Petits pavés d'Enfer - Paul-Henri Jaulin - E-Book

Petits pavés d'Enfer E-Book

Paul-Henri Jaulin

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Beschreibung

Jaserie villageoise, caprice mondain, individualisme forcené, ambition folle et trahison, autant de petits vices masqués de bonnes intentions, autant de petits pavés qui tracent, pas à pas, à travers l’histoire, la voie de l’enfer des hommes. Cinq contes et nouvelles qui remontent ici l’escalier du temps, degré par degré, de la médiocrité contemporaine aux passions médiévales et jusqu’au mythe originel d’une humanité déchue de ses rêves.
Un recueil qui explore la conscience et lève le rideau sur le spectacle du mal qui l’entache, du mal qui cherche à se justifier, se voile la face, s’enfouit dans les ténèbres de la tiédeur, s’efforce à demeurer anonyme. Un mal qui d’une scène à l’autre tient pourtant le premier rôle, malgré ses divers apprêts, malgré la déclinaison des décors, malgré l’espace et le temps. Des campagnes sinistrées aux palais princiers, de la métropole moderne aux chevauchées des grandes légendes, il demeure, d’un récit à l’autre, le seul et unique personnage principal. Et il jette les cinq pavés dans la mare du cœur humain, y remuant les remous déchirants, salutaires peut-être, du remord.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Paul-Henri Jaulin enseigne les lettres modernes en Pays Nantais. Passionné de littérature médiévale, son écriture ménage un espace entre la réalité et le mythe, entre l’éveil et le rêve, lieu d’épanouissement de la légende et du conte. Lieu de l’enchantement du monde par les lettres.

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Seitenzahl: 148

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Paul-Henri JAULIN

Petits Pavés d’Enfer

Nouvelles

Cet ouvrage a été composé et imprimé en Francepar Libre 2 Lire

www.libre2lire.fr – [email protected] Rue du Calvaire – 11600 ARAGON

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

ISBN Papier : 978-2-38157-084-6ISBN Numérique : 978-2-38157-085-3

Dépôt légal : 2020

© Libre2Lire, 2020

I. Finalement

Le Conte de l’auberge sans nom

« Les marâtres font déserter les villes et les campagnes, et ne peuplent pas moins la terre de mendiants, de vagabonds, de domestiques et d’esclaves, que la pauvreté »

La Bruyère, Les Caractères, 1688.

Une fois encore vous feignez la lassitude alors que je n’ai pas même ouvert le bec trois fois de toute cette pathétique soirée. Vous affectez la malaisance et feignez d’être incommodés par mon verbe comme s’il s’agissait des ragots d’un vieux radoteur. Mais je vais vous soulager de votre duplicité inconsciente. Hé oui ! Vous vous persuadez vous-même de l’importunité de mes histoires, mais dans le fond, vous crevez d’envie à l’idée de vous distraire un peu. Allons donc. Vous pouvez bien l’avouer : vous vous ennuyez. Tous les soirs le même comptoir et toujours la même vie. Une vie sans forme. Le boulot, la route, le godet et des nuits sans rêves. Vous avez beau jeu de meubler tant que possible le gros silence de cette auberge sans nom ! Tous les soirs le même besoin de vous retrouver, tous les soirs ce chaleureux instinct grégaire et cette même évidence : vous parlez pour ne rien dire. Parce que le partage de vos afflictions respectives que vous êtes venus chercher vous dévoile le grand ennui, mot qui ne se dit pas, mal qui ne s’avoue pas. Alors bas les plats propos et écoutez plutôt le mien. Pour sûr, ça n’est pas une leçon de morale. Pas plus qu’une belle histoire. Pour peu édifiante qu’elle soit elle a au moins le mérite de m’être arrivée. Vrai ! Et puis voyez vous-même comme vous n’avez rien d’autre à faire que d’écouter. Et ne fais pas semblant de partir mon gars, je sais que tu n’y tiens pas plus que ça. Voilà, prends-toi un verre et rassieds-toi. Oui juste un si tu veux. Bien.

C’était une fois que j’allais à Kerlande. La première fois que j’y allais. Oui, c’est bien normal que ça ne vous dise rien. À moi non plus ce nom ne m’évoquait rien avant que je ne m’y aventure.

