Pavane pour l'amour manqué - Couleur de sable - Suzanne Delacoste - E-Book

Pavane pour l'amour manqué - Couleur de sable E-Book

Suzanne Delacoste

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Beschreibung

Sol, élevée au couvent, découvre les premiers émois amoureux et tente de vivre sa vie de femme libre dans les années 1950.

Pavane pour l’amour manqué, publié la première fois en 1954 aux Editions Rencontre suivi de Couleur de sable, roman inédit publié pour la première fois aux Editions Plaisir de Lire en 2018.
Sol, jeune femme sortant tout juste du couvent où elle a été éduquée, loge chez les Malléra, à qui son père se trouvant à l’étranger l’a confiée. Afin de conquérir un jeune homme, elle danse sa pavane. Celle-ci est racontée à la première personne, et on suit la narratrice au long de ses rêves, désirs et aspirations.
Dans la seconde partie de ce tableau romanesque, Sol vit désormais seule, et on découvre la vie intime d’une femme indépendante dans les années 1950.
Les thèmes de prédilection de Suzanne Delacoste transparaissent dans ces deux romans : les difficultés liées à la mutation de la condition des femmes ; la façon dont, décidées à échapper aux normes patriarcales et à la domination masculine, ses héroïnes bravent les convenances et suivent leurs désirs sans atteindre pour autant la sérénité ou le bonheur ; le décalage entre les aspirations individuelles et une réalité sociale hostile. Son univers fictionnel s’inscrit fortement dans la modernité littéraire des années 1950.

Découvrez ou redécouvrez la première partie de ce roman d'amour, et laissez-vous emporter par la suite de ce tableau romanesque de la vie intime d'une femme dans les années 1950.

EXTRAIT DE Pavane pour l'amour manqué

Mon compagnon me paraissait plus âgé que moi. En réalité, il était surtout plus mûr, ayant commencé très tôt à aimer les femmes. Il m’écoutait bavarder et quand je faisais une réflexion qu’il trouvait amusante, la brume de son visage se dissipait.
À d’autres moments il m’interrogeait sur le couvent. Déjà je devais faire effort pour me rappeler certains détails de cette vie révolue. J’eus du succès en racontant que Berthe Davers avait dit à voix haute, dans le silence du dortoir : « Mon Dieu, je suis indigne d’être religieuse. » On avait beaucoup discuté cette parole historique, le lendemain, les unes prétendant que Berthe avait feint de dormir. « Et vous, quelle était votre opinion ? » demanda Gilles. Je dis que ça m’avait laissée indifférente et qu’à cette époque peu de choses m’importaient en dehors des dangers que courait mon père sous les tropiques, des leçons à apprendre et de la peur de l’enfer. « Et maintenant ? » insista-t-il. Je trouvai trop difficile d’expliquer que je n’étais plus sourde, ni aveugle, ni sans désirs, que je savais respirer les tulipes, voir fuir l’eau du canal et que j’avais envie qu’il me reprît dans ses bras.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Après une enfance au Brésil, un retour en Suisse, puis des études de Lettres à Paris et à Fribourg, Suzanne Delacoste (1913-1963) a déployé, en dépit d'une maladie congénitale invalidante, une déconde activité de journaliste, de nouvelliste et de chroniqueuse dans divers périodiques suisses et à la radio. Elle a publié 3 romans : Les jardins clos (1945), Fédora et la solitude (1948) et Pavane pour l'amour manqué (1954). Couleur de sable est la suite inédite de ce dernier.

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Seitenzahl: 555

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Couverture

Page de titre

Note de l’éditeur : La graphie originelle de certains termes a été conservée, afin de rester le plus fidèle possible à l’écriture de l’auteure.

Préface

Suzanne Delacoste se réjouirait que deux de ses romans paraissent aujourd’hui, et ses amis avec elle. De son vivant, plusieurs critiques avaient rendu hommage à son courage, à son talent et à son esprit. J’en veux pour preuve, un article du chroniqueur Bernard-Claude Gauthier dans le journal Construire, en 1960 :

Vous nous dites la vie telle qu’elle est, vous nous racontez simplement ce qui arrive à d’autres et ce qui peut nous arriver à nous, aujourd’hui ou demain. Vous ne trichez ni avec les mots, ni avec la réalité. Précision sans fausse pudeur, chatoyement des images, sûreté dans la description des êtres et des sentiments. Parfois vous me faites songer à Giraudoux, parfois, pour l’imbrication des cœurs et des corps, aux Liaisons dangereuses. Mais vous possédez en plus ce rythme secret qui n’appartient qu’à vous, un certain frémissement, une amertume fugitive, une tendresse vive comme l’été et toujours neuve, comme le premier matin du monde.

Il n’est d’œuvre sans vie pour l’inspirer : découvrons ensemble quelques éléments de la biographie de Suzanne Delacoste, qui sut transformer de cruels avatars en forces et en talents.

Suzanne Delacoste est née le 27 mars 1913 à Rio Negro (Paraná, Brésil), fille de Paul Delacoste et d’Yvonne Couty. Son père travaillait au Brésil comme ingénieur pour le compte des Brazilian Railways. À la mort de sa femme, en 1918, Paul Delacoste rentre en Europe avec ses deux filles, Germaine et Suzanne. Son intention était de les ramener en Valais, à Monthey, où vivaient son père, le conseiller d’État Edmond Delacoste, et sa nombreuse famille. Suzanne, âgée de six ans, est en grand danger : outre la grippe espagnole, elle a contracté par sa mère une tuberculose qui attaque son système osseux. Opérée à Monthey, elle survivra, mais son corps gardera les séquelles visibles de la maladie. Alors que Paul Delacoste décide de poursuivre sa carrière d’ingénieur au Congo belge, Suzanne et sa sœur passent plusieurs années au pensionnat Saint-Joseph, élèves des religieuses d’Annecy, sous le regard du clan familial, à Monthey et à Morgins. Le pensionnat demeure une inspiration récurrente dans l’œuvre de Suzanne Delacoste : des récits, dans ses nouvelles et ses romans, décrivent, avec drôlerie et tristesse, cet univers catholique orphelin.

Suivant les traces de sa sœur, Suzanne, après le pensionnat, voyage pour apprendre les langues. Elle découvre Londres, et plus longuement Vienne, dont le séjour inspire son deuxième roman, Fédora et la solitude. La romancière a commencé sa carrière journalistique en collaborant à Curieux, le premier journal généraliste romand, édité à Neuchâtel dès 1936. Elle y signe son premier article, « Un dimanche en Valais », dans le numéro du 22 août 1936. Habitant Fribourg, elle tiendra dans Curieux, sous son nom, durant près de quinze ans, une chronique de la vie fribourgeoise, qui agrafe de sa subtile ironie le microcosme politique, religieux et social de l’époque. Quittant Fribourg pour Lausanne au début des années cinquante, Suzanne Delacoste collaborera à La Tribune de Lausanne et à La Nouvelle Revue. Son activité journalistique lui laisse le loisir d’écrire trois romans : Les Jardins clos, À l’Enseigne du Cheval ailé, (1945) Fédora et la solitude, Flammarion (1948), et Pavane pour l’amour manqué, Rencontre (1954). Un quatrième roman, Couleur de sable, était resté inédit jusqu’à ce jour.

Suzanne Delacoste s’est éteinte à Lausanne le 10 mai 1963. Ma mère me confia dès lors le souci d’obtenir que Couleur de sable soit édité. Ce projet tenait à cœur à tous ses amis, qui avaient admiré sa personne et son talent. En 1965, j’étais allé frapper à la porte de Maurice Genevoix, à l’époque secrétaire perpétuel de l’Académie française : j’apportais à Mme Genevoix, que ma tante connaissait, le manuscrit, sollicitant son aide. La démarche n’avait pas abouti.

Il fallut attendre 2007 pour que les choses sortent de l’ombre : lors d’une conférence à Neuchâtel de Mr Daniel Maggetti sur les lettres romandes, je fis sa connaissance et lui évoquai les papiers de Suzanne Delacoste. Il me proposa de les confier au Centre de recherches sur les lettres romandes qu’il dirige. L’œuvre était ainsi en lieu sûr : tout devenait possible. Sur ces entrefaites, je fis la connaissance de l’écrivaine suisse romande Catherine Seylaz, qui m’encouragea. Elle fit de précieuses démarches et voilà que les éditions Plaisir de Lire, désireuses de revisiter un témoin de la littérature féminine des années 1950, choisissent Suzanne Delacoste et décident de réunir le dernier roman publié et l’inédit qui en constitue la suite.

