Piège Corse - Serge Guéguen - E-Book

Piège Corse E-Book

Serge Guéguen

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Beschreibung

Un ministre de la justice assassiné au pied de la citadelle de Calvi. Deux militants corses sont condamnés à de lourdes peines pour ce crime d’État. La rapidité de l’instruction à l’époque a laissé planer un doute sur la culpabilité des deux hommes. Tel est le scénario confié vingt ans plus tard à un jeune journaliste en vacances sur l’île de Beauté. Curieux et intrigué par ce récit, il décide de mener sa propre enquête en vue d’un article de fond. Toutefois l’opération s’annonce difficile et parfois dangereuse tant les protagonistes sont nombreux ; nationalistes, truands, politiques locaux ou continentaux, autant d’interlocuteurs plus ou moins bavards. Au final, si une autre « vérité » existe, elle ne sera pas facile à prouver…


À PROPOS DE L'AUTEUR

Serge GuéguenJe suis un écrivain français. Ma date de naissance n'a que peu d'importance, mais sachez que les cheveux blancs sont bien présents. Quant à ma carrière professionnelle elle a été riche en rencontres et mes voyages m'ont beaucoup inspiré. Depuis les années quatre-vingt j'écris des scénarios, des pièces de théâtre, des nouvelles et des romans policiers. Dans tout ce que j'écris, il y a une part de moi-même qui transpire alors à vous de trouver. Je pense, par ailleurs, que vous pouvez passer un bon moment en compagnie de mes héros.

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Veröffentlichungsjahr: 2023

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Couverture

Page de titre

Toute ressemblance avec des personnages ou des événements ayant réellement existé ne serait que pure coïncidence.

GLOSSAIRE

COS

Commandement des opérations spéciales.

DGSE

Direction générale de la sécurité extérieure.

DGSI

Direction générale de la sécurité intérieure.

OAS

Organisation armée secrète.

OPEX

Opérations extérieures.

RG

Renseignements généraux.

SA

Service action.

TRACFIN

Traitement du renseignement et action contre les circuits financiers clandestins.

Chapitre 1

Théo Malaval ouvrit son appartement, cela faisait plusieurs semaines qu’il était parti en reportage en Ukraine. Il avait, malgré son jeune âge, à peine trente ans, couvert plusieurs conflits en Afrique où il avait eu l’occasion de côtoyer nombre de militaires notamment dans le Sahel.

Sorti major de sa promotion de l’ESJ Paris, l’Ecole supérieure de journalisme de Paris, il avait rapidement été recruté, d’abord comme pigiste, puis permanent dans un grand quotidien national. Dans le métier, il était considéré comme un baroudeur, à l’image de son père, ancien commandant de légion, devenu général, qui avait sauté d’un avion volant de nuit sur Kolwezi en 1978 pour sauver des Français pris en otages. Théo n’était pas né à cette époque mais son père, décoré pour cette action, lui avait raconté cette opération extérieure dite OPEX dans le jargon militaire. Depuis il avait participé à différents conflits, dont ceux du Kosovo et d’Afghanistan, avant de prendre sa retraite. Aujourd’hui il était responsable de la sécurité dans un grand groupe pétrolier, une opération de reconversion qui l’amenait régulièrement à se rendre en Afrique où son employeur avait de nombreux intérêts.

La vie mouvementée de son père avait rapidement usé le couple et les avait conduits directement à la case divorce, alors que le petit Théo n’avait que trois ans. Depuis sa mère s’était remarié avec Pierre, professeur de lettres classiques dans un lycée huppé du centre de Paris. Ce confort matériel avait permis à sa mère de reprendre ses études de médecine en toute sérénité. Aujourd’hui, elle était chef du service cardiologie d’un grand hôpital parisien.

Le couple menait une vie très confortable dans un bel appartement donnant sur les Buttes-Chaumont, où devait naître quelques années plus tard Bénédicte de trois années sa cadette. Brillante élève, elle avait obtenu son bac à l’aube de ses seize ans. Depuis son plus jeune âge elle souhaitait suivre les traces de sa mère ce qu’elle réussit avec brio en obtenant son DES d’ophtalmologie à tout juste vingt-cinq ans. Un an plus tard, elle ouvrait son propre cabinet en proche banlieue parisienne.

C’est dans cet univers intellectuel que grandit Théo. Il avait régulièrement son père au téléphone quand celui-ci était en permission et dans ces moments-là il ne manquait pas de passer du temps avec lui en France ou à l’étranger. C’est comme cela que le jeune homme attrapa le virus des voyages. Depuis il parcourait le monde, tant pour son travail que pour le plaisir.

Ses dons pour l’écriture se manifestèrent dès l’adolescence. Il commença à écrire avec un talent remarqué pour la gazette du collège. Son beau-père, Pierre, le canalisa et l’incita après le bac à faire khâgne et hypokhâgne, des études qui lui permirent d’intégrer du premier coup l’ESJ Paris. De longues années avaient passé depuis.

Après avoir déballé ses affaires, il brancha son ordinateur et affina le texte qu’il avait travaillé dans l’avion. À l’issue de cette relecture et des corrections afférentes, il repensa à l’éducation exigeante que Pierre lui avait donnée. Théo connaissait très bien les différents accords et autres subtilités de la langue, et possédait un vocabulaire très riche en comparaison avec la moyenne de ses petits camarades de classe. Cette rigueur dans l’utilisation du français, ainsi que l’apprentissage du latin et du grec, lui avait entre autres permis de décrocher une mention très bien au bac. Comme disait sa mère : « Tu aurais pu faire une excellente carrière de prof ». Choix qu’il n’avait pas fait, notamment à cause du manque d’adrénaline, même si parfois devant une trentaine d’élèves, notamment dans les lycées compliqués, cette dernière devait monter.

