Portrait nu - Christine Aventin - E-Book

Portrait nu E-Book

Christine Aventin

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Beschreibung

Christine Aventin est lectrice de Bataille : l’acte sexuel est une expérience de la transgression tout comme l’écriture est une pratique transgressive du langage. Elle est aussi lectrice de Jelinek : Il ne peut y avoir de langue spécifiquement féminine du plaisir et de l’obscénité, parce que l’objet de la pornographie ne peut développer de langue qui lui soit propre.
C’est dans cet interstice qu’elle a écrit Portrait nu, un roman qui impose autant qu’il réfute la possibilité de faire un récit à partir d’une expérience pornographique au féminin, c’est-à-dire de donner la parole à l’objet sexuel au moment précis où il en est fait usage. Il en résulte non un texte de plaisir – travaillé en vue d’une pratique confortable de la lecture –, mais un texte de jouissance dont la lecture nous met dans un état de perte.


À PROPOS DE L'AUTEURE


Christine Aventin a connu à quinze ans son quart d’heure de gloire, avec un roman dont le titre lui échappe. Elle en est toujours restée un peu gauche : un écrivain contrarié. Portrait nu a paru pour la première fois en 2005 aux éditions du Cercle. A disparu presque aussitôt dans un dépôt de bilan. Le revoici, comme le furet de la chanson, enrichi de la nouvelle La mort quand elle veut qui en éclaire la genèse.

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Seitenzahl: 168

Veröffentlichungsjahr: 2022

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PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE 1

Il roule comme un fou. Je suis soûle, à la place du mort : La fille, qui parle, a des yeux comme le ventre. Aussi grands. Elle est soûle et ne trouve rien d’étrange, à être assise là, passagère, comme serait une envie. N’importe laquelle. On est suivi. Une voiture nous suit, depuis qu’on a quitté l’île. Moi, je n’avais rien remarqué : c’est lui qui me l’a dit. Après quelques minutes, un carrefour, je n’ai pas été très attentive mais il a dû attendre – au carrefour, changer de direction – d’être sûr. Ne te retourne pas, inutile ! Il a dit, inutile de les exciter ! Il a ralenti, un peu puis accéléré.

J’avais fait semblant de jouir, au moment propice. Un gémissement, très conscient, qui vient exactement comme, exactement quand, il est souhaité. Le sexe, ce n’est jamais que des trucs. Des formules, j’en connais quelques-unes.

Sauf si tu veux qu’on s’arrête mais, il a ajouté mais, si on s’arrête, il faudra que tu ailles un peu plus loin. Je l’ai regardé, pour voir si lui voulait.

Mon regard, d’en bas, était monté vers lui en se hissant sur la courbe – on le connaît ce regard : vers le visage là-haut, qui monte au visage sur la courbeascendante – du ventre. Il n’était pas si gros, ce sexe, gobé m’a rempli la bouche, pourtant. Et ce geste aussi, qui prend la tête des deux mains et l’emporte dans son mouvement.

Qu’est-ce que tu décides ?

C’est ce qui est dit depuis le début, depuis qu’on en parle, d’y aller tous les deux, faire un tour, à l’île, que c’est moi qui décide : un geste et on s’en va. Il m’avait dit qu’il démarrerait aussitôt, sans explication, un seul geste, c’était convenu, qu’il ne me toucherait pas.

Il a tenu parole. Sauf pour ces deux mains-là, qui impriment sans forcer – inutile, j’exécute – le mouvement, à la seconde, au millimètre près. Aussi parfaitement que si ma bouche était commandée par son cerveau. Doucement, fermement remise à lui, je fais ce qu’il veut. Je le suce, et d’un regard, j’essaie de voir où il en est.

S’il y a une chose, une seule, que j’ai en horreur, c’est qu’on me voie le blanc, des yeux surtout, mais des ongles aussi : Ça lui fait peur. C’est presque déjà comme, une lame et les veines, qui ressortent, sous la peau, l’intérieur du corps. Elle trouve – elle n’est pas experte mais – qu’elle y arrive, à donner l’impression d’un corps, entier, quand en réalité, ce qu’on lui demande, c’est d’être chaude et mobile.

