Plainsong - Kazushi Hosaka - E-Book

Plainsong E-Book

Kazushi Hosaka

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Beschreibung

Un chat, deux chats.... dans son nouvel appartement, trop grand pour lui, Monsieur-tout-le-monde ne semble pas étonné de se voir envahi par ses amis qui viennent « essayer » les uns après les autres son confortable trois pièces. Entre les courses de chevaux, un emploi stable, des coups de fils existentialistes à son amie de jeunesse, la rencontre d'une jeune fille singulière installée chez lui parmi les autres et une amitié grandissante pour les félins du quartier, nous suivons pas à pas une tranche de vie calme, sans vague, comme le bleu placide de la mer, un sentiment d'infinie plénitude...


À PROPOS DE L'AUTEUR


Kazushi Hosaka est un écrivain japonais.
En 1990 il publie son premier livre, Plainsong. Par la suite, il décide de se consacrer à l'écriture à plein temps, avec l'aide de son camarade écrivain Nobuo Kojima.
Hosaka écrit sur ​​les gens ordinaires dans des situations ordinaires de la vie. Son travail a été comparé aux films du réalisateur Yasujirō Ozu. Un thème commun dans ses ouvrages est la présence d'un chat dans la vie de ses personnages.
En 1995, il remporte le prix Akutagawa pour "Kono hito no iki".



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Seitenzahl: 228

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Kazushi Hosaka

Plainsong

Traduit du japonais par Julien Calas

Titre original : Plainsong by Kazushi Hosaka © Kazushi Hosaka, 1990

© Les Éditions d’Est en Ouest, 2021 pour la traduction française. Édition française publiée avec l’autorisation de Kazushi Hosaka par l’intermédiaire du Bureau des Copyrights Français, Tokyo.

Avec le soutien de la Fondation Konishi pour les Échanges Internationaux.

isbn : 9782957260713

Dessin de couverture et conception graphique : © Héloïse Chopard, Atelier de la Cigogne

-1-

Je m’étais décidé à louer ce trois-pièces découvert à l’improviste chez un agent immobilier en face de la gare de Nakamurabashi sur la ligne Seibu-Ikebukuro. J’étais alors avec une fille avec qui je comptais habiter, mais comme elle m’avait quitté avant d’emménager, j’avais pris possession des lieux tout seul.

Contrairement à ce que j’avais prévu au début, dépenser trente-cinq mille yens de plus chaque mois pour un appartement plus grand ne me posa aucun problème. En fait, je perdis même mon habitude d’emprunter de l’argent dans des organismes de crédit, et mes dettes commencèrent à diminuer. Je voyais derrière cela une sorte de contrecoup de ma séparation : peu importe qui se trouvait avec moi ou avec qui je levais mon verre, cela revenait au même. Je m’ennuyais tout de suite, comme si la personne que j’avais en face de moi n’avait rien à voir avec celle avec qui j’aurais dû être. En moins de deux heures, je mettais un terme à la soirée pour rentrer chez moi, ce qui effectivement me faisait économiser bien plus que trente-cinq mille yens par mois : les frais d’alcool et de taxi en moins, car je ne loupais plus le dernier train. La seule activité qui m’attendait chez moi était la lecture, mais je n’arrivais pas à me plonger dans un livre, ce qui avait tendance à m’irriter. Quand bien même l’envie m’aurait pris de regarder la télévision, il y avait bien longtemps que je vivais sans, et je me mis à faire des pompes et des abdominaux en écoutant de la musique.

Grâce au nouvel espace dont je disposais, j’avais maintenant amplement la place pour faire un peu de sport. Si je n’allais pas jusqu’à faire du jogging, c’est simplement qu’à l’époque on était encore en janvier-février et qu’il faisait trop froid dehors. Peut-être m’y serais-je mis si on avait été vers la fin mars mais, comme j’ai abandonné mes exercices après deux ou trois semaines, je n’en suis pas convaincu.