Le talent de Suzanne Delacoste est multiforme : son ironie fit le charme, dans le journal Curieux, de chroniques sur Fribourg, entre 1938 et 1950. Présentant le patriciat et la noblesse fribourgeois dans un article intitulé « Blasons », elle écrivait :

Ils vivent ainsi au milieu de belles choses, indifférents au reste du monde, se moquant de toute opinion qui n’est pas celle de leur clan. Ils bannissent impitoyablement le malheureux assez fou pour se mésallier. Sachez, ô vous, la plus belle fleur de l’arbre généalogique, que vos pareils se détourneront de vous si vous épousez le fils de votre blanchisseuse : pour eux, vous deviendrez une hors caste ; ils s’exclameront alors : Comment en un plomb vil l’or pur s’est-il changé ?

Spécialiste du clin d’œil dans divers journaux, dont l’ancienne Nouvelle Revue de Lausanne, Suzanne Delacoste a su décrire le quotidien. Sous sa plume, le terne devenait traits d’esprit, dans une langue fine et travaillée. Les nouvelles, parues dans la presse romande de l’époque, nombreuses, attendent, elles aussi, d’être redécouvertes.

Quant à ses romans, peut-on imaginer aujourd’hui que ses deux premiers avaient été mis à l’index par l’Église catholique ? Un chanoine de Saint-Maurice m’avait montré un livre austère, où, sous « Delacoste », figuraient Les Jardins clos et Fédora et la solitude. Faisant l’apologie de l’amour, ils ne pouvaient que fâcher les censeurs : l’amour délicieux, mais aussi, à la Proust, « torture réciproque » ; Suzanne Delacoste, si cultivée, si introduite à la littérature, explore, comme tout écrivain, le cœur humain, ses variations, ses délices et ses drames.

Son confrère journaliste, Jean Hugli, qui lui rendait hommage dans La Nouvelle Revue, au moment de sa mort, relevait à propos de Pavane pour l’amour manqué :

C’est une danse brillante, aux entrechats savants, et dans laquelle les personnages font la roue les uns devant les autres. Subtilement contrapuntique, le roman déroule ses alternances de passion et de calme, vous plongeant dans une atmosphère mi-réelle, mi-rêvée, avec d’exquises notations et des pointes aiguës de sensualité.

Reconnaissants aux éditions Plaisir de Lire, que dirige Mme Carine Rousseau, pour tout le travail que cette publication suppose, mon frère et moi nous en réjouissons. Qu’il me soit permis, pour conclure, de citer un personnage des Jardins clos, auquel Suzanne Delacoste fait dire :

Un roman, c’est une grande chose. Ce doit être comme un feu, la nuit. Et les hommes s’accroupissent autour et palabrent interminablement. Et les uns y voient des choses que les autres ne voient pas.

Laurent de Weck Neveu de Suzanne Delacoste

PAVANE POUR

Chapitre I LE RENDEZ-VOUS

Nous avons recommencé, Madame Malléra et moi, à déjeuner avec Moufle la chatte, et le bonheur, dont Véronique a brisé le rythme en partant, entoure de nouveau la maison. C’est un bonheur clapotant, assez semblable à la marée étale sous le soleil de midi.

Moufle est ravie qu’on s’occupe d’elle comme auparavant. Elle a retrouvé son habitude d’arrêter les boules de pain au vol et de dormir en amphore, les pattes autour de mon bras. Je la soupçonne d’avoir été la seule ici à refuser de subir le charme de Véronique, charme que je n’ai d’ailleurs pu déceler de façon précise. Peut-être cette fille bizarre cachait-elle son pouvoir dans ses cheveux. Ils étaient inquiétants : ils descendaient comme une glycine sur son visage, dont ils dissimulaient la moitié. Et à l’abri de cette plante retombante, les yeux de Véronique allaient et venaient, rapides, captant les images, domptant les hommes.

Mais je parle d’elle au passé, comme si elle était morte ; avec détachement, comme si elle n’avait pas partagé ma vie pendant plusieurs belles saisons. On pourrait croire que je ne l’ai jamais aimée. Or, je l’ai aimée, je l’aime encore, je voudrais la secouer, l’éparpiller autour de moi, pour savoir ce qu’elle cachait, cette gerbe serrée, ce flacon opaque.

« Mieux eût valu pour Judas qu’il ne fût jamais né. » Peut-on appliquer ce subjonctif à Véronique ? J’ai posé la question à Jonathan, ce matin. Il était horrifié et ses mains tremblaient au-dessus du collier qu’il réparait.

– Oh ! Mademoiselle Soledad, comment pouvez-vous blasphémer ?

(Il faut qu’il soit bien ému pour me donner ainsi mon prénom intégral.)

– Je cherche la vérité.

– Comparer Mademoiselle Véronique à Judas, c’est parler comme un démon.

– Qu’en sais-tu ? C’était peut-être une sœur de l’ange que Dieu a précipité en enfer : « Ô Lucifer, toi qui fus créé comme une fête et si beau dans le ciel. »

Mme Malléra est entrée à ce moment et m’a coupé ma citation en deux. Ça n’est pas la première fois que cette femme jolie et insignifiante joue le rôle de hasard et de Destin. Voilà pourquoi deux maris successifs se sont lassés d’elle, de ses interventions de Parque. L’un a préféré mourir et l’autre s’en aller à la cloche de bois. Et douce, avec cela. « Ne m’appelez pas Madame, appelez-moi Irène. Considérez-moi comme votre sœur aînée plutôt que comme la mère de Simon et Véronique. » Elle eût mieux fait d’employer sa douceur et son flair à détourner sa fille de sa voie funeste. Mais non, elle n’ouvre les yeux que sur Simon, quand il est auprès de moi.

Ainsi le jour où il a commencé à m’embrasser – chaque fois que j’y pense, mon cœur descend absurdement, comme un ascenseur qui romprait ses câbles, – Irène a ouvert la porte de la chambre de Simon. Il était couché sur moi, m’embrassant à m’étouffer, sans faire un geste avec ses mains. Je n’étais pas surprise : dans mon inconscient, j’attendais sans doute ce baiser, qui est comme la berge fraîche qu’on atteint après avoir descendu une rivière mystérieuse. Mme Malléra a donc ouvert la porte et a dit, de sa voix indifférente : « Simon, tu n’entends pas que je t’appelle ? Olivier te demande au téléphone. » Et elle est sortie sans nous jeter un regard, avec sa jupe de taffetas cerise, qu’elle porte très longue sur les chevilles et qui bruit comme le vent dans les feuilles de platanes.

Le matin dont je parle, à Saint-Jean-de-Luz, Mme Malléra est aussi entrée. Un coup d’œil sur le visage de son « vieux et distingué serviteur », comme elle dit à ses amies, a suffi : « Laisse Jonathan tranquille, sol, je vois bien que tu le tourmentes. »

Elle m’a entraînée hors du magasin et nous sommes parties pour le marché. C’est un jour de juin. Le vent du sud règne et les Luziens ont des visages consternés parce qu’ils prétendent que ce vent ressemble à l’haleine du diable lui-même. Son souffle rend les collines nettes comme si chaque grain de poussière en était ôté, et le ciel d’un bleu cruel, presque un bleu de mauvais goût.

Maïte fait le marché, en traînant les pieds et un ou deux soupirants qui portent les paniers.

– Bonjour, Madame, crie-t-elle d’une voix mondaine, voulez-vous dire à Simon qu’on ne pourra pas se voir ce soir. M. Roy m’emmène à Pau.

– Très bien. Pau est une ville ravissante.

La conversation continue… « et une vue sur les Pyrénées. » Les soupirants s’impatientent. Maïte s’est lavé les cheveux. Ils sont follement roux et longs. On la prendrait pour une petite fille mal élevée et audacieuse et non pour une entraîneuse en vacances avec un riche protecteur.

Puis, sous prétexte que c’est la veille de mon anniversaire, Simon m’a invitée au Bar Michou qui ne donne pas sur la mer mais sur la place du Casino en sucre. C’est sous les arcades de celui-ci qu’est située la Perle des Perles. À travers la vitrine, on voit Jonathan, penché sur ses éternels colliers.

