Pourquoi moi ! - BESSAC - E-Book

Pourquoi moi ! E-Book

BESSAC

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Beschreibung

Sur les hauteurs de Nice, Harry, homme froid et austère, ne parvient pas à surmonter le décès tragique de plusieurs membres de sa famille. Respecté et craint, aussi bien par ses relations que par ses proches, c’est un battant qui refuse la situation. Aidé par Dino, homme à tout faire et ami fidèle, il met au point un plan qui, il en est sûr, lui permettra, ainsi qu’au reste de sa famille, Cristal et Marilou, de reprendre goût à la vie. Son projet va lui faire croiser la route de Catherine. Cette dernière mène une vie paisible dans un petit village de Provence. Une vie routinière qui va basculer le jour où, alors qu’il est sous sa responsabilité, son petit-fils va disparaître. Ce jour-là, pour elle, tout s’arrête brutalement. Tout ce qu’elle a connu, tout ce qu’elle a vécu, tous ses projets seront balayés. Elle va se replier sur elle-même, écrasée par un profond sentiment de culpabilité. Mais ce qu’elle ignore, et qu’elle va découvrir, c’est que, parfois, le chemin de la résilience des uns passe par le malheur des autres.

À PROPOS DE L'AUTEURE

BESSAC : Je suis née en Avignon. J’ai grandi à L’Isle-sur-la-Sorgue (84), où mon père était instituteur. J’y ai suivi toute ma scolarité jusqu’à mon entrée à l’École Normale d’Avignon. J’ai été institutrice puis directrice d’École Maternelle à l’Isle-sur-la–Sorgue et Saint-Didier (84) jusqu’en 1993 où j’ai pris une retraite anticipée en tant que fonctionnaire, mère de 3 enfants ayant travaillé plus de 15 ans. C’est à ce moment-là que j’ai écrit mon premier roman. Ensuite, j’ai repris une activité d’assistante familiale (famille d’accueil) que j’ai exercée pendant 15 ans. En 2011, mon premier roman ayant été publié par les Éditions Noir au Blanc de Carpentras (84), j’ai continué à écrire. Mon second roman a reçu le prix littéraire du Lions Club région Sud-Est en 2014. Depuis 1982, j’habite avec mon mari à La Roque-sur-Pernes, petite commune située dans les Monts de Vaucluse, endroit où je situe une partie de mes romans.

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Seitenzahl: 353

Veröffentlichungsjahr: 2020

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POURQUOI MOI !

Roman

Anik BESSAC

Phénix d’Azur

" À ma famille, mes amis, tous les proches et moins proches qui me suivent et me soutiennent depuis le début de cette belle aventure "

Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,

Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.

J’irai par la forêt, j’irai par la montagne,

Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,

Sans rien voir au-dehors, sans entendre aucun bruit,

Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées, 

Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,

Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,

Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe,

Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

Victor Hugo (1856)

PROLOGUE

Elle ouvre les yeux et les referme aussitôt, aveuglée par la lumière crue du néon accroché au plafond. 

Elle ne sait pas où elle se trouve. Elle est allongée sur le dos, incapable de bouger. Tout se bouscule dans sa tête. Elle se sent mal, nauséeuse.

Avec les yeux fermés, c’est encore pire. L’impression de se trouver sur un manège qui tourne à toute vitesse, qui secoue dans tous les sens. Comme si elle avait bu toute une bouteille de whisky.

Vite, ouvrir les yeux avant d’être entraînée dans une spirale sans fond !

Elle soulève avec effort ses paupières et fixe le plafonnier. Ses yeux se remplissent de larmes, mais elle tient bon.

Petit à petit, le manège se calme. Et affluent les souvenirs de la veille.

Elle a réellement bu une bouteille entière de whisky. Après avoir avalé tous les comprimés qui lui sont tombés sous la main. Elle a à peine senti la lame de rasoir sur ses poignets. Avant de se glisser dans la baignoire remplie d’eau chaude, en attendant l’inconscience salvatrice. 

C’est le seul moyen de fuir qu’elle a trouvé.

Mais encore une fois, elle a raté son évasion. Il a dû la découvrir avant qu’elle ne franchisse la porte de sortie.

Par vagues successives, à mesure que ses idées s’éclaircissent, la douleur s’empare de tout son corps. D’intenses brûlures au niveau de ses poignets, de ses chevilles, comme s’ils étaient transpercés d’une multitude d’aiguilles.

Elle essaie de se redresser, mais n’y parvient pas : il l’a attachée au lit !

Ses poignets, ses chevilles, sont bandés, puis enserrés dans des menottes, elles-mêmes reliées à une chaîne fixée aux montants du lit.

Elle tente de tirer sur ses liens, mais ses efforts restent vains. Elle peut à peine bouger. Il lui a laissé tout juste une liberté de mouvement qui lui permet de rapprocher ses mains à vingt centimètres l’une de l’autre. De quoi tenir une assiette.

Comme s’il s’imagine qu’elle va accepter de manger.

Quant au bas de son corps, elle peut plier les genoux en ramenant ses pieds vers elle, le minimum pour pouvoir s’adosser à la tête du lit, dans une position à peine confortable.

Tous ses muscles lui font mal : qui sait ce qu’il a pu faire lorsqu’elle était dans les vapes. Une poupée disloquée qu’il a dû rudoyer pour se venger de sa tentative de fuite. Ce dont elle est sûre, c’est qu’il l’a rhabillée. Elle se souvient avoir plié soigneusement ses habits sur le sol de la salle de bains avant d’entrer dans la baignoire.

Malgré les protestations de son corps, elle prend appui sur ses pieds et ses bras, et recule lentement ses fesses pour se retrouver à demi assise.

