Péril de la Liberté - David Llamas - E-Book

Péril de la Liberté E-Book

David Llamas

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Beschreibung

Au début des années 30, dans la bouillonnante ville andalouse de Malaga au bord de la Méditerranée, l’avenir est plein de promesses pour Francisco. Lettré dans une société largement analphabète, jeune employé de commerce, il accède à la petite classe moyenne embryonnaire. Épris de justice et de liberté, plein d’idéaux, il rêve d’édifier avec ses camarades, un monde meilleur. L’avènement de la République nourrit ses espoirs et l’y encourage. Alors que des réformes orientent le pays sur la voie de la modernité, Francisco rencontre Maria. Le bonheur semble à portée de main ; ils le bâtissent ensemble. Mais le pays est fracturé ; les tensions sont vives et s’expriment dans la violence. Les élections de février 1936 se déroulent dans un climat électrique. Les citoyens, hommes et femmes appelés aux urnes sont confrontés à un choix décisif entre des visions opposées de l’Espagne. Le résultat du scrutin emplit Francisco de joie. Mais les menaces qui pesaient sur la jeune démocratie se concrétisent par une tentative de coup d’État. Francisco ne se dérobe pas et s’engage dans le conflit. Son choix aura des conséquences profondes. Il bouleversera le reste de sa vie, ainsi que le destin de toute sa famille. À travers le parcours de Francisco, Maria et de leurs proches, le roman évoque l’épopée d’un peuple qui contribua tant à l’histoire de l’Espagne, qu’à celle de la France.

À PROPOS DE L'AUTEUR

David LLamas est né à Toulouse en 1971, dans une famille de réfugiés espagnols. Ancien avoué à la cour, il est avocat au barreau d’Agen, spécialiste en procédure d’appel. Impliqué dans le mouvement pour la mémoire historique, il y voit un enjeu démocratique et une grille de lecture de problématiques contemporaines, tant en Espagne qu’en France. Péril de la Liberté, son premier roman, s’inspire de faits réels.

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Seitenzahl: 533

Veröffentlichungsjahr: 2021

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David LLAMAS

Péril de la Liberté

Roman

Cet ouvrage a été composé et imprimé en France par Libre 2 Lire

www.libre2lire.fr – [email protected], Rue du Calvaire – 11600 ARAGON

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

ISBN Papier : 978-2-38157-110-2ISBN Numérique : 978-2-38157-111-9

Dépôt légal : Février 2021

© Libre2Lire, 2021

« Si je meurs, que je meurela tête haute.Mort et vingt fois mort,la bouche contre le chiendent,j’aurai les dents serréeset le menton provocant ».

Miguel Hernandez, Les vents du peuple me portent

Prologue

La grand-mère espagnole.

Vicdessos, le 1er mars 2003

— Sylvita, donne un siège à ton époux.
— Mamie, nous ne sommes pas mariés… et s’il te plait, ne m’appelle pas comme ça.

En se tournant vers moi la vieille femme me glissa à l’oreille :

— Elle n’aime pas que je l’appelle Sylvita.

Je devinais à son sourire facétieux qu’elle le faisait exprès.

— Ne t’en fais pas ma chérie, il doit savoir ce que c’est. Vous avez encore votre grand-mère ?
— Non, malheureusement…
— Tu vois Sylvita, profites tant que je suis là ! Après tu verras, tu me regretteras. Tu diras : « Oh ma pauvre petite Mamie, elle m’appelait Sylvita… Elle était pénible parfois, mais qu’est-ce qu’elle était gaie ».

Obliquant vers moi, elle ajouta :

— Ce qui compte c’est d’être gai, ce n’est pas vrai Philippe ?
— Si bien sûr…
— Vous êtes né en Espagne, me demanda-t-elle
— Non, en France. Mes parents se sont rencontrés ici.
— Ah, un franchouti ! Bon, ça ne fait rien… Mais vous parlez castillan au moins ?
— Je me débrouille… comme vous en français !

Mon impertinence fit rire la grand-mère.

— Profitez, profitez de la vie avant de devenir vieux… Aujourd’hui les jeunes ne se marient plus comme avant : ils s’amusent ! Ils se mettent en ménage, pour voir, et si ça ne va pas ils se séparent et cherchent quelqu’un d’autre… Bah, après tout ils ont bien raison ! Ça ne se passait pas comme ça à mon époque. Si j’avais fait comme vous, j’aurais été reçue à coups de bâtons par mon père ! J’étais bien jeune quand j’ai connu ton grand-père, plus jeune que vous. 

La septuagénaire désigna du menton le cadre qui trônait sur la commode vernissée face à la cheminée. Le reflet des flammèches dansait sur le verre derrière lequel était enchâssé un cliché en noir et blanc ; elles brouillaient l’impression de candeur émanant du visage buriné et allongé qui y apparaissait. L’homme sur l’image souriait simplement. Ses cheveux sombres et épais étaient plaqués en arrière dégageant son large front. Il paraissait svelte et sa solide carrure, accentuée par sa veste centrée, lui donnait une allure sportive. Habillé modestement mais avec élégance, il s’était probablement endimanché pour poser devant l’objectif. Je me souvins que Sylvie m’avait précisé que son grand-père était mort dans les années soixante, bien avant sa naissance. Notre hôte me tendit une assiette en porcelaine remplie de gâteaux secs. Tandis que je croquais l’un d’eux, Sylvie me fit observer qu’il s’agissait d’une préparation de sa grand-mère. Je me retins de tousser alors qu’un nuage de sucre glace m’emplissait la gorge.

— Et toi Sylvita, tu t’es enfin mise à cuisiner m’a dit ton père.

Puis la vieille dame s’adressa à moi avec un sourire fripon :

— C’est qu’elle doit t’aimer car avant, elle ne mettait jamais la main à la pâte. J’ai bien tenté de lui apprendre quand elle était petite mais sa mère n’a pas voulu. Elle disait qu’il ne fallait pas l’éduquer différemment d’un garçon… Je suis pour l’égalité mais là c’est exagéré : c’est très utile de savoir cuisiner pour retenir son mari !

D’un geste vif, elle porta ses mains sur son postérieur puis sa poitrine :

— Quand tout ça tombe, il faut bien trouver des compensations.
— C’est comme ça que tu as retenu papi, interrogea Sylvie, mi-amusée, mi-agacée par l’impudeur de sa grand-mère.
— Je n’avais pas besoin de le retenir, il ne serait pas parti bien loin. Avec qui voulais-tu qu’il aille, il n’y avait que des vieilles cocottes ou des vaches ici, ajouta la grand-mère dans un rire syncopé.
— Ne crie pas mamie, nous ne sommes pas sourds !
— Ce n’est pas grave… Ici tout le monde me connaît ; tu n’es pas en ville, on ne dérange personne.

Par la fenêtre je distinguais encore les pentes enneigées du Montcalm qui s’effaçaient lentement dans la pénombre.

— Le dimanche matin, reprit-elle,son grand-père partait souvent se promener dans la montagne. Il se levait de très bonne heure et il s’en allait seul. Il ne me demandait jamais si je voulais l’accompagner, il savait que ça ne me plaisait pas… C’était sa seule distraction parce que pour le reste je n’avais rien à lui reprocher. Il ne fréquentait pas les bars, il n’était pas violent ni fainéant… Son seul vice c’était la cigarette : d’ailleurs ça l’a tué. Le pauvre, à la fin de sa vie il avait des quintes de toux presque en permanence. Mais qu’est-ce qu’il était sérieux ! Trop sans doute. Je pense que la guerre lui a donné un coup terrible ; il ne s’en est jamais remis. Même s’il n’en parlait pas souvent il devait y songer tout le temps.
— C’était un républicain ?
— Oui, bien sûr ! Il parlait souvent de la bataille de l’Ebre… il s’est battu aussi sur les fronts d’Aragon et de Catalogne. Il a passé la frontière en 39. Il racontait que ça avait été très dur. Vous vous rendez compte, ils ont traversé les Pyrénées à pied en plein hiver ! Et après les Français les ont traités comme du bétail. Les premiers mots de français qu’il a entendus c’était « allez, allez » pour les faire avancer. Il disait que les soldats français les regardaient de haut mais auraient mieux fait de venir se battre en Espagne pour arrêter Hitler, ou de leur donner des armes. Les Espagnols ont été parqués dans des camps… Des camps de concentration ! Il insistait beaucoup là-dessus : les camps de concentration il n’y en avait pas qu’en Allemagne.
— Où était interné votre mari ?
— Au Vernet.

