéro serait en lieu et place de Sullivan. Et le Sacré-Cœur, dans le Tlatelolco, à hauteur de la place de las Tres Culturas.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

La dernière scène à « il » où tout explose dans une confusion totale de lieux, de temps, d’hallucinations, de souvenirs qui défilent coupe véritablement le souffle. Quand on ferme ce livre, on reste à la fois ébloui et perplexe et on se pose une foule de questions fondamentales soulevées par le roman. - Louise Laurent, espaces-latinos.org

À PROPOS DE L'AUTEUR

Roberto Wong est né à Tampico, État de Tamaulipas, au Mexique en 1982. À dix-huit ans, il part étudier la communication à Mexico D.F. Il écrit des articles pour des revues comme Letras libres et Tierra Adentro. En 2015-2016, il est boursier "jeune créateur" du FONCA (Fond National pour la Culture et les Arts). Il vit à Dubaî.

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Seitenzahl: 213

Veröffentlichungsjahr: 2019

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Paris-Mexico District Fédéral

Que faire quand les jours et les villes nous paraissent étriqués et qu’il est impossible de s’échapper, de voler, de partir loin ? Pour Arturo, la réponse réside dans la superposition de deux cartes qui lui donne la possibilité d’élargir sa vie et de la rendre plus intéressante.
Le jeune homme travaille dans une pharmacie de la capitale mexicaine. Rêveur, il fait de ce lieu l’épicentre de sa création. Paris a une superficie de 105 km2, environ 7,5 % de la ville de Mexico. Dans ce nouveau Paris, ce Paris impossible mais non moins réel, cet épicentre se situe au cœur de la cathédrale de Notre-Dame. Commence alors une juxtaposition des deux villes : la Tour Eiffel se retrouve à l’intersection de l’avenue Reforma et Insurgentes, le Sacré-Cœur, en lieu et place du quartier de Tlatelolco, le bois de Boulogne coïncide parfaitement avec le bois de Chapultepec…
Arturo déambule dans les rues de Paris retranscrites dans la capitale mexicaine. Il nous embarque dans un monde halluciné, son monde à lui et l’on a la sensation de vivre dans un monde parallèle, nous démontrant qu’une ville imaginaire n’en est pas moins mémorable.
Roberto Wong a réussi le pari fou de nous faire visiter Paris en marchant dans les rues de Mexico.
Une voix très originale, des images puissantes, qui transporteront aussi bien les lecteurs en quête du petit quelque chose qui fait la différence que le plus grand nombre.
Avec ce premier roman Roberto Wong a remporté le prix du premier roman Dos Passos en Espagne.
Roberto Wong est né à Tamaulipas, état de Tampico, au Mexique en 1982. À dix-huit ans, il part étudier la communication à Mexico D.F.

Paris-Mexico District Fédéral

Roberto Wong

Christophe Lucquin Éditeur

Titre original : París D.F.
Galaxia Gutenberg, S.L, Barcelona, 2015
Traduit de l’espagnol (Mexique) par Christophe Lucquin
Révision : Guillermo Alfonso de la Torre Machorro
Esta publicación fue realizada con el estímulo del programa
de Apoyo a la Traducción (PROTRAD) dependiente de
instituciones culturales mexicanas.
Ouvrage réalisé avec l’aide du programme de soutien
à la traduction (PROTRAD) dépendant
des institutions culturelles mexicaines.
© Roberto Wong
c/o DOSPASSOS Agencia Literaria
© Christophe Lucquin Éditeur, 2016
Christophe Lucquin Éditeur
Pourquoi pas toi dans cette ville et dans cette nuit
pareille aux autres au point de s’y méprendre ?
Marguerite Duras,
Hiroshima, mon amour
Et puis d’abord tout le monde peut en faire autant.
Il suffit de fermer les yeux.
Louis-Ferdinand Céline,
Voyage au bout de la nuit
°

J’ai d’abord cru que j’étais à plat ventre. Puis, je me suis rappelé que j’étais allongé sur le dos. J’ai respiré. Il y avait une douce odeur dans les draps. Une odeur fraîche de propre, d’adoucissant. L’idée m’est venue comme un écho : Paris a une superficie de 105 km2, ce qui correspond à environ 7,5 % de la ville de Mexico. Pour savoir à quel espace physique du District Fédéral correspond cette aire, il nous faudrait en définir un centre, le point initial depuis lequel il serait possible de délimiter cette extension.

