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"Patria es un concierto teatral que cuenta historias de una belleza cruel, de un realismo que no es necesariamente mágico, pero que nos pertenece a todos y sobre todo que nos cuestiona. Patria quiere hacer visible lo invisible y así plantear peguntas y problemas relacionados con la identidad y la memoria. Patria, territorio de identidades. Espacio de confrontación donde sobrevive el más fuerte. Lugar de desigualdad de género. Contenedor de violencia… Y a pesar de eso, un lugar para la reflexión. Un refugio." Rodrigo Peralta
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Seitenzahl: 109
Veröffentlichungsjahr: 2021
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© Solange Behoteguy © Amarilis Colomba Rojas PATRIA Primera edición de 300 ejemplares: junio 2018 Editor de colección: Rodrigo Peralta / Catalina Martinez WamanDiseño y diagramación: Ediciones FilacteriaEncargada de revisiòn y diagramaciòn final: Amaya RojasDiseño de portada: Ediciones FilacteriaIlustración original: Michel RougierDigitalización de imagen: Ediciones Filacteria Reg. Prop. Int. Nº: 290250ISBN: 978-956-9896-30-9E-mail: [email protected]: www.edicionesfilacteria.clwww.facebook.com/Ediciones FilacteriaContacto del autor: [email protected]
La femme échevelée a été créée le 25 mai 2018 au Théâtre de la Tournelle à Orbe en Suisse, dans une mise en scène de Claudia Saldivia Vega, avec Jocelyne Rudasigwa (Hélène), Christine Jordan (Ophélie), Annick Gambotti (Magdalena), Catherine Fragnière (Martine), Polina Eremina (Myrrha).
Cette pièce est l’objet d’une commande d’écriture faite à Solange Behoteguy par le Collectif Alternance Théâtre.
Série de monologues pour cinq femmes construits autour des cheveux, depuis le regard porté sur les exubérantes chevelures africaines jusqu’aux crânes nus des tondues de la République. Un texte décoiffant qui aborde les désordres d’une société qui traite les femmes comme des êtres inférieurs.
La femme échevelée c’est aussi une histoire qui parle de symboles, de féminité et de révolte, car les cheveux ont toujours été un sujet de contentieux. Au bout du compte, une histoire poilue et incisive.
HÉLÈNE Inspiré du mouvement militant Black Power des années 1960.
OPHÉLIE Inspiré des femmes tondues à la Libération en 1945.
MAGDALENA Inspiré des jeunes filles qui ont subi le mariage forcé.
MARTINE Inspiré des femmes dont la maladie entraîne la chute des cheveux.
MYRRHA Inspiré des femmes forcées de porter le voile.
Noir.On entend le bruit de ciseaux qui coupent. Soudain un silence pesant, puis vient une lumière ténue. Le sol est couvert de cheveux. Sur un meuble plusieurs sacs en plastique contenant des cheveux. Des prénoms sont écrits sur des étiquettes collées aux sacs, elles leurs donnent l’apparence de marchandise. Sur les murs, une seule affiche d’homme aux cheveux longs.
Toison. Fourrure. Lainage. Pelage. Poil. Boucles. Casque. Chignon. Choucroute. Postiche. Touffe. Accroche-cœur. Banane. Bandeau. Crête. Frange. Mèche. Natte. Tresse. Perruque. Queue. Queue-de-cheval. Torsade. Barbe. Cil. Duvet. Moustache. Plume. Sourcil. Feuillage. Tignasse.
Les cheveux des femmes ont toujours été un sujet de contentieux.
Quand j’avais 12 ans, mes parents ont dû partir à cause de la guerre. Beaucoup d’autres sont morts comme des rats, on ne les a jamais oubliés. Dans l’avion qui nous emmenait en Amérique, personne n’a prononcé un mot. On avait peur de briser le silence. C’était un rêve qu’il ne fallait pas suspendre, qui devait durer à tout prix. Le premier choc est venu quand l’école a menacé mes parents de m’expulser si je ne coupais pas mon « exubérante chevelure naturelle », Madame la Directrice considérant qu’elle représentait « une distraction insupportable pour les autres élèves », trop bouclée ! C’était inimaginable… ma mère n’aurait jamais osé se plaindre des yeux bleus d’autres enfants, les trouver trop bleus ! J’ai alors compris que j’étais trop noire. Mes cheveux parlaient, ils me racontaient trop.
La révélation me vint plus tard, quand j’ai failli mourir empoisonnée par des produits chimiques qui défrisent les cheveux, dans le but illusoire de préserver la concentration des petits blancs. Je me rendais compte en grandissant que black is beautiful et que hair is political. Tout est politique. Par exemple si Michelle avait gardé ses cheveux crépus naturels, elle aurait eu un super look, mais Barack n’aurait sûrement pas gagné les élections.