Dans son for intérieur il voulait ressembler à son père, sans les contraintes du métier des armes, être un baroudeur civil, d’ailleurs sa bonne connaissance des conflits et des mentalités des protagonistes enseignés par son père lui était très utile en reportage, même si la lecture attentive de L’Art de la guerre de Sun Tzu, livre référence en la matière permettait d’essayer de comprendre les différentes tactiques des intervenants, si toutefois, ils en avaient, car les conflits ethniques étaient plutôt basiques en matière de stratégie, dans le genre : plus je tue d’adversaires, meilleur je suis. Même si parfois et notamment lors du dernier conflit qu’il avait couvert il avait eu du mal à comprendre la stratégie de la Russie vis-à-vis de l’Ukraine, à part la volonté d’annexion d’une partie de ce pays.

Les cerveaux des chefs de guerre étaient d’étranges machines aux mécanismes incompréhensibles pour la majorité des populations et cela d’autant plus qu’un grand nombre de ces dirigeants se considèrent comme des experts militaires, à l’image d’Hitler qui s’était entêté à vouloir envahir la Russie en plein hiver, sans que ses soldats ne soient équipés pour la rigueur des températures descendant à – 20° voire plus. Stratégie dénoncée à l’époque par ses généraux, lesquels furent soit démis de leurs fonctions, soit fusillés pour incompétence. Théo pensait, comme son père, qu’il fallait une bonne connaissance de l’histoire pour appréhender les différents conflits, car souvent ils prenaient leurs racines dans le passé des protagonistes avec de plus ou moins bonnes raisons historiques.

Une fois envoyé son papier à la rédaction, il appela son patron qu’il connaissait depuis ses études. En effet, en plus de son poste de rédacteur en chef, ce dernier intervenait régulièrement au centre de formation sur le thème du journalisme de guerre. Il avait une expérience que les étudiants appréciaient d’autant plus qu’il avait vécu dans sa chair la violence des combats. En effet, lors de son dernier reportage au Kosovo vingt ans plus tôt, il avait été grièvement blessé à une jambe ce qui l’obligeait à se déplacer en s’aidant d’une canne. En tant que rédacteur en chef, dirigeant responsable, il s’inquiétait tout particulièrement de ses reporters en mission risquée à travers le monde, comme celle que venait de vivre le jeune journaliste.

— Salut Jo, c’est Théo.

— Bien rentré ?

— Pas de souci, malgré l’ambiance sur place, je viens de t’envoyer mon papier.

— Merci, comment se sont passées tes relations avec ton fixeur, comme c’était une nouvelle recrue…

— Excellentes, tu peux le garder dans tes contacts, d’ailleurs c’est grâce à lui si j’ai pu approcher les Russes sans me faire repérer.

— Je n’ai pas lu cela dans tes papiers.

— Normal, je n’en suis pas spécialement fier.

— Raconte !

— On était avec un groupe de défenseurs Ukrainiens lorsqu’on s’est trouvé un peu isolé dans les ruines d’un petit village aux abords de Marioupol et on a entendu parler russe.

— Et alors ?

— Heureusement que Maksim m’a poussé dans un recoin, sinon on était fait prisonniers et aujourd’hui tu négocierais mon retour. Quant à mon fixeur, il aurait probablement été exécuté.

— Comment vous vous en êtes sortis ?

— À travers les ruines on a pu rattraper le commando qui nous avait « oublié » et rejoindre les lignes de front, mais on a eu chaud, plus tard on a su que les Russes avaient été refoulés, c’est pour cela que nous nous sommes retrouvés entre deux lignes de combat.

— Je te préfère ici, blagua Jo.

— Et moi donc, d’ailleurs au-delà de ce que j’ai vécu avec Maksim, tu savais que sa femme était en France ?

— Non.

— Ils ont été accueillis dans une famille de la banlieue nantaise.

— Je ne savais pas, répondit Jo.

— D’ailleurs je me disais que l’on pourrait peut-être faire un geste pour eux, en plus de l’indemnité qu’on lui a versée, qu’est-ce que tu en penses ?

— Je vais en parler aux financiers, mais a priori cela devrait être possible, tu as les coordonnées de la famille d’accueil ?

— Oui, je te les envoie par texto, merci.

— Il t’a sauvé la vie, à nous de les aider maintenant.

— Je n’en attendais pas moins de toi, pour récupérer un peu je vais prendre quelques jours de congé, si tu n’y vois pas d’inconvénients ? interrogea Théo.

— Aucun, tu as déjà un point de chute ?

— Je vais aller en Corse, un peu de soleil et de calme me feront le plus grand bien.

— Très bonne idée, d’autant plus que c’est l’anniversaire de l’effondrement de la tribune du stade Furiani à Bastia en 1992, si tu peux glaner quelques infos…

— Tu ne perds pas le nord, répondit Théo dans un rire sonore.

— C’est juste une proposition, mais comme je connais ta curiosité je me dis que tu pourrais peut-être nous éclaircir sur cette affaire qui près de trente ans après laisse encore des traces dans les mémoires.

— Je verrais ce que je peux faire, en attendant il faut que je rassure ma mère…

— Je comprends, salut et repose-toi bien.

— Merci.

Après avoir raccroché, Théo envoya le texto avec les coordonnées de la famille d’accueil hébergeant la femme et les enfants de Maksim, puis il se dirigea vers la cuisine afin de se préparer un expresso. Par la fenêtre il pouvait admirer les arbres en fleurs du parc Montsouris, jardin magnifique dans lequel il aimait tant flâner. Chaque saison apportait son lot de plaisir visuel ou olfactif. Parfois il se plaisait à imaginer se promener avec des enfants qu’il aura peut-être lorsqu’il aurait trouvé l’âme sœur. Jusqu’à présent sa vie sentimentale avait plutôt été en CDD qu’en CDI. Dans son métier, il était difficile de rencontrer une personne qui accepte les contraintes de ses emplois du temps en forme de sinusoïde. À ses retours de mission il était comme ses collègues, souvent très fatigué, avec des nuits agitées par des images violentes difficiles à oublier. Aux dires des anciens, même avec le temps elles ne s’effaçaient jamais.