Un ensemble articulé d’éléments. Des mains qui s’animent de vie, autonome, et font ce qu’il faut. Des trous. Des creux. Des courbes. Placés là où on les attend. Toujours bien à portée des yeux. Et une bouche qui ne se laisse pas distraire de l’objectif. Fixé. Voilà ce qu’il voulait que je sois : une bouche qui le suce, les épaules calées – il a dû sentir les os de mes épaules – sur ses cuisses, un cul bien en l’air, qui ondule, ouvert, par des mains, les miennes, qui le flattent, qui l’écartent et le mouillent tant qu’elles peuvent.

Trop tôt eût été mis sous le coup de l’émotion, j’imagine. L’excitation simplement, d’y être, dans sa voiture, à me branler, devant ces types. S’il était venu trop tôt, il en aurait exigé un second, d’orgasme. Un vrai. Un qui trouve résistance et finit par céder. Un de qui s’arrachent, comme une victoire, au corps défendant. Trop tard, c’est pire : ce qu’on attend trop, on s’en fait tout un monde, et puis, voilà, décevant ! Mieux vaut l’ignorance parfois, cesser de le savoir, que les yeux sont faits pour le ventre.

Ce que j’ai entendu correspond, dans le rétroviseur, à ce que j’ai vu : l’expression un rien douloureuse de ma délivrance. Au moment où la voix monte au cri, très visible, la jouissance. Et moi, aussi consciente que possible du visage, à ce moment-là. Bien trop beau pour être vrai : Elle a pensé jouir, vraiment, espéré mais à la première pieuvre, elle a feint. Avant qu’elle ne s’étende, elle la connaît bien, qui s’étire lente sous le plexus et la chaleur, solaire, n’atteigne son front.

Et puis, j’ai léché mes doigts, l’index, longuement le majeur, maintenu, je sais que ça plaît, toujours, dur et pointé, de l’autre main, le bout des seins, de quelques caresses que je sais, infaillibles.

J’ai demandé qu’on ne s’arrête pas.

Il m’avait prévenue, aucune chance qu’il y ait des femmes, pratiquement aucune et, de fait, je suis la seule, que j’aie vue, dans le rétroviseur, extérieur, des phares s’allument et s’éteignent. Il n’était même pas sûr, d’ailleurs, qu’il y aurait, en semaine, autre chose que des pédés. C’est mieux le week-end, il paraît, qu’en semaine, c’est surtout les homos qui viennent là, mais il travaille, impossible, on verrait bien, de toute façon, j’ai toujours aimé rouler, de nuit, en voiture.

Retourne-toi ! Il a voulu voir mon cul. Juste après. Ce n’est pas simple, d’offrir son cul, à la vue. À moins d’accepter de n’être plus que ça, précisément, un cul qui se montre quand on lui dit de se montrer. Pas simple, même soûle, d’accepter que son corps, tout entier, les mains au sol, en appui tendu, le dos cambré, dans la courbe maximale de la colonne, se mette au service, tout entier, à genoux sur un siège passager, d’un cul à regarder en se branlant.

Voilà ce qu’il veut que mon corps soit : la preuve chaude et mobile qu’un mot suffit. Je me suis retournée.

C’était comme un code, à l’île, quand on est arrivé, ces voitures, qui roulent au pas, ces appels, de phare, ces gestes, d’un pare-brise à l’autre. Il répond. Il fait des signaux. Il pense. Il me dit ce qu’il pense. Qu’on est arrivé pile, au bon moment. On va s’arrêter. L’amour, c’est autre chose, la beauté n’a aucune importance, du visage ni du cri, à ce moment-là, tout devient comme très loin de moi.

J’ai toujours aimé ça, enfant déjà, il suffisait de s’endormir pour être arrivé, ce bercement régulier comme un cœur, cette solitude attentive, le ballet hypnotique des lumières, la lenteur des camions sans cesse dépassés, et ce sentiment, insolite, que quelque chose pourrait arriver, si l’on ne s’endort pas. J’attends, j’espère peut-être, quelque chose.

