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Je pris chacun des visages dans mes mains, caressai les cheveux, les joues que j’avais polies. Mes doigts me parlaient, les yeux m’agitaient le cœur, le souvenir pouvait se construire dans ma tête. Je pouvais mieux imaginer d’où je venais, de qui j’étais la synthèse, de quel amour j’étais né. J’imaginais, à voir le visage et les yeux, quelles avaient été les attentions de mon jeune âge, l’amour qui avait dû accompagner ma naissance, le bonheur du début. Je devinais la douceur que m’avait donnée une maman, ma maman, dont je faisais connaissance, enfin. Je ne pleurais pas, mais des frissons me parcouraient le dos. J’avais, sans le savoir, recomposé mon histoire.
Passager curieux de notre temps, boulimique de l’autre comme de l’art, la vie sociale et la politique,
Benoit Piedboeuf écrit dans le refuge intime du soir et de la nuit. Ce premier recueil de nouvelles rassemble des textes émouvants qu’il a sortis de son imaginaire, inspirés de ses rencontres et de ses expériences de la vie et de la mort. Ce premier tome en appelle d’autres.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Benoît Piedbœuf né le 6 avril 1959 à Musienéné (Nord-Kivu, Congo), est un homme politique belge wallon, membre du MR. Il est bourgmestre de la commune de Tintigny depuis 1999 et président provincial du MR pour la province de Luxembourg depuis janvier 2013, député fédéral depuis 2014 et chef de groupe MR à la Chambre des représentants depuis octobre 2019. Ce recueil de nouvelles est sa première publication en tant qu’auteur.
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Seitenzahl: 159
Veröffentlichungsjahr: 2021
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À Maxime, il doit savoir pourquoi…
… et à tous ceux que j’aime.
Michélé
La mobylette comme cheval de course, le cube-frigo comme garde-manger, me voilà lancé à la tâche de livrer giusto in tempo la commande du client affamé ou de celui qui, improvisant une fête, souhaite sustenter les convives tout aussi improvisés. Michélé est mon prénom et je suis livreur de pizza. C’est un revenu d’appoint qui me permet de payer mes études, j’étudie entre les coups ! J’étudie la gestion financière. J’aime ça, mais j’aimerais surtout « sortir de ma condition », comme on dit.
Mon père est un italien de la seconde génération, un « rital », aurait dit Cavanna, bon comme le pain. Son père avait vieilli comme la mine, et avait succombé asphyxié par le grisou. Papa en avait gardé le souvenir et l’émotion de la vie parcimonieuse, il nous a élevés à la dure, mon frère et moi, mais avec un cœur si grand, qu’on y a encore de la place et que l’on s’y sent bien.
Travailler, on sait ce que c’est, on sait que l’on doit et on ne se pose pas de question. Alors moi je bosse le soir pour livrer de délicieuses pizzas qu’un autre italien de souche façonne avec talent et amour du métier. C’est que, la pizza, c’est un patrimoine à entretenir, à célébrer, à partager ! Comment oser appeler pizza des espèces de pâtes élastiques emballées sous plastiques, avec quelques soi-disant légumes, sauce et fromage ?
Même pour une tomatina espagnole, on n’oserait en user !
Sergio me donne l’adresse et moi je livre, j’encaisse le prix puis je reviens, parfois avec una mancia qui améliore un peu la course…
Toutes les courses se ressemblent, sauf une. Celle de Maggy.
C’est une jeune femme, il paraît. Elle habite un appartement à l’étage d’un vieil immeuble. Mais comme il n’y a pas d’ouvre-porte électrique, ni d’ascenseur, ni de pipelette, et qu’elle aime nos pizzas, Sergio a la clef qui ouvre la porte de l’immeuble et qui me permet d’accéder à son étage. À chaque fois, le rituel est le même. Je frappe à la porte, une enveloppe glisse dessous la porte, il y a le compte juste, agrémenté de ma mancia !
Grazie mile, signorina ! Et puis, je m’en retourne.
Ah, j’oubliais ! Petite particularité, c’est la seule pizza livrée avec un cordon et un nœud aussi joli que quand la mama me laçait les chaussures avec deux belles boucles de tailles identiques pour que le pas soit joli. Petit, j’étais fier de ces souliers vernis aux boucles lacées, qui donnaient le signal d’un soin particulier, d’une élégance, d’un raffinement.
Au début, ayant l’habitude des facéties de clients, je ne me posais pas de questions, la mancia suffisait à éteindre mes questions. Mais ce cordon, cet échange à travers la porte, cela a fini par me « tarabuster », comme on dit !