Je ne pouvais pas non plus passer mes soirées entières à faire des pompes et des abdominaux et je devais avoir toutes sortes d’activités à côté, mais impossible de m’en souvenir, peut-être parce qu’à cette époque, dès qu’on me demandait « qu’est-ce que tu fais ces derniers temps, tu ne viens plus prendre un verre ? », je répondais « des pompes et des abdos » et à force, j’ai fini par m’en convaincre. En y repensant maintenant, je m’étais aussi mis à passer l’aspirateur et à faire la lessive plus fréquemment. Les draps et les housses de futon que je ne lavais auparavant même pas une fois tous les deux mois passaient désormais tous les trois jours à la machine.

Cela dit, j’avoue que rajouter le ménage et la lessive aux pompes n’explique toujours pas comment j’occupais mon temps. En réalité, j’étais accaparé par les courses hippiques et les chats.

Les courses faisaient déjà partie de mes occupations favorites, et comme je savais que trois ou quatre heures s’écouleraient facilement rien qu’en étudiant en long et en large les statistiques des prochains chevaux, je trouvais là un moyen idéal de passer le temps quand l’envie de lire ne se manifestait pas. Mais les chats étaient, eux, un élément jusque-là complètement absent de ma vie et qui y entra sans crier gare.

J’ai longtemps vécu en appartement et j’avais déjà déménagé à cinq reprises, mais chacune de mes chambres était située au premier étage ; c’était la première fois que j’habitais au rez-de-chaussée.

Deux semaines après mon arrivée mi-janvier, un soir où j’avais ouvert la baie coulissante pour passer l’aspirateur, je remarquai un petit chat posé là qui m’observait.

C’était un adorable chaton aux rayures marron et blanches, qui semblait veiller sur moi, sa tête glissée par l’interstice. Ses grands yeux ronds me fixaient, et je lui adressai à mon tour un regard. Il continua malgré cela à m’examiner, si bien que je crus discerner de sa part comme une bienveillance à mon égard. J’arrêtai l’aspirateur pour m’accroupir et tenter de m’approcher de lui, mais sitôt avais-je commencé à me déplacer, qu’il retira son cou et disparut.

Je passai la tête par l’ouverture de la fenêtre, cherchant par où il avait pu partir, espérant qu’il resterait dans le coin à regarder dans ma direction, mais il n’y avait déjà plus aucune trace de lui.

Trois ou quatre jours après, il revint me rendre visite. Comme la fois d’avant, il passa la tête par l’ouverture de la baie vitrée, ses rayures blanches et marron bien visibles ; les oreilles dressées tel un petit diable et les yeux ronds comme des billes, il regardait d’un air intrigué dans ma direction. Je pris cette fois-ci une profonde inspiration pour me calmer avant de descendre de ma chaise avec précaution et, le corps courbé, je tentai de m’approcher de lui petit à petit en claquant doucement ma langue « ttt, ttt, ttt ». Mais dès mon deuxième ou troisième pas, il replia ses oreilles et se volatilisa.

Il me rendit visite à deux reprises à deux ou trois jours d’intervalle et, chaque fois, la même scène se répéta. Lorsqu’il revint une nouvelle fois, je m’étais ainsi mis dans l’idée qu’il s’enfuyait parce que j’essayais de l’approcher. Je décidai de rester immobile sur ma chaise, à faire semblant de lire un magazine hippique tout en observant sa réaction.

J’espérais qu’il se déciderait ainsi à entrer dans mon appartement mais cela aboutit au même résultat, car il disparut pendant que j’étais plongé malgré moi dans la lecture d’un article. Je savais avoir affaire à un animal et n’avoir donc pas besoin de lire ce magazine pour de vrai, pourtant j’étais malgré tout convaincu que si je ne regardais pas ce que j’avais dans les mains, même ce petit chat se rendrait compte qu’il était épié. C’est en ressassant ces pensées et en me demandant ce que j’aurais bien pu faire que, trois jours après, je crois, il revint me voir.

Lorsque je remarquai sa présence, je me dirigeai avec précaution vers la porte d’entrée à l’autre bout de l’appartement et, après avoir enfilé une paire de tongs, je me mis à contourner le bâtiment. Je n’avais pas réfléchi à ce que je ferais une fois près de lui. Je savais juste que je voulais le caresser.