Sous la tension des chaînes, les douleurs à ses chevilles se font plus cuisantes, mais cette position a l’avantage de changer son angle de vision : plus de néon aveuglant, mais la confirmation des signaux que lui envoie son cerveau embrumé. Des murs capitonnés sans fenêtre. Avec seulement une porte munie d’un œilleton et le voyant rouge d’une caméra qui filme ses faits et gestes.

Elle le savait d’avance : en cas d’échec, retour à la case « cachot ».

Elle se met à hurler, même si elle sait que personne ne l’entendra. Elle se débat, secoue ses chaînes dans tous les sens jusqu’à épuisement.

Des semaines, des jours où elle a travaillé à gagner sa confiance, à lui faire croire qu’elle se sentait bien avec lui, viennent d’être réduits à néant. 

Il va falloir tout recommencer. Se montrer servile, repentante, prendre sa voix de petite fille cajoleuse, tenter de l’embobiner.

Il ne se laissera pas berner aussi facilement. Cela demandera du temps. 

Du temps, c’est tout ce qui lui reste. La patience est le seul moyen de parvenir à ses fins.

Un bruit de verrou qu’on tire derrière la porte. C’est déjà lui ? Il est rentré du travail ?

Elle est incapable de savoir depuis combien de temps elle se trouve dans cette pièce. Il lui a remis ses vêtements, mais pas sa montre, histoire de la couper complètement du monde.

Elle se raidit, se compose une attitude humble et repentante, les bras enserrant ses jambes, le front appuyé sur ses genoux :

— Pardon, pardon, pardon !

— Chut ! C’est moi !

Le chuchotement lui fait lever la tête. La gamine se tient près de son lit :

— Je t’ai apporté du chocolat !

Elle se redresse brusquement, tire sur ses chaînes. À cet instant précis, la patience n’est plus de mise :

— Détache-moi !

La gamine recule d’un bond :

— Je ne peux pas. Il serait très en colère. Je n’ai même pas le droit d’être là !

Elle supplie, elle hurle, elle secoue ses chaînes. On dirait une furie. Elle ne réussit qu’à effrayer la gamine qui s’enfuit :

— Je venais juste t’apporter le chocolat que tu aimes !

— Je n’en veux pas, de ton chocolat !

De rage, elle saisit la tablette et la lance vers la porte qui vient de se refermer.

Plus tard, beaucoup plus tard, elle regrette son geste. Le chocolat, c’est bon pour le moral. 

Elle va en avoir sacrément besoin.

PREMIÈRE PARTIE

GAMINE

Chapitre 1

Octobre triste et pluvieux…

Aujourd’hui, c’est mon anniversaire, mais tout le monde s’en fout.

C’est la première année qu’on ne le fêtera pas.

Je ne peux pas leur en vouloir, mais ça me fait bizarre. Aussi loin que je remonte dans mes souvenirs, ce jour-là a toujours été spécial : j’avais droit à une véritable surprise.

Pas un cadeau, non. Les cadeaux, j’en avais tout le long de l’année. On m’offrait une montre pour la rentrée : « Ce sera ton cadeau d’anniversaire ! ». On m’offrait un stage d’équitation pendant l’été : « Ce sera ton cadeau d’anniversaire ! ».

Mais le jour J, je me levais le cœur battant, je me préparais en vitesse et j’attendais que Grand-mère prononce les mots magiques :

— Eh bien, mademoiselle, prête pour une virée entre filles ? 

Quelquefois, je protestais faiblement : 

— Il y a école, aujourd’hui !

— Ils pourront bien se passer de toi une journée !

Et elle m’embarquait dans son petit bolide rouge pour une journée qu’elle seule savait rendre inoubliable.

J’adorais ces escapades. J’avais l’impression d’être la personne la plus importante à ses yeux : je ne me souviens pas qu’elle ait proposé ce genre de choses à ma sœur aînée. 

Même l’arrivée de Juju n’a rien changé à nos habitudes.

Nous nous échangions des confidences. Jamais je n’ai autant appris sur ma famille que lors de ces journées.

Aujourd’hui, c’est terminé. Fini. Over.

Grand-mère n’est plus là. Et je suis retombée dans l’anonymat le plus complet.

Je quitte mon lit et vais jusqu’à la fenêtre de ma chambre. 

Je passe la journée enfermée entre ces quatre murs.

Je pourrais me balader dans toute la maison, même sortir dans le parc. Mais je n’en ai pas envie. La maison est sans vie. Le parc, avec ses hautes grilles, me rappelle ma condition de prisonnière.

J’ouvre en grand la fenêtre. Le soleil a disparu derrière les montagnes, des nuages se sont accumulés sur les sommets. Il fait plus sombre, la température est plus fraîche. Petit à petit, on s’avance vers Noël. Que personne n’aura le cœur à fêter non plus.

Je soupire en refermant la fenêtre : mon avenir s’annonce comme la météo. Gris, froid, morose. Bouché sans espoir d’éclaircies.

Ding !

Je me précipite vers mon lit : j’ai reçu un message sur mon Smartphone. 

C’est le dernier cadeau de Grand-mère, au début de l’été : « — Ce sera ton cadeau d’anniversaire ! »

Eh bien oui, Grand-mère, ça l’est : il me permet de recevoir des messages des seules personnes pour qui je compte encore. Mes amis, Jo et Nina.

Je vois s’afficher une photo sur mon écran : ils ont fait un selfie devant le collège, ils tiennent une pancarte où ils ont écrit « Joyeux Anniversaire ».

Je tapote :

— Merci, vous me manquez !

Ding. Réponse :

— Toi aussi. On a une surprise pour toi !

— C’est quoi ?