J’essaie de bouger les doigts. Paris a une superficie de 105 km2. Cela correspond à 7,5 % de la superficie de la ville de Mexico.

J’ai superposé deux plans et j’ai commencé à calculer. Ensuite, j’ai choisi le lieu duquel tous les points sont équidistants : República de El Salvador, 96, Pharmacie Paris, épicentre autour duquel s’articule ma vie. À Paris, ce centre devrait se situer dans la cathédrale Notre-Dame.

Le reste a été plus simple : superposer l’espace résultant et trouver les coïncidences. Parcourir dans le District Fédéral une série de coordonnées à partir de cette carte revenait à parcourir le Paris résultant de l’autre côté de la sphère. Un Paris impossible, mais pas moins réel. Une ville imaginée n’en reste pas moins mémorable.

Ainsi, Paris serait délimité à l’est par l’aéroport Benito Juárez, jusqu’au bois de Chapultepec de l’autre côté. Le boulevard périphérique serait Eje 3 Norte et Ángel Urruza au sud, qui deviendrait ensuite l’avenue Independencia. La tour Eiffel se trouverait au croisement de Reforma et Insurgentes. Le Trocadéro serait en lieu et place de Sullivan. Et le Sacré-Cœur, dans le Tlatelolco, à hauteur de la place de las Tres Culturas.

Le vertige fut sensationnel. Qu’aurais-je pu sentir d’autre en me rendant compte que Chapultepec coïncidait avec le bois de Boulogne ou que le musée du Louvre se situait au même endroit que Bellas Artes ? J’ai passé des jours à annoter dans mon carnet les détails de chacun de ces points. Quand les deux villes se sont alignées, il ne me restait plus qu’à lire les signes occultes sur les cartes superposées, obéir aux signes qui se proposaient à moi.

J’avais devant moi la clef du hasard, le mécanisme pour activer la probabilité. Une illusion, peut-être, mais qu’est-ce qui n’est pas une illusion ? C’est curieux comme les choses s’évertuent à se nouer entre elles, comme des chaussettes enroulées dans une machine à laver. Des années sans me rendre compte de rien d’autre que les beuveries et la même vue absurde depuis la fenêtre, et soudain un éclair ou un flash et, avec lui, des concordances qui se tissent et s’obstinent à être visibles, avec peut-être un but, un sens.

Si les choses n’étaient pas ainsi, alors comment expliquer que ce lieu où se situe mon souvenir coïncide avec cette scène des Amants de Montparnasse et que je vive par la suite dans la maison des parents de Jeanne Hébuterne ?

Les choses furent ainsi, et je n’ai vraiment pas triché. La coïncidence fut seulement l’origine du désastre. Ensuite, je me suis laissé porter.

1

Arturo ouvre le journal sur le comptoir et place son index sur son signe astrologique : « Cette journée prendra une tournure inattendue. Adopter une attitude flexible et éviter les actions impulsives t’aidera à trouver l’équilibre des choses. »

Il aime prendre en compte ces pistes, conseils intemporels qui, bien analysés, pourraient répondre aux mécanismes occultes du hasard. Il n’y a pas encore beaucoup de clients dans la pharmacie, mais il sait que, une fois qu’il aura terminé son café, il refera les mêmes gestes mécaniques quand on lui présente une ordonnance, quand il remplit une fiche, prend un flacon, répond à une question, va chercher un médicament, le donne, prépare la fermeture, ferme et rentre chez lui, se lave les dents, dort, et ouvre de nouveau le journal le lendemain pour replonger dans ces tournures inattendues qu’un étranger classe quotidiennement dans l’horoscope.

