Pierre avait deux rêves - Monique Hervieu - E-Book

Pierre avait deux rêves E-Book

Monique Hervieu

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Beschreibung

D'un père français et d'une mère algérienne, Malika Anne et une jeune femme de 21 ans, née à Marseille, qui a grandi en France et s'affirme comme un trait d'union entre deux cultures, à l'exacte mesure de son prénom mais aussi entre deux hommes, Quentin son mari et son frère Pierre avec lequel elle vit depuis leur enfance une relation fusionnelle. Jusqu'à ce jour du 17 octobre 1961 où la politique et l'histoire entrent brutalement dans sa vie, renversant ses valeurs, ses convictions, ses croyances, la confrontant au désarroi des sentiments.

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Veröffentlichungsjahr: 2022

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À Éric

Du même auteur

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Table des matières

PREMIERE PARTIE

DEUXIEME PARTIE

Avant,

C’était avant les guerres, à Alger. Je ne suis jamais allée en Algérie pourtant, c’est là que tout a commencé, par cette rencontre qui, plus tard, engendra la vie et l’histoire qui en découla. C’est là-bas qu’ils se sont connus, lui, Jean, un fonctionnaire d’État attaché au cabinet du préfet ; et elle, Nora, troisième d’une famille de sept enfants. Je sais peu de mes souches maternelles sinon que le père de Nora était riche d’une fortune acquise de son père qui lui-même la tenait du sien : mon arrière-arrière-grand-père né sous l’étoile du commerce, une étoile qui ne cessait de briller et d’accroître la fortune de mes aïeuls. Nora, comme ses sœurs, devait pourvoir à cet accroissement logique du patriarche en associant, du fait d’un mariage raisonnable, quelque commerce florissant. Elle fut la seule (je crois) à anéantir les desseins économiques de mon grand-père. C’était donc à Alger, le 15 mai 1936.

Cette année-là, en septembre, Jean épousait Nora. Il avait vingt-cinq ans, elle en avait vingt et un. En occident, la mariée se voile pour ses noces Nora, elle, retirait le sien. Et ce fut l’installation dans l’appartement dévolu à Jean, lors de son arrivée à Alger, un deux-pièces exigu pour Nora, habituée à d’autres espaces, mais elle s’en contentait en espérant mieux. Puis, trop vite, Jean reçut un ordre de mutation pour Marseille. Nora avait espéré une réponse favorable à la requête de son mari, le maintien de son poste une année encore et l’ordre de mutation était arrivé, refusant le sursis. Jean était attendu à Marseille pour prendre de nouvelles fonctions.

Consciente de ce départ inévitable, Nora s’y était préparée, apprenant avec application le mode de vie européen, soucieuse de ne jamais décevoir son époux, ne jamais lui faire honte. Cependant, elle redoutait le voyage, le pressentant définitif. L’enfant qu’elle portait ne verrait pas le jour à Alger.

Jean et Nora emménageaient à Marseille dans la chaleur de l’été 37. C’était en août. Nora était ronde de huit mois de grossesse, lourde d’un passé révolu. Marseille ! Elle se souvenait des premiers temps, les rues étrangères et celle de la Joliette qui l’enfermait au deuxième étage d’un immeuble vieillot. Elle regrettait les invitations que Jean honorait seul quand elle les fuyait, prétextant tout ce que son état rendait plausible, pour éviter ces réunions effrayantes. Nora craignait les regards, persuadée de quelques restes kabyles qui la trahiraient. En livrant les craintes de ma mère, je réalise ce qu’elle avait perdu, volontairement étouffé de cette race d’où elle tirait sa beauté.

Dans le vieil immeuble, il y avait d’autres locataires dont une certaine Mireille Lemercier de qui Nora gardait le souvenir, à défaut d’une amitié éteinte quelques années plus tard. Jean ne comptait pas ses heures, consciencieusement voué aux responsabilités toujours plus pesantes que l’administration lui confiait. Nora oubliait son absence en compagnie de sa voisine, madame Lemercier, rapidement devenue Mireille. Elle avait bien quelques petits défauts ainsi que Nora le disait (en particulier l’indiscrétion). Toutefois, elle possédait une qualité essentielle. Sans le savoir, Mireille dotait Nora d’une solide confiance. Aussi proches furent-elles l’une de l’autre, Mireille ne douta jamais des origines de cette jeune femme de type méridional. Ainsi, Nora fut elle complètement rassurée sur l’intention des regards qu’elle détournait même au presque terme de sa grossesse.