— On te dit rien. Sinon, pas surprise !

Ding. Photo :

Je les vois tous les deux casqués, grimpés chacun sur un scooter. La chance…

J’ai réclamé plusieurs fois ce genre de chose à Grand-mère, mais elle n’y était pas favorable : 

— Il y a trop d’accidents avec ces motocyclettes ! Je préfère que tu ailles à l’école en voiture.

Motocyclette ! Elle avait quelquefois un de ces vocabulaires !

J’avais insisté :

— Mais cela oblige quelqu’un à m’y emmener…

— Dino est employé pour cela !

Dino, l’homme à tout faire de la maison. Une grande variété de fonctions : factotum, jardinier, chauffeur, garde du corps, et comme aujourd’hui, gardien de ma prison dorée.

Je ne sais plus depuis combien de temps il travaille chez nous. Je l’ai toujours vu à la maison.

Grand-mère m’a raconté qu’il est arrivé il y a quelques années, après avoir eu des ennuis avec la justice. On lui a offert ce travail au Domaine pour l’aider à sa réinsertion. Dans le même temps, on a employé sa femme Katia comme cuisinière et femme de ménage. Et depuis, ils sont toujours là.

J’essaie de faire sonner le portable de Nina. C’est ma meilleure amie, je sais comment la manipuler. Et si j’insiste un peu, elle me dira quelle est « La fameuse surprise » !

Parce que je suis un peu méfiante : je les connais assez pour savoir qu’ils sont capables de tout !

Le portable doit être éteint : le répondeur se déclenche immédiatement.

Je fais quelques allers-retours entre le lit et la fenêtre, puis tente d’appeler à nouveau. Répondeur.

J’entrouvre la porte de ma chambre. La maison est désespérément silencieuse, hormis quelques bruits dans la cuisine. Katia doit être en train de préparer le repas.

Je me faufile sans bruit dans le couloir : je n’ai pas envie de la voir, de croiser son regard de chien battu, d’entendre ses reniflements.

Je parcours les pièces les unes après les autres. Le grand salon, avec ses immenses baies vitrées, le petit salon où trône la télévision, la salle de jeux, la salle à manger où on prenait les repas tous ensemble.

Maintenant, les repas, on les prend sur un coin de la table de la cuisine. Les uns après les autres.

Il n’y a pas un grain de poussière sur les meubles, pas une toile d’araignée au plafond. Katia continue d’y faire le ménage. Mais plus de fleurs fraîchement cueillies par Grand-mère, et les jouets de Juju sont bien rangés dans leur caisse. Je sens mon cœur se serrer comme à chaque fois.

Ding. Message :

— On est là !

Je me raidis. Je tapote fébrilement :

— Là… Où ?

— Devant le portail !

— Vous êtes fous !

— Tu nous ouvres ?

Mon cœur se met à battre à toute vitesse. Je n’ai pas le droit de franchir le portail. Je n’ai pas le droit non plus de faire entrer quelqu’un !

Dino a été bien clair là-dessus. Et quand Dino dit quelque chose, c’est que les ordres viennent de plus haut.

Mais ce sont mes amis. Et c’est mon anniversaire. Je veux juste échanger quelques mots avec eux, au travers du portail ! On peut bien comprendre ça, « plus haut » !

Je tapote :

— Attendez-moi !

Je me dirige sans bruit vers la porte d’entrée. Katia est toujours occupée avec ses casseroles. Près de la porte, il y a un boîtier digicode pour ouvrir le portail. Il y en a un autre dans le pavillon de Dino, situé près de l’entrée. Mais je doute pouvoir compter sur sa collaboration. Il est très à cheval sur les consignes quand elles viennent « d’en haut » !

Je fouille sans trop d’illusions dans les tiroirs du meuble de l’entrée. Il existe bien des télécommandes, mais la plupart du temps, elles restent dans la boîte à gants des voitures. 

J’envoie un message à Nina :

— Quand le portail s’ouvre, tu mets une grosse pierre pour l’empêcher de se refermer en plein. J’arrive !

J’entrouvre la porte d’entrée, et jette un coup d’œil circulaire : personne en vue. 

Je m’avance lentement sur la terrasse. Il y a une éternité que je n’ai pas mis le nez dehors. À quoi bon sortir, sachant que je ne suis pas autorisée à franchir le portail. 

Je pourrais le faire, bien sûr, si je le voulais vraiment. Mais après ?

La maison est située sur un immense domaine planté d’oliviers, au fin fond d’une vallée, loin de toute habitation et de toute civilisation. Tous ceux qui habitent dans le coin sont liés d’une façon ou d’une autre à l’entreprise. On aurait tôt fait de me ramener au bercail.

Et là, les foudres s’abattraient sur moi !

Je n’y suis pas encore prête. Mais si je décide un jour de me sauver, ce sera pour de bon. J’aurai établi un plan infaillible, en tenant compte de toutes les données.

Arrivée au bord de la terrasse, je me penche un peu pour observer le parc qui s’étend sur le côté de la maison. Au loin, j’aperçois une silhouette et une colonne de fumée. C’est bon : Dino est occupé côté jardinage.

Aussitôt, je me précipite vers la porte, tape le code du portail, et descends en courant les escaliers sur le devant de la terrasse. Je pique un sprint jusqu’au portail et arrive juste au moment où il se referme. Trop tard. Je n’ai pas le temps de me glisser dans l’ouverture avant qu’il ne se bloque sur la seule chose que Nina ait trouvée, un morceau de bois qu’elle a posé en travers du rail. 

Tout essoufflée, j’éclate de rire devant l’air désappointé de Nina et Jo. 

Je suis si heureuse de les voir. Plus de trois mois loin d’eux, je me rends compte à quel point cela me manquait ! 

