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Ce conte philosophique, que l'on pourra lire à la façon d'un road-movie onirique, nous met sur les pas d'un jeune homme épris de curiosité à la recherche d'un vieil homme étrange, soudain disparu. Son voyage le conduira au centre de l'humain à partir de péripéties et de rencontres particulières... Ce premier volume l'amènera jusqu'à un village où le rêve prend forme, pas très loin du monde des racines...
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Seitenzahl: 246
Veröffentlichungsjahr: 2018
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La recherche, par un jeune homme étrange, d'un vieil homme, également étrange.
La quête de ses pas plutôt que de lui-même.
Le voyage -on ne sait s'il est réel ou imaginaire- conduira jusqu'à l'endroit exact où la vie et la mort n'ont plus aucune importance. Le ventre humain sera la porte d'entrée de ce nouveau monde.
- PARTIE 1 – LE VENTRE HUMAIN
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ES QUATRE SŒURS
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A MALLE DES QUATRE VENTS
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A BALANCE
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ORDRE CÉLESTE
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OUVREUSE DU CINÉMA ET LES MOMENTI
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HOR LE MAGNIFIQUE
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A BIBLIOTHÈQUE
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ES ATELIERS MÉCANIQUES
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LE DIABLE
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OFFICINE
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E DORTOIR
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E BUREAU DES MÉTHODES
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ES FOUDRES DE L
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IMAGINAIRE
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ES GALERIES DE L
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INHUMAIN
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ONAGRE
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ENVERS
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LA PARABOLE
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MI ET ENNEMI INTIMES
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HILÉTAS
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A SALLE D
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ATTENTE
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LES JOUEURS
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E VILLAGE
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HILIBERT
Née d’un flash, d’une illumination soudaine, d’une fraction de temps indolente ou d’un irrésistible élan de survie, cette histoire aurait pu être noyée irrémédiablement par la fraction de temps suivante, condamnée par l’urgence ou la nécessité. Mais les histoires sont des flammes qui ne s’éteignent jamais vraiment… Commencé en 1990 sur une soudaine envie de tremper ma plume dans un temps plus infini, ce conte a sommeillé par ci, par là, pour se réveiller de temps à autre et puis se terminer…28 ans plus tard, en 2018. C'est-à-dire un cycle de Saturne.
Sans doute que Jupiter, peut-être en Mercure ou en maison III, était aussi en planque pour me donner un coup de main. Un coup de stylo.
Poil d’Ours était un vieux grigou, plein de folies et de dérision. On dit qu'il promenait avec lui, en permanence, un sac plein de clés dont on ne sait à quoi elles pouvaient bien lui servir. On dit que certaines de ces clés étaient en métal, que d'autres étaient en bois et que le mystère a toujours été bien gardé sur l'utilisation de ces dernières. En effet, que peut-on faire avec une clef en bois? Toutes les hypothèses ont été formulées, mais nul ne l'a su jusqu'à présent.
Ce qui est sûr, c'est que Poil d’Ours avait plus d'un artifice et plus d'une malice pour conduire sa vie. Il avait déjà couru la campagne et la ville, les montagnes et les vallées, les cours d'eau et les déserts sans jamais avoir regretté son chemin. On lui prête encore la légende selon laquelle aucune larme n'aurait coulé de ses yeux ni aucune ride plissé son front.
Cela est peut-être vrai mais personne ne l'a jamais vérifié. Moi-même, qui l'ai rencontré plusieurs fois, je ne puis certifier avoir vu le moindre signe dans ce sens. Il était toujours présent et absent à la fois, devisant avec moi comme s'il n'était qu'un reflet sympathique de mes propres réponses. Il s'arrangeait toujours avec le temps pour être là quand il le fallait, jamais avant, jamais après. C'est d'ailleurs pour cela qu'il était ma réponse.
Je l'ai vu disparaître un jour alors que ma bouche venait de s'entrouvrir sur une importante question. Je venais lui demander conseil sur le sens exact de ma vie; j'aurais voulu qu'il m'explique les règles de l'existence, qu'il me donne un outil ou un mode d'emploi. Quelque chose pour survivre.
J'étais sans doute au plus mal à cette époque-là et il me semblait être le seul qui pût m'aider. Ce fut malheureusement à ce moment-là, le seul moment qui me semblait avoir d'importance dans mon existence désormais fragile, qu'il décida de disparaître.
