Peran le jeune - Jean-François Dupré - E-Book

Peran le jeune E-Book

Jean-François Dupré

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Beschreibung

Peran, jeune fils de fermier, se découvre à l’occasion d’une visite dans son village, une ambition singulière : devenir chevalier. Sans ignorer qu’au royaume de Vérika, les paysans ne deviennent pas chevaliers, Peran se lance alors dans une quête épique. Il va parcourir les vastes contrées de ce très étrange royaume et découvrira à la fois les intrigues du monde des puissants et les vertus qui feront de lui un homme. Dans ce premier roman d'Heroic Fantasy, Jean-françois Dupré propose une fresque d'aventure mêlant les références classiques du genre et le conte philosophique, avec toujours une pointe d'humour avec des personnages hauts en couleur.

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Seitenzahl: 193

Veröffentlichungsjahr: 2016

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À Anne-Marie, je crois qu’elle l’aurait aimé.

Il était une fois, il y a très longtemps, dans une contrée très loin d’ici, un jeune garçon du nom de Peran. Il vivait paisiblement dans un village de l’étrange royaume de Vérika.

Un jour une troupe de passage s’arrêta dans son village. Huit chevaliers décidèrent d’y faire escale. Le seigneur du bourg se réjouit de l’attention que ces illustres personnages portèrent sur son fief et réquisitionna les meilleures habitations pour les accueillir le plus dignement possible.

Le petit Peran admira ces cavaliers. Les légendes qui entouraient ces hommes comme un halo de mystère revenaient à sa mémoire et prenaient subitement corps devant ses yeux. Leurs vies devaient être bien différentes de celle que sa place dans ce village agricole lui promettait.

Le lendemain matin, lorsque la troupe se fut reposée, son chef remercia le seigneur de son hospitalité chaleureuse. Alors que l’équipée se préparait à repartir, la quasi-totalité du village se pressait tout autour pour profiter de cette animation inattendue. Notre petit ami se tenait au plus près et écarquillait les yeux.

« Petit moussaillon, apporte-moi donc ma selle ! » s’écria l’un des leurs à l’adresse de Peran. Il pointa une structure de cuir et de fer aux formes courbes, qui semblait attendre avachie, les bras ballants par-dessus une poutre. Peran se précipita sur l’objet, bien décidé à démontrer son utilité. Au moment de le soulever, il fut surpris par son poids. La selle semblait peser plus lourd qu’un âne mort. Il réussit à l’arracher de son emplacement au prix d’un effort violent, qu’il eut du mal à dissimuler. Le buste incliné vers l’arrière, les bras tendus vers la selle, Peran s’avança par pas maladroits vers son donneur d’ordre. Au bout de quelques enjambées, une aspérité du sol eut raison de son équilibre. Peran tomba sur le côté entraîné par sa charge ; ce qui inspira un éclat de rire général.

Le chevalier vint auprès de Peran. « Merci », dit-il sobrement en reprenant la selle. Les quolibets fusèrent du public, parfois plus blessants qu’une lapidation. « Je m’excuse », dit Peran au chevalier. Celui-ci le regarda et répondit calmement : « Ne t’excuse pas de m’avoir aidé. » Il aida Peran à se relever et une fois debout lui dit devant son visage baissé : « Ne t’arrête pas pour ceux-là, désignant vaguement la foule, va plutôt tenir mon cheval pendant que je le selle. » Et il esquissa un sourire d’encouragement.

Peran reprit vigueur et s’empressa de tenir la bride de l’équidé. Ce nouveau rôle lui convenait mieux et il avait la ferme intention de ne pas décevoir le chevalier une seconde fois. Il regarda la monture d’un air sourcilleux, droit dans les yeux, comme pour la convaincre qu’elle ne dut pas bouger d’une oreille ! Le chevalier la sella par des gestes calmes et précis. Ses mains larges montraient une peau burinée par le cuir, les cordages et la vie au grand air, mais elles semblaient en même temps capables par la justesse des gestes, d’une douceur attentionnée. Le chevalier se tourna ensuite vers le jeune homme et lui demanda son nom. « Peran ! cria avec enthousiasme le gamin.

