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Jean est un vieil homme sympathique et joyeux, toujours prêt à taquiner son entourage et à se rendre agréable à son prochain. Pourtant, depuis la mort de son épouse, sa vie n'a plus la même saveur et il se sent bien souvent seul. Nathalie est une jeune mère célibataire au chômage qui n'a plus de relation avec ses parents. Dépassée, elle sombre peu à peu dans la dépression sans plus savoir vers qui se tourner, avec la terrifiante impression qu'elle se noie sans que quiconque autour d'elle s'en aperçoive. A l'approche des fêtes, Jean apprend que sa fille ne pourra pas être avec lui, et se retrouve face à la perspective peu réjouissante de passer Noël tout seul. Il songe alors à s'adresser à la jeune femme qu'il voit passer devant sa fenêtre et qui lui rappelle tant son épouse, mais craint de ne passer pour un satyre. Et pourtant, si cette première rencontre pouvait bouleverser leur vie ? Et si leur initiative pouvait faire boule de neige et entrainer avec eux Nicole, Patrick, Franck, ou encore Louis et même encore d'autres après eux ? Y'aurait-il une solution pour conjurer un tant soit peu la solitude ?...
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Seitenzahl: 411
Veröffentlichungsjahr: 2020
L'union faisait la force. Nous l'avions tous oublié. Ou plutôt non, nous ne savions plus ce que cela signifiait, enfermés dans nos solitudes désespérées et désespérantes. John Henry - Trois ombres au soleil 1
Il n'est pas bon que l'homme soit seul La Bible
1 John Henry - "Trois ombres au soleil" - Editions Chloé des Lys - 2012 - ISBN 978-2-87459-667-4
PREMIERES RENCONTRES
Jean
Nathalie
Premier contact
Nouvelle rencontre
Patrick
Nicole
Week-end solitaire
Début de semaine
En allant à la bibliothèque
Franck
Bonhomme de neige
En attendant Noël
Le réveillon de Jean et Nathalie
Le réveillon de Patrick
Le réveillon de Franck
Le réveillon de Nicole
Noël chez Jean
Autres Noëls
Pour un peu moins de solitude TOME 2
Comment j'ai songé à écrire
Jean referma sa fenêtre en se disant que la journée allait être grise et froide. Et ce ne fut pas pour apaiser son cœur déjà un peu lourd. Comme tous les matins, il avait ouvert les volets de la cuisine pour renouer un peu avec ses congénères, estimer le temps qu'il allait faire, et regarder la température indiquée par le thermomètre. Il avait deviné, à travers l'épaisseur de la nuit, que le ciel était couvert, qu'il faisait humide, et il avait lu sur le thermomètre qu'il ne faisait que deux degrés. Quant à ses semblables, ils devaient être encore tous au lit, puisqu'aucune lumière ne filtrait à travers leurs volets. Il fallait dire qu'il n'était seulement que quatre heures trente.
- Eh beh, ça va cailler aujourd'hui !
Pour se secouer de sa torpeur il accomplit les mêmes gestes rituels que chaque matin, en se préparant une boisson chaude. Il remplit la bouilloire au robinet, la posa sur son socle et actionna l'interrupteur. Tandis que l'appareil commençait à chauffer, il se fit la remarque que cet objet était quand même rudement pratique. Il se souvenait encore de sa mère qui, quand il était gamin juste après la guerre, faisait chauffer l'eau dans une bouilloire en cuivre sur un coin du poêle. C'était dingue ce que les choses avaient changé depuis. On avait inventé les gazinières, puis les bouilloires électriques, et il devait reconnaître qu'il appréciait bien cette modernité-là.
Pendant que l'eau chauffait, il prit deux bols dans le placard et en posa un à chaque extrémité de la table. Il mit ensuite une cuillère à côté de chaque récipient, puis sortit une boîte de chicorée dont il versa deux cuillères à café rases dans son bol, avant de poser la boîte à côté de l'autre resté vide. Il se rendit ensuite à petits pas dans le salon où il prit une vieille Bible toute usée qui était posée sur une petite table en merisier, puis retourna dans la cuisine. Comme la bouilloire commençait justement à crépiter, il l'attrapa et versa l'eau chaude sur la poudre marron. Après quoi il la replaça sur son socle, s'assit, ouvrit la Bible et se mit à lire en buvant lentement son breuvage. Une fois le bol vide il termina son chapitre, referma la Bible, se leva et quitta la cuisine, Bible en main. Au passage il la posa sur la table là où il l'avait prise, avant de se rendre dans la salle de bain pour faire sa toilette. Cela lui prit une quinzaine de minutes tout au plus. A son âge, il s'agissait juste d'être propre, pas de faire le beau.
A cinq heures, il était de retour dans son salon, habillé. Il s'assit confortablement dans un fauteuil, alluma la lampe placée sur la table, reprit la Bible et se remit à la lire. Puis, après un moment, il la reposa et s'appuya contre le dossier de son fauteuil rembourré en levant les yeux au plafond. Là, de sa voix rocailleuse d'homme du sud, il s'adressa à Dieu :
- Ah Seigneur ! Quel réconfort que de pouvoir te parler ce matin ! C'est que je me sens un peu moins seul, vois-tu ? Que ferais-je si je ne te connaissais pas ? A qui parlerais-je ? Quelle chance de te connaître et de pouvoir te parler en face, toi qui es le créateur de l'univers, et moi qui ne suis qu'un simple humain ! Tu as vu, ce matin, quand je me suis réveillé, mon cœur était un peu lourd. Tu le sais, je n'aime pas la solitude, je n'aime pas l'hiver, alors quand en plus je me réveille à quatre heures, ça fait quand même deux heures de solitude de plus à porter que quand je me réveille à six heures… Et tu sais combien ça me pèse. Mais avec le temps tu m'as appris qu'il me suffit de me lever, de commencer la journée, pour que vienne ce moment où je te retrouve, et alors tout s'apaise en moi. Seigneur je t'en remercie !
Il pria ainsi pendant une bonne heure, apportant à Dieu les fardeaux de sa famille, de ses concitoyens, heureux de pouvoir participer, à sa façon, à l'évolution du monde qui l'entourait. Heureux également d'avoir quelqu'un à qui parler.