Malgré cette vie désordonnée, Théo ne désespérait pas de trouver celle qui voudrait bien un jour partager son quotidien d’intérimaire de l’information. Pour l’heure il devait appeler sa mère afin de la rassurer sur l’état physique et mental de son chérubin. D’autant plus que les chaînes d’info en continu donnaient une vision des combats en Ukraine dont le quotidien était fait de morts et de blessés par dizaines dont des journalistes.

C’est le premier conflit qu’il couvrait avec autant de confrères sur le terrain et des retransmissions quasi en instantané vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Était-ce la proximité de cette guerre qui faisait que l’Europe s’inquiétait ? Alors que dans de nombreux pays comme au Yémen la guerre faisait également de nombreux morts en plus de la famine qui régnait. Théo avait bien une petite idée, mais il préférait la garder pour le débat qu’il ne devrait pas tarder à avoir avec son père, lequel avait quelques idées bien tranchées sur les guerres, surtout lorsque la France y était impliquée directement ou indirectement comme c’était actuellement le cas.

À peine avait-il fini de composer le numéro de sa mère qu’elle décrocha.

— Quand même de tes nouvelles, j’étais morte d’inquiétude, le critiqua sa mère.

— Je suis rentré entier, maman, tout va bien.

— Tu sais avec ce que l’on voit à la télé et tes collègues qui sont blessés ou tués, il y a de quoi se faire un sang d’encre, ça me rappelle ce que j’ai vécu avec ton père au début de notre mariage…

— Mais depuis tu as divorcé, ironisa Théo.

— Ce n’est pas pour revivre les mêmes choses avec toi.

— Maman, tu ne vas commencer à me faire la morale !

— Non, non, mais avec tes capacités intellectuelles tu aurais pu choisir une autre profession, mieux payée et plus valorisante.

— Je sais, mais c’est ce métier qui me plaît. Et toi, comment vas-tu ?

— C’est très dur en ce moment à l’hôpital.

— Toujours en manque de personnel ?

— De plus en plus, pas de recrutement et beaucoup de démissions.

— Tu vois que ton univers n’est pas très excitant, alors que le mien…

— C’est que ce n’est pas la médecine de ma jeunesse, aujourd’hui il faut jongler avec le personnel et les priorités à gérer.

— Dans un sens, moi je suis sous pression pendant quelques semaines alors que toi c’est tout le temps… qui est le plus à envier de nous deux ?

— De toute façon tu as fait ce que tu voulais réaliser, alors à quoi bon essayer de te faire changer d’avis, je te rassure je suis quand même très contente que tu te plaises dans ton travail, mais je suis une mère et une mère est toujours inquiète pour ses enfants.

— À propos d’enfant, comment va ma sœur ?

— Il lui reste un mois à tenir avant d’accoucher.

— Ils savent si c’est un garçon ou une fille ?

— Non, ils veulent avoir la surprise.

— Après ce troisième, elle va peut-être arrêter ?

— Je crois, elle est très fatiguée.

— Comment va Pierre ?

— Toujours bien, même si son diabète a parfois du mal à se réguler, autrement il va bien et perpétuellement à fond sur les échecs en ligne, par moment je dois le secouer pour que l’on sorte…

— Je l’imagine, sourit Théo.

— Il occupe sa retraite, heureusement qu’il fait les courses et la cuisine, commenta sa mère.

— Un véritable homme d’intérieur, je vais te quitter pour appeler papa et ensuite je vais lancer une lessive et préparer mon sac pour repartir…

— Encore ? s’énerva sa mère.

— Je pars en vacances, répondit Théo en riant.

— Taquin, tu vas où ?

— En Corse j’ai réservé un petit appartement à Calvi.

— C’est une ville que connaît bien ton père.

— Je ne me rappelle pas bien de cette époque.

— Tu étais trop jeune, ensuite on a divorcé et j’ai rencontré Pierre.

— Ça t’a pas trop mal réussi, ironisa Théo.

— Effectivement je ne regrette pas ma vie, même les années avec ton père. Au fait comment va-t-il ?

— Je n’ai pas de nouvelles depuis un moment, il est perpétuellement par monts et par vaux.

— Lui aussi a toujours réalisé ce qu’il voulait, y compris de nous trimballer de caserne en caserne.

— Bien… je t’enverrai des images de Corse, bonne journée maman, je t’aime.

— Moi aussi mon chéri.

La machine à laver commença à ronronner doucement, Théo s’installa dans son canapé et alluma la télé, il ne pouvait pas se déconnecter complètement de l’actualité. Sur France Info, des spécialistes de la guerre intervenaient pour expliquer pourquoi tel camp avait gagné et pourquoi tel autre avait perdu. Les interviews se succédaient. Sur le terrain, Théo n’avait pas eu le sentiment que c’était aussi clair, la seule certitude qu’il avait acquise c’est qu’il y avait beaucoup de morts de part et d’autre, des jeunes militaires Russes carbonisés dans leur char et des civils massacrés ou décédés sous les bombes, des vieux, des enfants, des femmes. Les infos n’étaient pas réjouissantes, il coupa au bout d’un quart d’heure et composa le numéro de son père.

— Allô, répondit la voix grave d’Hubert.

— Salut p’pa, toujours en balade ?

— Non mon fils, je suis à Paris, tu as de la chance de me trouver, je reviens du Gabon.

— Un pays que tu connais bien ?

— Effectivement, j’ai effectué plusieurs missions là-bas, et toi bien rentré d’Ukraine ? J’ai suivi ton périple dans ton journal, bravo, on dirait que tu as pris quelques risques, avec les Ruskofs ?

— Pas mal en effet. C’était un peu chaud à certains moments, surtout dans le sud.

— J’ai vu cela à télé, mais je ne suis pas surpris de la tournure qu’ont pris les événements.

— Ah bon et pourquoi ?

— Tu sais lorsque j’étais à la direction du COS.

— Du quoi ? interrompit Théo

— Le Commandement des Opérations Spéciales.