− Alors Peran, merci de ton aide jeune écuyer », lui répondit le chevalier, le visage ouvert sur un large sourire.

Le chevalier monta son cheval et rejoint quelques pas plus loin le reste de l’équipée. Une fois tous regroupés et sans qu’aucun mot ne fut échangé, ils se mirent en route sans jamais regarder en arrière où la foule des villageois, bouche bée, leurs firent des signes de la main. Le petit Peran sentit comme un courant chaud parcourir son corps. Ce fut décidé ; il serait chevalier !

Quelques années plus tard, le petit Peran avait grandi et quittait peu à peu les rives de l’enfance. Son désir de devenir chevalier ne s’était en rien amoindri, bien au contraire. Il s’était fait employer par l’unique maréchal-ferrant du village où il apprenait à mieux connaître les chevaux et un peu ce futur métier qu’il s’était attribué.

Mais les choses n’étaient pas si simples à Vérika…

Sommaire

Un étrange royaume

Vers Pagonie

L’académie militaire

Peran le palefrenier

Le royaume en danger

Jeune impertinent

L’improbable équipée

Le Couchant

L’île de Pambernec

Morana

Le Septentrion

Colosse fragile, calme fébrile et autres oxymores

Le Levant

Freman le fidèle

Le Midi

Le retour

La nuit des longs couteaux

Malheur aux vaincus

Un étrange royaume

En ces temps-là, la population vérikaine était répartie en classes sociales bien définies. Il y avait tout d’abord la noblesse qui seule pouvait accéder au pouvoir politique. Comme tout homme doit vivre dignement lorsqu’il s’occupe de la destinée d’un pays, les nobles avaient droit à quelques monopoles de ci de là, afin que leur situation de rentier les mette à l’abri de préoccupations trop… matérielles. Si cela partait d’une bonne intention après tout, de mettre les décideurs politiques en-dehors des compétitions économiques, il n’y en avait pas moins une corruption courante. Ce qui ne manquera pas de nous interpeller sur l’insatiable cupidité de l’être humain.

Il y avait ensuite le clergé qui avait la charge d’assurer le maintien et la transmission des règles sociales, l’éducation, la transmission et l’exploration du savoir et enfin servait de guide spirituel à la population dans son ensemble. La grande ancienneté du royaume lui avait appris qu’il n’était pas bon de ne garder qu’une seule croyance ou une seule église. Rien de tel que la concurrence pour éviter un trop grand conservatisme. Il y avait donc une multitude de religions qui avaient pour charge de pourvoir collégialement à l’éducation des enfants. Elle était donc le fruit d’un compromis constant, ce qui évitait les expériences les plus farfelues et les dérives sectaires. Chaque village avait son école et l’enseignement y était dispensé jusqu’à un âge de onze à quatorze ans selon le lieu. Sauf pour les enfants nobles ou certains bourgeois, pour lesquels un proviseur ou une école pouvait assurer l’éducation jusqu’à dix-sept ans.

Il y avait ensuite la bourgeoisie qui s’occupait de ce qui était matériel : le commerce, les manufactures, les banques, et cætera.

Et enfin venait le quatrième état, qui, comme partout ailleurs, avait juste le droit de travailler pour tous les autres.

À l’exception du clergé que l’on rejoignait par vocation, les classes sociales étaient définies par la naissance. Il arrivait parfois que des individus changeassent de statut social. Cela était rare car il fallait garder une grande stabilité à cette organisation, mais possible afin que les uns ou les autres ne se satisfassent trop facilement de leurs acquis ou ne se résignassent trop docilement à leur état.

Le royaume de Vérika connaissait donc un nombre incalculable de religions, sans qu’aucune ne prît le dessus sur les autres.

Il y avait des religions polythéistes qui se caractérisaient par des croyances nourries des frasques parfois très croustillantes et paradoxalement très humaines de leurs divinités. Ces religions-là semblaient inspirer une très grande créativité à leurs disciples tant ceux-ci fondaient temples, mausolées, chapelles ou statues à la gloire de la divinité qu’ils espéraient flatter. Mais ils avaient aussi cette fâcheuse tendance à recourir au sacrifice animal face à toutes sortes d’évènements, ce qui suscitait la désapprobation et le mépris des autres citoyens.

