Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
La pluie ne cesse de s'abattre sur le toit du refuge et le jour s'endort dans un coin de fenêtre. Nos ombres se dessinent sur les murs en pierres. La tables de bois vieillie par le temps supporte nos sacs lourds de souvenir de randonnées et d'anecdotes. Les flammes de la cheminée et moi-même pour seul public, mon père se livre enfin... De toutes les randonnées que nous voulions mensuelles, rituelles celle-là est devenue la plus belle. - Raconte-moi papa.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 147
Veröffentlichungsjahr: 2021
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
« Les lettres se suivent,
les mots s’enchaînent
et la vie s ’écrit »
« Si c’était l’unique fois ?: Si le temps s ’arrêtait là ? »
« Si c’était l’unique fois ?: Si le temps s’arrêtait là ? »
« Deux minutes vingt-sept »
« A quatre-vingts ans devant le miroir, je fais le bilan »
« Elle était assise sur chaque fin de couplet »
« Cette envie de gommer le premier brouillon et d’écrire un chef-d’œuvre »
« …Is there life on Mars… »
« La prendre dans mes bras et qu’elle accepte enfin mes lèvres»
« Et moi je suis tombé en esclavage, de ce sourire, de ce visage »
« Partition entre deux mondes »
« Appelle-moi demain je t’en prie »
« Les minutes passent »
« Est-ce que si on l’avait fait »
« J’avais envie de voir en vous cet amour »
« La passion, la liberté et l’adrénaline »
« Les fleurs du prochain couplet seront garnies de remords et regrets »
« Je souris et j’essuie ses larmes »
« Je me voyais prendre soin d’elle »
« Ce qui empêche de trouver le bonheur, c'est peut-être de le chercher ! »
« L’homme de la maison, le père de notre enfant »
« Simplement le silence, l’écriture et la musique »
« Une vie sur une partition, sur des mots, des notes et toute ma sincérité »
« Ferme les yeux Amandine »
« Sentir le bébé faire signe de vie au monde extérieur »
« Si c’était la suite de notre destin »
« Trouver les mots afin de la rassurer »
« Amandine j’ai si peur si tu savais »
Epilogue
Mardi 20 février 2001
Mercredi 21 février 2001 « mes premiers pas de papa »
Jeudi 22 février 2001 « le jour noir »
Vendredi 23 février 2001 « c’est une réalité »
La pluie ne cesse de s’abattre sur le toit usé du refuge et le jour s’endort dans un coin de fenêtre. Nos ombres se dessinent sur les murs en pierres. La table de bois vieillie par le temps supporte nos sacs lourds de souvenirs de randonnées et d’anecdotes. Les flammes de la cheminée et moi-même pour seul public, mon père se livre enfin...
De toutes nos randonnées que nous voulions mensuelles, rituelles celle-là est devenue la plus belle.
— Raconte-moi papa
— Je veux bien mais ravive le feu dans la cheminée, il va s’épuiser de m’écouter...
Je suis donc arrivé à vingt heures, petit encas sur le zinc, une pression puis deux. J’étais persuadé que l’ivresse m’aidait à m’évader sur mon clavier. Je me disais que si Gainsbourg était si prodigieux, c’était qu’il y avait un monde fascinant dans l’état second. Sauf que ce soir-là c’était la fois ou le verre de trop.
Vingt heures quarante-cinq, j’ai pris place sur ma banquette recouverte de cuir noir assorti au piano à queue sur lequel j’ai posé mon verre. L’endroit était sobre, tables et chaises vieillies par le temps. L’instrument se trouvait à distance raisonnable des conciliabules et de l’écoute. Devant moi la piste de danse et dans le fond, le comptoir du patron semblable à lui-même : mélange de bois brut et de verre poli. Ce n’était peut-être pas un cadre idyllique, mais la lueur des bougies lui donnait un côté romantique. J’ai d’abord joué les grands classiques, Brel, Aznavour, Brassens… à ce moment-là je n’osais pas encore infliger à l’assistance mes notes et mes maux.
Puis mon répertoire préféré : Serge Gainsbourg.
J’aimais lui consacrer entièrement un passage. C’est à partir de ce moment-là que je fermais les yeux et m’évadais dans mes pensées sans que personne ne puisse me déranger. Je finissais toujours mon tour de chant par la « Javanaise1 ». Cette chanson résonnait comme une vérité. L’histoire d’amour qui ne dure que le temps d’une chanson. « A votre avis, qu’avons-nous vu de l’amour ?». Cette phrase remet en cause toute relation éternelle ou passagère.