— Là où se préparent les coups tordus, ironisa Théo

— C’est l’endroit où on protège les intérêts de la France.

— Pourquoi tu n’es pas surpris de ce qui se passe en Ukraine ?

— À l’époque on était focalisé sur le Sahel et la lutte antiterroriste, mais la vieille génération comme moi avions continuellement un œil sur les anciens pays de l’Est, malgré la Perestroïka, il y a toujours un fond de communisme et un désir de conquête chez les Russes.

— Mais de là à envahir une partie de l’Ukraine, il y a une marge, non !

— Dans l’histoire soviétique et les combats contre les nazis, on a fait la part belle à la résistance alors que dans l’Ukraine de cette époque, l’armée allemande avait été accueillie avec complaisance notamment à Lviv où était basé un commandement SS et où ils ont déporté des milliers de Juifs. Alors, ressortir cette histoire ravive un nationalisme important, même si les Russes ont également massacré beaucoup de monde.

— Mais l’invasion n’est pas une solution au XXIe siècle, rétorqua Théo.

— Certes, mais en 1992 lorsque le pacte de Varsovie a été démantelé, les Américains ont quand même gardé des bases de l’OTAN très proches de leurs frontières et cela les Russes l’ont pris comme une menace, en fait ils se sont sentis comme les dindons de la farce.

— Et la suite d’après toi ?

— Il y aura un accord, les Russes s’installeront sur les territoires « conquis » et les Ukrainiens reprendront le cours de leur vie, tout en ayant un fort ressenti, compensé par une adhésion à l’Europe.

— Et la France dans tout cela ?

— Nous resterons un petit pays par rapport aux Américains et aux Russes.

— Tu penses que nous avons des gens à nous là-bas ?

— Je pense que nous avons envoyé des formateurs et quelques unités pour obtenir des renseignements.

— Pourquoi ?

— Pour ne pas être complètement largués et surtout étudier les différentes stratégies pour l’avenir dans nos différentes formations. Et toi, tu vas faire quoi maintenant ? Tu repars ?

— Je vais prendre quelques jours de repos, après on verra.

— Tu vas où, si ce n’est pas indiscret ?

— J’ai réservé dans un endroit cher à ton cœur !

— Ah bon et où ?

— À Calvi, j’ai une petite location à quelques pas de la plage.

— Effectivement je connais bien la région, c’est très chaud, c’est pour cela qu’on courait le matin avec ma section dans la pinède qui longe la voie ferrée avant d’arriver à la gare. Tu penseras à moi quand tu y seras.

— En plus comme mon rédac’chef fait feu de tout bois, il m’a demandé de réaliser un petit papier sur l’anniversaire du drame de Furiani.

— Je me rappelle bien, une vraie catastrophe, d’ailleurs les coupables ont été jugés, sauf un qui s’est fait descendre avant le jugement, ça ne peut pas être un hasard, ironisa Hubert.

— Je vois que tu connais bien cette histoire, commenta Théo.

— Tu sais dans le renseignement, qu’il soit militaire ou civil on a des oreilles partout.

— Mais toi, pourtant tu n’étais pas dans les renseignements ?

— Pas directement, non, mais nous étions le bras armé avec quelques opérations de type « Homo » avec le service action composé de militaires sous commandement de la DGSE.

— Si j’ai besoin d’infos je t’appelle ?

— Sauf secret-défense, bien sûr.

— Bien sûr.

— Par contre si tu en as la possibilité va voir un vieil ami qui habite Calvi, il est maintenant à la retraite, mais il était journaliste dans un canard local, il pourra certainement te tuyauter.

— Bonne idée ! Tu me donnes ses coordonnées, s’il te plaît.

— Je te les envoie par texto.

— Merci p’pa, je vais me préparer.

— Bonnes vacances mon fils.

— Merci, fait attention à toi, bises.

Le téléphone raccroché Théo sortit ses billets d’avion et consulta les horaires de départ, il avait encore quelques heures devant lui avant de prendre son vol, aussi il décida de profiter de ce temps libre pour faire un petit somme. Il en avait bien besoin.

Chapitre 2

L’annonce de l’hôtesse du vol 7612 d’Air France sortit Théo de sa torpeur. De sa voix suave, elle demanda aux passagers d’attacher leur ceinture en vue de l’atterrissage imminent sur l’aéroport corse de Calvi-Sainte Catherine.

— La température extérieure est de 30° et nous espérons vous revoir prochainement sur notre compagnie. Le commandant de bord et l’ensemble de son équipage vous souhaitent un excellent séjour sur l’île de Beauté.

C’est tout en douceur que les roues de l’Airbus se posèrent sur le tarmac. La descente de l’avion se fit sans précipitation et Théo retrouva rapidement son bagage. Il se dirigea vers l’agence de location de voitures pour récupérer la petite Clio qu’il avait réservée au départ de Paris. Il entra l’adresse de son logement de vacances dans le GPS de bord : temps estimé 7 minutes. Il décrocha son téléphone pour appeler sa logeuse répondant au charmant prénom de Lorette.

— Bonjour Madame, je suis Théo Malaval et je serai à la location dans quelques minutes.

— Je vous attends sur place.

— Merci, à tout de suite.

Il sortit de l’aéroport et au premier rond-point il prit la direction de Calvi centre. Arrivé à son lieu de villégiature, il se garait devant la résidence quand une dame d’un certain âge s’approcha de lui.

— Vous êtes Théo ?

— Oui et vous Lorette ?

— C’est cela, je passe devant.

— J’attrape ma valise et je vous suis, sourit Théo.

— Il faut que vous sachiez que vous aurez besoin du badge pour entrer dans la résidence et prendre l’ascenseur, je vous donnerai également une télécommande pour le portail afin que vous accédiez au parking situé à l’arrière du bâtiment.

Arrivé dans l’appartement Théo écouta d’une oreille attentive l’ensemble des consignes, pour le linge, pour le store… Au bout d’une quinzaine de minutes, Lorette le quitta en lui souhaitant un excellent séjour. Tout dans l’appartement était parfait et même le lit était fait, un vrai luxe. Du balcon, il aperçut la mer calme striée des rayons du soleil dorés ce qui lui donna instantanément l’envie d’aller plonger une tête dans l’eau claire de la grande bleue.

