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En un instant, la vie d'Anaïs bascule dans le cauchemar.
C’est pour un banal vol de pommes dans un petit village de Bretagne, qu’Anaïs, jeune fille à peine majeure, est arrêtée par les gendarmes. À l’issue de son contrôle d’identité elle est accusée du meurtre de son père et condamnée à douze ans de prison.
Mais est-elle vraiment coupable ? Son nouvel avocat n’y croit pas. Avec un ami, ancien gendarme comme lui, ils vont essayer de prouver son innocence. Y arriveront-ils ?
Un voyage dans le monde paysan où le meilleur et le pire se côtoient.
EXTRAIT
Une douce lumière filtrait à travers les volets clos aux lamelles disjointes. C’était la pleine lune et une couleur bleutée fantomatique enveloppait la bâtisse en pierre de granit gris si caractéristique de cette Bretagne aux légendes multiples. Les rais de lumière caressaient chaque partie du visage de Marilyne au fur et à mesure que la nuit avançait. Bientôt ils descendraient le long du lit et disparaîtraient au petit matin avec l’arrivée du soleil.
La délicatesse des traits de l’agricultrice contrastait avec le caractère bien trempé de cette passionaria du monde paysan régional. Dans le petit village, Marilyne que l’on appelait communément Line, était une figure respectée de la communauté. Leader d’un syndicat agricole, elle défendait avec ardeur et vaillance l’agriculture naturelle. Pourfendeuse des tarifs pratiqués par les grandes surfaces à l’égard des exploitants agricoles, elle avait participé quelques jours auparavant en compagnie de ses amis aux comptes bancaires écarlates au déversement devant la sous-préfecture de plusieurs tonnes de lisier nauséabond.
Habituellement Line dormait d’un sommeil profond mais cette nuit était peuplée de fantômes où les revenants venaient « lui tirer les pieds » selon l’expression populaire.
Le grondement de Betsy sa chienne, un Colley aux poils multicolores, la sortit de son cauchemar. Assise en tailleur, les cheveux bruns collés sur son front, Line tendit l’oreille.
— Tu as raison ma belle, il se passe quelque chose…
À PROPOS DE L'AUTEUR : Serge Guéguen
Je suis un écrivain français. Ma date de naissance n'a que peu d'importance, mais sachez que les cheveux blancs sont bien présents. Quant à ma carrière professionnelle elle a été riche en rencontres et mes voyages m'ont beaucoup inspiré.
Depuis les années quatre-vingt j'écris des scénarios, des pièces de théâtre, des nouvelles et des romans policiers.
Dans tout ce que j'écris, il y a une part de moi-même qui transpire alors à vous de trouver. Je pense, par ailleurs, que vous pouvez passer un bon moment en compagnie de mes héros.
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Seitenzahl: 244
Veröffentlichungsjahr: 2017
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Toute ressemblance avec des personnages ou des événements ayant réellement existé ne serait que pure coïncidence.
A la mémoire de mon frère, de mes parents et grands-parents, tous nés dans ce village de Bretagne, berceau de mes racines.
Une douce lumière filtrait à travers les volets clos aux lamelles disjointes. C’était la pleine lune et une couleur bleutée fantomatique enveloppait la bâtisse en pierre de granit gris si caractéristique de cette Bretagne aux légendes multiples. Les rais de lumière caressaient chaque partie du visage de Marilyne au fur et à mesure que la nuit avançait. Bientôt ils descendraient le long du lit et disparaîtraient au petit matin avec l’arrivée du soleil.
La délicatesse des traits de l’agricultrice contrastait avec le caractère bien trempé de cette passionaria du monde paysan régional. Dans le petit village, Marilyne que l’on appelait communément Line, était une figure respectée de la communauté. Leader d’un syndicat agricole, elle défendait avec ardeur et vaillance l’agriculture naturelle. Pourfendeuse des tarifs pratiqués par les grandes surfaces à l’égard des exploitants agricoles, elle avait participé quelques jours auparavant en compagnie de ses amis aux comptes bancaires écarlates au déversement devant la sous-préfecture de plusieurs tonnes de lisier nauséabond.
Habituellement Line dormait d’un sommeil profond mais cette nuit était peuplée de fantômes où les revenants venaient « lui tirer les pieds » selon l’expression populaire.