Je préférais leur magasin de Suisse, avec ses pendules et ses pierres artificielles qu’on avait envie de faire fondre sur la langue. Un inconnu avait mis dans la vitrine l’écriteau :

Ici on perce les oreilles très soigneusement et presque sans douleur.

– Alors, demande le barman, vous n’avez pas ramené votre sœur, cette année.

– Ça n’est pas ma sœur, dis-je en montrant Simon avec froideur, c’est la sienne.

Le barman le sait. Lui ai-je assez expliqué, l’an passé, que je ne suis qu’en dépôt chez les Malléra, pendant que mon père « colonise » la Jamaïque.

– Voilà longtemps qu’on ne l’a vue par ici, Mme Véronique, intervient le patron, du comptoir où il trône avec son béret qu’il doit garder jour et nuit, sans doute.

– Eh ! va donc ! elle n’est pas pour toi, dit sa femme.

Il se contente de cligner de l’œil. Puis la petite Lise entre, avec Boy le caniche qui lui met à chaque mètre les pattes sur le dos. Elle se plonge aussitôt dans son livre, où l’on parle comme chez la Comtesse de Ségur : « Mais Maman, vous songez toujours au plaisir des autres et non au mien. »

Simon allonge son bras derrière moi et j’ai envie d’y poser ma nuque. Ce serait une erreur de tactique. Ô Simon, pourquoi as-tu commencé ?

L’après-midi bascule lentement sous le soleil. C’est l’heure où les estivantes s’acheminent vers la mer, avec leurs huiles visqueuses et Caroline chérie. À voix haute je dis qu’elles me dégoûtent et Simon demande ce qui trouve grâce à mes yeux. Puis, sans attendre ma réponse, il engage avec le patron une conversation animée sur le policier qui n’a été puni que de trois mois de prison pour avoir abattu un contrebandier.

Afin d’attirer l’attention je dis que le policier était en état de légitime défense et que la contrebande est du vol. La patronne s’arrête de broder et son mari réplique que le contrebandier ne portait pas d’arme et avait vingt ans.

– Était-ce écrit sur sa figure ? dis-je sottement.

– Ne lui répondez pas, intervient Simon.

– J’aime les policiers. Ils sont beaux.

– Complètement idiote, cette fille.

– M. votre père va-t-il bientôt rentrer ? demande la patronne pour faire diversion.

– Cet automne.

– Et que ferez-vous ?

– Je m’arracherai des bras de… Il m’emmènera avec lui.

– Vous vous réjouissez.

– Beaucoup. Ce pays-ci me démoralise.

– Elle ment pour se rendre intéressante, dit Simon.

Je songe soudain qu’on perd des minutes précieuses. Dans trois mois je quitterai ce pays âpre et doux, avec ses pluies perpétuelles, ses tamaris de mousseline, son herbe d’un vert sombre et l’odeur de sa mer. L’an prochain, je verserai des larmes rien qu’en pensant au parfum âcre de la vase dans le port, quand la mer se retire et que les familles de petits crabes titubent sur les piliers avant de faire un plongeon.

Lise se tient debout devant sa mère et se balance d’avant en arrière : « Mais la flotte française fut défaite à Trafalgar. »

– C’est inouï ce qu’on leur fait apprendre à l’école, dit le patron.

– Alors, Sol, on va se baigner ?

– Avec ta mère ? Non merci.

Simon se penche vers mon oreille et m’explique qu’en compensation il m’emmènera ce soir au Relais.

– Il pleuvra.

– Bon, tu refuses ? Une fois, deux fois, trois fois ?

– D’ailleurs, tu dois aller chez Maïte.

– Non, c’est remis à un autre soir.

– Je suis un succédané ?

Simon se lève et appelle le barman. N’était la veine verticale qui traverse son front, comme une rivière bleue, et que la colère rend soudain apparente, on jurerait qu’il ne m’a pas entendue. Dire que je retire le mot succédané serait me mettre à sa merci. Nous partons donc chacun de notre côté, une fois de plus.

***

– La voilà, dit Mme Malléra, quand je pousse la porte. Je savais bien qu’elle n’était pas perdue.

– Personne n’a dit qu’elle l’était, réplique Simon avec irritation.

Irène a posé les coudes sur la table. Sa robe laisse nues ses épaules, qu’elle sait belles. Elle a toujours l’air en tenue de soirée. Elle me regarde avec bonté :

– Tout est dans le four, Sol. Prends garde de te brûler.

– Laissez, dit Jonathan, j’irai vous chercher le plat.

Il se déplie et se dirige vers la cuisine, avec l’allure d’un cormoran. Je ne l’ai pas revu depuis notre discussion du matin parce qu’à midi il déjeune avant nous. Il prend un torchon, avec ses mains habituées à manier des choses croulantes et précieuses, et il tire le plat hors du four. Il reste tout un angle de « riz espagnol » et un angle de pudding au pain et au chocolat.

– Ils se demandaient où vous étiez, chuchote-t-il.

– Je suis bien contente qu’ils se soient fait du souci pour moi. Simon essaie à tout moment de me mettre en colère. Si Papa savait que je suis malheureuse ici…

Jonathan me regarde avec perplexité.

– Tu ne crois pas que je suis malheureuse ?

– Le malheur passe après vous avoir fortifié.

Je ris encore quand je rentre dans la salle à manger, avec Moufle sur mes talons. Elle est ma propriété. Son vrai nom est « Fleur de vent », mais elle ne s’en soucie pas. Elle fait donc son entrée en ayant l’air de ramper, tant ses poils sont longs. La nature, si généreuse pour les chats persans, l’a dotée même de plumets qui forment des éperons sur ses pattes de derrière.

Je dis « belle, belle, belle » et elle me regarde avec ses yeux dorés de petit hibou. Elle m’aime jusqu’à ce que je lui aie préparé son repas. Aussitôt après elle me hait et fait des bonds pour m’échapper, comme si elle était possédée du démon.

– Qui veux-tu qu’on invite pour demain ? demande Mme Malléra.

– Simon, dis-je. Il m’offre déjà un whisky au Relais, ce soir.

– Je croyais que tu m’accompagnais chez les Genêt ? dit Mme Malléra en se tournant vers son fils, le sourcil mouvant.

– Je ne promets rien à personne, répond Simon.

– Qui veux-tu d’autre, à ce dîner d’anniversaire ? reprend Irène.

– Olivier.

– Très bien.

– Et l’immortelle Maïte.

– Comme tu voudras. C’est toi qui commandes.

Simon pose sur moi son regard clair et prétend qu’on a l’air de jouer aux Métiers. Il se demande sûrement ce que je médite, comme traîtrise. Aucune, mon prince. Je suis l’alchimiste, je joue à mélanger les matières précieuses.

***

Depuis que Simon m’a cédé sa chambre sur la mer, je dors dans les embruns et le sel. Les maillots de bain ne sèchent jamais à ma fenêtre. Le bruit de la mer, gigantesque lessive qu’on frapperait sur le battoir, couvre tout autre son. Il est à peine neuf heures. Une pluie fine s’est mise à tomber, sur ce pays changeant où les grains naissent et meurent en dix minutes. Sur la grande digue, les vagues retombent en panaches terrifiants.

On frappe :

– Tu es couchée, Sol ?

– Oui.

– Viens au Relais.

– Tu n’es pas resté chez les Genêt, assis sur un pouf, aux pieds de ta mère ?

– Puis-je entrer ?

– Non.

– Ne fais pas la mauvaise tête.

Simon s’assied sur mon lit, comme il l’a fait cent fois. Rien que son entrée dans une pièce me donne envie de bouger, de rire, de me pencher à la fenêtre pour respirer l’odeur caressante et râpeuse de la vase. Pour ne pas écouter les battements de mon cœur je dis d’un ton grognon : « Tourne-toi, que je passe ma robe. » Je vois sa nuque dorée, ses cheveux de soie brillante qui sèchent si vite au vent de mer. Je pourrais lui faire traîtreusement un collier de mes bras. Je m’approche sur la pointe des pieds et plaque mes mains sur ses yeux :

– Qui est-ce ?

– Allez, dépêche-toi, dit-il avec humeur. Tu joues au bébé pour…

– Pourquoi ? Explique. Les garçons sont toujours si perspicaces !