Un homme agite un papier devant Gema, qui l’ignore.

— Tu peux t’en occuper ? demande-t-elle à Arturo en lui tendant l’ordonnance.

Ce dernier se retourne pour regarder l’homme – grand, fatigué et pâle comme s’il avait marché sans s’arrêter pendant des jours – puis le papier froissé qu’on lui a remis : antirétroviraux.

Arturo remplit le formulaire – la pharmacie dispose d’un nouveau système : le client demande les médicaments, il se rend à la caisse avec le formulaire, il paye et va donner le ticket au préparateur qui lui remet les médicaments – et demande à l’homme d’aller régler le montant pendant qu’il va chercher ses médicaments.

Il remarque que l’homme a les mains qui tremblent quand il lui donne le ticket. Quelque chose se brise dans l’air quand le type dégaine un pistolet en hurlant des exigences inintelligibles. La plupart des gens sortent en courant et d’autres se baissent au moment où trois types et une fille en blouse blanche voient l’homme les viser comme des animaux de ferme sur le point d’être sacrifiés.

— File-moi ces médicaments, vite !

On n’entend que les respirations agitées et le bruit des voitures au loin.

« Adopter une attitude flexible et éviter les actions impulsives t’aidera à trouver l’équilibre des choses. » Arturo entend l’ordre doublé d’un long bourdonnement.

— Les médicaments du monsieur ! crie le gérant.

— Dépêche-toi, enfoiré !

Le bourdonnement s’arrête, comme si une bulle se brisait. Arturo court jusqu’aux étagères, prend les boîtes et les serre contre sa poitrine.

— Mets dans un sac tout ce que tu as. Allez !

En revenant, il voit que le voleur s’est approché de la porte.

— Donne-les au monsieur, Arturo.

Ce dernier sort de derrière le comptoir et tend le bras pour remettre le sac avec une tour Eiffel imprimée de couleur rouge.

— Attends. Mets aussi le fric.

Gonzalo ouvre la caisse et met l’argent dans le sac.

Tout est si lent.

Arturo tend sa main en direction du voleur, jusqu’à être suffisamment proche pour que les doigts tremblants lui arrachent le sac.

« Si je meurs… - pense-t-il en voyant le logotype de la pharmacie – sans même avoir mis les pieds à Paris. »

Les gros titres des journaux à sensation traversent son esprit.

ILS LUI PRESCRIVENT LA MORT

On a retrouvé des livres de poésie dans ses affaires : il écrira maintenant depuis l’enfer.

Trois coups de feu retentissent.

Je ne devrais pas parler de moi, mais je le ferai : je m’appelle Arturo, j’ai trente-trois ans, j’ai fait des études de langue et littérature, je travaille dans une pharmacie et j’ai toujours rêvé d’aller à Paris.

La caméra vise quelques personnes du public. Ensuite, une voix off crie depuis un lieu occulte : « Qu’est-ce que tu crois ? ». Les caméras captent le visage d’Arturo : il est sur le point de pleurer. La présentatrice du programme se lève et le serre dans ses bras. Elle lui remet ensuite un chèque et un billet d’avion pour Charles-de-Gaulle. Tout le monde applaudit.

Arturo ouvre les yeux et voit Gema qui l’évente à l’aide d’un bloc-notes. Des lumières rouges et bleues clignotent au plafond. À côté de lui, la tête du voleur est éparpillée sur le sol, on dirait des morceaux de sucette Tutsi Pop. Sa blouse et son visage sont constellés de petites taches rouges, il a dans la bouche un goût de langue mordue.