Le grondement de Betsy sa chienne, un Colley aux poils multicolores, la sortit de son cauchemar. Assise en tailleur, les cheveux bruns collés sur son front, Line tendit l’oreille.
— Tu as raison ma belle, il se passe quelque chose…
D’un geste rapide, elle découvrit son lit et se leva. Les rayures des volets se dessinaient sur son corps nu aux courbes parfaites. À l’approche de la cinquantaine, ses seins s’étaient très légèrement affaissés et ses hanches un peu plus arrondies. Beaucoup de prétendants l’avaient courtisée, mais aucun n’avait le charme de Loïc, l’homme de sa vie, décédé quelques années auparavant. Elle enfila une culotte en dentelle noire posée sur le fauteuil en osier et se glissa dans sa combinaison de travail verte. Pieds nus et suivie de Betsy, elle descendit jusqu’à la grande salle à manger où elle enfila ses bottes. Près du buffet en chêne massif orné de dorures en laiton, elle ouvrit l’armoire en bois verni et s’empara d’un des fusils de chasse rangés les uns à côté des autres. Tous avaient une histoire, l’un appartenait à son père, l’autre à son mari, un troisième à son frère… Elle prit celui aux canons superposés que lui avait offert son aïeul pour ses quinze ans, ainsi qu’une boîte de munitions. Line sortit dans la cour l’arme cassée sur son bras comme le font tous les chasseurs. Au loin, Betsy avait déjà plusieurs longueurs d’avance.
Tout en marchant à pas feutrés, elle engagea deux cartouches dans l’arme et écouta attentivement dans la nuit claire. Les bruits semblaient venir de la grange où elle entreposait son foin et les pommes de son petit verger. Depuis quelques semaines, en plus des difficultés d’écoulement des marchandises, des incendies criminels avaient ravagé trois hangars dans un rayon de cinquante kilomètres aux alentours du bourg.
Alors que Line n’était plus qu’à une dizaine de mètres du portail coulissant fermant le bâtiment, celui-ci s’ouvrit doucement et une silhouette se faufila le long du mur de pierres.
— Arrête, hurla Line en tirant un coup de fusil en l’air, sinon la prochaine est pour toi.
La chienne s’avança et grogna à l’approche de cette ombre projetée sur les pierres disjointes de la remise.
— Ne tirez pas s’il vous plaît, plaida une jeune voix féminine.
— Qu’est-ce que tu foutais dans ma grange ?
— Je souhaitais juste manger, Madame.
— Mon cul, tu voulais me taxer mes fruits pour les revendre, à genoux et mains derrière la tête, intima Line en oscillant son arme de haut en bas.
La jeune fille s’agenouilla.
Maintenant on va attendre tranquillement les gendarmes, déclara la fermière en composant le numéro de la gendarmerie de Gourin.
Rapidement la lumière bleue du gyrophare éclaira de façon lugubre la cour de la ferme.
— Tiens voila la cavalerie, ironisa Line, vous n’avez pas mis longtemps pour arriver !
— On patrouillait sur la route de Runellou, répondit le maréchal des logis Lagadec en descendant du break.
— Maintenant tu peux baisser ton arme on va emmener ta voleuse, tu souhaites porter plainte ?
— Non, faites lui passer le reste de la soirée en taule, ça lui servira de leçon.
— Comme tu veux, bonne fin de nuit, réagit Lagadec tandis que son collègue poussait la jeune voleuse à l’arrière du véhicule de service.
— Merci, à toi aussi, tu viens Betsy, répondit Line en retournant vers sa maison.
Le maréchal des logis avait grandi dans le village d’à côté avant de s’engager dans la gendarmerie mobile.
— Vous la connaissez bien on dirait, interrogea le gendarme Duclos, nouvellement affecté à la brigade.
— Oui, nous avons grandi ensemble la propriétaire des lieux est une amie d’enfance, on a même brièvement flirté pendant notre adolescence.
Les phares de la voiture éclairèrent la façade du corps de ferme pendant le demi-tour. L’habitation principale était bordée par deux bâtiments, à droite la grange close et à gauche la remise pour le stockage du matériel, ainsi qu’un atelier de réparation de machines agricoles.
