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Laurène reçoit un jour une magnifique déclaration d'amour anonyme, où l'auteur mystérieux lui dévoile les merveilleuses qualités qu'il lui trouve. Elle est bouleversée... Mais l'identité de son admirateur secret lui est totalement inconnue et les quelques indices qu'il lui laisse sont bien incompréhensibles pour elle. Est-ce que ça pourrait être Miguel, le bel espagnol toujours enthousiaste de la boulangerie ? Adrien, son voisin écolo ? L'un de ses collègues, Julien, Sébastien ou Nicolas ? Peut-être l'un des architectes du bureau voisin ? Ou encore un commerçant d'une des boutiques de la ville ? Mon Dieu, quel mystère ! Avec sa meilleure amie, la dynamique Camille, elle va mener l'enquête à travers les vieilles rues de la magnifique cité d'Albi en Occitanie...
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Seitenzahl: 488
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Aucune grâce extérieure n'est complète
si la beauté intérieure ne la vivifie.
Il est certain que, de ces deux hommes,
l'un possède les qualités et l'autre en a l'apparence.
Le reflet du miroir
Le reflet de la lettre
Les débuts d'une enquête
Deuxième lettre
Au Platane
Coup de fil
Visite de Margaux
Nouvelles investigations
Troisième lettre
Rapprochements
Ça alors !
Déco peps…
Cinquième Lettre
Pan y tapas
En aparté
Bilan de la soirée
Sixième lettre
Pendaison de crémaillère
Nouvelles discussions intimes
Fin de soirée chez Laurène
Soirée d'affaires
Une lettre de Jane
Et après ?...
Soirée entre copines
Deux mois plus tard…
En sortant de sa douche, Laurène vit le reflet de son corps dans le miroir, et comme tous les matins elle se désola de se trouver aussi maigre, aussi blanche et aussi peu féminine. Sa poitrine était menue, ses épaules et ses hanches étaient effacées, ses jambes étaient fluettes et le tout, à ses yeux, évoquait un spectre. Oui, c'était tout à fait ça, un spectre froid et glacial, sans formes, sans couleur, sans chaleur. Et comme tous les matins, elle se dit qu'elle aurait mieux fait de masquer ce maudit miroir pour qu'il ne lui renvoie plus cette image d'elle. Alors comme tous les matins elle détourna les yeux et se dépêcha de s'envelopper dans son grand drap de bain moelleux, pour ne plus voir son corps si moche.
Ce ne fut qu'une fois maquillée, coiffée et habillée qu'elle osa à nouveau évaluer son apparence dans la glace pour constater, une fois de plus, que les bons conseils de sa maman en matière d'élégance portaient leurs fruits. Elle avait réussi, comme tous les matins, à masquer ses imperfections et à se donner de l'éclat. Ses courts cheveux bruns coiffés en casque mettaient son visage en valeur, son fond de teint orangé lui donnait bonne mine, ses paupières légèrement poudrées d'un brun de la même couleur que ses cheveux, ses cils relevés de mascara et ses yeux gris soulignés d'un trait d'eye-liner noir lui donnaient de l'éclat. Enfin, comme il faisait déjà beau et chaud en cette période de mi-mai, elle avait revêtu une simple robe cintrée en coton gris, laquelle mettait sa taille fine en valeur et faisait ressortir l'éclat de ses yeux. Rehaussée d'une légère étole en organza jaune pâle, l'effet faisait très chic.
Ragaillardie, comme tous les matins, elle sourit avec confiance à son reflet, et l'image qu'il lui renvoya cette fois-ci fut celle d'une charmante jeune femme, pleine de confiance en elle. Elle attrapa un sac à main de la même couleur que sa robe, y fourra rapidement ses quelques affaires, enfila des chaussures à talon également grises et quitta promptement son appartement.
Sur le palier, elle faillit se cogner à son voisin Adrien qui quittait son domicile au même moment.
- Oups, désolée ! Je ne t'ai pas fait mal ?
- Mais non Laurène, y'a pas de mal !
Il demanda aimablement :
- T'as passé un bon week-end ?
- Oh oui, je suis allée avec Camille me balader à Notre-Dame-de-la-Drèche, par ce beau temps ce fut splendide !
- Ah ouais, c'est vrai que la vue est géniale, là-bas !
Ils s'engagèrent ensemble dans l'escalier tout en discutant de leur weekend. Une fois dans la rue, ils se souhaitèrent une bonne journée avec un sourire, et poursuivirent leur chemin chacun de son côté, à travers les petites rues pavées du vieux centre d'Albi.
Laurène était une jeune femme de vingt-six ans souriante et heureuse de vivre. Discrète et réservée, douée d'une grande sensibilité, elle portait beaucoup d'attention aux gens et préférait écouter les autres s'exprimer que de donner sa propre opinion. Elle était toujours d'une grande intégrité, quoiqu'elle fasse, et trouvait primordial de respecter les êtres humains qui l'entouraient. Éprise de justice, elle avait suivi des études d'assistante juridique et travaillait maintenant dans un cabinet d'avocats où elle se plaisait. Elle vivait seule, après avoir connu quelques fréquentations qui n'avaient pas été plus loin.
Elle tourna à gauche au bout de la rue de la Croix Blanche pour rejoindre la rue Sainte-Cécile, et fut bientôt en vue de la boulangerie "Crousti-Moelleux" dont les senteurs alléchantes de croissants, petits pains et autres viennoiseries venaient déjà la narguer. Le carillon sonna quand elle en franchit le seuil et elle prit son tour dans la file d'attente des gens qui, comme elle, venaient chaque matin acheter un pain moelleux ou craquant pour la journée. Derrière le comptoir, Miguel s'activait à servir les clients avec vivacité, un sourire toujours accroché aux lèvres, toujours un mot aimable à la bouche. Quand le tour de Laurène fut venu, il lui adressa un sourire encore plus ensoleillé qu'aux autres clients.
- Bonjour, Mademoiselle Laurène, qu'est-ce que je vous sers ?
Laurène savait que Miguel n'avait pas le temps de discuter le matin, aussi ne lui fit-elle pas perdre de temps.
- Un pain au lait s'il-vous-plaît, Miguel.
Le jeune homme s'empara promptement du petit pain à l'aide de sa pince avant de le glisser dans un sachet en papier et d'encaisser Laurène. Ils se saluèrent cordialement et la jeune femme repartit dans les rues de son pas léger et rapide.
Elle continua le long de la rue Sainte-Cécile avant de bifurquer par la rue de l'Oulmet, puis par la rue Peyrolière et enfin par la rue Rauquelaure. Tout du long, elle savoura l'air frais printanier, les rayons du soleil, le ciel bleu qui s'étalait au-dessus d'elle, la vue des passants qui se rendaient au travail ou en revenaient.
Elle atteignit la Place du Palais et franchit l'entrée du numéro sept, un immeuble tout en brique dont l'intérieur avait été rénové et modernisé. Elle grimpa l'escalier de bois blond qui menait au premier, tenta d'ouvrir la porte où était inscrit "Cabinet d'avocats Arthès et Tadieux" pour se rendre compte que celle-ci était fermée, ce qui indiquait qu'elle était la première à arriver. Elle utilisa sa clef et fut bientôt à l'intérieur. Elle longea le couloir blanc revêtu d'une épaisse moquette bordeaux jusqu'à l'espace accueil du cabinet, posa son sac, son étole et son petit pain et actionna l'interrupteur de la cafetière. L'appareil était tout prêt depuis la veille au soir, son dernier geste avant de quitter son bureau étant de préparer la cafetière pour que le premier arrivé le lendemain n'ait plus qu'à appuyer sur le bouton.
Pendant que le café passait, elle prépara son poste de travail et ouvrit les volets de chaque fenêtre, avant de se servir une tasse et de s'installer devant l'ordinateur. Tout en déchiquetant des bouts de son petit pain qu'elle trempait dans son café avant de les déguster, elle consulta le planning du jour et les quelques mails qui étaient arrivés depuis la veille. Puis elle reprit le dossier qu'elle avait laissé en cours la veille.