Après des dizaines de livraisons, un jour, je n’y tins plus.
Après une livraison fidèle, après réception de l’enveloppe, je fis mine de repartir, claquai la porte du bas après avoir éteint la lampe de la cage d’escalier, et puis j’entrepris de remonter discrètement dans le noir jusqu’à apercevoir la porte fermée de ma cliente Maggy.
Très peu de temps après avoir retrouvé mon souffle, tapi dans un coin sombre de l’escalier, je vis s’ouvrir la porte, et, stupéfait, je vis s’avancer les roues d’une chaise roulante conduites par une jolie demoiselle aux cheveux blonds, bouclés, ébouriffés. Elle tenait en main une sorte de bâton armé d’un crochet, qui lui permit de passer dans les boucles, de soulever son repas et de rentrer en fermant la porte.
J’étais pétrifié, pas d’effroi ni de peur, simplement de la vision d’une réalité que je n’avais pas soupçonnée à une telle hauteur d’un bâtiment sans ascenseur…
J’avoue que mon imagination avait échafaudé une série d’hypothèses idiotes, d’une merveilleuse jeune femme en déshabillé vaporeux qui voulait garder, pour elle et pour son amoureux, la légèreté du moment. Mais là, je n’aurais jamais pu imaginer que les boucles avaient le côté simplement pratique de pouvoir saisir l’objet de son désir sans se pencher !
Je restai immobile un moment. Puis, reprenant mon souffle et mes esprits, je m’en revins, secoué, à mon port d’attache. Sergio remarqua mon émoi, le mit sur le compte de la fatigue et me conseilla de rentrer me reposer, en me payant le prix plein de ma soirée interrompue, pour m’encourager à continuer à étudier en travaillant.
Je poursuivis quelques semaines mes livraisons, en réfléchissant à la vie de Maggy, haut perchée dans un immeuble à escalier, sans possibilité de bouger. J’appris qu’elle était visitée par une tante qui lui apportait et reprenait du linge, du courrier, des magazines. Elle vivait normalement, mais à l’étage, sans sortir, jamais. Elle avait eu un accident en skiant, qui l’avait rendue hémiplégique, et vivait depuis dans son appartement où la vue était belle, certes, mais terriblement figée.
Tous les deux jours, je frappais à la porte, une enveloppe, poussée certainement par son bâton crochu, passait sous la porte, et puis je m’en allais…
Un jour, un soir plutôt, après une journée de cours faisant l’état du monde, je me sentais ouvert à une nouvelle solidarité. J’enlevai le nœud de la boîte et la posai en me cachant.
La porte s’ouvrit et la surprise de Maggy dans sa chaise fut totale. Désemparée, elle perça le carton avec son crochet, tenta de le soulever, mais il s’ouvrit et envoya sur le plancher l’objet de ses convoitises. Triste et en colère, elle s’apprêtait à rentrer pour appeler Sergio, mais je bondis : « Bonjour, Mademoiselle Maggy, je m’appelle Michélé, je suis votre livreur de Pizza, et aujourd’hui je voulais vous la servir moi-même. J’avoue que ce n’était pas la meilleure façon de faire connaissance, mais je n’ai pas trouvé mieux. »
Désarçonnée, elle recula vivement, mais n’eut pas le temps de refermer la porte.
« Ne me chassez pas, nous avons le même âge et je voudrais vous apporter des nouvelles d’en bas. Vous savez, même les bergers qui vivent en altitude finissent par redescendre avec leurs troupeaux pour reprendre des nouvelles de la vallée. »
Cette évocation de la montagne la radoucit dans ses craintes et sa gêne de rouler dans une chaise.
« Mmm… La montagne, je l’ai tant aimée », dit-elle.
« Puis-je entrer ? J’ai amené une deuxième pizza, puis du vin d’Italie, des olives, et de la sambuca, avec quelques grains de café ».
Le sourire qu’elle me fit, j’en frissonne encore, plusieurs années après. Son visage s’est ouvert. C’était comme si ses cheveux, ébouriffés toujours, éclataient un instant de lumière, c’était comme si le soleil changeait ses horaires de lever et entrait dans la pièce. C’était comme si la Belle au bois dormant avait reçu un baiser réveillant son palais endormi.
« Entrez, oui, maintenant que vous avez gâché mon repas, c’est justice de le réparer ! »
Elle mit elle-même le couvert, et les verres étincelaient de retrouver l’air libre. Elle se mouvait dans l’espace avec précision et rapidité. Je l’observais en souriant, elle avait l’air de revivre.