Il se tait, drapé dans sa dignité. Je traverse le corridor. Moufle vient à notre rencontre en étirant ses belles pattes fourrées. Je dis de haut, sans m’arrêter, tant j’ai hâte de sortir avec Simon, qu’elle est en effet une Belle, une Douce-Heureuse et une Minoune.

On passe le long de la rue principale, avec ses magasins éteints. Voici les deux petits ponts et le bruit effrayant de la marée haute, ce bruit que doivent entendre les damnés s’ils sont voués à la peur éternelle. Nous sommes sur la route de Béhobie, qui s’en va toute bleue sous les platanes. Après la dernière maison de pêcheurs commence le village des vers luisants. Je n’en ai jamais vu qui restent ainsi allumés quand on les prend dans sa main. En écrivant cela, je vois Simon sourire de mon émerveillement, dans cette nuit de juin si douce que la pluie ne parvient pas à l’assombrir. Puis je sens son bras autour de mes épaules, puis sa bouche qui s’appuie derrière mon oreille. Je m’arrête de marcher et de respirer. Qu’il ne s’aperçoive pas, juste Ciel, de mon trouble. Mais non, il desserre l’étreinte, ses mains se ravisent, cherchent un paquet de cigarettes. C’est fini, l’heure de l’amour est passée. Je la regarde s’éloigner une fois de plus, comme un beau navire aux voiles gonflées.

Le Relais est une vieille maison basque où vont souper les couples illégaux. Que Simon m’invite à boire tous les élixirs du monde, nos chemins ne se joindront jamais. Un jour proche viendra où je penserai à lui comme à une pièce de théâtre sans intrigue ou aux fleurs qui se sont fanées sans être cueillies.

Des grilles en fer forgé isolent le café de la salle à manger où une famille nombreuse achève de dîner sous un tableau représentant des moissons. Juché sur les tabourets du bar, un couple nous tourne à demi le dos. La jeune femme a les pommettes enflammées. Elle rit en tirant sur sa paille. Lui est soigné, beau, feutré, calme.

– Il est de retour, chuchote Simon. Tu le reconnais ? C’est Demeyrès.

Si je me le rappelle ? mais c’est mon Aventure. Oui, Madame, qui vous débattez faiblement après votre troisième cocktail, sachez qu’il m’a fait la cour avant de vous la faire. Il vous emmènera ensuite chez lui, dans sa villa qui regarde la mer avec de grandes baies étonnées. L’escalier qui mène au premier étage mesure au moins cinq mètres de largeur. Vous croirez, en le gravissant, être la figurante d’un film américain. La maison sera déserte. Mme Demeyrès voyage pour son propre compte et les femmes de chambre à bonnet tuyauté habitent une aile séparée. Le beau notaire vous fera entrer dans un boudoir velouté, vous soulèverez les rideaux de la baie vitrée : « On se croirait dans un navire. » Il ne répondra rien. Il parle peu, les mots sont superflus. Il vous caressera comme jamais vous n’aurez été caressée parce qu’il connaît les centres nerveux, je vous l’assure. Et, après vous avoir aimée toute la nuit, comme dans la chanson, il ne vous fera plus jamais signe. Peut-être sa mission ne souffre-t-elle pas qu’il s’attarde plus d’un soir auprès de la même femme.

La famille nombreuse s’en est allée au milieu de l’indifférence générale, provoquée par la faiblesse du pourboire qu’a reçu le garçon. La radio dévide une prétendue berceuse basque. Au refrain, le chanteur reprend « Fermons les yeux, voici le jour qui s’achève » avec un accent bêlant qui me ferait rire si j’étais du pays. La jeune femme, proie du beau notaire, s’interrompt de boire pour écouter.

Mme Malléra doit nous attendre, penchée à la fenêtre. Quand elle reconnaîtra notre pas, elle se précipitera sur le sofa, afin que nous la trouvions languissamment éparse. Si je veux, je puis prolonger son inquiétude.

– Veux-tu boire autre chose ? Non vraiment ? Alors on va rentrer.

Je n’ose dire : « Déjà ? » et je pense avec amertume que la mère de Simon ne l’entend jamais revenir de chez Maïte.

Pour me venger, quand nous contournons la voiture du notaire Demeyrès, je m’approche de la portière :

– Voulez-vous nous ramener, Monsieur ? dis-je effrontément. La mère de Simon nous attend depuis trop longtemps.

Simon est horrifié de ma mauvaise éducation. Le notaire rit :

– Nous nous sommes rencontrés à la soirée de Maïte, l’été dernier, n’est-ce pas. Vous étiez habillée en Indienne.

– Quelle mémoire, dis-je.

Il s’incline, impassible, et escamote le nom de sa compagne.

À peine sommes-nous assis que Simon m’entoure les épaules, l’œil clos, pour faire croire qu’il est un mari comblé. A-t-il voulu m’embrasser, tout à l’heure ? C’est ainsi que cela commence. Puis les mains descendent lentement et vous dites non ! pour la forme.

– Dans Sparkenbroke, dis-je, une fille extrêmement belle sait qu’un comte non moins beau va caresser sa gorge. Et pourtant elle n’a aucune expérience en la matière.

Simon rouvre les yeux :

– Elle sait quoi ?

La dame devant nous se retourne. Le blanc de ses yeux brille sous la voilette. Son visage, ainsi estompé, ressemble à un pommier en fleurs. C’est la lumière de l’aventure qui l’embellit.

– Je suis indiscrète, dit-elle, mais vous parlez du plus beau livre de ma vie.

Je demande si elle en a lu d’autres.

– De cet auteur-là ? Qui est-ce déjà ?

– Non, d’autres livres en général.

– Elle dort à moitié, intervient Simon avec prudence.

Les portières s’ouvrent, se referment. Il baise la main de la dame : « Vraiment, vous avez été trop aimable et je suis confus. Sol est une sauvageonne. » Le notaire éteint la petite lampe, au plafond de l’automobile. Je la regarde s’éloigner rêveusement.

Mme Malléra est à ce point entourée de fumée qu’on la devine à peine. Elle a posé ses pieds sur l’accoudoir du canapé-divan. Les revues de beauté prétendent que cette position vous ôte toute fatigue. Elle abaisse son journal et nous regarde à travers ses beaux cils artificiels. Ses yeux s’attardent sur mes cheveux ébouriffés, cherchant sans doute des brindilles de meule de foin.

– Je suppose que vous êtes « trempés » l’un et l’autre. A-t-on idée de se promener par une pluie pareille !

Elle passe son doigt entre ma robe et mon cou, comme font les vraies mères. Je la laisse faire. Non, Madame, nous n’avons pas couru, non je ne suis pas en transpiration. Oui, nous sentons l’alcool. Et de quelle utilité serait une meule de foin alors que nos portes de chambre sont voisines, à Simon et à moi, et que vous dormez de votre sommeil lourd ?

– Voulez-vous boire quelque chose de chaud ?

– Non, assez bu, dis-je sombrement.

– Que racontent les Genêt ? demande Simon.

Il s’assied sur l’accoudoir et Irène a repris sa pose alanguie, jambes ramenées sous la robe, joue appuyée sur la main. Moufle est assise au centre du tapis. De temps en temps elle bascule en avant, sous l’effet du sommeil, mais pour rien au monde elle ne voudrait aller se coucher et perdre ainsi une bribe de la conversation. La nuit, la pupille de ses yeux mange tout l’or autour. Ils ressemblent alors à des cœurs de tournesols. Le jour, ce sont des joyaux ciselés.

Nous montons l’escalier de bois en cortège solennel ; Simon porte Moufle. Chaque fois qu’une personne étrangère la tient, elle miaule sourdement en feignant d’éprouver une douleur indicible. La pluie trépigne contre la vitre mais par la porte-fenêtre de la salle de bain – celle-ci ouvre sur la terrasse, avec trois marches, comme un petit salon – entrent en se bousculant les parfums de chèvrefeuille du jardin voisin.