Désorienté, il écoute la voix de ceux qui l’entourent, comme si c’était le dialogue d’un film que quelqu’un regarde dans la pièce d’à côté. « Alors le délinquant se retourne, prêt à courir, et les poulets me le dézinguent. » Ils apportent de l’alcool et lui nettoient le visage. « Tiens, contente-toi de regarder ce que ça donne. » Il a envie de vomir. Un policier prend le portable du voleur et essaie d’appeler le dernier numéro composé, mais il n’y a pas de crédit. « Le garçon est tombé en même temps. J’ai même pensé qu’ils l’avaient abattu. » Le portable d’Arturo est resté par terre après que celui-ci s’est évanoui. Un autre policier le ramasse pour appeler.

— Donnez-moi le numéro.

Arturo lève la main, fait un geste, mais ne peut protester.

— Vous allez devoir nous accompagner. Nous avons besoin de votre déposition.

— Attendez, ça ne peut pas attendre une autre fois ? C’est que ça fait beaucoup pour une seule nuit, non ?

— Et vous, qui êtes-vous ?

— Le gérant.

Le bourdonnement est revenu.

— Alors, vous allez aussi devoir nous accompagner.

Ils s’assoient tous les deux sur la banquette en plastique et glissent, chaque fois que la voiture de patrouille prend un virage. Sur la route, Arturo demande son téléphone portable.

L’officier le sort de la poche de sa chemise et le lui passe au travers de la grille qui les sépare. La voiture traverse un parc, avant de se garer devant un immeuble. Des hommes fument devant la porte d’entrée. Quand ils s’en vont, à deux heures du matin, ne restent pour seuls témoignages de ce qui est arrivé que quelques formulaires, on ne sait dans quel tiroir.

Le gérant allume une cigarette. Arturo ne fume pas, mais il en voudrait bien une.

— Comment tu te sens ?

— Bien. Il fait froid.

— C’est une histoire de fou.

— Quoi ?

— Tout ça. D’un coup, bam ! et puis vlan, il y a un type mort par terre.

— Si seulement j’avais pris un pull.

— On ne peut plus vivre tranquille dans cette ville. C’est devenu du chacun pour soi. Tu as eu de la chance.

— Vous pensez qu’il va pleuvoir ?

— Non, je ne crois pas. Allons-y.

Il commence à pleuvoir.

2

La mère d’Arturo passe ses doigts sur les perles du chapelet. C’est Gema qui l’a appelée. Elle n’a pas dit grand-chose, quelques vagues détails : la pharmacie a été braquée, mais ils sont tous sains et saufs, Arturo est allé au commissariat de police, il sera sûrement bientôt de retour. Elle compte les heures. Elle ne comprend pas pourquoi il ne répond pas, pourquoi il ne l’a pas appelée dès qu’il en avait l’occasion.

Sur toutes les chaînes de la télévision passent des programmes de télé-achat. Elle a mal aux jointures de ses doigts. Chaque fois que des phares s’approchent, elle lève un coin du rideau de la cuisine. La rue lui paraît étrangère, comme si ce n’était pas elle qui avait vécu ici ces dernières années.

Une voiture s’arrête devant la porte. Arturo entre. Il a les vêtements pleins de sang et le visage blême.

Elle voit son fils regarder en direction d’une canette de soda.

— Je fais une crise d’hypoglycémie.

Il ne dit rien. Elle a l’impression que c’est un étranger, debout au milieu du salon, la blouse pleine de points rouges et le regard perdu dans le poste de télévision.

— Oh, Arturo, mon chéri ! Et tout ce sang ? Qu’est-ce qui s’est passé ?

Elle lui palpe tout le corps.

— Un type a attaqué la pharmacie. La police l’a tué.

— L’a tué ?

La mère sèche ses larmes et va faire chauffer de l’eau pour le café. Elle veut dire quelque chose, mais elle ne sait pas quoi. Elle ne veut pas non plus l’exaspérer. Il est sûrement fatigué.