Un peu à l’écart, de l’autre côté de la route, j’aperçois un troisième scooter. Le garçon a ôté son casque et tente de remettre de l’ordre dans ses cheveux. 

Je me sens défaillir. Paolo ! Ils ont réussi à emmener le beau Paolo avec eux !

La bouche sèche, je glisse ma main devant le capteur et le portail recommence à s’ouvrir. Je vais pour m’élancer quand soudain, une voix, accompagnée d’un grognement sourd, me cloue sur place :

— Rentre immédiatement à la maison !

Je me retourne lentement. Dino est à quelques mètres du portail. D’une main, il tient un fusil de chasse, de l’autre, son énorme Beauceron au regard fou, qui grogne, les babines retroussées.

J’essaie de crâner :

— Je fais ce que je veux. Si j’ai envie de voir mes amis, je les vois !

— Ne m’oblige pas à lâcher Vertigo. Il meurt d’envie de goûter de la chair fraîche !

Jo et Nina reculent prudemment vers leurs scooters. Mais Nina ne s’avoue pas vaincue :

— Vous n’avez pas le droit de la séquestrer !

Dino hausse les épaules :

— Jeunes gens, si j’en crois le morceau de bois que je vois là, vous avez essayé de forcer le portail d’une propriété privée. Mon chien a horreur des intrus. Il est d’ailleurs dressé pour les faire fuir. Si je le lâche et qu’il arrache le bras de l’un d’entre vous, vous serez quand même en tort. Alors, je vous donne trente secondes pour déguerpir. 

Puis il se retourne vers moi :

— Et toi, tu ne perds rien pour attendre !

Chapitre 2

Au même moment, dans la région de Carpentras…

Après avoir branché l’alarme et fermé à double tour la porte du bureau du Garage des Oliviers, Catherine s’écroule sur le siège de sa voiture. 

Enfin le week-end !

Elle est épuisée. En fin d’année, il faut clore les comptes, remplir une tonne de documents — dans le cadre d’une simplification administrative, paraît-il — et continuer à gérer le quotidien. Heureusement que Natacha, sa fille, n’habite plus là !

À une époque, le week-end était un moment d’activité intense. Entre les rencontres sportives chaque samedi après-midi, les fêtes où il fallait absolument aller, les balades ou les invitations du dimanche, le repos n’était pas de mise.

C’est vrai qu’à l’époque, elle était plus jeune, plus apte à se démener dans tous les sens. Aujourd’hui, ça lui fait du bien de n’avoir à penser qu’à elle.

Justement, ce soir, c’est plateau-repas devant une série télévisée qu’elle a enregistrée. Elle a bien l’intention de regarder tous les épisodes en une soirée, quitte à se coucher au milieu de la nuit. Demain, grasse matinée.

Après un passage au supermarché, elle emprunte la route qui monte dans la colline.

Sur sa gauche, le Mont Ventoux se découpe dans un ciel sans nuage, nimbé de la lumière orange du soleil couchant. 

Le Mont Ventoux, c’est son baromètre. C’est la première chose qu’elle observe de sa terrasse ou de sa fenêtre lorsqu’elle se lève le matin. Tu as vu, Nate, il a neigé sur le Ventoux ! Tiens, aujourd’hui, on ne voit plus le sommet du Ventoux ! Zut, le Ventoux est dans les nuages, on va avoir de la pluie ! C’est aussi un peu son phare : quand elle rentre de voyage, elle sait qu’elle est arrivée lorsqu’elle finit par l’apercevoir.

Comme à chaque fois, elle se dit qu’elle a de la chance de vivre ici. 

C’est grâce à l’amie d’une amie qu’elle a trouvé cette petite maison, au-dessus d’un village adossé à la colline. 

Les propriétaires l’avaient construite au fond de leur jardin, dans le but d’y loger leur fils. Mais comme beaucoup de jeunes, celui-ci a dû partir pour ses études, pour ensuite trouver du travail à l’étranger. 

Alors, en attendant son retour, ils ont décidé de la louer. Et Catherine a sauté sur l’occasion : un loyer raisonnable, un environnement de rêve. Jamais plus, elle ne pourra retourner vivre en ville !

Vivre en ville, c’était intéressant quand Natacha était encore avec elle. Comme elle travaillait toute la journée, du lundi matin au vendredi soir, il lui était impossible d’assurer les déplacements pour l’école, les activités et autres.

En ville, entre les transports en commun, et la concentration des lieux de loisirs, Natacha était vite devenue autonome. Au point que Catherine avait l’impression de ne plus faire partie de sa vie. C’est pourquoi le week-end, elle ne la lâchait pas d’une semelle.

Quelquefois, elle se dit que si elles avaient vécu ailleurs, si le père de sa fille ne les avait pas quittées si tôt, les relations seraient différentes. Mais avec des « si », on ne change pas ce qui est.

Après avoir salué au passage une voisine qui promenait son chien et sa propriétaire qui ratissait les feuilles mortes, Catherine arrive enfin chez elle. Le terrain qui entoure la maison est suffisamment grand et bordé d’arbustes pour qu’elle se croie seule au monde quand son portail est fermé.

Malheureusement, il fait trop frais pour s’octroyer le petit verre de rosé pour fêter le début de week-end, dehors, sur la terrasse, face au Mont Ventoux.

Elle sort ses courses du coffre de sa voiture, les range dans le réfrigérateur et allume le four. Puis elle va prendre une douche rapide, enfile un caleçon noir et un Sweat confortable et revient glisser une plaque de petits feuilletés dans le four chaud. Le temps de préparer l’enregistrement des épisodes de la série, puis de se servir un kir à la mûre, ils seront chauds et croustillants.