« Alors, c’est vous, le livreur de pizza ! Je vous imaginais plus vieux, plus gros, en tablier bleu… Et vous êtes jeune, mince, souriant, blue-jean et basket. Je suis heureuse de m’être trompée. »
Olives, nero d’avola, pizza, nero d’avola, et puis sambuca avec des grains de café ! Sergio m’appela pour voir si je n’avais pas eu un accident… Je lui répondis : « Juste une pause sentimentale. »
Je ne vis pas son sourire à lui, mais je devine qu’il dut être ensoleillé.
« Buenanotte piccolino ! »
À l’évocation de « la pause sentimentale », je sentis Maggy comme s’éveillant d’un long sommeil, pas sûre qu’elle n’était pas dans un rêve. Elle voulut mettre un peu de musique pour prolonger ce moment, et me demanda si j’aimais aussi l’opéra italien. J’avouai mon amour de l’opéra, spectacle total de musique, de décors et costumes, de voix sublimes. J’évoquai des moments célèbres et elle me choisit La Traviata de Verdi qui, sans qu’elle ait pu le savoir, était une de mes préférences, de la première à la dernière note.
Je lui expliquai qu’au début cet opéra ne fut pas bien accueilli par le public, déconcerté par le côté intimiste de l’œuvre. Mais, très vite, tout le monde adopta cet opéra magnifique, si souvent joué aujourd’hui.
L’évocation de Violetta qui s’éteint lui arracha la confidence qu’elle avait pensé mourir après son accident. Mais que le courage des paraplégiques lors de son hospitalisation lui avait insufflé une volonté de vivre. Sa pension ne lui permettait pas de grosses dépenses et ce fut la raison du choix de son logement en hauteur, pas cher, mais qui réduisait sa liberté. Deux années déjà à limiter à son imagination la sensation du temps qu’il fait, de la pluie sur la peau, du souffle du vent. Deux années d’une vie devenue virtuelle.
***
Michélé se rendait compte du bonheur d’être libre, il se résolut à faire changer les choses. Déjà, il la persuada de le laisser entrer livrer dès aujourd’hui et de ne plus lui donner de mancia. « Mon pourboire sera de vous voir sourire. Voire même de te voir sourire : après tout, ce soir nous ne sommes plus étrangers, je peux te tutoyer ».
« Si, si, il mio amico ! ».
Il partit sur ce nouveau pacte d’amitié, non sans avoir posé ses lèvres sur la fine et jolie main qu’elle lui tendit.Plusieurs semaines s’ouvrirent sur une découverte mutuelle, sur une évocation du temps, du vent, de l’odeur de l’air, du chant des oiseaux là-bas en bas, dans les parcs qui s’éveillaient de perce-neige, de crocus, de narcisses ; du printemps qui s’agrippait aux bourgeons naissants et du soleil qui réchauffait les visages, allégeait robes et chemises, libérait la respiration contenue durant ces longs mois sombres de l’hiver.
« La semaine prochaine sera ensoleillée, les températures devraient atteindre doucement les moyennes printanières », annonça un Denis enjoué et canaille, suggérant que mai n’était plus très loin et qu’il fallait que se libèrent les demoiselles, cheveux au vent, en portant les couleurs vives du renouveau lumineux.
Michélé décida d’être audacieux et demanda à Maggy de porter des couleurs vives pour dimanche, ce qu’elle fit sans hésiter, n’ayant plus eu cette idée depuis bien longtemps. Rien, dans son quotidien de bocal, ne commandait un éclat particulier. Elle parvint à ranger un peu ses cheveux en bataille et retrouva, au fond d’un tiroir, de quoi donner à son visage comme des airs de sortie.
Il sonna à la porte pour l’avertir, grimpa les escaliers quatre à quatre, puis, déboulant sur le palier où elle le guettait, lui prit la tête entre les mains et posa un baiser sur son front pour la complimenter sur ses couleurs. Elle souriait sans savoir qu’il était un peu fou, il l’agrippa avec force, la souleva de sa chaise, et n’écoutant pas ses cris, l’embarqua dans ses bras en prenant garde de ne pas la cogner partout.
Son régime de pizza l’avait laissée légère et il put la descendre jusqu’en bas, et là, surprise, il avait troqué sa livreuse de pizza contre un side-car de collection que Sergio bichonnait jalousement.
« Tu es si gentil et courageux Michélé, que si un jour tu le veux, je te prêterai mon destrier « Babieca », si tu me promets de le tenir comme si tu faisais une équitation américaine : douceur, patience, maîtrise absolue, tout en finesse ».