— Et alors, insista Duclos, tandis que sur la banquette arrière, les menottes aux poignets la jeune fille sanglotait.
— Jusqu’à l’âge de seize ans elle a vécu ici et puis un jour elle a disparu.
— Disparu ?
— Oui, jusqu’à ce qu’elle revienne cinq ou six années plus tard en compagnie de Loïc.
— Son mari ?
— Oui, c’était un gars d’à côté, ses parents avaient une ferme à la sortie de Rosterc’h.
— Ils n’ont pas eu d’enfants ?
— Si, un garçon mais il est décédé dans un accident de voiture en compagnie de son père du côté de L’Abbaye de Langonnet.
— Il avait bu où il allait trop vite ?
— On ne sait pas, il a loupé un virage et l’auto a pris feu.
— Oh putain, c’était il y a longtemps ?
— Cinq ans, c’est au moment où je suis arrivé à la brigade.
— Et maintenant elle vit seule dans cette grande ferme ?
— Oui, la mort plane sur cette exploitation. Avant qu’elle ne revienne au pays c’est son frère qui a quitté ce bas monde. On l’a retrouvé pendu dans le grenier de la ferme.
— Et ben, elle n’a pas eu de chance !
— Comme tu dis, répondit Lagadec en se garant dans la cour de la gendarmerie.
Le gendarme sortit la jeune femme du véhicule et la conduisit à l’intérieur du petit immeuble officiel abritant à l’étage les logements du personnel et au rez-de-chaussée la partie administrative de la brigade.
Après le départ des militaires, Line avait mis en route la cafetière électrique. La pendule de la cuisine indiquait cinq heures trente-trois. Assise sur le banc de bois patiné par le passage de plusieurs générations des Le Ny, Line se versa un nouveau bol de café noir.
— La journée va être interminable, dit-elle en caressant les longs poils de Betsy.
Comme souvent, son regard s’arrêta sur le portrait de son mari posé sur le buffet en bois massif.
— Tu aurais fait quoi à ma place, demanda Line à la photo en papier glacé. Je sais, tu commencerais par m’imposer de me souvenir, de ne pas oublier d’où je viens et de me rappeler que tout le monde a droit à une seconde chance. Par pur réflexe, j’ai préféré appeler les gendarmes. Tu peux l’imaginer cela !
La chienne posa sa patte sur la cuisse de sa patronne comme si l’animal comprenait la détresse qui gagnait la fermière. Les souvenirs revinrent violemment à sa mémoire. Elle se revit trente ans plus tôt à cette table avec ses parents et son frère.
Le visage de cette mère si proche lui apparut comme un flash-back. Dernière d’une fratrie de cinq, élève brillante et douée en dessin, sa maman avait choisi de s’orienter vers les métiers d’art et c’est tout naturellement qu’elle réussit à entrer à l’école Boule. Elle revenait régulièrement à la ferme des bords de l’Ellé. Au bal du 14 juillet, elle rencontra Joseph, dit Job. Un gaillard rouquin aux yeux verts d’un mètre quatre-vingt-dix aux épaules de déménageur. Deux mois plus tard, la jolie blonde se retrouva enceinte de Julien. Finie la carrière artistique, retour à la traite des vaches pour la frêle étudiante. Trois ans plus tard, naissait Line, qui devint une jeune fille aux cheveux auburn à la taille fine comme l’avait été sa mère au même âge.
Malheureusement le destin frappa tragiquement la famille avec la mort prématurée de celle qui les avait choyés, balayée par un cancer foudroyant du pancréas à l’âge de quarante ans. Ce décès perturba l’équilibre familial et entraîna ses membres dans une spirale infernale.
Le premier à être touché par cette descente aux enfers fut son père, qui, comme c’est souvent le cas dans ce genre de situation, bascula rapidement dans l’alcool. Circonstance qui entraîna la violence et des dépenses inconsidérées au profit de jeunes femmes aux charmes tarifés arpentant nuitamment les trottoirs du port de Lorient en tenue légère.