C’était un vieux village perdu dans la campagne. De grands bois l’efflanquaient et un ru y courait. Comme dans tous les villages dignes de ce doux nom, la moitié des bâtisses s’éboulaient lentement. Le clocher vétuste d’une chapelle sans âge y sonnait, semblait-il, quand il lui semblait bon. J’y vins un soir de brume, quand les nappes blafardes égarent les layons. Chemins perdus, je m’apprêtais à renoncer, quand la cavée s’ouvrit sur la garenne où les baraques affleuraient de la boue. Une trentaine de tas des pierres échafaudés en murs branlants. Kerlande se trouvait à sept kilomètres de son bourg.

J’eus tôt fait de couper le moteur et de garer ma carcasse au flanc d’une parcelle. Une charrette obsolète, d’un âge oublié, entravait l’accès au patelin. Un peu étonné, je hissai mon sac sur mes épaules et contournai ainsi l’obstacle pour entrer dans ledit village. Il semblait qu’une fête agitât cette frairie fantomatique. Des gaillards hirsutes et des femmes pâles s’égaillaient entre les baraques aux contours indécis, gondolant leurs lignes au gré des affalements de la pierre. S’égailler est d’ailleurs un grand mot, comme celui de fête au demeurant. Les silhouettes déambulaient d’une maison ou d’une grange à l’autre, parfois titubant, parfois somnolant, toujours nonchalamment, circulant des couloirs de ruelles aux portes grandes ouvertes de chacun des foyers. Chacun me toisait avec suspicion, pétrifiant ses mouvements en braquant son regard au-dessus de son gobelet, dans ma direction. Comme je traversais le petit pont, le toit de l’ancien lavoir, soutenu par une forte ossature de poutrelles, formant comme des halles où des tables se trouvaient posées sur des tréteaux, me couvrit de son ombre. Mon apparition suspendit les conversations sur un silence déconfortant. J’allais tourner les talons pour rompre le malaise quand une voix m’interpella :

— Hé le vagabond ! Ne fais donc pas fi de mon hospitalité !

Je me retournai pour découvrir que le bonhomme qui m’avait apostrophé s’était levé de sa chaise en me tendant un verre. Il émanait de lui un sentiment de puissance. Une force colossale se nouait sous sa chemise en muscles proéminents. Gueule fendue et barbe rousse, front bosselé et dégarni, le jeune colosse souriait de toutes ses dents grises et déchaussées. Un regard bleu profondément honnête illuminait cette stature difforme, qui peinait à contenir ses lignes paysannes dans son frac suranné.

— Dame ! Ce n’est pas tous les jours qu’on marie l’Onenne.

Ladite Onenne, en robe simple et immaculée, couronnée d’un chapelet de roses qui détonnait dans les couleurs lugubres de cette soirée grise, me sourit ingénument. Discrètement assise auprès de son massif époux, elle brillait autant par sa beauté délicate et fine que son mari en était dépourvu. J’aurais dû me douter à entendre ce nom, qui m’évoquait vaguement une sainte obscure, princesse devenue pauvresse par humilité, fée des cygnes, ou des oies, qu’un présage de mauvais augure se profilait d’office autour de l’épousée.

Le franc gaillard de marié bouscula sa tablée pour m’y tailler une place. Je n’eus pas le temps de trouver une excuse qu’une pleine pinte se trouvait déjà plantée dans ma main et mon cul sur une chaise, révérence parler.

De l’autre côté de la table, les deux quinquagénaires impeccablement mis, et qui devaient être les parents de la belle, roulèrent des yeux désabusés à voir cet inconnu débraillé, aux vêtements humides, prendre place en face d’eux. Les conversations reprirent heureusement pour soulager mon malaise.