Sylvie me rappela que nous avions longé le mémorial sur le trajet. J’avais entraperçu une plaque commémorative et quelques drapeaux devant le cimetière au milieu d’une grande plaine de terres agricoles.

— Il y est resté plusieurs mois. Mais ils l’ont fait trimer ! Comme il n’y avait pas assez de baraques, les Espagnols ont dû les construire. Après, on le faisait sortir du camp tous les jours pour l’emmener travailler à la carrière de Tarascon… Bien sûr sous escorte.
— C’est en Espagne que vous vous êtes connus ?
— Oh non… Je suis arrivée en France après-guerre, en 1949 et c’est là que j’ai rencontré Joseph. J’avais vingt-et-un ans et lui dix de plus… J’étais une gamine, lui un homme. Je ne dirai pas que je le trouvais beau, mais il s’intéressait à moi et ça m’impressionnait. Et comme il me fallait un mari, j’ai accepté de l’épouser. Mais avant d’arriver en France, j’ai dû supporter les franquistes. Et je peux vous dire que ça aussi c’était dur… Mais Philippe n’a peut-être pas envie que je l’embête avec ces histoires !
— Ne t’inquiète pas Mamie, je suis sûre que ça l’intéresse !
— Ne vous sentez pas obligée d’en parler ; c’est peut-être douloureux pour vous…

La vieille dame inspira profondément et d’un signe de la main m’indiqua qu’elle voulait poursuivre. Son sourire s’était effacé de son visage.

— Mon père était républicain… Quand les franquistes sont arrivés dans notre village, j’avais à peine neuf ans. Ils n’ont pas trouvé mon père, alors ils ont mis ma mère en prison. Ils disaient que c’était la putain d’un rouge. Elle y est restée plus d’un mois. Comme ils ne lui donnaient pas à manger, c’était mon grand frère et moi qui lui apportions de la nourriture… Ce qu’on nous avait donné, c’est-à-dire pas grand-chose. La famille de ma mère était de droite, alors elle ne voulait pas entendre parler de nous… Tu te rends compte, c’est mon frère de douze ans qui devait nourrir notre mère et nous ! Alors il l’a remplacée à l’usine. Ma pauvre mère, comme elle a dû souffrir. Mon père n’est jamais revenu du front. Quand ils ont libéré ma mère, elle a repris son travail à la cartonnerie. Elle travaillait énormément pour un salaire de misère. Son patron profitait de sa situation ; il lui faisait payer aussi le fait que mon père était un « rouge ». C’était bien pratique pour lui. J’image qu’aujourd’hui ses petits-enfants sont de bons bourgeois, membres du parti populaire, qui profitent bien tranquillement de leur magot, tout en allant à la messe le dimanche… Ce que gagnait notre mère ne suffisait pas pour nous faire vivre, alors mon frère et moi nous vendions de l’eau.
— À qui ?
— Aux voyageurs dans la gare du village. Le train s’arrêtait trop peu de temps pour que les passagers puissent descendre. Ils avaient très soif, surtout en été. On avait des jarres qu’on remplissait d’eau à la fontaine du village. Cela ne nous coûtait rien ; c’est d’ailleurs pour ça qu’on pouvait le faire, nous n’avions pas d’argent pour un autre commerce. On attendait sur le quai l’arrivée du train et on proposait de l’eau. Ils nous donnaient un peu d’argent, ce qu’ils voulaient. Certains, après avoir bu ne nous payaient pas et parfois même gardaient la jarre… Plus tard mon frère a été embauché à l’usine. Un jour le contremaître l’a accusé d’avoir cassé une vitre. Pour le punir, il a fait attacher José à une porte. Il l’a laissé comme ça, en plein soleil, toute l’après-midi… On était à peine mieux que des esclaves. On était la famille de « rouges » et tout le village nous le faisait payer. Il nous fallait tout supporter… Même pour ma mère d’aller prendre le corps de son beau-frère…
— Comment ça ?
— Les franquistes avaient arrêté mon oncle, mais on n’avait pas le droit d’aller le voir. Un jour un garde civil a dit à ma mère qu’elle pouvait aller le chercher… Son corps était au milieu d’une dizaine d’autres, tous criblés de balles, dans un terrain vague. Ils n’avaient même pas besoin de cacher leurs crimes, ils étaient les maîtres !

Les mâchoires de la septuagénaire étaient crispées et ses yeux brillants. Elle s’efforçait de contenir ses larmes. Sa rage intérieure irradiait sa chaleur familière et contagieuse. Notre hôte se frappa brusquement les cuisses avec les paumes des mains et tout en se levant, lança :

— Allez, le repas ne va pas se faire tout seul.
— Tu veux que je t’aide mamie ?
— Ne bouge pas, reste avec ton chéri. Demain vous allez voir ton grand-père à Saint-Pierre ?
— Je vais lui présenter Philippe.
— Vous faites la tournée des vieux !

Sur la commode la photographie de Joseph Murillo semblait toujours en proie aux flammes. Malgré les efforts de son épouse, le souvenir de cet homme se consumait peu à peu.

Le grand-père français

Dès notre arrivée à Saint-Pierre, le nonagénaire nous conduisit dans son jardin, en bordure duquel coulait un ruisseau aux eaux cristallines. Une table ronde en pierre était posée sous un saule pleureur. Ma compagne et moi prîmes place sur les bancs. De nos quatre grands-pères, notre hôte était l’unique survivant et le seul Français. Il avait conservé la bonhomie et la simplicité des gens de la terre. Son esprit était alerte et ses capacités intellectuelles me paraissaient intactes. Son accent rocailleux et la nostalgie qu’il portait pour ses années de jeunesse trahissaient son grand âge. Il relata spontanément des souvenirs de son service national. Je savais déjà par Sylvie qu’il avait été appelé sous les drapeaux en 1937 pour deux ans. Son service avait été prorogé lorsque la France et le Royaume-Uni avaient déclaré la guerre à l’Allemagne. Il n’avait été démobilisé qu’après la débâcle de juin 1940. Sylvie n’en savait guère plus et n’avait jamais songé à l’interroger. Au milieu de nombreuses digressions sur la vie dans les campagnes avant-guerre, le caractère peu accommodant des soldats allemands durant l’occupation et l’effroi que ceux-ci lui inspiraient alors qu’il avait regagné la vie civile, il évoqua ses affectations successives. Après quelques instants de réflexion, dont je ne sus s’ils traduisaient un effort pour mobiliser sa mémoire, ou une hésitation sur l’opportunité de nous faire une révélation, il déclara :

— On m’a affecté au camp…
— Quel camp, s’enquit Sylvie ?
— Le camp de réfugiés étrangers… surtout des Espagnols, mais il y avait des hommes venant de beaucoup de pays différents.

Je lisais la surprise sur le visage de Sylvie. Une question me brûlait les lèvres autant que j’en redoutais, pour ma compagne, la réponse. Avec la lenteur de mon embarras, je posai la même question au grand-père :

— De quel camp s’agissait-il ?

La réponse, immédiate, fut celle que j’attendais :

— Le Vernet d’Ariège… Je faisais partie de la garde.

Mes pensées se télescopèrent pendant le silence qui suivit. Les deux grands-pères de Sylvie étaient dans ce camp : l’un captif, l’autre gardien. Cette circonstance, loin de me peiner, aiguisa ma curiosité. Eugène Fauroux ne semblait pas embarrassé et attendait nos questions.

