Point de Fuite - Kristin - E-Book

Point de Fuite E-Book

Kristin

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Beschreibung

Il a les clés de son appartement, puisqu'elle lui a demandé de nourrir son chat en son absence. Il a hésité. Il a accepté, mais une autre idée lui a traversé l'esprit. Il va fouiller son appartement. Ce qu'il va découvrir va bouleverser sa vie et sa vision de l'amour. Cachons-nous tous quelque chose? Que cache l'amour? Point de fuite est un roman sur l'état amoureux, sur la solitude, sur la rencontre. Qu'est-ce que tomber amoureux? Pourquoi tombons-nous amoureux? Et de qui? Une histoire surprenante sur nos secrets les mieux gardés.

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Seitenzahl: 172

Veröffentlichungsjahr: 2019

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Kristin et Christine François-Kirsch ne font qu’une.

Christine François-Kirsch a été journaliste politique, a enquêté sur les sujets sociétaux, environnementaux et sur la question des communautés religieuses à Marseille.

Elle travaille aujourd’hui dans la communication politique et institutionnelle.

Elle a co-écrit deux contes écologiques, « Ecololo et Lala » aux éditions de l’Aube (« Marie, pourquoi tu tousses? » et « Chatouille, pourquoi tu fouilles?»), dont le second a reçu le Prix national Renaudot Benjamin 2011.

Elle a publié en 2017 son premier roman, « Une illusion parfaite », chez BoD éditions. une histoire audacieuse, qui casse les tabous, qui montre qu’on peut oser dans la liberté, la sienne et celle de l’autre.

Une suite est en préparation, ainsi qu’un recueil de nouvelles érotiques.

« Point de fuite » est donc son deuxième roman.

Du même auteur

En littérature jeunesse, sous le nom de Christine François-Kirsch

« Ecololo et Lala, Marie pourquoi tu tousses » (2009), Edition de l’Aube

« Ecololo et Lala, Chatouille pourquoi tu fouilles » (2009), Edition de l’Aube (Prix Renaudot Benjamin 2011)

En roman, sous le nom de Kristin

« Une illusion parfaite » (2017), BoD éditions

A Brigitte B., ma chère amie BB.

La première à qui j’ai envoyé les épreuves de ce roman.

A qui je dois tant.

A qui je pense tant.

« Soyez amoureux, crevez-vous à écrire.

Contemplez le monde. Ecoutez la musique et regardez la

peinture. Ne perdez pas votre temps. Lisez sans cesse. Ne

cherchez pas à vous expliquer. Ecoutez votre bon plaisir. Taisez-vous. »

Ernest Hemingway

« David, César sera toujours César, et toi, tu seras toujours

David, qui m’emmène sans m’emporter, qui me tient sans me

prendre et qui m’aime sans me vouloir. »

César et Rosalie, Romy Schneider à Sami Frey

Merci à Orianne O. pour la photographie de couverture. Quelle belle artiste!

Cette histoire m’est venue après la vraie demande d’une amie : elle voulait que je donne à manger à son chat en son absence. Ce récit n’a rien à voir avec la réalité, sauf le point de départ. D’ailleurs, je n’y suis pas allée, donner à manger au chat.

Toutes les lignes parallèles dans la réalité sont perçues par nos yeux comme fuyantes vers un même point.

Le point de fuite est l’endroit où ces lignes parallèles convergent entre elles.