***

Quand j’ouvre les yeux, il y a longtemps que le soleil caresse obliquement la plage, sur laquelle les marchands commencent à planter leurs tentes à gros pans rouges et bleus. Je n’ai même pas entendu le vendeur de bonbons crier, sur une sorte d’air de danse : « Pom’mes chips, su’cettes, su’cres d’orge, ca’ramels au lait. » Parfois, quand l’heure est matinale, il ajoute : « Debout les morts. » Moufle est couchée contre moi, comme d’habitude, deux pattes pliées dans ma main. Brusquement il me souvient d’un rêve : Simon a posé sa tête sur mon oreiller, a promené sa main dans mes cheveux. Je saute du lit, j’ouvre la porte. Le battant de la pendule se dandine, il est neuf heures. À la salle à manger, le pot de chocolat dort sous le cosy brodé, avec deux tasses pansues, épaisses sous les lèvres, et de la confiture de myrtilles. Je gratte à la porte de Simon, un œil sur celle de Mme Malléra. Rien ne bouge. J’entre. Les volets laissent passer une mince tranche éblouissante de ciel. Je m’agenouille au bord du lit.

– Simon, est-ce toi qui m’as amené Moufle ?

– Laisse-moi dormir.

Le ciel est assez clair pour que je voie nettement le visage de Simon. Dans ses yeux, tout à fait réveillés maintenant, passe une expression de fausse impassibilité. Ô Simon ! si je me glissais auprès de toi, te creuserais-tu comme faisait l’« homme-coquillage » ? Son corps s’éveillait le matin, sous ma main, comme ces fleurs dont la caméra nous montre l’épanouissement accéléré.

Il se garde bien de bouger. Peut-être tend-il l’oreille pour écouter le pas de sa mère.

– Allez, levez-vous, adolescent farouche. Je te ferai tes tartines. Ferme les yeux pendant que je sors, ma chemise est transparente.

Brusquement il tend une main et daigne sourire. « Bon anniversaire tout de même » dit-il en tirant mes cheveux.

Je suis contente d’être aujourd’hui le centre du monde. Olivier ne tarit pas d’éloges sur ma robe, cadeau des Malléra, qui sont pourtant très serrés depuis le départ de Véronique. « Un grain de café au fond d’une corolle » dit Olivier galamment.

On boit maintenant « au bonheur de Sol, mauvais caractère et impossible à civiliser ». Maïte qui, pendant le repas, s’est tenue comme la jeune fille de bonne famille qu’elle était autrefois, paraît-il, dit : « Vous vous rappelez, Sol, ce que c’était « marrant » de voir le contraste entre Moufle et Mme Mège ? Entre cette beauté et cette vieille toupie ? »

– C’est juste, dit Olivier, vous vous êtes déjà connues à Annecy.

Le Bordeaux blanc descend sans qu’on s’en aperçoive. Simon dépose un baiser sur ma tempe pendant que sa mère va faire la sieste. Le soleil est revenu et le brouhaha de la plage entre par la fenêtre, avec les cris aigus que poussent les baigneurs en chœur quand une grosse vague s’écrase sur eux. Ma robe fait, quand je bouge, un murmure flatteur. J’accompagne Olivier à la porte d’entrée. Il me baise la main. Qu’il projette d’attendre le retour de Véronique et de l’épouser, voilà qui m’abasourdit. J’ai envie de lui dire méchamment : « Oui, vous êtes un bon chien mais Véronique ne reviendra pas. » La marchande de glaces s’interrompt de tricoter pour nous observer.

En revenant je jette un coup d’œil par l’entrebâillement de la porte. La main de Simon entoure le sein de Maïte et elle a posé sur l’épaule du jeune homme un visage rêveur. Je m’en vais à la cuisine sur la pointe des pieds. Jonathan nettoie le fourneau.

– Devine ce que Simon et Maïte font en ce moment ?

– Je ne tiens pas à le savoir, répond Jonathan avec vivacité.

Je m’assieds sur le tabouret et le vieil homme se précipite :

– Attendez que je l’essuie. Vous allez tacher votre robe.

– Ça m’est égal. Je suis triste à en mourir.

– Pourquoi avez-vous invité cette dame ?

– Pour voir. Je suis l’alchimiste, je mélange les matières précieuses.

– Ah ! Mademoiselle Sol, vous voulez toujours tenter des expériences. Ça vous perdra. Quand ce jeune homme vous a emmenée prendre le thé, à Lausanne.

– Quel jeune homme ?

Jonathan hésite. Que sait-il au juste de l’« homme-coquillage » ?

– Si Mlle Véronique avait été là, elle se serait opposée à ce que vous invitiez Mme Maïte.

– Je te répète que c’est une demoiselle.

– Elle a un enfant, donc c’est une dame. Il reste encore un morceau de tourte, le voulez-vous ?

Je mords dans la tranche de gâteau pour ne pas désobliger Jonathan. Les bouchées me restent à la gorge. La main de Simon, longue main habile, tenant Maïte…

– Attendez, il reste encore un fond de bouteille.

– Alors on va trinquer, dis-je.

– Que Dieu vous bénisse, Mademoiselle Sol.

– Quand on trinque avec des boissons terrestres on dit autre chose. Je bois à la perdition de Véronique.

– Taisez-vous.

– Et à ma jalousie, et au danger et…

Les lèvres de Jonathan remuent imperceptiblement.

– Jonathan, tu pries pour conjurer le mauvais sort. Tu es mon ange gardien.

– Allons, vous n’y croyez pas. Retournez vers vos invités, maintenant.

Il me pousse presque hors de la cuisine. Je donne un grand coup de pied dans la porte du salon.

– Qu’est-ce qui t’arrive ? demande Simon en bondissant sur ses pieds.

Maïte me regarde, l’œil mi-clos et innocent, en faisant des ronds de fumée. Pourquoi ferais-je une scène ? Simon s’appuie légèrement contre moi et je le repousse d’un violent coup de coude. Maïte est en train d’évoquer notre vie à Annecy. « La première fois que je l’ai vue – et elle me désigne d’un coup d’épaule – elle ressemblait à un poussin ébouriffé. Vous sortiez juste du couvent, je crois ? »

Comme je ne réponds rien elle rit dans sa gorge et dit que j’ai parcouru « un fichu bout de chemin ». Puis Mme Malléra fait irruption dans la pièce, le teint frais, la bouche gonflée, les épaules couleur de pêche : « Quelle manie ont ces enfants de rester enfermés quand la mer est à deux pas ? »

Ces enfants ? Maïte a au moins vingt-cinq ans.

***

J’écris ces lignes couchée à plat-ventre et j’ai dû renvoyer Moufle qui insistait pour s’étendre, la tête posée sur mon bras. Elle me préfère quand je lis. Elle peut alors pétrir mon épaule, en couchant les oreilles, avec ce ronron métallique qui est le signe d’une béatitude extrême. Le rite veut que j’accompagne la chanson en disant : « M’aimez un peu, Minoune ? M’aimez pas beaucoup. »

Maintenant elle dort, ma Beauté soyeuse, étalée de tout son long sur le plancher. Le vent doit glisser sa main dans le pêcher, au milieu de la cour. Dans un instant le portail grincera et Simon marchera sur le gravier, à pas de loup. Depuis qu’il m’a cédé sa chambre sur la mer je ne l’entends plus rentrer. Je n’entends plus que le bruit éternel de ces grosses vagues dont le destin est de courir vers vous, sur leurs milliers de pattes frisées.

C’est le second mois de juin que nous passons à Saint-Jean. La petite ville s’est emplie peu à peu de son peuple d’estivants à la conversation décourageante. Simon monte l’escalier de bois ciré. Il chuchote de nouveau à travers la porte : « Tu dors, Sol ? Ouvre-moi. » Je vais tourner la clé et me recouche d’un bond. Moufle lève vers l’intrus son petit visage impassible et elle change de place avec ostentation. Il s’assied auprès de moi. Je le hais et je l’aime. Il voudrait sans doute prendre ma main dans les siennes, qui sont pleines de l’odeur de Maïte. Je le regarde avec froideur.

– Tu es laide quand tu boudes, Sol.

– C’est pour me dire cela que tu es entré ?

Une fois de plus il me demande ce que j’écris et une fois de plus je réponds que c’est « le drame des Malléra ». Il hausse les épaules avec mépris. Puis il se penche pour m’embrasser : « Ne me touche pas, dis-je, je n’ai pas envie qu’on m’embrasse. » Il sort, mécontent de lui et de moi. Yeux de Simon en proie à la colère. Ils doivent être, sous les lèvres, froids et durs comme des dragées. Je reste longtemps à l’écoute. S’il revenait, s’il me disait… Mais non, il me donne un baiser de-ci de-là, quand Maïte est hors de portée. Et moi je continue à danser ma Pavane vaine, pour me distraire, et je remonte le courant trouble de mes souvenirs.