Au bout de trente secondes, une minute peut-être, j’arrivai à proximité. Son petit cou tendu scrutait l’intérieur de ma chambre ; il dut remarquer le léger bruit de pas quand je tentai de m’approcher, car sa tête se tourna vers moi. Il ne prit pas la fuite pour autant et, de son cou penché, continua à me regarder approcher ; et c’est quand il jugea m’avoir suffisamment attiré qu’il fila se cacher sous l’entrepôt préfabriqué, devant la loge du gardien. Pris au jeu, je m’y précipitai à mon tour et je me jetai à quatre pattes en faisant claquer ma langue : « ttt, ttt ! », mais je perdais mon temps. Quand je me baissai pour inspecter sous le débarras, il n’y avait évidemment plus personne.

C’est à ce moment que me vint pour la première fois l’idée d’utiliser des anchois séchés pour sympathiser avec lui et, après avoir vérifié qu’il me restait un peu de monnaie, je partis à la supérette. Mais je n’en avais jamais acheté auparavant, et après plusieurs passages devant les mêmes étalages, je m’aperçus qu’il était bien plus compliqué d’en trouver que je ne l’imaginais. Je me résolus donc à demander de l’aide au garçon à l’allure d’étudiant qui tenait la caisse :

— Bonjour, est-ce que vous avez des anchois séchés ?

À peine ces mots avaient-ils quitté ma bouche que son visage fut envahi par l’incompréhension la plus totale, comme s’il n’avait jamais entendu le terme « anchois séchés » de sa vie ; me sentant soudain honteux de ma question, j’émis un rire gêné avant de rentrer chez moi.

Le lendemain, je revins à la maison après avoir trouvé mes anchois séchés dans une vieille épicerie juste à côté de mon travail et je me mis à attendre la prochaine visite du petit chat aux rayures blanches et marron. Mais quatre jours s’écoulèrent ainsi sans qu’il revienne.

C’était sans doute parce que je l’avais poursuivi jusque sous cet entrepôt, qu’il avait cessé de venir me voir. J’eus beau l’attendre une semaine entière, il ne se montrait toujours pas.

Il fallait pourtant bien que je fasse quelque chose de mes anchois séchés et avec un peu de chance, cela me donnerait l’occasion de le revoir. C’est ainsi que je me mis chaque soir à en émietter quelques-uns à l’endroit d’où il avait pris l’habitude de m’épier. Au matin il n’en restait jamais une trace, mais mon petit chat s’obstinait à me rester totalement invisible.

Cela ne dura cependant pas indéfiniment. Un soir de mi-mars, soit une dizaine de jours après avoir commencé à poser des poissons devant ma chambre, en rentrant de la gare de Nakamurabashi, je passais par une ruelle assez étroite toute proche de chez moi quand je tombai sur un chaton aux rayures blanches et marron.

Il traversa le passage quelques mètres devant moi pour aller se cacher à l’ombre d’un petit immeuble, au milieu de sept ou huit poubelles en plastique. Que ce fut son territoire ou non, cela semblait en tout cas être un endroit qu’il avait l’habitude de fréquenter, car la nervosité qu’il affichait quand il me rendait visite avait disparu, et il ne me paraissait pas disposé à prendre la fuite au cas où je me serais approché.

Je le fixai droit dans les yeux et fis trois pas vers lui, puis quatre, puis cinq ; inclinant toujours la tête, il m’observait attentivement, l’air de se demander ce que je voulais faire. J’étais arrivé à un mètre à peine de lui et il restait immobile, ses yeux semblant scruter au plus profond de moi.

Mais quand je fis un pas de plus, il changea brusquement de posture et se mit sur la défensive ; j’en déduisis que je pénétrais sur son territoire, et après avoir à peine reculé, je m’accroupis. Il reprit alors sa position initiale, se tourna vers moi avant de poser son arrière-train sur le sol et se mit à agiter la queue de gauche à droite.

— Alors, on dirait que ça va bien, lui dis-je.

À ces mots, il tendit ses oreilles vers l’arrière, ce que je parvins plus ou moins à interpréter comme une marque de défiance.

Je me forçai au silence et restai à l’observer. Ses oreilles se tournèrent alors à nouveau dans ma direction et il se remit à me fixer.