Le terme arriva un premier octobre 1937 par la naissance d’un garçon : mon frère Pierre.

Première partie

Marseille 1940

En 1940, ce fut mon tour d’arrondir ma mère. J’en alourdissais (disait-elle) grandement les formes prenant certainement mes aises dans ce ventre généreux car je n’étais ni jumelle ni énorme. Je pesais mes trois kilos et quatre-vingts grammes à la naissance, pas plus. J’avais déjà la chevelure brune, la peau dorée et j’occasionnai le premier désaccord de mes parents. Jean voulait me prénommer Anne. Nora, (en souvenir d’une sœur chérie, perdue comme le reste de sa famille après ses noces) insistait pour m’appeler Malika alors, l’état civil m’enregistra sous le nom de Malika-Anne Chardin. Au plus lointain de mes souvenirs, je me suis toujours entendue appelée Malika, chacun abandonnant l’autre moitié de mon prénom à mon père pour qui je fus Anne. Cette double identité ne m’affectait pas, au contraire. Il me semble qu’elle venait renforcer cette différence que mon père installait involontairement entre mon frère et moi. Il aimait son fils mais j’étais sa fille, la cadette née par un heureux hasard le 15 mai 1940, anniversaire d’une rencontre et je crois que ce détail ajouté aux autres, me valait certains privilèges que Pierre a parfois dénoncés sans succès.

Après l’école maternelle que j’ai fréquentée au gré fantaisiste de ma mère qui préférait m’enseigner la lecture (comme elle l’avait enseignée à Pierre), j’entrais à l’école primaire du haut de mes cinq ans et demi, fière et impatiente de susciter l’intérêt de mon père en me prévalant de résultats remarquables, meilleurs que ceux de mon frère. J’en souris aujourd’hui car Pierre était un premier de classe indéracinable. La moyenne de ses notes frôlait le maximum quand elle ne l’atteignait pas, ce qui lui conférait une avance confortable sur le second. Je ne pouvais pas rivaliser avec mon frère mais je me distinguais dans chacune de mes classes par une place de première tout aussi indéracinable que celle de Pierre de telle sorte que j’étais, en partie, responsable de la fierté paternelle.

Je n’ai que de bons souvenirs de notre vie à Marseille. Je n’ai pas oublié la tiédeur du foyer, les goûters sucrés de nos anniversaires qui régalaient mes camarades ou ceux de Pierre. Bien sûr, il y eut l’occupation et l’après-guerre, le rationnement mais Nora se débrouillait (avec la complicité de Mireille) pour approvisionner notre table. Nous étions une famille unie même si entre Pierre et moi éclataient de fréquentes querelles, elles ne prenaient jamais le goût amer de la rancune. Mon frère venait me déloger de la chambre, refuge où je fomentais une vengeance, sans me laisser le temps de la mûrir. Il séchait mes larmes d’un baiser, de promesses qu’il ne tenait pas et j’oubliais jusqu’à la prochaine dispute.

Comme Nora, j’avais une amie, Odile, que j’ai laissée à Marseille. Il me reste d’elle une photographie, une adresse qu’elle n’habite plus et mes souvenirs d’école ou ceux du jeudi quand, à 16 heures sonnant, nous nous rendions au cours de danse. Odile rêvait de devenir étoile, je n’avais pas cette ambition. La danse, Nora me l’avait imposée comme elle avait imposé le judo à Pierre. Elle voulait nous voir nous dépenser au moins une fois par semaine, encadrés d’un professeur car il n’était pas question de nous autoriser à pratiquer un sport qui ne fût enseigné. Tout ce qui échappait à la vigilance de Nora était interdit et mon frère s’en plaignait en permanence. Il avait dix ans et se disait responsable mais Nora ne lui donna jamais la permission de se joindre aux jeux de ses camarades.