Il avait allumé la petite lampe au plafond, il y a une femme. Il faut qu’on puisse bien voir que c’est une femme. Il m’a regardée, un sourire, trouve que j’ai l’air d’un adolescent, maquillé. Me le dit. Et de remonter ma blouse, de gonfler mes seins. Qu’on va s’attirer tous les malades qui bandent sur des gamins, sinon.

Il a laissé le moteur tourner, pour la chaleur, et la musique, un opéra, des voix de femmes, qui montent, très haut, on les attend, garées, sur le côté, des voitures se mettent, devant, derrière la nôtre, on les entend qui redescendent, les voix, d’autres encore nous rejoignent. Les hommes en sortent, une à une, les portières claquent : Ce qu’elle ne dit pas c’est qu’elle a ri – Putain, les tronches ! – en les voyant, dans sa gorge, un nœud d’où ne se distingue aucune émotion, précise, comment dire ? Ce rappel à l’ordre quand elle a ri, en les regardant, qui s’approchaient, elle a voulu s’excuser.

Il s’est déboutonné, je ne l’avais pas vu. C’est le mouvement de sa main qui m’a attirée. À toi, il m’a dit, à toi de jouer ! J’ai écarté grand les jambes, sur le tableau de bord, la jupe se relève, j’aime bien les jambes, noires, que me font ces bas, les seins pointent, à peine effleurés. Je mouille très vite et je fais durer, jusqu’au moment, évident, où il est temps de jouir. J’adore le goût sur mes doigts, de mon sexe alors je l’ai regardé, un signe qui voulait dire : on s’en va !

Mais il n’a pas dû comprendre, en tout cas, il a demandé : Retourne-toi !

Ils étaient combien, dehors, à se branler en regardant mon cul ? On se sent seule, même soûle, la pensée reprend le dessus, c’est tout. Il faut être un corps, entier, tout ce que j’ai pensé, au bout d’un moment, c’est qu’il fallait que je reste entière. C’est pour ça que je l’ai sucé : pour revenir parmi eux, c’était la seule façon, pour moi, de ne pas rester seule, à l’écart, et parce que ça me plaisait, aussi, cette surenchère. Et de le surprendre. Il ne devait pas s’y attendre, il le sait bien, que je ne suis pas folle, de ça. Aussitôt ses mains, dans mes cheveux : inattendues.

Uniquement du savon, d’abord, le goût un peu piquant, sur la langue et puis de la salive s’est mise, est venue prendre la place. Son odeur recouvrir toutes les autres. Je me suis demandé quelle consistance aurait le sperme et comment, quel qu’en soit le goût, faire pour ne pas l’avaler.

Le froid m’a saisie, d’un coup, quand il a descendu la vitre, du côté passager, à peine le temps de réaliser que, des mains, glacées, me touchent, les fesses, le cul, par en-dessous, viennent me chercher les seins, il y a des mains partout, sur moi, de la glace, un doigt s’enfonce, brusquement, et ressort, je ne sais pas si j’ai mal ou si ça me plaît, je le suce, je ne sais pas combien ils sont ni ce qu’ils me font au juste, je ne sais pas très bien s’il a joui, mais il a démarré, brutalement, et on est parti.

CHAPITRE 2

C’est violent, je trouve, de rester seule, après, le silence. Je ne sais plus bien quoi éprouver, ni comment agir contre, pour l’adoucir. Je n’ai pas hésité pourtant, Chez moi, quand il m’a demandé – Je te ramène où ? J’aurais dit n’importe quoi pourvu qu’on parle. D’autre chose – Est-ce que ça t’a plu ? – mais je suis incapable de poser ce genre de question, même détournée, à peine capable d’y répondre, non : Elle se fait l’impression d’être une pute et c’est un peu violent, avec toutes ces images, en tête. Elle n’a pas pu s’en empêcher, juste après qu’il démarre, le silence est dur et son visage aussi. D’y penser, à cette histoire, c’est une vieille tristesse.

Il ne se passe rien, en hiver, d’important, quand on change les heures, je pense à ma mère, deux fois par an, et ce n’est pas aujourd’hui.