« Votre taxi est avancé, Mademoiselle » : il l’assit dans le panier. « Voici une veste, une couverture, un casque et des lunettes. Respirez donc à plein nez, goûtez le soleil sur votre peau, et surtout… Fais-moi ton joli sourire ! »
Il conduisit à travers champs et bois dès la ville quittée, la mena par monts et par vaux, et voyait au fur et à mesure ses traits s’apaiser, s’émouvoir, sa respiration se faire profonde. Il ne savait pas où tout cela l’amènerait, mais il savait que rien ne pourrait jamais plus être comme avant.
Il ne savait pas, il n’avait jamais su, si on dispose de sept vies, mais il se dit que, vraiment, la vie est si forte que l’on peut renaître plusieurs fois, si l’on veut bien s’en donner la chance, ou si l’on peut en donner la chance à ceux que l’on aime…
Léon
Avec son costume râpé, ses chaussures évasées, aux lacets surannés ; avec une allure de mélancolie indéfinissable, chaque matin, comme par habitude ou comme un rituel, à moins que ce ne soit pour l’odeur qui s’échappe de la cave du boulanger, rappelant que le matin fait suite au refroidissement des fours de cuissons, Léon s’en venait à la boulangerie chercher une petite miche de pain. La vendeuse avait l’habitude de son regard un peu vide, dont pourtant les yeux semblaient d’une profondeur infinie ; elle avait l’habitude aussi du geste de ses mains fouillant ses poches, jusqu’au dernier centime disponible, comptant et recomptant pour arriver au prix de sa pitance.
Il n’y arrivait pas toujours… Et rendait nerveux ceux qui, entrés dans la boulangerie, voulaient s’en aller vivement, travailler, prendre le bus, ou rentrer de la nuit pour trouver le sommeil difficile du nuitard éreinté. Après vaine recherche des centimes manquants, il ponctuait, dépité : « Je passerai tantôt ». Et, bonne comme le pain, la vendeuse opinait pour ne pas reprendre de ses mains à l’hygiène tabagique, cette miche qui lui assurait de survivre. Elle lisait sur son visage toute la fatigue de la perte d’une vie plus glorieuse, d’un passé révolu, et cela l’inclinait à la mansuétude.
Souvent, sans doute par hasard au début, juste derrière lui, un étudiant arrivait pour acheter des couques au beurre, des croissants et pains au chocolat, pour agrémenter des moments de pauses de sa longue journée à l’école. Il ne payait pas avec de gros billets, le compte était toujours juste, ce qui lui valait le sourire de la vendeuse. Il travaillait souvent le soir, pour s’assurer un niveau de vie correct, que ses parents ne savaient garantir en plus des frais d’hébergement et de transport. C’est que, c’est cher, la vie aujourd’hui.
Témoin plusieurs fois de la gêne de Monsieur Léon, il hésitait à commander trop vite, un peu honteux, lui, de remplir un sachet de fine boulangerie. Quelques fois, il fut tenté de compléter le paiement de Léon, mais craignant d’ajouter à son embarras, il se retint. Les autres clients auraient sûrement trouvé ça idiot. « Chacun pour soi ! »
Il se demandait qui était cet homme et, n’y tenant plus, un jour que l’école faisait relâche, il se leva quand même, alla à la boulangerie et sortit derrière lui. Il le suivit de loin, qui cheminait lentement, perdu dans ses pensées, sans saluer personne. Après quelques centaines de mètres, il rentra dans le parc Félix Hap.
Un joli coin de verdure que garnissent les vestiges d’un passé de bourgeois, notaire et maire : des bouts d’un ancien château, une écurie, un étang et une belle orangerie. Tout cela au milieu de la ville.
Il le vit qui s’asseyait sur un banc, seul. Il le vit qui découpait la moitié de sa miche, pour égayer le matin des oiseaux, que les arbres centenaires hébergeaient.
Après ce partage de frère, il marcha les quelques mètres qui le séparaient de sa petite maison, qu’une clématite à fleurs rouges rendait sympathique, pittoresque. Pas bien riche, mais coquette, un vieux vélo posé devant.
Chaque fois que l’occasion se présenta, l’étudiant fasciné suivit Léon, pour chaque fois découvrir le même rituel. Les oiseaux étaient ses amis, se posant sans crainte sur le sol, pour partager ce moment de complicité, seuls à seul, avant que ne s’anime, de cris d’enfants ou de rires d’amoureux, ce parc devenu accessible à tous. Autrefois, le maître des lieux l’ouvrait au public, quelques heures par semaine seulement.
Il avait remarqué que, souvent, Léon fouillait les bords du chemin, et dans le parc les pelouses qui accueillaient souvent ceux-là qui voulaient respirer. Il devina qu’il était en recherche d’une pièce égarée ou d’une vidange consignée, pour trouver quelque argent.