Pour Julien, l’aîné, le choc fut encore plus rude. En pleine adolescence, ses résultats scolaires s’effondrèrent et les séjours à l’hôpital psychiatrique se multiplièrent. Il dut revenir à la maison pour suppléer le chef de famille de plus en plus défaillant dans la gestion de l’exploitation. Rapidement le père et le fils entrèrent en conflit. La violence physique succéda aux paroles acerbes. Seule Line semblait épargnée par cette mort brutale jusqu’à cette fatale journée de juin qui scella son destin pour quelques années.
La jeune fille venait de passer le bac de français avec succès et rentrait à la maison. Le car de ramassage scolaire l’avait déposée à quelques encablures de la ferme. La chaleur de l’été était déjà très présente dans la campagne morbihannaise. Les épis de blé se tendaient vers le ciel tel des pics de plus en plus acérés. La récolte devrait être bonne aux dires des paysans du village, ce qui n’était pas du luxe après deux années calamiteuses dues à des pluies à répétition.
Line traversa la cour de la ferme et pénétra dans la maison fraîche qui à cette heure de l’après-midi était calme et sans bruit. Les hommes étaient aux champs en ce début d’été aux longues journées et au travail abondant.
— Papa tu es là ? appela Line par acquis de conscience.
Seul le tic-tac de l’horloge à balancier lui répondit. Elle posa son cartable sur la longue table en bois et se dirigea vers la salle de bains, seule entorse à la rusticité de la ferme familiale. La chaleur régnant à l’intérieur du car non climatisé obligea Line à prendre une douche pour évacuer les effluves et la transpiration dont la seule trace visible était ses mèches auburn collées sur son front.
Elle se déshabilla et jeta ses vêtements dans la corbeille à linge sale qu’elle viderait après sa douche pour faire une lessive : charge qu’elle assumait comme beaucoup de jeunes filles dans les fermes. Elle régla le jet pour qu’il soit à la bonne température. L’eau coulait sur son visage et ruisselait sur son corps encore vierge de toutes caresses intrusives. Au bout de longues minutes de bien-être, elle prit sa serviette et se sécha. Son regard se tourna vers la porte qu’elle avait laissée entrouverte. Elle sentit une présence, une sorte d’instinct la mit en alerte. Ceint de sa serviette elle écarta rapidement l’ouverture, personne.
— Tu deviens folle ma vieille, se murmura Line, en continuant de se sécher.
Un craquement vint renforcer son intuition, elle se précipita dans sa chambre et enfila rapidement un jean et un t-shirt blanc. Pieds nus, elle se hâta dans la cuisine et prit un long couteau effilé dans le tiroir à ustensiles. Munie de cette arme, elle commença à inspecter le rez-de-chaussée. Puis elle remonta à l’étage et ouvrit les portes une par une, son cœur battait la chamade. Il ne lui restait plus qu’à contrôler la pièce où l’on entreposait les malles et autres vieilleries, ainsi que les affaires de sa mère que personne ne s’était résolu à jeter. Elle ne pénétrait que rarement dans cette pièce qui lui faisait peur.
Elle tourna lentement la poignée et entrouvrit la porte. Un léger grincement indiqua sa présence à un éventuel cambrioleur. Line serra un peu plus fort le couteau. Par l’entrebâillement elle n’aperçut rien, seulement des ombres ondoyantes sur le sol du parquet sombre mal entretenu où l’on pouvait voir des pas. Comme si quelqu’un avait récemment pénétré dans ce lieu. Il sembla à Line que des choses bougeaient au gré du vent s’engouffrant par la fenêtre béante. Elle s’écarta dans le couloir et donna un violent coup de pied dans la porte pour l’ouvrir complètement. Au milieu de la pièce accrochée à la poutre principale de la charpente, le corps de son frère balançait légèrement. Julien avait la tête penchée sur le côté et les bras ballants. Au sol un tabouret était renversé. Sur la malle où étaient stockés les souvenirs de sa mère, une feuille de papier blanc était punaisée.
Line se précipita en hurlant pour essayer de décrocher son frère, mais il était trop lourd. Elle redressa le tabouret et grimpa dessus pour couper la grosse corde de chanvre qui servait habituellement à attacher les taureaux. La lame très affûtée trancha net le cordage. La jeune fille essaya de retenir son frère. Ce dernier chuta lourdement sur le sol. Line commença à mettre en pratique tout ce qu’elle avait appris en matière de secourisme pour le ranimer. Rien n’y fit. Deux heures plus tard, après le passage des pompiers et des gendarmes, son père arriva, ivre comme à l’accoutumée.