Puis six heures sonnèrent à l'horloge. Il remercia Dieu pour ce temps de partage, reposa sa Bible et son carnet de prière, et se leva dans le but d'aller déjeuner pour de bon. Au passage, il attrapa un livre sur la table avec un air gourmand. Il retourna à la cuisine, remit la bouilloire en chauffe, se prépara une nouvelle chicorée ainsi que plusieurs tartines, puis s'installa pour déjeuner tout en lisant son livre. C'était l'histoire rocambolesque d'un vieux chef d'entreprise anglais qui avait fait le choix de devenir majordome en France, histoire de donner une nouvelle direction à sa vie 2. Il avait découvert ce jeune auteur récemment, et se délectait de cette première découverte, pas toujours crédible, mais désopilante à souhait ! Les personnages en étaient tous plus loufoques les uns que les autres, et le résultat final vraiment plaisant. Idéal pour un ancien prof de français à la retraite qui souhaitait remplir ses journées et oublier sa solitude.
Il lut ainsi pendant un bon moment, même après qu'il eut terminé son pain et vidé son bol, riant souvent, jusqu'à ce que ses yeux commencent à fatiguer. Puis, portant le regard sur sa pendule, il marmonna :
- C'est que ça fait un moment que je suis là à lire, quelle heure est-il ? Ah mais il est sept heures ! L'heure que j'aille acheter mon journal !
Il ferma alors son livre, se leva, rangea le pain, le beurre, la boîte de chicorée, le bol et la cuillère propres, et plaça son bol sale dans l'évier. Il nettoya la table et récupéra son livre pour aller le ranger dans le tiroir de la petite table en merisier, avant de se diriger vers l'entrée pour enfiler ses chaussures et mettre sa veste. Il posa un sac sur son épaule, plaça soigneusement son béret sur sa tête, attrapa sa canne et sortit. Il était sept heures dix.
Jean était un homme de taille moyenne et de large carrure, et bien que ses gestes soient empreints d'une certaine lenteur, comme tous les gens de son âge, il restait encore vif et alerte. Il avait des cheveux blancs, des yeux bleus, une courte moustache, et ne sortait jamais sans sa canne et son béret. Une fois dehors, il constata que les premières lueurs du jour commençaient tout juste à nuancer la nuit, mais que l'on sentait déjà dans l'air le bourdonnement plus intense de la vie qui reprenait : le passage des bus, le nombre de voitures, les premiers piétons, tout indiquait que chacun se dirigeait vers les activités qui allaient occuper sa journée.
Jean remonta l'impasse où il habitait avant d'enfiler la place de Lameilhé, puis la zone piétonne située derrière l'immeuble Dampierre, tout en observant les gens qu'il voyait, au cas où il aurait aperçu une connaissance. Pour le moins, à défaut de trouver un interlocuteur, il aimait observer le comportement de ses semblables, activité où il trouvait une source inépuisable de divertissement et de réflexion.
Arrivé à destination, il entra dans le bar-tabac-presse et salua le buraliste :
- Bien le bonjour Monsieur !
- Bonjour Monsieur Angles ! Bien matinal !
L'homme avait bien prononcé "Anglèsse", comme le voulait l'accent du midi, et non "Angle" comme on parlerait de l'angle d'un mur.
- Eh oui, levé aux aurores comme d'habitude, il faut faire avec ! Alors je fais mon petit tour, ça occupe.
- Je vous mets La Dépêche, comme d'habitude ?
- Comme d'habitude !
- Voilà.
Jean posa quelques pièces dans la coupelle sur le comptoir et reçut son journal qu'il rangea dans le sac posé sur son épaule. Dans le même temps, il jeta un coup d'œil dans l'établissement pour voir s'il n'apercevrait pas quelque connaissance avec laquelle il aurait pu discuter un moment. Mais il ne reconnut personne.
- Merci bien Monsieur, en vous souhaitant une bonne journée !
- Bonne journée à vous !
Jean ressorti du bar-tabac-presse et jeta un coup d'œil alentour. Il n'y avait personne non plus dehors, à part quelques inconnus qui se hâtaient vers leurs destinations. Il faut dire que le froid et l'horaire matinal n'aidaient pas. Il reprit donc le chemin de sa maison, guettant toujours s'il n'allait pas croiser quelqu'un, en vain. Il parvint ainsi jusqu'à son domicile où il fut bien content d'entrer pour se réchauffer. Il se débarrassa de sa veste et de ses chaussures, récupéra le journal dans son sac pour le poser dans le salon, puis ouvrit les autres volets de la maison avant de s'installer dans son fauteuil pour lire les actualités.
Il fut tiré de sa lecture par l'horloge qui sonna un coup pour indiquer huit heures quinze. Il accueillit cette nouvelle avec un "Ah !" satisfait et posa aussitôt le journal pour se rendre à la cuisine. Il se prépara sa troisième tasse de chicorée de la journée et retourna dans la salle à manger pour se poster cette fois-ci derrière la fenêtre, celle qui donnait derrière, sur l'école maternelle. C'est qu'il était maintenant "l'heure des parents", et Jean n'aurait manqué ce spectacle pour rien au monde.
Il aimait tout particulièrement observer le comportement des gens. Non par moquerie ou médisance, encore moins par voyeurisme, mais plutôt par intérêt. Et peut-être aussi un peu par taquinerie. Il aimait étudier le comportement de ses semblables, voir leurs attitudes, leurs réactions face aux évènements. Cela lui permettait de faire des suppositions, des déductions, et de mieux comprendre l'être humain. A supposer que ça soit possible. Et la foule qui se pressait chaque matin aux abords de l'école présentait pour lui tous les charmes.
Depuis toujours, il raffolait des enfants, les petits comme les grands. Il aurait aimé enseigner dans les toutes petites classes, les petiots de la maternelle, mais à son époque ça ne se faisait pas beaucoup. Alors, il avait été à l'école normale pour être instituteur mais, emporté par l'élan, il avait poursuivi sa formation pour se retrouver professeur de français dans un collège. Il ne l'avait jamais regretté car il avait à la fois la passion de l'humain, la passion de la connaissance, et la passion de transmettre son savoir aux générations suivantes.