— Tout compte fait ma chérie, c’est une bonne chose que tu aies choisi un mariage dans l’intimité. Je n’aurais absolument pas vu nos convives s’accommoder à… ce type d’ambiance, insinua la généreuse bourgeoise dans son accent précieux.
— Oh mais madame, vous savez bien que nous aurions pu convoler nos noces par chez vous ! La coutume du pays veut que la paroisse de la mariée accueille la cérémonie. Et, moi, la coutume, c’est sacré…
— Je ne pense pas, mon… gendre, que tes… amis, se seraient sentis à leur aise à Escoublâh. La Baôle n’offre pas l’atmosphère de votre hameau.
— J’y reviens encore, rebondit le père, mais il faut que j’insiste là-dessus. Yan, ton métier de… bûcheron, ne te permettra jamais d’entretenir convenablement Onnene. Vous devez quitter ce village et trouver un emploi ailleurs. Comprenez qu’il serait assez indécent que je vous garantisse moi-même une aide financière. Le monde ne fonctionne pas ainsi et…
— Merci mais je ne compte ni sur vos avoirs ni sur vos conseils. Onenne décidera de notre avenir un point c’est tout, répliqua le géant irrité.
— Vous savez bien, ajouta sa jeune épouse dont la peau diaphane s’empourprait au niveau des joues, vous savez bien que nous avons peu de besoins et que cette vie nous conviendra parfaitement. Parlons d’autre chose voulez-vous ?

Je m’aperçus bien vite qu’outre les amoureux, seul le recteur adoptait l’enthousiasme de circonstance. Dans sa soutane noire, ce curé jovial brandissait sa pinte de bière en bénissant le Ciel pour ce jour que lui seul semblait considérer comme heureux.

— Un nouveau foyer catholique pour ma paroisse, c’est toujours une nouvelle enivrante à faire chanter les anges du bon Dieu !

Nos mariés riaient de bon cœur. Les autres manquaient visiblement d’entrain. Je m’enquis discrètement auprès de Yan sur l’identité de ses parents.

— Mes parents ? Je n’en ai jamais eu. Mon seul père depuis toujours, c’est monsieur le recteur Kozh que voilà.
— Tu es bien mon seul sacristain, fiston…
— Encore un passe-temps qui nourrit son homme, grogna de nouveau la mère en roulant encore une fois des yeux dans ses orbites soulignées au mascara.

C’en était trop pour moi. Je trouvai une excuse pour m’éclipser, en demandant une adresse où loger pour la nuit, avant de joindre le bourg au matin.

— Chez la Perrine. Tiens, juste de l’autre côté du pont, m’indiqua le géant.
— Mais, monsieur, vous pourriez bien venir demain à la cérémonie ? Nous nous marrions sur les dix heures. Aujourd’hui, c’est seulement le mariage civil qui a eu lieu. Vous n’avez encore rien raté de la fête… faites-moi cette joie, je vous en prie !

Je voulus dire non mais ma langue répondit oui, déliée sous le regard entier, tendre et charmant de la fiancée. Je m’en mordrai les doigts pour toujours.

En partant, le curé me saisit le poignet à la dérobée et me souffla à l’oreille en désignant, d’un coup de menton, une silhouette qui se cachait dans un coin d’ombres à l’entrée du pont :

— Celui-là va essayer de te causer mon garçon. Ne lui réponds pour rien au monde.

Il me lâcha. J’allai vers le pont.

Sitôt que je m’y fus engagé, l’ombre du fameux gaillard m’emboîta le pas, son affreux marcao noir lui traînant aux pattes.

— Alors ? Frappé d’interdit par le curé de campagne ? C’est ça ?

Je ne répliquai pas. En me retournant, je découvris une marle trogne, un gros museau rougeâtre sous un chapeau aux larges bords, deux manches s’évasant sur deux poches, deux gros gaudiauds et un large sourcil dont l’arcade parodiait symétriquement la plissure d’un sourire madré. Une tête presque chenue.

— Vrai que je les bouffe, moi, les curés !
— Et pourquoi ça ?
— Ça y est ! Il a causé ! L’excommunication n’est plus très loin !
— Qui donc êtes-vous ?
— Le diable !

Et il partit d’un rire tout à fait malaisant, avant de reprendre :

— Sylvain Malin ! Pour vous servir ! Vous allez à la régalade chez la Perrine ? C’est cela ?
— Je compte me coucher tôt…
— Pas avant de baiser un coup de gnôle ! C’est mon office de mettre à l’aise les braves gens. J’emploie toute mon énergie à satisfaire leur plaisir.