Les obsèques eurent lieu deux jours plus tard dans le petit cimetière de Plouray. Après le décès de son frère, Line n’adressa plus la parole à son père car elle savait que c’était à cause de lui que Julien avait mis fin à ses jours. C’est ce qu’il avait mentionné dans sa dernière lettre. Il y énumérait les vexations et autres coups que son père lui faisait subir, ainsi que le chantage à l’hôpital psychiatrique dans lequel il menaçait de l’enfermer à vie. Line culpabilisait de ne pas avoir vu la détresse de son frère. Elle avait senti les tensions entre les deux hommes, certes elle les avait séparés quelques fois, mais comme dans la journée elle était au lycée…
Au fil des semaines la jeune fille ne supporta plus la présence de son père et un matin à la descente du car scolaire elle ne regagna pas le bahut. Elle en prit un autre pour rejoindre la gare de Lorient et monter dans le premier train en direction de Paris.
Pendant quelques jours, elle put se payer une chambre d’hôtel avec l’argent qu’elle avait subtilisé dans l’armoire de son père. Puis elle traîna dans la gare Montparnasse et commença à perdre pied. Elle rencontra un autre jeune en déshérence qui l’emmena dans un squat où elle perdit sa virginité et beaucoup d’illusions. L’initiation au crack fut une sorte de délivrance morbide. Pour pouvoir continuer à se shooter, elle commença à se prostituer, d’abord dans les quartiers un peu huppés de la porte Dauphine où les couples en mal de partenaire appréciaient son corps pubère d’adolescente.
Sa consommation de drogue devint de plus en plus importante et son visage se métamorphosa jusqu’à ne plus avoir que la peau et les os. Line bascula de la prostitution de « luxe » à celle des boulevards, où pour quelques minables euros des hommes en mal d’amour prenaient ce corps décharné sans réaction. Un seul réflexe : celui de réclamer un petit billet en plus mais elle ne l’obtenait jamais !
Un soir d’hiver, alors qu’elle divaguait en minijupe porte de la Chapelle, un véhicule la percuta sans prendre la peine de s’arrêter. Les nombreux témoins présents s’éclipsèrent. Les prostituées par peur de la police et les clients pour éviter une convocation au commissariat. Il est toujours mal venu pour un père de famille respecté de se trouver dans ce quartier !
Les secours furent appelés par un chauffeur de bus stationné non loin.
C’est un véhicule des soldats du feu qui prit Line en charge. À l’intérieur un pompier continua de lui parler pour la maintenir éveillée. Au fil de la conversation ou plutôt du monologue, le visage du jeune homme s’éclaircit.
— On se connaît ?
— ???
— Je suis Loïc, de Rosterc’h.
Une petite lueur traversa le regard de Line mais la fatigue et la douleur l’empêchaient de parler.
— Alain, passe-moi son sac s’il te plaît, demanda le jeune pompier à son collègue.
De ce dernier aux coutures usées, Loïc sortit une carte d’identité abîmée.
— C’est ça Maryline Le Ny, la sœur de Julien.
Dans les jours qui suivirent, Loïc se rendit régulièrement à l’hôpital, prendre de ses nouvelles. Malgré le choc subi, elle s’en sortait plutôt bien. Bien qu’elle ait une jambe et un bras cassés ainsi qu’une clavicule sa robuste constitution lui permit de se remettre en quelques semaines de cet accident. Le sevrage fut plus dur à vivre que la réparation « mécanique ». La ténacité de Loïc paya et il l’installa dans son petit studio. Ils y vécurent pendant les deux années de service qui lui restaient à accomplir chez les pompiers de Paris.
Après s’être mariés à la mode de Bretagne, c’est-à-dire avec beaucoup d’invités, ils s’installèrent dans la ferme familiale à l’abandon depuis l’internement du père de Line en hôpital psychiatrique. Malgré l’insistance de la famille elle n’avoua jamais la raison de son départ ni ce qu’elle avait fait pendant ces quelques années sans nouvelles. Seul, Loïc savait ce qu’elle avait vécu dans la capitale.
