Pierre et le lion - Jacques Martial - E-Book

Pierre et le lion E-Book

Jacques Martial

0,0

Beschreibung

Issu d’un milieu modeste, Pierre Maréchal a connu une adolescence marquée par des tentatives de rébellion et des petits larcins. Après ces années tumultueuses, il choisit de se réorienter et trouve sa voie en entreprenant des études de droit, avec l’ambition de devenir avocat. Au fil de sa carrière, il se distingue dans les affaires pénales, bâtissant peu à peu une réputation. Cependant, il est confronté à des dilemmes moraux, défendant des délinquants qu’il comprend. Ses premières expériences en cour le marquent profondément, notamment lorsqu’il plaide des affaires complexes où la justice semble parfois aveugle. Ses luttes, aussi bien intérieures que juridiques, cherchent à concilier ses idéaux avec la dureté du système judiciaire. À travers son parcours, découvrez les enjeux humains cachés derrière chaque procès, ainsi que les contradictions d’une société parfois injuste.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Diplômé en droit, Jacques Martial a exercé en tant qu’avocat indépendant, se forgeant ainsi une réputation qui lui a valu une clientèle fidèle dans le domaine pénal. À présent retraité, il aspire à partager les souvenirs de certaines affaires marquantes qui ont inspiré ses écrits.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 130

Veröffentlichungsjahr: 2026

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Jacques Martial

Pierre et le lion

© Le Lys Bleu Éditions, Paris, 2026

www.lysbleueditions.com

[email protected]

ISBN : 979-10-437-0289-1

Le chemin du palais

Cette année-là, quand le rideau pourpre du grand théâtre de la justice s’ouvrit, Pierre Maréchal apparut timidement dans l’arène. Il allait endosser la robe d’avocat et défendre ceux qui n’avaient pas eu la chance d’échapper à ce sort délinquant souvent lié à la naissance, à la pauvreté, à l’éducation, aux aléas de la vie.

Cette profession ne résultait pas d’un choix délibéré, ni d’un total hasard, mais de l’écoulement naturel de son existence.

Il aurait pu mal tourner, mais il avait trouvé le bon chemin.

Rien ne le prédestinait à cette profession. Une telle ambition n’était pas envisageable dans son milieu familial, artisan du côté de son père, paysan du côté de sa mère. Sa famille, sans être pauvre, n’était pas riche. Son père travaillait le fer dans l’atelier qui jouxtait la maison. Depuis que son premier métier de charron avait disparu, il fabriquait des ouvrages métalliques, tels que clôtures, barrières, balcons, etc. Il avait réussi à faire vivre modestement sa nombreuse famille. Marie, sa mère, il serait injuste de dire qu’elle ne travaillait pas, car c’était elle qui travaillait le plus. Elle avait toujours fait preuve d’une grande force d’âme, traversé bien des épreuves depuis sa naissance dans une très pauvre famille de paysans bretons. Ses parents avaient émigré en Normandie pour échapper à la misère qui leur collait à la peau depuis des générations. Ils étaient arrivés dans ce village normand, juste après la fin de la guerre de 14-18, sans autre bagage que leur courage et leur volonté. Ils avaient déjà la charge de deux petites filles, l’une de trois ans, l’autre qui ne marchait pas encore. Lors de leur arrivée en Normandie, ils avaient trouvé à louer leur force de travail à une ferme et c’est dans celle-ci que Marie était née. Très rapidement, ils avaient pu s’installer comme fermiers d’un tout petit domaine, qu’au fil des années, ils avaient fait prospérer. Comme c’était encore possible, à l’époque, cette ferme était leur réussite qui leur permit de vivre, avec un cheptel d’une dizaine de vaches. Elles portaient toutes un petit nom et faisaient partie de la famille. Trois autres enfants étaient nés en ce lieu qui s’appelait « la rivière du désert ».