Il y avait aussi de nombreuses religions monothéistes. Il était d’ailleurs assez paradoxal de constater comment un seul dieu pouvait susciter autant de vénérations différentes.

Parmi les plus importantes, il y avait tout d’abord les Pharysianistes – les plus anciens – qui ne juraient que par un parchemin dont on avait perdu la trace plusieurs siècles auparavant. Inutile de dire combien les polémiques étaient intenses au sein de leur clergé, pour déterminer qui conservait la meilleure lecture du parchemin disparu. Il y avait aussi les néo-Pharysianistes, schisme émanant de la religion précédente et fondée cent quarante-trois ans auparavant, lorsque le grand prêtre de Pagonie, Pergamus XXXVII, affirma avoir redécouvert LE parchemin – celui que l’on croyait perdu depuis plusieurs siècles. Version contestée bien-sûr par les Pharysianistes et plus particulièrement par les Pharysianistes orthodoxes. Eux affirmèrent que la disparition du parchemin était indubitablement un acte divin et que le malheur du monde provenait de l’incroyable entêtement des humains à vouloir consigner leur histoire par écrit, à apprendre des erreurs des autres. Selon eux, chaque être devait redécouvrir le monde et vivre sa propre expérience. Sans doute par dépit, ils avaient banni de leur vie la lecture et l’écriture, et brûlaient tous les livres ou papiers qui tombaient sous leurs mains dans de grands feux de joie.

Il y avait ensuite les Manistes qui eux aussi croyaient en un seul dieu mais pourvu comme l’univers d’une dualité indissociable. Ils se revendiquaient les apôtres d’un prophète qui aurait vécu des siècles auparavant et séjourné de très nombreuses années dans des pays bien au-delà des montagnes de l’est. Ce dernier point était une source permanente de moqueries de la part de leurs concitoyens. Nul n’avait jamais franchi les montagnes et les hauts plateaux de l’est et surtout n’en était jamais revenu. Comment pouvait-il y avoir d’autres peuples au-delà ?

Il y avait enfin les Crucifistes sans doute les plus folkloriques puisqu’ils croyaient non seulement à un dieu unique mais aussi à toute sa famille. Ils croyaient également que des membres de cette famille avaient tenté de sauver le monde en mourant ! Quoiqu’il en soit, ils avaient gardé de cette histoire des rituels d’une morbidité affligeante.

Enfin il y avait l’athéisme qui semblait attirer essentiellement des intellectuels. Tenter d’expliquer le monde sans lui trouver de raison supérieure était sans doute une entreprise trop angoissante pour la plupart des citoyens.

Le monarque – un roi ou une reine – avait pour charge de veiller à la sécurité de ses sujets, d’administrer la justice, de garantir l’intégrité du royaume, etc. Pour cela, des prérogatives régaliennes comme le droit de lever des impôts, de battre monnaie ou de lever une armée, ainsi qu’une administration centrale lui étaient réservées.

Autour de ce monarque, la Cour constituée de tous les nobles d’un certain rang, votait les lois. Le monarque, lui, était élu à vie et transmettait sa charge dans l’ordre de la primogéniture masculine, puis primogéniture féminine. En réalité, il était rare qu’il ait le doux plaisir de terminer son règne. Les jeux de pouvoir, discrets mais intenses, renversaient le monarque assez souvent. La plupart du temps il s’agissait d’un vote pacifique de disgrâce où le monarque en place était tout simplement banni ou emprisonné quelque temps. Mais parfois certains prétendants hardis préféraient des méthodes plus radicales et définitives…

Au royaume de Vérika, les chevaliers étaient très généralement issus de la noblesse. Ils constituaient le fer de lance de l’armée royale et passaient la majeure partie de leur temps à s’entraîner. Ils s’agissaient presque toujours des fils cadets ou benjamins des familles nobles. Ainsi leur disparition au combat ne mettait pas en péril la succession des terres. Ces personnes, exclues de tout héritage possible, n’en étaient donc que plus motivées au combat, tant celui-ci leur paraissait comme la seule vocation honorable à leur portée.