Monsieur Arthès arriva en même temps que Sébastien Girando avec lequel il discutait travail. Grégory Arthès, l'un des deux associés du cabinet, était un homme au début de la quarantaine, de taille moyenne avec des cheveux noirs et des yeux marrons. C'était quelqu'un de dynamique, qui savait ce qu'il voulait, mais n'usait jamais d'autorité pour l'obtenir. En dépit de ses diplômes, de son intelligence et de ses origines familiales, il gardait une attitude simple et humaine, loin de certains avocats que Laurène était amenée à rencontrer et qui se montraient arrogants et prétentieux. Il s'était associé avec monsieur Tadieux il y avait de cela huit ans et depuis, le cabinet n'avait fait que prospérer. Il s'y occupait de droit des victimes et du préjudice corporel, parfois de droit pénal.
Sébastien, avec lequel il parlait, était le plus ancien avocat employé du cabinet, après messieurs Tadieux et Arthès. Laurène se leva pour leur serrer la main avant que chacun ne prenne la direction de son bureau.
Peu de temps après, Laurène vit arriver Julien Roguet, l'autre avocat employé du cabinet. Froid et arrogant, il passa devant Laurène en lui adressant un vague signe de tête, comme il en avait l'habitude, par pure formalité. Comme chaque fois, elle lui rendit son signe de tête en murmurant tout aussi froidement "Monsieur…".
Puis quelques minutes plus tard, Laurène vit enfin arriver le dernier employé du cabinet, Nicolas Muret, qui était juriste. Il se firent la bise, se demandèrent aimablement s'ils allaient bien, puis Nicolas rejoignit son bureau pour se mettre au travail.
Laurène, qui avait fini son petit-déjeuner, se consacra alors pleinement aux tâches qui étaient les siennes : saisir les documents, répondre au téléphone, fixer des rendez-vous, accueillir et diriger les visiteurs.
Monsieur Tadieux arriva vers dix heures, lui serra la main, puis ils firent rapidement le point sur les dossiers urgents ou les difficultés qu'elle pourrait avoir rencontrées. Après quoi il rejoignit son bureau. Laurène aimait beaucoup travailler avec monsieur Tadieux, comme avec la plupart des membres du cabinet d'ailleurs, car elle avait trouvé un lui un homme à la fois compétent et intègre, mais doué en plus d'humanité. Grand, dans la cinquantaine, encore athlétique, avec des cheveux gris coupés courts et des yeux gris acier, au premier abord sa stature et sa prestance en imposaient. Bien qu'étant associé à parts égales avec monsieur Arthès, son ancienneté dans le milieu, son autorité naturelle, ainsi que la sûreté de son jugement faisaient qu'il avait, en quelque sorte, plus de poids que ce dernier au sein du cabinet. Peut-être que le fait qu'il soit plus âgé y était aussi un peu pour quelque chose. Monsieur Arthès lui-même respectait cet acquis, et monsieur Tadieux ne se servait jamais de cet avantage pour imposer quoi que ce soit. Il se comportait toujours d'égal à égal avec son associé, ce qui faisait que l'ambiance de travail était et restait excellente. Monsieur Tadieux s'occupait principalement de droit immobilier et de la construction, ainsi que de droit des affaires.
Chacun se consacra à sa tâche dans son bureau, la matinée passa rapidement et il fut bientôt midi. Aujourd'hui, Laurène avait rendez-vous avec Camille, sa meilleure amie, pour déjeuner à la brasserie du Platane. Elle verrouilla son ordinateur, récupéra ses affaires, et quitta le cabinet.
En quittant le cabinet, elle tomba sur Romain, l'un des employés du bureau d'architecture situé juste au-dessus, qui sortait lui-aussi pour déjeuner. Comme chaque fois qu'il la croisait, il lui accorda un grand sourire radieux.
- Bonjour Laurène, alors vous aussi vous sortez déjeuner ?
- Oui, j'ai bien travaillé ce matin et j'ai une faim de loup !
- Alors nous sommes deux ! Vous rentrez chez vous ?
- Non, aujourd'hui je retrouve ma copine Camille, nous allons au "Platane".
- Ah oui c'est vrai, je crois me souvenir que vous m'aviez déjà dit que le lundi était votre jour de restaurant.
- Oh, pas forcément le lundi, même si je reconnais que c'est souvent ce jour-là que nous nous retrouvons. Mais vous comprenez, deux copines qui se revoient après tout un week-end sans s'être vues, avec tout ce que nous avons à nous raconter, il faut bien un restaurant pour ça !
- Ah oui je vois ! répondit le jeune homme en riant, alors bon appétit !
- A vous aussi !
Ils avaient franchi la porte cochère et partirent chacun de son côté.
Elle atteignit rapidement la brasserie où Camille attendait déjà devant la porte. Elles s'embrassèrent affectueusement et entrèrent ensemble dans l'établissement avant de s'asseoir à une table.
Les deux jeunes femmes se connaissaient depuis le collège. Personne n'aurait pu présager de leur amitié, étant donné leurs caractères et leurs goûts si différents et pourtant, depuis plus de dix ans, elles se vouaient une amitié sincère que même leurs années d'études n'avaient pu entamer. Camille était une jeune femme pétillante, rieuse, joueuse et taquine. Elle croquait la vie à pleines dents, s'intéressait à tout, tentait beaucoup de choses et s'en lassait aussi vite pour se consacrer à d'autres. Elle ne s'ennuyait jamais, la vie à ses côtés n'était jamais ennuyeuse, et elle pouvait même sembler fatigante à certains. Petite, avec des formes généreuses, ses cheveux courts teints en roux étaient coupés dans un style savamment déstructuré, l'ensemble faisant ressortir ses yeux bleus animés. La gestuelle de ses mains allait avec son tempérament, et elle soulignait souvent ses propos de nombreux gestes éloquents, qui faisaient bouger et cliqueter les quelques bracelets qu'elle portait aux poignets. Camille travaillait comme vendeuse chez "Fatale", une boutique de mode située en centre-ville, rue Sainte-Cécile, où elle se trouvait comme un poisson dans l'eau. Elle adorait la mode, les tenues branchées, savait à merveille conseiller les clientes pour trouver la tenue qui les mettrait en valeur, lesquelles, rien qu'en la regardant, devinaient qu'elles pouvaient se fier à elle. Elle envisageait de reprendre la gérance du magasin, ou celle d'une autre boutique selon l'opportunité qui se présenterait.
Contrairement à Laurène, Camille avait eu de nombreuses fréquentations. Du simple flirt jusqu'à l'amant de plusieurs semaines, elle croquait les hommes au même rythme qu'elle menait sa vie, non parce qu'elle était ce qu'on pourrait appeler une fille facile, mais plutôt parce qu'elle se passionnait autant pour les hommes qu'elle rencontrait que pour toutes les autres activités qu'elle menait. A chaque fois le scénario était le même, elle rencontrait un gars génial et magnifique, il devenait son meilleur pote avant de devenir rapidement son amant, ils se fréquentaient pendant quelques semaines, puis Camille finissait par découvrir qu'il avait quelque défaut… Alors elle rompait gentiment, presque tendrement, et l'ancien meilleur pote devenu amant passait dans la catégorie des grands copains. Et à présent, Camille avait beaucoup de grands copains. Aujourd'hui encore, Laurène se demandait si elle devait en déduire que Camille avait couché avec chacun d'entre eux, ou si certains s'étaient retrouvés directement dans cette catégorie, sans passer par les cases meilleur pote et amant. Ça n'avait jamais été très clair pour elle.