— Savais-tu que le père de papa était dans le camp ? poursuivit Sylvie.
— Bien sûr.
— Vous y étiez en même temps ?
— Ce n’est pas sûr. Je suis peut-être arrivé au camp après son départ ; dans un sens, c’est mieux.
— Alors comment l’as-tu appris ?
— Nous en avons parlé… C’est même lui qui en a causé le premier. Je m’en souviens bien c’était le jour des noces de nos enfants… D’habitude il n’était pas très bavard : l’opposé de sa femme ! Mais ce soir-là il avait bu. Moi aussi, pauvre ! Vers la fin du banquet, les mariés sont allés danser. Je me suis décalé de quelques chaises pour m’asseoir à côté de Joseph. Nous avons levé nos verres. Il m’a dit avec son accent espagnol quelque chose comme : « profitons que nos femmes ne soient pas là ». Je me souviens qu’ensuite on a plaisanté. C’était la première fois que je discutais avec lui. Il mélangeait des mots français et espagnols… Enfin on se comprenait quand même. Tu ne l’as pas connu toi ? Non c’est vrai : il est mort avant ta naissance. À un moment il m’a demandé quand est-ce que j’avais été affecté au camp du Vernet. Mais il le savait déjà. Il avait dû l’apprendre par tes parents.
— Ça ne l’a pas gêné que tu sois gardien du camp ?
— Tu sais, nous étions deux pauvres bougres : j’y suis allé parce qu’on m’y a envoyé, pardi ! Et puis tout ça, c’était du passé.
— Qu’est-ce que vous faisiez exactement ? C’était une garde statique dans des miradors ?
— Non, on faisait des rondes autour du camp. En tout nous étions quarante soldats et nous nous relayions toutes les deux heures, par groupes de cinq.
— À l’intérieur du camp quelles étaient les conditions de vie ?
— Je n’y entrais pas. Nous restions à l’extérieur des barbelés, et nous ne nous occupions pas de ce qui se passait dedans.

Eugène Fauroux nous assura que les soldats ne faisaient subir aucune brimade aux captifs. Il insista même pour affirmer que les Français n’entraient jamais dans l’enceinte du camp et ne se préoccupaient pas de la discipline à l’intérieur de celui-ci. Cela me surprit car j’avais lu des témoignages d’anciens détenus dénonçant des brutalités. Le vieil homme déclarait tout ignorer de l’organisation que les réfugiés avaient pu mettre en place. Il se souvenait que les réfugiés lui paraissaient maigres et sombres, qu’il s’agissait d’hommes brisés. Il ne ressentait aucune haine ni le moindre mépris à leur égard. Il exprimait au contraire sa compassion pour ces reclus.

— Y avait-il un poste médical, lui demandai-je.
— Pas dans le camp ! Mais un médecin pouvait se déplacer en cas d’urgence… Les réfugiés étaient de façon générale assez robustes. Il n’y avait que des hommes, pour la plupart en âge de combattre… Il y a eu toutefois des décès…
— Dus à la maladie ?
— Je le suppose.
— Combien y avait-il de personnes internées ?
— Mille cinq cents environ, je crois.
— Comment étaient-ils nourris ?
— Chaque jour un camion apportait la nourriture.
— Plusieurs fois par jour ?
— Non, non… une seule fois.
— Comment s’effectuait la distribution ?
— Le camion restait à l’entrée du camp. Les soldats déchargeaient son contenu, et le remettaient ensuite à des réfugiés… mais ils ne s’occupaient pas ensuite de la répartition.
— Vous souvenez-vous de la nourriture qui était apportée ? Était-elle en quantité suffisante ?
— Je crois qu’il s’agissait le plus souvent de soupe… mais je n’entrais pas dans le camp pour le voir. En tous cas, ils n’avaient pas l’air d’être bien nourris.
— Ils n’avaient pas les mêmes rations que vous…
— Oh non, pauvre !
— Et pour l’eau ?
— Ils en avaient dans le camp. Je me rappelle simplement que ce n’était pas celle que nous buvions.
— Est-ce qu’il leur arrivait de sortir du camp ?
— Je ne les voyais jamais sortir, sauf pour trois ou quatre d’entre eux qui le matin, allaient jusqu’à la rivière, à cinq cent mètres environ du camp, pour vider les bassines où ils faisaient leurs besoins… Nous allions les chercher devant l’entrée du camp et nous les escortions, mais c’était toujours eux qui portaient les seaux et les lavaient.
— Il n’y avait pas de latrines pour mille cinq cents personnes ?
— Non, seulement des seaux et des bassines.
— Combien étiez-vous pour les escorter ?
— Six.
— Toujours armés ?
— En permanence.
— Est-ce que vous échangiez quelques mots avec eux ?
— Pauvre, non ! On nous l’interdisait… et puis ni eux ni nous n’en avions l’envie.
— Vous n’avez pas enfreint cet ordre…
— Non.
— Les réfugiés avaient-ils un contact avec l’extérieur, des volontaires de la Croix Rouge venaient-ils par exemple ?
— Je n’en ai pas le souvenir.
— Est-ce que le camp était éclairé la nuit ?
— Non, seul le chemin de ronde le long des barbelés à l’extérieur du camp était éclairé. De la lumière venait parfois de l’intérieur des baraques, mais sa source n’était pas électrique.
— Vous étiez armés durant les rondes…
— Oui et le fusil était chargé.
— Si une personne tentait de s’enfuir que deviez-vous faire ?
— Nous avions ordre de tirer.
— Sans sommation ?
— Je ne crois pas qu’on nous ait appris des sommations…
— Y a-t-il eu des tentatives d’évasion ?

Avant de répondre, Eugène Fauroux marqua un temps d’arrêt. Ses yeux se tournèrent vers le plafond comme s’il s’efforçait de raviver des souvenirs enfouis.

— Je n’y ai pas assisté, je n’étais pas de garde lorsque ça s’est produit… Nous étions logés dans les maisons près du camp… mais j’ai entendu le coup de feu dans la nuit… Un homme tentait d’escalader les barbelés. Un soldat l’a vu et a tiré. L’homme est mort… On n’en menait pas large ; j’étais soulagé de ne pas avoir été en patrouille à ce moment-là.

À ma question de savoir s’il connaissait l’identité et la nationalité de la victime, il me répondit par la négative. Il avait également oublié le nom du garde qui avait fait feu. Il se souvenait seulement que celui-ci venait d’un village ariégeois, tout comme lui.

— Au moment où le soldat a tiré, l’homme se trouvait-il toujours à l’intérieur du camp, ou avait-il réussi à passer de l’autre côté ?

Après un moment de réflexion, Fauroux répondit:

— Le corps est tombé à l’intérieur du camp.
— Savez-vous où se trouvait le soldat qui a fait feu… à quelle distance de la victime ?
— Pas exactement mais selon ce que j’ai pu savoir, et ce dont je me rappelle des lieux, il ne devait pas être à plus de vingt ou trente mètres.
— Est-ce qu’il n’aurait pas eu le temps, au moment où il l’a vu tenter de s’enfuir, de l’en empêcher, ou de le rattraper ?
— Oh oui, largement… et ce d’autant que les réfugiés n’étaient pas en bonne forme physique.
— Pourtant il a tiré… un seul coup de feu, un coup mortel, sans sommation ni coup de semonce…
— C’est bien ce qui s’est passé…
— A-t-il par la suite été inquiété ?
— Rien ne lui a été reproché… Il avait obéi aux ordres.

Fauroux concevait-il une critique à l’égard des autorités françaises ? Il n’en formulait pas. Sa compassion pour les détenus ne l’amenait pas à s’interroger sur la légitimité du sort qui leur avait été réservé. Pour lui, l’exécution des ordres allait de soi : le plus sûr moyen de ne pas s’attirer d’ennui. Il ne se posait pas de question qui le dépassait. D’ailleurs à deux reprises il évoqua son refus de faire carrière dans le corps des gardes du camp à l’issue de son service militaire. À la demande de sa femme, il y avait renoncé pour reprendre une exploitation agricole. Mais au soir de sa vie, il regrettait ce choix. Cette remarque me glaça.