Il était né en 1940 et se souvenait, même si c'était vaguement, des dernières années de guerre, et bien plus des années d'après-guerre. Il se souvenait des ruines, de la ruine, de la famine, de la haine, de la survie au quotidien, et des vivants qui pleuraient les morts. Il se souvenait de ceux que cette guerre avait brisés à tout jamais, des survivants qui essayaient de reconstruire, et de ceux qui, comme lui, voulaient que plus jamais ça ne se reproduise. Et qui continuaient à se demander "pourquoi ?". Alors, durant toute sa vie, il avait mis toute sa passion à transmettre ses connaissances aux générations qui lui succédaient, afin qu'elles ne refassent pas les mêmes erreurs que les précédentes. Il espérait y avoir un tant soit peu réussi. Quoique, par moment, quand il voyait comment allait le monde, il n'en était pas très sûr… Ou bien avait-il été le seul à s'atteler à cette tâche ? Il avait également essayé de comprendre pourquoi. Pourquoi, un jour, un fou furieux décidait d'aller tuer tous ceux qui n'étaient pas d'accord avec lui, pourquoi toute une nation le suivait, et pourquoi ceux d'en face soit se battaient, soit capitulaient. Oh bien sûr, il avait lu des bouquins là-dessus et se souvenait aussi de ses cours d'histoire. Il connaissait les grandes raisons qui avaient engendré la guerre de 39-45 : la guerre de 1870, puis celle de 1914, les conflits européens, le Japon, la Chine, la Russie, la crise de 1929. Oui, il connaissait. Mais est-ce que toute cette mésentente, toutes ces circonstances pouvaient à elles seules justifier un tel génocide ? Ou bien encore, était-ce cette fameuse mentalité du "Pater familias", encore très en vogue à l'époque, qui avait tout engendré ?... C'est pourquoi, tout au long de sa vie, il s'était évertué à essayer de comprendre le comportement des autres, leurs "pourquois", pourquoi ils agissaient ainsi, pourquoi ils disaient ça, pourquoi ils pensaient ça ? Ainsi, un de ses petits plaisirs avait toujours été d'observer ses semblables.
Ici et là, les petits groupes arrivaient aux abords de l'école. Il y avait ceux qui étaient perpétuellement pressés, et ceux qui avaient toujours le temps. Ceux qui se montraient conciliants, et ceux qui étaient intransigeants. Les parents sévères, les laxistes, les compréhensifs, les indifférents…
Il reconnut d'abord la maman rousse qui, tous les matins, tentait de marcher d'un bon pas genre "Dépêche-toi, je dois aller au travail", tirant derrière elle sa petite fille pareillement rousse qui, elle, traînait les pieds genre "Oui, mais moi ça ne me concerne pas". A se demander laquelle, la première, avait commencé à tirer l'autre. Tous les jours, elles doublaient un papa en costard-cravate qui tenait sa petite fille par la main. Lui avait pris le parti de calquer son pas sur celui de l'enfant, d'un air résigné et même mortifié à la limite de la déprime, mais ne forçant jamais le pas ni n'essayant de motiver l'enfant à aller plus vite…
Sur la droite, Jean vit arriver celui qu'il appelait "Petit brun", parce qu'il était petit et brun, et qui courait, comme à son habitude, comme un dératé. L'archétype du gamin qui veut toujours arriver le premier. Sa mère arrivait malheureusement toujours plusieurs minutes après lui, au grand dam du gamin qui hurlait chaque matin, au désespoir : "Dépêche-toi maman ! Mais dépêche-toi !". A croire que, dans ce duo-là, c'était la mère qui faisait tout pour faire enrager son fils, comme pour se venger de quelque frustration subie par ailleurs. Et plus le gamin suppliait, plus la maman traînait…
Très rapidement la foule grossit. On entendait des cris, des interpellations, des avertissements, des cris de joie ou des pleurs. Il reconnut du milieu de la foule la voix d'une maman qui, comme lors de chaque passage, vociférait sur ses enfants. Jean secoua la tête, comme chaque fois qu'il l'entendait. Elle n'avait que le reproche à la bouche : hier, les enfants allaient trop lentement, aujourd'hui ils allaient trop vite, demain ils iraient trop près des voitures sachant qu'avant-hier ils parlaient trop fort… Et le tout copieusement assaisonné d'interpellations, de menaces de punitions, en prenant les passants à témoin, et avec le ton qui allait avec… Il secoua à nouveau la tête de désapprobation…
Puis il retrouva le sourire en voyant arriver une charmante petite famille. La maman, toute mignonne, était d'une patience d'ange, même quand son deuxième courait devant, tandis que la toute petite trottinait derrière en bayant aux corneilles, et que la grande marchait à côté d'elle en racontant ce qui lui passait par la tête, loin des préoccupations maternelles. Au moins, là, le tableau paraissait assez normal aux yeux de Jean, et les enfants semblaient heureux et épanouis. Seule la maman avait l'air un peu stressée…
Puis il aperçut celle qu'il appelait "Jolie-Brunette". Elle arrivait avec ses deux enfants, un garçon et une fille. A chaque passage, il la voyait discuter avec eux, parfois pressée parce que juste à l'heure, parfois plus tranquille. Il aimait particulièrement la voir, était toujours ému quand il y parvenait, et toujours un peu déçu quand ce n'était pas le cas. De taille moyenne, avec de longs cheveux bruns soyeux, des joues rondes et un regard sombre, son corps présentait des formes très féminines qui avaient de quoi faire pâlir n'importe quel homme. Et si Jean avait tout particulièrement repéré cette jeune femme, c'est qu'elle ressemblait à Jeanne quand cette dernière avait le même âge… Et lorsqu'il la voyait, il avait l'impression de faire un bond de cinquante ans en arrière. Elle avait la même silhouette souple, la même gestuelle gracieuse, le même visage doux et, à ce qu'il pouvait deviner, les mêmes mimiques et expressions. A cinquante ans près, on aurait pu les prendre pour des sœurs. Cette jeune femme aurait pu être sa petite-fille, et ressemblait même davantage à Jeanne que leur propre fille. Et s'il n'avait pas eu l'âge d'être son grand-père, il aurait pu tomber amoureux d'elle… Jolie-Brunette semblait toujours agréable avec ses enfants. Elle les tenait par la main, leur parlait, se montrait parfois plus sévère, parfois plus tolérante, mais il lui semblait qu'elle n'était jamais dans l'excès. Elle lui plaisait beaucoup. Puis Jolie-Brunette et ses enfants disparurent à l'angle du bâtiment.