Elles se retrouvaient très régulièrement, chez l'une, chez l'autre, au restaurant ou à faire du shopping, et ne restaient jamais plus d'une semaine sans se voir. La dernière fois où elles s'étaient vues remontait à jeudi dernier, et si la vie de Laurène n'avait pas connu de grands bouleversements pendant ces quelques jours, Camille avait, comme toujours, beaucoup de choses à raconter.
Elle avait, une fois de plus, croisé un homme superbe en allant faire du cheval avec son frère, et en discutant, elle avait appris qu'il venait là tous les samedis matin. Elle songeait depuis à reprendre ce sport... Laurène la considéra d'un air à la fois ébahi et amusé.
- C'est dingue ça ! Tu ne peux donc pas voir passer un bel homme sans te mettre à gamberger ?
- C'est dingue ça, lui rétorqua Camille avec une mimique ironique, tu ne peux donc pas voir passer un bel homme et te dire qu'il pourrait bien se passer quelque chose ?
- Eh beh non, tu vois, lui répondit Laurène sur le même air ironique, il me faut un peu plus qu'un physique séduisant pour attirer mon regard. Et ce que je voulais dire, c'est que je ne m'étonne pas de te voir gamberger sur un bel homme qui passe, mais bien de te voir gamberger sur TOUS les beaux hommes qui passent.
- Eh beh oui, tu vois, poursuivit Camille en adoptant cette fois-ci un ton à la fois canaille et rêveur, un beau mec suffit pour attirer mon regard. A chaque fois je leur trouve un petit quelque chose… qui retient mon attention, qui me captive et qui me donne envie d'en savoir plus… Comme une archéologue à la recherche d'un trésor, quoi… Et j'ai du mal à comprendre comment il se fait que toi, tu ne remarques jamais personne…
Laurène hocha la tête d'un air narquois en piochant dans son assiette.
- Tout simplement parce que moi, je suis plus calée que toi en trésor : je reconnais très rapidement quand ça n'est que du plaqué…
Camille lui tira la langue. Laurène poursuivit sur un ton plus sérieux.
- Et tu sais bien que moi, je ne cherche pas une aventure pour quelques jours. J'aspire plutôt à une relation solide qui dure.
- Oui, mais tu fais comment pour la trouver, ta relation solide qui dure, si tu ne regardes pas les hommes qui passent ? Tu crois qu'il va arriver par la poste ? Ou qu'il va te choper au lasso ?
- Tu sais bien que je n'ai pas le même point de vue que toi en la matière.
Laurène releva la tête pour défier son amie du regard et elles éclatèrent de rire ensemble, ayant déjà mainte fois débattu sur ce sujet, et n'étant jamais parvenu à la même conclusion.
Si Camille et Laurène avaient des caractères sensiblement différents, elles avaient aussi de nombreuses idées communes. Elles aimaient toutes deux la mode, les tenues élégantes ou chics, elles prenaient soin de leur apparence. Elles étaient droites, intègres, considéraient toutes deux que l'être humain représentait la valeur numéro un sur cette terre, que la valeur numéro deux était la Terre, et que l'argent ne représentait qu'un moyen et non un but. Leur seul point de divergence concernait la relation entre homme et femme. Camille considérait que l'être masculin représentait un monde passionnant à découvrir et que vu le nombre d'hommes qui gravitaient autour d'elle, il y avait du boulot. Laurène estimait que si tous les hommes pouvaient être intéressants, un seul, de temps en temps, sortait du lot au point de lui donner envie de le connaître davantage. Elle préférait la qualité à la quantité. Camille, elle, déclarait être une gourmande, et que si elle ne rechignait pas à la qualité, il lui fallait quand même la quantité. Elles finissaient toujours par en rire, sans jamais s'offusquer de l'opinion ou du mode de vie de l'autre.
Elles terminèrent leur repas et quittèrent l'établissement pour faire quelques pas en ville. Le temps était magnifique, prometteur d'un été radieux, alors autant en profiter. Puis Camille raccompagna Laurène jusqu'à son travail et elles s'embrassèrent avant qu'elle ne reprenne son chemin jusqu'à la rue Sainte-Cécile.
Laurène réintégra le cabinet Tadieux & Arthès, où elle reprit la réalisation des diverses tâches qui lui étaient confiées. Elle estimait ce travail de minutie, d'organisation et de collaboration où elle venait en appui à ses patrons et collègues. Elle aimait ce travail d'équipe. Elle appréciait la relation avec ses employeurs, messieurs Tadieux et Arthès, lesquels étaient toujours précis, concis, et surtout respectueux dans leur rapport avec elle. Monsieur Arthès avait bien tendance à se disperser parfois sur plusieurs dossiers, mais son sens de l'organisation lui avait toujours permis de le recentrer sur le dossier le plus urgent, sans se laisser perturber. La relation était cordiale avec Sébastien et Nicolas, et elle appréciait leur simplicité et leur efficacité. Le seul avec lequel le contact avait été plus délicat à établir était Julien.
L'après-midi tira à sa fin, et il fut bientôt l'heure pour Laurène de quitter son poste. Comme chaque soir, elle rangea les dossiers qui étaient à classer, mit à la signature ceux qui étaient à vérifier, laissa dans son tiroir ceux qu'elle avait à terminer, et prépara la machine à café pour le lendemain. Elle éteignit la lumière, indiqua aux quelques avocats encore présents qu'elle quittait le bureau et s'en alla.
Dehors, le temps était encore lumineux, et elle fit une longue promenade dans le vieil Albi, comme si elle découvrait ses rues pour la première fois. Elle ne s'en lassait pas. Elle avait beau être née ici, avoir toujours connu ces murs de brique rose, elle ne s'en trouvait jamais fatiguée. Raison pour laquelle d'ailleurs elle habitait en centre-ville, dans une des plus vieilles maisons à colombages du vieux centre. A la fin de sa balade, elle repassa chez "Crousti-Moelleux" pour s'acheter une baguette pour son repas du soir. Miguel était toujours là, mais moins affairé que ce matin. Quand il la vit, son visage s'éclaira, comme à chaque fois.
- Mademoiselle Laurène, quel plaisir ! La journée est finie ?
- Oui, j'ai rangé mes dossiers et je profite maintenant du beau temps.
- Vous avez bien raison, moi je suis encore ici pour un moment, mais dès que je serai dehors, j'irai me balader aussi, il me tarde ! Qu'est-ce que je vous sers ce soir ?
- Une baguette s'il-vous-plaît.
Le jeune homme, toujours aussi vif que le matin, lui plaça son pain dans un sachet et l'encaissa promptement.
- Bonsoir, mademoiselle Laurène, à demain !
- Oui, à demain Miguel ! Bonne soirée !
Et Laurène reprit son chemin jusqu'à chez elle. Une fois devant la vieille bâtisse, elle poussa la lourde porte de bois brun qui en protégeait l'entrée et franchit le seuil. Elle se retrouva sous le porche qui menait à la cour intérieure et s'arrêta devant sa boîte aux lettres pour vérifier si elle avait reçu quelque chose. Elle y récupéra une seule enveloppe, un courrier dont l'adresse était rédigée à la main. Il n'y avait pas d'expéditeur et elle n'en reconnut pas l'écriture. Refermant la boîte, elle se dirigea vers l'escalier de pierre et de bois qui desservait son bâtiment, lequel était protégé par une porte vitrée fermée à clef. Elle grimpa prestement les deux étages, ouvrit sa porte et entra dans son appartement.
Comme à chaque fois, elle se sentait bien quand elle rentrait chez elle. L'appartement était confortable, chaleureux, il avait été rénové de manière à souligner son cachet d'antan, et Laurène y avait apporté les quelques touches personnelles indispensables pour en faire un vrai cocon. Elle s'y sentait protégée, en sécurité.