Il s’est débarrassé, comme rien, de la voiture, qui nous suivait – Ça va, bijou ? À se demander même s’il ne l’avait pas inventée, pour me faire peur, cette bagnole, derrière nous. Au premier feu rouge, il s’est remis à rouler, calmement. Puis on s’est arrêté chez un Paki, ouvert toute la nuit, je n’ai pas osé lui demander de me prendre – combien il aurait payé une pute – des clopes. Il devait acheter quelque chose, pour le déjeuner, de ses gosses. Je te ramène chez toi ? J’ai répondu ça va.

Mais j’étais déjà loin, dans mes pensées, qu’un silence un peu long, je pensais à tellement d’autres choses, pour comprendre, qu’il m’a fallu un temps, avant de répondre. Alors, qu’il m’excuse, voilà, juste après qu’il se reboutonne en conduisant, ce que je lui ai dit, de m’excuser si je m’y étais mal prise, en le suçant, pourtant, j’avais l’impression de faire comme il fallait : Elle n’avait rien à dire, d’autre, alors tant pis, elle n’a sans doute pas été très habile, elle a dit, n’importe quoi et fermé les yeux en pensant au moment, il doit bien y en avoir un, qu’elle cherche, à partir duquel, plus rien ne va, les jeux sont faits.

J’ai relevé le dossier de mon siège. Est-ce que je peux fumer ? N’importe quoi pourvu qu’on roule encore, longtemps, j’ai cherché une question dont la réponse serait oui.

Il a descendu la vitre. La pluie en profite pour éclabousser dedans. Le froid et le vent tout à coup, précipités. Je voudrais dormir, mais il faut bien rentrer. Il m’a dit Je t’attends, et il m’a attendue. Depuis qu’on se connaît, j’ai déménagé quelques fois. Je ne reste jamais très longtemps, nulle part, il n’est jamais entré, chez moi, ça pue, l’humidité. Je suis tellement peu là qu’il n’a jamais le temps de se réchauffer, vraiment, cet appartement, c’est tellement peu chez moi, d’ailleurs, je cherche autre chose. Est-ce qu’il a joui ? Je n’en sais rien, mais je crois qu’il devine, il me connaît bien, le malaise qui suit.

C’est venu d’un coup, le retour au réel, en traversant la cour, jusqu’à ma porte, j’ai eu peur de croiser un voisin, d’un seul coup, cette vision, de moi, qu’un voisin rentre juste à ce moment-là, et me voit. J’allume.

Il m’avait dit, pas d’inquiétude, que je n’aurais pas à marcher, mais il avait bien fallu, quand même, descendre les escaliers, chez lui, aller jusqu’à la voiture où prendre mon rôle, et maintenant, il fallait en sortir. Avec ces hautes bottines, à talons. Ça nous avait fait rire au début, tous les deux, j’arrivais à peine à tenir debout, je n’ai pas l’habitude, de traîner, les gens, les endroits, me fatiguent, très vite, j’enlève les vêtements de sa femme : Elle a enfilé un jean, un pull, ça lui a fait du bien, elle s’est dépêchée, d’y retrouver son odeur, elle n’a pas lacé ses chaussures, il l’attendait dehors, elle a couru. S’est sentie étrangement petite d’avoir à nouveau les deux pieds, bien à plat, sur le sol.

C’est son usage, au corps, le plus intime : des talons, une jupe, rien sous la jupe, et marcher. Ça m’est tombé dessus, vraiment, comme un retour à la case départ sans toucher la carte chance. Il m’avait regardée, chez lui, avancer jusqu’aux escaliers. J’étais descendue, lentement, une main sur la rampe et l’autre au mur. C’était drôle. Son rire sonnait un peu faux. Un masque, cet air que je ne lui avais jamais vu, derrière lequel impossible de le reconnaître.

Moi-même parfois, c’est la seule chose que je puisse faire, rire, quand rien d’autre ne me vient, que l’embarras. Du désir a commencé à mordre, à ce moment-là, je crois, qu’avec l’équilibre, c’est un peu de moi qui m’échappait aussi.