Sommaire

Chapitre 1

Lui

Chapitre 2

Elle

Chapitre 3

LUI

Elle

Chapitre 4

LUI

Elle

Lui

Chapitre 5

Elle

Lui

Elle

Lui

Chapitre 6

Elle

Lui

Elle

Lui

La troisième

Elle

Chapitre 1

« La farce que la biologie joue aux humains, c’est qu’ils sont

intimes avant de savoir quoi que ce soit de l’autre. A l’origine,

on comprend tout. On est attiré par la surface de l’autre, mais

on le saisit d’instinct dans la plénitude de son volume. »

Philip Roth (La bête qui meurt)

Lui

Elle m’avait donnée sa clé. Qu’est-ce que j’en avais foutu ? Impossible de mettre la main dessus. Mon appart était pourtant allégé en matière de décoration. Peu de meubles, un seul endroit où je rangeais toutes les clés, les miennes et donc, la sienne. A l’entrée, sur une console. Rien que du très classique. Il y avait mes clés de bagnole, celles de mon appart, de mon cabinet, deux ou trois pièces de monnaie, un jeton de caddie. Mais sa clé à elle, non.

Je devais y passer le lendemain, pour donner à manger au chat.

Je finirais bien par la retrouver, cette foutue clé.

C’est peu dire que l’envie de me dérober subtilement à sa demande m’avait plus que titillé.

D’accord, on avait couché une vingtaine de fois ensemble. Bon, sans doute un peu plus, je ne me souviens pas avec exactitude. Je suis mauvais en comptabilité. Mais je ne suis pas comptable. Pas grave donc.

Disons qu’on avait couché ensemble régulièrement depuis quelques mois, qu’on était amants, pas amoureux. Disons qu’elle ne semblait pas amoureuse, qu’elle jouait avec moi, comme avec les autres qu’elle se tapait par ci par là. Enfin, d’après le peu qu’elle m’avait confié. Nous jouions ensemble. Je veux dire, vraiment jouer. Pas de sentimentalisme, mais des jeux adultes. D’adultes. Avec des règles, des codes.

Ce que j’étais capable de lui faire, au pieu, et réciproquement, valait tous les sentiments dégoulinants. Je ne l’aimais pas, je n’étais pas amoureux d’elle. C’était pire que ça, en fait, et quand j’osais regarder les faits en face, je me faisais peur. Elle me faisait peur. J’étais totalement dépendant d’elle, de cette relation sexuelle mais pas que. Je refusais d’y réfléchir. Ne pas me laisser enfermer dans une histoire pénible, de celle qui vous ralentisse, vous ankylose, vous fait faire les mauvais choix, vous aveugle. J’étais accro, pourtant. Il me fallait la voir sinon régulièrement, au moins par intermittence. Quand on se quittait, je ne savais jamais quand j’allais la revoir. Si, même, j’allais la revoir. C’est ce qui donnait sans conteste ce parfum d’aventure insécurisant, mais qui m’était devenu nécessaire.

Sa peau bien sûr. Ah, sa peau. Vraiment douce. Une peau de bébé pour une grande personne qui ignorait tout de la tendresse, à l’exception des quelques minutes qui suivaient l’amour. Ou plutôt le sexe. La suavité prenait alors toute sa place, elle se lovait dans mes bras, comme une petite fille. Disparaissait presque contre mon torse. J’étais certes un peu plus grand qu’elle, sans être massif. Mais je devenais comme un roc pendant ces quelques centaines de secondes qui valaient sentiment d’éternité. Sa peau, je la caressais alors sur son dos, avec le bout de mon index ; je la sentais frissonner contre moi. Elle lâchait un peu la pression. Et s’abandonnait avant de se reprendre et de retrouver sa posture habituelle.

Souvent, elle transpirait dans le dos et seulement dans le dos pendant nos jeux sexuels. J’aimais essuyer son filet de sueur due mes phalanges. J’avais envie de lécher cette traînée invisible qui prenait très précisément le chemin de sa colonne vertébrale, respectant la droiture de son squelette. Pour achever son voyage au creux de ses reins, juste au-dessus de cul bien rond, pas spécialement musclé. Elle ne faisait jamais de sport. Non, son cul était assez généreux, et c’est la raison pour laquelle j’aimais la prendre en levrette. Je me régalais du regard, elle répondait à mes assauts, j’ignorais si elle grimaçait de plaisir ou de douleur, j’ignorais quasiment tout de son plaisir mais jamais elle n’exigeait que j’arrête. J’aimais alors que la lumière reste allumée. Si j’avais pu, je l’aurais baisée au ralenti pour que l’effet de balancier de ses muscles et du gras soit encore plus fort.