Je n’arrivais pas à savoir si nous avions débuté là une communication, mais je me persuadai que l’ambiance était devenue bien meilleure ; quand je réfléchis alors à ce que j’allais bien pouvoir faire maintenant, tout ce qui me vint à l’esprit, ce furent les anchois séchés, mais ceux-ci étaient malheureusement restés à la maison. Je n’arrivais pas à savoir s’il fallait ou non aller les chercher mais, ne voyant aucune autre solution, je décidai d’y aller.

— Attends un peu. Je vais t’apporter des anchois séchés, lui chuchotai-je d’une voix bien plus basse que tout à l’heure.

Comme s’il avait compris mon message, cette fois-ci il resta en position ; tout en continuant à le regarder, je reculai avec précaution de plusieurs pas, puis je courus à toute vitesse vers mon appartement pour y chercher les anchois séchés. Quand je revins, il n’y avait plus trace de lui.

Tous ces événements m’avaient curieusement excité et j’eus envie de téléphoner à une ancienne camarade d’université à qui je n’avais pas parlé depuis plus de trois ans. Je n’avais plus dans mon répertoire le numéro de Yumiko, mais j’avais gardé les cartes de vœux bon marché que je recevais d’elle chaque année au Nouvel An.

L’euphorie du moment n’était pas la seule raison que j’avais de me tourner vers elle en particulier : je ne savais pas ce qu’il en était maintenant mais, quand nous étions étudiants, elle avait un gros chat aux larges taches marron. Je n’avais aucune attirance particulière pour lui à l’époque, mais il m’était venu la vague idée qu’elle aurait de bons conseils à me donner.

La Yumiko qui me répondit n’avait pas changé en trois ans et, sans être de mauvaise humeur, elle gardait toujours le même ton froid. Nous commençâmes par les salutations d’usage : « ça fait longtemps », « qu’est-ce que tu deviens ? ». J’appris qu’elle n’était pas mariée mais qu’elle avait un enfant. Suivant ma pensée, je répondis alors « ah bon ? » qui, l’instant d’après, se transforma en « bien sûr », et nous commençâmes à parler de chats. Alors que j’abordai le sujet, Yumiko m’interrompit :

— Il ne serait pas temps pour toi aussi d’avoir des enfants ?

Comme si c’était la même chose que de recueillir un chaton. Sans lui répondre, je continuai à raconter ce qui m’était arrivé et j’en arrivai au petit chat à rayures marron et blanches :

— Ceux-là, on les appelle les tigrés marron, à cause des rayures de tigre blanches et marron qu’ils ont. Tu en as déjà entendu parler, non ? dit-elle.

Voulant riposter, je lui racontai alors le moment où il avait remué la queue d’un air de contentement quand je m’étais accroupi pour le fixer dans les yeux :

— Tu n’y connais vraiment rien, les chats ne remuent pas la queue parce qu’ils sont contents. Ce ne sont pas des chiens. Quand les chats remuent la queue, c’est qu’ils réfléchissent à ce qu’ils vont faire, rétorqua-t-elle en me dévoilant petit à petit l’étendue de mon inculture en matière de chats.

C’était le genre de relation que nous avions depuis l’université : j’ignorais quasiment tout des sujets qu’elle connaissait et elle aussi ignorait ce que je connaissais bien. Mais notre relation n’en était pas équilibrée pour autant puisque j’étais presque toujours celui qui posait des questions.

Non, je pense que si un équilibre parvenait à exister, c’était à la fois parce que j’aimais l’écouter parler de ce que je ne connaissais pas, et que, de son côté, mes différentes théories complètement farfelues l’amusaient. Il lui arrivait de temps de temps de changer de sujet sans prévenir, en débordant brusquement du cadre des explications et des remarques qu’elle avait faites jusque-là, mais même à ces moments-là j’arrivais généralement à trouver la conversation normale.

— De toute manière, tu n’arriveras à rien si tu n’as pas toujours sur toi des anchois séchés. Cela dit, mon chat ne touchait pas aux anchois séchés quand il était petit. Il préférait les flocons de bonite séchée. Tu ne ferais pas mieux d’essayer avec ça ? Ils sont vendus en petits sachets, c’est facile à transporter. Tu pourrais même t’en servir comme marque-page, non ?