Je ne savais pas ce qui se passait, à l’île, avant qu’il me raconte, il m’en a coûté des minutes, de sommeil, de l’entendre. À décompter les nuits en pensant à ma mère. Il pleut maintenant, l’heure d’hiver, bientôt, on dormira une heure de plus, ou de moins, je ne sais jamais, c’est elle qui savait, ce genre de choses, tenir les comptes de ce qui passe.

J’ai eu tout le temps de vaciller sur mes talons, dans l’obscurité, revenue, de la cour, j’ai l’air d’une pute qui rentre de sa nuit et ça m’est égal, au fond, ce que pensent, de moi, des gens dont je ne pense rien.

Je vais partir, de toute façon, je n’ai pas vraiment le choix, une pétition circule. Ils ont signé, tous contre moi, les locataires de la maison, sauf un, qui n’aimait pas, le principe. En attendant, c’est fou, ils continuent à me saluer. Chaque fois. La lumière s’éteint, même en courant, avant d’être à la porte. Il n’y a rien à faire. Les regards qui me jugent, tous, y compris les miens, donnent raison à mon père.

Je me rappelle, cette histoire qu’il m’avait racontée, quand on se racontait nos vies, la pipe du siècle, ce n’est pas ironique, il avait dit non, vraiment – Du nec ! Un soir qu’il s’était arrêté, sur l’autoroute, seul, une femme, très vulgaire, il aime, à la fois pas, ça dépend où, comment, sur une aire, vite fait comme ça, c’est juste bien, le genre qu’on retourne sur le capot. C’est lui qui parle, moi : j’écoute. C’était affreux. Je prends ses fesses. Affreux ! Il n’a jamais rien touché de pareil. Le geste qu’il a fait, avec ses mains, sur ces fesses, toutes molles, je le revois. C’est impossible à décrire et sa tête, à ce moment-là. Il n’y a pas de mot. Je ris. Et je pense aux miennes. D’expériences passées.

Que celles qu’on vit, l’enfer, sont celles, un bonheur, à raconter, plus tard, en général, sur le moment, c’est autre chose. Et que ça change tout, des gestes, les attitudes et la conscience aussi, profondément, je crois que le mouvement le plus profond, du corps, c’est marcher. Nue sous la jupe courte.

Et qu’il ne se rend pas compte de l’épreuve que sont ces vingt centimètres, de peau, qu’il impose, entre le haut des bas et le bas de la jupe, relevée, se trouve, on peut me croire, la beauté la plus difficile : Elle aime à vérifier les certitudes. Il préfère presque pas de seins que trop. Elle aussi. Lui raconte des choses. Sauf qu’elle ment parfois, souvent elle omet, son dégoût par exemple, pour l’odeur que prend la salive, hors de la bouche. Lui fait passer jusqu’à l’envie.

On avait dîné ensemble, en famille, il m’avait soûlée avec talent, quand les enfants étaient montés – soyez sages ! – dormir, c’est un art. Juste ce qu’il faut pour être libre. D’accepter. Je crois que j’ai beaucoup parlé, je parle toujours, beaucoup, même sans alcool, ça devient confus.

Mais c’est à peine croyable comment le corps, habillé, se met à correspondre. Est-ce qu’il peut bander sur une femme nue ? Je dois arrêter de dire n’importe quoi, c’est ce qu’il a répondu, à mes excuses. Et je me suis demandé si un homme pouvait jouir sans éjaculer. Ou éjaculer sans que je m’en aperçoive.

Fourrées n’importe comment, dans un sac, les bottines, et, plus ou moins pliées, par-dessus, la jupe et la blouse. Les bas, je les ai gardés, ils sont à moi. Je crois que ce sont les premiers que j’achète – ils m’ont coûté un os – de ma vie. Cet après-midi. La peau des fesses serait plus juste. Il m’avait indiqué lesquels choisir, c’est idiot, pour la petite culotte, j’aurais dû prévoir qu’il me voudrait sans : Son corps, à ce moment-là, est devenu un chiffre, infini derrière la virgule, et qu’on aurait arrondi, par facilité. Sa peau incomplète. C’est faux, bien sûr, mais tellement fort, comme impression, qu’il doit bien y avoir, de vrai, un peu.