Avec elle, on ne débriefait jamais. Elle n’était pas du genre à répondre à des questions idiotes d’amant incertain de sa puissance ou trop narcissique :

— Tu as aimé ?

Si la question m’avait parfois traversé l’esprit, je ne l’avais jamais formulée à haute voix. Il est parfois des vérités, et des échecs, qu’il vaut mieux taire.

Je ne l’aimais pas mais je ne pouvais pas me passer de son odeur. Comment s’y prenait-elle pour sentir aussi bon. Elle ne transpirait pas. A l’exception du filet dans son dos pendant nos ébats. Sous les bras, rien. Même pas une odeur de déodorant superpuissant. C’était étrange, mais le soir, quand je venais pour la baiser, elle n’avait pas besoin de prendre une douche.

Habituellement, j’étais un homme assez hygiéniste. Je détestais les filles sales, l’alcool qui sortait de la bouche. Le pire pour moi avait été, un jour, d’embrasser une fille que j’avais invitée à déjeuner. Elle était jolie sans être sensationnelle, assez drôle, spirituelle. Dans le parking, j’avais eu envie de coller ma bouche sur la sienne. Elle s’était laissé faire. J’avais presque eu un mouvement de recul quand de ses lèvres, de sa langue j’avais senti un mélange de vin rosé, de café et de cigarette. Comme une sorte de haut-le-cœur. Pourtant, j’aimais picoler, et une femme fumeuse, c’était ultra-sexy. Une forme de transgression, une double transgression : celle de l’époque anti-tabac et celle, plus ancienne, d’une phallocratie enracinée qui autorisait beaucoup aux hommes mais peu aux femmes. Mais ce mélange vin tabac café m’avait dégoûté. Je ne buvais d’ailleurs plus de rosé depuis ce jour. Et je n’embrassais plus les nanas qui en buvaient. Je les embrassais éventuellement avant. Où j’évitais leur bouche pour aller directement faire connaissance avec leur triangle. Après tout, la plupart attendait ça, et se forçaient à recevoir des excès de romantisme dont elles n’avaient que foutre. Par convention. Par habitude. Comme un vieux réflexe ancestral.

Avec elle, c’était différent. Elle fumait comme une cigarette par jour, guère plus, buvait café sur café, se plaignait de ne pas parvenir à dormir, ingurgitait chaque soir trois verres de blanc. Et pourtant, j’aurais passé ma vie dans sa bouche. Ou dans son lit. Bien sûr, le blanc dégageait un fumet différent du rosé. Presqu’amer, âpre, mais délicat, discret, tout sauf persistant. Un fumet de passage.

Cette femme-là pouvait paraître dure à qui demeurait à la lisière de sa personnalité. Elle l’était sans doute. Mais pas seulement. Elle était surtout déterminée. Décidée. A quoi, ça restait à découvrir.

Ainsi, je n’avais jamais le droit de prendre le petit déjeuner chez elle. Elle me virait soit vers 2 heures du matin, soit au petit jour. Je n’ai jamais su si elle faisait excès de coquetterie, d’égoïsme, d’un goût certain de la solitude, d’un rituel matinal qu’elle ne voulait pas que je découvre : toujours est-il que j’étais viré. La première fois, ça m’avait fait drôle.

Mais elle ne m’avait pas donné le choix. C’était ça, ou rien. Ce fut ça.