A la suite de ce tour de chant, avec un rythme imposé, les gens devaient se déplacer vers la piste de danse et le comptoir. Plus les fûts de bière se vidaient plus il fallait accélérer, c’était le maitre-mot du patron : « Tu es là pour faire rêver puis faire consommer ». Son rêve à lui était éphémère, et s’arrêtait à la dernière ligne du bilan économique de la soirée.
Le dernier couplet de la Javanaise résonnait encore dans ma tête quand le son de mon clavier m’a ramené à la réalité. Mes doigts parcouraient les touches noires et blanches, ce son que je n’entendais que dans mon appartement, a pris tout son sens ce soir-là. Jamais je n’avais osé jouer mes compositions devant même une seule personne, mais le Bourbon aidant, j’ai laissé mes mains continuer et je me suis rapproché du micro.
Prendre une grande inspiration,
Puis une énorme expiration
Pousser la porte de mon monde parallèle
Et lancer mes maux au monde réel.
Cauchemar
Penser à me lever
Comprendre pourquoi le faire
Dans mon café, le pain tremper
Il ne me reste plus que ça à faire.
Hier ma boîte a fermé
On est des centaines dans mon cas
On pourrait lutter les bras levés
Mais le boss ne s’en fait pas
Mon métier, ma femme
Mon fiston, mon foyer
Je n’ai plus rien à espérer
Tout le monde m’a quitté
Chienne de vie
Ma femme s’est barrée
Pour des raisons que je connais
Le désespoir m’a envahi
Je ne donne plus de sens à ma vie
Mon fils ne me connaît plus
Je suis seul dans la rue
Je n’ai plus de foyer
Ma vie m’a quitté
Et le réveil a sonné
Près de moi ma femme pleurait
Etait-ce rêve à oublier
Ou un prémonitoire bien pensé
Mon métier, ma femme
Mon fiston, mon foyer
Tout le monde est resté
Mais le doute a subsisté
Soudain j’ai senti une présence, la peur m’a fait retirer les mains du clavier. Brutalement le couvercle s’est refermé. Mes doigts sont passés au bord du drame. J ’ai levé les yeux, mon patron était là, je me souviendrai toujours de son regard. Il voulait dire « tais-toi ! Que fais-tu ? Pour qui tu te prends ? » Ses yeux à la fois imbibés d’alcool et de fumée ont laissé place à la colère. Il a fait signe au DJ de prendre le relais.
Il n’a pas eu besoin de me dire autre chose, la discussion qui n’avait pas commencé s’arrêta au moment où il a étendu sa colère sur le bois du piano. Il ne me restait plus qu’à m’évader très loin d’ici, en me jurant de ne plus toucher un seul clavier.
Je venais d’être licencié…
1La javanaise. 1963 Auteur-compositeur interprète Serge Gainsbourg
— Licencié pour avoir chanté tes textes papa ?
— Non, pour être sorti du chemin conventionnel.
J’ai rencontré Amandine la semaine suivante. Profitant de l’absence de mon ancien patron, je suis allé récupérer mes partitions.
C’était un mardi soir. Elle est entrée tel un ange. Les vers et les verres se sont alors emmêlés.
Comment la séduire ?
D’abord un regard échangé,
Des mots, puis des rires.
L’effleurer mais pas la toucher.
Vêtue de sa tenue de soirée,
Dans ce café où règnent l’alcool et la fumée.
Au travers du miroir obscur,
Je pourrais croire à une peinture.
Sans réfléchir j’ose me tourner.
Faites qu’elle ne me voie pas !
Dieu ! Laissez-moi le temps de l’observer, de l’épier…
Je vous prie pour qu’elle n’ose faire un pas !
Mais tout s’est figé à son entrée.
Seul le pianiste hante mes pensées.
Je me dis que cette chanson pourrait être la nôtre,
Ou celle-là, ou une autre…
Les heures défilent le courage ne me vient pas.
Si c’était l’unique fois ? Si le temps s’arrêtait là…
La vie serait facile et docile
J’y vais, si la pièce tombe sur pile…
PILE !
Pile le bon moment
Pile l’endroit voulu
Pile la musique du pianiste
Pile et face à face
Pile l’heure où…
Le piano-bar ferme ses portes.
Je suis resté deux heures debout sur le passage,
Debout à attendre que les gens sortent.
Je n’avais pas anticipé ce péage.
Un dernier verre de courage.
Je la saisis du bras comme un outrage.
Elle, moi dans une clairière,
Que dire ? Que faire ? J’ai franchi la barrière.