Chapitre II RONDE DE CAPTIVE

Je ne suis pas semblable à Bellita qui, pour s’endormir, faisait le compte de ses amants comme d’autres, ajoute Giraudoux, énumèrent les académiciens. Chère Bellita, fille paradisiaque, créée seulement pour l’amour, que ne donnerions-nous pour te ressembler.

Je ne suis pas non plus comme Véronique qui, pour autant que j’aie pu en juger, était faite pour connaître l’excès d’amour. Mais laissons-la où elle est, pour l’instant, elle et ce surnom translucide que lui a donné M. Jérôme et que tout le monde ignore : Pierre de lune. Oui, Simon, ta sœur s’appelait, s’appelle Pierre de lune pour un certain homme, celui qui l’a égarée.

Aujourd’hui, je ne parlerai que de moi. Je t’en avertis afin que tu puisses détourner tes yeux à temps de cette danse impudique. Les hommes détestent ce genre de déballage, en effet, et tu me haïras non point tant d’être une pécheresse mais bien plutôt de l’avouer.

Ce que je suis ? Une fille qui a passé sa jeunesse au couvent, à obéir, à garder le silence, à monter trois fois par jour à la chapelle, à faire des « actes de mortification » et des « bouquets spirituels », à apprendre les départements et les possessions françaises aux Indes. Je les énumère, maintenant que la musique des mots m’atteint : Pondichéry, Chandernagor, Mahé, et je rêve que je règne sur ces villes – et que tu es mon prince, Simon.

Tu aimes que je parle de ce couvent et tu rectifies parfois mes descriptions, comme les petits enfants qui écoutent toujours le même conte.

J’étais étonnamment sage. À six ans, lors de ce séjour prolongé que je fis dans les hôpitaux, j’émettais des oracles, chantais de vieilles chansons de guerre, d’un goût abominable et, à la chapelle où on m’amenait sur un brancard, on se pressait pour me voir prier. Les religieuses chuchotaient que j’allais mourir en odeur de sainteté et déjà elles préparaient la matière de ces petits livres qu’on publie sur les enfants morts bienheureux.

Je survécus contre toute espérance et mon père me mit dans le même couvent que Véronique. Quand j’arrivai, elle évoluait déjà parmi les « grandes » du certificat d’études, sur lesquelles j’osais à peine lever les yeux. Parfois nous nous croisions, le long des corridors qui sentaient éternellement la purée de pommes : « Ça va, petite Sol, demandait-elle. Tu t’ennuies ? » Je faisais signe que non. Je ne m’ennuyais pas : les cailloux en sont incapables.

J’avais les cheveux d’une raideur de fil à plomb et une frange noire. Mais que n’as-tu vu mes yeux d’alors, ô Simon, avec leur cornée bleue comme le ciel quand il se reflète dans les flaques d’essence. Maintenant ils n’ont plus ni cornée bleue ni transparence et sur ce point nos éducatrices avaient raison qui prétendaient que le péché ternit le regard. Or, par péché, elles ne pensaient qu’à un seul, le vol, le mensonge et l’assassinat étant moins graves, à leur avis, que celui de la chair.

On faisait beaucoup de rondes, en chantant Jeanne la Lorraine ou Allobroges vaillants. Même les chansons de Botrel étaient expurgées ; escamotés, dans Oceano Nox « les baisers qu’on dérobe à vos belles fiancées » ; épinglées les pages d’amour de la Mare au Diable. Un soir, Tamara l’orientale ayant secoué la main de sa compagne au moment où l’on chantait un couplet où il était question de filles-zé-de-garçons, elle provoqua la colère de la surveillante qui fit cesser la ronde sur-le-champ et exigea des explications complètes. Faire cesser la ronde signifiait réciter le Veni sancte et plonger dans le silence sacré qui marquait l’entrée au dortoir.

Parfois, avant que ne commençât la messe, Andrée Guillard qui était célèbre par ses scrupules entrait à la sacristie en affrontant ainsi deux cents regards, pour aller se confesser des péchés vrais ou supposés de la nuit. Sa sortie provoquait un remous imperceptible. La petite Malinowitz, à côté de moi, s’évanouissait en général un peu avant le second Confiteor. Le bruit mou qu’elle faisait en tombant était devenu si habituel que nous n’y prenions plus garde. Deux grandes élèves l’emportaient, en la tenant par les épaules et les jambes, jusqu’à l’infirmerie.

Le silence était de rigueur pendant le petit déjeuner. Une élève, juchée sur une chaire, lisait la vie du saint dont c’était la fête. Il ne m’est jamais venu à l’idée de sourire en écoutant comment sainte Colette, désirant grandir, fut exaucée sur-le-champ ou comment il fut donné à sainte Thérèse d’Avila, si j’ai bonne mémoire, d’être transportée en enfer et d’y voir « brûler » une fillette de trois ans. À distance, j’imagine les angoisses d’Andrée Guillard quand elle écoutait ce surprenant détail.

Ce qu’on chuchote dans le monde des amours de jeunes filles élevées dans les couvents ne saurait s’appliquer à celui où j’ai été prisonnière pendant de longues années. une chasteté rigoureuse y régnait. Les leçons de catéchisme sur le sixième commandement et les sermons de retraite, tout en restant dans le vague, nous éloignaient du « péché honteux » par des méthodes terroristes perfectionnées. seule Tamara qui avait de beaux yeux de fauve se riait de l’enfer, s’éprenait chaque année du prédicateur de retraite et embrassait derrière les rideaux de la lingerie une amie suisse-allemande. Mais c’est à peu près le seul cas d’« amitié particulière » que connurent nos annales secrètes. La plupart des jeunes filles étaient de petites montagnardes peu faites pour les jeux solitaires ou les voyages à Lesbos.

Je ne sais ce que je racontais à Ruth, tout au long des jours. Ce fut ma seule amie. Elle était fille d’un médecin de village qui mourut subitement peu après sa femme, laissant trois filles pour le couvent et trois pour la « vocation commune », disaient nos éducatrices avec une moue significative.

Ruth ressemblait à une jolie tzigane, avec des cheveux courts et mousseux. Elle était fine et sans défauts. Lorsque Mère Saint-Louis, la maîtresse du quatrième cours, énumérait nos fautes, d’une voix de jugement dernier, elle ne parlait, pour Ruth, que de désobéissance. De moi, elle disait, dans le silence terrifié de la classe : « Voilà une petite élève rongée par le démon de l’orgueil. » Cette réputation m’a poursuivie à travers dix années et lorsque parvenue à la classe du brevet, nous allions à la « méditation » et que la Directrice disait : « La prochaine fois nous aborderons l’orgueil », les têtes se tournaient vers moi.

Mère Saint-Louis était belle mais une cicatrice – faite par son amant, disait Tamara – marquait son visage. Parfois, au cours de crises qu’à l’époque j’ignorais être des crises de demi-hystérie, elle quittait la classe et courait dans l’escalier en disant que nous étions trop méchantes pour qu’elle pût s’occuper de nous. Nous partions à sa recherche, en la suppliant de revenir ; la crainte que j’avais d’elle me semblait naturelle, allant de pair avec celle de l’enfer et de la mort. Un jour, au cours de cette poursuite, je rencontrai Véronique. « Où allez-vous ainsi ? » nous demanda-t-elle. Je lui expliquai en termes terrifiés dans quelle situation nous étions. À ma grande surprise elle se mit à rire : « Ma pauvre Sol, dit-elle, tu es beaucoup trop soumise. Tu n’as pas l’esprit critique. »

Un jour, c’était la dernière année de Véronique, Mme Sainte-Suzanne qui aimait à commenter les journaux – expurgés – sonna pour imposer le silence et nous dire que les églises projetaient de faire une réunion commune. « Il va de soi, ajouta-t-elle, que l’Église catholique n’y prendra pas part. » Dans le silence monta la voix de Véronique : « Pourquoi pas ? » Cette question parut si monstrueuse par son côté sarcastique caché que, d’une voix tremblante, la directrice asséna à Véronique la plus majestueuse grondée que nous ayons entendue. La conclusion était claire : il fallait aller demander pardon. Toutes les grandes de la table principale, rapprochant leurs têtes dans le brouhaha des conversations qui avaient repris, discutaient le cas de Véronique et les modalités de son armistice avec Mme Sainte-Suzanne. Après le repas, je me glissai derrière la jeune fille :

– Regardez-moi la tête de Sol. On dirait qu’elle vient de frôler la mort.