Arriva enfin la maman-toujours-en-retard, et qui ne savait plus quoi faire pour motiver sa fille à avancer. Tous les jours, c'était la même scène : la petite marchait derrière, à pas très lents, sidérée, subjuguée par tout ce qui l'entourait, et la maman trépignait devant en répétant à l'envie "Allez viens ! Avance ! Vite ! Dépêche-toi ! Regarde, ils vont fermer la porte !" à une enfant dépassée par tout le tohu-bohu qui se faisait autour d'elle. Chaque jour, Jean avait envie d'ouvrir la fenêtre et de lui dire "Et si vous lui donniez la main, ça irait peut-être un peu plus vite ?", mais il n'avait jamais osé… tout en se disant que la maman aurait peut-être apprécié cette suggestion, qui l'aurait empêché de se ronger les sangs chaque jour… C'est curieux, des fois, comme on ne pense pas au plus simple et au plus évident…
Il vit Jolie-Brunette qui repartait en sens inverse, d'un pas plus rapide. Souvent, il se demandait ce qu'elle allait faire de sa journée : était-elle maman au foyer ? Ou bien travaillait-elle dans le quartier ? Car il était impensable qu'elle travaille en ville, puisqu'elle récupérait les enfants tous les midis. En même temps, il y avait bien peu de commerces à proximité de l'école, il les connaissait tous, et il ne l'avait jamais vue dans aucun d'entre eux. A moins qu'elle soit l'assistante du vétérinaire… Il se dit qu'il lui faudrait quand même se décider à l'aborder un jour, sous un prétexte quelconque, histoire d'essayer de faire connaissance…
Jolie-Brunette disparut de son champ de vision, et il vit alors, comme il fallait s'y attendre, la maman-toujours-très-très-très-en-retard. Jean la voyait systématiquement courir à perdre haleine tous les matins, sans exception. Il se disait en souriant qu'il y avait des gens qui avaient de la constance… Très élégante dans un grand manteau rouge qui volait au vent, elle remorquait dans son sillage deux enfants qui couraient autant qu'elle, à la recherche des quelques ultimes secondes nécessaires au passage du portillon avant qu'il ne soit fermé. Et tous les matins, il se demandait si cette maman n'en avait pas marre de courir chaque jour, et si les enfants n'étaient pas épuisés avant même d'avoir commencé leur journée.
La fermeture du portillon annonça la fin du spectacle. La maman-toujours-très-très-très-en-retard repartit du même pas vif, quelques mamans s'attardèrent encore çà et là pour discuter, tandis que les autres regagnèrent leur véhicule ou leur domicile.
Jean referma le rideau. Et comme bien souvent à ce moment-là, après avoir regardé tout ce va et vient, toute cette vie, il reprenait conscience de sa solitude, et cela lui serrait un peu le cœur. Peut-être tout simplement parce que ce court moment d'humanité lui avait été trop superficiel. Ce n'était qu'un regard sur la foule extérieure, mais de cette foule il n'en faisait pas partie. Qui, d'ailleurs, avait conscience de sa présence, derrière son rideau ? En admettant que quelques mamans l'aient remarqué, elles l'avaient probablement oublié trois pas après, ou même songeaient-elles que ce vieux pépé était bien indiscret et ennuyeux, toujours collé à sa fenêtre. Il se contentait de voler quelques miettes de la vie des autres, à distance, sans y prendre part, et sans être rassasié. Et en même temps, il ne se serait privé de ce spectacle pour rien au monde. Être témoin de la vie des autres le ravigotait lui-même. Voir courir les enfants lui donnait envie de courir, voir les mamans radieuses en retrouvant leur enfant le soir le ravissait, voir les petits bouts serrer leurs petits bras autour du cou de leur papa le comblait. Ça lui redonnait foi en l'humanité.
Allons ! Il ne servait à rien de s'apitoyer sur soi-même ! Il reprit place dans son fauteuil et récupéra son journal. Sauf qu'il n'y avait plus grand-chose à lire. Il se releva alors pour mettre de la musique classique, se rassit pour lire les quelques articles qui lui restaient, puis resta là un moment juste à écouter la musique.
Lorsque la pendule eut sonné neuf heures il se rendit à nouveau dans l'entrée, remit ses chaussures, sa veste et son béret, reprit son sac et sortit à nouveau. Il fit exactement le même trajet qu'à sept heures, à travers la place de Lameilhé, mais bifurqua en direction du centre commercial. Comme à son habitude, il avait tenté d'apercevoir une connaissance, mais sans succès.
Une fois à l'intérieur, il prit son temps pour choisir un pain, quelques yaourts et des légumes. Il ne prenait que de petites quantités, ça lui permettait d'avoir toujours des produits bien frais, tout en lui donnant régulièrement une bonne raison de faire une sortie. Il s'attarda ensuite à regarder quelques articles dans les rayons, à lire les ingrédients, par curiosité, et aussi pour tuer le temps. Puis il se rendit à la caisse, régla ses achats et sortit. Une fois dehors, il resta un moment à se demander s'il allait rentrer chez lui tout de suite ou flâner encore un peu, quand une voix mielleuse se fit entendre derrière lui.
- Eh bonjour !
Il n'eut pas besoin de se retourner pour savoir que la voix qu'il venait d'entendre était celle de Madame Poulet. Ses yeux s'agrandirent l'espace d'une seconde tandis que les traits de son visage se figèrent. Cette fois-ci, il en était sûr, elle surveillait forcément sa venue depuis sa fenêtre et se dépêchait de descendre au magasin pendant qu'il faisait ses courses. Elle avait dû repérer ses habitudes et le guetter. Il n'y avait pas d'autre explication, car il ne pouvait quasiment plus mettre le nez dehors sans tomber sur elle… Il lui fallut bien faire face, et il se retourna avec un sourire aussi poli qu'hypocrite.
- Madame Poulet ! Quelle surprise !
Petite, rondouillette comme bon nombre de femmes de son âge, elle avait des cheveux courts blancs comme neige, coiffés en casque autour de sa tête. Ses yeux bleus éclairaient son visage rond, et elle arborait, comme chaque fois qu'elle le rencontrait, un sourire ravi et niais qui énervait immanquablement Jean. Un sourire explicite qui exprimait à la fois combien elle était charmée de le rencontrer, et sa certitude que le plaisir était partagé. Jean suspectait qu'elle aurait bien aimé lui mettre le grappin dessus, mais vraiment, sans façon, non.
- Eh oui ! Je vous ai vu, depuis ma fenêtre !
Par réflexe, il leva les yeux vers les fenêtres de l'immeuble situé juste à côté du supermarché, avec un regard de reproche.
- Ah oui, la fenêtre !
Il fallait qu'elle ait ses fenêtres qui donnent justement au-dessus du commerce…
- Et oui, j'aime bien regarder dehors, ça passe le temps ! Et ainsi, ça me permet de repérer quelques amis.
Elle continuait d'arborer son sourire béat et candide, tout en lui adressant un regard entendu. Jean se dit qu'il allait devoir changer ses habitudes…
- Et comment allez-vous, Madame Poulet ?
Elle abandonna son sourire onctueux et fit la moue.
- Oh… couci-couça… Voyez-vous, mon bras me fait mal, il semble que je me sois provoqué une tendinite.
Elle tendait le bras droit en indiquant de la main gauche que la douleur démarrait à l'épaule et finissait au poignet. Jean redevint sérieux.