J'ai beaucoup souffert de cette disparition. Sans doute, au début, parce que j'ai été déçu de son attitude. Lui, qui fut toujours d'une présence magique et salutaire, et qui s'envolait au moment le plus critique! Mais, la réflexion et le temps m'aidant, ce fut peu à peu son absence à lui qui me désorienta et me peina. Je venais de m'apercevoir que je tenais à lui et qu'il m'était un allié précieux. Un lien vital et une source inépuisable. Un relais de ma conscience.
Alors, je me mis moi-même en route et le cherchai.
La grande quête commença.
Je refis les mêmes chemins que lui, traversai les mêmes villes et courus les mêmes dangers. Il m'est arrivé de le suivre, de le précéder, de le frôler et même sûrement de le rencontrer. Mais je ne l'ai pas vu. Pas une seule fois depuis ce grand départ auquel il m'a habitué et que je considère, peut-être à tort, comme l'ultime.
J'ai ainsi fait et refait la carte du monde, redécouvert la géographie et l'histoire des peuples simplement à partir de ses pas à lui. L'Afrique de mon enfance devenait une autre Afrique lorsque je marchai sur les sables où ses pas s'étaient déjà frayé un chemin. Les mers n'avaient pas le même goût que lorsque je les imaginai avant qu'il ne prît lui-même un bateau. A chaque face de ma mémoire je découvris, derrière lui, l'envers d'une autre réalité. Pas après pas, je fis découverte sur découverte. Et puis, d'une découverte à l'autre, je basculai dans le doux apprentissage des révélations. Je découvris le plaisir de l'ouverture au monde. Grâce à son absence qui, maintenant, m'était devenue plus précieuse que sa désormais virtuelle existence.
Comme si j'étais devenu un enfant, j'ai réappris les gestes, les émotions, les interrogations de mes premières expériences. Et j'ai réappris à grandir.
J'ai parcouru le monde, vous ai-je dit, à sa recherche. Et je ne l'ai pas trouvé. Du moins je ne l'ai pas trouvé en chair et en os. Car il était devenu, au fil de mes voyages physiques et mentaux, de plus en plus proche, de plus en plus présent, jusqu'à ce que j'aie l'impression que sous chaque pierre, derrière chaque feuillage, dans chaque tasse de café ou au creux de mes interrogations mentales, un brin de lui - son souffle - m'interpelle constamment. Il était là, en fait! M'étais-je identifié à lui ou bien m'avait-il transmis, sans le savoir, une méthode pour exister?
Bien qu'il ne fût plus "utile" de continuer à le chercher, lui, puisque je parvenais à le faire vivre sans qu'il fût là, mon attachement à sa personne devint paradoxalement plus fort, plus exigeant. Et il fallait que je le revoie, au moins pour lui dire à quel point ma recherche de lui devint un voyage fantastique, commencé comme une quête du graal et continué comme une conquête de la toison d'or.
Je n'eus pas cette chance car, après cinq années de marche, de rail, de route, de bacs et de charters, une épreuve douloureuse m’attendait en haut de la plus haute montagne du paysage mexicain: un vieux berger sans moutons m'apprit que le vieux grigou était mort!
La nouvelle de sa mort me stupéfia d'abord.
Et puis, passé le temps du choc, je tentai d'en savoir plus. Où, quand, comment, pourquoi? Ce fut une avalanche de questions que je posai à mon hôte des montagnes.
Le vieux ne me répondit pas tout de suite. Il laissa un silence s'installer entre nous, comme s'il voulait laisser les mots résonner en moi, et l'écho y répondre. Je crus même reconnaître dans cette attitude ce que j'avais déjà vu chez Poil d’Ours.
Et puis, comme si mes questions n'avaient pas d'importance, il me répondit:
« L’homme de très loin m'a laissé quelque chose pour vous. »
Et il me tendit sa main, au creux de laquelle je devinai une des clés du vieux grigou. La clé n'était ni en bois ni en métal, mais tressée à partir de feuilles mortes qu'un traitement spécial avait dû solidifier pour empêcher qu'elles ne tombassent en poussière.
Je ressentis une émotion particulière à ce moment-là, et que je ne parviens toujours pas, aujourd'hui, à vraiment décrire. Ce fut un mélange de bonheur et de crise intestinale. Cela me faisait du bien et du mal en même temps. Et mon corps, plus que ma tête, fut le premier à le sentir. C'était, en tout cas, un cadeau merveilleux.