Nous nous étions rencontrés lors d’un colloque d’ostéopathes. L’histoire classique. C’est elle qui m’avait abordé. J’étais assis devant elle, elle m’avait tapoté sur l’épaule pour me dire que ma veste était au sol. Je l’avais remerciée. Je l’avais regardée. Puis fixée. Lui avais souri. Elle avait répondu à mon sourire, avait soutenu mon regard. Je m’étais détourné pour suivre la fin de la conférence. Nous nous étions levés ensemble. Dirigés vers la sortie. Naturellement nous avions bu un verre, échangé quelques mots. Nous n’avions pas couché le premier soir. Je n’avais pas cherché particulièrement à profiter du cadre, l’hôtel était plutôt sinistre, teintures orange et noir, moquette usée. Morbide endroit, en fait, comme on en foule tant quand on est amené à fréquenter ce genre de séminaires. Si on y allait pour la déco, dans ces salons, je vous jure, on n’y foutrait jamais les pieds et les organisateurs mettraient la clé sous la porte.

Elle m’avait laissé sa carte. Il y avait pas mal de cabinets en ville et je ne la connaissais pas. Je l’avais rappelée trois jours plus tard. Sa réponse avait été laconique :

— Venez chez moi. Je vous offre un verre.

Elle m’avait offert ce verre après que je l’aie baisée presque brutalement. Ca avait commencé ainsi. Par une baise phénoménale. Elle avait ouvert la porte, j’avais à l’épaule mon sac que je traînais partout avec moi quand je visitais les patients à leur domicile. Elle me l’avait arraché des mains, l’avait balancé par terre, m’avait saisi par le col.

— Baisez-moi !

Laconique, je vous dis.

J’avais refermé brutalement sa porte d’entrée, une porte blindée qui avait résonné et presque fait trembler les murs. Et je l’avais donc baisée. Puisqu’elle le réclamait.

Je lui avais d’abord ôté son chemisier bordeaux, en lui remontant sa jupe bleu marine sur ses hanches. Je découvris alors ses bas en haut des cuisses. Elle ne portait ni culotte ni string. S’était-elle préparée en m’attendant, ou ne portait-elle jamais rien sous ses jupes ?

Mes mains caressaient ses fesses, ses cuisses, je continuais de l‘embrasser goulûment, elle commençait à gémir.

— Attends, attends.

Elle s’éloigna de quelques mètres, prit une capote qui était posée sur son meuble d’entrée, et me la tendit.

— Mets ça, dépêche-toi, je te veux en moi, fort, défonce-moi !

Pas besoin de me prier, d’ailleurs elle ne me pria pas. Je répondis à son ordre et je soulevai une de ses cuisses pour mieux écarter son sexe et laisser entrer ma queue qu’elle avait fini par extraire.

Mon futal était à mes pieds, le caleçon noir également pardessus, mes chaussettes noires dépassaient, et moi je la prenais debout contre son mur.

J’eus la sensation de l’avoir perdue pendant un court moment, tant elle paraissait s’éloigner du réel au fur et à mesure qu’elle recevait mes coups de boutoir. Elle ne me regardait plus, ne me disait plus un mot. Non pas qu’elle eut été très bavarde. Mais là, sa tête rejetée contre le mur, elle semblait regarder au loin. Elle était dans son monde. C’était sportif, comme premier rendez-vous.

Cette femme-là ne faisait pas semblant.

Debout, nous finîmes donc notre affaire, enfin elle cria ! Moi j’étouffai d’abord mon plaisir avant de commencer à râler. Putain que ce fut bon, puissant, impossible à réfréner.

Je jouis, fort en elle ; elle, s’écroula sur moi, cacha son visage dans mon torse, respirant bruyamment. Puis elle se dégagea, me repoussant sans brutalité. Et retrouva une attitude sinon hautaine du moins distante.

— Tu veux boire un verre? Donne-moi deux minutes, que je me refasse une figure humaine et j’arrive !

Je la regardai partir vers ce que je devinais être sa salle de bain, jupe toujours sur les hanches, en escarpins beige, son chemisier froissé et ses cheveux sombres un peu hirsutes.