- Ah, une tendinite, c'est bien ennuyeux, ça peut durer et c'est gênant. Avez-vous été voir le médecin ?
Elle eut un geste évasif.
- Eh non, pas encore. Il faudrait. Mais vous savez ce que c'est, soit les médecins ne vous prennent pas au sérieux, soit ils vous prescrivent une flopée de médicaments. Alors, j'hésite…
- Oui mais ne laissez quand même pas traîner. Une tendinite, c'est facile à diagnostiquer, soit ç'en est une, soit ça n'en est pas une. Et si ç'en est une, plus vous la prendrez tôt, mieux ça sera. Si vous tardez, l'inflammation risque de s'aggraver et alors là, pour faire passer ça…
Il fit une mimique accompagnée d'un geste de la main qui indiquait que le temps risquait de passer avant que les choses ne s'améliorent. La vieille dame acquiesça en lui répondant d'un ton entendu.
- Oui, vous avez raison, je n'y avais pas pensé. Mais nous, les vieux, nous sommes durs au mal, nous en avons connu de bien pire.
Il vint à l'esprit de Jean de proposer son aide à sa voisine mais il hésita un instant, de peur de se retrouver embringué dans une situation qu'il ne souhaitait guère. Mais se dit aussi qu'il ne serait pas correct de laisser cette femme se débrouiller seule avec une tendinite au bras. Du doigt, il désigna le sac de course qu'elle avait sur l'épaule.
- Mais dites-moi, Madame Poulet, vous allez faire vos courses ?
- Eh oui.
- C'est que vous risquez d'avoir du mal à porter ce sac. Voulez-vous que je vous accompagne et que je vous le tienne ?
Elle fut surprise une seconde avant de lui adresser un sourire à la fois reconnaissant et radieux.
- Mais comme c'est gentil ! Que vous êtes galant, Monsieur Angles, quelle gentillesse !
Elle aussi prononçait "Anglèsse", comme le faisaient tous les gens de la région. Elle redevint sérieuse après cet accès d'onctuosité.
- Mais j'avoue que j'accepte avec reconnaissance, car vraiment mon bras me fait bien mal.
- Pas de problème, je vous accompagne, Madame !
Et il retourna dans le magasin pour accompagner la brave femme. A l'entrée, il confia son sac de courses à l'une des caissières qu'il connaissait bien, manquerait plus qu'on lui fasse des reproches en sortant, et suivit docilement Madame Poulet de rayon en rayon.
Le périple ne fut pas aussi pénible qu'il s'y attendait. Une fois à l'intérieur, Madame Poulet ne fit plus preuve de l'affabilité mièvre à laquelle il était habitué, et se montra même pragmatique et sensée. Elle lui fit part, au fur et à mesure, de ses quelques hésitations devant tel ou tel produit, de ses interrogations quant à la façon de le cuisiner ou de l'assortir avec tel légume ou telle viande. Il y répondit bien volontiers, d'autant plus que cela lui donna quelques idées pour son propre agrément. Tout en la suivant, il observa discrètement si elle se servait de son bras droit ou pas. On ne savait jamais, elle pouvait très bien avoir inventé cette histoire de tendinite uniquement pour l'accaparer, cette coquine… Mais il constata que la pauvre femme avait bien des difficultés à mouvoir son bras, qu'elle se servait régulièrement de sa main gauche, et que toutes les fois où elle se servait du droit par habitude, cela lui arrachait une grimace de douleur. Elle n'était donc pas en train de l'embobiner.
Ils se retrouvèrent bientôt dehors. Jean avait récupéré ses propres courses au passage et il tint à raccompagner Madame Poulet jusqu'à chez elle.
- Oh, mais ne vous donnez pas ce mal, ça n'est quand même pas si loin !
- Non, non, non, un homme galant n'abandonne pas une femme blessée au milieu de la rue, quand bien même elle habite juste au-dessus.
Ils prirent donc l'ascenseur ensemble jusque devant la porte de la brave dame, et une fois cette dernière ouverte elle lui proposa de rentrer prendre un café, pour le remercier.
- Je ne vais quand même pas vous laisser repartir comme une ingrate !
Jean réfléchit un moment, regarda sa montre et constata qu'il n'était que dix heures quinze. Qu'allait-il faire de plus chez lui ?
- Eh bien, puisque vous me le proposez si gentiment, alors j'accepte.
Madame Poulet arbora un sourire ravi, mais sans mièvrerie cette fois.
- Vous me faites plaisir ! Entrez donc !
Jean découvrit un intérieur bien aménagé, propre et rangé. La maîtresse des lieux le mit à l'aise, et lui proposa café, thé ou jus de fruit. Il accepta volontiers un thé. Une fois installés dans un agréable salon, ils se mirent à discuter de leurs vies respectives.
- Etes-vous originaire de Castres, Monsieur Angles ?
- Oui ! J'y suis né il y a soixante-dix-huit ans et j'y suis toujours resté !
- Ah ! Vous êtes d'ici ?! Oh, ceci dit, je ne suis pas de bien loin puisque je suis née à Sémalens ! Et vous avez toujours habité ce quartier ?
- Non, j'ai grandi au centre-ville où mes parents tenaient une épicerie.
Tout en parlant, le regard de Jean partit loin dans ses souvenirs. On voyait qu'il avait plaisir à les évoquer.
- Après la guerre, mes parents avaient tellement vu la famine qu'ils ont eu envie d'ouvrir cette épicerie. Oh, ça n'a pas été facile, si j'en crois ce qu'ils m'ont dit, mais ils ont tenu. Ça a été leur gagne-pain durant toute leur vie.
- Où étiez-vous au centre ?
- Sur le boulevard Clémenceau. Aujourd'hui le local n'existe plus, c'était trop vieux, tout a été rasé, mais mes parents ne faisaient que le louer. Ils avaient leur maison plus loin, avenue de Lautrec. Cette maison je l'ai vendue après leur décès. Aucun de mes enfants ne la voulait, elle était ancienne et je n'y étais pas particulièrement attaché.
- Alors vous êtes vraiment un enfant de Castres. Moi j'y suis arrivée toute gamine. Mon père est mort peu après la guerre, je l'ai à peine connu. Ma mère ne se voyait pas rester toute seule à la ferme, ce n'était pas son milieu à elle, c'est mon père qui en avait hérité. Elle a vendu et nous nous sommes installées en ville où elle a repris son métier d'institutrice.