Habituellement, elle se contraint à manger à table, à faire des repas équilibrés malgré sa solitude… mais le vendredi, c’est permis !

Quand tout est enfin prêt, c’est avec délectation qu’elle se love sur son canapé, un plaid sur les épaules, devant la télévision et qu’elle appuie sur le bouton lecture de la télécommande.

C’est à ce moment-là que le téléphone se met à sonner !

Catherine fulmine. À chaque fois c’est pareil : il suffit qu’elle s’installe confortablement devant sa série préférée pour qu’on la dérange !

Elle commence à repousser son plateau puis se ravise. À tous les coups, ce sera quelqu’un qui veut lui vendre une chaudière, ou refaire son toit, ou encore lui dire qu’elle a gagné à un quelconque jeu auquel elle n’a pas participé. 

Si c’est important, on rappellera sur son portable !

La sonnerie s’interrompt, immédiatement relayée par celle du portable. 

C’est important !

Catherine bouscule la table basse, se précipite vers son sac à main, farfouille pour retrouver ce maudit portable caché au milieu de tout un tas d’objets hétéroclites. Le temps de l’extirper du sac, la sonnerie s’est arrêtée. Catherine a juste le temps d’apercevoir la photo de Natacha avant que l’écran ne s’éteigne.

Son cœur fait un bond dans sa poitrine.

Sa fille ne l’appelle jamais !

Il a dû se passer quelque chose de grave.

Chapitre 3

Je suis en colère. J’ai eu la honte du siècle devant mes amis. Et surtout devant Paolo.

C’est dans ce genre de situation que je me dis que cela ne peut pas durer, qu’il faut que je m’en aille.

Dino m’a raccompagnée jusqu’à la porte de la maison, où Katia a pris le relais. Elle m’a questionnée de sa voix doucereuse :

— Pourquoi tu fais des choses pas permises. Tu veux le contrarier encore plus ? Tu trouves qu’il ne l’est pas assez ?

Je n’ai pas répondu. Je n’ai pas confiance en elle. Elle est toujours mielleuse, trop gentille. Je la soupçonne d’avoir prévenu Dino que j’avais quitté la maison. Sinon, comment aurait-il pu aussi rapidement venir me rejoindre au portail ?

Il faut que je sois encore plus méfiante, que je ne fasse confiance à personne.

Katia s’est excusée d’avoir à le faire, mais m’a enfermée à double tour dans ma chambre. Je n’avais pas eu le temps de digérer ce qui venait d’arriver que la porte s’est ouverte à nouveau. Sous la surveillance de Dino, elle m’a tout pris : téléphone, ordinateur, tablette. 

J’ai essayé de l’en empêcher, mais je n’ai pas réussi. 

Maintenant, je suis vraiment prisonnière.

Je fais les cent pas dans ma cellule. Sans mon Smartphone, je me sens démunie, nue. Je suis sûre que Nina doit tenter de me joindre, je tremble à l’idée que Katia ou Dino lisent mes messages. C’est personnel, c’est ma vie à moi !

Je hurle en frappant comme une furie contre la porte, puis je tends l’oreille. Rien ne bouge.

Je vais jusqu’à la fenêtre et l’ouvre en grand : est-ce que je pourrais me sauver par là ?

Non, trop difficile : je suis au deuxième étage. 

Aucun toit sur la façade de devant sur lequel je pourrais me laisser glisser, puis sauter en m’accrochant au lierre avant de bondir gracieusement sur le sol telle une héroïne de film.

Dans un film, je pourrais confectionner une grande corde avec mes draps, en accrocher un bout au montant de la fenêtre et descendre en rappel le long de la façade.

Mais je ne suis pas dans une fiction. Dans la vraie vie, je ne vois pas comment fabriquer quelque chose de solide qui ne risquerait pas de rompre sous mon poids, au risque de m’écraser sur le sol à deux pas des rosiers de Grand-mère !

Et après, j’irais où ?

En imaginant que je ne m’en sorte qu’avec seulement une cheville foulée, ou même indemne comme tous les héros, il me faudrait courir — ou boitiller — jusqu’à l’entrée, en espérant que Vertigo soit bien au chaud dans son chenil ?

Escalader le portail et me précipiter sur une route où il ne passe jamais personne ?

Puis, dans l’extraordinaire éventualité où une voiture s’avancerait, essayer de deviner s’il ne s’agit pas de quelqu’un du domaine avant de faire du stop ?

Et dans le cas où mon évasion se déroulerait à merveille, où je parviendrais à descendre jusqu’en ville, qui voudrait bien de moi ? 

Les parents de mes amis ? Je doute qu’ils prennent cette responsabilité.

Mon père ? C’est un lâche qui a fui en nous abandonnant, maman et nous.

Plutôt moisir ici que lui demander quelque chose ! 

Je ne peux pas m’empêcher de lui en vouloir de nous avoir laissées ici. Je crois me souvenir encore de lui. Le souvenir d’un homme qui me serre contre lui en me faisant des chatouilles. Je ne peux pas l’avoir imaginé. Ça ne peut être que mon père.

Même si j’étais toute petite lorsqu’il a pris ses cliques et ses claques et a disparu de notre vie. On ne l’a plus jamais revu. 

Un jour, j’ai demandé à Grand-mère : 

— Pourquoi Papa n’est plus là ?

Elle m’a répondu :

— C’est mieux comme ça pour tout le monde, ma chérie. Il ne peut pas y avoir deux coqs dans la basse-cour…

Je n’ai rien compris. Quel rapport entre les poules qui vivaient dans le poulailler qu’avait fabriqué Dino et la disparition de mon père. 