Voilà comment en général nous faisions l’amour. Parfois debout, dans sa cuisine, quelquefois dans son lit, ou sur son canapé. Ca arriva aussi dans sa voiture, dans la mienne, à son cabinet, au mien, au cinéma. Je ne la fis que la caresser pendant la séance. Ce fut délicieux.

Ce qu’elle préférait, c’était m’attacher et monter sur moi sans que je puisse agir. Elle adorait cette position de domination. Je n’étais pas un soumis, ni dans le sexe ni dans la vie, mais je prenais un tel pied à la regarder que je la laissais mener le bal. Là, je me nourrissais de son plaisir presque sadique, puisqu’elle faisait de moi ce qu’elle voulait. Il lui était arrivé de recevoir un appel et de me laisser en plan une vingtaine de minutes. Nu sur le lit, attaché, attendant qu’elle daigne revenir. Elle faisait de moi ce qu’elle voulait dans ces instants-là. Et ça me convenait.

Je ne l’aimais pas mais je ne pouvais me passer d’elle, de cette folie qui s’emparait de nous et de nos corps quand on se voyait. Elle n’attendait pas grand-chose des hommes je crois. Quant à moi, j’avais 44 ans, aucune envie de m’établir avec quelqu’un. Ma vie, c’était mon job, mes patients, la musique que je pratiquais dans un jazz Bang où j’étais saxophoniste. Les concerts, les voyages, le sport. Ma vie était réglée, équilibrée, millimétrée. Je baisais avec elle et parfois même avec d’autres. Tout allait bien. Enfin, je le croyais.

Cette belle brune souvent hautaine, indifférente, parfois même méprisante, je l’avais dans la peau. Sous la peau. Elle coulait en moi. Elle m’obsédait. Pas amoureux, non non, je le répète, mais obsédé par elle, ça oui.

Je ne voulais pas vivre avec elle, non merci ; je voulais tout le temps la sauter, tout le temps la voir, tout le temps la sentir, tout le temps la respirer, tout le temps la lécher, tout le temps la regarder. Même de loin, sans qu’elle me voie.

Il pouvait m’arriver, connaissant par cœur les horaires de cette ostéopathe installée en centre-ville de Lausanne, de me planquer à un coin de rue, derrière la vitrine d’une boutique de fringues ou d’une parfumerie, et de l’épier. Je l’observais alors, elle arrivait, de loin, ne se doutant de rien. C’était encore meilleur, de la voir marcher naturellement, librement ; elle se laissait un peu brancher par un ouvrier, un cadre, un vendeur, répondait d’un regard distant, parfois souriait, ou au contraire restait de marbre. C’était ce que je préférais, qu’elle reste de marbre. Le visage de cire. Les yeux souvent cachés derrière de larges lunettes de soleil. Elle disait que le soleil ou la lumière du jour lui faisait mal. Je n’y croyais pas. C’était son côté supérieur, insaisissable, son côté patronne.

Je ne sais même pas si je la respectais. Respecter, ça voulait dire quoi exactement ? Tenir à distance respectable ?

Je finis par mettre la main sur sa clé. Je l’avais rangée avec les couverts, allez savoir pourquoi. Souvent, quand je rentrais le soir après une journée de consultations, j’étais affamé. Il m’arrivait de ne pas déjeuner, de me contenter de quelques amandes. Un énorme petit déjeuner pouvait me faire tenir jusqu’au soir. Je buvais beaucoup d’eau en revanche. L’avant-veille, j’avais dû rentrer en ne pensant qu’à une chose, bouffer le premier truc qui me tomberait sous la main. D’où l’acte manqué avec les couverts. Là, il n’était pas si tard. J’hésitais un peu. Le chat lui aussi devait crever la dalle. Moi, j’étais épuisé. C’était vendredi soir, j’irai demain et je lui ferai un câlin, à la bestiole.