L’évocation de ce passé déclencha une larme vite essuyée sur sa joue rougie. Elle déposa son bol dans l’évier et sortit de la maison pour se diriger vers l’étable. Après la traite, il fallut conduire plus de cinquante vaches laitières aux pâtures distantes d’un kilomètre. Parcours souvent propice à la réflexion et ce matin-là, l’arrestation de la jeune fille lui posait question…
La faim commençait à lui tenailler l’estomac quand Line gara son tracteur rouge Massey Fergusson, héritage familial, sous le hangar. Elle envisageait d’en acquérir un autre plus performant et climatisé. Comme dans toutes les exploitations, elle travaillait de façon moderne avec des prévisions météo précises ainsi qu’avec une programmation de l’ensemencement via un ensemble de techniques très sophistiquées.
La voiture bleue de gendarmerie pénétra dans la cour, Line s’immobilisa sur le pas de la porte et se retourna au crissement des pneus sur les gravillons fraîchement déposés sur le sol facilement boueux en période de pluie.
— Déjà de retour, interpella Line.
— Salut Line, on vient te donner des nouvelles de ta capture de cette nuit.
— Entrez, répondit-elle en les précédant, installez-vous… un verre de cidre ?
— Volontiers, répliqua le maréchal des logis Lagadec.
— Alors… raconte, demanda la maîtresse de maison en posant trois verres Duralex sur la table ainsi qu’une bouteille d’un jaune trouble de sa fabrication qu’elle versa à ses hôtes et à elle-même.
— À votre santé.
— Santé, répondirent en chœur les gendarmes.
— C’est du fait maison, dit Line en apercevant Duclos grimacer brièvement à la déglutition du breuvage local dans sa gorge.
— Je vois, répondit le jeune homme natif de Nantes où l’on exploite plus le muscadet que le cidre.
— Raconte Yves qu’est-ce qu’elle a fait cette petite, mais avant, je dois te dire que je regrette de vous avoir appelés. On a tous droit à une seconde chance et comme je te l’ai exprimé quand tu es venu, je ne porterai pas plainte contre elle pour effraction, voilà c’est dit.
— Je vais te décevoir mais tu as eu raison de nous appeler cette nuit.
— Pourquoi, ce n’est quand même pas une dangereuse criminelle ?
— Pas tout à fait, mais elle a tué son père.
— Non, ce petit bout de femme, réussit à articuler Line.
— Faut pas se fier aux gens, parfois on a des surprises, commenta le jeune gendarme alors que le cidre commençait à faire rougir ses oreilles.
— J’en suis baba, comment ça s’est passé, questionna Line.
Le maréchal des logis but une gorgée du breuvage ambre avant de commencer son récit.
— D’après ce que l’on sait, elle est arrivée avec son père il y a un peu plus de deux ans dans une ferme à côté de Langonnet.
— Il venait d’où ?
— De la banlieue parisienne.
— Eh ben, ça a du les changer !
— Lui était du coin, répondit Duclos.
— Et la petite, elle s’y est faite ?
— D’après l’enquête de voisinage, oui, enchaîna le jeune gendarme.
— Comment elle l’a tué, interrogea Line, et sa mère ?
— Pas de mère. Elle lui a planté un couteau de cuisine dans le ventre.
— Non !
— Et pas moins de six fois, continua Lagadec, elle lui en voulait à mort.
Line remplit de nouveau les verres et regarda par la fenêtre. Elle revoyait tous ces accros du crack qui étaient prêts à tuer père et mère pour se payer une dose.
— Elle se droguait ?
— Non, une jeune fille « normale » qui s’était habituée à notre région. Elle a des copines et un petit ami à l’occasion, on ne comprend pas comment elle a pu faire cela, répliqua Lagadec en buvant une nouvelle gorgée de cidre.
— Elle a dit pourquoi elle a accompli ça ?
— Lorsqu’on lui demande elle répond qu’elle ne lui a donné qu’un seul coup de couteau sur le côté qui l’aurait juste entaillé. Le médecin légiste confirme cette blessure, affirma Duclos de plus en plus rouge.
— Pourquoi elle mentirait, demanda Line.