Un léger rire accompagnait ses derniers mots. Je trouvai l’idée bonne. Craignant d’avoir le même problème pour les flocons de bonite, je lui racontai alors que j’avais tenté d’acheter des anchois séchés dans une supérette qui n’en avait pas :

— Arrête, je n’en ai jamais acheté ailleurs que dans des 7 Eleven ou des Family Mart, répliqua-t-elle.

— Bon, c’est qu’il y a un problème avec mon 7 Eleven, alors.

Mais elle enchaîna :

— Bien sûr que non. C’est juste que tu n’arrives pas à les trouver. Tiens, d’ailleurs, si tu vas dans un 7 Eleven ou n’importe quelle autre supérette, tu trouveras un rayon de nourriture pour chats, mais j’imagine que ça non plus tu ne l’as pas remarqué ?

Sa remarque avait tapé dans le mille et, quand la discussion prenait cette tournure, je ne pouvais m’empêcher d’admirer sa supériorité.

— Attends un peu. Le caissier est resté bouche bée quand je lui ai demandé des anchois séchés. Comment tu l’expliques, ça ? lui demandai-je.

Elle répondit sans me laisser le temps de reprendre mon souffle :

— Ce caissier, ce n’était pas un étudiant étranger – chinois ou coréen, par exemple ? Ou alors, même s’il était japonais, tu as dû mal articuler : ce n’est pas qu’il ne savait pas où trouver des anchois séchés, juste qu’il n’a pas compris ce que tu disais.

Sa réponse me laissa sans voix. Elle avait une facilité à porter le discours là où elle le souhaitait qui m’était totalement étrangère et forçait mon admiration.

— Tu sais, en matière de nourriture, chaque chat a des goûts bien marqués. Ça vaut le coup d’essayer avec les flocons de bonite, poursuivit-elle sans se préoccuper de ce qui me passait par la tête.

— Mais pourtant, ce que je dépose dehors chaque soir disparaît bien, répliquai-je en revenant aux anchois séchés, sous-entendant que ce n’était pas la peine d’acheter des flocons de bonite.

— Tu n’as pas réfléchi à la possibilité que ce soit un autre chat qui les mange ? répondit-elle en m’imposant à nouveau son point de vue.

Elle me fit la morale un certain nombre de fois avant que je mette fin à ce coup de fil en lui promettant de toujours avoir sur moi un sachet de flocons de bonite séchée en guise de marque-page.

Je sortis aussitôt pour en acheter et, en chemin, je compris quelle était cette différence que j’avais ressentie entre la Yumiko d’aujourd’hui et celle de trois ans plus tôt – son timbre de voix.

La différence était infime, mais sa voix était devenue un peu plus grave, un peu plus ronde. C’était la voix de quelqu’un sur qui on pouvait compter. Si je me souviens avoir réalisé cela en marchant et non une fois arrivé à la supérette ou rentré chez moi, c’est que je peux encore me rappeler distinctement que cette pensée m’était venue au moment où, en passant devant un cerisier, je remarquai que ses bourgeons avaient bien grossi. Mais cela importe peu. Ces trois ans qui s’étaient écoulés apparaissaient clairement dans ses intonations, et pourtant, malgré le temps passé, sa façon de s’exprimer ou de réfléchir était restée identique. Je ressentais une légère satisfaction à voir ainsi se manifester la durée de notre relation et je me rendis compte de quelque chose de différent en moi par rapport à l’époque de mes vingt ans.

Mes aventures avec la gent féline ne s’arrêtèrent pas là, mais je vais maintenant aborder une autre occupation plus prenante qui me permet de dater mes souvenirs aussi précisément que s’ils avaient été inscrits sur un calendrier : les courses.

Quand on approche de la trentaine et qu’on n’a pas de copine attitrée ou potentielle avec qui passer du temps, il devient soudain problématique d’occuper la fin de semaine. Les amis avec qui on traînait jusqu’ici se sont petit à petit mariés, puis, comme il fallait s’y attendre, une fois mariés, ils se sont mis à passer des week-ends en couple, tandis que ceux restés célibataires hésitaient alors à les contacter et finissaient par arrêter de les voir. En ce qui me concerne, un seul des amis avec qui j’occupais mes samedis et dimanches d’étudiant n’était pas encore marié – Ishigami, de quatre ans mon aîné.