Le vieux poursuivit:
« L’homme a eu des propos étranges qui semblaient vous être adressés. »
Il réfléchit, comme pour rassembler les morceaux qui pouvaient être éparpillés dans sa tête, saisit son bâton et se mit à dessiner sur le sol un ensemble de traits et de courbes.
« Il m’a dit que la curiosité vous mènerait jusqu’à lui… il m’a dit exactement : « Il viendra là où je finirai ma route ». »
Et puis il a fait comme moi, il a gravé des routes sur le sable et a ajouté : « Il lui faudra aller jusqu‘au bout des douze nuits qui le séparent d’ici à la frontière de l’Est ».
Des questions inondèrent mon esprit à ce moment précis. Il me sembla que je basculai déjà dans un monde féérique, un monde cérébral, où les valeurs humaines et les règles sociales n’avaient plus de validité.
Quel pouvoir détenait donc Poil d’Ours pour qu’il fût à ce point capable de me faire croire soudainement qu’une autre vie existait, une vie faite de trésors à découvrir ou de planètes à explorer ?
J’étais là, dans une montagne mexicaine, à accepter le délire de trois décalés, le vieux grigou, le vieux berger et moi. Comme je n’étais pas homme à vouloir obstinément m’accrocher aux réalités humaines, je fis donc face aux volontés du vieux disparu. J’étais prêt à marcher, marcher encore jusqu’au point que me désigna Poil d’Ours. Il me fit dire d’aller vers l’est ; j’irai donc plein Est. Il me fit prévenir que la marche durerait douze nuits ; je marcherai donc de nuit jusqu’au douzième lever de soleil.
Les yeux du vieux berger scintillèrent lorsqu’il comprit que je relevai le défi. Les années qu’il passa dans les montagnes lui avaient fait oublier les paris des humains et les étranges manèges que les hommes « d’en bas » empruntent parfois pour se donner des raisons de vivre. Il avait appris ici la quiétude et le silence, ne partageant avec ses bêtes qu’une longue caresse muette et respectueuse. Des jeux humains il ne conservait qu’un vague souvenir, celui du regard qu’il portait sur les adultes il y a déjà un demi-siècle.
Mais il frissonnait déjà de plaisir à imaginer ce petit bout d’homme que je représentais aller à la recherche d’une chimère.
Il m’aida à préparer mon voyage, me donna une peau de mouton pour les nuits fraîches et tout un tas de vivres plus épicés les uns que les autres. C’était un truc, disait-il, pour ne pas laisser les idées prendre la place de l’estomac.
Il me souhaita bonne chance et me fit promettre de lui rendre visite un jour ou l’autre.
Mon voyage commença donc.
Les premières journées de ma longue marche furent aussi sèches et brûlantes que les nuits furent glaciales. Je franchis, une à une, les frontières qui séparèrent la nuit du jour. Je traversai des forêts, des déserts, des villages, des montagnes et des rivières et me mis à compter le temps au nombre de mes pas.
Le contraste entre le jour et la nuit généra chez moi des pensées qui rendaient ce contraste savoureux. En effet, j’appris de la nuit à en distinguer les ombres, à les nommer et même à dialoguer entre elles. La nuit devint une complice absolue et tout mon être changea à son contact. Les jours, en comparaison, me parurent fades et sans message essentiel. Ils ne furent que des étapes immobiles, de modestes tremplins pour m’engouffrer avidement dans les soirs que j’attendais avec impatience. Chaque crépuscule s’annonçait pour moi comme une nouvelle porte que je n’allais pas tarder à ouvrir. Mon esprit s’éveillait alors sur des sensations, des émotions que le jour était incapable de produire.
Je découvris d’abord que le noir était une couleur, malgré ce qu’en disent les manuels scolaires. C’est une couleur parce que le noir brille et que la nuit n’est jamais muette.
Je découvris ensuite que le passage du jour à la nuit était un changement de temps et d’espace, que les reliefs, comme les sensations et les pensées, ne sont ni immobiles ni figés : ils appartiennent, comme elles, en propre à l’ombre ou à la lumière.
La lune elle-même, qui sculptait là la pénombre de ses brillances, disparaissait là-bas et me laissait dialoguer avec d’autres formes, d’autres sensations, d’autres brillances. Jamais le noir ne fut complet, tant il allumait en moi de chandelles mentales.