— Le fait est que l’on n’ait retrouvé que ses empreintes sur l’arme du crime, commenta Lagadec fataliste et qu’elle se soit enfuie. D’ailleurs elle est restée dans la nature pendant deux jours, d’où l’incursion dans ta grange, la faim probablement.
— Un lourd silence s’installa.
— Honnêtement Yves tu penses qu’elle a pu tuer un homme ?
— Les faits sont contre elle.
— Ça m’étonne, et pourquoi elle lui a mis un coup de couteau ?
— D’après sa déposition, il la battait régulièrement et ça a été la fois de trop.
— Je ne crois pas qu’une gamine de dix-sept, dix-huit ans, puisse, même sous le coup de la colère tuer quelqu’un parce qu’il la tape. Qu’elle se défende, normal, mais de là à le supprimer il y a un monde, non ?
— La S.R. considère que l’histoire est close, dit Duclos.
— Qui ?
— La section de recherche de Rennes qui enquête sur l’affaire. Ils ont embarqué la petite, comme elle est juste majeure elle sera internée à la prison pour femmes de Rennes.
— Une vie de foutue, commenta Line en se levant.
Les deux gendarmes firent de même. La propriétaire des lieux les raccompagna jusqu’à la sortie.
— Tenez-moi au courant de la suite, demanda Line avant de saluer les représentants de la loi.
— Pas de souci, répondit le maréchal des logis Lagadec en ouvrant la porte de la voiture bleue et blanche.
Un léger nuage de poussière suivit le départ des gendarmes tandis que Line rentrait dans sa maison accompagnée de sa chienne.
— Tu vois Betsy, il y a des gamins qui n’ont pas de bol !
Après avoir débarrassé les verres et expédié son déjeuner, Line fit couler un café de sa machine Nespresso. Elle contempla le liquide noir et chaud s’écouler lentement. À peine l’ultime goutte tombée, la petite tasse de grès blanc se retrouva sur la table. Assise sur le banc en attendant qu’elle refroidisse, Line regarda la photo de son mari et de son fils, les seuls hommes qui aient compté dans sa vie. Régulièrement elle se rendait sur les lieux du drame pour comprendre comment sur une route aussi banale Loïc avait pu perdre le contrôle de sa voiture. À l’époque les gendarmes n’avaient pas trouvé d’explication à cet accident de la circulation. Ils ne comprenaient pas comment ce véhicule récemment acheté ait pu prendre feu avec ses occupants à l’intérieur…
Devant le breuvage fumant elle se posait la question de la culpabilité de la jeune fille. Spontanément elle considéra qu’il y avait un doute raisonnable et se promit d’éclaircir ce point le moment venu.
Après avoir déposé sa tasse dans l’évier elle entama la vaisselle de ses couverts. Elle avait horreur de laisser une assiette sale dans la cuisine. Les mains essuyées, elle sortit de la bâtisse pour reprendre son tracteur. Cet après-midi, elle devait continuer à retourner la parcelle dans laquelle elle envisageait de planter du blé.
La nuit tombant, après avoir rangé son Massey Fergusson, elle partit chercher ses vaches. Au loin Line entendit les cloches sonner les six coups du soir pendant qu’elle faisait rentrer les bêtes pour la dernière traite.
L’histoire de cette gamine dont elle ne connaissait même pas le nom l’obsédait. C’est à elle qu’elle devait tendre la main, comme Loïc l’avait fait pour elle. Il y avait longtemps qu’elle souhaitait rendre ce qui lui avait été donné. Serait-ce le destin qui aurait placé cette jeune fille sur son chemin ? En rentrant, elle appellera Yves Lagadec. Sans témoin il lui parlera un peu plus, ils se connaissaient depuis si longtemps.
— Hein Betsy, dit Line en enclenchant les gobelets trayeurs sur les pis des vaches gorgés de lait. J’appellerai Yves, d’autant plus que cela ne doit pas être facile pour lui tous les jours depuis que sa femme est partie avec un autre, qu’est-ce que tu en penses ?
La chienne regarda tendrement sa maîtresse parler toute seule. Souvent une caresse suivait le monologue, comme d’habitude la main de Line glissa sur les longs poils soyeux qui ornaient le cou de l’animal assis à ses pieds.