Ému par le bonhomme et son colloque d’oiseaux, ému par ses recherches, l’étudiant au cœur généreux se résolut à perdre de temps en temps, le prix d’une couque ou d’un croissant, sur le chemin de Léon. C’était pour lui, à sa façon, un mini « resto du cœur » pour Léon et ses oiseaux. À la mesure de ses moyens.
Les oiseaux, lui aussi, il les avait toujours aimés, trouvant dans leur compagnie le sourire du matin et l’agitation du soir, avant que le soleil ne se couche, quand une sorte de meeting s’organisait dans le lierre de la cour de la maison de ses parents. Ce brouhaha se coupait net, soudain, et le silence annonçait le sommeil.
Quant à Léon, il ne savait pas quelle avait été sa vie, mais son calme, qui semblait philosophique, lui inspirait le respect. Un homme qui nourrit les oiseaux en partageant son propre pain, c’est un peu de François d’Assise qui accompagne un moment un peu hors du temps… Un moment de calme passager.
Ainsi en fut-il tout le long de ses études, finalement, de boulanger ! Cette odeur, cette dégustation, ce sens du pain quotidien, ce partage, tout cela l’avait convaincu d’entrer dans le cheminement de l’art du pétrin. Il aimait à répondre, à qui lui demandait de ses nouvelles, qu’il était dans le pétrin, suscitant un intérêt réel ou méchamment curieux, comme toujours avec les gens qui cherchent dans le malheur des autres de quoi se consoler des imperfections de leur vie.
Il avait acquis le savoir, il se fit apprenti dans la boulangerie même qui avait nourri ses narines et papilles, et celles de Léon.
Las, le métier est beau, mais l’installation coûte cher. Il travailla donc pour les autres, un peu partout d’abord, donnant, par son art et son savoir-faire, du plaisir aux gens.
Mais, empreint de ses émotions initiales, c’est non loin de ce parc qu’il revint travailler, et façonner pour Léon une miche « royale », qu’il lui offrit tous les jours, accompagnant sa poignée de main d’un « pour vos œuvres » énigmatique, qu’eux deux seuls comprenaient.
Ils avaient en effet fini par faire connaissance, et l’étudiant lui avoua un jour que les pièces égarées du Petit Poucet étaient les siennes. Ce qui fit sourire Léon, sans paroles, mais d’un sourire et d’une profondeur d’yeux, qui valaient tous les mots.
***
Quelques mois plus tard, un jour, Léon ne vint plus, et l’on apprit que des amoureux, passant par-là, l’avaient découvert endormi de sa vie, assis contre un arbre, entouré d’oiseaux. Il garda de lui une aura de sagesse et de bonté. Il était triste, mais certain que Léon à son tour avait pris son envol, dans le courant de vie qui passa le cueillir.
Bien plus tard, un monsieur très austère, tiré à quatre épingles, s’en vint à la boulangerie lui demander si c’était bien lui l’étudiant que Léon connaissait et qu’il avait décrit dans une longue lettre déposée à son étude. C’était un notaire, qui l’invita à venir lui rendre visite après son labeur, pour prendre connaissance de la lettre déposée pour lui.
Nettoyé de farine, il s’en fut chez l’homme de Loi.
Cher petit,
Je ne t’en ai rien dit, mais ma vie fut rocambolesque : musicien, chanteur, danseur, j’ai, comme on dit, roulé ma bosse, pendant longtemps, allant de succès en succès. J’ai eu une famille, une femme, un fils, Jean-Philippe. Un jour, comme pris d’ivresse, je partis courir le monde, sans les abandonner, mais en les voyant moins. J’envoyais de l’argent, mais qu’est-ce que l’argent si le cœur n’y est pas ?
Ma femme s’est éteinte, prématurément, emportée par une maladie longue et pénible, comme on dit. Mon fils fut recueilli par la famille, et j’ai continué à l’aider de loin. Il fit aussi son chemin dans la musique, et réussit une belle carrière. Je lui écrivis souvent, sans lui avouer que j’allais très mal et que le succès s’était éloigné de moi, me jetant dans la misère. Jamais je ne voulus lui demander de l’aide, un peu honteux de l’avoir laissé grandir tout seul.
Il est mort il y a peu de temps, très riche, adulé de son public, entouré de femmes et d’enfants qu’il avait aidés, plus que moi je ne l’avais fait pour lui. Il leur a donné, à tous, le moyen d’être eux-mêmes grâce à lui, et pas de devenir eux-mêmes à cause de lui, comme je le fis.
