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Chez un éditeur, à Pôle emploi, au café, dans la rue, au théâtre, chez le médecin, aux pompes funèbres... dans cette succession de sept scènes courtes, tout est comédie, tout est possible, et l'être humain doit composer avec l'absurdité et l'ironie de sa condition.
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Seitenzahl: 54
Veröffentlichungsjahr: 2020
« L’existence de la mauvaise foi prouve
que la foi n'est pas une croyance
forcément bonne. C’est rassurant. »
Jean-Michel Ribes
6 000 signes
La stagiaire
La Grand-Place
La répétition
Aux pompes funèbres
Une consultation pour rien
Au théâtre
Personnages
Elle, l’éditrice
Lui, l’auteur
Simon, l’assistant
Les deux comédiens sont assis, elle derrière le bureau, lui devant. Elle lit un manuscrit.
ELLE (lève les yeux du texte qu’elle lit).‒ Ce n’est pas mal…
LUI (satisfait).‒ N’est-ce pas ?
ELLE.‒ Il y a de l’idée…
LUI.‒ Oui, j’ai toujours beaucoup d’idées...
ELLE.‒ J’ai dit de l’idée, pas beaucoup d’idées.
LUI.‒ C’est la même chose, non ? Et puis en 6000 signes, difficile de développer beaucoup d’idées.
ELLE.‒ Vous connaissiez les contraintes avant de proposer votre manuscrit. Une histoire racontée en 6000 signes.
LUI.‒ Justement, 6000 signes, ce n’est pas énorme. Du coup, il n’y a pas beaucoup d’espace pour les idées, elles sont à l’étroit.
ELLE.‒ C’était là tout l’intérêt, toute la beauté du défi. Développer un maximum d’idées en un minimum de signes.
LUI.‒ Il n’a jamais été question d’un maximum d’idées, mais d’une histoire. Une histoire peut ne comporter qu’une idée ou deux… Du moment qu’elles sont originales.
ELLE (pensive).‒ Des idées originales en 6000 signes... Pourquoi pas ? Après tout ? (Tout haut) Simon ? Vous êtes là ? Simon ? (À lui) C’est mon assistant. Il est aussi membre du comité de lecture et a lu votre manuscrit.
LUI.‒ Parfait, demandons-lui son avis.
Simon entre en scène et pose des manuscrits sur le bureau.
SIMON.‒ Voilà, j’ai terminé de lire les derniers manuscrits.
ELLE.‒ Parfait. Voici M. Urh, qui nous a livré une histoire avec des idées originales. Enfin, d’après lui.
SIMON (sceptique).‒ Ah, Ah !
LUI.‒ Originales, je l’espère. Enfin, ce que je disais à Madame, c’est que l’originalité doit primer sur la quantité, surtout en 6000 signes. Il n’y a peut-être pas suffisamment de rebondissements dans mon histoire mais, sans me flatter, je la crois intéressante.
SIMON.‒ Hum Hum… M. Urh, dites-vous ?
ELLE.‒ Attendez, vous me parliez d’idées originales et maintenant de rebondissements. Il faut être précis. Vous privilégiez le fond ou l’action ?
LUI.‒ Le fond ou l’action ? Je ne comprends pas. C’est un tout, un ensemble, plein de mots qui s’enchaînent, une histoire quoi !
ELLE.‒ Des histoires, j’en ai plein les tiroirs. C’est la notion d’originalité qui m’intéresse. Qu’en pensez-vous Simon ?
SIMON.‒ À la fois intéressant et original. Ce serait la première fois en… Non, ce serait tout simplement la toute première. M. Urh, dites-vous ?
LUI.‒ Vous vous moquez de moi. La première fois. C’est une excuse pour refuser mon texte. On ne me l’a jamais faite celle-là ! Trop d’originalité… le fond, la forme, tout ça en 6000 signes.
ELLE.‒ Calmez-vous, il n’y a nulle malice. Il est vrai que nous avons toujours privilégié la quantité. J’aime beaucoup cette notion de profusion.
SIMON.‒ Surtout en si peu de mots. C’est toute la beauté...
ELLE.‒ Du défi.
SIMON et ELLE (se tapant dans les mains).‒ Oui, le défi !
ELLE.‒ 6 000 signes, un sacré défi.