Curieuse de découvrir de qui pouvoir bien provenir cette lettre, elle retira ses chaussures, posa ses affaires sur l'un des poufs, attrapa son coupe-papier dans l'un des tiroirs du meuble où elle rangeait ses affaires de bureau, et s'assit sur le canapé tout en déchirant l'enveloppe. Les deux feuilles qu'elle en sortit ne lui apprirent pas davantage quel pouvait bien en être l'auteur. Comme de juste, l'écriture était la même que sur l'enveloppe, et les initiales apposées au bas de la lettre, VH, ne lui rappelèrent personne. Elle se décida donc à en entamer la lecture et ce qu'elle découvrit la stupéfia. Voici ce que disait cette lettre :
Laurène,
Dès la première fois où je vous ai vue, au premier regard, j'ai été saisi par votre beauté, par le charme que vous dégagez. L'ovale parfait de votre visage, votre teint d'ivoire, vos yeux gris argent, vos lèvres roses nacrées, l'ensemble souligné par la couronne de vos cheveux bruns aux reflets cuivrés, sont un véritable enchantement pour quiconque pose le regard sur vous.
Votre grâce aurait pu s'arrêter là, et vous ne seriez alors restée que le souvenir d'un joli minois quelque part dans ma mémoire, mais pour mon malheur le reste de votre personne est à l'unisson de votre physionomie : vos gestes, votre posture, votre démarche, sont emprunts d'une grâce et d'un charme rares de nos jours. Tout votre être n'est que douceur, tendresse et amabilité. Un ange parmi les Hommes. Et comme si cela ne suffisait pas, votre voix, enfin, vient compléter cette image idyllique, douce, suave, tendre et chaude à la fois. Un délice pour les oreilles, un réconfort pour l'âme.
Aussi, adorable petit elfe, vos charmes ont eu raison de moi et font qu'aujourd'hui je suis un homme amoureux. Je pense à vous à longueur de journée. Je vous revois, je revois votre visage, vos gestes, j'entends votre voix, et je ne vis que dans l'attente du moment où je vous croiserai, où je vous verrai, où je vous entendrai. Et les jours où je n'ai pas cette chance, quelque chose me manque...
Cent fois, mille fois, j'ai voulu aller vous trouver, vous inviter à prendre un café, juste un café, histoire de sortir du quotidien, de prendre un moment à part, de faire un peu plus connaissance, de se découvrir autres, l'un et l'autre. Mais vous inviter à prendre un café, ça serait déjà avouer un peu, un tout petit peu, ce que vous représentez pour moi, ce serait déjà me déclarer. Et je crains tellement que, déjà là, vous me disiez non. Car je ne vois pas ce qui, en moi, pourrait plaire à une femme telle que vous.
En effet, bien que vous me découvriez aujourd'hui si doué en prose, vous vous rendriez compte, si nous étions face à face, que je suis bien moins doué dans la vie de tous les jours. Et s'il ne s'agissait que de mes paroles... Mais en fait, c'est tout mon être qui, si on le dit viril, n'en manque pas moins de caractère... Notez bien que je ne dis pas être franchement nul, j'ai bien conscience de la valeur qui est la mienne, mais cette valeur est… banale, commune, conventionnelle, sans originalité, ordinaire, courante… rien pour me différencier du commun des mortels, rien pour me distinguer de mes homologues masculins… Alors en plus s'il est vrai, comme l'affirment certains, que "le premier symptôme de l'amour vrai chez un jeune homme, c'est la timidité", comment voulez-vous, avec autant de lacunes, que j'ose venir vous trouver ?
Voilà pourquoi, belle dame, entre déclaration ardente et repli taciturne, je me décide, comme tant d'autres amoureux lâches et couards avant moi, à vous déclarer ma flamme par le biais d'une lettre, heureux de pouvoir au moins vous dire mon sentiment, suffisamment pleutre pour ne le faire que sous une identité d'emprunt…
Vous voudrez bien, je l'espère, me pardonner cette faiblesse, puisque tant d'autres y ont eu recours avant moi, et puisqu'il semble que leur démarche ait été, globalement, bien reçue, j'espère que vousmême accueillerez la mienne avec indulgence, et qui sait, peut-être, avec intérêt ? Je ne peux que le souhaiter.
Je reste votre dévoué…
VH
Caché en la guérite du manoir
Laurène en était toute étourdie. Elle avait chaud aux joues. Et si elle n'avait pas déjà été assise, il lui aurait fallu s'asseoir. Ses yeux ne cessaient de parcourir les lignes de cette lettre, dont elle ignorait encore qui était l'auteur, relisant certains passages, regardant les initiales comme si ces dernières allaient finir par lui révéler qui les avait tracées, tournant et retournant les deux feuilles en tous sens, reprenant l'enveloppe pour essayer, à nouveau, d'y trouver une indication. En vain. Le cachet de la poste indiquait, le plus banalement, la ville d'Albi.
Elle reprit la lettre et la relut pour la énième fois, en prenant d'avantage le temps d'y chercher quelques indices. Là aussi en vain, car ses émotions furent happées par les doux compliments qu'elle y trouva à nouveau, brouillant les capacités de son intellect.
"… le charme que vous dégagez… l'ovale parfait de votre visage, votre teint d'ivoire, vos yeux gris argent, vos lèvres roses nacrées, l'ensemble souligné par la couronne de vos cheveux bruns aux reflets cuivrés…"
Ce gars écrivait drôlement bien… Elle devait reconnaître qu'elle était chamboulée. Jamais personne ne lui avait parlé comme ça, même pas ses ex. Et là, en quelques phrases, elle était bouleversée…
"…vos gestes, votre posture, votre démarche, sont emprunts d'une grâce et d'un charme rares de nos jours. Tout votre être n'est que douceur, tendresse et amabilité. Un ange parmi les Hommes."
Jamais personne ne lui avait dit que tout son être n'était que douceur, tendresse et amabilité. Ni qu'elle était un ange… Comment un homme pouvait-il écrire aussi bien ? Le plus souvent, il lui semblait que la gent masculine se montrait indifférente, froide, parfois rude, ou pour le moins que les hommes ne montraient pas leurs sentiments. Et là, toute cette lettre débordait de tendresse et de galanterie… S'était-il fait aider par une amie, une soeur ? Ou bien est-ce que cela venait réellement de lui ? Et pourquoi maintenant ? Qui était-il ? Est-ce qu'elle le connaissait de manière proche, ou bien était-il un simple badaud qui la voyait passer dans la rue ? Il parlait de sa voix… Il l'avait donc entendue parler ? Mais quand, à quelle occasion ?
Elle tournait et retournait cette lettre, la scrutait à nouveau pour en sonder le mystère, souhaitant s'en détacher, n'y parvenant pas, la relisant, se perdant en conjectures. Elle pensa appeler Camille, faillit le faire, se ravisa. Elle avait d'abord besoin de faire le point, de réfléchir de manière rationnelle, seule. Elle se leva enfin, prit un carnet et un stylo dans le meuble à tiroirs et s'installa à l'îlot de la cuisine, la lettre à côté d'elle.
Elle entreprit de dresser la liste de tous les hommes qu'elle connaissait, en mettant de côté ceux qu'elle avait déjà fréquentés. Ça n'aurait eu aucun sens que Florent, Thibault ou Alex tentent de reprendre contact, qui plus est sous cette forme. Il n'était donc même pas nécessaire qu'elle note leur nom. Elle réfléchit ensuite aux hommes qui pouvaient faire partie de son entourage, et pour ce faire elle se remémora la journée qu'elle venait de passer. Qui avait-elle rencontré aujourd'hui ?
- Adrien, le voisin - Bof
- Miguel, le serveur de "Crousti-Moelleux",
- Sébastien, mon sympathique collègue avocat,
- Julien, mon antipathique collègue avocat - Beurk,
- Nicolas, mon gentil collègue juriste,
- Romain, le gars du cabinet d'architecte.