Depuis, j’ai réalisé ce qu’elle avait voulu dire. Ce que je ne sais pas, c’est s’il est parti de son plein gré ou non. J’ai fait des recherches sur Internet pour tenter de le retrouver. Cela n’a pas été trop difficile. Il y a plusieurs articles qui parlent de lui, puisqu’il expose régulièrement ses photos d’art dans des galeries, aussi bien en France qu’à l’étranger.

Je l’ai retrouvé, mais je ne l’ai jamais contacté. 

Même si je décidais de lui pardonner et de le rejoindre, je doute qu’il apprécie qu’une ado en fugue débarque dans sa vie !

Je n’ai pas d’autre alternative que de rester ici. 

Je suis glacée. Je referme la fenêtre. Derrière les carreaux, je ne ressemble plus à une héroïne de film, mais plutôt à celle d’un conte pour enfants.

Celle qui dit : « Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?! » et qui tremble en attendant l’arrivée de Barbe bleue.

Chapitre 4

Il ferme les yeux, appuie sur l’accélérateur et compte lentement : « Et un, et deux, et trois… ».

À « … et dix ! », il ouvre les yeux et enfonce la pédale de frein. 

La voiture dérape et s’arrête à quelques centimètres du portail. 

Heureusement, la horde de journaleux qui assiégeait la maison dans l’espoir de voler quelques photos s’est volatilisée. Sinon, il aurait chargé un de ces vautours sur le capot.

Il jette un coup d’œil à sa montre : il a pulvérisé son record entre la clinique et la maison.

Gare à ceux qui se trouvent au travers de son chemin. Ils ont intérêt à s’écarter sur son passage.

C’est le seul moyen qu’il a trouvé pour évacuer un peu de la rage qui l’habite. Foncer en hurlant au volant de la voiture de Marie-Christine.

Il lui avait offert cette petite décapotable avec ses premiers revenus. Un petit bolide rouge qu’elle conduisait avec prudence.

À chaque fois qu’elle se mettait au volant, ses cheveux emprisonnés dans un foulard, ses lunettes noires et son petit air sérieux, il retombait éperdument amoureux. Il se disait qu’il avait de la chance, qu’il avait épousé une étoile, une Grâce Kelly ou une Marilyn Monroe…

C’était il y a très longtemps… 

Aujourd’hui, son étoile est allée rejoindre les autres. Seule la voiture est encore là.

Il appuie sur la télécommande qui ouvre le portail et accélère jusqu’au garage en faisant gicler le gravier de l’allée.

Du coin de l’œil, il aperçoit Dino qui lui fait signe, mais il ne ralentit pas. Il n’a pas envie de le voir, pas maintenant. Il a besoin de se retrouver un peu seul.

Les journées au travail sont épuisantes. Il se jette à corps perdu dans le travail pour occuper son esprit, pour éviter que toute la colère, la haine qui le dévorent ne se déversent sur les autres.

Mais à l’intérieur, il est un volcan en fusion, prêt à exploser à la moindre occasion.

Ses collègues en ont conscience : ils le fuient comme la peste.

Cependant, il y a toujours quelqu’un, une secrétaire qui rentre de congés de maternité, un brancardier présent au moment du drame pour le regarder d’un air apitoyé.

Dans ces moments-là, il lui vient des envies de meurtre, les idées noires affleurent.

Il ne parvient plus à travailler sans se demander s’il doit continuer à faire naître des enfants, à sauver des vies. Est-ce qu’il tient entre ses mains celle d’un artiste ou celle d’un terroriste ?

Deux fois en quelques jours, il a dû abandonner la table d’opération pour courir se réfugier dans son bureau, ouvrir le tiroir verrouillé et avaler une lampée de la bouteille cachée à l’intérieur.

Il sait que ce n’est pas la solution : un chirurgien alcoolique n’a plus sa place dans une clinique.

Et Marie-Christine n’est plus là !

Elle seule savait comment calmer ses accès de rage, quand lui-même ne parvenait plus à les contenir.

Car il a toujours été ainsi : plein d’une rage bouillonnante recouverte d’une froide détermination.

Si cela n’avait pas été le cas, il ne serait jamais parvenu là où il est aujourd’hui. Quelles chances avait un petit-fils d’immigrés italiens, de parents modestes, vivant dans un quartier sordide, de devenir un jour chirurgien, propriétaire de sa propre clinique ?

À priori, aucune. Sauf s’il possédait une intelligence hors normes, une volonté de fer et la rage de vaincre. C’était son cas.

Aujourd’hui, il a tout ce dont il rêvait enfant. Mais il n’a plus Marie-Christine, et tout le reste a perdu son intérêt.

Arrivé à la maison, il se faufile discrètement jusqu’à son bureau. Il a évité Dino, inutile que Katia sorte la tête de la cuisine pour lui demander s’il a faim ou soif.

Sur un pan de mur, un grand portrait photo de Marie-Christine lui sourit. 

C’était une des premières réalisations de Julia, leur fille.

Marie-Christine disait qu’elle était douée. Elle l’était peut-être. Pourtant, il n’avait pas supporté de la voir choisir cette voie. Sa fille unique n’aurait dû avoir d’autre ambition que de marcher dans les traces de son père. Mais elle avait rencontré ce type, un soi-disant artiste, qui l’avait complètement subjuguée.

Il lui semble entendre la voix de Marie-Christine :

— Ce type, comme tu dis, est quelqu’un de bien. Il gagne sa vie, il l’a épousée, et il t’a donné une petite fille qui veut devenir comme son grand-père !

Il se laisse tomber dans son fauteuil et branche son ordinateur.