Même entre garçons, il suffit d’être quatre ou cinq pour pouvoir occuper un week-end sans s’ennuyer même si rien n’a été prévu. À deux par contre, ce n’est plus possible ; nous prîmes par conséquent l’habitude de faire un tour aux courses, un choix qui pouvait passer pour une solution par défaut, et qui l’était certainement en partie.

Comme Ishigami avait quatre ans de plus que moi, il avait déjà bien dépassé la barre des trente ans. Il n’était pas moche, au contraire : plusieurs fois par an, il passait la journée avec une fille, voire la nuit quand la chance lui souriait. Mais quand on le fréquentait et qu’on le voyait toujours célibataire, on devenait de plus en plus convaincu qu’il allait sans doute le rester toute sa vie.

À voir quelqu’un de séduisant comme lui qui ne cherchait pas à trouver de copine et qui, s’il en trouvait une, s’en séparait rapidement, l’idée que le problème venait de lui s’imposait naturellement. Si on avait voulu nommer cela, peut-être aurait-on pu parler d’un désintérêt total à posséder que ce soit.

À l’inverse de la bourse, les paris hippiques sont étrangers à la notion d’investissement. Il n’était donc pas surprenant que quelqu’un comme Ishigami se tourne vers les chevaux plutôt que vers les actions, mais cela n’en faisait pas pour autant un flambeur invétéré qui se retrouvait à la fin de la journée soit à avoir gagné cinq cent mille yens, soit à avoir tout perdu – car je pense que ces personnes font au contraire partie de celles qui veulent accumuler quelque chose. Pour savoir pourquoi j’avais cette impression, il suffisait de regarder la façon dont il jouait.

Une journée de turf comporte normalement douze courses. En règle générale, Ishigami évitait les grosses mises et mettait à peu près la même somme pour chacune des courses. S’il gagnait dans la matinée, il augmentait ses mises en proportion ; si à l’inverse il était perdant, il se mettait à jouer petit – en bref, il laissait le hasard décider pour lui.

Même lorsque la chance lui souriait, ses gains étaient le plus souvent négligeables. Pour donner un exemple, s’il misait cinquante mille yens lors de la course principale, il en plaçait vingt mille sur un cheval coté à trente contre un, vingt mille autres sur un cheval à vingt contre un et les dix mille restant sur le favori coté à six contre un, et c’est au final ce dernier qui l’emportait, si bien que les cinquante mille yens de départ se réduisaient à soixante mille yens. Quelqu’un de plus impulsif aurait soit tout gagné avec le trente contre un, soit perdu l’intégralité de sa mise sur ses trois chevaux, mais, avec la façon dont Ishigami jouait, il était impossible de totalement se tromper et si tout le monde s’était mis à l’imiter, parier serait devenu une activité bien monotone.

À ses côtés, je jouais selon une stratégie qui variait à chaque fois, des chevaux les moins cotés aux favoris des bookmakers, mais pour dire les choses telles qu’elles étaient, je n’étais mû que par un simple désir de passer le temps et j’aurais du mal à me remémorer une journée qui m’aurait marquée. J’étais en quelque sorte devenu un joueur de courses dilettante et pourtant, même en dehors de l’hippodrome, je me surprenais à ne plus discuter d’autre chose avec Ishigami : nous y consacrions désormais tous les deux la majeure partie de notre temps.

Ishigami n’était pas la seule de mes connaissances à s’être plongée dans les courses : il y avait aussi Mitani.

La relation que nous avions restait cantonnée au domaine hippique, je ne connaissais donc pas son âge exact. Dire qu’il devait avoir six ou sept ans de plus que moi est une extrapolation que je n’ai jamais pris la peine de vérifier. Mitani travaillait dans la même entreprise que moi, dans un autre département ; comme je le connaissais avant même qu’il ne commence à jouer, il y avait sûrement déjà eu des échanges entre nous deux, mais il ne m’en reste plus la moindre trace en mémoire, si ce n’est celle de sa visite fortuite à mon bureau un jour où, après avoir discuté d’autre chose, il me demanda :

— Tu joues aux courses ? ce qui marqua le début de mes souvenirs avec lui.