Il défit sa valise, enfila un t-shirt et mit son maillot de bain. Chaussé de tongs, il gagna rapidement la plage qui n’était qu’à une dizaine de minutes, pressé d’oublier Paris, son vol, et son dernier reportage. Toutefois, il prit le temps d’installer sa serviette le plusà l’écart des autres touristes et se dirigea vers l’eau pour s’y glisser avec délectation. À son retour, il s’allongea sur son drap de bain et observa les gens autour de lui à travers les verres de ses Ray-Ban. Des couples et beaucoup de femmes seules, probablement retraitées, là depuis plusieurs semaines sans doute tant elles avaient la peau hâlée par le soleil. Devant lui, deux dames sur leurs fauteuils de plage papotaient sans discontinuer : « Et je ne te parle pas de la cousine Lucie qui dit n’importe quoi et ma mère qui raconte qu’en 1942 elle a vu un nuage de sauterelles s’abattre sur l’île ! » Des bavardages qui firent sourire Théo maintenant assis sur sa serviette pour se passer de la crème solaire. De temps en temps deux jeunes filles passaient, leur appareil photo en bandoulière pour proposer aux vacanciers alanguis de leur tirer le portrait, sans grand succès a priori. Au bout de deux heures passées sous le cagnard, Théo sentit qu’il était temps de se couvrir, sinon c’était les coups de soleil garantis, la crème n’était pas suffisante. Il regagna son appartement et prit une douche tiède pour éliminer le sel de mer qui collait à sa peau. À peine séché son téléphone sonna… un numéro inconnu s’afficha. D’habitude il ne décrochait pas, mais là…

— Salut ! je suis Pasquale, l’ami de ton père.

— Bonjour, répondit Théo avec entrain, comment allez-vous ?

— C’est à toi qu’il faut demander, pas trop chaud ?

— Je vais bien, je suis même allé faire un tour à la plage.

— Tu as bien fait, c’est ça les vacances.

— On peut se voir si vous le souhaitez ?

— Bien sûr, je suis sur le port en train de déguster une glace, tu veux me rejoindre ?

— Avec plaisir, le temps de m’habiller.

— Alors je t’explique, tu remontes le long des bateaux et je serai presque au bout du quai à la terrasse du Café du port, tu me reconnaîtras facilement j’ai une chemise hawaïenne et un short rouge, s’esclaffa le Corse.

— Je serai là dans une petite demi-heure.

— Je t’attends, moi aussi j’ai tout mon temps.

— Merci, à plus.

Comme toujours son père avait fait les choses de façon très « carrées », à peine arrivé il avait déjà un coup de fil de son contact local. Probablement que son interlocuteur avait une idée précise de l’heure d’arrivée de son avion et qu’il l’avait laissé s’installer tranquillement avant de l’appeler. Théo sortit de sa valise un bermuda et une chemise. Toujours chaussé de ses tongs, il descendit de l’appartement. D’après ce que disait le GPS de son portable, il lui fallait dix minutes pour rejoindre le port.

Le long de ce dernier des voiliers et des bateaux à moteur, des clubs de plongée, des aubettes affichaient des tarifs tous plus avantageux les uns que les autres pour des balades en mer toutes aussi magnifiques ! Tout était fait pour que les touristes se sentent à l’aise dans ce décor de rêve et dépensent un maximum d’argent. Au bout de la jetée, sur son éperon rocheux, la citadelle dominait la ville. La flèche de la cathédrale pointait vers le ciel comme pour parler à Dieu. Après être passé devant plusieurs marchands de glaces, il aperçut un homme au front dégarni et un peu rondouillard, portant une ample chemise hawaïenne et un short. L’ensemble n’était vraiment pas très discret mais cadrait avec le décor. Le Corse dégageait une impression étrange, un mélange de grand-père et de mafioso. Bientôt il saurait dans quelle catégorie il faudrait le classer. Il s’approcha de l’homme en lui tendant la main.

— Bonjour, je suis Théo.

— Je t’avais reconnu il y a un indéniable air de famille ! Je t’en prie, assieds-toi, tu veux une glace ?

— Volontiers.

— Tiens, voilà la carte, je t’invite.

Théo parcourut la liste des plaisirs proposés et choisit une belle coupe Monte Grosso, citron vert, stracciatella aux pépites de chocolat noir, café et crème Chantilly. Pasquale appela la serveuse dont il semblait visiblement bien proche.

— Vous connaissez du monde on dirait ?

— J’ai surtout fréquenté sa mère, répondit Pasquale en souriant légèrement.

— Je comprends.

— Tu es bien installé ?

— Oui, un très bel endroit avec une propriétaire très sympa.

— Tu vois que les Corses ne sont pas comme on le dit, sourit l’homme à la chemise « discrète ».

— Je n’en doutais pas, répondit-il alors que la serveuse amenait l’impressionnante coupe de glace.

— Elles sont généreuses.

— Les serveuses ? ironisa Pasquale.

— Non, les glaces, sourit Théo.

— C’est pour te taquiner, les femmes corses sont aussi belles qu’ailleurs…

— J’ai remarqué sur la plage.

— Tu es un peu coquin, comme ton père dans sa jeunesse.

— Vous avez l’air de bien le connaître, ce qui n’était pas vraiment une question dit Théo en dégustant sa glace.

— Oui, et depuis longtemps.

— Vous pouvez me raconter car je ne sais que très peu de choses de mon père, mes parents ont divorcé quand j’étais encore un enfant.

L’homme but une gorgée d’eau avant d’entamer son récit.

— Pour commencer, il faut que tu saches que ton père était un officier et pas moi. Je l’ai vu arriver comme lieutenant en direct de Saint-Cyr.

— C’était sa première affectation ?