Je partis me coucher après un plat de pâtes au saumon, un verre de rouge, un Bordeaux, tannique, un bon film, une douche. Je me masturbais un peu en regardant quelques vidéos pornos sur ma tablette, puis je m’endormis comme un bébé. Une nuit sans rêve, réparatrice.

Je me levai vers 8h, fis un peu de sport à jeun, petit déjeuner, douche, clés, voiture, appart de la belle. Sur le chemin, alors que je conduisais méthodiquement, la bagnole connaissant par cœur le chemin de sa résidence, je me mis à sonder mon état.

J’étais survolté intérieurement, une excitation que je ne m’expliquais pas d’abord, comme un mur de bonne éducation à franchir.

Je me remémorai alors notre discussion, avant qu’elle ne parte pour quelques jours à l’étranger avec une amie.

— Si tu es en ville pendant mon absence, ça t’ennuierait de venir chez moi pour donner à manger à Victoire ?

— C’est qui Victoire ?

— Ben mon chat, tu sais bien, tu l’as déjà vu chez moi, quand même !

— Ah, oui, ta chatte. Tu veux que je donne à manger à ta chatte ?

Et j’éclatais de rire, deux fois plus fort encore devant sa moue consternée !

— Oh ça va, c’est pas spécialement drôle comme blague, mais fais pas chier, ça me fait rire ! Ce que tu peux être bégueule alors parfois !

Elle me regardait alors sévèrement, et elle finissait de m’énerver pour m’exciter. J’aimais son côté maîtresse d’école parfois, ou notaire. Elle me faisait rire alors qu’elle n’était pas spécialement comique.

J’avais envie de lui répondre, après sa demande :

— Je suis pas ton larbin ! J’ai autre chose à faire que traverser la ville pour une chatte ! Surtout si c’est pas la tienne. La vraie je veux dire.

Bref, je m’enfonçais et ça l’affligeait.

Je n’étais pas son larbin, c’est vrai ; cependant, je me tus. Une envie venait de germer en moi. Je la repoussais d’abord. Mais cette idée s’installait en moi subrepticement, passait par les interstices de mon éthique, provoquait en moi une excitation latente, d’abord intellectuelle puis incontestablement physique.

J’irai chez elle, nourrir le chat et relever le courrier peut-être. Pas seulement.

Mon cœur battait, peut-être plus que la première fois où j’avais répondu à son invite après qu’elle m’eut engagé à venir. Je savais alors que c’était pour la baiser, même si j’avais imaginé un peu plus d’emballage. Un gros nœud autour du paquet cadeau. Bon, on l’avait fait debout, à peine le seuil de son palier franchi. Le nœud, il s’était vite défait. Arraché, même. Impatients que nous étions tous deux, affamés l’un de l’autre.

Là, un magma indéfinissable bouillonnait dans mon ventre. Je savais la différence entre le bien et le mal. Le bien, c’était entrer dans son appartement, poser mon sac, caresser un peu le matou, trouver les croquettes, vérifier si la minette avait de l’eau, arroser les plantes, déposer le courrier, sans même lire les entêtes des lettres, faire un tour pour voir si tout était OK. Et repartir comme j’étais venu.

Oui, ça c’était le côté du bien. Donc chiant. Mais bien. Etre quelqu’un de bien était juste la chose la plus chiante au monde.

Le côté du mal m’attirait comme une force à laquelle j’étais incapable de résister. Cette force, elle était faite d’interdit, de trous de serrure, d’oreille collée à la porte, de portables scrutés, de lettres ouvertes à la vapeur d’eau chaude puis refermées, de portefeuilles épiés, de boîtes à gants fouillées, de meubles de médicaments explorés. Le mal était attirant, parce que dangereux, honteux, sale. Mais excitant et foutrement vivant.

Je montai dans l’ascenseur, celui-là même où je l’avais prise une nuit. Debout, contre la moquette murale.