SIMON.‒ Une idée à vous, madame. (Il marque une pause) M. Urh, dites-vous ?
LUI.‒ Mais qu’avez-vous avec votre… (imitant Simon) M. Uhr, dites-vous ?
ELLE.‒ C’est vrai Simon, quelle mouche vous a piqué ?
SIMON.‒ La mouche tsé-tsé.
ELLE.‒ C’est pas du jeu.
SIMON.‒ Jeu, set et manche.
ELLE.‒ Cheval de bois.
SIMON.‒ Dormant.
LUI.‒ Ça suffit. Nous ne sommes pas là pour jouer.
ELLE.‒ Vous avez raison, où en étions-nous ?
SIMON.‒ À la beauté du défi.
ELLE (enthousiaste).‒ Ah oui ! Le défi.
LUI.‒ À mon manuscrit, enfin, à vos divagations sur le fond, la forme, l’originalité, en 6 000 signes.
ELLE (moins gaie).‒ Ah oui, votre manuscrit, M. Urh.
SIMON.‒ M. Urh, dites-vous ?
LUI.‒ Oui, M. Uhr, mais qu’avez-vous depuis le début avec mon nom ? URH. Un prétexte à un jeu de mots. Urh, Uranus, Us et coutumes, tu me fatigues…
ELLE.‒ M. Urh, je vous en prie. Nous sommes une maison sérieuse. Éditeur de père en fille depuis… (Elle compte sur ses doigts)… depuis six mois.
SIMON.‒ M. Urh ? C’est bien ce qui me semblait. Nous avons un problème avec votre texte.
LUI.‒ Un problème ?
ELLE.‒ Oui, nous avons un problème. (Se tournant vers Simon) Ah ? Lequel ?
SIMON.‒ Il comporte trop de signes.
ELLE (à lui).‒ Il comporte trop de signes.
LUI.‒ Trop de signes ?
SIMON.‒ Oui, trop de signes. 6 262 exactement. Par rapport à 6 000, c’est plus.
ELLE.‒ Comment avons-nous pu laisser passer ça ?
LUI.‒ Et le delta prévu, les 2 % ?
SIMON.‒ Mais 2 %, ça fait 6 120, pas 6 262.
ELLE.‒ Effectivement, ce n’est pas pareil. Ça fait 142 signes de plus.
LUI.‒ Attendez, 142 signes, ce n’est rien. Une phrase ou deux, tout au plus.
ELLE.‒ Enfin, cela dépend de la longueur de la phrase. Je crois que le record est détenu par Marcel Proust, 1 400 signes, n’est-ce pas Simon ?
SIMON.‒ 1 470 signes, si ma mémoire est bonne.
LUI.‒ Vous voyez bien, en comparaison, 142 signes, ce n’est presque rien.
ELLE.‒ C’est vrai que vu comme ça…
SIMON.‒ Justement, non. Imaginez que l’idée originale, celle qui fait défaut aux autres manuscrits, soit dans les 142 signes.
LUI.‒ Comment ça, que l’idée originale soit dans les 142 signes ?
ELLE.‒ Oui, expliquez-vous Simon.
SIMON.‒ D’accord. Imaginons que cette idée originale, ce rebondissement, enfin peu importe le nom que nous lui donnons, soit rédigé, développé dans ces 142 signes. Comment justifier de la publication du manuscrit, alors que nous aurions dû le rejeter à cause de ces signes en trop ?
ELLE (à lui).‒ Il n’a pas tort. Qu’en pensez-vous ?
LUI.‒ Ce que j’en pense ? Que c’est tout simplement n’importe quoi. Et d’abord, comment sauriez-vous que l’idée originale se trouve dans les 142 signes. Elle peut être parmi les 6000 autres ?
ELLE (à Simon).‒ C’est vrai. Comment en être sûr ?
SIMON.‒ Justement, on ne peut pas. On ne peut définir la place de ces 142 signes. Au début, au milieu, à la fin. Insidieusement glissés là où on ne les attend pas. On croit les avoir cernés et pouf, ils glissent à la page d’après, un chapitre plus loin.
LUI.‒ Ce que vous dites est absurde. Comment pouvez-vous dire que ma ou mes bonnes idées sont dans ces signes en trop ? Pourquoi ne les aurais-je
pas décrites dans les 6000 signes réglementaires ? Hein, pourquoi ?