Il me manque les étapes initiales :
« D’abord un regard, des mots puis des rires
L’effleurer mais pas la toucher ».
Juste le temps d’un mot,
Elle me regarde et me sourit,
Ma main sur sa peau…
Elle me sourit !
Perdu dans mon inconscience,
Je n’avais pas vu qu’elle aussi
M ’attendait avec impatience,
Jusqu’à la pointe de minuit.
Puis je vous accompagner
A l’endroit de votre souhait ?
Sans vouloir vous offenser,
Laissez-moi vous guider.
Son sourire s’est figé,
Comme le miroir me l’avait reflété.
J’entends sa voix me dire oui,
Malgré la musique et le bruit.
Je fixe alors les aiguilles du cadran,
Et promets de ne plus jamais les regarder,
Si comme dans ma vie d’avant,
Elles ne me laissent pas le temps de rêver…
Pourquoi était-elle seule aussi joliment vêtue ? Pouvais-je aborder le sujet ?
— Je m’appelle Clément et vous ?
— Amandine, me répondit-elle, d’une voix frêle et timide.
— Permettez-moi de m’excuser pour mon approche, mais vous m’avez troublé dès votre entrée. Je vous ai trouvée magnifique et le temps est passé trop vite, alors pris de panique, je vous ai sauté au bras avant qu’un autre ne me prenne le pas.
En une fraction de seconde, elle se retrousse dans son col bien trop court pour cacher ses émotions.
Ne lui dis pas tout, tu pourrais l’effrayer ! Attends de voir sa réaction après ta première déclaration (ma conscience… elle ne me quitte pas…).
Mais très vite ses fossettes sont réapparues, celles qui m’ont fait craquer lors des discussions qu’elle avait eues avec Jules, le garçon de café.
— Désolé, je vous ai peut-être déstabilisée, ce n’était pas mon but.
Elle sort de sa cachette d’enfant et me fixe de son regard troublant…
— Non, ce n’est rien. Pour vous parler franchement j’attendais ce moment depuis…
Puis, elle s’est arrêtée, comme si elle aussi en avait trop dit, comme si elle remettait tout en réflexion à ce moment précis.
Que voulait-t-elle dire « depuis… » ? Elle a repris la conversation en laissant la fin de sa phrase dans une éternité.
— Vous ne jouez plus du piano ?
Comment savait-elle ? Me connaissait-elle déjà ? Les questions se chevauchaient, les réponses ne venaient pas, qui était-elle ?
— Comment vous savez que je joue du piano ? lui dis-je en bégayant.
— Je viens ici tous les Mardis soir depuis un an. Je viens vous écouter, mais ce soir quelqu’un vous remplaçait.
Alors la fille là, devant moi, celle qui m’a fait vibrer le temps d’une rencontre dans un miroir, celle que je n’osais pas aborder pendant plus de deux heures est venue ce soir comme tous les Mardis soir, me voir moi, rien que moi. Comment y croire ? Pendant un an elle était assise au bord de mes rêves, et je n’ai pas su la voir !
Mes lèvres se sont figées, pas un mot, un bruit, un son... C’était à mon tour de me sentir mal à l’aise et de m’enfouir dans mon col de chemise pour cacher ma gêne. Ma conscience refait surface ; « parle ! Dis-lui quelque chose ! Souviens-toi, pile le moment, pile l’endroit… saisis l’instant présent et fonce ! »
A sa question, j’ai compris qu’elle ne devait pas être là le soir de ma débâcle.
— Et comment ai-je pu ne pas vous voir ?
— Je suis venue pour la première fois avec mon compagnon. Nous étions sortis un Mardi soir pour boire un verre et écouter de la musique, nous voulions rompre le quotidien. Vos premières notes m’ont paru arrêter le temps, plus vous avanciez dans votre répertoire et moins je restais à table avec lui. A cet instant, mon ami n’avait encore rien vu de tout ça. Je vous regardais, vous et votre clavier qui ne faisait qu’un. Au fur et à mesure de nos venues, notre amour qui n’en était plus un s’envolait avec vos notes.
Plus le débit de ses paroles coulait dans mes veines, plus mon cœur s’affolait. Je suis tellement apaisé dans le monde que je me crée grâce à la musique que j’oublie le monde réel. Mais de savoir qu’une personne vienne m’écouter spécialement une fois par semaine m ’a touché. De plus Amandine, comment aurais-je pu l’imaginer ?