Ça ne faisait pas grand monde… Elle se concentra pour retrouver s'il n'y aurait pas d'autres hommes dont elle se souviendrait... Quel autre gars pouvait bien la croiser régulièrement, au point de connaître sa gestuelle et sa voix ? Quelqu'un au bureau ? Elle songea alors à David, le livreur qui venait régulièrement lui apporter des plis confidentiels envoyés en recommandé. Un gars gentil, mais qui ne lui avait pas fait plus d'impression que ça. Elle hésita, mais finit par ajouter sur sa liste :
- David, le livreur.
Elle resta pensive devant cette énumération. Est-ce qu'il pouvait s'agir d'un de ces hommes ? Est-ce qu'il y en avait un autre auquel elle ne songeait pas ? Ou même, est-ce que VH pouvait être un simple inconnu, un badaud qui la croisait tous les jours dans la rue, un serveur dans un restaurant, le gérant d'une boutique devant laquelle elle passait tous les jours, un avocat qui venait régulièrement au cabinet ? Ou encore un ancien camarade de classe ? Elle ne se rappelait pas d'un garçon qui ait eu V-H comme initiales… Et de plus, il l'aurait tutoyée… La liste risquait de s'allonger… Oh, que de mystères !!...
Elle s'aperçut alors qu'il était déjà dix-neuf heures passées. Elle n'avait pas vu l'heure tourner… Il était temps qu'elle s'arrache à ses réflexions et qu'elle reprenne le cours de sa vie. Elle rangea la lettre et le carnet dans le meuble, prépara son repas du soir et mangea, comme elle en avait l'habitude, devant la télé en regardant une émission de divertissement, avant d'enchaîner sur un film. Mais il lui fallut bien se rendre à l'évidence qu'elle n'arrivait pas à suivre. La lettre lui trottait dans la tête... Ce fut plus fort qu'elle, elle se leva et la récupéra dans le meuble. Ignorant les images qui défilaient sur l'écran, elle se remit à la lire. Et cette fois-ci, au lieu de chercher à en deviner l'auteur, elle se contenta d'en apprécier le contenu. Comme cela lui faisait du bien ! Ça n'était pas souvent qu'elle avait droit à de tels compliments… Elle, gracieuse ? Charmante ?... Une voix douce, suave, tendre et chaude à la fois ? Un teint d'ivoire ?... Elle avait toujours considéré qu'elle était blanche, fade… Et lui, il semblait la trouver sublime…
Elle renonça à suivre quoi que ce soit du film dont elle avait perdu le fil et éteignit le poste pour aller se coucher. Une fois au lit, elle prit le livre qui se trouvait sur sa table de nuit mais là encore, elle ne put se concentrer. L'idée de la lettre l'accaparait entièrement. Elle reposa le livre pour reprendre la lettre et la scruter encore, probablement pour la vingtième fois depuis qu'elle l'avait ouverte. Sans davantage en percer le mystère de son auteur.
Elle regarda pensivement en direction de la fenêtre de sa chambre, en pensant aux vieilles maisons qui lui faisaient face de l'autre côté de la cour intérieure, et en songeant aux autres albigeois qui, au-delà, vivaient dans leurs logements. Qui pouvait bien être ce VH ?
Comme le silence ne lui apporta pas de réponse, elle reposa son livre, éteignit la lumière et s'endormit, la lettre posée sur la table de nuit.
En sortant de sa douche, Laurène vit le reflet de son corps dans le miroir, comme tous les matins, mais cette fois-ci au lieu de détourner le regard, elle s'attarda en se demandant ce que VH pouvait bien lui trouver. Elle en observa les contours, comme si elle les découvrait pour la première fois, mais estima comme toujours qu'elle était trop maigre, que sa peau était trop blanche et que l'ensemble de son anatomie était sans consistance. Elle réalisa alors que VH, dans sa lettre, n'avait décrit que son visage et sa gestuelle, pas sa silhouette. Mais c'était plutôt normal, étant donné que quand on croise quelqu'un dans le quotidien, on ne voit que son apparence, le corps étant dissimulé par les vêtements, et on ne sait rien des petits défauts secrets du physique de la personne… VH ne pouvait donc pas lui faire de commentaire sur ce plan-là.
Elle concentra alors son regard sur les traits de son visage comme si elle les découvrait. Il lui trouvait un teint d'ivoire ? Où est-ce qu'il voyait un teint d'ivoire, elle était blanche, oui ! Il estimait que ses lèvres étaient nacrées ? Probablement le reflet de son brillant à lèvres… Il jugeait que l'ovale de son visage était parfait ?... Elle prit du recul et considéra les courbes de son visage. Elle ne le trouvait pas si ovale que ça, si on regardait bien au niveau des tempes… Par contre, elle devait reconnaître qu'elle aimait bien le gris de ses yeux, et il était vrai qu'elle prenait soin de sa chevelure et que cette dernière mettait effectivement son visage en valeur… Mais pour le reste, il fallait croire que VH s'était laissé duper par l'utilisation expérimentée qu'elle faisait de son maquillage… Ce qui illustrait à merveille l'appellation que Camille faisait de cet artifice, qu'elle désignait par le doux nom de "attrapecouillon"… Mais au final, Laurène ne put s'empêcher de sourire à son reflet, surprise de s'être découverte certains atouts qu'elle ne soupçonnait pas. Elle se demanda, cependant, si VH la trouverait toujours aussi attirante, s'il la voyait ainsi, nue et sans fard…
Elle réalisa alors que le temps passait, qu'elle risquait de se mettre en retard, et mit fin à sa contemplation pour terminer sa toilette et quitter son appartement.
Sur le trajet, elle envoya un SMS à Camille :
Viens manger chez moi à midi, j'ai quelque chose à te montrer, dont j'aimerais qu'on discute…
La réponse ne tarda pas à arriver :
Quoi donc ?!!!
Trop long à te dire maintenant, rejoins-moi taleur.
Allez, dis !!!
Taleur !!
Et Laurène, rangeant résolument son smartphone dans son sac pour ne plus entendre les bip-bips des relances impatientes de Camille, poursuivit sa route d'un bon pas pour ne pas être en retard.
Elle passa chez "Crousti-Moelleux". En fait, elle aurait très bien pu petitdéjeuner chez elle, car contrairement à la veille elle mourrait de faim, mais elle mourrait tout autant d'envie d'observer le beau jeune homme… Alors pourquoi manquer une si belle occasion ?
Tandis qu'elle attendait son tour, elle dévora discrètement le garçon des yeux, toujours aussi beau, affable et souriant que d'habitude. Quand son tour fut arrivé, il lui sembla, comme la veille, qu'il lui accordait un sourire plus radieux qu'aux autres clientes.
- Mademoiselle Laurène ! Vous allez bien ?
Elle ne put se retenir de lui adresser elle aussi un radieux sourire.
- Mais très bien, et vous-même Miguel ?
- Magnifiquement bien ! Vous prendrez un pain au lait, comme d'habitude ?
- Mais vous avez très bien deviné !
Il la servit avec sa rapidité coutumière, ils se souhaitèrent une bonne journée et elle quitta les lieux. En sortant, elle prit soin de se retourner en fermant la porte, comme pour mieux la retenir et l'empêcher de claquer, mais en fait pour se donner la possibilité de regarder Miguel une fois dehors, histoire de voir s'il la suivait du regard ou pas. Ce ne fut pas le cas, il s'adressait déjà au client suivant. Un peu déçue, elle reprit sa route.
En continuant son trajet, elle ne put s'empêcher d'observer les hommes qu'elle croisait, essayant de se souvenir si elle avait déjà vu celui-là, si tel autre habitait dans le quartier, et si l'un d'entre eux ne lui accordait pas plus d'attention que ne le ferait un simple badaud. Mais elle ne remarqua rien. Enfin, elle atteignit son lieu de travail, poussa la porte de l'immeuble et grimpa l'escalier qui menait au cabinet.