Cinq ans auparavant, le maréchal des logis Lagadec avait débarqué à la brigade de Gourin après plus de quinze ans dans la « mobile » comme disent les spécialistes. Il avait fait le tour de France et d’Outre mer. Cependant, sa dernière affectation au Groupement III/3 de Nantes lui laissait un goût des plus amers.
À son arrivée dans la cité des Ducs de Bretagne, il avait pris contact avec un collègue, ancien CRS, affecté à sa demande, au commissariat de Nantes. Implanté déjà depuis un moment dans cette ville, il fit découvrir à Yves et sa femme toutes les possibilités de sortie dans la métropole de l’ouest. Le policier célibataire avait un certain succès auprès des personnes du beau sexe. Quand ils allaient ensemble se baigner sur les plages de Pornic, petite station balnéaire située à une cinquantaine de kilomètres de Nantes, il n’était pas rare qu’une compagne blonde prenne la place de la brune précédente, laquelle avait succédé à une Antillaise…
Toutes avaient la trentaine et Yves n’imagina pas un seul instant que Sophie, avec ses quarante-cinq ans, certes encore très sexy, puisse intéresser un coureur de jupons du calibre de son « ami ». Cette erreur d’appréciation lui fut fatale et trouva sa concrétisation après son dernier séjour de trois mois à la Réunion, où sur la table de la salle à manger l’attendait une lettre de départ.
D’un naturel plutôt sobre, il ne buvait jamais d’alcool pendant le service. Le choc de la séparation fit qu’il ne dessoûla pas pendant plusieurs jours. La procédure de divorce dura quelques mois. Par la suite, avec l’appui de sa hiérarchie, Yves obtint sa mutation pour sa région d’origine. Depuis, il vivait seul dans le casernement. N’ayant pas pu avoir d’enfant, il voyait régulièrement ses neveux qui avaient repris la ferme familiale, à deux pas de chez Line. Par ses camarades de la mobile, il apprit que son ex-femme s’était fait « larguer » par le policier et qu’aujourd’hui elle travaillait dans un magasin de vêtements du centre-ville de Nantes. Cela ne lui était pas arrivé depuis des années !
Betsy suivit sa patronne quand elle quitta le hangar où les vaches allaient passer la nuit.
— Et si on invitait Yves à dîner ?
La chienne s’arrêta, s’assit sur ses pattes arrière pour attendre sa maîtresse devant la porte d’entrée de la maison.
— Tu approuves ? Bon, je vais lui envoyer un texto. Line pianota l’invitation sur son Smartphone et le rangea dans sa poche.
À peine, avait-elle franchi le pas de la porte que le bip de la réponse résonna.
— Il n’a pas tardé, dit Line en lisant la réponse d’Yves.
« À quelle heure ? »
« 20 heures ? »
« OK ».
— Il faut faire vite maintenant…
Elle monta rapidement à l’étage et se sépara de sa combinaison de travail. Après une douche rapide, elle passa dans sa chambre.
— Il faut faire un effort, si je veux avoir des infos, murmura Line en choisissant une robe aux couleurs printanières. Puis, elle retourna dans la salle de bains pour effectuer un léger maquillage suivi d’un coup de brosse dans sa chevelure auburn qu’elle laissa retomber en cascade sur ses épaules. Elle secoua la tête afin que ses cheveux se mettent bien en place.
La table était à peine dressée que la voiture d’Yves se gara dans la cour. Line enleva rapidement le tablier qui protégeait sa robe pour aller accueillir son invité. Le gendarme avait troqué son uniforme contre un jean moulant et une chemise blanche ouverte sur une toison de moins en moins noire. À cinquante-quatre ans et un léger embonpoint, il avait toujours gardé le petit sourire d’adolescent que Line avait aimé en son temps. Malgré ses cheveux courts, on distinguait une calvitie naissante. Des années de « contact humain » avec les manifestants de tous poils avaient buriné ce visage et laissé quelques traces : notamment une cicatrice sur la joue droite et un nez cassé, résultat de la réception d’un pavé « amoureusement » envoyé par un contestataire écologiste.
— C’est gentil de m’inviter, lâcha Yves en embrassant Line.
— Je me disais que dans ton casernement les soirées devaient être un peu tristes.