Ils continuèrent de partager ainsi quelques tranches de leur vie, se découvrant des souvenirs communs, de ceux que seuls les gens de la même génération peuvent connaître et comprendre. Jean fut agréablement surpris de découvrir Madame Poulet sous un aspect qu'il n'avait jamais envisagé. Elle était agréable à discuter, intéressante, ne monopolisait pas la parole, sans être effacée. Oh certes, sa conversation n'allait pas bien loin, se contentant de raconter des évènements sans autre analyse, mais pour le moins elle n'était pas ennuyeuse non plus. Au bout d'un moment, elle se leva pour se diriger vers quelques photos posées sur un petit meuble où elle se saisit d'une.
- Voici mon défunt mari.
Elle avait dit cela d'un air un peu triste, et le seul ton de sa voix révélait tout le regret qu'elle avait de cette perte. Jean prit poliment la photo et découvrit un homme dans les soixante-dix ans. En bas du cadre, une photo plus petite en noir et blanc avait été glissée, présentant le même homme avec quarante ans de moins. En contemplant ce visage, qui ne représentait rien pour lui, Jean pensa qu'il y avait toute une vie, tout un monde dissimulé derrière cette physionomie, dont il ne saurait jamais rien, et qui pour cette femme représentait tout. Exactement comme pour lui et Jeanne…
- Il ne me semble pas l'avoir connu.
- Non. Nous n'habitions pas ici, mais à Roulandou. Nous étions locataires. Quand il est parti, je n'ai pas pu garder la maison juste avec la réversion de sa retraite, ça me faisait trop peu, j'ai dû déménager. Je n'ai pas voulu rester à Roulandou, ça me faisait trop mal, je croyais le voir partout. Alors j'ai demandé aux HLM3 à venir ici, à Lameilhé. J'y ai quelques connaissances qui m'avaient dit que c'était un bon quartier. Quand ils m'ont proposé cet appartement, je suis venue le visiter et j'ai pu constater que c'était calme. J'ai vu qu'il y avait le magasin juste en bas, plusieurs docteurs, la pharmacie, et le bus qui passe juste à côté, en quelques minutes on est au centre-ville. J'ai trouvé ça bien alors j'ai pris l'appartement. C'est comme ça que je suis arrivée ici.
Elle lui tendit une autre photo.
- Et là c'est ma fille Dominique.
Jean fit un sourire devant le visage d'une femme dans les quarante-cinquante ans qui avait un air de ressemblance avec sa mère.
- Elle vous ressemble.
- On nous le dit !
Elle reprit les deux photos et les reposa à leur place tout en demandant à Jean :
- Et vous-même, quand êtes-vous arrivé dans ce quartier ?
Elle retourna s'asseoir. Jean apprécia sa discrétion : il avait craint qu'elle ne lui sorte l'intégralité de ses albums photos…
- Oh, il y a bien longtemps ! Je me suis marié en 1962 à l'âge de vingt-deux ans. A l'époque, je travaillais déjà comme professeur dans un collège, on ne nous faisait pas faire toutes ces longues études pour prouver que nous étions plus intelligents que les autres, comme c'est le cas aujourd'hui, et au début nous avons habité un petit appartement au centre-ville, le temps de nous meubler, de mettre quelques sous de côté. Jeanne travaillait également comme couturière. Quand le quartier de La-meilhé a commencé à émerger, ça nous a bien plu, ça faisait jeune comme quartier, et à l'époque nous l'étions aussi ! Nous étions en 1968, notre fille venait de naître, et nous avons eu la chance de pouvoir acheter une maison qui nous plaisait, celle que j'habite encore aujourd'hui. Ce qui fait que je suis à La-meilhé depuis maintenant presque cinquante ans !
Madame Poulet lui fit un grand sourire.
- Eh bien on peut dire que vous avez de la constance ! Depuis toujours à Castres, et depuis cinquante ans à Lameilhé !
- Ah ça, vous pouvez le dire ! Mais comme vous l'avez fait remarquer très justement tout à l'heure, c'est un quartier très agréable. Nous disposons de toutes les infrastructures nécessaires, et le paysage n'est pas encombré d'immeubles qui viennent gâcher la vue. Ici, ils ont su garder un équilibre entre immeubles et maisons, ce qui fait que l'œil peut encore se poser sur de la verdure, sur l'horizon.
- C'est tout à fait ça. Et puis à Castres je trouve le climat idéal. Il fait bien un peu chaud en été mais ça ne me gêne pas. Ce qui me gêne, moi, c'est le vent d'autan.
- Ah, ma pauvre, alors là vous êtes servie ! C'est qu'il n'en manque pas, de vent, ici ! Il vous aurait fallu déménager à Albi, là vous auriez été bien !
Ils continuèrent à discuter ainsi, de leurs vies, du temps, de la ville, du voisinage, pendant un moment, puis Jean prit congé.
- Mais au fait, avec tout ça, quelle heure est-il ? Onze heures et quart ! Et bien dites-donc je n'ai pas vu le temps passer ! Il faudrait peut-être que je m'en aille !
- Oh mais vous ne me gênez pas !
Il fit un geste de la main.
- Non, non, Madame Poulet, il ne faut pas abuser. Vous avez été bien aimable de me recevoir, nous avons passé un bon moment, mais il faut maintenant que je reprenne le chemin de mon domicile.
Il se leva, et ce faisant il réalisa que la brave femme aurait peut-être encore besoin d'aide dans les jours à venir.
- Madame Poulet, il faudrait que je vous laisse mon numéro de téléphone, au cas où vous seriez en difficulté avec votre bras, et vous allez me donner le vôtre, que je puisse prendre de vos nouvelles.
- C'est bien gentil à vous de penser à ça, Monsieur Angles. Je pense pouvoir m'en sortir sans trop de problème, mais comme vous dites, en cas de besoin…
Elle se dirigea vers un petit secrétaire d'où elle sortit un bloc-notes et un stylo, et ils échangèrent leurs numéros respectifs.
- Voilà une bonne chose de faite. Je me sentirai l'esprit plus tranquille si je sais que vous avez la possibilité de me joindre.
- C'est très aimable à vous Monsieur Angles. Mais je ne suis quand même pas perdue, j'ai le commerce juste en bas, je peux utiliser ma main gauche et juste poser le sac sur l'épaule sans forcer. Et si c'est trop lourd, je peux faire plusieurs trajets, ça ne me tuerait pas. Et puis j'ai aussi ma fille qui peut venir, ou mes petits-enfants. Mais j'apprécie beaucoup votre geste, il est toujours appréciable de savoir que l'on peut compter sur quelqu'un à proximité.