Au fur et à mesure où ses collègues apparurent, elle tenta de quêter dans leurs yeux, tout en s'efforçant de conserver une attitude normale, une expression, une insistance, une interrogation qui aurait signifié : "Alors, avez-vous reçu ma lettre ? Vous a-t-elle touchée ?". Mais elle ne remarqua rien. Durant toute la matinée, elle eut du mal à se concentrer, tellement elle fut perturbée par la pensée de l'inconnu qui lui vouait une admiration secrète. A chaque fois, face à Nicolas, Julien ou Sébastien, elle se sentit troublée, gênée. Elle aurait voulu, pour chacun de ces hommes, pouvoir l'observer sans en avoir l'air, étudier si ses paroles ne cachaient pas quelque message dissimulé, si l'expression de ses yeux ne dévoilerait pas quelque sentiment qui déborderait, mais chaque fois, elle craignit de se montrer trop insistante et détourna bientôt le regard, en se concentrant sur le dossier qui était entre eux.
Quand midi fut arrivé, elle quitta promptement son poste et prit la direction de son domicile d'un bon pas. Là encore, sur le trajet, elle regarda les passants à la dérobée, se demandant si l'un d'eux n'allait pas lui accorder une attention qui trahirait ses sentiments. Une fois de plus en vain.
Elle retrouva Camille à l'entrée de la rue de la Croix Blanche et celle-ci, dévorée de curiosité, la harcela tout de suite :
- Alors ? Qu'est-ce que c'est que ces mystères ? Tu pourrais répondre à mes SMS !
- Non ! la provoqua Laurène, tu sais très bien que quand je suis au travail, je ne réponds plus à mon téléphone !
- Alors, raconte ! Qu'est-ce qu'il y a ?!
Laurène adopta le ton de la confidence mystérieuse.
- Figure-toi qu'hier soir en rentrant, j'ai trouvé une lettre dans ma boîte… une déclaration d'amour…
Camille ouvrit des yeux ébahis tandis que sa bouche s'élargissait en un large sourire d'extase.
- Non ?! De qui ?! Tu le connais ?
- Beh non… c'est une lettre anonyme…
- Une lettre an… Non, il n'a pas fait ça !
Et Camille éclata de rire, de son éternel rire joyeux qui s'amusait de toute circonstance. Laurène se méprit sur ses dernières paroles et ouvrit de grands yeux.
- "Il" ? Qui ça "Il", parce que tu le connais ?
Ce fut au tour de Camille d'ouvrir de grands yeux.
- Mais non, je ne le connais pas, qu'est-ce tu vas imaginer ? Je dis "il" parce que je suppose que c'est un homme qui t'a écrit. Et je ris parce que je trouve qu'il faut être nigaud pour faire une déclaration d'amour sans la signer ! A quoi ça lui sert, de te dire qu'il t'aime, si c'est pour ne vous mener à rien ?
- Beh, c'est déjà un début, non ?
- Ouais, on peut voir ça comme ça, répondit Camille, toujours d'un ton railleur.
Elles avaient atteint la bâtisse et Laurène poussa le battant. Camille allait emprunter l'escalier mais Laurène se dirigea vers sa boîte aux lettres qu'elle ouvrit avec empressement, pour constater, déçue, qu'elle était vide.
- Tu t'attendais déjà à une nouvelle lettre ? la railla Camille.
- Beh… pourquoi pas ? reconnu Laurène avec un sourire navré.
- Ouh là, poursuivit Camille en suivant son amie dans l'escalier, tu es à ce point en manque d'affection ?
Une fois à l'intérieur de l'appartement de Laurène, elles posèrent leurs affaires sur l'un des poufs et Camille admira une fois de plus l'agencement du logement.
On entrait directement dans la pièce à vivre dont le sol, en imitation noyer, faisait contraste avec des murs ivoires. Les poutres apparentes du plafond, autrefois en brun foncé, avaient été éclaircies pour ne pas assombrir la pièce, et quelques colombages, qui apparaissaient ici ou là, avaient été conservés tels quels. La cuisine, située à gauche de la porte d'entrée, n'était séparée du reste de la pièce que par un îlot dont le plan était de la même teinte que le sol. Au-delà, on apercevait une cuisine moderne, mais dont le style s'intégrait parfaitement au lieu. Le salon, situé à droite, était composé d'un mobilier simple. Un canapé beige faisait face à une télé dont il était séparé par un épais tapis rouge foncé qui réchauffait l'atmosphère, et par deux larges poufs de la même teinte que le canapé, faisant office de tables basses. La télé était posée sur un meuble doté de multiples tiroirs où Laurène rangeait ses affaires de bureau, et les fenêtres étaient équipées d'une double tringle permettant, selon les heures de la journée et de l'effet recherché, de ne tirer qu'un simple voilage, ou d'épais rideaux dont les tons s'accordaient avec la pièce. Enfin, Laurène avait ajouté quelques éléments décoratifs, quelques lampes écrues, des bougies bordeaux et oranges, quelques vases qui apportaient la touche finale et donnaient tout son effet chaleureux au séjour. A chaque fois, et bien que la décoration de cet appartement soit à l'opposé du sien, Camille en appréciait le côté cocon confortable.
Laurène avait récupéré la lettre sur sa table de nuit et revenait vers Camille.
- Ouah ! la railla cette dernière, il a déjà accès à ta chambre ?!
- Eh oui, répondit Laurène sur le même ton, c'est pas toi qui me disais hier que j'étais trop sage ?
- Quel progrès ! continua Camille sur le même ton en s'emparant de la missive.
Elle se mit à la lire avec avidité pendant que Laurène se dirigeait vers le frigo pour trouver de quoi faire un repas convenable. Camille lut d'un trait, faisant un commentaire de temps en temps, mais sans interrompre sa lecture :
- Eh beh, il écrit bien !... Que c'est bien tourné !... Ouah, il t'en trouve des qualités, dis-donc, il a l'air mordu !
Elle termina sa lecture et resta pensive sur la signature qu'elle commenta à voix haute.
- VH … ça te dit quelque chose ?
- Non, répondit Laurène depuis le coin cuisine tout en effeuillant une salade, rien du tout.
Elle avait mis à fondre quelques lardons dans une poêle et un sachet de pommes de terre toutes prêtes à réchauffer au micro-ondes. Camille se rapprocha d'elle, tout en scrutant la lettre.
- Il est nigaud, quand même, pourquoi est-ce qu'il ne signe pas de son nom ? En se cachant derrière un nom d'emprunt, ça ne vous avance à rien, ni lui, ni toi… "Caché en la guérite du manoir"… ça veut dire quoi ?
- Aucune idée, reconnut Laurène, y'a un manoir, quelque part à Albi ?
- Attends, je regarde… répondit Camille tout en s'emparant de son smartphone avant de pianoter sur l'écran, puis de faire défiler la page. Son enthousiasme monta d'un cran quand elle vit apparaître les résultats.
- Hé, là ! Le manoir de Lasbordes ! Il me semblait bien qu'il y avait un manoir à Albi !
- Fais voir ! réclama Laurène avec intérêt en abandonnant sa salade et en se rapprochant de Camille.
- Y'a pas de photo.
- Ah mince…
- Ils sont nuls, quand même, on ne peut même pas voir à quoi il ressemble, ce manoir… C'est un château fantôme, ou quoi ?
- Et il est situé où ?
- Il est…
Laurène se remit à sa salade pendant que Camille consultait la carte.
- Apparemment, il est à côté d'un golf, pas loin du parc de Pratgraussals… - De Pratgraussals ? Y'a un golf et un château à côté de Pratgraussals ?
- Euh, à côté, à côté, c'est vite dit, il y a le Tarn et plusieurs kilomètres en eux deux. Mais bon, nous savons maintenant comment nous allons occuper notre soirée ! Ce soir, découverte du mystérieux manoir de Lasbordes, et surtout de sa célèbre guérite ! proclama Camille, toujours aussi enthousiaste.
- Et si on regardait d'abord ce qu'est une guérite, histoire de ne pas nous planter ?