La chevalerie tenait aussi une place importante dans le lien social. Parce qu’elle occupait une place centrale dans la défense du royaume – la chevalerie étant appelée à porter le coup décisif au cœur de la bataille – et parce que la noblesse montrait ainsi qu’elle en payait le prix du sang, on acceptait alors de lui accorder sa place de seigneur.

Vers Pagonie

Ainsi donc notre Peran, jeune adolescent du quatrième état, ne pouvait guère espérer devenir un jour chevalier. Un soir il interrogea sa mère : « Comment devient-on chevalier maman ? » La mère sourit comme sourient parfois les adultes devant l’apparente candeur des enfants. « Il faut avant tout être bien né et ensuite suivre un apprentissage long et difficile. »

Elle avait appris à connaitre son fils et comprit que derrière cette question pointait une envie féroce. Elle comprit aussi au moment où elle prononça sa phrase, combien elle pouvait être cruelle : « Il faut être bien né… » Mais n’était-ce pas aussi son rôle que d’apprendre à ses enfants les réalités de la vie ? La mère regarda Peran et vit sa mine interloquée. « Ne suis-je pas bien né moi aussi puisque je suis en vie ? demanda-t-il. La mère sourit devant ce délicieux mot d’enfant.

− Je veux dire par là qu’il faut être de famille noble et tu sais bien que ce n’est pas notre cas », expliqua sa mère.

Peran avait compris depuis bien longtemps qu’il n’était pas noble, mais ces distinctions lui avaient paru si abstraites jusqu’ici qu’il ne s’en était jamais ni soucié ni intéressé. Pour la première fois il comprenait leur importance, car il en subissait brutalement les effets.

Les adolescents ont pour eux la vivacité de leur âge et l’absence de toutes ces peurs qui paralysent ou agitent d’ordinaire les adultes. Peran avait le sentiment qu’à cœur vaillant rien ne serait impossible, qu’il trouverait, lui, les moyens de réussir car son envie ne connaissait pas de limites. « Je serai un jour chevalier », dit-il simplement, comme on rappelle une promesse. Sa mère ne renchérit pas, ne voulant pas décourager son fils. Elle se dit qu’un jour celui-ci prendrait conscience des réalités mais que ce jour n’était peut-être pas encore arrivé…

Pendant les mois qui suivirent, le jeune Peran chercha à rassembler des informations sur les chevaliers. Il y avait peu de livres disponibles dans son village, alors il recueillait des informations auprès d’un peu tout le monde et surtout des quelques marchands qui commerçaient avec les villageois. Ceux-là voyageaient beaucoup et savaient nombre de choses sur le monde extérieur. Il apprit ainsi que c’était le monarque qui adoubait les chevaliers et qu’aucune règle précise ne définissait quand un prétendant était susceptible de l’être. La coutume voulait que les élèves de l’académie militaire royale ayant suivi jusqu’au bout leur enseignement fussent promus, mais que tout soldat ayant fait preuve d’une vaillance ou d’un courage exceptionnel au combat, ou tout sujet ayant réalisé un exploit pour le bien de son royaume ou du monarque pût également être adoubé. Peran vit dans cette information une lueur d’espoir. Il était donc possible de devenir chevalier sans être noble. Mais il réalisa aussi à ce moment que son principal obstacle était de ne pas se trouver à Pagonie, la capitale.

Il lui fallait rejoindre cette ville. Une fois sur place il lui serait beaucoup plus facile d’arriver à ses fins. Quelques jours plus tard il fit part à ses parents de son projet. Peran venait d’avoir quatorze ans et en ces temps-là il n’était pas rare que des garçons aussi jeunes quittassent leur foyer – particulièrement ceux du quatrième état, plutôt par nécessité que par choix. Mais les parents de Peran ne se réjouissaient pas de cette perspective. Sans être riches, ils arrivaient à subvenir aux besoins de leur famille de quatre enfants. Peran était le troisième de la famille et ses deux frères aînés aidaient déjà bien leur père à la ferme.

« Je suis bien assez grand pour vivre là-bas. Je travaillerai comme palefrenier », lança-t-il comme argument. Il se garda bien de mentionner sa véritable ambition, ne voulant pas paraître trop irréaliste à ses parents. Devant la moue dubitative de son père, Peran renchérit. « Toi aussi tu as bien quitté ton village quand tu avais quatorze ans ! Et puis ici je n’apprends plus rien, j’ai fini mon école dès cette année.