- Comme vous dites. Si nous ne nous soutenons pas entre vieux, nous sommes fichus ! Vous et moi qui avons connu un peu la guerre, nous savons que sans solidarité la vie est bien plus difficile. Alors n'hésitez pas surtout. Au pire, si je ne peux pas venir, je vous dirai non.
- Bien sûr, bien sûr. Vous êtes bien aimable.
Madame Poulet raccompagna Jean à la porte de son appartement, ils se saluèrent cordialement, et Jean reprit le chemin de son domicile.
Curieusement, alors qu'il n'avait guère appréciée Madame Poulet jusque-là, il devait reconnaître qu'il avait passé un bon moment en sa compagnie. Le fait d'avoir eu une véritable conversation plutôt qu'un banal "bonjour" au milieu de la rue lui avait permis de découvrir que, sans aller jusqu'à devenir sa meilleure amie, Madame Poulet pourrait devenir une fréquentation acceptable. Il marmonna, l'œil canaille et le sourire en coin :
- Et bien finalement, cette brave dame ne se révèle pas si désagréable que ça.
Il crut alors sentir un coup de coude dans ses côtes, tandis qu'il lui semblait entendre la voix de Jeanne descendue du ciel lui reprocher :
- Jean ! Est-ce là le comportement d'un bon chrétien ?!
Alors lui, l'air hypocrite, leva les yeux pour répondre du ton de l'innocent :
- Mais, le Seigneur n'empêche pas qu'on ait de l'humour !
A quoi il entendit Jeanne lui répondre d'un ton mi-reproche mi-taquin :
- Ce n'est pas faire de l'humour que d'être hypocrite, mécréant !
C'avait été un sujet de plaisanterie entre eux durant toute leur vie. Jean avait toujours eu le sens de l'humour, l'humeur taquine, le goût pour les farces. Et Jeanne trouvait parfois que son humour allait un peu trop loin. Elle le lui disait toujours avec franchise, affectant souvent la gronderie, d'autant plus que Jean prenait à chaque fois l'air innocent de l'hypocrite qui ne veut pas comprendre. Jeanne montrait toujours beaucoup d'intégrité dans sa foi, et dans le respect qu'elle devait à ses concitoyens. Et Jean, s'il témoignait autant d'intégrité que son épouse dans la foi, se montrait quand même un peu plus libéral quant au respect, sans aller jusqu'à tomber dans l'irrespect. Alors, bien que Jeanne ne soit plus là pour lui parler en face, il lui semblait quand même l'entendre chaque fois qu'il se livrait à son petit péché mignon.
Une fois chez lui il rangea ses courses et reprit directement son poste d'observation derrière la fenêtre de la salle à manger, avec vue sur l'école. Il se fit la remarque que finalement, il n'était pas très différent de Madame Poulet… Comme chaque jour, il regarda le ballet des parents qui vont et qui viennent avec leurs enfants, et eut même la satisfaction de voir passer Jolie-Brunette. Puis, une fois tout le monde parti, il referma le rideau et se rendit dans la cuisine pour préparer son déjeuner tout en regardant la télé.
Après son repas, une fois sa vaisselle placée dans l'évier, il reprit sa place derrière la fenêtre pour regarder à nouveau les allées et venues des familles qui se rendaient à l'école, et quand il vit Jolie-Brunette s'en retourner après avoir déposé ses enfants, il trouva qu'elle avait l'air triste, et même abattue.
- Et bien, Jolie-Brunette, que t'arrive-t-il ? Un souci ?
Mais Joli brunette ne lui répondit pas, probablement parce qu'une fenêtre les séparait, et probablement aussi parce qu'elle ne savait même pas qu'il existait.
Il referma le rideau et sentit la fatigue lui tomber dessus d'un coup.
- Ouh, aujourd'hui, la sieste va s'imposer…
Il dormit jusqu'à quinze heures. Quand il se réveilla, il lui fallut un certain temps pour sortir de sa torpeur et même une fois levé il se trouva tout engourdi.
- Aaahh, tu te fais vieux, Jean !
Une fois debout, il regarda par la fenêtre et constata que le temps était sec, à défaut d'être beau, et qu'il pourrait donc faire sa promenade quotidienne.
Il se dirigea vers l'aire de jeux, à l'opposé de la zone commerciale, et se promena durant une heure sur les chemins sablonneux qui sillonnaient à travers les structures d'agrément et le long des maisons, faisant une boucle qui le ramena chez lui. Il arriva pile-poil pour la sortie de l'école et au lieu de rentrer chez lui, il suivit la foule comme s'il allait chercher ses petits-enfants. Il se mit face à la porte de l'école, appuyé contre une haie à proximité, pour avoir le plaisir de regarder les bambins sortir. Comme chaque fois, il y avait les petits durs qui couraient droit devant sans attendre, les petites qui enserraient tendrement le cou de leur maman de leurs petits bras, ceux qui racontaient déjà leur journée sans reprendre leur souffle, ou ceux qui pleuraient pour quelque chagrin ou caprice. Jean aimait toute cette animation, cette foule. Cela lui permettait de se rapprocher de ses congénères, de se sentir moins seul, lui rappelait le temps où il allait chercher ses propres enfants à l'école, ou encore les quelques fois où il avait pu aller chercher ses petits-enfants lorsqu'il allait leur rendre visite. Il avait repéré Jolie-Brunette dans la foule, et avait même eut la chance qu'elle se place, sans le savoir, à proximité. Ce qu'elle pouvait être jolie, une vraie poupée ! Mais une poupée qui avait un air bien triste…
C'était souvent qu'il constatait qu'elle arborait cet air chagrin, résigné. Il aurait bien aimé pouvoir lui adresser la parole pour lui demander ce qui n'allait pas, lui montrer de l'intérêt, essayer de la réconforter, mais dans notre société, ça ne se fait pas. On n'aborde pas les gens comme ça, pour leur proposer du réconfort. C'est indiscret. C'est se mêler de ce qui ne nous regarde pas. Il est plus poli de ne pas s'intéresser à eux, de les laisser seuls face à leurs soucis. Ils sont parfaitement capables de se débrouiller tout seul. Même quand ils sont à bout. Mais de toute façon comment savoir, puisque ça ne se fait pas de demander des nouvelles à quelqu'un qu'on ne connait pas ?