Ce moment-là ne fut, sans doute, qu’une expérience de plus à rajouter à mon existence. Mais je n’avais jusque là pas prêté une grande attention à ma façon d’avancer dans la vie et d’en saisir les enseignements. Ma découverte du contraste, ma découverte du jour et de la nuit alla beaucoup plus loin qu’un simple voyage d’un point d’observation à un autre.
A un murmure, à un léger bruissement, je sentais les petits vents souffleurs de mots qui habitent la nuit, comme une âme secrète en promenade avec moi, me souffler aussi une piste, un mystère à résoudre, une interrogation à poser, une réponse à inventer…
Discrets et invisibles, ces petits vents jouaient avec mon « moi-peau », comme dirait Anzieu, le collant à la nuit et à l’aventure en une forme de dépendance symbiotique vers une appropriation totale de mes pas à venir… Un voile imprimé, un filigrane du futur…
Et mes douze nuits passèrent ainsi sans que je n’eus vraiment compté les kilomètres qui me séparaient maintenant du vieux berger. Il était déjà loin, et je le devinai, près de ses moutons, sûrement en train de jouer un air de flûte ou de déguster un repas fait de jambon parfumé et de vin paysan.
A l’aube du treizième jour, je sentis en moi un emballement profond me gagner : j’allais avoir le rendez-vous qui me fut promis par Poil d’Ours.
Le soleil se levait majestueusement, embrassant les herbes et les petits arbres de ses multiples rayons. L’horizon semblait calme, à peine bercé par un petit vent qui semblait siffler une mélodie. Il n’y avait pas là un spectacle extraordinaire : j’avais souvent vu des levers de soleil aussi beaux,et même quelques uns qui avaient déjà imprimé ma mémoire à l’eau forte.
Pourtant, il se dégageait une ambiance particulière du paysage que j’avais devant les yeux. Les couleurs du feuillage des arbres n’étaient pas celles des chênes, des bouleaux ou des noisetiers de mes jardins d’enfance. Certains arbres étaient jaunes, d’autres bleus ou rouges et d’autres encore étaient multicolores.
J’attendis là plusieurs heures et rien ne sembla bouger. Et puis, j’entendis une musique légère s’élever dans les airs et, presque aussitôt, une voix féminine qui lui fit écho :
« hoo – la – ooh – hoo – la – ooh … »
Simultanément, je m’aperçus que quelque chose s’animait tout autour de moi : comme guidés par la musique et par cette voix étrange, des oiseaux apparurent et puis des petits animaux de toutes familles : lapins, mulots, écureuils, belettes et bien d’autres encore qui m’étaient moins familiers. Ils semblaient sortir d’un dessin animé à la Walt Disney.
Tout ce mouvement disparut au moment où la voix s’arrêta de chanter. Les oiseaux se posèrent sur les branches des arbres à proximité pendant que les autres animaux s’assirent sur la lande. Un impressionnant silence s’installa. Je remarquai que tous les animaux avaient le regard braqué sur le plus majestueux des arbres qui poussaient là.
Je vis alors quatre femmes émerger l’une après l’autre de cet arbre et se diriger vers moi. Le spectacle était étrange, sorti tout droit de quelque recueil mythologique. Je remarquai qu’elles étaient d’une beauté sans égale, toutes quatre parées d’une tresse qui leur descendait à mi-cuisse. La première, qui était presque nue, s’adressa à moi et me tint un langage que j’eus du mal à saisir :
« Toi, l’homme, que crois-tu venir chercher ici ? Est-ce le bonheur ou le drame ? Est-ce un miroir ou la porte de la connaissance véritable ? Es-tu prêt à perdre jusqu’à tes amis et tes racines ? »
Je ne savais pas si cela était de véritables questions. Plutôt des formules incantatoires. Comme je ne répondais pas, la femme s’avança plus près de moi, me frôla le visage de sa main, plongea ses yeux noirs dans les miens et me dit :
« Que sais-tu de l’amour et des mystères de la dualité ? »
Je lui répondis que j’étais novice en la matière et que je n’avais jamais bien compris ce qui guidait réellement un homme vers une femme.
« Bien, bien, fit-elle. Tu es un humain respectable. Tellement d’hommes ont mal emprunté le chemin… tu as encore le cerveau vierge, et c’est très bien. »
Puis elle enroula sa tresse autour de mon cou, fit glisser sa main sur ma poitrine et y enfonça sèchement ses ongles. Je n’eus pas le temps de crier. Quatre sillons bleutés apparurent sur ma poitrine.