— Je te fais un café ? Un thé ?

— Non, merci.

L’eau ne bout pas encore, mais Arturo la voit mettre deux cuillères de Nescafé et une de sucre dans une tasse.

— Je vais prendre une douche.

La femme se dirige vers la chambre d’Arturo en ramassant les vêtements qui jonchent le sol et les met à tremper. Le bruit de la douche couvre celui de la pluie. Quand Arturo sort de la salle de bains, sa mère entre et lui pose la tasse de café sur la commode.

— Je t’ai dit que je ne voulais rien.

— Tes vêtements sont pleins de sang.

— Oui.

— Ils ont tiré alors que tu étais à côté de l’homme ? Et ne me mens pas, Arturo, parce que sinon, tu n’aurais pas été éclaboussé.

Arturo reste silencieux. L’idée lui provoque à lui aussi un vertige.

— Je ne sais pas, maman. La police est stupide, que veux-tu que je te dise.

— Tu ne peux pas porter plainte ?

— Porter plainte pourquoi ? Parce qu’ils ont mis fin à un braquage ?

— Combien d’argent avait-il pris ?

— Le voleur ? Je n’en sais rien. Gonzalo était à la caisse. Il a aussi demandé des médicaments.

— Des médicaments ? Pour ?

— Qu’est-ce que j’en sais ! Laisse-moi tranquille, nom de Dieu !

Elle ne sait pas quoi penser. Comment ont-ils pu ouvrir le feu avec son fils aussi près ?

— Et si tu te couchais ? Il est très tard.

Elle lui dépose un baiser sur le front et sort de la chambre.

Arturo soupire. Il prend la tasse et jette le café par la fenêtre, puis il se couche et ferme les yeux. Il essaie de ne pas penser à ce qui s’est passé, mais l’image du type qui lui arrache le sac des mains lui revient en tête.

Bam, bam.

3

Il ouvre les yeux et fixe le plafond. Le gérant lui a donné deux jours de congé. Que va-t-il en faire ?

Sa mère n’est pas là. Elle est peut-être allée au marché.

Le temps est magnifique : le soleil illumine les choses d’un ton doré.

Il s’habille et se rend au kiosque à journaux du coin. « La mort pour seule issue », « Horreur : pendu et dévoré par les rats », « Ils ne l’ont pas raté ». Aucun journal ne parle de ce qui s’est passé hier. Il ressent la hâte d’arriver quelque part pour faire quelque chose, mais il ne sait pas très bien quoi. Il entre dans un café et commande un petit-déjeuner. Il passe la matinée à imaginer des histoires pour chacune des personnes qu’il voit entrer et sortir. Un homme gros avec un attaché-case en cuir, un vieillard, une jeune fille nerveuse : qui, parmi eux, ne sera plus de ce monde ce soir ? Qui oubliera-t-on tout de suite ? Qui finira dans les oubliettes de la mémoire ?

Arturo sort son téléphone et le pose sur la table. Dans l’historique des appels sortants est enregistré le numéro composé par la police. Il a l’idée d’appeler. Pourquoi pas ? Le pire qui puisse arriver est d’avoir à raccrocher ensuite. Il observe le numéro durant de longues minutes et se retourne pour regarder la jeune fille nerveuse, mais elle n’est plus là, elle est partie.

Alors, il appelle.

Le téléphone sonne plusieurs fois, jusqu’à ce qu’il entende la voix d’une femme.

« Tu es bien sur le portable de Nadia. »

Qui est-elle ? La femme du voleur ? Sa petite amie ? Sa sœur ?

« Laisse-moi un message et je te rappelle. Merci. »

Est-elle brune ou châtain ? Porte-t-elle des faux ongles ?

Il compose le numéro quelques fois encore, mais le répondeur répète la même promesse : « Je te rappelle. Merci. » Il regarde les femmes qu’il croise et imagine que Nadia pourrait être l’une d’entre elles, et qu’elle a oublié son téléphone à la maison.