Morts pour la France

— Qu’est-ce que tu regardes ?
— Une émission littéraire… Tu ne restes pas un peu ? C’est intéressant.
— Il est tard Philippe. Quel est le thème ?

Sylvie ne reçut pas de réponse. À l’écran l’animateur présentait l’ouvrage d’un historien :

— Vous exposez que les soldats ne se battent pas pour mourir mais pour tuer… Alors pourquoi ne pas avoir intitulé votre livre : « Tuer pour la France » plutôt que « Morts pour la France » ?
— Nous avons trop souvent l’habitude de présenter la défense du pays comme le fait de prendre le risque du sacrifice suprême. Mais c’est aussi celui de tuer ! C’est d’ailleurs de plus en plus ce risque de tuer que nous devons considérer, car dans les conflits les plus récents auxquels la France a pris part, les pertes dans nos rangs ont été moindres que celles de nos ennemis, qui ne sont pas organisés en armées régulières de puissances rivales. Tuer est loin d’être anodin ! C’est une source de traumatismes, dont nos soldats ont de plus en plus conscience. C’est donc un risque, comme celui de mourir. Mais l’attitude des combattants n’est pas identique à l’égard de ces deux risques. Alors qu’ils tentent d’éviter celui de mourir, ils sont censés s’efforcer de réaliser celui de tuer. Ainsi s’ils parviennent à accomplir ce pour quoi ils sont sur le front, ils vont s’infliger un traumatisme. Aussi il m’a semblé intéressant d’en rechercher le sens. Pourquoi des gens, souvent jeunes, parfois mûrs, des hommes, mais aussi des femmes, se battent-ils ? Qu’est-ce qui peut les pousser à tenter de tuer d’autres personnes, avec lesquelles ils n’ont aucun contentieux personnel et que bien souvent ils ne connaissent même pas ? C’est la question à laquelle je me suis efforcé de répondre.
— Vous défendez la thèse selon laquelle on ne se bat jamais pour une idéologie… N’est-ce pas surprenant ?
— J’espère en effet surprendre mes lecteurs… et peut-être les convaincre ! Avouez qu’écrire un propos attendu ne présente pas beaucoup d’intérêt. C’est précisément parce que j’ai voulu tordre le cou à une idée très répandue que j’ai écrit ce livre. À bien réfléchir, l’esprit de défense repose sur la volonté de protéger son pays, sa terre ou sa famille… mais jamais sur la défense d’une idéologie. Du moins pas réellement. Les soldats se battent d’abord et avant tout pour les leurs, leurs biens et leur patrie… La motivation profonde des soldats n’est pas de défendre ou promouvoir un système politique, et ce même s’ils déclarent le contraire. Et parfois même arrivent-ils à s’en convaincre. Ils sont dans l’erreur. Les idéologies sont des abstractions qui ne justifient pas qu’on tue ou qu’on se fasse tuer. Quand vous êtes sur le front, que vous sentez la mort rôder, que vous la voyez éliminer certains de vos camarades et que vous saisissez, dans votre chair, qu’en un instant vous pouvez disparaître, les concepts intellectuels s’évaporent. À ce moment-là, il n’y a plus que vous, votre famille, ceux qui vous entourent et qui constituent dans cette épreuve votre seconde famille, ou votre terre, qui comptent.

J’avais déjà entendu un tel discours. Pour la seconde fois, je ne pouvais y répondre. La fois précédente j’étais sous les drapeaux. Durant les classes, les conscrits de l’armée de l’air participant à la sélection des futurs aspirants étaient soumis à une conférence tenue par un officier de réserve, avocat de profession. Elle portait sur l’esprit de défense. La nation soumettait ses fils à un service militaire ; je l’acceptais. Mais je découvrais avec colère ce à quoi les militaires occupaient la jeunesse du pays. J’y trouvais l’indigence intellectuelle, la paresse et parfois même la veulerie. De telles expériences participent certes à forger les caractères. Elles peuvent même faire naître des vocations. Mais je ne m’attendais pas, dans les dernières années du vingtième siècle, à y trouver de l’endoctrinement, ni a fortiori que celui-ci fut dispensé par un avocat. De fait il s’agissait d’une tentative maladroite de meubler le marasme de cette formation. Cela justifiait-il de dénier à des combattants – pour certains mus par la haine que leur inspiraient leurs adversaires, l’espoir de défendre un monde ou celui d’en construire un meilleur – le sens qu’ils avaient donné à leur sacrifice ? Chaque personne qui émet une thèse doit accepter qu’elle soit discutée ; ceux qui se sont battus pour leurs idées ne peuvent y déroger. Mais contester que le but profond de leur combat ait été la défense de leurs idées et ainsi affirmer qu’ils ont tué, tenté de tuer, qu’ils sont morts ou ont pris le risque de mourir, pour une cause autre que celle qu’ils croyaient défendre, revêt à mes yeux un caractère proche de l’injure. Il en est de même de l’affirmation que les combattants français morts durant un conflit sont tombés pour la France. C’est pourtant l’inscription qui fleurit, sans discernement, sur les monuments qui leur sont consacrés. Tous n’y ont pas consenti et leur sacrifice, souvent subi, n’a pas toujours eu d’utilité pour la nation.

Cette même offense je la ressentais pour mon grand-père, Francisco Corda Llorente, et ses frères d’armes, Espagnols ou étrangers, qui se sont engagés dans le combat contre le fascisme, non pour protéger leurs familles, leurs biens – pour ceux qui en possédaient – ou leurs pays, puisque cette lutte au contraire les exposait aux dangers, mais pour la liberté de choisir leurs destins et le respect de la part irréductible de dignité dont chaque homme est dépositaire.

Je convoque mes souvenirs, interroge mes proches, me plonge dans les documents de mon grand-père. Je lis sa correspondance, scrute ses photos, examine ses cartes et en retire toutes les informations. Je les exploite, les confronte et en recherche d’autres. Je fouille la toile informatique et fréquente les salles d’archives. Je l’exhume de l’oubli ; il occupe mes pensées. Chacune de mes découvertes me rapproche de lui. Je crois le connaître mieux encore. Je feins de me convaincre que je peux isoler en moi sa part d’hérédité, pour en déduire ses réactions. Je ne suis plus un simple observateur de sa vie ; je plonge en moi pour le ressusciter. Je le sens à mes côtés, à nouveau vivant, fruit de ma mémoire et de mon intuition.

I– L’éveil

« Notre désir est que cette Constitution que nous venons de voter soit l’origine d’un élan vital du peuple espagnol, non seulement pour s’élever, mais aussi pour contribuer à cette résurgence d’une nouvelle Humanité, qui est en train de naître au milieu de douleurs. »

Julián Besteiro, 9 décembre 1931

Dès sa plus tendre enfance, Francisco vécut dans l’ambiance préservée de l’épicerie de quartier que tenaient ses parents, alors qu’à l’extérieur, la ville bruissait de la centaine de milliers d’Andalous qui la peuplaient. Leur petit commerce procura deux privilèges aux Corda : nourrir leur famille et scolariser leurs enfants. Sans vivre dans l’aisance, ils évitaient la misère. Il n’était pas encore ordinaire d’appartenir à la petite classe moyenne. Savoir lire et écrire sortait du commun. Francisco et ses frères se distinguaient ainsi de la majorité de leurs voisins. Au sein de la province, la ville de Malaga offrait un développement encore ignoré des campagnes. Les Corda en tiraient modestement profit. Les parents avaient conscience que cette relative réussite restait fragile. Aussi travaillaient-ils sans relâche. Sans y penser, par leur exemple et leur exigence, ils inculquaient le sens de l’effort à leurs fils. Francisco et ses frères aidaient leurs parents, notamment pour la manutention des produits. À l’école, le garçon était studieux et réfléchi. Il apprenait sans grande difficulté. Entre les bancs de l’école et la boutique de ses parents, il fréquentait les rues qui les séparaient, malgré les mises en garde de sa mère qui l’incitait à ne pas y traîner.