« Ceci est ton laissez-passer pour la connaissance, me dit-elle. Ces marques indélébiles seront là jusqu’à la fin de ton passage terrestre. Elles te rappelleront la règle première de l’existence : tout contact a une mémoire, rien ne s’efface complètement. Rappelle-toi, toujours, que ta condition d’humain peut te pousser à oublier ce que tu rencontres ou ce que tu vis. Mais cela reste un mensonge. Ton corps n’oublie jamais ce qui l’a imprimé, même si la trace n’est pas toujours visible. Les empreintes que je viens de te faire sont celles de la nécessité. A chaque fois que tu oublieras l’essentiel, les cicatrices se réveilleront et te feront souffrir. C’est mon cadeau pour toi. C’est mon cadeau pour toi, parce que je suis Ravah, la mémoire. »
Quel cadeau ? Pourquoi un cadeau, me demandai-je. C’est alors qu’une des autres femmes s’avança à son tour et me tendit un arc.
« Tiens, prends, fit-elle. Et choisis une de ces flèches. »
Elle me tendit un carquois contenant une bonne quinzaine de flèches. Je n’avais jamais vu de flèches aussi bizarres que celles-ci. Elles n’étaient pas toutes pointues. Certaines faisaient à peine la moitié de la taille des plus grandes et ressemblaient plus à des bâtons multicolores qu’à de véritables flèches. Des guirlandes semblaient accrochées à certaines pendant que d’autres ressemblaient à des engins de torture, plantés de plein d’hameçons et de pics.
« Laquelle choisis-tu, homme », me demanda telle.
Je sentis que ma préférence allait vers la plus banale et la plus insignifiante des flèches. Sans doute par une sorte de modestie… Je tirai donc du carquois un trait de couleur verte d’environ quarante centimètres de longueur. A l’un des bouts était fixée une lame en métal blanc finement ciselée sur laquelle je pouvais deviner une lune souriante. Le symbole me plaisait bien ; aussi je désignai cette flèche à ma protagoniste.
« Je vois, homme, que tu as du cœur et de la patience. Ce sont deux bonnes choses : tu n’es pas le plus mauvais des hommes. Tu peux donc participer à l’épreuve… »
Quelle épreuve ? La réponse vint quand elle me pria de tirer la flèche. Elle me désigna les animaux, les arbres, l’horizon, les autres femmes et me dit :
« Choisis la cible que tu veux. Choisis celle qui apportera le plus de plaisir à ton acte. »
Je fis tourner l’arc tout autour de moi à la recherche d’une cible, mais n’en trouvai point.
Je n’avais nulle envie de tirer sur ces êtres animés qui m’entouraient ni même sur l’un de ces arbres. J’avais appris, il y a longtemps, le respect pour toutes les choses vivantes et ne pus donc me décider.
L’archère le sentit et me questionna :
« Dis-moi, homme, as-tu vraiment envie de tirer cette flèche ? »
Je lui répondis que oui, mais que je ne voyais pas là, dans les choses qu’elle me désignait, la cible à atteindre.
« Alors, quelle est ta cible ? » Insista t-elle.
Je sentis à ce moment-là comme une inspiration frôler mon esprit : oui, j’avais bien une cible, mais elle était abstraite et invisible, presque indéfinissable.
« Je comprends ce que tu cherches, homme. Je le vois à ton hésitation et à ton regard. Les cibles matérielles te sont de peu d’importance parce que tu cherches le dialogue avec les dieux. Mais il n’y a pas de dieux alors tu ne trouves pas les cibles. Il y a un peu d’orgueil chez toi si tu ne quittes pas cette folie. Le seul dieu que je puis te faire connaître et qui peut être ton éternelle cible, c’est le temps. »
Elle me prit alors le bras, me fit tendre la corde, viser un arbuste et m’ordonna de lâcher le trait.
La flèche vint se ficher dans le tronc de l’arbuste, vingt cinq mètres plus loin.
A peine le son de la lame contre le tronc se fut-il estompé que je vis la flèche prendre feu et l’arbuste avec. Comme s’il s’agissait d’un simple feu de paille, nous attendîmes là jusqu’à ce qu’il n’y ait plus que cendres à l’endroit où la flèche avait été décochée.