− Et comment te rendras-tu là-bas ? demanda le père. Il y en a au moins pour dix jours de marche !

− J’accompagnerai un marchand. Le gros Pantanel m’a dit qu’il était d’accord », répondit Peran plein d’enthousiasme, devinant bien que si l’on en était à négocier les modalités, cela voulait dire que le principe était acquis.

Finalement ses parents acceptèrent contre la promesse que Peran revienne au pays au moins une fois par an jusqu’à sa majorité. Peran aurait très bien pu revenir trois fois l’an s’il avait fallu. Ce genre de contraintes lui semblait bien léger au regard des satisfactions qu’il espérait en retour.

À la fin de son année scolaire, Peran du haut de ses quatorze ans entrepris son long voyage. Le jour venu, il embrassa ses parents, ses frères et sa sœur, et monta sur la charrette du gros Pantanel. Celui-ci effectuait son retour vers Pagonie où il tenait commerce. Peran tout excité par son aventure fit de longs signes de la main à sa famille qui, elle, le quittait dans la tristesse.

« Hidigooo ! » cria Pantanel de sa grosse voix et les deux équidés tressaillirent de peur et tirèrent le chariot à travers le chemin boueux. Peran regarda longtemps en arrière en direction de ses proches et du village de son enfance, jusqu’à ce que la sinuosité de la route les fit disparaître. Il ressentait une excitation vive, un mélange de peur et de plaisir devant l’inconnu, une jubilation d’avoir réussi – jusqu’ici – tout ce qu’il avait entrepris.

Le voyage dura une semaine environ, pendant laquelle Pantanel et Peran discutèrent de dizaines de choses. Parfois lorsque la pente était trop prononcée, Peran devait descendre de l’attelage pour marcher à côté et même parfois prêter main forte. Le soir ils montaient une tente et allumaient un feu.

Lorsqu’au détour d’un col, Peran fut en mesure de voir la capitale pour la première fois, il sentit une émotion palpitante monter en lui. La lourdeur du cabas et la douleur aux pieds firent place à une excitation joviale. Ça y est, la voilà !

Pagonie, la plus ancienne ville du royaume avait été fondée sur une petite colline au bord d’une rivière calme. Sans doute les défenses naturelles que constituait cette colline avaient décidé de son implantation et favorisé son développement. Le Palais royal gisait majestueusement du sommet de cette colline jusqu’à la rivière, bordé de longs murs de pierre qui courraient tout autour. La population vivait dans des habitations qui paraissaient agglutinées à ce palais ; comme si, pour les murs comme pour les hommes, il était bon de se tenir chaud.

Les rues de la capitale grouillaient de monde. Des hommes et des femmes originaires des quatre coins du royaume allaient ici et là sans qu’il soit possible d’accorder la moindre rationalité à leurs déplacements. C’était comme une fourmilière ; chacun allait à son affaire comme si les autres n’existaient pas. Toutes sortes de personnages vagabondaient dans les rues. Porteurs d’eau, rémouleurs, dresseurs d’ours ou vitriers se mêlaient aux citoyens ordinaires. De temps en temps, deux ou trois passants s’arrêtaient brièvement pour discuter ensemble, puis repartaient dans leurs directions initiales. Seuls quelques marchands à l’étalage fournie et haranguant les chalands d’une langue bien pendue, donnaient l’impression de s’intéresser aux autres.

Arrivé chez lui, Pantanel embrassa vivement sa femme en la soulevant du sol avec son gros ventre. Son arrivée fut célébrée par une envolée de cris enfantins, mêlés à son rire caverneux et satisfait. Pantanel proposa à Peran de se joindre à eux pour le déjeuner. Après ce repas de fête, Pantanel conduisit Peran à sa porte. « Il te faut continuer une demi-lieue1 vers le centre. Là tu verras sur ta gauche un grand bâtiment ; ce sont les écuries royales et l’académie. Bonne chance à toi mon garçon ! » lui dit-il en l’encourageant d’une bonne tape sur l’épaule.