Il eut quatorze ans en 1920. Evaristo García Molina venait d’ouvrir un magasin de tissus au numéro 35 de la rue Compagnie. García Molina connaissait la boutique des Corda où il venait parfois s’approvisionner. Il y avait vu Francisco à l’œuvre et l’avait trouvé poli, posé et travailleur. Il fit part au père de l’adolescent qu’il cherchait un jeune commis. Ainsi Francisco commença à travailler chez ce patron. Son magasin portait l’enseigne « Les Jumeaux ». Il faisait angle avec la rue de la Porte neuve, laquelle, adossée au centre-ville qu’elle rejoignait par d’étroits passages, s’ouvrait sur les quais du fleuve Guadalmedina. Bien que très courte, la rue de la Porte neuve était relativement large. C’était le point d’entrée des produits agricoles et des biens d’artisanat, provenant des villages du nord. Les paysans arrivaient aux premières heures du jour avec leur marchandise. Sur une vingtaine de mètres, l’animation était alors intense. Des camions leur succédaient le reste de la matinée, se garant dans la rue pour que leur cargaison y soit déchargée. Francisco observait ce ballet et peu à peu, malgré sa discrétion, se fit connaître de ses habitués. Son profil n’était pas celui des forts en gueule qui s’imposaient dans ce milieu. Sa finesse et son éducation contrastaient avec les cris et les jurons de la rue. Néanmoins les ouvriers et paysans appréciaient cet adolescent vif d’esprit et curieux, qui ne se montrait jamais condescendant. Bien au contraire, Francisco les écoutait avec respect. À leurs côtés il apprenait mille histoires et découvrait un peu plus la vie. En retour certains profitaient de sa connaissance ; il leur lisait des textes qu’ils ne savaient pas déchiffrer.

La ville méditerranéenne lui offrit les récits des marins de la flotte de commerce et des soldats de retour du Maroc. Elle lui permit le contact des ouvriers et des dockers. Il observa les travailleurs dont la seule possession était leur chemise, lorsqu’ils en portaient et qui louaient à la journée leurs bras ruisselants de sueur pour moins d’une peseta. Il vit les mendiants, culs-de-jatte ou non, les chapardeurs détalant avec leurs menus larcins. Il assista aux scènes de ménage dans la rue, comme aux disputes de voisinage. Il vit des hommes battre leurs femmes, des hommes se battre à coups de couteau. Il entendit des coups de feu puis la rumeur se répandre. Il vit des femmes révulsées de colère en venir aux mains les chignons défaits. Il écouta des vendeurs de rue hâbleurs, observa des artisans sur le pas de leurs portes. Il croisa des ecclésiastiques, des bourgeois, des nobles, quelques prélats et plus rarement, des personnes si fortunées qu’elles lui semblaient venir d’un autre monde. La cité bouillonnait, au gré d’œillades complices ou assassines, de petites passions ou de grands drames. Elle explosait de mille algarades, du rire bruyant des matrones vêtues de noir les mains posées sur les hanches, du claquement d’éventails maniés de façon compulsive. La ville hystérique y trouvait de la sérénité. Malaga nourrit Francisco de son exubérante diversité. Elle l’avait également exposé aux spectacles des processions religieuses annuelles qui, une semaine durant à Pâques, abandonnaient la cité à la ferveur des passions mystiques. Sur le tempo binaire d’un balancier, portant sculptures, reliques et représentations saintes, les pénitents traversaient la ville au milieu de la population massée le long du cortège et sous les balcons où trônaient les silhouettes sombres des élégantes coiffées de mantilles, cachant leurs visages derrière des éventails brodés, ou feignant de le faire. Ces démonstrations impressionnaient Francisco ; il n’y adhérait pas. Il était convaincu qu’elles célébraient moins la passion du Christ que l’obéissance, le renoncement et l’humilité. À la foi, Francisco préférait la raison.

Un client de la boutique, qui remarqua la curiosité du jeune commis, l’invita à assister à une corrida. L’homme, aficionado, expliqua les codes de l’exercice au garçon. Celui-ci fut d’abord frappé de trouver au sein des arènes, un condensé – déformé – de la cité. Les classes aisées y étaient très visibles et ne se mélangeaient pas. L’adulte indiqua à Francisco parmi les taureaux de l’après-midi, lesquels étaient braves. L’adolescent eut du mal à comprendre où se trouvait la bravoure d’une telle bête alors qu’elle ne pouvait éprouver de courage. L’animal pouvait-il être brave sans le savoir ? Où la bravoure se situait-elle ? Le bovin avait foulé le sable, reçu les piques et les banderilles et donné des dizaines de coups de corne dans un bout d’étoffe mouvant que jamais il ne parvint à embrocher. Dans un quasi-silence, le torero enfonça dans l’échine, le fer de l’épée jusqu’à la garde. Francisco observa un groupe de jeunes adultes richement vêtus tandis que des vivas s’élevaient des gradins. Stoïques, ils manifestaient par leur contenance, leur virile exaltation. L’animal avait tressailli, plié les pattes antérieures et s’était effondré de tout son poids, la gueule ouverte, la langue pendante. Alors que la bête n’avait plus que la force d’expirer, l’homme à l’habit de lumière vint lui caresser le museau et lui souffla quelques mots à l’oreille, celle-là même qu’il brandirait peu après comme le trophée commun de leurs bravoures. Sur le sable mêlé de sang, le torero forgeait son renom. « Ne Sois pas triste pour le taureau. Le tuer ici, c’est le meilleur hommage qu’on peut lui rendre, dit à Francisco l’homme qui l’avait invité. Vois-tu, le taureau est né pour combattre et mourir dans les arènes. C’est son destin, comme celui de chaque Espagnol est de tenir son rôle dans la société. C’est pour cà que j’aime la corrida. J’apprécie autant le taureau que le torero quand chacun fait ce qu’on attend de lui ».

Au fil de son expérience et de ses conversations, Francisco se convainquit que le pays était bâti sur la domination. Elle lui apparut sacralisée et l’acceptation de la souffrance, glorifiée. L’église y inculquait la soumission, élevée au rang de valeur fondatrice. Pour Francisco ce monde était archaïque et injuste.

Francisco vota pour la première fois lors des élections municipales du dimanche 12 avril 1931. Après huit ans de dictature, l’enjeu ressenti dépassait la seule désignation des nouveaux édiles. Les candidats se partageaient entre monarchistes et républicains. Malaga vota massivement en faveur des seconds. Le lendemain, lors de son allocution avec la presse, le marquis de Villamentilla de Perales, gouverneur civil de la ville, minimisa la poussée républicaine. Il l’attribua à l’abstention des monarchistes et à des irrégularités selon lui commises par des républicains. Les résultats définitifs n’étaient pas encore connus dans l’ensemble du pays. Le mardi 14 avril, l’exaltation reprit dans l’attente des résultats. À Malaga les cris de « vive la République » étaient de plus en plus fréquents. En début d’après-midi la rumeur parcourut les administrations de la ville que le roi Alphonse XIII avait abandonné son palais. Vers 17 heures, le directeur des Postes et Télégraphes de Malaga reçut une nouvelle de Madrid : un changement de régime était en cours. Le directeur fit chercher un drapeau tricolore. Devant les fonctionnaires qui avaient quitté leurs bureaux, il fit hisser les couleurs rouge, jaune et mauve, sur le mât de l’édifice. La nouvelle se répandit dans les rues du centre-ville et la foule se pressa devant le bâtiment de style néo-mudejar pour voir onduler sous le soleil l’étoffe aux bandes colorées. Les conseillers municipaux nouvellement élus se frayèrent un chemin jusqu’à l’intérieur et demandèrent au directeur des postes de bien vouloir leur remettre la bannière… Eux-mêmes n’en détenaient pas et souhaitaient l’accrocher au balcon de la mairie. Le tissu, à peine hissé, fut descendu du mât devant les regards circonspects de la foule à qui il fallut expliquer le motif de l’opération ; la République n’avait pas déjà été renversée. L’un des élus, Baeza Medina, sortit du bâtiment des Postes en tenant le drapeau. La foule l’escorta jusqu’à la mairie ; la population emmenait son représentant jusqu’à la maison commune. Le portrait du roi fut décroché du salon d’honneur. Il fut extrait comme un trophée et traversa l’avenue jusqu’au parc qui faisait face à la mairie. Un attroupement se forma autour de la relique, que chacun voulait frapper symboliquement. Un capitaine du corps de sécurité tenta de reprendre le portrait du monarque ; il reçut un coup de chaise. Les deux hommes qui formaient la patrouille sous ses ordres furent également légèrement blessés.