Quelque part, Marie-Christine avait raison : dès son plus jeune âge, Marilou voulait devenir médecin. Curieuse de tout, brillante dans les études, elle n’était heureuse que lorsqu’elle surpassait tous les autres. Il avait l’impression de se revoir au même âge. 

Avec une grosse différence. Sa petite fille souffre d’un handicap que lui n’avait pas jusqu’à aujourd’hui : elle a beaucoup de mal à maîtriser ses émotions. En ce moment, force est de constater que ces dernières ont pris le dessus. 

Il se redresse pour s’approcher du tableau et caresser la joue de papier en murmurant :

— Malheureusement, après tout ça, je crains qu’elle n’y parvienne pas !

Sur un des murs, des écrans de surveillance sont installés. D’ici, il peut voir tout ce qui se passe à l’extérieur et dans certaines pièces de la maison.

Il avait réussi à convaincre Marie-Christine que c’était pour des raisons de sécurité. En réalité, cela répondait surtout à son besoin de contrôler le maximum de choses.

Il verrouille la porte du bureau et allume les écrans de contrôle. Il regarde les images tout en tirant une bouteille de whisky de derrière les livres de sa bibliothèque.

Sur l’un des écrans, une forme est allongée sur un lit, inerte. Son cœur fait un bond : est-ce qu’elle respire encore ?

Putain ! Il doit aller se rendre compte sur place. !

Puis il perçoit un léger mouvement, un pied qui remue...

Soulagé, il se laisse tomber dans son fauteuil et se sert un grand verre de whisky. Puis il lève son verre en direction du portrait :

— Ne t’inquiète pas, Marie-Christine. Je gère. Et je ne vais pas devenir accro à l’alcool. C’est juste pour me détendre…

Au moment où il porte le verre à sa bouche, l’interphone grésille. C’est Dino :

— Patron, on a un problème !

Chapitre 5

En tremblant, Catherine compose le numéro de téléphone de Natacha.

Celle-ci décroche immédiatement :

— T’étais où ?

Ça, c’est bien sa fille. Les formules de politesse, le mot gentil, les fioritures, ce n’est pas son truc. Elle va directement à l’essentiel. 

Habituellement, Catherine fait exprès d’en rajouter, histoire de lui faire remarquer qu’on peut mettre les formes dans une conversation :

— Bonjour, mon petit oiseau des îles. Tu languissais d’entendre la voix de ta maman chérie ?

Mais ce soir, elle a conscience qu’il se passe quelque chose d’inhabituel. Aussi, elle répond immédiatement :

— À la maison. Mais j’étais occupée, je n’ai pas pu décrocher le téléphone à temps ! Que se passe-t-il ?

— Il faudrait que tu viennes garder Justin à la maison, demain !

Catherine reste muette de stupéfaction. Natacha et son mari habitent à deux heures et demie de route, sur la Côte d’Azur. 

Elle entend un conciliabule au bout de fil, puis Natacha reprend :

— Est-ce qu’il te serait possible de venir garder Justin à la maison, demain ?

Catherine ne peut s’empêcher de sourire en entendant la nouvelle formulation. Elle suppose qu’Olivier, son mari, a dû lui faire remarquer la sécheresse de sa demande. Elle répète :

— Dis-moi ce qu’il se passe…

— On est invité à un mariage demain. Un collègue d’Olivier. Ses parents devaient garder Justin, mais ils ont tous les deux la gastro. Il est hors de question que je le laisse chez eux dans ces conditions !

Timidement, Catherine suggère :

— Vous ne pouvez pas l’emmener avec vous ?

— On ne sort jamais ! J’avais l’intention d’en profiter. Si j’emmène Justin, je sais que je vais passer ma soirée à m’occuper de lui, à stresser parce que le bruit est trop fort, et parce qu’il n’aura pas les conditions nécessaires pour passer une bonne nuit !

Catherine se retient de lui dire qu’elle, elle l’emmenait partout lorsqu’elle était petite. Et que cela ne la perturbait pas outre mesure. 

Mais elle craint de vexer sa fille, de lui laisser imaginer qu’elle ne veut pas s’occuper de son petit-fils. Natacha serait capable de ne plus jamais le lui faire voir, histoire de la punir d’être une mauvaise grand-mère.

Natacha enchaîne : 

— Si tu ne peux pas venir, j’annule tout. Ce sera dommage pour Olivier, qui se fait une joie de revoir ses copains d’enfance…

Catherine soupire silencieusement. Natacha a le chic pour la faire culpabiliser. Olivier est un garçon gentil et attentionné. Elle s’en voudrait de le priver de quoi que ce soit :

— Je serai là ! À quelle heure devez-vous partir ?

— Dix heures au plus tard. On doit aller poser nos affaires à l’hôtel, manger un morceau et la cérémonie commence à quinze heures. Si tu pouvais venir un peu plus tôt, je t’expliquerais ce qu’il faut faire pour Justin…

Petit calcul mental : il faudra qu’elle démarre vers sept heures demain matin !

— OK. Je serai chez vous vers neuf heures trente. Ça te va ?

— Super ! Je te laisse, car je dois terminer nos bagages. 

Dans le fond, Catherine entend Olivier qui crie : « Merci ! » avant que la communication ne soit coupée.

Natacha ne lui a pas demandé si elle avait quelque chose de prévu, si cela ne la dérangeait pas. Elle n’a même pas songé à la remercier. Comme si venir s’occuper de Justin était la chose la plus excitante de sa pauvre existence.

C’est du Natacha tout craché, ça : sa mère a toujours été à son service, il n’y a pas de raison que cela cesse.

Catherine soupire et va arrêter la télévision. Sa soirée « séries jusqu’au bout de la nuit » est fichue. Si elle doit démarrer à sept heures, elle devra se lever à six.