- Ah ouais, t'as peut-être pas tort…
Camille tapota à nouveau et put lire bientôt quelques définitions à Laurène :
- Alors une guérite, c'est un abri à l'entrée d'un bâtiment, destiné à abriter un gardien ou un surveillant. Aujourd'hui elles sont en bois ou en métal, mais autrefois elles étaient en pierres, et le plus souvent intégrées au mur d'enceinte du bâtiment. Ça colle avec l'idée du manoir…
- Alors comme tu dis, le mieux serait d'aller voir ça par nous-même. T'as pas trouvé un autre manoir célèbre aux alentours, à part celui de Lasbordes ?
Camille vérifia sur son écran avant de répondre.
- Non. Rien d'autre.
Elle verrouilla son smartphone et le glissa dans la poche de son jean.
- Bon, c'est pas tout ça, qu'est-ce que tu nous a préparé à manger ? C'est que j'ai faim, moi, maintenant !
- Salade, pommes de terre et lardons ! C'est bientôt prêt.
Une fois que Laurène eut fini de laver et d'essorer la salade, elles s'installèrent et s'attaquèrent au repas avec un bel appétit, tout en échangeant leurs points de vues sur la lettre et sur leur idée d'aller prospecter au Manoir de Lasbordes.
- Tu crois vraiment qu'on va trouver quelque chose là-bas ? demanda Camille en dévorant sa salade à belles dents, presque rageusement, comme si elle voulait lui faire payer le fait que VH n'avait pas divulgué son identité.
- J'en sais trop rien, répondit Laurène, ça me fait bizarre, j'ignorais l'existence même de ce manoir, comment pourrait-il m'apprendre quelque chose ?
- Comme tu le disais tout à l'heure, peut-être qu'il nous faut tout simplement nous y rendre pour nous rendre compte.
- Rhhh ! râla Laurène en tapant du pied sous la table, il va nous falloir attendre encore toute l'après-midi avant de pouvoir y aller !
- Ah, ah, impatiente ? la taquina Camille en goûtant une gorgée de vin.
- Beh oui… je n'arrête pas de tourner et retourner ces mots dans ma tête et je n'arrive pas à y mettre un sens… C'est rageant !
- Le pauvre, railla Camille, à vouloir te déclarer sa flamme de manière aussi énigmatique, il va surtout réussir à ce que tu le détestes !
Cette boutade eut le mérite de faire pouffer Laurène.
- Et une fois devant le manoir, il faudra faire quoi ?
- A mon avis, trouver la guérite.
- Oui, mais une fois la guérite trouvée, ça changera quoi ? Il y aura un message caché dedans ?
Camille haussa les épaules.
- Je ne sais pas. On verra bien… Peut-être un coeur avec tes initiales et les siennes à l'intérieur.
- Beh s'il met encore VH, ça ne m'avancera pas à grand-chose…
Elles finirent chacune leur assiette puis Laurène se leva pour servir les pommes de terre et les lardons. Pendant ce temps, Camille reprit la lettre et la consulta à nouveau.
- Je me demande s'il ne serait pas judicieux de chercher des indices dans le corps de texte. Peut-être que VH, en utilisant ces mots éloquents et flatteurs, a dissimulé quelques pistes en rapport avec sa signature, qui permettraient qu'on l'identifie ?
- C'est ce que je me suis dit, répondit Laurène en se rasseyant, mais j'ai eu beau lire et relire, je n'ai pas trouvé la moindre piste, à part cette formule mystérieuse à la fin.
- Déjà, avança Camille, son style est d'une tournure un peu romanesque, pas très actuelle. Et il utilise pour te décrire un vocabulaire emprunt au monde des fées : il parle de ton charme, de la couronne de tes cheveux… que tu es un enchantement… Il te voit comme un elfe… Il te qualifie de belle dame… Tout ce vocabulaire évoque un style ancien en accord avec un manoir… Il ne manque plus que le cheval blanc et le dragon…
Laurène ne répondit rien, l'expression de son visage exprimant assez combien elle était perdue. Camille continua :
- Bon, ce qu'il dit de toi indique clairement qu'il te voit et qu'il t'entend régulièrement, donc c'est forcément quelqu'un de ton entourage proche…
- Oui, mais mon entourage proche peut être vaste ! répondit Laurène après avoir croqué une pomme de terre. Car même si je ne connais pas grand monde, il faut aussi songer à tous les gens que je croise dans la vie de tous les jours ou au travail, comme les serveurs au restaurant, les clients du cabinet ou les avocats qui y passent…
En entendant ces propos Camille releva la tête de son assiette avec stupeur.
- Mince, c'est vrai ce que tu dis ! Je n'y avais pas pensé ! Du coup ça rend les choses bien plus compliquées !
Elle resta un instant perplexe, quelque peu interdite, puis finit par arborer un sourire entendu.
- Quoique… pas si compliqué que ça ! Avec mes talents en matière de séduction, s'il y a un gars dans ton entourage qui t'accorde une certaine attention, je le repérerai vite fait ! A partir de maintenant je t'accompagne partout où tu vas ! Je vais vite te le débusquer, ton gars !
Laurène se pencha alors vers Camille avec provocation pour lui demander d'un ton éloquent :
- Et tu comptes aussi quitter ton boulot et t'établir au cabinet, pour observer tous les hommes qui y passent ?
Le sourire de Camille, sans s'évanouir, se crispa un peu.
- Mince… j'avoue que je n'avais pas pensé à cet aspect des choses… Oh allez, ne regardons pas que la difficulté du projet ! Je ne peux effectivement pas te suivre vingt-quatre heures sur vingt-quatre, mais je peux au moins zyeuter les gars qui t'entourent dans la rue…
Laurène la regarda d'un air amusé.
- Oui, tu peux. Et tu peux aussi manger tes patates, ça va refroidir.
Mais les pensées de Camille avaient pris une toute autre direction. Oubliant son assiette, adoptant un air de tendre connivence, elle prit appui sur ses avant-bras pour se pencher vers son amie :
- Dis-moi Laurène, ça t'a fait quel effet quand tu as lu cette lettre ?
Sa question n'était pas moqueuse, mais complice. Laurène resta un instant hésitante avant de baisser pudiquement les yeux, tout en rougissant et en arborant un sourire intimidé.
- Beh… je vais pas te dire que ça m'a laissée indifférente… Il écrit bien, et ses mots sont drôlement gentils… Ça fait toujours plaisir, c'est vrai… Ça fait tout chose, quoi…
- Qu'est-ce que tu penses de ce qu'il t'a écrit, de ce qu'il dit de toi ?
Laurène, posant ses couverts pour se mettre dans la même posture que Camille, regarda rêveusement au-delà de son amie et resta silencieuse un moment avant de répondre.
- C'est touchant… c'est même… dérangeant… Ce matin… Je me suis regardée différemment dans la glace… J'ai repensé aux mots qu'il avait utilisés et… j'ai essayé de me regarder avec ses yeux…
Elle disait cela avec un air mystérieux et réfléchi, toujours les yeux perdus dans le lointain. Camille se dit que si VH la voyait à ce moment, il en serait encore plus amoureux… Puis la physionomie de Laurène se mua en une expression amusée.
- Et en même temps… dit-elle d'un air mystérieux…
- Quoi ? lui demanda Camille.
Mais Laurène, au lieu de répondre, pouffa franchement de rire, piquant encore plus la curiosité de Camille.
- Quoi ? Qu'est-ce qui te fait rire ?
- Beh en même temps, je me suis dit qu'il s'était probablement fait avoir par… mon "attrape-couillon" !
Camille resta coite un instant avant d'éclater de rire à son tour, et les deux amies rirent ensemble. Camille avait tant de fois vanté les mérites du fard et des poudres ! Camille finit par reprendre son sérieux.
- Mais au-delà de "l'attrape-couillon", quand il décrit ta physionomie, ta gestuelle, ta voix, là il ne s'agit plus de fard, mais bien de toi. Quel effet ça te fait ?