Le problème ne se posait pas pour moi, la rue ne m’attirait pas et les jeux de filles ne me procuraient aucune joie comparable à celle que m’offrait la lecture. Chaque livre était une aventure et j’entrais dans le récit comme happée par l’histoire, désireuse d’en connaître la fin, peinée d’être au bout du voyage. À Marseille, j’évoluais dans le monde extravagant de Jules Verne. Du centre de la terre, je m’envolais pour un tour du monde qui ne durait guère plus d’une semaine…

Je lisais vite et trop au gré de mon père mais Nora m’y encourageait en m’offrant, sous n’importe quel prétexte, d’autres volumes qui la captivaient tout autant que moi. Nous partagions, ma mère et moi, des heures délicieuses à échanger nos impressions sur les livres. Nora écoutait les miennes, le sourire aux lèvres, attentive à mes avis ou aux critiques pour lesquelles je fus précocement douée.

Chaque année, à la fin juin, la distribution des prix venait grossir ma bibliothèque et je me souviens de celle de 1948. Le cours élémentaire deuxième année m’avait encore couronnée du prix d’excellence, un livre illustré. J’exècre les illustrations, elles ôtent au lecteur tout le plaisir de l’imagination et ce prix plus qu’un autre. C’était Vingt mille lieues sous les mers, un récit que j’avais lu en donnant au capitaine Némo un visage authentique. Celui représenté ne ressemblait en rien à mon héros. C’était un faux capitaine Némo entrevu sur le chemin du retour, entre l’école et la rue de la Joliette. Furieuse de découvrir l’usurpateur, je jetai mon prix sur le trottoir. Mon père s’arrêta interdit, ma mère crut comprendre ma déception à recevoir un livre que j’avais tant de fois lu. Elle s’employa à en souligner l’originalité en me montrant ce que je refusais de voir : les images.

Les années qui suivirent, je reçus d’autres prix dépouillés, ceux-là, de dessins fantaisistes. Les éditeurs doivent croire qu’aux alentours de dix ans, l’imagination d’un enfant est assez fertile pour se passer d’illustrations. Il est dommage qu’ils ne situent pas ce don plus tôt. Après Jules Verne, je me familiarisais avec Victor Hugo par mon dernier prix Les Misérables en deux tomes concluant mes études primaires et le chapitre de la rue de la Joliette.

Nous quittions Marseille sur un ordre ministériel qui félicitait mon père d’une nouvelle promotion, la dernière. Horribles vacances que celles de l’été 50. Je ressentais un déchirement à quitter Marseille pour Paris identique à celui que Nora avait ressenti à abandonner Alger pour Marseille. Il me semblait que là où nous nous rendions, rien ne serait comparable à ce que nous avions vécu jusqu’alors. Dans ce périple, tout m’effrayait ; Paris qui m’engloutirait dans sa cohue anonyme et le lycée qui me cloîtrerait dans sa légendaire austérité. J’avais dix ans et la certitude que rien de bon ne m’attendait là-bas.

Paris 1950

Après Alger, après Marseille, Nora échouait à Paris. C’était un naufrage. Chacun de nous vécut ce départ affecté d’une inquiétude silencieuse. Nous quittions la rue de la Joliette pour la rue Mademoiselle, une grande mademoiselle à mes yeux d’enfant et plus tard à mes jambes car j’en parcourais une bonne partie pour me rendre au lycée. Je revois le sourire de ma mère et le faux enthousiasme qu’elle exagérait en installant nos meubles dans ce nouvel appartement, plus grand que celui dont nous disposions à Marseille. Mon frère avait sa chambre, j’avais la mienne avec vue sur la cour intérieure de l’immeuble. Triste décor ! De là, je voyais d’autres fenêtres ; le soleil, jamais. Selon les saisons, j’apercevais un carré blanc ou gris (souvent gris) à condition de me pencher au-dehors. Je ne le faisais pas, persuadée que cette fenêtre offrait un spectacle permanent à toutes les autres. Je me sentais perpétuellement épiée. Aussi, je pressais ma mère d’habiller les vitres et de les calfeutrer (sous le prétexte d’un courant d’air) de doubles rideaux épais. Je les voulais rouges, d’un velours qui m’avait séduite plus par l’herméticité de ses fibres que par sa couleur et Nora arrêta son choix sur une cretonne beige s’harmonisant davantage au papier peint de la chambre. J’y consentis pressée de préserver mon intimité de l’indiscrétion avoisinante.