Les parents de Marie n’étaient jamais allés à l’école et parlaient le breton. Le père qui avait participé à toute la Grande Guerre jusqu’à sa démobilisation en 1919 avait appris le français pendant cette période. Ils avaient compris que l’école ouvrirait les portes à leurs enfants et ils avaient tenu qu’ils aient tous de l’instruction. Leurs deux filles aînées étaient devenues institutrices, mais tous avaient pu faire des études et obtenir des situations professionnelles qui rompaient avec celles qui étaient attachées à leur histoire. Pour la première fois, depuis des centaines d’années, leur génération quittait le travail de la terre et accédait à d’autres métiers et à une vie plus douce, loin de la précarité. Marie était la seule qui, après son certificat d’études, obtenu à douze ans avec la mention bien, était restée à la ferme pour aider ses parents et s’occuper du dernier-né, un petit garçon au milieu de cinq filles. Elle avait à son tour connu la guerre, l’occupation allemande, la peur, le débarquement des alliés, les bombardements, l’exode, puis le retour dans une ferme dévastée. Toutes ces épreuves, elle les avait surmontées sans en tirer aucune gloire et avec une telle résilience qu’à cent deux ans, elle était la seule survivante de sa fratrie, disparue depuis bien des années. Dans sa propre famille, elle avait la charge de la maisonnée, du jardin et l’éducation de ses enfants, un emploi au-delà du plein temps. Elle avait réussi à partager son affection, son amour, entre tous ses enfants.

Pierre n’avait pas été le moins servi, étant le deuxième enfant de la famille, premier garçon, entouré de quatre filles. Les deux derniers de la fratrie, nés bien longtemps après lui, étaient des garçons et il n’avait pas partagé son enfance avec eux.

Son éducation ? Ses parents étaient attachés à celle transmise par la religion, par l’école, par la valeur travail et l’honnêteté. La religion tenait, pour son père, une place très importante et il imposait à ses enfants le respect de ses rites. Elle occupait leurs dimanches, avec la grand-messe le matin, les vêpres l’après-midi et, enfin le soir, les complies. Comme il était enfant de chœur, il pouvait encore, après la grand-messe, accompagner le prêtre pour les baptêmes ; il acceptait volontiers cette occupation religieuse supplémentaire qui lui rapportait quelques pièces de monnaie ou cornets de dragées.

À l’adolescence, ses rapports avec son père étaient devenus conflictuels. Celui-ci était un homme autoritaire, le pater familias, celui qui, comme dans la Rome antique, détenait le pouvoir sur sa femme et ses enfants. Son pouvoir ne se discutait pas, parce que c’était ainsi dans le monde d’alors. Pierre n’était pas libre de son emploi du temps pendant ses loisirs ou ses vacances et devait se soumettre aux ordres de son père qui lui imposait des corvées à l’atelier ou au jardin. S’il a subi de rares corrections de son père, il ne l’a jamais vu porter la main sur sa mère. Cette même autorité imbécile s’exerçait à l’école. Le maître infligeait des sévices à ses élèves et aucun parent n’a jamais discuté sa façon d’enseigner. Comme bon nombre de ses camarades, il avait subi, les oreilles tirées ou les joues pincées pour une faute dans la dictée. Le fils du notaire arrivé dans la classe avait un statut particulier et n’était pas soumis aux mêmes rigueurs…

Très tôt, Pierre a pris conscience de l’injustice de classe sociale et du handicap qui frappait ceux qui, comme lui, n’étaient pas nés dans la bonne catégorie.

La religion a fini par lui peser autant que l’autorité de son père, mais c’est pourtant elle qui lui a permis d’éviter l’avenir qui lui était promis. Son père avait quitté ses parents, à l’âge de seize ans, en s’engageant dans la marine peu de temps avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. Il avait été éloigné de sa famille pendant toute cette période qu’il avait passée en Afrique avec son régiment. Malgré son itinéraire personnel, il avait imaginé que son fils apprendrait son métier et le seconderait dans son entreprise. Même s’il ne lui avait jamais dit, Pierre l’avait tacitement compris.

Est-ce pour échapper à cet avenir qu’il a voulu devenir prêtre, ce que son père, en raison de sa religion, ne pouvait lui refuser ? Pierre n’était pas bavard, mais il voulait parler et partager ses convictions. L’exemple du curé qui prononce son homélie a peut-être orienté son choix. Il était également un peu mystique en raison de l’endoctrinement reçu. Toujours est-il, qu’il partit au petit séminaire poursuivre son éducation chrétienne et l’enseignement général qui lui ouvrirait d’autres portes.