À quelques centaines de mètres de là, de crainte de débordements, García Molina fit baisser le rideau du magasin Les Jumeaux. Francisco vint grossir la foule devant la mairie. Peu après dix-neuf heures Emilio Baeza Medina apparut sur le balcon monumental, encadré de six colonnes. L’avocat de quarante et un ans avait gardé un visage presque poupin. Une large fossette creusait son menton sous de petites lunettes rondes. Il leva ses deux avant-bras devant lui, puis les baissa et renouvela ce mouvement à plusieurs reprises jusqu’à ce que, progressivement, le silence se fit. Quand celui-ci fut complet, il annonça que la République avait été proclamée. Une immense clameur s’éleva du public. La fanfare municipale, convoquée d’urgence, entonna la Marseillaise. Elle se mit ensuite en mouvement vers le centre de la ville, jouant alternativement les hymnes français et de Riego, suivie par une foule joyeuse. Des fenêtres des tramways sortaient des drapeaux aux couleurs de la République. Les habitants emplissaient les rues, allants et venants sans but précis, dans une ambiance de fête, scandant des slogans républicains. Les forces de l’ordre n’intervenaient plus, surveillant à distance la population qui chavirait de joie. La nuit tombée les rues ne désemplirent pas. Sur le quai de la marine, un groupe d’hommes entreprit la statue du marquis de Larios. Celle-ci, du haut d’un piédestal de plusieurs mètres, dominait depuis trente-deux ans les citadins. Ils parvinrent à la mettre au sol et traînèrent la représentation en cuivre du marquis, haut de forme et canne à la main, dans les rues du centre-ville, générant autant de rires que de quolibets à l’égard du notable. Les plaques de la rue Larios furent dévissées ; l’une d’elles fut remplacée par un portrait des capitaines Fermin Galan Rodriguez et Angel Garcia Hernandez. Ces deux officiers avaient été exécutés quatre mois auparavant pour leur participation à une tentative de soulèvement contre la monarchie. Sous leur portrait avait été portée l’inscription « rue du 14 avril ». La statue du marquis fut ensuite traînée jusqu’au port où elle fut jetée à l’eau. Emilio Baeza Medina se hissa sur la base du piédestal et appela ses concitoyens au calme et à la raison. Ses mots furent salués par des applaudissements nourris. Francisco retourna à la mairie dont les portes étaient ouvertes. Des centaines de personnes se pressaient dans la grande maison du parc, ainsi que l’appelaient les habitants. Dans le salon des miroirs, Francisco ne parvint pas à distinguer les bases des colonnes qui encadraient les portes et portes-fenêtres de la salle de réception. Près de trois mètres s’élevaient au-dessus de sa tête jusqu’au plafond doré, d’où tombaient des lustres monumentaux recouverts de cristal. Parmi les visiteurs d’un soir, beaucoup portaient des vêtements élimés et troués. Nombre d’entre eux étaient choqués par le raffinement de la décoration. Autant étaient bouche bée d’admiration. Une vieille dame près de Francisco remarqua à haute voix que le nettoyage d’un tel site devait nécessiter beaucoup de travail, bien que le sol en marbre facilitât la tâche. Certains moquaient les anciens dirigeants en singeant les manières de la haute bourgeoisie. « Ils avaient vraiment besoin de tout ça ces messieurs ? Maintenant leurs privilèges sont terminés », dit un inconnu à Francisco qui lui sourit en retour. Corda quitta la mairie et longea le parc jusqu’au piédestal où se trouvait quelques heures auparavant encore, la statue du marquis de Larios ; le socle avait été recouvert d’un drapeau tricolore. Francisco croisa régulièrement des groupes de personnes qui criaient sur son passage « viva la Republica » ; il leur répondait « viva ». Il retrouva successivement des amis jusqu’à former une petite bande d’une dizaine de personnes. Ils décidèrent d’aller fêter la République dans un bar. Ils apprirent plus tard qu’un incendie avait embrasé les locaux du journal de droite « l’Union Marchande » et que les gardes civils avaient tiré en l’air pour permettre aux pompiers d’accéder au brasier. La même nuit un incendie éclata dans un entrepôt du port. Ces événements troublèrent Francisco autant qu’ils le confortèrent dans le sentiment que le monde ancien avait disparu.

Le lendemain fut déclaré jour de fête nationale. Les rues se remplirent d’une foule joyeuse et calme. Des petits groupes d’hommes, portant des bracelets en tissu aux couleurs de la République, se donnaient pour mission de maintenir l’ordre. Ils semblaient agir à l’initiative de syndicats. Ils n’eurent pas à intervenir. De nombreuses personnes chantaient. Des citoyens continuaient à se réunir devant le balcon de la mairie ; des représentants syndicaux s’y adressèrent au public. Un peu partout dans la ville, les inscriptions évoquant l’ancien régime avaient été masquées. La frange rouge au bas des drapeaux était remplacée par du tissu mauve. Le quai Alphonse XIII avait été rebaptisé du nom de Pablo Iglesias, fondateur du parti socialiste ouvrier espagnol et du syndicat UGT. À l’entrée de la rue, désormais dénommée du 14 avril, des étudiants avaient apposé une nécrologie de la monarchie. À quelques pas de là, sur le piédestal où se trouvait la veille encore la représentation du marquis de Larios, avait été hissée à sa place, une statue du capitaine Galan.

La rencontre

Le patron de Francisco lui confiait les livraisons. Le jeune homme appréciait de sortir du magasin, de se dégourdir les jambes et de changer d’ambiance. Il se rendit ainsi dans un atelier de couture situé rue Sebastián Souvirón à trois cent cinquante mètres de la boutique de tissus. Francisco y avait déjà vu ce client. Le tailleur, vêtu avec élégance, reçut le saute-ruisseau avec un mètre autour du cou et une paire de ciseaux dépassant de la poche de sa chemise. En l’absence de client, la porte de service reliant le salon de réception de l’atelier de confection était restée ouverte. Francisco perçut des bribes d’une conversation et un éclat de rire provenant de cette salle. Les voix étaient féminines. Par l’embrasure de la porte, Francisco vit le visage poupin d’une jeune femme brune. La main gauche de celle-ci, posée à plat, poussait un tissu sur la petite table derrière laquelle l’ouvrière était assise. De sa main droite, elle tournait la roue située sur le côté d’une machine à coudre métallique. Les mouvements de son buste trahissaient l’actionnement d’une pédale. Ses cheveux couleur de jais contrastaient avec la pâleur de sa peau. Elle souriait. La voix du patron des lieux ramena Franscisco à l’objet de sa visite. En partant, ce dernier obliqua discrètement la tête en direction de la porte intérieure. Le pas qu’il avait fait avait modifié son champ de vision : il n’aperçut qu’une main et la machine à coudre.