– Est-ce que tu vas aller vraiment demander pardon ?

– Mais oui, mon chou. Ça ne me gêne pas. Qu’est-ce que cette petite formalité en regard du scandale magnifique que j’ai provoqué ?

Il y avait tout de même, dans cette cage, des moments agréables. Les jours de fête on chantait une messe compliquée, à plusieurs voix, sous la direction d’une religieuse sans tendresse mais douée d’une voix extraordinaire. Chaque fois que je l’écoutais, je pensais que c’était là le rossignol dont parlent les poètes. Elle ne chantait jamais en solo afin, sans doute, que l’orgueil n’entrât pas dans son cœur. Après la messe nous descendions déjeuner. Le silence était levé. Je mettais ma robe du dimanche, avec un tablier de mousseline brodé par ma tante d’Amiens. Il y avait sur la table du beurre, de la confiture, des « tresses ». Nous pouvions ensuite lire à notre gré des recueils douçâtres de journaux pieux. Ce qui ne m’empêcha pas, à onze ans, d’être troublée par le général chouan qui arrachait un jeune aristocrate des mains des affreux sans-culottes. Or le général s’apercevait qu’il s’agissait d’une jeune fille. Je lisais et relisais le passage et des perspectives radieuses s’ouvraient à moi, comme des allées sans fin. Mais je n’en parlais à personne.

Les années passaient. Je demeurais fermée à tous les appels. Peu m’importait que Françoise Dessaules eût été demandée en mariage par un jeune homme qui lui avait baisé le poignet, ou que Tamara se vantât, au retour des vacances, de devoir porter une écharpe afin de dissimuler des marques de baiser. « Crois-tu qu’en conscience je ne devrais pas raconter la chose à Mme Sainte-Suzanne ? » chuchotait une élève.

Quant à Andrée Guillard, celle qui était bourrée de scrupules, elle donna de telles inquiétudes en n’allant pas communier pendant trois semaines, qu’on fit venir sa mère. Il y eut de mystérieux conciliabules dont Andrée sortait les yeux gonflés de pleurs. Elle avait des cheveux raides retenus par un peigne en demi-cercle, et s’habillait avec plus d’élégance que nous car elle habitait Paris.

Moi, pendant ce temps, j’écrivais de mauvais vers que Mme Sainte-Suzanne lisait à voix haute, au réfectoire, dans la colère générale car elle imposait alors silence. C’étaient des vers dans ce genre :

Alors, pour l’endormir, tous les grillons du soir

Mettaient une sourdine à leur voix frémissante.

Il faut dire que nous avions dépassé depuis longtemps Polyeucte et le Songe d’Athalie et qu’après avoir abordé les romantiques par Vigny, nous nous attardions auprès de Rostand.

Vers la même époque je tombai assez gravement malade. Je devins languissante et fiévreuse et le médecin laryngologue qui exerçait la médecine générale parmi nous grâce à ses convictions religieuses et à sa bonne nuance politique, hochait la tête avec inquiétude. On me fit interrompre les cours et j’obtins la permission de passer mes journées au jardin.

Les jardins, qui me semblaient alors immenses, commençaient au-delà de la cour de gravier plantée de tilleuls, où se déroulaient les parties de barre, l’hiver, et de croquet, l’été. À l’entrée, une allée conduisait à la classique grotte de l’immaculée Conception où une statue levait les yeux au ciel parmi les rochers en stuc. Une autre allée recouverte de tan menait, sous une tonnelle de vigne vierge, à la grotte de Saint-Joseph, laquelle était déjà plus mystérieuse, avec ses toiles d’araignée et ses ex-votos. On ne pouvait circuler dans l’allée de Saint-Joseph qu’avec une « visite ». Les religieuses s’y promenaient en priant ou avec l’élève qu’elles préféraient et qu’elles feignaient de morigéner. De chaque côté s’étalaient des carrés de légumes. C’était le printemps. Je m’asseyais sur un banc, dans cette allée douce au pied, j’écoutais le grondement des insectes, le bruit imperceptible de la terre quand elle éclate voluptueusement sous le soleil. Je surveillais le mûrissement des fraises. Elles devenaient énormes sous ce climat et finissaient leur existence sur la toile cirée du réfectoire où elles baignaient dans du vin rouge.

Je crois que c’est vers ce temps-là que je commençai à vivre. il me semblait qu’il y avait autre chose au monde que les guerres de Coalition ou les compositions françaises (« Supposez que la fourmi, au lieu de repousser la cigale, l’accueille. Décrivez la scène. »)

Mes poèmes devenaient un peu moins médiocres. Sur un air de Mozart j’écrivais :

Un beau jour sous un chêne Par un matin de mai Tout parfumé Lison dormait

ce qui constituait tout de même un progrès sur mes imitations de Chanteclerc. En m’exerçant à jouer une Bagatelle de Beethoven, je rêvais que Mme Sainte-Suzanne se tenait derrière moi et se disait émue de ma façon de jouer. Puis nous allions nous promener dans l’allée de Saint-Joseph, et il faisait clair de lune. Je lui livrais le fond de mon cœur. Mon imagination s’arrêtait là.

J’avais quinze ans. La jeune tante qui me brodait des tabliers de linon m’offrit un livre de Pierre l’Ermite, auteur célèbre dans les pensionnats et particulièrement recommandé par l’abbé Bethléem. Je demandai loyalement à la directrice la permission de lire La femme aux yeux fermés. La directrice s’en fut quêter l’avis de l’aumônier qui, malgré sa neurasthénie et ses scrupules chroniques convint que j’étais en âge de connaître Pierre l’Ermite… De là je passais à Paul Féval, René Bazin, Henri Bordeaux. Mais ce fut une phrase lue dans un pieux hebdomadaire qui me bouleversa le plus. Une jeune fille y disait : « J’ai failli m’enfuir avec Monsieur de Gévresin. » Je me rappelle exactement le nom, ainsi que la description du séducteur !

Je ne retrouvai un trouble analogue que bien plus tard quand, restituée au monde, je lisais le cœur battant, Marcel Prévost, et qu’Arnal croise la femme aimée qui sort de la salle de bain. À cette époque-là, je faisais un séjour dans un petit hôtel de montagne, chez Françoise Dessaules. un soir, un voyageur ivre, que je connaissais vaguement, entra dans ma chambre et me caressa furtivement en me faisant d’ailleurs violence. Non seulement j’ignorais qu’on pût « caresser » mais encore l’homme provoqua en moi, au lieu d’un plaisir même imperceptible, un choc nerveux. Le lendemain, tout l’hôtel trouva que j’avais mauvaise mine et surtout que j’avais tort de battre froid à ce voyageur riche et aimable. J’allais me confesser de cette nuit à un prêtre qui, assez habilement, se borna à me recommander de fermer ma porte à clé. Mais c’était là un bien mauvais début dans la carrière amoureuse.

Vers le mois de juillet il était d’usage, au couvent, de donner une représentation théâtrale dont le thème était pseudo-biblique. Mère Saint-Louis drapait les actrices dans des tuniques brodées de galon doré, qui rappelaient de fort loin les tuniques des Israélites. Je ne sais quels étaient les auteurs obscurs de ces pièces qui mettaient en scène Daniel dans la fosse aux lions ou l’enfant prodigue, d’abord entouré de ses funestes amis, puis se jetant dans les bras de son père.

L’année de mes quinze ans on abandonna la tradition et on se tourna vers Roland et la belle Aude. Véronique, qui avait quitté le couvent l’année précédente vint rendre visite à ses éducatrices et dut remplacer au pied levé Ganelon. Je vois encore Véronique, avec ses cheveux coupés à la Jeanne d’Arc et une cotte de maille en papier d’argent. Je la trouvai divine et me postai dans les coulisses pour lui parler. Elle passa, dans un cliquetis guerrier, entourée de jeunes élèves émerveillées. Elle me vit, pencha sur moi sa longue taille flexible :

– Alors, Sol, est-ce qu’on est toujours romantique ?

Je dis que la vie m’avait durci le cœur et elle éclata de rire. Elle me demanda des nouvelles de mon père et ce que je ferais à la sortie du couvent. Je dus convenir que je n’y avais pas songé. Cette indifférence prouvait à quel point je vivais comme un minéral.