Le lundi matin, de la gare de son village, la locomotive à vapeur crachant ses escarbilles l’emmenait au pensionnat. Il fallait éviter de se pencher à la fenêtre pour ne pas en recevoir dans les yeux. Puis la locomotive a été remplacée par la micheline, orange et jaune ; beaucoup plus tard, la gare a été supprimée et la voie ferrée a perdu ses rails pour devenir cyclable et piétonne.

Il partait à douze ans pour la pension, en classe de sixième, pour ne revenir que trois semaines plus tard, le samedi soir pour un dimanche en famille. S’il est arrivé qu’il soit collé et privé de la sortie, alors il devait attendre à nouveau trois semaines avant de rentrer à la maison. Au petit séminaire, le jeudi et le dimanche étaient rythmés par de longues marches en rang, dans la campagne. Ce n’était pas la chaîne des bagnards, mais ça pouvait y ressembler. Tous les jours de la semaine, la sonnerie du réveil matin retentissait à six heures pour la messe ou l’étude à sept heures, avant le petit déjeuner à huit heures. Il lui est arrivé de faire « sauter » les plombs de la sonnerie pour gagner quelques minutes de sommeil. On a su qu’il était le mauvais plaisant, car il s’en était vanté et il a été collé.

Au fil du temps, Pierre a perdu la foi et tout intérêt pour la prêtrise. Au bout de cinq ans, il était devenu un élève indiscipliné qui semait le désordre et dont le petit séminaire devait se séparer. À la rentrée de septembre 1967, ses parents l’ont orienté vers des études de comptabilité sténo dactylographe. Il avait seize ans, « il fallait bien qu’il fasse quelque chose ».

L’année scolaire a été interrompue par les événements de mai 1968 qui allaient bouleverser la société. Un carcan sautait, la société se libérait des contraintes qui l’enserraient dans son costume trop étroit. L’ordre ancien était remis en cause. Les citoyens disaient « merde à De Gaulle » et la jeunesse « merde à papa ». Pierre n’allait pas avoir besoin de dire merde à son père, car celui-ci était victime d’un tragique accident du travail. Il mourrait foudroyé par un arc électrique formé avec une barre de fer qu’il manipulait à proximité de la ligne à haute tension surplombant la cour de son atelier.

Sa mère se retrouvait seule pour élever ses enfants, dont l’aînée avait tout juste dix-huit ans et le dernier quatre ans. Pierre avait dix-sept ans, déboussolé, mais libre, il n’aurait plus de conflit avec son père. Mais qu’allait-il faire de sa vie ? Il n’était pas question de reprendre ses études de comptabilité, il rêvait d’aventures, de grands voyages, de poésie et eut l’idée de s’engager, « comme son père » ! dans la marine. Après avoir effectué une période d’essai de trois jours, il a compris que la vie militaire, trop éloignée de ses rêves, n’était pas faite pour lui. Après avoir subi tant de contraintes depuis la naissance, la cage s’ouvrait, l’oiseau était libre et il voulait en profiter. Il n’était cependant pas mature, apte à gérer son existence et se confronter aux dangers et difficultés de la vie. Fragile, brisé par l’autorité de son père, il n’avait aucune confiance en lui et avait le sentiment d’avoir tout raté jusqu’à présent. Il avait besoin d’air et c’est tout ce qui lui importait. Sans direction et sans argent, il partait rejoindre l’université. Sa sœur aînée y débutait des études supérieures et avait obtenu une chambre sur le campus. Par son intermédiaire, il a fréquenté ses relations du lycée qui poursuivaient leurs études à la faculté, en lettres ou sciences économiques et partageait avec eux leurs discussions. Insouciant, il dormait dans leurs chambres d’étudiants, sur le campus, tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre. Il lui est aussi arrivé de dormir dans une voiture abandonnée. Il mangeait au restaurant universitaire avec une carte d’étudiant qu’on lui avait donnée et sur laquelle il avait collé sa photo. Il écrivait des poésies, fréquentait le milieu du théâtre amateur et aurait aimé devenir comédien sans se donner les moyens d’y parvenir. Il vivait à sa mode, une vie de clochard ou d’artiste. Il a vécu cette vie d’errance pendant deux ans, entrecoupée d’essais de travail, dans une banque à trier des coupons, ainsi que de multiples petits boulots précaires de subsistance, sans avenir. C’est aussi par l’intermédiaire de sa sœur qu’il a connu son épouse qui était comme lui une jeune adolescente en recherche de direction. Par jeu, plus que par véritable nécessité, ils commettaient des petits larcins dans les grandes surfaces. Un jour, Pierre s’est fait surprendre par le vigile du monoprix alors qu’il avait volé quelques denrées alimentaires. La direction du magasin a appelé la police et il a été placé en garde à vue. L’oiseau qui voulait être libre s’est retrouvé dans la cage grillagée du commissariat. Lors de l’interrogatoire par le commissaire, il a prétendu qu’il était étudiant en sociologie, lui a livré sa vision poétique de la société et son idée de partir sur les routes en roulotte. Le commissaire a pensé qu’il pourrait utiliser ce rêveur pour démanteler un groupe d’étudiants maoïstes qui continuaient la révolution à la faculté de lettres. Il lui a demandé de les infiltrer pour lui fournir des renseignements sur ces étudiants et ce qu’ils préparaient. Il promettait contre cette aide de classer son affaire. Pierre a accepté le marché et le commissaire lui a donc remis un petit papier sur lequel il avait écrit de sa main son numéro de téléphone et l’a laissé repartir. Pierre n’avait pas cependant l’intention de devenir indicateur de la police et c’est auprès d’un ami, étudiant révolutionnaire qu’il confia sa mésaventure. Ce dernier, qui faisait partie de ceux qui continuaient Mai 68, lui a communiqué le nom d’un avocat qui défendait les manifestants poursuivis à l’occasion des troubles fréquents. Des barricades étaient élevées au printemps sur la route qui passait devant l’université ; les CRS échangeaient avec les étudiants des grenades lacrymogènes contre des cocktails Molotov. Cet étudiant n’était pas le moins actif ; il s’était même emparé du command-car des CRS qui avaient dû s’enfuir précipitamment du véhicule enflammé par un cocktail Molotov.