Et le bonhomme, puant à souhait, me saisit à bras le corps et m’entraîna, bon an mal an, jusqu’à la porte de l’auberge.

D’auberge, la pièce obscure n’avait pas l’allure. Il s’agissait plutôt d’une arrière-cuisine, où une trentaine de femmes aux visages clos et de bonhommes aux allures de camionneurs s’entassaient autour d’une demi-douzaine de tables, sur fond des éclats rouges d’un feu mourant dans l’âtre.

Mon diable de compagnon investit aussitôt une table vide tandis que je m’approchais de la planche qui servait de comptoir.

— Vous êtes d’où vous ? 
— De pas bien loin.
— Bon.

La fille qui m’avait interpellé devait être la fameuse Perrine. Un joli bout de fille, chemise flottante enserrée sous une ceinture de vacher, moulée dans un pantalon planté dans deux bottes délavées. Un visage fatigué surtout, et grave.

— Vous proposez vraiment la nuit ?
— Eh bien oui.
— C’est que votre maison n’est pas vraiment grimée en hôtel.
— Il faut bien arrondir les fins de mois, alors oui, on loge les voyageurs. Notez que ça n’arrive pas tous les quatre matins, mais avec trois marmots et un mari en ferme, je ne crache pas sur leur portefeuille quand ils se pointent. Et oui… c’est pas drôle tous les jours la vie. Pensez bien qu’on l’a décroché, nous, le gilet jaune.
— J’entends bien.

Je réservai la chambre, commandai à manger, et m’installai à table, avec une pleine pinte. Loin de vouloir sortir son porte-monnaie pour me payer la gnôle promise, Malin me demanda même de lui en avancer une. Je fis mine de n’avoir rien entendu, il me regarda avec un sourire étrange.

Quand je vois pétiller les bulles dans l’orbe du verre de ce soir, me reviennent les conversations qui bouillaient autour de celui d’alors, comme des malédictions autour d’un chaudron.

— Très glauques ces noces, maugréait un brave aux bottes encrottées.
— On s’ennuie ferme, répliqua une sexagénaire échevelée. Il manque quelque chose. Ces godailles ne viennent pas comme on les attendait. Je sens bien que le bal final ne sera pas celui de Cendrillon. Dame ! Déjà ça commence bien mal quand la princesse décide de se faire souillon. Ce n’est pas naturel. Les choses marchent à l’envers dans ce mariage.

Ce fut mon diable qui prit alors la parole, depuis son coin d’ombre, après un petit ricanement étouffé.

— Allez-y ! Dites-le donc ce qui vous chagrine dans le fond de vos caboches. Ce n’est pas la joliette, ça non !
— Mais qu’il se taise celui-là, grogna un paysan.
— Regarde-moi la vieille, susurra Malin. Voilà ! Alors, dis-moi que tu ignores ce qui cloche.
— C’est lui qui cloche.
— Bien !

Une jeune femme alluma sa cigarette, rumina sa réplique sous le sourire narquois qui tirait sur ses lèvres, et cracha :

— Quel gâchis… Il est laid comme tout, elle, belle comme une déesse. Ça devrait pas se voir ce genre de bizarrerie. Avec sa gueule d’ange, j’aurais crocheté autre chose que cette trogne de Quasimodo.

Un gros ricanement voilé secoua l’assemblée des gaillards. Je me surpris moi-même à m’interroger sur l’énormité du mésappariement de ce couple.

— Est-il vrai qu’il ignore tout de ses parents, le marié ? intervins-je alors.

Tous les regards virèrent dans ma direction. Personne ne répondit, chacun haussant des épaules pour signifier, ou simuler, son ignorance.

— Ah… Je vais te le dire moi, déclara alors la Perrine. À ce qu’on dit, il est le fils de la vieille Morgue. Une vieille chouette qui vivait dans une cahute malpropre en forêt.
— Baliverne !
— A oui ? Et comment donc voudrais-tu prouver le contraire ? défia la Perrine en toisant son contradicteur 
— Qui était cette Morgue ?