Il en choisit une et la suit. Elle doit avoir vingt-cinq ans environ. Ils prennent l’avenue Eje Central à contre-courant des voitures jusqu’à la station de métro San Juan de Letrán. Une autre fille plus jolie passe à côté de lui. Il la suit jusqu’à la rue Izazaga. Il fixe son regard sur ses jambes, sur la synchronie entre ses pieds et ses hanches. La regarder l’empêche presque de marcher. Il la perd de vue quand elle entre dans une boutique. Va-t-il l’attendre ? Non. Une autre femme d’une vingtaine d’années s’est retournée pour le regarder. Arturo sourit et la suit jusqu’à Chapultepec1. Il a envie de lui parler, de lui dire : tu t’appelles Nadia, c’est ça ? Moi, je m’appelle Arturo, je suis poète », et de déclencher ainsi ce qui n’arrive jamais, ce qui reste toujours et à jamais dans la faille de la possibilité et du désir.

Ils traversent l’avenue Doctor Río de la Loza. Arturo ne remarque pas que la fille marche de plus en plus vite. Elle le devance d’une cinquantaine de mètres, peut-être un peu plus. Elle s’arrête à la hauteur de deux hommes devant Arena México2et le montre du doigt. Les hommes crient.

« Poète », pense-t-il.

Il se met à courir.

-----

1. Le bois de Chapultepec est situé sur une grande colline au sud-ouest de la ville de Mexico. On y trouve notamment le château de Chapultepec où l’empereur Maximilien et l’impératrice Carlota du Mexique ont vécu, le musée national d’anthropologie, le musée d’art moderne, le musée Tamayo et le monument à Los Niños Héroes (à la mémoire des cadets qui défendirent le château lors de l’invasion des troupes nord-américaines le 13 septembre 1847).

2. La Arena México est le temple mexicain du catch.

°

J’aurais aimé arriver à Paris dans les années vingt, quand il était encore possible d’acheter un billet de troisième classe dans un bateau qui pouvait prendre cinq ou six jours à traverser l’Atlantique.

En tout cas, je suis ici. Tout système est un préambule, la génération d’un processus pour le développement de quelque chose qui peut être considéré, a posteriori, comme terminé.

Au début, je ne pouvais ni bouger les doigts, ni distinguer les sons. Je ressentais dans mes oreilles quelque chose de semblable au vide généré quand on y colle un coquillage. J’ai perçu le frôlement d’un tissu contre mon corps, après j’ai eu très froid.

J’ai respiré. Sur mes mains, j’ai senti la texture du sol. Ensuite beaucoup de choses se sont passées ou sont arrivées de nouveau. D’habitude j’aurais consacré mon temps à examiner les cartes, mais ce ne fut pas le cas cette nuit-là : j’ai décidé de les parcourir de nouveau dans ma tête, encore et encore, toutes les choses, tous les lieux, tous les pas, les rues, les bars et les caresses. J’ai essayé de bouger mes orteils et j’ai pu le faire. Alors, je me suis réveillé, j’ai enlevé l’oreiller de mon visage et ce que j’ai vu en premier ce furent les lumières des réverbères de Paris qui se faufilaient entre les rideaux. Mes yeux ont mis du temps à s’habituer à la lumière.

4

Arturo se réveille le lendemain devant un petit gâteau à la carotte. En provenance du salon Las Mañanitas3.

— Joyeux anniversaire, mon chéri.

— Merci, man.

La femme s’assoit sur le lit.

— Mon Dieu, qu’est-ce qui t’est arrivé ?

Arturo a un œil au beurre noir et quelques égratignures sur la joue gauche.

— Rien. Des drogués ont essayé de me voler.

— Te voler ? Mon Dieu ! Où ça ?

— Dans le quartier de la Doctores.

— Et qu’est-ce que tu faisais là-bas ?

— Je marchais.