Il continua sans transition :

— Tout ça, c’est truqué. Mitani passait dans l’entreprise pour une personne peu sociable, plutôt sinistre même, mais j’aimais sa façon de s’exprimer et j’écoutais attentivement quand il commençait à raconter quelque chose. Je n’arrivais pas à savoir si mon intérêt pour ses histoires tenait à ses talents de conteur ou bien aux principes farfelus sur lesquels se fondait sa vision du monde – sans doute y avait-il un peu de ces deux aspects. En tout cas, on ne pouvait pas qualifier de sinistre quelqu’un qui réfléchissait ainsi, au contraire : c’était justement la marque de quelqu’un d’heureux.

— C’est ultra-secret, mais il y a un designer de courses à la fédération nationale des courses hippiques, commença- t-il.

Avec une telle introduction, on devait probablement lire sur mon visage que j’attendais la suite, mais il continua son monologue sans faire attention à ce que je pouvais penser.

— La semaine dernière il y avait le prix de Kanbai1, tu sais ?

La course qu’il mentionnait avait déjoué tous les pronostics ; les tickets gagnants avaient remporté soixante- dix fois la mise.

— Celle-là, c’était facile. Les deux premiers étaient Cool Northern et Plum Wing, tu sais ? Cool et Plum, comme le nom de la course ! Je me suis vraiment demandé si c’était possible d’en sortir une aussi facile, et voilà que ça tombe juste. Des comme ça, on les devine tout de suite, il va falloir que le designer se bouge un peu plus s’il veut toucher son bonus cette année !

Après cette hypothèse d’un designer de courses, voilà que la discussion s’élargissait aux bonus. Ce genre d’exagération faisait partie des côtés divertissants de Mitani, mais cette histoire-là était quand même trop simpliste pour m’amuser ou me convaincre. Il devait en être de même pour lui car il se lança alors dans une analyse autrement plus complexe.

— Il y a beaucoup de monde aussi qui a été surpris par le résultat de la Spéciale des Danseuses. Dans la sixième ligne, il y avait Maple Boy et Lespedeza Pegasus. J’ai tout de suite senti qu’il y avait un truc. Et là, je regarde la première et je vois Sunny Butterfly. Et hop, inoshikachô !

Il faisait ici référence au jeu de cartes traditionnel japonais hanafuda, composé de douze séries de cartes, chacune associée à une fleur ou un arbre. Sur les dessins de la combinaison gagnante nommée inoshikachô, « sanglier- cerf-papillon », le sanglier était accompagné d’un lespedeza, et le cerf d’un érable, et il avait donc fait l’association entre les trois chevaux. L’entendre dire que cette combinaison s’était avérée gagnante m’avait complètement fait oublier l’essentiel, à savoir l’absence totale de lien entre les courses hippiques et un jeu de cartes, si bien que je l’écoutais maintenant à peu près convaincu.

— Tiercé de ces trois chevaux, cent-dix contre un, dit Mitani.

Fasciné par son histoire, je lui demandai combien il avait misé. Il lâcha un bref soupir, d’un air de regret.

— Tu vois, j’aurais pas dû penser que c’était trop évident. Pour moi, Maple et Lespedeza dans la sixième c’était juste un signal pour attirer l’attention sur Butterfly. En plus, d’après l’horoscope, ce samedi c’était shichiseki, le sept rouge, je me suis donc dit qu’il fallait sans doute penser à isûchî, tu sais, la combinaison un, quatre, sept au mahjong. Et là, en septième ligne, il y avait Dyna Gypsy et Meiner Rose. Butterfly plus Gypsy Rose2 ! Et tout ça lors de la Spéciale des Danseuses ? Là, ça a fait tilt.

En résumé, il avait trouvé le ticket gagnant, mais l’avait laissé filer...

— Sinon pourquoi appeler ça la Spéciale des Danseuses ? Ça n’a aucun sens ! Il passe pas, cet inoshikachô. Qui aurait pu trouver ça ? Si le designer n’y met pas un peu du sien, on va pas y arriver ! s’énerva-t-il.