— Oui et moi j’étais déjà au 2e REP depuis quelques années, donc il arrive et prend la tête de ma compagnie.

— Vous aviez quel grade, interrogea Théo tout en grattant le fond de sa coupe.

— Tu es gourmand, ironisa Pasquale.

— Très, alors la suite ?

— J’étais sergent, chef de section.

— Excusez-moi, mais je n’ai pas fait l’armée, donc les finesses militaires ne sont pas dans ma culture, avoua Théo.

— À l’époque les compagnies étaient divisées en section, avec à l’intérieur de ces dernières des groupes pour le matériel lourd comme les mitrailleuses, d’autres plus légers pour progresser à l’avant, du moins c’était comme cela quand j’y étais.

— Et mon père commandait cette compagnie ?

— Oui, c’est souvent ce qui se passe avec les jeunes officiers, après ils prennent du galon et montent dans la hiérarchie comme ton père.

— Et vous, votre parcours c’était quoi ? demanda Théo toujours avide des histoires militaires des baroudeurs comme Pasquale. Cette connaissance lui permettait lors de ses reportages d’appréhender un peu mieux ses interlocuteurs.

— Il va nous falloir un peu de temps.

— Je ne suis pas pressé, sourit Théo.

— Je suis Corse, mais comme beaucoup d’insulaires, mon père avait dû quitter Calvi pour se rendre à Marseille chercher du boulot et nourrir sa petite famille. Nous étions cinq enfants.

— C’était un peu la règle à l’époque.

— Effectivement, il y avait de nombreux Corses dans cette situation, tu connais un peu Marseille ?

— Je m’y rends régulièrement, j’ai quelques amis là-bas.

— Très bien, donc on s’est installé dans le quartier du Panier qui n’était pas ce qu’il est devenu aujourd’hui, c’était plutôt le règne de la débrouillardise, pour ne pas dire des trafics, surtout des cigarettes de contrebande. Mon père faisait des petits métiers à droite à gauche. Moi j’ai réussi à passer un CAP d’électricien, mais comme le boulot était rare, je traînais. C’est là que j’ai rencontré des personnes pas très fréquentables, mais qui étaient Corses, alors pour l’argent facile…

— C’est toujours moins dur, répondit Théo.

— Comme tu dis, d’autant plus que dans les années soixante-dix le trafic d’héroïne était à son apogée. D’ailleurs, si tu aimes le cinéma et l’action tu as dû voir un film qui en fut tiré, The French Connection.

— Un excellent film ! Mais vous, dans cette histoire vous faisiez quoi ?

— J’étais seulement une petite main, je servais de chauffeur pour acheminer l’héroïne chez le chimiste qui habitait dans la campagne marseillaise. Et puis les Américains se sont mis dans le jeu.

— Pourquoi ? interrogea Théo.

— Ils en avaient marre de voir rentrer sur leur territoire de la dope en provenance de chez nous.

— Ça passait par Marseille ?

— Oui la matière première venait de Turquie, on la modifiait et ensuite on la chargeait sur des bateaux en direction de l’Amérique, malheureusement ou heureusement cela n’a duré qu’un temps et nous sommes tous tombés, certains en sont même morts car, à l’époque, la police ne faisait pas vraiment de quartier. Sans compter les magouilles avec les politiques qui avaient utilisé les truands pour libérer Marseille en 1945, de solides amitiés, qui durèrent très longtemps, y compris dans la police…

— J’ai entendu parler de ces histoires et vous avez été condamné à combien ?

— Comme j’étais juste le coursier, j’ai fait 2 ans aux Baumettes.

— Et ensuite ?

— Mon père m’a mis le marché en main, soit je trouvais du boulot, soit je rentrais dans la Légion.

— Et c’est cette dernière solution que vous avez choisie, conclut Théo.

— Après un stage à Aubagne au centre de recrutement, j’ai opté pour le 2e REP ici au camp Raffalli à la sortie de la ville.

— Et c’est là que vous avez rencontré mon père ?

— Comme je te disais, je l’ai vu arriver tout jeune lieutenant, il a trouvé rapidement ses marques et lorsqu’on nous a parachutés sur Kolwezi, il était en première ligne, c’est un combattant déterminé qui a su mener à bien la mission et les missions suivantes qui nous ont été confiées.

— Pour vous, c’était un bon chef ?

— Oui, il était toujours devant, il montrait l’exemple… s’il te plaît, Vanessa, tu peux m’apporter deux petits cafés ?

— Oui, bien sûr, répondit la jeune serveuse au short très moulant qui mettait en valeur ses formes.

Théo en profita pour boire le verre d’eau amené avec sa glace avant de reprendre la conversation avec l’ancien légionnaire.

— Il est resté longtemps ?

— Deux ou trois ans et ensuite il est allé faire sa vie dans d’autres régiments.

— Vous savez où, interrogea Théo.

— Il a pris plusieurs commandements un peu partout en France et en outre-mer, pour finir au service action de la DGSE.

— Je croyais qu’il avait été au COS ?

— C’est une couverture officielle, il était au service action.

— Vous êtes sûr ?

— Après son départ du régiment on se donnait des nouvelles, et ça continue, c’est pour cela que je suis là aujourd’hui, sinon je ne t’aurais pas parlé.

— Secret défense !

— En quelque sorte.

— J’échangerai avec lui sur le sujet.

— Je crois que c’est le mieux.

— C’est quoi le service action ?

— Ce sont des militaires issus des trois armes, terre, air et marine, tous parachutistes, entraînés à des opérations secrètes, c’est tout ce que je peux te dire.

— Vous en avez fait partie ?

— Oui et j’y ai retrouvé ton père, nous y avons mené quelques combats nommés pudiquement Homo.

— Homosexuel ? s’étonna Théo en écarquillant les yeux.

C’est avec un rire tonitruant que Pasquale répondit.

— Homo pour dire exécuter un ou des individus qui pouvaient porter atteinte aux intérêts de notre pays, mais je ne développerai pas plus.

— Ok.