C’est une écrivaine nigérienne qui l’a dit, mais je le crois vraiment. Ce genre de choses m’a finalement poussée à prendre une décision : je ne lisserai plus jamais mes cheveux.
Je n’ai pas la migraine et je ne suis pas particulièrement fatiguée… mais ce soir non. Ce soir je ne joue pas. J’arrête. Je suis. (Silence)
En réalité, ce soir-là j’ai arrêté de vivre. Il a tiré mes cheveux et m’a trainée jusqu’aux toilettes. Il a dit : « J’ai toujours voulu me faire une nègre ».
Même si c’est grammaticalement correct, JE NE ME SUIS PAS « fait violer ». IL M’A VIOLÉE. Je n’y suis pour rien et j’ai honte de me justifier. Il m’a prise de force. Il a profané ce que j’avais de plus sacré. À travers le miroir, j’ai vu un Jésus-Christ tatoué sur sa nuque. Il ne faut pas se fier aux apparences.
J’ai aussi appris l’ordre et la hiérarchie : comment une table est bien mise, couteau à droite, fourchette à gauche, le verre derrière et l’assiette au milieu. L’art de la table pour que Monsieur goûte la soupe. Malheur s’il y traine un cheveu, c’est une déclaration de guerre ! L’art de la table pour bien recevoir, et la femme reçoit : des gens, des coups, des menaces, du sperme.
Ma grand-mère m’avait prévenue, il ne fallait pas que je laisse entrer la tristesse dans mes cheveux, mais si ça m’arrivait, je devais les tresser pour retenir les peines, comme un barrage contre le malheur. Un jour elle m’a demandé si je savais quel était le symbole le plus ancien et le plus répandu depuis la nuit des temps. Le sang ? (Elle fait un signe avec la tête en signe de dénégation). L’arbre ? (Elle bouge la tête de droite à gauche). L’eau ? Non, c’est le serpent. Ambivalent. Bien et mal confondu, paradis et enfer, démoniaque, séduisant, envoutant. Seul animal capable de s’enrouler sur lui-même et de former un cercle parfait. Symbole de l’éternel retour. Esprit du mal. Symbole phallique universellement connu. C’est le serpent qui séduit Ève, qui elle-même est devenue tentatrice. Ève se tordait et remuait ses longs cheveux possédés par un mouvement serpentin. L’origine de ce qui les reliait au mal se trouve sans doute là, ils vont blanchir… et puis tomber.
Et je revois la table bien mise, avec une nappe blanche, des couverts en argent, de la verrerie précieuse et des assiettes remplies de préjugés. L’art de la domination masculine. Je comprends soudain que j’ai le pouvoir de renverser les symboles et de bouleverser le monde. Je prends la nappe par une des extrémités et (elle fait le geste de quelqu’un qui tire la nappe d’une table bien mise).
Une nuit j’ai rêvé que mes tresses s’étaient transformées en serpents, en forme d’énormes pénis qui pénétraient l’homme au tatouage jusqu’à la mort. Il allait tous les vendredis soirs boire dans un bar minable près de la sortie de l’autoroute. J’ai mis une minijupe et des souliers à talons rouges. Il m’a vu entrer, mais je savais bien qu’il ne m’avait pas reconnue. La fois dans les toilettes, il ne m’avait pas regardée, il voulait juste pénétrer mon âme. J’ai contourné sa table, j’ai écarté légèrement les pans de mon chemisier et je lui ai fait un clin d’œil pour qu’il me suive en direction des toilettes. Incrédule, il est venu aussitôt comme un chien affolé par une femelle en chaleur. Depuis notre première rencontre, mes cheveux étaient devenus plus épais, plus noirs, plus forts. Mes tresses ressemblaient à celles de Méduse. Je voyais dans ses yeux que ça lui faisait peur, mais il était trop excité et occupé à ouvrir sa braguette. Je lui ai demandé de me regarder, je lui ai dit mon nom et je l’ai étranglé naturellement avec mes cheveux.
(Soulagée) Les cheveux des femmes ont toujours été un sujet de contentieux.
La tête d’une femme est-elle dangereuse ? Est-elle moins tête si elle n’a pas de cheveux ?
Je suis Ophélie, une femme dangereuse parce que j’ai aimé à la folie un homme que la République me demandait de haïr. Je suis une femme dangereuse parce que l’amour de cet homme m’a transpercée et que j’ai vécu mon histoire en toute conscience. J’ai fait de l’amour une affaire intime, mon affaire. Il y a quelques années, un Allemand a croisé mon regard dans le jardin de la maison. À l’époque tous les hommes de la ville étaient allemands. Il était beau, il faisait beau et un papillon était même venu enjoliver le paysage, mais ce n’est pas ce qui compte. Ce n’est pas parce que le coucher du soleil était splendide ce jour-là que je suis tombée amoureuse. Non, le sentiment de chute a été si fort que depuis, tous les jours, le soleil se couche dans mon cœur. On savait qu’on était condamnés à vivre entre le bonheur et la honte, mais l’amour était le plus fort. Le jour de la libération, la France entière était en fête. Les rues étaient enflammées par des cortèges bruyants et des défilés patriotiques. Allons enfants de la patrie ! Ce qui distinguait les plus patriotes était la ferveur qu’ils crachaient par leurs yeux. Des centaines de patriotes, mais pas que.