« Voilà, homme, ce que tu vois est le fruit sans cesse renouvelé de ton existence. D’un moment à l’autre, d’une flèche à son impact, il n’y a plus rien que le bruit qui résonne encore en nous et un brin de mémoire qui semble n’avoir fait exister que l’invraisemblable. Le résultat est pourtant là. Quelque chose s’est passé. Quelque chose a disparu. Quelque chose aurait pu exister. Peu importe la cible si tu sais armer ta flèche. Ne te laisse pas tromper par l’apparente fragilité du résultat. Ceci est le véritable pouvoir : le temps est toujours présent et tu peux toujours lutter avec lui. »
Puis se tournant vers moi, elle tendit ses mains sur mes joues et m’embrassa sur les lèvres. Et ajouta :
« Je suis Tanah, l’expérience. Parce que tu es homme de confiance et d’avenir, je me donne à toi pour que toujours l’expérience soit ta première respiration avec le monde. Sans la volonté de l’expérience, un homme ne vaut pas plus qu’un vent d’hiver, toujours réduit à lui-même. »
Tanah m’embrassa à nouveau puis se recula.
La troisième femme était rousse et avait le visage maculé de taches de rousseur. Elle portait sur le côté une sorte de grande gibecière où je devinais des petites étoiles luminescentes.
« Je suis Adirah, la sœur de Tanah et de Ravah. Mes sœurs sont très espiègles, comme leur étoile. Parce qu’elles sont la mémoire et l’expérience, elles jouent souvent ensemble avec l’esprit des hommes pour les dérouter. Notre mère, à notre naissance, disait qu’une vie humaine était semblable à une de ces lanternes qui, bout à bout, éclairent la chaîne humaine dans le noir de l’humanité. Chacune de ces lanternes a besoin, en plus d’elle-même, d’avoir la mèche, le pétrole… et l’allumette !
C’est pourquoi notre mère voulut avoir quatre filles : Ravah, qui rend la vie possible, Tanah qui transforme l’abstrait en concret, moi qui permets – parce que je suis l’imagination et le rêve - à la vie de sourire et, enfin, notre sœur Satinah qui veille sur nous et sur la vie des hommes.
Tu vois, je suis ton allumette. Aucune lampe ne peut s’allumer sans cette allumette. A nous quatre, nous pouvons faire briller la conscience de chaque homme, de chaque femme, de cette planète.
Je te l’ai dit : je suis l’imagination et le rêve, je peux donc faire porter la vie plus loin que la conscience commune. C’est pourquoi aussi je suis moins espiègle qu’Adirah et Ravah. Car je dois veiller constamment à ce que l’imagination ne se transforme pas en quête stérile ni le rêve en refuge solitaire.
Tu ne dois pas te laisser dérouter, même aujourd’hui qui est un jour d’initiation pour toi.
Nous te sommes apparues pour t’indiquer les voies de la véritable raison. De l’enfant aveugle que tu es nous ferons un adulte éclairé ! »
Elle s’interrompit, ouvrit son sac et fouilla pour en extraire une poignée de ses étoiles. Elle s’agenouilla et les disposa sur le sol. A ce moment-là, les étoiles s’animèrent et se mirent à former un ballet, comme un feu d’artifice silencieux, un théâtre de flammèches et de jets multicolores.
« Attrape une de ces étoiles ! », me dit-elle.
J’osai à peine tendre la main car j’imaginai que ce devait être brûlant. Mais elle insista et, forçant mon courage, j’en attrapai une à la volée.
Je fus stupéfait du contact étrange que cela me procura. Ma main semblait s’être fermée sur un duvet de la plus extrême douceur. Je sentis comme une médecine puissante animer mes doigts et, aussitôt, le plaisir gagner mon esprit. A la place de la brûlure que je pouvais escompter, je ne sentis que du bien être.
Adirah appela ses deux sœurs Tanah et Ravah, les fit placer face à moi et me dit :
« Si tu devais épouser une de mes sœurs, laquelle choisirais-tu ? »
Je fus surpris d’une pareille question, surtout en de telles circonstances. L’espace d’une seconde, je me demandai si je ne délirais pas. Finalement, je me retrouvais là, dans un lieu sans doute mentionné dans aucun atlas, entouré de femmes venues peut-être d’une autre planète, avec une sorte de coton vivant dans la main ! C’était absurde !
Je délirais sans doute, mais c’était si agréable ! C’est à ce moment de ces pensées que je remarquai la présence de la quatrième sœur, qui était restée près de l’arbre, muette, fixant ses yeux extraordinaires sur moi.