C’est à cause du bruit, il paraît qu’ils en ont marre, que je rentre à n’importe quelle heure, avec n’importe qui, c’est ce qu’ils disent, honnêtement, qu’est-ce qu’ils en savent ? ils sont tous couchés quand je rentre ! Une question de sécurité, que la porte reste ouverte, un moulin. J’ai vu la lettre qu’ils ont écrite, au proprio, leurs signatures, à chacun. Et que mon chat déchiquette les poubelles.

Je lui ai tendu le sac, par la vitre, ouverte, on s’est embrassé, sur la joue, il me semble, qu’il l’a posé sur le siège passager, à côté du paquet de céréales, je crois, et du café, que le moteur tournait. J’ai du mal à remettre les morceaux ensemble. En tout cas, il est parti et je ne suis presque plus soûle, du tout.

CHAPITRE 3

L’animal est triste, évidemment, j’ai un peu peur, c’est un peu tard, de ce qui va changer, entre nous, j’ai presque envie de ne plus le revoir. C’est un instinct, chez moi, très fort, de prendre la fuite : Une vieille histoire sur laquelle elle finit toujours par s’étendre. Elle a besoin d’une nuit, rien de plus, contre le manque qui lui vient à l’idée, seule, de manquer. Ça va passer. Au premier sourire, tout ira bien. D’où qu’il lui vienne. En attendant, je sais que ça porte un nom et ce n’est vraiment pas la peine de citer ici des phrases latines, 1’usage que je fais, de moi-même, rend le sommeil, des autres, enviable.

Il me reste trois clopes, à peine, de quoi tenir, j’en ai pour une heure à tout casser, de cette mélancolie à la petite semaine, il est très beau quand il sourit, parfois, le sursis est inutile. Je suis déjà dans le manque. Rien qu’à l’idée du paquet vide. À moins, je n’y crois pas, d’arriver à dormir. Jusqu’au matin. Plus que deux, après celle-ci, dont il ne reste déjà presque finie que quelques bouffées, à tirer.

C’est le temps qu’il prendra, seul au volant, pour rentrer chez lui. Mais ça me gâche mon plaisir. De savoir que c’est trop peu. D’avance. Pour une nuit. Qu’il faudra m’extirper. Sortir, de là, marcher, dire bonsoir. Il s’arrêtera peut-être sur un parking. Et puis rentrer.

J’avais besoin de quelque chose de fort, qui m’emporte, d’envolé. J’avais dit des voix, si possible, de femmes. Qui m’aiderait, à m’extraire. Des voix, de préférence, féminines : Et elle a tout à coup envie de la réécouter, cette musique, aurait adouci le sentiment, de rupture, qu’elle a, c’est fort, d’avoir été remise, soigneusement rangée, dans sa boîte après la partie.

À un moment, il avait décidé que c’était maintenant, d’un signe, de la tête, à sa femme. Elle m’a emmenée dans la chambre, Soyez sages, il a dit, toutes les deux. Je me suis sentie un peu gauche. Il sait bien que sa femme me tente, on en a suffisamment parlé pour qu’il le sache. Pourtant, non, et ce n’est pas l’envie, ce qui m’a manqué. C’est autre chose, l’audace, du premier geste, et l’idée surtout qu’elle puisse le laisser se porter sur elle pour lui plaire. Uniquement pour lui plaire, à lui, mon geste, à moi sur elle.

Elle a vu la culotte, noire en dentelles, dans son emballage, Je ne crois pas que tu en aies besoin. Elle souriait. Moi, je pensais – que j’avais toujours su – que ça devait arriver. Je n’avais rien prévu, rien décidé, simplement, je ne peux pas dire qu’elle m’ait surprise, en réalité, je l’attendais, sa proposition. Depuis le temps ! qu’on parlait de cul, des soirées entières, lui et moi, chacun de son côté, du comptoir, à s’en dire, des vertes et des pas mûres.