– Tu devrais venir à Lausanne, en attendant le retour de ton père, dit-elle avec bonté. Maman t’aime bien et si mon frère nous ennuie, nous le dresserons.

Je dis que je désirais être seule et faire ce que je voulais. Elle rit et sa cour d’admiratrices l’imita servilement :

– Jamais tu n’obtiendras la permission de vivre à ta guise, ma belle. Elles écriront à ton père. Veux-tu que j’en parle à Mme Sainte-Suzanne et que je lui représente que, pour ta santé, par exemple, tu dois vivre sous un climat agréable, dans une pension de famille ?

J’acquiesçai sans me rendre compte de la direction qu’allait ainsi prendre ma vie.

Il y eut encore une année, la dernière, avec la redoutable retraite de novembre, les sermons sur l’enfer et la mort, qui nous ôtaient le sommeil. Seule Tamara disait à mi-voix, en plein silence : « Non, mais as-tu entendu comme le Père prononce moissonneuses ? C’est divin. Les moissonneurs et les moissonneuses… Oh !… j’aimerais à entendre ça toute ma vie. » Nous l’écoutions, horrifiées à l’idée qu’elle allait attirer l’attention de la surveillante.

La retraite durait quatre jours de silence absolu. On écrivait sa « résolution » et on allait la soumettre à la maîtresse de classe. Ruth continuait à mettre sur son billet : « Je prends la résolution d’être plus obéissante » et elle ne demeurait que cinq minutes au pied du pupitre. Plus elle grandissait, plus elle devenait jolie et manquait de défauts.

Pour m’encourager, je me disais que c’était la dernière retraite de ma vie, la dernière fois que je me promenais en silence, en long et en large du préau, avec un troupeau de parapluies, sous le ciel triste de novembre, la dernière fois qu’on me donnait à lire la vie de Don Bosco, la dernière fois… Je commençais lentement à lustrer mes plumes.

De nouveau l’hiver amoncela la neige sous les tilleuls. Au lieu de jouer aux barres, je demeurais tapie contre le radiateur et ma santé devenait de plus en plus précaire. Un jour je dis à Mme Sainte-Suzanne que je désirais aller à Lourdes pour guérir de cette langueur et de ce mal dont personne ne connaissait l’origine. Mme Sainte-Suzanne me répondit, avec cette indifférence magnifique que l’Église a parfois pour les maladies terrestres, sources de félicités éternelles : « Non non, il vaut beaucoup mieux que vous restiez ainsi. »

À ce sujet l’histoire de la cadette de Ruth m’est restée en mémoire. La cadette, une mince petite fille aux yeux mélancoliques fut adoptée par des gens du Midi. soudain, à la rentrée, elle reprit sa place parmi nous à la table de ses sœurs. Or, un jour que je parlais d’elle avec la vieille sœur infirmière, celle-ci dit qu’il était préférable que Dieu rappelât à Lui cette petite qui « avait commis un péché grave dans sa famille adoptive ». Je me demande encore avec curiosité ce qu’avait pu faire, pour qu’on souhaitât sa mort, cette fillette de sept ans.

Puis le printemps piqua des pervenches dans les forêts de châtaigniers. Les élèves rentraient, chargées de violettes et de boutons d’or qu’elles amoncelaient au pied des statues. Ruth me parlait d’un petit orvet qui avait semé la panique dans le rang, du ruisseau chevelu d’herbes au bord duquel elle avait cueilli les boutons d’or, des gamins qui criaient « Voilà les chèvres », au passage des élèves. Mais je refusais obstinément de sortir et mes éducatrices se désintéressaient de la question.

Je dus alors interrompre de nouveau mes études. On m’ouvrit le jardin et je retrouvai cette joie sourde que m’apportaient les hannetons, les escargots rayés et l’odeur de la terre chaude. Au-delà du jardin s’étendaient des prés où un cerisier, qu’il était d’usage de prétendre le plus grand de la région, laissait tomber ses branches jusqu’à terre. À la saint-Jean on nous autorisait à prendre d’assaut le cerisier.

Peu après cette fête, un maraudeur se cassa la jambe en tombant de l’arbre. Cet accident donna à l’aumônier l’occasion de nous parler, à la leçon de catéchisme, du doigt de Dieu.

Je n’ai pas encore mentionné les leçons de catéchisme qui constituaient l’élément essentiel de notre éducation. Nous avions fait des progrès depuis l’époque où nous répondions en chœur : « Oui, Madame, le Saint-Esprit est Dieu. – Ces trois personnes font donc trois dieux ? demandait la directrice en souriant. – Elles ne font qu’un seul Dieu », clamions-nous, fières de dépister le piège. Passé le certificat d’études, nous recevions un gros volume en usage chez les séminaristes du diocèse et mes quinze ans jonglaient avec le droit de propriété, le mystère de la Résurrection, le dogme de la prédestination et les diverses hérésies qui ont, ici et là, battu en brèche l’autorité de l’Église.

Quand je ferme les yeux je nous revois, alignées sur des bancs de bois vert, soumises et documentées ! L’aumônier osait de moins en moins lever les yeux sur nous. Mme Sainte-Suzanne assistait aux leçons, assise à l’écart sur une chaise de paille, le dos tourné au jardin, les mains rentrées dans ses larges manches. Lorsque l’une de nous disait une sottise, la directrice fronçait les sourcils. Parfois elle rougissait et daignait rire à l’une de nos naïvetés et nous sentions nos cœurs s’alléger.

Le trimestre s’achevait. Les grandes élèves, juchées sur des échelles, cueillaient les fleurs de tilleuls. une odeur âcre et douce à la fois montait des parterres d’œillets blancs qui tapissaient l’entrée des jardins. Sauf pour les « grandes » du brevet, les cours se relâchaient. La leçon de couture avait lieu sous les tilleuls et la voix de l’élève qui lisait à voix haute Fabiola ou Sans famille se mêlait aux appels des moineaux. Le soir, après dîner, au lieu de faire cette ronde que j’abhorrais, on jouait au croquet parmi la liesse des hannetons. La fenêtre du dortoir demeurait longtemps ouverte sur le coteau et je suivais de mon lit la marche des autos qui enlaçaient patiemment les vignes.

Les cloches de l’angélus, qu’on entendait l’hiver au moment où on aérait la classe, pendant l’étude, sonnaient maintenant au crépuscule. Elles n’en finissaient pas et quand on avait compté soixante coups, il se passait un long moment encore avant qu’une toute petite cloche entrât hâtivement dans la conversation. C’était celle du couvent de Bernardines où l’aînée des Malinowitz projetait d’entrer, à la grande déception de nos éducatrices.

Je m’endormais en songeant que la vie au pensionnat avait du bon, que la fin du printemps était une bien belle saison et je souhaitais prolonger le séjour dans ma cage à condition que Ruth demeurât avec moi et peut-être aussi Mme sainte-suzanne. Les religieuses nous aidaient beaucoup à redouter l’entrée dans le monde, qu’elles nous représentaient comme un lieu terrible où rugissait le démon.

Vint la veille du départ. Les malles étaient prêtes. Dans un vacarme qui sentait les vacances, les élèves étaient allées au milieu du jour faire leur toilette, sans qu’on sût très bien à quoi rimait cet ultime souci d’hygiène. Les petites sortaient du dortoir cramoisies tant elles avaient mis d’ardeur à se savonner les joues…

Vers 5 heures nous montâmes à la chapelle une dernière fois pour chanter le cantique du départ. Le refrain disait que nous nous reverrions « au rendez-vous du Ciel ». Les trois soprani reprenaient « Au rendez-vous du Ciel » et la voix de la religieuse-rossignol était si pure qu’elle s’entendait nettement à travers les autres, comme un son de cloche dans une nuit d’hiver. La chapelle embaumait l’iris. Les yeux noyés de larmes je regardais par la fenêtre la plaine qui s’étalait sous le soleil de juillet, je respirais l’odeur d’encens, et je me disais avec angoisse que je contemplais tout cela pour la dernière fois.

Une dernière fois aussi la petite Malinowitz s’évanouit mais on se contenta de la poser sur le palier, hors de l’atteinte des iris, comme une statue. Seule Tamara ne pleurait pas : son amie suisse-allemande était partie l’année précédente déjà, et Tamara ne pouvait plus attendre de « brouter la vie » comme elle disait avec des yeux fulgurants.