La sexagénaire m’interpella alors, cigarette au bec, tira une bouffée et prit la parole :

— Morgane Dahut, mon gars, il fallait s’en défier. Une vraie gourgandine qui tapinait au fond de sa cabane. « La dame des bois », que l’appelaient les gars qui laissaient leurs âmes au fond de sa forêt. Dans le temps, on racontait à nos gamins qu’elle était reine des Korrigans, qu’elle nourrissait ces petits démons qui protégeaient son coin de selve. Le recteur disait même, au sermon de la messe, qu’elle avait un grimoire à ragots. Elle écrivait dans ce grimoire et tout se passait comme elle l’avait écrit, et les gens en jasaient pour un an. Il ne fallait pas se la mettre à dos si on ne voulait pas qu’elle nous prescrive une colique, du fond de son grimoire. J’en connais plus d’un qui a filé chez le prêtre exorciste pour avoir sali son fond de culotte après ne l’avoir pas saluée, la garce. Mais il est advenu plus grands malheurs au village que ces farces. Des histoires si sordides qu’elles ne peuvent qu’avoir été soigneusement écrites à l’avance par une main malveillante.

Comme mon sourire trahissait mon amusement à entendre ces sornettes, chacun me dévisagea avec une moue réprobatrice.

— Et vous savez, intervint mon grand diable, qui, dit-on, elle aurait épousé ?
— Le Malin, souffla la Perrine, sans parvenir à réprimer un frisson.
— Voilà ! reprit mon compagnon puant. Imaginez bien que le marié du jour peut bien être mon gamin !

Et le type s’emporta dans un rire gras et tonitruant.

— Et… elle est morte cette Morgue ?
— Et enterrée, à la chapelle où aura lieu le mariage demain.
— Je suis un veuf éploré ! s’amusa Malin. Il faut que je me remarie ! Et justement, la fraîche petite fiancée, j’en aurai bien fait mon affaire !

Une telle effronterie me retourna l’estomac, et mon grossier bonhomme me retourna un sourire jouissif quand il sentit que la colère m’envahissait.

— Avouez, messieurs, que chacun d’entre nous aurait bien passé l’anneau de la belle à son propre doigt ! reprit-il, comme pour se dédouaner.

Tous les hommes levèrent le nez au plafond, évaluant ce songe, se demandant s’il venait de leur venir ou s’il dormait en eux depuis longtemps. Je pris moi-même conscience, non sans perplexité, que je me trouvais également effleuré par ce rêve douteux.

C’est sur cette torpeur onirique que l’établissement se vida peu à peu et que je finis par rejoindre ma couche.

Mais enfin je le sais pertinemment ! Vous voulez vraiment savoir ce que je musardais dans ce village perdu ? Moi qui pensais que mon récit suffisait en lui-même à mériter votre attention… Mais enfin, pour vous empêcher d’inculper mon histoire pour invraisemblance, sachez que j’étais envoyé par là-bas pour une affaire de cadastre. Je devais reprendre les mesures d’un terrain avec le mandat du juge suite à un obscur litige de propriété. Satisfaits ? Bon, je reprends.

Le lendemain, la cloche de la chapelle me secoua hors de mon sommeil. Peu enclin à l’écouter, je demeurais dans mon lit, peu pressé de rejoindre une cérémonie qui, somme toute, ne me concernait pas. Ce fut la Perrine qui m’y contraignit en martelant ma porte pour signifier mon retard.

J’enfilai le costume que mon Malin, un homme pas si mauvais bougre que cela en fin de compte, m’avait fait porter pour l’occasion. Dans le miroir, je convins plaisamment que cet accoutrement me seyait bien davantage qu’il ne devait le faire pour ce plouc baragouineur mal dégrossi.

J’arrivai à la chapelle. En retard évidemment. La messe avait commencé et je me taillai une place sur les bancs bondés de rombières, aussi bigotes que commères.

La fraîche fleur de mariée irradiait de toute sa beauté. Inutile de vous dire que pas une prière n’émergea de ma bouche. Je profitais allègrement de ce tableau… esthétique. Le décalage entre les formes parfaites de la jeune fille et la massivité du géant était déconcertant. Il était bien vrai que le gaillard avait tout d’un ours cabossé. C’en était presque…

— Révoltant hein ? m’interrogea à voix basse Sylvain Malin qui se trouva alors juste derrière moi sans que je ne me fusse rendu compte de rien.