Peran remercia Pantanel, prit son cabas et emprunta la direction indiquée. Plus que jamais il se sentait libre, vivant sa propre aventure.

1 La lieue est une distance d’environ 3 à 5 kms, correspondant approximativement à la distance parcourue en une heure par un homme à pied.

L’académie militaire

Au fur et à mesure qu’il s’avançait vers le cœur de la ville, la frénésie des habitants semblait se densifier. Alors que tous bougeaient, celui qui attrapa son regard fut une personne qui, elle, restait immobile. Un vieil homme famélique aux cheveux gris et gras mendiait en tendant une tasse de zinc à l’adresse des passants. Ceux-ci faisaient mine de ne pas le voir. Il bafouillait à travers trois chicots héroïques un « à vot’ bon cœur » chevrotant.

C’est la première fois que Peran voyait un mendiant. Oh dans son village, il y avait bien quelques vieux esseulés ou quelques parias solitaires. Mais aucun ne mendiait dans la rue. D’ailleurs la rudesse de l’hiver ne leur aurait pas laissé ce loisir. Non, chez lui les vieux trouvaient toujours moyen d’échanger quelque menu service contre une obole. Les vieux paysans louaient leurs lopins de terre, les vieilles vendaient leurs philtres, repiquaient les pantalons ou tiraient les cartes.

Le mendiant remarqua très vite que Peran le regardait fixement. « Qu’est-fe tu’m veux toi ? Interrogea violemment le mendiant. T’as qu’à aller ailleurs, ifi f’est mon coin, renchérit-il sans avoir donné à Peran l’opportunité de répondre.

− Je ne cherche pas à mendier, se défendit Peran.

− Bougre de facripant, ve ne mendie pas, ve travaille moi. Fous donc ton camp loin d’ifi. »

Et le vieil acariâtre joint à ses paroles une lapidation imaginaire. Peran se détourna du personnage, visiblement plus généreux en postillons qu’en bonnes intentions et progressa en direction du centre de la cité.

Au bout d’une dizaine de minutes, il entama une rue plus large que les autres et comprit vite qu’il était arrivé à destination. Au bout de ce boulevard, on pouvait voir au fond les portes majestueuses du Palais et sur la gauche une grande bâtisse d’environ dix étages de hauteur qui occupait la totalité du bloc. Sa partie basse n’était qu’un long mur lisse laissant juste quelques portes et sa partie haute était parsemée de petites fenêtres aux huisseries en bois sombre. Arrivé à son milieu, Peran regarda avec soin la façade. Au-dessus des portes principales, devant lesquelles deux jeunes gardes veillaient, une longue inscription en fer forgé annonçait : « Académie Militaire. » Juste en-dessous, en caractères plus petits, on pouvait lire : « Audaces fortuna juvat. »2

Peran sans le savoir, prit au mot cette vieille maxime, s’approcha d’un des gardes et sur le ton le plus naturel lui dit : « Bonjour, je viens pour le poste de palefrenier. » Il n’y avait bien-sûr jamais eu de poste de palefrenier, mais malgré son jeune âge, Peran avait déjà compris que parfois une rumeur peut devenir réalité : il suffit que tout le monde y croit ! Le jeune garde qui n’avait pas beaucoup plus d’années que lui, le regarda tout aussi peu assuré et répondit : « Va voir avec l’administrateur. C’est la prochaine porte sur la gauche. » Rassuré par ces débuts prometteurs, Peran se précipita vers la porte indiquée.

Celle-ci était beaucoup moins imposante que la précédente et plutôt que de fringants guerriers, une poignée de bras-cassés dirigée par un vieux comptable grisonnant la gardait. Ceux-là vidaient les chariots qui apportaient des marchandises à l’académie, pendant que leur chef répertoriait sentencieusement sur un grand livre de compte, tout ce qui entrait ou sortait. Peran s’adressa fièrement au vieux comptable : « Bonjour, je voudrais voir l’administrateur, c’est au sujet du poste de palefrenier. » Le vieux comptable termina calmement son écriture en prenant soin de sa plume. Il baissa ensuite la tête pour regarder Peran pardessus ses binocles. « Jeune homme, en deux cent cinquante-huit mois de service, je n’ai jamais entendu parler d’une telle