Laurène reprit son sérieux à son tour et médita un instant la question avant de répondre.
- Beh c'est pas la première fois qu'un homme me fait des compliments… mais là… je dois dire qu'il est vraiment doué. Oui, je suis touchée…
Un court silence se fit entre les deux jeunes femmes, laissant leur imagination revenir aux mots de la lettre. Ce fut Camille qui rompit le silence.
- Et tu l'imagines comment ?
- C'est difficile à dire… Une façon d'écrire ne révèle pas le physique d'une personne… Mais forcément je l'imagine… beau !
Et elles pouffèrent de rire à nouveau, comme peuvent rires deux jeunes femmes émues qui parlent de séduction.
- Et si jamais on le trouve et qu'il ne te plaise pas ?
Laurène haussa les épaules.
- Je ne sais pas… Peut-être aussi qu'il me plaira ?... Ou peut-être qu'on ne le trouvera pas…
Elle haussa à nouveau les épaules.
- Va savoir…
Camille médita un instant cette réponse qui donnait peu d'espoir, avant de demander :
- Tu n'as pas la moindre idée de qui il pourrait être ?
- Non. Pas la moindre.
Puis Laurène se souvint tout à coup de la liste qui était dans le meuble.
- Attends, j'allais oublier ! J'ai fait l'inventaire de tous les gars que je connais !
Elle se leva précipitamment de table et se dépêcha de récupérer son carnet
pendant que Camille, ramenant son intérêt sur son assiette, se rendait compte que son plat était froid.
- Mince ! Je peux utiliser ton micro-ondes ?
- Laisse, je m'en occupe. Tiens, lis.
Et pendant que Laurène s'occupait de réchauffer les assiettes, Camille découvrit la liste de Laurène qu'elle lut à voix haute :
- Adrien, le voisin - Bof. Ah ouais, t'as raison, bof…
- Il est gentil, mais c'est pas mon genre…
- Miguel, le serveur de "Crousti-Moelleux… Ah ouais, le beau Miguel ! Tu crois qu'il pourrait être le genre de gars à écrire ce genre de mots ?
- Euh… je ne me suis pas posée la question…
- Tu sais quoi, je pense que si c'était Miguel, il ne serait pas passé par une lettre anonyme, il t'aurait parlé directement, c'est pas le genre à faire des mystères.
- T'as peut-être pas tort…
Camille poursuivit sa lecture :
- Sébastien, mon sympathique collègue avocat. Tu parles de celui que j'avais vu une fois, quand je t'avais rejointe ?
- Oui, c'est bien lui.
Les assiettes étaient enfin chaudes et Laurène les posa sur la table.
- Julien, mon antipathique collègue avocat… C'était pas celui avec les yeux bleus ravageurs, qui t'avait saluée d'un signe de tête, une fois qu'on étaient devant la porte ?
Laurène, qui avait attaqué son assiette de bon appétit, ouvrit de grands yeux effarés.
- Tu ne vas pas me dire qu'il te plait ?! Il est odieux !
- Beh, il est plutôt bel homme ! répondit Camille sur un éloquent. Je ne connais pas son caractère, mais ses yeux gris-bleus sont… accrocheurs !
Laurène en était sidérée.
- Comment peux-tu trouver ce gars attirant ? Il refroidirait un glaçon !
- Justement, lui répondit Camille en adoptant l'air canaille qu'elle prenait toujours dans ces circonstances, il a peut-être besoin qu'on le réchauffe. Et imagine que ce soit lui ?
- Oh pitié ! répondit Laurène en ouvrant de grands yeux.
- Bon, d'accord n'en parlons plus !
Elle reprit sa lecture.
- Nicolas, mon gentil collègue juriste. Celui-là, c'est celui qui est tout timide ? Je ne l'ai encore jamais vu, c'est ça ?
- Oui, c'est lui.
- Romain, le gars du cabinet d'architecte. Celui-là non plus je ne le connais pas, tu m'en as déjà parlé ?
- Mais oui ! C'est celui qui travaille à l'étage au-dessus, qui amène parfois des contrats à relire ou vient même travailler en équipe avec son patron et le mien.
- Ah oui, c'est vrai ! Et enfin "David, le livreur". Lui, tu ne m'en as jamais parlé.
- Ben non, c'est juste un livreur. Il passe deux minutes dans mon bureau pour déposer les documents, et l'instant d'après il n'est plus là. Rien à raconter.
- Et il passe souvent comme ça ?
- Oh, de loin en loin, une fois par semaine ou toutes les deux semaines. Tu sais, de nos jours, de plus en plus de gens envoient leurs documents par voie électronique.
Reposant la liste et attrapant sa fourchette, Camille se mit à manger ses pommes de terre au lard, ou plutôt elle les dévora.
- Et de tous ché jommes, lequel tu penches que cha peut-être ? Minche, elles chont bonnes tes patates !
- Ben si je le savais, on ne serait pas là à en discuter.
- Eche qu'il y en a un qui a un côté romanechque ? Dont tu chais qu'il aime lire ? Qu'il a un côté chevalier chervant ?
Laurène prit le temps de réfléchir avant de répondre.
- Ben, pas plus l'un que l'autre. Mais pour certains, je ne les connais pas assez pour répondre.
Camille finit d'engloutir ses patates et reposa sa fourchette avant de prendre à nouveau appui sur ses avant-bras en regardant Laurène d'un air déterminé.
- Alors poulette, il va falloir enquêter.
Laurène, qui avait fini son assiette elle aussi, adopta la même attitude et regarda Camille avec le même air de défi.
- Oui, je crois que tu as raison.
Elles jetèrent un dernier regard à la lettre avant que Camille ne déclare :
- A nous deux, VH !
Le lendemain matin, tout en se préparant dans sa salle de bain, Laurène se demandait quelle nouvelle piste elle allait bien pouvoir suivre.
La veille au soir, elle et Camille s'étaient rendues au Manoir de Lasbordes, après le travail, impatientes, enthousiastes et d'humeur espiègle. Elles avaient trouvé l'endroit sans problème, un lieu enchanteur mais relativement désert, et s'étaient étonnées de n'avoir jamais repéré ce domaine auparavant. Elles avaient parcouru à pied l'allée qui séparait le château de la route, émoustillées comme aurait pu l'être Sherlock Holmes à la perspective de faire avancer leur enquête.
- Gente dame, avait raillé Camille, vous voici peut-être à l'aube d'une ère nouvelle…
- Ne vous déplaise, avait répondu Laurène avec hauteur.
Elles avaient atteint le noble bâtiment et en avaient fait le tour avec la vivacité d'enfants qui auraient fait une chasse au trésor, tout en jetant des regards circonspects autour d'elle. En effet, le manoir était situé sur un terrain reconverti en golf, et elles avaient craint de se faire apostropher. Elles n'avaient rien vu qui, de près ou de loin, ait pu ressembler à une guérite. La boîte aux lettres indiquait le propriétaire des lieux : le golf de Lasbordes. Dubitatives, elles avaient alors rejoint les dépendances qui jouxtaient la demeure, dont l'une d'entre elles avait été aménagée en restaurant, pour les observer également, mais là non plus, elles n'avaient rien vu qui puisse faire penser à un abri. Dépitées, elles avaient refait le tour complet des lieux pour s'assurer qu'elles n'auraient rien manqué, mais leur vérification ne fit que leur confirmer qu'elles ne s'étaient pas trompées : il n'y avait aucune guérite aux abords du manoir de Lasbordes.
Déçues, elles étaient restées hésitantes, debout face au château, ne sachant plus quelle piste suivre.
- Tout ça pour rien ! avait déclaré Laurène, la plus désappointée des deux.
- Mais non, avait réagi Camille avec bonne humeur, on a fait une belle balade, on a découvert un super coin, et au moins, on a écarté une piste !
Il n'avait fallu que quelques secondes, suite à cette remarque, pour que Laurène ne retrouve sa bonne humeur à son tour.