Lorsque Francisco revint, le maître tailleur prenait les mesures d’un client. La porte de service était fermée. La fois suivante Francisco s’attacha à venir plus tôt, dans l’espoir de devancer l’arrivée des clients. Il convainquit son patron qu’en effectuant les livraisons plus tôt, il perdrait moins de temps. Afin de confirmer cette thèse, il dut accélérer le pas. Cet effort ne fut pas vain : il trouva chez le tailleur la porte de service entrouverte. Mais il n’avait échangé aucun mot avec la jeune couturière qui ignorait probablement, jusqu’à son existence. Lorsque le bruit de la machine à coudre s’interrompit, Francisco haussa un peu la voix en remerciant, fort civilement, son client. Alors qu’il tournait la tête vers la droite, machinalement la couturière releva la sienne vers la source de cette voix. Corda plongea son regard dans le sien ; elle baissa les yeux. Pendant le trajet du retour vers la rue Compagnie, l’image de ses yeux verts occupa ses pensées. Il en fut de même durant une grande partie de la journée. Ce premier contact visuel l’avait d’abord empli d’espoir. Il n’avait perçu aucune hostilité. L’abaissement des yeux de la jeune femme lui parut pouvoir refléter un trouble émotif, ou à tout le moins un mouvement de pudeur respectable. Il y songea de nouveau pour prolonger le plaisir de cette pensée. Il recherchait aussi dans sa mémoire l’indice qui conforterait ses espoirs naissants. L’effet inverse se produisit et il vint alors à douter de son interprétation initiale. Ce qu’il avait perçu presque comme un encouragement, n’était-il pas dû à la surprise et l’abaissement du regard, à une gêne causée par son insistance ? Il essaya une nouvelle fois de rembobiner mentalement le film de l’action, pour l’analyser à l’aune de ses inquiétudes. Elles ne faiblissaient pas. Francisco considéra alors qu’il devait cesser d’y penser : après tout sa première impression était probablement la plus juste. Il devait désormais essayer de parler à la jeune couturière. Il ne connaissait pas suffisamment le tailleur pour lui demander des renseignements sur son employée. Le patron aurait peut-être mal réagi.

Le lendemain matin, peu avant huit heures, Francisco se rendit dans le bar à l’angle des rues Souvirón et Carbonero. Il commanda un café au lait et s’installa au bord de la fenêtre. Il reconnut dans la rue la jeune employée et l’aborda avant qu’elle ne rentrât dans l’atelier.

— Mademoiselle ! Vous vous souvenez peut-être de moi ?

J’ai livré hier du tissu.

— Ah, oui, je vous ai reconnu, répondit la jeune femme surprise.
— Je prenais un café, dit Francisco en tournant le buste vers le débit de boissons qu’il pointa du doigt. Bien que de taille modeste, il dominait de plusieurs centimètres la jeune couturière.
— Je vous ai vue, et… j’ai eu envie de discuter avec vous… Mais vous allez peut-être travailler et je ne voudrais pas vous mettre en retard… Accepteriez-vous que nous prenions un verre… ou un café, ce soir ou demain ?

La voix posée de Francisco, son allure de jeune homme sérieux, mirent en confiance son interlocutrice. Elle considéra toutefois peu convenable de le suivre dans un bar un soir.

— Demain matin si vous le voulez, je peux arriver un peu plus tôt… À ces mots le visage de Francisco s’illumina.
— Parfait ! Alors à huit heures moins le quart demain dans ce bar ?
— D’accord.
— Je m’appelle Francisco Corda Llorente, et vous ?
— Maria Lopez de Gamarra Sanchez.

Francisco arriva en avance au rendez-vous ; Maria fut ponctuelle. Malgré leur commune introversion, la conversation fut rapidement fluide et agréable. Avant de quitter la jeune femme, Francisco lui demanda si elle accepterait qu’il priât son père de l’autoriser à la sortir. Elle répondit en souriant qu’il faudrait demander à sa mère ou à son frère aîné, son père se trouvant en Amérique. Ils se retrouvèrent le dimanche suivant devant la statue du commandant Benitez. Francisco l’y attendait ; il vit la silhouette fine de Maria s’approcher. Elle portait une robe claire, des escarpins à petits talons et arborait un large sourire qui remplit Francisco de confiance. La voyant si belle, il se considéra très chanceux. Maria était accompagnée par son frère aîné, Natalio. Celui-ci prit part à la discussion puis resta le plus souvent quelques pas en retrait, alors qu’ils se promenaient dans le parc au milieu d’espèces exotiques.

La jeune femme avait un niveau d’instruction équivalent à celui de Francisco. Son père était issu d’une famille noble mais désargentée. Devenu cordonnier, il avait quitté sa femme et ses quatre enfants pour le nouveau monde et ses promesses de liberté, d’aventure et de richesse. Sa femme avait donc élevé seule leurs enfants. Malgré le profond ressentiment qu’elle éprouvait pour son mari et le mépris qu’elle lui portait, elle avait conservé une photographie de celui-ci. Elle avait accroché ce portrait… dans la salle d’aisance, indiquant à qui voulait l’entendre que là était sa place. Carlotta Sanchez n’était pas femme à pleurnicher sur son sort et sa seule expression de dépit, à supposer que le départ de son mari lui en ait inspiré, résidait dans la flopée de jurons aussi fleuris qu’imagés qu’elle avait l’habitude de prononcer à l’évocation du souvenir de celui-ci. Carlotta semblait unanimement tenir la gent masculine dans la description qu’elle faisait de son bon à rien de mari. Pour gagner sa vie, elle apprêtait chez elle, sur sa machine à coudre, des pièces de peaux qui servaient à la fabrication de chaussures. Elle bénéficiait également du soutien de sa mère. Celle-ci tenait un commerce lucratif, celui des charmes de ses pensionnaires. Au départ de son gendre pour l’Amérique, elle garantit à sa fille qu’elle ne manquerait de rien tant qu’elle n’aurait pas d’homme dans sa vie. Ainsi Carlotta se rendait régulièrement chez sa mère, tant pour la voir que pour recueillir les fonds nécessaires à l’entretien de sa famille. Elle avait veillé à ce que sa fille unique, Maria, reçoive la même éducation que ses trois garçons. Comme ses frères, celle-ci avait fréquenté le collège de la rue Ollerías. Malgré l’aide de leur grand-mère, chacun des membres de la fratrie avait dû, très jeune, contribuer à l’économie familiale. Ils avaient vécu avec la vision des situations de plus pauvres qu’eux, ce qui, en les inquiétant, les incitait à ne pas relâcher leurs efforts. Maria croisait ainsi le matin, les jeunes enfants que leurs familles ne pouvaient pas nourrir et qui attendaient l’ouverture de la « Goûte de lait ». Dans cet établissement public, les enfants étaient lavés, recevaient des soins pédiatriques et des aliments. Il jouxtait une pouponnière pour des orphelins. Régulièrement des nouveau-nés étaient déposés devant l’une des portes du bâtiment. Maria vivait à quelques dizaines de mètres, à l’angle de la rue du jardin des religieuses et de celle du rosier blanc.

La jeune femme s’ouvrait à Francisco sans réticence ; il leur semblait s’être toujours connus. Francisco était libéré d’un poids : il n’avait pas besoin de tenter de la séduire, il lui suffisait de se livrer naturellement. Ensemble, ils enchaînaient les sujets de conversation, futiles ou sérieux, sans interruption. Ils étaient avides de se découvrir et en oubliaient presque la présence de Natalio. Durant plusieurs jours Francisco ne se départit pas de son sourire.

Un soir de mai, alors qu’il avait vu Maria quelques heures auparavant, sans la prévenir Francisco se posta sous son balcon en compagnie de deux amis, dont l’un d’eux tenait une guitare. Francisco ne savait jouer d’aucun instrument ni n’avait de don pour le chant. Ses amis acceptèrent de jouer la sérénade pour lui. À peine avaient-ils entonné les premières mesures, que dans la ruelle les voisins sortirent pour jouir du spectacle. Rapidement chacun comprit à qui la sérénade était destinée. Les deux musiciens et le jeune prétendant se tenaient sous le balcon de la famille Lopez de Gamarra Sanchez, qui ne comptait qu’une seule fille. Maria, l’œil collé dans un interstice des lattes en bois d’un store, observa émue toute la scène, tandis que sa mère, passablement agacée, lui rappelait qu’il ne serait pas convenable qu’elle se montrât. Pendant près d’une heure, la petite troupe joua, animant la ruelle dont les riverains assistaient à l’officialisation impromptue d’une idylle naissante. Elle reçut des applaudissements, des encouragements et quelques quolibets, mais aucun signe ne vint de l’appartement des Lopez de Gamarra ; le store de la chambre de Maria resta baissé.