Je me souviens de ce matin gris, le plus gris des matins de mon enfance, le jour de mon entrée en sixième. Accompagnée de ma mère, je me rendais au lycée. Il me semble encore percevoir la brûlure qui n’avait pas déserté mon ventre depuis la veille à force de le nouer d’une anxiété incontrôlable. Je freinais Nora, lui affirmant que mes chaussures neuves me blessaient, je ralentissais sa marche m’accordant ainsi de précieuses minutes en sa compagnie. Pour la première fois, je maudissais l’école réunissant tout ce qui ne souffrait pas en moi à une vaine révolte. À dix ans, je m’insurgeais contre cet état de fait qui contraignait l’enfant à s’instruire dans de tristes lieux. Je n’avais encore rien entrevu du lycée et je l’imaginais (ainsi qu’il m’apparut à l’issue du parcours) sordide.

Les établissements scolaires étaient bâtis sur le même mot d’ordre : rien ne devait détourner l’attention d’un élève. Je vous garantis que rien ne la détournait. Le mien n’échappait pas à la règle. Il avait ouvert ses portes immenses et sombres sur une entrée lugubre. Je serrai la main de Nora espérant que, découvrant l’horrible bâtisse, ma mère renoncerait à m’y enfermer. Elle n’en fit rien. Je m’engouffrai dans l’entrée poussée par le flot des élèves, les unes aussi perdues que moi, les autres animées de joie à retrouver leurs camarades, celles des classes supérieures déjà familiarisées au décor. Dans le tableau hostile de la cour, j’observai les figurantes, uniformément vêtues de blouses bleues, brodées de leur nom, prénom et classe. La mienne exhibait au point de chaînette CHARDIN Malika-Anne - 6-èmeA1, classe d’enseignement "classique" représentée par un rang d’anonymes que je rejoignis au coup de sifflet strident de la surveillante générale madame Patin plus communément connue sous le sobriquet de "Patate". En ce jour de rentrée, je l’ignorais.

Je dus comme mes condisciples m’habituer au rythme des cours et aux interclasses qui nous promenaient d’une salle à l’autre (en vertu d’un principe qui m’échappe encore), selon la matière enseignée. Je concevais l’utilité d’un lieu approprié pour les sciences ou le sport mais le Français, le latin, les mathématiques pouvaient s’enseigner dans n’importe quelle pièce pourvue de tables, de chaises, d’un professeur et éventuellement d’un tableau. Les classes possédaient généralement ce minimum, elles se ressemblaient en tout point mais la pratique de l’établissement obligeait les élèves à se croiser dans les escaliers et les couloirs du bâtiment dit "petit lycée" (exclusivement dévolu aux cours de sixième et cinquième) distinctif du "grand lycée" qui abritait dans une vaste mais non moins laide superficie ceux de la quatrième à la terminale. Le seul avantage que je tirais de ces bousculades était de me dégourdir les jambes avant d’affronter le cours suivant. Plus tard, j’en trouvais d’autres.

Il ne me fallut pas plus d’une semaine pour me lier aux filles de ma classe, davantage pour leur susciter un certain respect (dû aux notes des premiers devoirs) mais, avant la Toussaint, je ralliais une bonne moitié d’entre elles à mes discussions ou plus rarement à mes jeux en cour de récréation. Les autres s’étant tournées vers le camp opposé mené par Jocelyne Estain, une élève médiocre en dépit de son redoublement, et à qui j’inspirais une réelle antipathie. Jocelyne était chef de classe, c’était là son seul avantage sur moi, un avantage qui s’amenuisa jusqu’à disparaître peu avant les vacances de Noël quand, au beau milieu du cours de latin, je fus invitée avec deux de mes camarades à suivre Patate. Le censeur, madame Mercier (que je découvris en la circonstance) nous félicita toutes trois pour notre inscription au tableau d’honneur. L’élégance, le parler de cette femme m’intimidèrent au point que je ne tirai aucune fierté de cette distinction.