Alors que la serveuse apportait les deux cafés, Théo mit son téléphone en mode enregistrement bien en évidence sur la table ronde.

— Merci, maintenant est-ce que vous pouvez me parler du drame de Furiani ?

— C’est une autre histoire, j’espère que tu as un moment, demanda le légionnaire en buvant une gorgée de son café.

— Oui, tout mon temps, répondit Théo, en ajoutant, je suis en vacances, je vous le rappelle.

— Au moment du drame j’étais en permission et avec deux autres camarades on a décidé de se rendre à Bastia, pour voir la demi-finale de coupe de France contre Marseille, je te laisse penser de quel côté penchait mon cœur.

— Marseillais toujours…

— Pour le foot oui, donc on arrive au stade, on avait réservé nos billets et un peu avant le début du match le speaker a demandé aux gens sur les gradins en tube de ne plus sauter sur place, mais dans des moments comme cela, personne n’écoute à cause de l’ambiance de folie. D’où l’on était on ne voyait pas que la tribune nord bougeait, mais de là à penser qu’elle pouvait s’effondrer il y a une marge.

— Malheureusement, elle s’est écroulée.

— Oui, on a vu les spectateurs installés les plus à l’arrière disparaître et puis des cris comme je n’en avais jamais entendu, avec mes camarades on s’est précipités pour aider d’autant plus que parmi nous il y avait un infirmier.

— Vous avez probablement sauvé des vies.

— Peut-être, puis rapidement les secours sont arrivés et on s’est retirés pour laisser la place aux spécialistes, pompiers et secouristes. Ce que je peux te dire c’est ce que j’ai vu lors de cette soirée est gravé dans ma mémoire.

— Vous avez eu connaissance de ce qui s’est finalement passé ?

— On a appris que la tribune en dur de 4 000 places avait été détruite pour en construire une de 9 000, malheureusement il n’y avait pas d’entreprises spécialisées pour en bâtir une de façon correcte et ils ont demandé à une boîte d’échafaudage de monter en urgence des gradins et ils ont fait n’importe quoi.

— Il y a eu une enquête, je suppose ?

— Oui et les coupables sont passés en jugement, sauf le président du club.

— Pourquoi ?

— Il a été abattu de plusieurs balles juste avant le procès…

— Un hasard ?

Avant de répondre, Pasquale sourit et finit son café.

— Lorsqu’un type est tué à longue distance avec un fusil muni d’une lunette à infrarouge, c’est rarement des amateurs ni le fait du hasard.

— Pourquoi dites-vous ça ?

— Pour que tu comprennes mieux. Je vais te raconter une histoire. Lorsque j’étais à Sarajevo, il y avait une avenue qui s’appelait Sniper Alley.

— Ah bon et pourquoi ?

— Parce ce que c’était le royaume des snipers qui dézinguaient tout ce qui bougeait, enfants compris. Un jour un de ces « malins » a pris ma section pour cible, alors j’ai demandé à un de nos champions longue distance d’aller lui faire sa fête.

— Ce sont des tireurs d’élite, c’est ça ?

— Oui, ces types sont étonnants, ils peuvent t’abattre un homme à plus de 1 500 mètres, je crois qu’aujourd’hui c’est un Canadien qui a réussi un tir à plus de 2 400, tu imagines un peu une tête de l’autre côté de la baie, là-bas, montra le légionnaire en désignant une plage en face de la citadelle.

— Ça fait loin…

— Comme tu dis ! Alors mon gars il a été se positionner et il a attendu que l’autre commence à tirer, et il lui a mis une balle dans le front, pff plus de tête…

— D’après vous la mort du président du club de Bastia n’est pas l’œuvre d’un quelconque truand ?

— Je ne crois pas, mais qui sait… En tout cas celui qui l’a abattu est bon, d’ailleurs on n’a pas retrouvé l’arme, ni celui qui a flingué. Tu en tires les conclusions que tu veux, mais moi, en tout cas, ce que je peux dire c’est qu’ici il n’y a plus de mystère.

— Par exemple ?

— Tu connais l’histoire du ministre de la Justice qui a été assassiné un peu plus haut au pied de la Citadelle ?

— Non, jamais entendu parler, mais si cela date, j’étais trop jeune ou pas né.

— À l’époque le type était venu ici en vacances pour profiter de notre soleil et au bout de quelques jours, alors qu’il se rendait tranquillement avec sa femme à la cathédrale pour écouter un groupe de polyphonie, deux types à moto, masqués, sont arrivés et lui ont logé deux balles dans la tête. Puis ils ont disparu dans la nature. Ni vu ni connu.

— Et les gardes du corps ?

— Ils n’ont pas pu répliquer. Il y avait beaucoup trop de monde qui se pressait pour entrer dans la cathédrale, des groupes d’amis qui bavardaient en avançant, le ministre est mort sur le coup, le seul indice qui a pu être relevé par sa protection c’est la plaque d’immatriculation.

— La suite ?

— Quelque temps plus tard et comme par hasard on a arrêté deux nationalistes bien connus, opposés à ceux que le ministre avait rencontrés dans les heures précédant son assassinat.

— Vous y croyez ?

— Pas vraiment, ça ressemble trop à un coup monté, les deux types arrêtés ont toujours dit qu’ils étaient innocents, mais les preuves jouent contre eux.

— Quelles preuves ? des documents accablants ?

— Comme par hasard, on retrouve la moto avec la bonne plaque d’immatriculation dans une résidence juste à côté de là où vit l’un d’eux, avec les empreintes des types dessus, en plus on tombe sur les mêmes casques et l’arme, un 11,43, chez le propriétaire de l’appartement, ça fait beaucoup, tu ne trouves pas ?

— Si. Et leur défense ?

— Ils ont dit qu’ils avaient rencontré deux mecs dans un bar, et qu’ils les avaient invités à taper un poker chez le type de la moto. Ils sont montés, bu un verre et puis le brouillard jusqu’au lendemain.

— Pas d’alibi et des preuves contre eux, c’était mal barré pour les types.