Francisco et Maria n’avaient décelé entre eux qu’une seule divergence. Le jeune homme était athée alors qu’elle était catholique. Cette différence de convictions leur parut secondaire, tant ils s’inspiraient une tolérance réciproque. L’évolution de la législation soulagea Francisco qui ne souhaitait pas se soumettre aux sacrements de l’Église. La nouvelle constitution avait posé le principe de laïcité de l’État. Elle affirmait également l’égalité des droits des époux au sein du mariage et le droit au divorce. Le 28 juin 1932, les Cortès adoptèrent une loi conférant au mariage un caractère civil. Francisco demanda la main de Maria ; il savait que désormais ils n’auraient pas besoin des services d’un curé pour célébrer leur union. Ils échangèrent leurs consentements le 10 septembre suivant. Maria avait vingt-deux ans et son mari quatre de plus.

La mariée était intégralement vêtue de blanc, de la coiffe aux escarpins. Une longue robe en satin couvrait son corps des épaules jusqu’aux pieds. Entre les manches de sa robe et ses gans qui remontaient sur la moitié de ses avant-bras, seuls quelques centimètres de peau étaient visibles, comme sous son cou, rehaussé d’un fin collier supportant un petit pendentif. Sur son bonnet en dentelle, une rose blanche cousue couvrait son oreille droite. Francisco portait des souliers vernis, un costume noir sur une chemise blanche dont un nœud papillon fermait le col. Sur quelques centimètres autour des oreilles jusqu’aux tempes, ses cheveux étaient presque ras, puis, peignés en arrière, ils prenaient de l’épaisseur sur le haut du crâne. Le repas de noces leur fut offert par l’un des oncles de la mariée, Juan Lopez de Gamarra Orozco. L’homme de 46 ans, petit et mince, portait une fine moustache. Il était le benjamin de la fratrie de huit garçons, dont le père de Maria était l’aîné. Cet oncle avait aussi brillamment réussi que le père de Maria avait échoué. Juan Lopez de Gamarra exerçait une double activité professionnelle dans la ville d’Antequera. Il y tenait un laboratoire de prothésiste dentaire, au numéro 7 de la rue Paco Aguilar. Il occupait également un poste d’auxiliaire médical, au sein de l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu. Maria éprouvait de l’admiration pour lui ; sa vie lui paraissait si passionnante. Il avait travaillé à Séville à l’occasion de l’exposition universelle de 1929. De la capitale andalouse, il évoquait avec émerveillement la place d’Espagne, en forme de demi-lune parcourue par un canal enjambé par de petits ponts décorés de céramiques peintes et entourée d’un palais en brique et en marbre, parallèle à la courbure du canal, flanqué de bâtiments et de tours reliés par des ailes devancées de péristyles, contre lesquels étaient enchâssés des bancs ornés de faïences représentant l’histoire des provinces du pays. Maria avait surtout été impressionnée par le récit du voyage que Juan avait entrepris dix ans auparavant à Cuba et surtout de l’escale qu’il avait effectuée à New York. Les films américains qu’elle avait découverts au cinéma lui avaient confirmé que les descriptions de son oncle, du gigantisme et de la modernité de cette cité, n’étaient pas exagérées. Il participait à entretenir les rêves de sa nièce ; ce monde nouveau, outre-Atlantique ou en Europe, paraissait moins inaccessible à Maria. Pour Francisco, le parcours de cet homme, lui rappelait qu’il se mariait à une jeune femme issue d’une famille noble, certes désargentée, mais qui avait encore offert à l’un de ses membres des perspectives impossibles à entrevoir pour les plus modestes. Ce sentiment était à la fois étrange et délicieux, ce d’autant que Francisco appréciait la personnalité de Lopez de Gamarra Orozco. Celui-ci partageait sa culture. Il ne l’étalait pas ostentatoirement comme un faire-valoir ; il en usait comme d’un révélateur des aspirations intellectuelles de son interlocuteur. De manière générale il faisait preuve d’une grande simplicité. Il partageait en outre avec Francisco le même engagement politique, bien qu’il occupât des responsabilités supérieures. Juan Lopez de Gamarra était influent ; huit mois auparavant, le 9 janvier 1932, il avait été nommé secrétaire du comité directeur de la section d’Antequera du parti socialiste. Il était proche d’Antonio García Prieto, élu député de la province, lors des élections législatives de l’année précédente. Francisco songeait que cet oncle par alliance pourrait peut-être dans l’avenir, à son tour, briguer de telles fonctions.

À la fin du repas, alors que certains convives s’étaient levés pour danser le flamenco, et qu’un autre chantait, un groupe d’hommes autour de Juan Lopez de Gamarra était en grande discussion, de part et d’autre de l’angle d’un bras des tables assemblées en U. Les journaux du matin annonçaient l’adoption par les Cortès de la réforme agraire et du statut de la Catalogne.

— La réforme agraire, ça ne nous concerne pas. Nous ne sommes pas des paysans !
— Détrompe-toi, répondit Juan Lopez de Gamarra, si nous réussissons la réforme agraire, ce sera demain le tour des industries, puis de toutes les grandes entreprises ! En distribuant les terres aux journaliers et en leur permettant de faire vivre dignement leurs familles par leur labeur, la République en fera ses premiers soutiens. Leurs enfants pourront être éduqués dans les écoles que nous créons ; le savoir va se diffuser et il sera plus facile d’entreprendre des réformes plus importantes.
— On ne va pas attendre que leurs enfants soient grands !
— Je ne l’espère pas. Nous devons créer un cercle vertueux qui répartisse la richesse entre tous et favorise le développement de chacun ; quand les premiers effets se feront sentir…
— La réforme est quand même très imparfaite ; on aurait dû exproprier tous les grands propriétaires fonciers sans indemnisation ! Ils se sont assez nourris sur le peuple pendant des siècles, pour qu’en plus on leur paie des terres qu’ils n’ont jamais travaillées de leurs mains !
— C’est ce que voulait le parti, mais il n’y avait pas de majorité pour ça. Il fallait compter sur l’appui des partis bourgeois et faire des compromis.
— Remarque que les grands d’Espagne ne recevront même pas une pésète ! Eux ils sont expropriés sans indemnisation pour avoir soutenu la tentative de coup d’État de Sanjurjo le mois dernier. Au final, ce salopard aura aidé à réaliser la réforme.
— Sois sûr qu’il n’a pas fait exprès ce bandit !

Les hommes interrompirent leur conversation quand les mariés quittèrent la salle, sous les applaudissements, les railleries et les vivats. Francisco emmena Maria dans son nouveau logement, rue Cobertizo del Conde1. Arrivés dans la chambre, Maria fut prise d’un fou rire : le lit nuptial culminait à près de deux mètres ; elle ne pouvait y accéder. Francisco, en maugréant contre ses amis, mais le sourire aux lèvres, retira avec l’aide de sa femme, les couches en excès. Ce fut leur première collaboration.

Le collège électoral de novembre 1933 augmenta de plus de six millions d’inscrits. Les femmes accédaient au droit de vote. Contrairement au scrutin de 1931, républicains de gauche et socialistes présentèrent des listes séparées. Les anarchistes de la CNT appelèrent leurs sympathisants à s’abstenir. Les partis de droite formèrent quant à eux une coalition, avec pour programme d’abroger les réformes de leurs adversaires. Le scrutin majoritaire de liste sanctionna la désunion ; la coalition antimarxiste l’emporta.

La campagne

En poussant la porte de l’échoppe, le 6 janvier 1936, Francisco entendit le tintement familier du grelot. Le magasin profond et étroit était empli de bocaux et de boîtes rangés sur des étagères en bois fixées aux murs. Dans la pénombre derrière le comptoir, son frère Rafael le salua et lui souhaita un bon anniversaire. En s’avançant vers lui, Francisco imagina l’attitude de leur mère si elle avait été encore là. Elle aurait contourné le comptoir et, lui serrant d’une main les joues pour qu’il se penche, elle l’aurait embrassé bruyamment, en ponctuant son étreinte d’un « Ay que tu es beau mon fils