Le Noël 50 fut, à l’inverse de ma rentrée scolaire, l’un de mes plus beaux Noëls. Quelques jours avant le réveillon, mon père nous annonça la visite de ses parents. J’apprenais du même coup leur existence. Jusqu’alors, je ne m’étais jamais interrogée sur la famille de mon père, les origines de sa naissance. Le mystère que Jean entretenait à son sujet dissuadait les plus vives curiosités. La mienne n’a aucune attirance pour l’histoire des êtres, illustres ou chers ; seuls leurs idées et leurs actes m’importent et, en ce qui concerne mon père, je n’avais (à l’époque) aucune connaissance des uns ou des autres. Dans ma logique d’enfant, Jean Chardin ne pensait pas plus qu’il n’agissait. Au plus fort de mon ignorance, j’en faisais un orphelin, un enfant abandonné à la naissance, un sans famille comme le Rémi d'Hector Malot. Il n’en est rien et, on le devine, ma mère appréhendait la visite de mes grands-parents. Nora, celle qui s’employait à étouffer nos craintes quand son sourire ne parvenait pas à dissimuler les siennes, était victime d’un affolement ridicule. J’ai vu mon père s’en amuser, je l’ai surpris se laissant aller à la tendresse et, au travers de cette image de mes parents étroitement enlacés, j’ai vu le bonheur de Nora. Dès lors, je sus que la force des êtres se trouvait là, dans l’amour.

Ainsi ma famille s’agrandissait-elle de générosité et d’affection par ces grands-parents providentiels qui m’étaient donnés comme un cadeau. Je partageais avec ma grand-mère une complicité extraordinaire qui me valait de recueillir ses confidences. Je les écoutais sans autre intérêt que la joie qui l’animait dans la trahison d’un secret de famille. Notre famille n’avait pas de secret. Ma grand-mère les inventait comme elle se défendait de quelques souches aristocratiques, perdues sous la révolution laquelle aurait banalisé le nom des "de Saint Montières" en "Saintmontières". Je vous invite à le croire autant que je prohibais le mode conditionnel à tout propos de cet ordre. Cela dit, les principes éducatifs qui lui furent prodigués eu égard à cette invraisemblable noblesse avaient affecté mon aïeule d’une autorité certaine. Néanmoins, au cours de ses confidences, elle ne révéla jamais les raisons de quatorze années de silence. Je les attribue encore au mariage de mes parents. Imaginez la réaction d’une aristocrate (même contestable) en apprenant l’union de son fils à une Kabyle. La page fut tournée en ce Noël 50. Nora savait se faire aimer et ma grand-mère lui reconnaissait entre autres qualités notre éducation irréprochable.

Ce sont les souvenirs marquants de la fin 50. Pourtant, j’ai la certitude qu’un changement brutal s’est opéré cette année-là. Je n’accordais aucune attention aux échanges puérils de mes camarades. J’espérais une rencontre, quelqu’un qui pourrait débattre de sujets plus sérieux que ceux qui animaient les conversations des filles de mon âge. Une maturité précoce me soustrayait à leur compagnie. J’occupais mes récréations à lire en attendant le jour qui me basculerait dans l’autre bâtiment où (me semblait-il) mes chances de trouver une digne interlocutrice étaient décuplées.

Paris 1951

En 1951, je faisais mon entrée en cinquième dans le même lycée dont le décor ne m’effrayait plus. J’y avais mes habitudes, mes repères et certains avantages dus à mes résultats comme la sympathie de Patate que je n’ai jamais partagée mais dont j’abusais (je le confesse) dès que l’occasion m’en était donnée. Je m’installais donc dans cette classe de cinquième avec toute l’assurance que me prodiguait l’ancienneté quand mon frère était admis en troisième.

À quatorze ans, Pierre accusait un caractère qui l’opposait souvent à Nora. Il parvint à convaincre mon père de la nécessité de déjeuner au lycée. Je m’étonnais de ses instances et du bien-fondé des arguments qui les justifiaient. Pierre ne perdait pas plus de temps à se rendre de la rue Mademoiselle à son lycée que moi au mien et à entendre les commentaires (souvent écœurants) des demi-pensionnaires de ma classe, je n’entrevoyais aucune légitimité à sa requête. Cependant, je me gardais de lui opposer mes observations, heureuse d’envisager l’intimité de la table. Mon père déjeunant sur les lieux de son travail, je disposerai égoïstement de Nora.