Un étrange magnétisme émanait d’elle. Elle devait avoir dans la famille une place particulière et sans doute un rôle majeur. Elle semblait observer la scène de mon initiation avec le recul des juges ou des arbitres.
J’étais déjà parti dans un dialogue sourd avec elle mais Adirah me ramena à la question qu’elle m’avait posée :
« Je vois que ton regard est mobile et que tu es porté vers l’inconnu que représente Satinah. Peut-être même est-ce elle que tu choisirais pour épouse parmi nous quatre. Mais tu n’es pas encore prêt pour une telle échéance. Ton regard n’a pas assez mûri ni ton corps suffisamment franchi d’épreuves pour cela.
Aussi, je te demande : si tu devais épouser une de mes sœurs, laquelle choisirais-tu ? »
Je réfléchis et répondis :
« Je crois que c’est Ravah que je choisirais. »
Adirah hocha légèrement de la tête et me lança un petit ricanement :
« Tu ne m’étonnes pas. Ravah attire toujours les hommes qui n’ont pas assez vécu. Elle est sensuelle, très belle et c’est la plus accessible.
Puisque tu l’as choisie, offre-lui l’étoile que tu as dans la main. »
Je tendis ma main vers elle. Ravah la prit, la dirigea sur son sein et la fit s’ouvrir. Je vis alors l’étoile tournoyer sur elle-même, émettre une sorte de traînée orangée puis aller d’un point à un autre, de son sein à son autre sein, de son autre sein à sa bouche, de sa bouche à son ventre… jusqu’à ce qu’elle dessine une figure épousant parfaitement la forme de Ravah. C’est à ce moment-là que, malgré moi, j’eus envie de faire l’amour avec elle.
Je tendis mes lèvres vers elle. Mais à peine mon corps approchait-il du sien qu’elle disparut complètement, ne laissant à cet endroit que le spectre orangé engendré par l’étoile.
Je restai là, ahuri et déconcerté.
Adirah reprit la parole :
« Tu vois, la magie est puissante. Un peu de mémoire et un peu de rêve et tu redeviens alors un homme de fantasmes et de désirs. La mémoire et le rêve, ensemble, s’unissent pour troubler tes sens d’homme commun et limiter tes vues. Tu as choisi Ravah, le plus facile des choix, et tu n’es pas à blâmer. Mais, tu vois, il ne reste plus rien maintenant, sauf un désir qui n’a rien construit.
Mais rassure-toi. Ravah est maintenant en toi et continuera de t’habiter jusqu’à la fin de ton existence pour faire vivre tes désirs… et les cicatrices qu’elle t’a laissées.
Je me demandai ce qu’aurait été le résultat si j’avais choisi Tanah. Car je commençai à comprendre l’épreuve initiatique que je traversais. Ces quatre sœurs étaient quatre symboles vivants, quatre personnages apparus là pour valider toute l’histoire humaine.
Que vaut une vie sans Ravah, la mémoire ?
Que devient-elle sans Tanah, l’expérience ?
Que produit-elle sans Adirah, le rêve ?
J’imaginai sans peine le cocktail de vie que pouvait représenter l’union de telles forces. Une telle association ne pouvait que donner l’indispensable sens tant recherché à toute action humaine.
Et pourtant, je sentis qu’il manquait un élément à cette chaîne. Et mes yeux se tournèrent inévitablement à nouveau vers Satinah, qui était toujours près de l’arbre à m’observer. Je crus même deviner chez elle un petit scintillement du regard, comme unmessage qu’elle m’adressait.
J’avais du mal à me détacher de sa personne. Peut-être parce que j’avais compris qu’elle ne pouvait être que la sagesse, l’indispensable synthèse des trois autres formes de la vie.
Elle était la sagesse capable de nouer dans le même cordage l’invincible jeunesse du rêve avec l’infatigable ressource de la mémoire et la très éducative force de l’expérience. La sagesse capable de faire le choix du combat ou de la paix lorsque l’heure est venue.
En d’autres temps, Satinah eut à réconcilier ses sœurs qui s’étaient brouillées au cours de leur jeunesse. C’est cette expérience qui lui fit définitivement prendre l’ascendant sur sa famille. D’ailleurs Satinah aimait rappeler à l’occasion qu’elle puisait sa force dans la simple observation de ses trois sœurs et que la sagesse, finalement, vient avec le regard.