Nous étions là chaque mardi pendant presque deux mois, jusqu’au jour où mon ami eut bien compris que je ne venais pas ici retisser les liens de notre union, mais bien les laisser libres comme le vent. Il m’a vue rêver à un autre que lui, ses monologues le temps de vos chansons, ses questions dont je n’entendais que l’écho. Jamais je n’ai pensé qu’il était dupe, mais j’avais honte de l’avouer. Vous m’avez ouvert la porte de votre univers. Mais qui peut croire à ce monde tant qu’il ne l’a pas connu ? Qui peut entendre qu’il existe un monde parallèle à la vie tant qu’il ne l’a pas vécu ? Comment aurais-je pu lui expliquer que ce n’était pas avec lui que je rêvais sur cette table ronde embaumée de Bourbon et de fumée ?
— Amandine, le bar ferme mais puis-je vous emmener dans un autre piano-bar tenu par mon ami Manu ?
— Avec plaisir !
Je lui ouvre la porte du taxi en espérant lui en ouvrir des centaines d’autres.
— 11 rue des Luthiers, s’il vous plaît.
Je savais où je l’emmenais. C’était dans mon premier piano-bar, celui où j’ai commencé à goûter à la vie nocturne. Cette vie qui m’a valu bien de belles rencontres mais aussi des perturbantes. Chez Manu, c’était le dernier client qui décidait de la fermeture. Les soirées se finissaient souvent dans la joie et quelques chanteurs amateurs timides venaient s’accouder au piano pour chanter une chanson qui leur était chère. Je m’y sentais chez moi ; Manu, la musique, les amis, la convivialité mais aussi le choix de l’écart et de l’observation.
Comment croire en la déclaration d’Amandine ? Cela me paraissait irréel. Pourtant nous étions bien là tous les deux dans ce taxi qui nous emmenait vers un destin encore opaque. Encore quelques minutes à imaginer une aventure ou une histoire quand le chauffeur du taxi nous a précisé le montant du trajet. Nous voilà devant le « Piano-bar » un nom équivoque mais qui attirait la curiosité des passants.
Il était déjà une heure du matin. Je lui ai expliqué la différence entre les deux établissements de la soirée et j’ai poussé la porte. La fumée de cigarette me prit à la gorge. Rien ne pouvait m’empêcher de retrouver ces sensations, ces parfums de Bourbon et de bière, la voix rauque de Manu, le regard de Clarice la serveuse. Les clients étaient encore là mais les consommateurs de rêves alcoolisés avaient déjà bien entamé leur état second.
Le comptoir était en continuité de l’entrée, sur la gauche, des fauteuils et canapés bleu-nuit entouraient les tables basses en verre. En face, le piano et au fond, à l’écart de la foule, ma table favorite. De là je pouvais observer les clients, le pianiste, les plus fidèles du comptoir. Leurs vies m’appartenaient le temps de quelques heures.
Je me suis approché du zinc collant et j’ai fait signe à Clarice que je m’installais à ma table habituelle, en lui montrant que je n’étais pas seul. Elle interpella Manu pris dans une discussion et lui fit remarquer ma présence.
Manu s’approcha de moi et je sentis dans son accolade toute l’émotion de me voir enfin accompagné. Puis il se retourna vers Amandine.
— Manu, je te présente Amandine.
— Enchanté Amandine, je vous accompagne jusqu’à la table préférée de Clément. Vous y serez confortablement installés.
— Merci Manu, enchantée.
Dans ces premiers regards échangés entre Amandine et Manu, j’ai senti l’approbation qu’un père donnerait à son fils…
— Amandine ? Que souhaitez-vous boire ? Clarice fait le meilleur Mojito de la ville.
— Alors deux Mojitos s’il vous plaît Manu.
Le son du piano couvrait le bruit de fond de la salle. Les premières notes avaient éveillé tous les points sensibles de mon corps. « La Javanaise » ! C’est bien plus tard que nous avons compris la perversité de cette chanson, qui comme un accord muet était devenu NOTRE chanson. Mais dans cet instant d’insouciance et de légèreté, mon regard est resté figé dans le sien. J’ai repensé au miroir qui avait reflété son image, si cet homme ne m’avait pas bousculé pour prendre place au comptoir. Comme disait mon frère « rien n’est hasard, tout est bizarre ».
A quoi pouvait-elle penser pendant ces deux minutes vingt-sept de chanson ? Deux minutes vingt-sept qui, plus tard, résumeront notre rencontre. Deux minutes vingt-sept de projets, de fleurs bleues, d’envie, de désirs, de sensations plus ou moins étranges. Deux minutes vingt-sept et une vie de regrets. A ce moment-là mon fils, j’étais loin de tout ça, loin de la réalité. Celle-là même qui