Chaque midi, au sortir du lycée, je me précipitais chez nous, je me hâtais de la retrouver. Nous alimentions nos repas de propos anodins cependant, à l’époque, j’étais convaincue de leur importance. Ma mère sollicitait souvent mon avis quant au choix d’un menu ou d’une robe selon que nous formulions ou honorions l’invitation de mes grands-parents (exclusive fréquentation de nos dimanches). Mon aide n’intervenait dans aucun autre domaine mais celui-là me grandissait d’une influence récente. Je m’appliquais donc à justifier mes propositions d’arguments solides, Nora les acceptait souvent. J’aimais la voir attentive au sérieux de mes dires, à l’assurance fragile de mes onze ans. J’affirmais, sans plus de démonstration, la valeur de mes jugements en me prévalant de quelques auteurs très superficiellement abordés en classe, les jetant sans scrupule en référence à ma logique. Je déployais moins d’audace dans mes devoirs de français rédigés dans une forme interrogative qui ne m’engageait pas. Ainsi me préservais-je de sourires vexants tout en maintenant ma réputation d’enfant sérieuse et réfléchie.

Contrairement à moi, Pierre suivait un enseignement "Moderne" orienté sur les mathématiques dont je garde le souvenir d’un laborieux ennui. Mon frère, lui, les maniait avec facilité tandis qu’il s’attelait péniblement à ses dissertations. Il en vint, lui aussi, à solliciter mon aide. Dans les premiers temps, je reprenais le style, corrigeant les maladresses et impropriétés qui criblaient ses brouillons puis, très vite, je me pris au jeu. Jugeant ses démarches naïves et vulgaires, je composais, armée de son manuel de français, des devoirs qui lui valurent la considération de son professeur. Pierre m’en fut reconnaissant et (je le soupçonne) impressionné.

Je ne sais si je dois son rapprochement à ma contribution littéraire, cette tricherie qui nous scellait dans le secret d’une complicité justiciable, mais mon frère se prit d’un vif intérêt pour moi. Il se montrait curieux de mes résultats scolaires, des amies que je n’avais pas et surtout de ce journal intime, un peu particulier, où je consignais des réflexions aussi dénuées de fondement que celles dont je saoulais ma mère. Pierre ne les saisissait pas toujours (je le comprends), elles n’avaient qu’une réalité éphémère : l’enfance.

Il prit la fâcheuse habitude d’occuper ma chambre le soir, après le repas. Son travail allégé par l’alourdissement du mien lui offrait un temps qu’il gaspillait généreusement. Mon frère changeait. Sa métamorphose ne s’opérait pas uniquement dans l'intérêt qu’il me témoignait, Pierre s’étirait d’autant de centimètres que ses pantalons en raccourcissaient. Ainsi, Nora les prolongeait-elle de faux ourlets, économie de deux mois, trois dans le meilleur des cas. Pierre grandissait trop et trop vite. Ce changement se traduisit aussi par les troubles d’un premier amour dont je reçus la confession épisodique. L’élue se prénommait Charline. J’ai oublié le prénom de la plupart de celles qui lui succédèrent, pas celui-ci qui me fut imprégné sans relâche de février à juin. Touchée de sa confiance, je m’en montrais digne, accordant une attention sérieuse aux confidences de l’après-dî-ner et, au gré des descriptions reçues, je façonnais à Charline un visage affligé d’une authenticité aussi absurde que celle de mon capitaine Némo.

Pierre ne se contentait pas de dissiper mon travail, il m’impliquait dans ses mensonges. Il prétextait me chaperonner jusqu’à mon cours de danse situé rue Vaugirard, sa protection ne dépassait guère la rue Lecourbe. Là, je le voyais disparaître à grands pas.

À l’occasion d’une de ces duperies, je fis la connaissance de Charline, évidemment différente du portrait de mon imagination. Elle me parut âgée d’une quinzaine d’années et douée dans l’art de la séduction dont elle manipulait les artifices : déploiement de sourires, de paroles aimables qui m’inspiraient une étrange méfiance. Je n’ai jamais été sensible aux flatteries même sincères. À onze ans, je ne m’étais pas encore interrogée sur les fins d’une flagornerie. Je n’en éprouvais qu’une réticence instinctive.

En décembre, nous déménagions une fois encore, la dernière. Nous abandonnions l’appartement pour un autre situé à quelques pâtés d’immeubles plus loin. Nous ne quittions pas la rue Mademoiselle, ce qui me rassurait grandement. La perspective de fréquenter un nouveau lycée me désolait. Je m’étais attachée au mien. Ainsi, grâce à une aide généreuse de mes grands-parents, Jean et Nora devenaient propriétaires. Ce nouveau logement ne m’offrait que des avantages. Il