Pierre est allé voir cet avocat avec le petit papier du commissaire en lui faisant part de ce qui lui avait été demandé. L’avocat est allé voir le procureur et l’affaire a été classée.

Ce fut sa première rencontre avec la gueule du lion, Pierre a compris qu’il n’était pas fait pour devenir délinquant, il avait été terrorisé par son enfermement dans la cage de garde à vue. Ce fut un électrochoc qui provoqua une révolution dans son esprit et lui permit de trouver les ressources pour un départ vers une nouvelle vie.

Sans le baccalauréat, il lui fallait, pour sortir de sa condition et des tâches subalternes qu’il avait jusqu’alors expérimentées dans ses petits boulots, reprendre des études pour accéder à l’université. Le diplôme de capacité en droit faisait partie des voies pouvant lui ouvrir les portes de l’université et plutôt que de reprendre ses études classiques, en candidat libre, c’est cette voie qu’il choisira finalement. La marche était haute, car sur plus de 500 étudiants inscrits en première année, seule une vingtaine étaient sélectionnés en seconde année. Il a réussi de justesse son examen de première année, mais brillamment celui de seconde année avec une moyenne qui lui permettait l’inscription en licence en droit et en cas de réussite à ses examens, d’accéder à des métiers autrement valorisants que ceux qui lui étaient antérieurement promis. Il reprenait confiance en lui et, alors qu’il avait tout raté antérieurement, il a réussi sans embûches ses quatre années de licence.

Les cours de capacité ayant lieu les soirs de la semaine ainsi que le samedi, il avait pu trouver un travail d’employé de bureau à l’office de HLM et était affecté au service des charges locatives.

Sa future épouse, d’un autre milieu social, avait échoué son bac en 1968. Ses parents qui habitaient une petite ville en Provence l’avaient envoyé redoubler sa terminale à Caen sous la tutelle de sa tante et de son oncle, professeur de médecine à l’université. Elle avait finalement obtenu son diplôme en 1969 et s’était inscrite en première année de licence en droit. Elle n’était pas motivée, mais après l’incident de Pierre, elle s’est également mise à suivre ses cours sérieusement. Ils se sont épaulés et sont ainsi sortis de l’ornière où ils étaient enlisés. Pendant ses années de licence, Pierre a abandonné son emploi de bureau et a obtenu une place de pion. Avec son épouse, ils effectuaient différents petits jobs d’été. Ils se sont mariés dans l’intimité en 1973 et en 1975 naissait leur première petite fille.