— D’autant plus qu’ils avaient manifesté contre le ministre deux jours plus tôt. Au procès, ils ont pris perpète, avec des peines incompressibles. Je crois qu’ils sont toujours en taule.

— Ici en Corse ?

— Non, ils doivent être encore à la maison d’arrêt d’Arles, et ce malgré leurs demandes répétées d’être rapatriés à Borgo à côté des leurs. Ce n’est pas près de se faire puisqu’ils ont perdu tous leurs appels…

— C’était un peu à prévoir, non ?

— Surtout après l’assassinat d’un ministre.

— On dirait que vous n’adhérez pas à cette thèse ?

— Trop de coïncidences et une arrestation ultrarapide… D’autant plus que dans la nuit un bateau a pris discrètement la mer…

— Un coup foireux du service action, sourit Théo.

— Je ne sais pas, mais cela ressemble à une affaire bien montée.

— Vous croyez que je peux creuser cette histoire qui semble bien plus excitante que Furiani ?

— Je te donnerai quelques contacts, mais sache que tu t’engages sur un chemin compliqué où peut-être que tu rencontreras ton père sur ta route… parce qu’à cette époque il était justement au service action. Mais je te raconterai cela un autre jour, car j’ai rancart et la note c’est pour moi, salut fils !

Le légionnaire s’éloigna après une chaleureuse poignée de main, laissant Théo dans l’expectative, tant sur Furiani, que sur le rôle de son père dans les fameuses opérations Homo.

Chapitre 3

Après avoir consulté quelques sites internet à propos de l’exécution du représentant du gouvernement, Théo téléphona au spécialiste justice-police de son journal.

— Salut Daniel, c’est Théo.

— Tu es revenu en France ?

— Oui, je profite de la douceur de vivre corse.

— Veinard, que puis-je pour toi, car je présume que tu ne m’appelles pas pour prendre de mes nouvelles, d’ailleurs au cas où cela t’intéresse, je vais bien, s’amusa Daniel qui n’attendait pas que Théo s’intéresse à sa personne ou sa famille.

— Tu as raison je ne te téléphone pas pour ça mais pour avoir des renseignements. Tu t’occupais déjà de ta rubrique lors de l’assassinat du ministre de la Justice sur l’île, il y a une vingtaine d’années ?

— Je travaillais ailleurs, toutefois j’ai suivi l’affaire de près, ce n’est pas courant qu’un émissaire de l’État soit tué en Corse, à l’époque cela avait fait énormément de bruit.

— Tu as une idée de qui aurait commandité cet attentat ?

— La police annonça rapidement que deux nationalistes hostiles à l’État français avaient commis le crime, pourtant c’était un peu trop gros pour ces petites mains avec le QI d’une huître.

— À ce point ? s’étonna Théo. Dans ces conditions pourquoi ont-ils été condamnés ?

— Il fallait des coupables idéaux et leurs profils collaient parfaitement avec ce qu’on leur reprochait, dommage pour eux.

— Et toi, ton avis ?

— Pourquoi ? Tu enquêtes sur cette vieille histoire ?

— Non pas particulièrement, mais un ami de mon père a évoqué cet événement qui lui semblait étrange, du coup je me suis dit qu’il y avait peut-être un truc à révéler vingt ans plus tard.

— Il y a énormément de monde qui a essayé et beaucoup se sont vus objecter le secret-défense…

— Tu peux me donner ton avis ? insista Théo.

Après quelques secondes de silence, le journaliste reprit.

— À l’époque on a parlé d’un différend sur l’implantation d’un deuxième casino en Corse en plus de celui d’Ajaccio. Mais le ministre de la Justice s’était opposé aux arguments du ministre de l’Intérieur sur ce sujet, ce qui aurait créé un conflit au plus haut niveau de l’État. Certains attendaient que le Président tranche entre les deux hommes, le sort en a décidé autrement avec le décès du garde des Sceaux.

— Tu penses que c’est une histoire de pognon ?

— Des sources anonymes l’ont affirmé, or tu sais que c’est extrêmement difficile d’enquêter en Corse si tu n’es pas un insulaire et encore.

— Tu veux dire qu’aujourd’hui on ne connaît pas vraiment les commanditaires du meurtre ?

— Absolument. Par contre, les grands gagnants sont ceux qui souhaitaient couler la mouvance nationaliste, car après ce dramatique épisode, le dialogue entre le gouvernement et les partisans de la souveraineté de l’île a été rompu pour de nombreuses années.

— Au final la victoire est revenue aux antinationalistes de l’époque ? demanda Théo.

— Provisoirement oui, parce que depuis l’assemblée de Corse est passée aux mains des autonomistes. Même si tout n’est pas aussi évident que l’on pourrait le penser, tellement il y a de courants et de jeux d’alliances pas toujours limpides pour les profanes de la vie insulaire que nous sommes…

Le jeune journaliste marqua une légère pause pour essayer de comprendre un peu mieux les propos de son collègue, notamment sur le cadre de cette affaire.

— J’ai encore du mal à saisir cette histoire, tu peux essayer de me la résumer s’il te plaît ?

— OK, donc tu dois savoir que, premièrement, il y a deux types de nationalistes qui cohabitent : les anciens qui plastiquaient les villas pour préserver le littoral. Il en reste encore quelques-uns, cependant ils sont moins virulents. Et les autres, plus proches d’une certaine collaboration avec les milieux du grand banditisme avec, pour la partie sud de l’île, la bande du Petit Bar à Ajaccio et au nord, celle de La Brise de mer pour la région de Bastia. Comme tu le vois, il y a un mélange des genres et la police considère qu’une forme de pègre dirige le territoire de la même manière qu’en Italie. Avec en plus, comme perversité ultime, la possibilité d’aider par exemple un maire à être élu contre un contrat de traitement des ordures. Est-ce plus clair ?

— Je crois que j’ai compris, commenta Théo. Et le ministre, continua-t-il, il cherchait quoi dans cette salade pour qu’on l’ait tué ?