Mon ventre était dur et j’avais la sensation de vivre toute ma vie en un seul jour. J’étais assise sur le bord d’une fenêtre à côté d’un pot de fleurs bleues. Il était quinze heures environ. Les gens étaient heureux, mais ce n’était pas assez. Il manquait un ingrédient pour que leur bonheur soit officiel, reconnu. (Elle s’impatiente) Mais où est-il ? Ce n’est pas possible. En même temps ce n’est pas évident de se déplacer avec tout ce monde et de passer inaperçu. Mais pourquoi n’arrive-t-il pas ? Il lui est arrivé quelque chose. C’est ma faute. Arrive, allez… ! (Elle ferme les yeux) Je dis ton prénom et quand j’ouvre les yeux tu seras là. Hans ! (Elle ouvre les yeux, déçue de ne pas voir son amoureux) Il aurait dû être là, c’est toujours comme ça, il faut savoir être au bon endroit et pas le contraire.
Seize heures et… rien. J’ai un mauvais pressentiment. À ce moment-là un enfant a fait tomber quelque chose, je ne me souviens pas bien quoi, un jouet, un doudou ou tout simplement son gilet. J’ai voulu le ramasser pour le lui donner, mais la mère m’a jeté un regard glacé, j’ai cru qu’elle allait me tuer. « Pierre ! Je t’interdis de t’approcher de cette personne ! » Elle a ensuite chuchoté quelque chose à l’oreille du gamin et ils se sont éloignés. Je n’oublierai jamais l’expression sur le visage de cette citoyenne qui se croyait digne et fière d’agir dans l’intérêt de tous. Oui ! J’aperçus enfin sa tête blonde au milieu des patriotes… puis un mouvement de foule, une bousculade. (Silence) Je l’ai vu tomber devant moi, une balle dans le dos. J’ai couru, je l’ai embrassé, je ne l’oublierai jamais.
Demander de l’aide, mais à qui ? Quelqu’un m’a dit : « Puisque tu as fait la putain avec eux, toi aussi tu vas payer ! Traitresse hideuse ! Putain! » Le public applaudissait, les photographes photographiaient. Combien d’entre eux étaient là juste pour apparaître comme les héros qu’ils n’étaient pas, pour inventer la justice et puis paraître justes, pour grimper dans le wagon de la libération, ne pas avoir l’air neutre. Elle a couché avec les boches ! (Elle s’assoit sur une chaise et reste sereine).
Prenez, faites de votre vengeance une fête, riez, vous en avez besoin. Vous avez tant pleuré… été humiliés, vous avez souffert, vous avez eu faim, et vous avez soif de vengeance. Moi je ne ressens plus rien. Je suis vide, cet homme que vous avez tué était le sang qui coulait dans mes veines. Je l’ai aimé plus que ma vie. Chantez, criez, mesdames et messieurs. Une fille du pays, adultère de la Nation. Le jour du châtiment ultime est arrivé. J’ai commis l’impensable, la chose la plus abominable qu’on puisse imaginer… j’ai couché avec l’autre, commis l’acte avec l’ennemi de la France. Chantez, criez si vous me croyez indigne, coupable de collaboration horizontale. Moi, messieurs-dames, je n’ai pas été faible, j’ai aimé fort !
Prenez, je vous les offre. Mon châtiment est votre devoir. Je ne suis pas une femme aux mœurs légères, du moins pas tel que vous l’entendez. Mon corps ne vous sent plus. Vous croyez qu’en me rasant la tête vous me privez de quelque chose ? Que je deviendrai une sous-femme ? Jouissez devant ma chevelure exposée sur le pavé et branlez-vous dessus, il s’agit de virilité ou de mort. (Silence) (Elle se lève)
Un jour vous m’avez rasé la tête, mes cheveux ont repoussé et mon cœur est intact.
Cet été-là, des milliers des femmes ont été tondues, leur crâne rasé devint symbole de leur faute. Huit cent mille enfants sont nés de ces relations interdites entre 1940 et 1944. Ni responsables ni coupables, juste des victimes collatérales de la guerre et de l’amour.
L’épuration n’a fait du bien qu’à ceux qui avaient sans doute besoin de crier plus fort que les autres pour démontrer un patriotisme opportun.
Une tête n’est pas plus ou moins tête. Tout est symbole.
Elle prend un sachet de cheveux. Elle les sort, puis les met comme une perruque, elle devient Magdalena. Elle pourrait aussi avoir douze poupées sur scène et jouer au salon de coiffure.