Tandis qu'il en était là de ses pensées, chaque bambin avait trouvé son parent et la foule s'était dissipée. Jolie-Brunette fut parmi les derniers à récupérer ses deux enfants et prit le chemin de son domicile. Et Jean se mit dans l'idée de la suivre… à bonne distance puisque ça ne se faisait pas de suivre les gens. Et pour la troisième fois de la journée il prit le chemin du centre commercial. Jolie-Brunette et ses enfants remontèrent la place de Lameilhé, longèrent le magasin, puis empruntèrent le passage en dessous de l'immeuble Beaugency pour accéder à l'entrée. Par discrétion, Jean fit semblant de poursuivre sa route vers le Chambord, surveillant du coin de l'œil si Joli-Brunette avait disparu, puis une fois sûr qu'elle ne le verrait pas, il fit demi-tour pour rentrer chez lui. Il était content, il savait maintenant où habitait Jolie-Brunette.
En arrivant devant sa maison, il aperçut Madame Guibaud occupée à jardiner dans le petit carré de terre devant sa maison. Mme Guibaud était sa voisine mitoyenne depuis maintenant douze ans, mais elle avait toujours pris grand soin de maintenir une distance entre elle et l'ensemble des habitants de l'impasse, en se montrant particulièrement taciturne et revêche. Jeanne, dans les premiers temps, avait cru à de la réserve, voire de la crainte tandis que Jean, plus pragmatique, avait tout de suite conclu à un sale caractère.
- Laisse-lui un peu le temps de s'habituer à son nouveau lieu de vie, avait dit Jeanne, tout le monde n'est pas aussi social et franc que toi.
- Eh bien moi, je te dis de te fier à mon instinct, et mon instinct me dit que c'est une sacrée conne.
- Jean !
Mais Jeanne avait bien été obligée de constater que le temps avait donné raison à Jean. Elle était rentrée du marché, un jour, et avait salué sa voisine par politesse, en dépit du fait que celle-ci ne lui ait jamais répondu jusque-là. La vipère s'était récriée d'une vois aigre :
- Ne vous croyez pas obligée de me dire bonjour à chaque fois que vous me voyez ! Je n'en ai rien à faire !
Sur quoi, Jeanne était rentrée dans sa maison furieuse, et avait déclaré à son mari :
- Eh bien je dois reconnaître que tu avais raison : elle est vraiment conne !
Jean avait rigolé. Depuis, chaque fois qu'il voyait Madame Guibaud, il la saluait ostensiblement de son plus beau sourire d'hypocrite. Ce jour-là, il ne dérogea pas à la règle. Il ne fallait jamais manquer une occasion de s'amuser…
- Bien le bonjour Madame Guibaud !
Et comme chaque fois, la vieille pinça les lèvres et détourna légèrement la tête, sans répondre. Il hésita une seconde à poursuivre ce petit jeu, mais se rendit compte qu'il était fatigué de sa journée et qu'il ferait bien mieux de rentrer chez lui, plutôt que de chercher sa voisine.
Il ôta ses chaussures, sa veste et son béret, puis se prépara une chicorée qu'il savoura en reprenant son roman.
Vers dix-huit heures, il eut la bonne surprise d'entendre le téléphone sonner. C'était sa fille Valérie qui l'appelait depuis Toulouse.
- Ma chérie, comment vas-tu ? Et qu'est-ce qui me vaut cet appel ?
- Et bien tout simplement que ma journée a été exécrable, et qu'alors je me suis dit que pour changer un peu j'allais parler à quelqu'un d'aimable qui est toujours de bonne humeur.
- Ah, mais c'est que ça fait plaisir à entendre ! Et c'est toujours une bonne idée que de m'appeler ! Et que t'est-il arrivé, pourquoi ta journée a-t-elle été aussi exécrable ?
- Eh bien pour commencer, mon réveil n'a pas sonné, donc j'ai dû démarrer la journée sur les chapeaux de roue, et je déteste ça ! A peine arrivée, un collègue qui m'engueule parce qu'il n'est pas fichu de trouver le dossier que j'ai posé sur son bureau !
- Et tu ne l'as pas remis à sa place ? Pas le dossier, le collègue.
- Tu penses bien que si ! Mais Monsieur n'était quand même pas content, il aurait fallu que je range son bureau à sa place, tu comprends…
- Eh oui, il y en a des comme ça…
- Ensuite, je me suis faite enguirlander par un client.
- Ah mais comme tu dis, c'était pas ta journée !
- Non, vraiment pas. Mais il faut reconnaître que comme je m'étais levée du pied gauche, ça n'était pas leur jour non plus pour me tomber dessus. Du coup je suis partie plus tôt pour avoir le temps de t'appeler. Comment vas-tu Papa ?
- Oh, la routine, comme tu imagines… Ah non finalement, j'ai une petite anecdote à te raconter, je suis allé prendre le café chez Madame Poulet !
- Madame Poulet… c'est bien celle qui te drague ?
- Oui, oui, c'est bien elle !
- Et tu t'es risqué à prendre le café chez elle ?
- Comme tu vois ! Il se trouve que la pauvre femme m'a invité pour me remercier d'avoir porté son sac de courses. Elle a une tendinite au bras, je ne pouvais quand même pas la laisser se débrouiller toute seule. J'ai un peu hésité, tu t'en doutes, je ne voudrais pas me retrouver embringué dans une histoire dont je ne veux pas, ou la voir débarquer tous les quatre matins. Mais comme je ne voulais pas non plus réagir en sauvage, pour un café, j'ai dit oui. Et bien figure-toi qu'une fois sa mièvrerie passée, c'est une personne agréable avec qui discuter.
- Ah oui ? Tiens c'est surprenant, la fois où je l'ai rencontrée avec toi, elle ne semblait pas très loquace.
- Eh non, comme ça, dans la rue, elle est nunuche. Mais une fois branchée sur un sujet, elle se montre agréable. Oh, nous n'avons pas non plus mené de grands débats, mais pour évoquer des souvenirs, elle est intéressante.
Jean et Valérie discutèrent ainsi pendant un moment, de tout et de rien. Puis après un silence, Valérie reprit la parole sur un ton moins anodin.
- Papa, je voudrais te parler de quelque chose.
Jean compris, rien qu'au ton de sa voix, qu'elle voulait aborder un sujet sérieux et que ça l'ennuyait. Il répondit sur un ton analogue.
- Qu'y a-t'il ?
- Papa, tu te souviens que l'an dernier nous avons passé Noël avec toi pour éviter que tu ne sois seul, ainsi que l'année précédente parce que c'était juste après le décès de maman.
Jean sentit son cœur se serrer un peu. Avant même qu'elle eut dit ce qui l'ennuyait, Jean en devinait le sujet. Il répondit laconiquement.
- Oui.
- Eh bien… mes beaux-parents voudraient que cette année nous allions fêter Noël chez eux…
Il ne répondit rien. C'était bien ce qu'il avait deviné.