Arturo met une main sur son visage.

— Quelle horreur ! Ils t’ont volé combien ?

— Rien, je n’avais pas d’argent sur moi. Je crois que c’est pour ça qu’ils m’ont tabassé.

— Aïe, mon chéri !

— Ça va, ce n’est pas si grave.

La femme reste silencieuse, puis vole un morceau du gâteau d’Arturo.

— Ne fais pas ces gros yeux, c’est juste un petit bout. Tu as prévu quelque chose avec tes amis ?

— Je n’ai pas d’amis.

— Bien alors, une petite amie ?

— Peut-être. Tu as un peu de monnaie ? Ils ne m’ont pas encore payé.

La femme sort cinq cents pesos de son sac à main. Arturo se douche pendant qu’elle va inspecter la blouse de la pharmacie. Malgré l’eau de Javel, il reste encore des petits points rouges. Le mieux à faire serait de la jeter et d’en acheter une nouvelle. Pendant qu’elle brosse les vêtements, elle entend la voix de son fils, qui lui crie depuis la porte :

— J’y vais, ne m’attends pas toute la nuit.

— Viens faire un bisou à ta mère.

— Je vais être en retard.

Arturo rejoint le centre, il doit déjeuner avec Gema. Il entre dans un local de la rue Regina et demande un café et un pambazo4. Il sort ensuite son carnet et écrit deux vers qu’il finit par rayer au bout de quelques secondes.

— Putain, qu’est-ce qui t’est arrivé ?

Arturo se retourne vers la voix. C’est Gema.

— Rien.

— Comment ça rien ? Tu ressembles au Christ de Iztapalapa5.

— Hier, je me suis battu.

— Comment ça tu t’es battu ? Avec qui ?

— Des gorilles. Ils embêtaient une fille et moi je leur suis rentré dedans.

— Non, c’est pas vrai ?

— Ils étaient deux. L’un s’est retrouvé dans le même état que moi, l’autre m’a rétamé.

— Oh oh, mais c’est que tu sais utiliser tes poings ?

— Plus ou moins.

— C’est dingue. Et tout ça après le braquage.

— Eh oui. Ça se passe comment à la pharmacie ?

— Oh, c’est chiant, comme toujours.

— Je t’ai dit que j’avais fait un rêve très étrange ?

— La nuit dernière ?

— Non, quand je suis tombé dans les pommes.

— J’ai rêvé que je participais à un jeu à la télé avec une dame du genre Talina Fernández6. Je parlais comme toujours de mon envie d’aller à Paris et tout le monde était sympathique avec moi. J’ai même fait pleurer une femme.

— Et ensuite ?

— Rien. Je crois qu’ils me donnaient le billet d’avion.

Gema le regarde avec attention. Puis, elle lui prend la main et l’ouvre.

— Tiens, joyeux anniversaire.

Elle sourit et lui laisse dans la paume un morceau de métal écrasé.

— C’est quoi ça ?

— Une balle. Elle a ricoché contre l’une des étagères du fond. C’est Gonzalo qui l’a trouvée.

Arturo saisit le morceau de métal entre ses doigts et le regarde, surpris. Penser que ce petit fragment est capable de mettre fin à tout, d’un coup.

Gema lui prend la main et lui caresse le dos avec son pouce.

— Les choses n’arrivent pas par hasard, Arturo. Là, maintenant, tu ne t’en rends pas compte, mais…

— De quoi tu parles ?

— Tout ce qui nous arrive est une opportunité pour grandir.

Arturo la fixe, les yeux entrouverts. Puis il range la balle dans sa poche.

— C’est peut-être un signe de la vie, tu n’y as pas pensé ? Quand le braqueur est arrivé, j’étais en train de m’occuper d’une femme qui cherchait une poire vaginale. Quelqu’un lui avait dit que, si elle y mettait un peu de vinaigre, c’était plus efficace.

— Je ne te suis pas du tout.