Elle récupère son plateau-repas à peine entamé, et range les aliments dans le réfrigérateur. Elle les appréciera peut-être dimanche à son retour. En attendant, un morceau de pain et de fromage feront l’affaire.

Elle mange son sandwich tout en se concentrant sur la préparation de son sac de voyage. Prise au dépourvu comme cela, elle est sûre qu’elle va oublier quelque chose, ou bien prendre des vêtements inadaptés pour la météo locale.

Son sac terminé — il est aussi rempli que si elle partait quinze jours — elle saisit son portable. Elle va devoir prévenir Sylvaine qu’elle doit annuler leur sortie prévue le lendemain.

Elle est sûre que Sylvaine va pousser de grands cris quand elle saura pourquoi. Elle a toujours pensé que Catherine gâtait trop Natacha, cédait trop souvent à ses caprices.

Mais comment aurait-elle pu faire autrement ?

Natacha était tout ce qui lui restait d’Ivan…

Ivan et elle s’étaient rencontrés sur les bancs de la fac. Comme tous les jeunes, ils croyaient avoir l’immortalité devant eux.

Ils s’étaient mariés très simplement, s’étaient installés dans un petit appartement et Natacha était arrivée peu de temps après. Un bonheur sans nuages qui n’avait pas été terni par l’usure du temps. 

Un dimanche à midi, alors qu’elle avait cuisiné un ragoût de pommes de terre, plat qu’Ivan adorait, il s’était écroulé dans son assiette, sous le regard effaré de sa petite fille et de sa femme.

Personne n’avait pu le réanimer : arrêt cardiaque à même pas trente ans !

Depuis, Catherine avait tout fait pour remplir ce vide, effacer ce traumatisme aux yeux de sa fille.

Cela avait eu pour conséquence d’avoir une fille autoritaire, intransigeante qui ne supportait pas qu’on lui refuse quoi que ce soit.

Et de ne plus manger de ragoût.

Au moment de composer le numéro de son amie, son portable sonne à nouveau. C’est encore Natacha. Un instant, Catherine a l’espoir que sa fille a changé d’avis, qu’elle va pouvoir profiter de son week-end. 

— Maman, avant que tu viennes, j’ai quelque chose à te dire !

Chapitre 6

— Patron, on a un problème !

— Je t’attends dans mon bureau !

Il relâche le bouton de l’interphone, et avale le reste de son whisky. Puis il cache le verre et la bouteille dans la bibliothèque, derrière les livres de médecine. Pas question que Dino le voit avec ça. Il serait capable de lui faire une réflexion. 

Même s’il l’appelle « Patron », Dino n’est pas un employé comme les autres. Dino est un ami d’enfance. C’était d’ailleurs son seul ami !

Ils vivaient tous les deux dans un quartier modeste sur les hauteurs de Nice. Ce n’était peut-être pas la même ambiance que ce qu’on appelle les « quartiers » maintenant, mais la vie n’était pas si tranquille. Il y avait déjà de petits caïds qui rêvaient de pouvoir, des bandes qui s’affrontaient, des insultes et des coups qui s’échangeaient.

Dino et lui habitaient dans la même rue. Ils étaient inséparables et, s’ils ne cherchaient pas les embrouilles, ils ne se laissaient pas intimider.

Dès son plus jeune âge, il avait réalisé que son avenir était bouché s’il ne quittait pas le quartier. Il avait décidé que tout ce qui lui faisait envie lorsqu’ils descendaient, avec Dino, voir les touristes sur la promenade des Anglais, il l’aurait un jour.

Il s’était jeté à corps perdu dans les études, le travail saisonnier pour aider à les financer, et cela avait payé. Grâce à ses capacités et à sa détermination, il avait réussi son cursus de médecine. Et c’était grâce à son mariage avec Marie-Christine qu’il avait pu avoir sa propre clinique.

Dino, lui, avait suivi un autre chemin. Petit à petit, il avait gagné du galon dans une bande de trafiquants en tout genre. Ils s’étaient perdus de vue. 

Lui, il ne retournait plus dans le quartier de son enfance. Les maisons avaient été vendues afin d’être réhabilitées, et les occupants d’alors s’étaient retrouvés relogés en périphérie, dans des tours neuves où l’ambiance est rapidement devenue délétère.

Ses parents avaient préféré s’éloigner de Nice, et s’installer dans un village un peu éloigné. Sa mère avait cessé de travailler, et son père avait fait les trajets chaque jour entre l’usine et son domicile, jusqu’à ce qu’un cancer des poumons l’emporte. Sa mère l’avait suivi peu de temps après. Comme ça, sans raison. Elle ne s’était pas réveillée. Morte de chagrin ont dit les voisins. Mais est-ce qu’on peut mourir de chagrin ? Est-ce qu’il va faire comme sa mère ?

Il n’y croit pas. 

Cependant, le chagrin peut vous pousser à faire des choses extrêmes. Comme conduire en fermant les yeux. Ou se trancher les veines…

Quoi qu’il en soit, il n’avait plus eu de nouvelles de Dino. Jusqu’à ce qu’il franchisse la ligne rouge. Jusqu’à ce que son avocat l’appelle…

Il entend la porte d’entrée s’ouvrir et des échanges entre Dino et Katia à voix basse. 

C’est à cause de Katia, ou grâce à elle qu’ils se sont retrouvés. 

Katia arrivait d’un pays de l’Est, certaine de trouver un travail, un mari et une vie confortable sur la Côte d’Azur. L’homme qui l’avait aidée à obtenir des papiers, ainsi qu’à une dizaine d’autres filles leur avaient vendu le Paradis. Sauf qu’elles y avaient trouvé l’Enfer.